STRATEGIQUE n° 55

NOTULES

 

Stratégie théorique

Sans évoquer le concept de "culture stratégique", le professeur David French de l’University College de Londres a analysé la spécificité de la politique de défense britannique depuis la "Glorieuse Révolution" (The British Way in Warfare 1688-2000, Londres, Unwin Hyman, 1990). Il prend comme hypothèses de départ les "paradigmes" bien connus : en temps de paix, la sécurité de la Grande-Bretagne aurait toujours reposé sur le maintien d’un équilibre des forces en Europe ; en temps de guerre, la stratégie privilégiée aurait toujours été celle du contrôle des mers et de l’alliance avec un partenaire continental que l’on subsidiait et que l’on soutenait par quelques opérations amphibies. Ce paradigme, développé par A. T. Mahan, Corbett et Liddell Hart, a été fortement amendé par Correlli Barnett, Michael Howard et Paul Kennedy. En réalité, une stratégie maritime pure n’a jamais suffi. La Grande-Bretagne seule n’a jamais pu défaire une grande puissance continentale. Elle a souvent dû soutenir un allié continental au moyen de puissantes forces terrestres. Celles-ci ont occupé une place centrale dans la stratégie britannique parce que les grandes décisions ont toujours été obtenues sur terre. C’est le "paradigme amendé". David French examine la validité de ces paradigmes depuis 1688, en comparant notamment la part du budget dévolue respectivement aux forces navales et aux forces terrestres. Il en résulte que les dirigeants britanniques n’ont jamais préféré délibérément une politique d’isolement en temps de paix ni adopté de manière constante le paradigme maritime ou le paradigme amendé en temps de guerre. La période du "splendide isolement" à la fin du XIXe siècle fut très brève car les dirigeants se rendaient compte de l’impossibilité de défendre l’empire sans alliés. En fait, la Grande-Bretagne n’a jamais été suffisamment puissante pour s’isoler diplomatiquement en temps de paix et pour se passer d’alliés en temps de guerre. Mais l’accent mis sur les forces de mer ou de terre a varié. Au XVIIIe siècle, la flotte recevait des crédits de 20 % supérieurs à ceux de l’armée. Celle-ci était impopulaire auprès des élites politiques depuis la dictature de Cromwell et, d’autre part, l’empire britannique était encore purement maritime et ne nécessitait pas de garnisons terrestres importantes. Le rapport s’inversa entre 1815 et 1895, avec la croissance de l’empire en Asie : la part de l’armée devint alors de 16 % supérieure à celle de la marine. Celle-ci n’avait plus de rivale depuis les guerres napoléoniennes. La suprématie navale britannique pouvait être maintenue à moindres frais. Entre 1896 et 1913, on revint au modèle du XVIIIe siècle, en raison principalement de la montée en puissance de la flotte allemande. La tendance continua entre les deux guerres mondiales mais de façon atténuée, la RAF venant prendre elle aussi sa part. En temps de guerre, c’est au XVIIIe siècle que la Grande-Bretagne appliqua de la façon la plus suivie le paradigme maritime et c’est au cours de la première guerre mondiale qu’elle le rejeta le plus clairement, au profit d’un engagement sur le Continent. La Grande-Bretagne s’est cependant toujours distinguée, au sein des grandes puissances, par une plus grande part du budget consacrée à la flotte. La participation britannique à l’OTAN se situe dans la continuité d’une politique de coopération avec d’autres puissances pour les besoins de la sécurité. Un fait nouveau est survenu à cette occasion : c’est l’obligation par traité, depuis 1954, de maintenir des troupes sur le Continent en temps de paix. La cohésion politique et militaire de l’OTAN reste au centre de la politique de défense britannique. Rien ne pourrait donner une mesure comparable de sécurité à la Grande-Bretagne. B.C.

 

HISTOIRE

Les études historiques sur la guerre et les armées sont à la mode. En témoigne d’ailleurs les questions de concours : "Guerre et paix au XVIIe siècle en Europe" à l’agrégation d’histoire, "La guerre dans la société française de l’avènement de Philippe VI à la mort de Charles VIII" à l’entrée de l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-St Cloud. Ainsi la parution des deux importants volumes de L’Histoire militaire de la France (PUF), avec la somme d’informations qu’ils contiennent, sont particulièrement bienvenus pour aider bon nombre d’étudiants. André Corvisier dirige cette collection qui comprendra quatre volumes.

Le premier volume, dirigé par Philippe Contamine, est consacré à l’histoire militaire française de l’unification de la Gaule par Clovis et son peuple, dont le puissant impact entraînera à terme un changement de dénomination du territoire et de ses habitants, à 1715, année de la mort de Louis XIV, qui marque le terme d’une très longue période où la guerre a constamment pesé sur le pays. Le fil conducteur est classique, il est constitué par les fastes militaires des rois de France. Mais là réside également l’originalité de notre pays parmi les diverses histoires militaires européennes : son histoire militaire est le reflet d’une unité politique perçue très tôt, il s’agit de rattacher un important territoire autour d’une seule et même dynastie. On est passé, du ve siècle au XVIIe siècle, d’armées à l’échelle humaine, où les liens personnels et les destins individuels jouent un grand rôle, à une rupture quantitative et même qualitative au milieu du XVIIe siècle, où les armées "proto-industrielles" entrent en scène. Les armées françaises ont été en constante progression, ont toujours su s’adapter, malgré des échecs momentanés, face aux archers anglais au XIVe siècle, par exemple. On est d’emblée frappé par l’omniprésence du phénomène militaire dans l’histoire de France : les archives regorgent de documents, le paysage français est orné d’un patrimoine monumental militaire très important. L’influence sur la société, sur la vie de tous les jours est fondamentale. Cet aspect aurait dû être plus développé.

Le deuxième volume, dirigé par le général Jean Delmas, est consacré à l’histoire militaire française de la mort de Louis XIV (1715) à la défaite française face à la Prusse en 1871, c’est-à-dire sur un siècle et demi (contre treize dans le premier !). Il ne s’agit plus d’unir le territoire autour d’une dynastie. En effet, l’intérieur du pays ne connaît plus de conflits militaires, si ce n’est quelques courtes incursions à la fin de l’Ancien Régime, puis en 1792-1793, 1814, 1815 et 1870-1871. Les armées opèrent le plus souvent à l’extérieur, aussi bien en Europe, qu’en Afrique et même au Mexique. Cette période est marquée par de grandes évolutions. On passe du service des armes assuré au nom du Roi à la Nation, au citoyen-soldat, à la conscription (1798), qui sera bientôt abolie pour l’armée de métier. L’armée française oscille pendant cette période entre les périodes de gloire et les catastrophes. A partir de la Révolution française et jusqu’à l’écroulement de l’Empire, elle marque l’Europe et la mémoire des hommes, pas seulement par des faits militaires, des atrocités, mais en exportant une idéologie nouvelle. On encense le "génie guerrier" français, qui se symbolise en particulier par le courage. Il vaut mieux un soldat courageux, décidé et mal armé, qu’un soldat bien armé mais sans la volonté de se battre. Mais cette conception tue l’innovation. Le XIXe siècle est marqué par l’accélération des progrès techniques ; on en a conscience puisque le développement de l’économie nationale en fonction de ces données devient une priorité. Mais l’armée en profite peu et reste marquée par des problèmes de recrutement. Le désastre de 1870 montre que le courage et le soi-disant génie guerrier ne suffisent plus.

Il reste à souligner un défaut important, présent surtout dans le premier volume : l’aspect économique et financier de la guerre n’est pas ou très peu perçu, en témoigne d’ailleurs la bibliographie dans laquelle ces sujets sont absents ; on regrettera aussi l’absence d’histoire des mentalités. Cet ouvrage reste un peu trop classique, on aurait préféré une vision plus globale. C’est dommage, mais il en reste quand même une grande histoire militaire bien documentée (photographies, plans, cartes) et pratique, qui restera longtemps un ouvrage de référence. M.M.

Conservateur en chef aux Archives nationales, Nicole Gotteri vient de consacrer une biographie au maréchal Soult (Besançon, La Manufacture, 1991). Elle s’attache à "arracher le masque hideux plaqué sur le visage du maréchal" par plusieurs générations d’historiens, trop peu critiques à l’égard des écrits hostiles à Soult, tels les mémoires du général Thiébault. Dès ses premières campagnes aux armées du Rhin (1794-1799), Jean de Dieu Soult se révèle un chef minutieux, exigeant et humain. Aux côtés de Masséna, dont il est le disciple en matière d’art de la guerre, il est un des artisans de la victoire de Zurich, grâce à ses "calculs audacieux nés d’une réflexion soutenue". En 1800, il paie de sa personne au combat de Cadibona près de Gênes. De 1803 à 1805, il commande le camp de Saint-Omer (Boulogne). Il y dote ses troupes d’une instruction, d’une dynamisme, dont on verra les manifestations éclatantes à Austerlitz et à Iéna. Si l’Empereur l’a qualifié de "premier manœuvrier d’Europe", c’est qu’il était effectivement le plus capable de faire mouvoir de grandes masses et d’en tirer le meilleur parti sur un champ de bataille. Réfléchi, régulier, rigoureux jusqu’à l’austérité, Soult s’attira l’inimitié de personnages moins intelligents mais susceptibles et jaloux. Quand ceux-ci s’appelaient Alexandre Berthier, Michel Ney ou Joseph Bonaparte, la réputation d’un homme pouvait vite en souffrir. Ce fut le cas lorsque, au Portugal et en Espagne, Soult, sans instructions précises, dut prendre des initiatives dans un environnement que Napoléon ignorait et ne cherchait pas à connaître. En Andalousie, le souci que manifestait le maréchal de s’entourer d’une certaine pompe pour en imposer à des populations aimant le faste, déplut et alimenta encore les médisances. Mais bien peu se représentaient les difficultés de sa mission, constamment perturbée par la jalousie ombrageuse et la bêtise de l’incapable roi Joseph. "L’Empereur avait besoin du duc de Dalmatie, mais par un caprice indigne de ses exceptionnels talents, ou sous l’emprise de funestes illusions, il contribuait, dans l’inconscient désir de se venger de l’obligation où il se trouvait de continuer à l’employer, à le priver de sa suprême confiance, à laisser les calomnies entamer son autorité, à lui ôter les moyens d’accomplir son ingrate mission, sans accorder la moindre attention aux efforts déployés et aux résultats obtenus". Nicole Gotteri dépeint très bien les conditions de la guerre dans la péninsule Ibérique. Un de ses mérites est de bien montrer toutes les responsabilités, non seulement opérationnelles mais administratives, qui incombaient aux généraux sur des théâtres lointains. Dans ces tâches délicates, Soult montra toujours de grands talents d’organisateur et de pacificateur, à la fois énergique et souple. Par contre, Nicole Gotteri passe trop vite, selon nous, sur les événements de 1815. Elle explique assez bien, quoique brièvement, la position de Soult face au retour de l’île d’Elbe. Mais elle passe totalement sous silence la prestation souvent controversée du maréchal lors de la campagne de Belgique. Il y aurait eu, là aussi, une réputation à rétablir. D’une manière générale, cette biographie s’attache assez peu aux opérations militaires pour privilégier l’homme et son entourage. On pourrait lui reprocher une trop grande attention aux détails familiaux et privés, de même que des citations pas toujours indispensables. En adoptant ce point de vue, Nicole Gotteri nous livre néanmoins une étude approfondie et scientifique. Elle décrit très bien, en fin de volume, la réputation européenne du maréchal sous la Restauration et la monarchie de Juillet et les importantes fonctions politiques qu’il occupa à ces époques. Soult fut non seulement un des plus brillants soldats de l’histoire de France, mais aussi un de ses plus grands hommes d’Etat. B.C.

Les attachés militaires et navals jouent un rôle effacé pour ne pas dire oublié. Pourtant, ils participent à la collecte du renseignement "ouvert", et leur rôle diplomatique n’est pas mince. Les historiens savent quelle mine de renseignements constituent leur rapports. Geneviève Salkin vient de réaliser une étude d’ensemble sur les attachés navals français de 1860 à 1914, Marins et diplomates (Service historique de la Marine, Vincennes). Le livre se décompose en deux parties : une étude historique qui présente les principales caractéristiques du "corps" et un très précieux dictionnaire prosopographique établi à partir des dossiers individuels des attachés. H.C.B.

L’Institut d’histoire des conflits contemporains et l’Université de Thessalonique ont organisé en 1989 un colloque sur La France et la Frèce dans la Grande Guerre, dont les actes viennent d’être publiés, en français, par l’Université de Thessalonique. Quatre parties : 1. Opérations stratégiques et militaires ; 2. Propagande, presse, affaires internes de la vie politique grecque ; 3. Questions financières ; 4. Vie quotidienne. Un ensemble très riche, parfaitement édité. A signaler, non seulement pour son intérêt historique, mais aussi pour montrer que le français peut encore être la langue de travail dans des colloques internationaux. H.C.B.

L’élaboration des concepts et de l’instrument français de dissuasion méritait assurément une étude approfondie, dont il est surprenant qu’elle n’ait pas été réalisée plus tôt, sauf à travers des ouvrages généraux ou des études partielles, au surplus souvent biaisées. Cette lacune vient d’être comblée avec L’arme nucléaire française, pourquoi et comment ? (Kronos S.P.M.), écrit conjointement par le vice-amiral d’escadre Marcel Duval, ancien directeur de la revue Défense nationale, et le commandant Yves Le Baut, qui a appartenu pendant plus de 25 ans au Commissariat à l’énergie atomique. Les deux auteurs ont donc une expérience vécue de l’aventure de la dissuasion, renforcée par une longue série d’entretiens avec les décideurs de la IVe et de la Ve République. L’ouvrage se décompose en deux parties. La première "Pourquoi ?" est l’œuvre de l’amiral Duval, elle retrace l’histoire du concept français de dissuasion, tant au niveau stratégique qu’au niveau tactique. La deuxième partie "Comment ?", écrite par Yves Le Baut, s’intéresse à la réalisation de l’instrument, de la première explosion à la constitution de l’armement nucléaire à travers les lois de programmes et les trois composantes de la triade stratégique et les deux composantes des forces nucléaires tactiques. Une troisième partie donne des éléments biographiques, chronologiques, bibliographiques. La caractéristique dominante de cet ouvrage est d’être à la fois très clair, donc très accessible, et en même temps d’une précision assez rare. Ingrédients indispensables à un succès qui ici n’a pas traîné : quelques mois après sa parution, l’ouvrage en est déjà à sa deuxième édition.
H.C.B.

La figure de Marcel Dassault méritait assurément une biographie. C’est chose faite avec le livre de Claude Carlier Marcel Dassault la légende d’un siècle (Perrin), livre très minutieux et probablement définitif dès lors qu’il a pu s’appuyer sur une masse énorme d’archives personnelles (Dassault écrivait tout) complétée par une exploration de divers fonds d’archives et des entretiens avec de nombreuses personnalités. Le constructeur d’avions occupe naturellement la première place, mais l’ouvrage n’oublie pas les autres dimensions d’un entrepreneur hors pair qui réussissait à ne pas perdre d’argent, et même souvent à en gagner, avec ses excursions dans le monde de la presse ou du cinéma. Claude Carlier fait bien apparaître le génie de l’ingénieur capable de résoudre des difficultés sur lesquelles se brisent les bureaux d’études et du gestionnaire capable de passer d’un prototype à la fabrication en série dans des conditions que peu d’entreprises du secteur auraient réussies. Il n’est pas exagéré de dire que sans Marcel Dassault l’industrie aéronautique française n’aurait probablement pas survécue aux mutations des années 1970-1980. Sa dernière grande aventure aura été celle du Rafale, très coûteux et très discuté, mais quand on voit les déboires de son concurrent européen, on se dit que ce nonagénaire têtu a peut-être encore une fois fait le bon choix, ou en tout cas le moins mauvais. H.C.B.

 

ACTUALITÉ STRATÉGIQUE

Le numéro de juillet de Défense nationale comprend la seconde partie des "actes" du colloque du printemps 1992, (organisé par la revue et la FEDN, à l’Ecole militaire), consacré aux "Changements stratégiques dans le monde" qui ont suivi l’implosion-explosion de la défunte URSS. J.B.M.

A signaler dans Défense nationale d’août-septembre plusieurs articles tout particulièrement intéressants :

— Philippe Ricalens, "Société civile et morale militaire". Comme le souligne le texte de présentation (de la revue), le sujet est délicat car il fallait éviter de froisser des susceptibilités en portant des jugements de valeur trop catégoriques : le militaire n’a pas l’exclusivité des hautes valeurs morales, et il existe heureusement encore bien des civils qui ne lui cèdent en rien de ce point de vue. Ceci étant, l’auteur, analysant ce que l’on pourrait appeler la "moyenne" des éthiques civile et militaire, note que les normes de comportement vont en s’écartant de manière telle que ce fait constitue des amorces de rupture : "on peut craindre par exemple, une incompréhension entre les deux sociétés, civile et militaire ; cette dernière, ou bien peut se décourager, ou bien peut manifester certaines impatiences à l’endroit des attitudes du reste du pays". Nous ajouterons un troisième risque : les militaires d’active se recrutant dans la société civile, le pays trouvera-t-il encore assez de jeunes gens acceptant à la fois des soldes plus que médiocres par rapport à leur qualification, des astreintes importantes et de fréquentes mutations, d’être disponible pour donner sa vie à tout moment en laissant la famille dans la gène (euphémisme), tout en sachant que tant ces contraintes que les qualités morales inhérentes
au métier sont des objets de dérision pour une majorité de la société qu’ils ont pour mission de défendre ?

— Jean-Louis Dufour, "La ville et la guerre", part de la constatation du fait que, de la guerre étrangère à l’émeute violente en passant par la subversion armée et la guerre civile, la ville se trouve
au cœur de la "conflictualité" moderne : ce qui ne s’était guère vu depuis le conflit germano-soviétique de 1941-1945. Le militaire "de métier" redoute le conflit urbain et s’efforce de ne pas s’y laisser conduire : parce que ses matériels y sont mal adaptés ; parce que les camps d’entraînement ne comportent, au mieux, qu’une amorce de village en bois étoffant des ruines de hameaux abandonnés : miniatures et caricatures de grandes cités ; parce que le combat en zone urbaine touche inévitablement des victimes civiles. Nous avons gardé le réflexe du combat en terrain "libre", hérité de l’époque où, (début du siècle), 3 ou 4 % seulement d’une population mondiale — qui n’atteignait pas le quart de l’actuelle — vivait en ville. A l’aube du troisième millénaire, et avec alors plus de 7 milliards d’individus, plus de 60 % des êtres humains seront urbanisés, y compris dans les nations du tiers monde. Il est donc temps que les armées régulières réfléchissent à ce type de conflit, s’équipent pour lui, et s’entraînent en conditions réalistes. Les "matériels, méthodes, structure des unités auront alors peu à voir avec les corps blindés et mécanisés du bon vieux temps de la guerre froide". Le combat sera celui de petites unités, dont la tâche "risque de s’apparenter aux missions remplies habituellement par la gendarmerie et les forces de police quand elles sont aux prises avec des forcenés ; à cette différence près, et qui n’est pas mince, que ceux-ci, agissant tous azimuts, seront nombreux et bien armés… Le temps n’est pas loin où l’urbanisme devra figurer au programme des Ecoles supérieures de Guerre". J.B.M.

Les armées africaines suscitent trop souvent le sarcasme ou les jugements tout faits. Les études sont rares et souvent difficiles d’accès, car cantonnées dans des revues très spécialisées. Dans un tel contexte Les armées africaines 1960-1990 de Dominique Bangoura, qui inaugure la nouvelle collection du CHEAM, Notes africaines, asiatiques et caraïbes, est particulièrement bienvenue. En moins de 200 pages, elle présente un panorama des caractéristiques des armées et de leur rôle politique. L’information, tirée d’une thèse très volumineuse, est sûre. Il est permis de regretter que la dimension proprement militaire soit quelque peu éclipsée par la dimension politique. Si l’on voit très bien la place des militaires dans les régimes civils ou l’accession des militaires au pouvoir (qui avait fait l’objet d’un remarquable article de Jean-Louis Seurin dans Pouvoirs) il est plus difficile de se faire une idée de la capacité réelle des armées et de leur conception de la sécurité nationale face aux menaces externes qui font l’objet de développements vraiment trop brefs. J.M.S.

Les deux dernières livraisons de Comparative strategy, volume 11 et 12 n° 3 et n° 4, avril-juin et juillet-septembre 1992, sont fortement marquées par l’esprit du National Institute for Public Policy puisque trois de ses membres viennent apporter un peu de leur agressivité stratégique coutumière, ce qui contraste agréablement avec le morne des veillées électorales présidentielles. C’est d’abord Colin Gray, président dudit institut, qui évalue la stratégie de dissuasion dans le nouvel environnement stratégique. Il retient six paramètres : les Etats Unis sont désormais la seule superpuissance (1) le monde est en proie au désordre régional (2), les alliances s’érodent (3), les Etats-Unis effectuent un repli géostratégique (4), les termes traditionnels de l’exercice du gouvernement et de la stratégie restent inchangés (5), l’art de la guerre est entré dans l’âge de l’information (6). Gray en conclut d’abord que la stratégie de dissuasion demeure valable et utilisable, ensuite que la dissuasion nucléaire est appelée à s’orienter vers une contre-dissuasion (counterdeterrence). Ceci doit s’entendre comme la capacité à neutraliser la force nucléaire d’un éventuel adversaire et de rétablir en faveur des Etats-Unis les conditions d’un combat conventionnel. En conséquence, plus que la menace de représailles c’est le déni de capacités qui a le plus de chances d’assurer la dissuasion face à de nouveaux interlocuteurs. Il y a là encore matière à de nouveaux dégâts théologiques. Quant aux articles de John. J. Kohout III et de Keith Payne en faveur d’un système actif de défense anti missiles balistiques ils risquent fort, quelque soit leur intérêt, de constituer, en raison de l’élection de Bill Clinton, un dernier "hurrah" en faveur d’un GPALS qui inclurait des systèmes d’interception basés dans l’espace. Dans ce climat troublé entre l’ancien et le nouveau, les constantes et les variables, Harold John Kearsley, de l’université de Louisiane du sud, offre une stimulante approche modélisée de la théorie de la puissance navale.
F.G.

Dans International Security, automne 1992, vol. 17, n° 2, David A. Welch retrouve les traces de Graham Allison à l’occasion du vingtième anniversaire de son livre Essence of Decision qui analysait la crise des missiles de Cuba en recourant aux paradigmes désormais classiques de la théorie des organisations et des administrations. Un important dossier est consacré à la "diffusion" des armes, expression qui manifeste le souci de ne point recourir au terme prolifération. La Chine occupe la première place sous le regard de John Wilson Lewis et Hua Di qui présentent l’état des programmes de missiles balistiques, tandis que Richard A. Bitzinger détaille les différents éléments qui font de la Chine le quatrième vendeur d’armes du monde. Dans un registre voisin mais non régional, John Harvey compare l’efficacité des missiles balistiques et des avions de combat. Sa conclusion est que l’on prolifère plus facilement et plus efficacement avec des F-16 qu’avec des missiles balistiques achetés à la sauvette et approximativement bricolés. A l’immense dossier théorique sur les concepts de dissuasion-coercition, Janice Gross Stein apporte une contribution sur le cas de la guerre du Golfe et en conclut à l’absence d’une authentique stratégie de dissuasion à partir de 1989 et une impossibilité à user de la contrainte sur un Saddam Hussein qui, à l’en croire, ne comprit jamais rien aux intentions américaines. F.G.

C’est son 70e anniversaire que célèbre Foreign Affairs, automne 1992, vol. 71, n° 4 avec des contributions de Theodore C. Sorensen, ancien conseiller personnel de John Kennedy et de Zbigniew Brzezinski. Le premier brosse le portrait idéal du président américain de l’après guerre froide. Quant à l’ancien conseiller du président Carter, il poursuit la vaste fresque géostratégique des lendemains de la guerre froide, entamée dans la même revue un an plus tôt, et persiste à considérer que l’objectif essentiel demeure la disparition conjointe de l’Union soviétique, de l’empire russe et de la période utopiste dans l’histoire des idées politiques contemporaines. La prolifération ne manque pas au rendez-vous des grands sujets du moment (notons qu’aucune revue américaine ne manque à l’appel du sujet). Mais l’article-catalogue de John M. Deutch manque à la fois d’une problématique d’ensemble et n’offre qu’un niveau moyen de qualité d’information. On lui préférera les perspectives politiques suggérées par Bernard Lewis sur l’évolution des relations au Moyen-Orient et les conclusions qui s’imposent pour la diplomatie des Etats-Unis. F.G.

C’est une perspective très éclatée qu’offre le numéro de Foreign Policy, automne 1992, n° 88. Alton Frye réexamine favorablement la notion ancienne de suppression totale des missiles balistiques, tandis que Leonard Spector présente le cas des "proliférants repentants" : Afrique du Sud, Brésil et Argentine. L’ensemble constitue un plaidoyer séduisant en vue d’une intensification des mesures tendant à convaincre les Etats qu’il n’est pas dans leur intérêt de s’engager sur les voies de la prolifération nucléaire. Fidèle à sa tradition d’approche de la politique internationale par l’ensemble des sciences humaines et à une vision très mondialiste, la revue fournit un article de James Gustave Speth, président du World Resources Institute, sur les suites de la conférence de Rio pour la politique américaine en matière d’environnement, tandis que Robin Gaster suggère une reconsidération des comportements protectionnistes en fonction de la politique d’investissement à l’étranger. Enfin, étude très sagace et sereine sur ce que devrait être une "bonne" politique étrangère du Japon par Kishore Mahbubani. On ne s’étonnera pas que le premier fondement en soit la réaffirmation par ses dirigeants du statut non nucléaire du Japon. F.G.

A noter dans le numéro de The National Interest, été 1992, n° 28 qui s’interroge sur l’existence même des Etats-Unis en tant que nation, un article de Ted Galen Carpenter, directeur de recherches
au Cato Institute, sur la prolifération qui offre l’avantage de finaliser un peu plus sérieusement que d’ordinaire le contrôle, distinguant trois politiques : le statu quo amélioré, la non prolifération sous contrainte et l’adaptation à la prolifération, attitude intermédiaire à laquelle il donne sa préférence. Malheureusement, il s’avère que cette option souple comporte encore une cinquantaine de B-1 et de B-2, une couche "mince" de protection anti-balistique capable d’arrêter un tir accidentel ou une frappe limitée venant d’un ennemi quelconque. Bref, on retrouve la traditionnelle argumentation fourre-tout qui a besoin de la dissuasion nucléaire mais qui a besoin, en plus, d’autres moyens pour protéger, mais comment ?, la population américaine de chantages nucléaires tombés d’on ne sait trop quels cieux. F.G.

 

RELATIONS INTERNATIONALES

Les éditions Economica se spécialisent dans les "sommes" commentant article par article les grands textes du droit contemporain. Après les commentaires de la Constitution française et de la charte de Nations-Unies, qui en sont tous les deux à leur deuxième édition, voici le Commentaire article par article du traité instituant la CEE sous la direction de Vlad Constantinesco, Robert Kovar, Jean-Paul Jacqué et Denys Simon, tous les quatre professeurs à l’Université de Strasbourg. Soixante-quatre universitaires francophones commentent ainsi les 248 articles du traité de Rome, ainsi que les dispositions de l’Acte unique non-intégrées dans la révision du traité CEE. L’homogénéité de l’ensemble est remarquable, facilitée par le fait que, souvent, un même auteur a pris en charge l’ensemble des articles d’un chapitre ou d’un titre. Un deuxième tome est prévu : il commentera les dispositions du traité sur l’union européenne (Maastricht). Mais, d’ores et déjà, cet ouvrage s’impose comme une référence de tout premier ordre. H.C.B.

 

GÉOPOLITIQUE

Spécialiste de l’Europe centrale, auteur de deux livres remarqués sur l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, Pierre Béhar propose aujourd’hui Une géopolitique pour l’Europe. Vers une nouvelle Eurasie ? (éditions Desjonquères), petit livre très stimulant, dans lequel les idées suggestives abondent (ainsi pp. 46-47 sur l’interpénétration de la terre et de la mer, p. 60 sur les mérites respectifs de la puissance militaire et de la puissance économique). Les deux premiers chapitres sur les récurrrences historiques et les permanences géopolitiques sont remarquables, même si la démonstration sur les fractures du demi-siècle donne parfois l’impression d’être un peu forcée. On retrouve ensuite les idées énoncées avec plus de détails dans ses deux premiers ouvrages, avant un élargissement en direction des contreforts de l’Europe et plus précisément de la Turquie. Pierre Béhar plaide avec vigueur et intelligence pour l’intégration de celle-ci dans l’Europe : "il est essentiel pour l’Europe que la Turquie soit son contrefort et son prolongement vers l’Asie centrale". Ici le raisonnement de l’auteur est beaucoup plus fragile et tend à passer sous silence ou à traiter avec optimisme un certain nombre de données qui plaident en sens contraire. La géopolitique proposée fait en particulier bon marché de la dimension démographique dont on peut difficilement nier le caractère décisif et de plus en plus préoccupant. H.C.B.

 

SCIENCE ET TECHNIQUE

Science & Vie d’août comprend un article de Germain Chambost sur "Un lanceur israélien de micro-satellites". L’habitude est prise de désigner ainsi les satellites de moins de 500 kg — les "mini-satellites" désignant ceux de la gamme allant de 500 à 1 000 kg. Des engins spatiaux de faible masse peuvent rendre les services qui, naguère, étaient réservés à ceux de poids beaucoup plus important, grâce à la miniaturisation continuelle que l’on observe en électro-informatique depuis qu’elle existe, tant par elle-même que pour la réduction de son alimentation électrique. Baptisé Next, le nouveau lanceur — un des rares de cette classe dans le monde — dérive des Shavit-1 qui ont déjà mis en orbite les satellites israéliens Offeq-1 et Offeq-2 en 1988 et 1990. Les Shavit dérivaient eux-mêmes du missile militaire Jericho-2 d’une portée de l’ordre de 1 500 km pour la première génération d’armes nucléaires (une centaine) dont Israël est crédité. Il est prévu que le Next mette en orbite un Offeq-3, (mission non précisée), en 1993 depuis la base de Palmachim située dans le Néguev. Le Next, outre 3 étages à poudre, bénéficie d’un quatrième étage biliquide, de performances modérées comme le montrent ses ergols (peroxyde d’azote et mono-méthyl-hydrazine), mais qui confère au système un important degré de précision dans la mise en orbite et sa circularisation : il semble être plus près d’un "moteur vernier" que d’un "moteur lanceur". Il est prévu que le Next — 20 mètres et 30 tonnes — puisse être lancé depuis un véhicule terrestre mobile servant d’abord de plate-forme d’assemblage, voire depuis un navire de tonnage modéré. Le coût de lancement serait de l’ordre de 13 millions de dollars, soit presque dix fois moins qu’un lancement par Ariane, mais pour des satellites beaucoup plus légers. Les caractéristiques de Next, notamment la possibilité de lancement depuis un point quelconque, la rapidité de préparation, ont un aspect militaire évident. Un tel lanceur peut servir aux télécommunications, peut-être à des satellites de reconnaissance simplifiés, et certainement à des tirs nucléaires à très grande portée et bonne précision : car il serait surprenant qu’Israël — qui a bénéficié de l’immigration de scientifiques ex-soviétiques de haut niveau — n’ait pas cherché à réduire les masses de sa première génération d’armes nucléaires. La publicité faite autour de ce lanceur par son constructeur, I.A.I. (Israël Aircraft Industries), et les détails techniques dévoilés, (fait rare pour une nation réputée pour son goût du secret), laissent penser qu’il s’agit là d’une opération de dissuasion vis-à-vis des pays arabes qui arriveront à se munir d’armes nucléaires plus ou moins primitives, et de lanceurs peu précis. J.B.M.

Le magazine Armées et défense de juin comporte deux articles particulièrement intéressants :

"Les S.N.A. de la FOST", par Marc Theleri : l’auteur part de la constatation du fait que si le rôle du S.N.L.E. (Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins de la Force Océanique Stratégique), est assez bien compris par le français moyen, en revanche le S.N.A. (Sous-marin Nucléaire d’Attaque), reste presque un inconnu. Il a donc entrepris, en quelques pages largement illustrées de tableaux et de croquis (cadence d’emploi, cycles de révision et de refonte, zones d’action possibles en fonction du nombre de jours de navigation depuis Toulon, etc.), de montrer ce que sont les 5, (6 en 1993 ; mais les 7 et 8, prévus, sont annulés pour raisons budgétaires) S.N.A., leurs performances, armement, capacités, et par voie de conséquence, leurs missions.

— Martin Bogaert, avec "Les chars T.80", expose clairement ce qu’est ce char et ses variantes successives, resté quelque peu mystérieux à l’Ouest depuis sa sortie par l’URSS en 1981. Le T.72 ayant montré des faiblesses (confirmées depuis lors de la guerre du golfe), le T.80 fut conçu - à partir du T.64 et non du 72 -, comme la riposte aux chars modernes occidentaux, Léopard II, M1, Challenger. Le moteur d’origine fut une turbine à gaz de 735 kw (1 000 CV), puissance jugée suffisante pour un engin dont les différentes versions ne dépassent guère 40 tonnes. (Retour au diesel à partir du modèle U). Le canon de 125 mm à âme lisse peut tirer les obus-flèches (portée pratique 2 200 m), comme ceux à charge creuse et aussi des projectiles à fragmentation permettant de jouer, jusqu’à un certain point, le rôle d’artillerie. Enfin un canon récent, toujours de 125 mm mais très modernisé, permet aussi de tirer l’obus-missile "Svir", (portée 5 000 m), téléguidé par laser. L’auteur détaille les modifications successives qui, du T.80 de base, ont conduit au 80.B, 80.B.V, (V pour "Vzryvnoy", explosif ; surblindage réactif), et 80.U.(B). Le très récent 80D est encore mal connu. J.B.M.

Dans le Science et avenir de juillet, et sous le titre "Satellites. Les bricoleurs de l’espace". Pierre Kohler s’attache à montrer que la présence, très souvent discutée, de l’homme dans l’espace a permis de sauver des satellites extrêmement coûteux. Après avoir détaillé la récente intervention sur Intelsat VI depuis la navette Endeavour, il rappelle celles qui ont pris place depuis 1973 avec la réparation effectuée in situ sur la station orbitale Skylab. Point à souligner : aucune des missions de dépannage spatial ne s’est déroulée comme prévu. Pour chacune des interventions les réparateurs ont dû improviser. Tant pour les satellites que pour les sondes, quatre types de pannes peuvent se présenter : problèmes mécaniques ; pannes électriques ou électroniques ; problèmes de propulsion par suite de non allumage d’un moteur-fusée ; enfin, pannes d’origine humaine, dues à l’envoi d’un ordre erroné qui bloque les commandes internes, met hors circuit les logiciels, etc. Pour les sondes interplanétaires l’intervention directe n’est pas envisageable. Les télédépannages électroniques sont maintenant assez bien maîtrisés (sauf déconnexion d’un câble d’alimentation). De même pour celles relatives
au système informatique embarqué, puisque l’on est allé jusqu’à "téléreprogrammer" intégralement une partie des logiciels. En revanche la panne mécanique oblige à recourir à de véritables "acrobaties", comme ce fut le cas pour les Voyager 1 et 2. Mais depuis un an toutes les tentatives pour faire se déployer la grande antenne de la sonde Galileo ont échoué. La prochaine intervention directe prévue (pour avril 1994) sera la mise en place sur le téléscope spatial Hubble du "Costar" (Corrective optics space telescope axial replacement), destiné à corriger son défaut de taille du miroir principal. On en profitera pour remplacer des gyroscopes défaillants et placer de nouveaux panneaux solaires.(Il faut souligner le fait que malgré son défaut de taille - dû à une minable affaire d’économie de contrôle final - les images envoyées par Hubble, après traitement par ordinateur tenant compte de ce défaut, ont déjà permis des observations impossibles à obtenir par les plus grands télescopes terrestres actuels). J.B.M.

Dans le même numéro de Science et avenir, Jacques Morisset se penche, avec "La folle histoire d’un missile français", sur l’histoire de l’abandon par la France, en 1967, d’un programme de missile de croisière propulsé par statoréacteur, qui avait commencé dès 1950. Le dernier missile expérimental construit, X-422, était la maquette volante d’un engin capable de franchir 4 000 km à plus de Mach 2, en volant à très basse altitude - 50 m - avec guidage par "clinosynthèse", c’est à dire par suivi du terrain, principe analogue à celui du Tercom qui équipe les cruise missiles américains. A noter encore que, dans le cadre des "superstato", à l’ordre du jour actuellement, dès 1962 le "Stataltex" de l’ONERA avait atteint la vitesse de Mach 5 à 38 km d’altitude. Quoique les équipes de chercheurs de l’époque aient été dispersées, la France reste encore très bien placée dans le domaine des statoréacteurs : au moins ceux à combustion subsonique, qui permettent d’obtenir des vitesses du porteur jusqu’à Mach 6. Les travaux actuels portent sur le futur ASLP (air-sol longue portée), pour lequel la principale difficulté ne portera pas sur les problèmes techniques, mais sur ceux des crédits de recherche. J.B.M.

C’est encore le statoréacteur qu’examine le même auteur dans le numéro de septembre de la revue, sous le titre "La propulsion du 3e type". Il s’agit là d’une étude de la motorisation du futur avion hypersonique — plage de Mach 8 à Mach 25 — capable (?) de vols spatiaux en orbite basse : il utilisera le superstato, (à combustion supersonique), ou il ne sera pas. En effet, le turboréacteur "plafonne" à un peu plus de Mach 3 : les moteurs-fusée ont des "impulsions spécifiques"1 allant de 300 secondes pour ceux à poudre à quelques 450 secondes pour les ergols cryogéniques les plus performants (oxygène et hydrogène liquides) ; le statoréacteur à combustion subsonique fournit à Mach 3 une I.S. de l’ordre de 1 500 secondes, et un superstato consommant de l’hydrogène (l’oxygène est fourni par l’air), donne une I.S. de quelques 3 000 secondes à Mach 6. En fait l’avion futur ne sera pas "spatial". Il doit être conçu comme le porteur d’un engin qui sera muni d’un moteur-fusée lui permettant d’acquérir le léger supplément de vitesse indispensable pour la satellisation, à une altitude où l’absence d’oxygène ne permettrait pas au superstato de fonctionner. Pour sa part, l’avion devra décoller sur turboréacteurs, puis passer par la propulsion par statoréacteur vers Mach 2,5 ou 3 puisque ce moteur ne peut "démarrer" qu’à partir d’une vitesse suffisante d’entrée de l’air de combustion. J.B.M.

Sous la signature de Roy Braybrook, Armada International d’août-septembre publie l’article : "Sharpening the "Eyes" of Air-to-surface Guided Weapons", ce qui peut se traduire par : les "Yeux" des armes guidées Air-Surface sont en cours d’amélioration. ("d’aiguisement"). Quoique la guerre du golfe ait montré les performances remarquables des missiles guidés qui y furent utilisés, de sensibles améliorations pouvaient encore leur être apportées. Cet article est consacré aux plus récentes (divulguées) de ces améliorations, depuis les petits missiles antichar tirés depuis des hélicoptères jusqu’aux missiles de croisière à longue portée (qui sont d’ailleurs susceptibles de porter une charge nucléaire), en passant par les sous-munitions larguées depuis les "dispensers" volants et les bombes "à gravitation" mais trajectoire télé ou auto-corrigée par ailettes. (L’article se penche aussi, au passage, sur l’amélioration des charges de ces munitions. Pare exemple les charges creuses en "tandem" de missiles A-C tels que le Tow-2B ou le Hot-2T, ou le futur AC3G — antichar de 3e génération — qui déjouent radicalement le surblindage explosif, lequel il y a peu, semblait devoir protéger très efficacement les blindés contre les charges creuses récentes de gros calibre, voire — mais sous épaisseur très supérieure — contre les carreaux-flèches à très grande vitesse). L’étude résume dans un tableau les caractéristiques et performances d’un certain nombre d’engins typiques de la nouvelle génération : antichars, tactiques air-sol, anti-radars et plus généralement "anti-radiations", air-surface à portées moyennes et longues, (de 100 à 2 500 km), anti-navires. Par exemple, l’ANS de l’Aérospatiale associée à MBB, devrait remplacer l’Exocet vers la fin du siècle, avec portée de 200 km et vitesse supersonique contre 70 km et vitesse subsonique. Les constructeurs restent discrets sur les nouveaux systèmes permettant de déjouer les contre-mesures adverses. J.B.M.

Dans ses "Digests", la même revue fait état d’une possible percée dans le domaine des tubes de canons : il s’agirait du remplacement des aciers classiques par des céramiques au carbonate de silicium. La firme SACO-Defense, utilisant une munition spécialement produite, a pu gagner 300 m/s de vitesse initiale sur des projectiles de 25 mm par des canons de type Gatling. (Or on sait que l’énergie cinétique est proportionnelle au carré de la vitesse : passer de 850 à 1150 m/s double presque cette énergie cinétique). D’après SACO, les essais ont démontré que ce type de céramiques supporte beaucoup mieux la chaleur et la pression que les matériaux traditionnels. J.B.M.

La firme FMC, en association avec l’Université du Texas et Kaman-Sciences, a reçu un contrat de "faisabilité" d’un canon électromagnétique de masse et volume assez réduits — avec l’alimentation électrique — pour être monté sur un véhicule blindé d’infanterie du genre du Bradley, (de l’armée et du corps des Marines). J.B.M.

 

FRANCE

Le numéro de juin d’Armées d’aujourd’hui ouvre un dossier "Avenir de l’Armée", débutant par l’article du ministre paru dans le Figaro du 19 mai 1992, article dont les principaux points sont résumés par les sous-titres : a/ Adapter notre dissuasion à la nouvelle situation stratégique, b/ Améliorer nos capacités de prévention, de prévision et de gestion des crises, c/ Développer les capacités d’opérations interarmées en Europe et hors d’Europe, d/ Accroître notre capacité de projection, e/ Valoriser l’Armée de conscription.

Suivent des entretiens avec les Chefs d’états-major des trois armées et le délégué général pour l’armement. Exercice difficile pour les intéressés, puisqu’il s’agissait de montrer qu’avec des moyens réduits — personnels, crédits, matériels — il était possible de conserver, voire d’améliorer les capacités actuelles. C’est pourquoi des termes tels que "restructuration", "resserrement", "rééquilibrage", "déconcentration", "réorganisation", "adaptation", etc., forment la trame essentielle de ces entretiens qui ont pour titres respectifs : "Une vraie mutation" (Terre), "Vers une ère nouvelle" (Air), "Cap vers l’avenir" (Marine) et "Accompagner l’effort" (DGA). J.B.M.

Défense nationale de juillet reprend une étude, déjà publiée dans la revue de "l’Epaulette", et fruit d’un travail de réflexion d’un groupe de l’association du même nom, sous la direction de son président, le général de C.A. (CR) Molinier : "L’état d’officier : constat, voies de valorisation". Etude particulièrement intéressante en un moment où l’on peut se demander ou trouver l’officier — Terre surtout — du 3e millénaire. J.B.M.

De Jean Le Moigne, un article qui aborde un sujet mal connu et faisant souvent l’objet d’appréciations fantaisistes à l’extérieur des armées : "Les salaires des officiers et sous-officiers : leur évolution de 1986 à 1992". La condition matérielle des militaires est la résultante de multiples composantes dont beaucoup ne sont pas mesurables : la difficulté des épouses à trouver un emploi qui corresponde à leur qualification, en raison de l’instabilité due aux mutations ; qui, loin de donner lieu à un "pretium doloris" est pénalisé au plan de l’IMC ; le handicap scolaire des enfants déplacés de ville en ville, handicap qui augmente quand ils arrivent en faculté. L’auditeur s’est limité à ne prendre en compte que les soldes "réelles" et à comparer leur évolution à celle des prix entre le 1er janvier 1986 et le 1er janvier 1992. Les pouvoirs d’achat des soldes des grades extrêmes d’officiers et de sous-officiers, ont diminué de : 5,6 % pour le colonel "T1" ; 3,6 % pour le sous-lieutenant , 5,4 % pour le major ; 3,3 % pour le sergent. Mais à cette perte s’ajoute l’augmentation des prélèvements : retenue pour pension, pour sécurité sociale, pour le fonds de prévoyance militaire, et pour la fameuse contribution de solidarité : en donnant à l’ensemble de ces retenues l’indice 100 au 01.01.86, il passe à 143,2 au 01-01-92 ; ceci à comparer avec l’évolution du point d’indice qui, dans le même temps n’a cru que de 100 à 117,5. Ceci ne peut que réagir sur les retraites : par exemple celle du colonel perd 1145 F (de 1992) mensuels en pouvoir d’achat : celle du lieutenant-colonel, 932 F... du major, 577 F, de l’adjudant-chef, 526 F... Par ailleurs l’auteur n’a pas pris en compte le prélèvement qui, en activité ou en retraite, résulte de l’impôt sur le revenu, point qui aurait aggravé le resserrement - résultant "d’une volonté évidente, mais rarement explicitée" - de l’éventail des salaires. "On constate que les situations qui se dégradent le plus sont celles des militaires qui ont quitté le service ou qui s’apprêtent à le faire", (du fait des limites d’âge). "On ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une certaine forme d’ingratitude assez cynique de l’Etat envers ceux de ses serviteurs dont il n’a plus rien ou plus grand chose à attendre". J.B.M.

 

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Notes:

1 L’impulsion spécifique peut être définie comme le temps de fonctionnement possible d’un moteur consommant une quantité de carburant (ou carburant et comburant) dont la masse est égale à la poussée développée. Par exemple, 1 kg de “poudre” fournit une poussée de 1 kg pendant 300 secondes, (ou 2 kg pendant 150 secondes, 4 kg pendant 75 secondes, etc.).

 

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