LES ETATS BALTES : ENTRE NORD, CENTRE ET EST

 

Jean-Christophe ROMER

 

Lorsque, le 8 décembre 1991, les présidents des trois républiques slaves de l’URSS annoncent que "l’URSS a cessé d’exister en tant que réalité géopolitique et sujet de droit international", et proposent la création d’une Communauté des Etats Indépendants (CEI), l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont déjà quitté l’URSS depuis plus de deux mois. Aussi, lorsque, le 20 décembre suivant, à Alma-Ata, est effectivement constituée la CEI, les trois républiques baltes ne se sentent guère concernées par cet appel1.

La situation très particulière de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie tient largement à l’histoire très récente mais aussi plus lointaine de ces trois Etats. Ballottés, au cours des siècles, entre les royaumes de Prusse, de Danemark, de Suède, de Pologne, et, finalement, de Russie, ces trois Etats n’ont guère connu l’indépendance qu’entre 1920 et 1940. Pourtant, de toutes les républiques ex-soviétiques, ces trois républiques sont les seules à avoir connu une authentique expérience d’Etat moderne et indépendant pendant vingt ans, c’est-à-dire le temps d’une génération. Ceci est peu mais suffisant et suffisamment proche pour que, malgré les purges, exécutions, déportations, une mémoire collective subsiste de cette période parfois sublimée.

A cela, il faut ajouter que, malgré les différences ethniques, religieuses et linguistiques2, il existe, dans ces Etats, un fort sentiment d’appartenance à une communauté aux intérêts convergents. De plus, la proximité géographique et les affinités historiques avec les pays nordiques leur fournissent un modèle de société d’autant plus attrayant qu’il est fondé sur la modération. Et, malgré la "soviétisation" des sociétés baltes, les liens avec la Suède pour la Lettonie, avec la Finlande pour l’Estonie n’avaient jamais totalement cessé et s’étaient même amplifiés dans les années quatre-vingts.

Enfin, et ce n’est pas le moindre des facteurs, les événements polonais des années quatre-vingts ont constitué à leurs yeux une expérience intéressante d’autonomisation relative à l’égard de Moscou. L’exemplarité de cette expérience s’est encore amplifiée avec l’accession au pouvoir de M. Gorbatchev, en 1985. De ce point de vue, la mise en place d’une commission soviéto-polonaise d’historiens abordant notamment la question de la légitimité du traité germano-soviétique de 1939 a eu un impact considérable sur les trois Etats baltes également victimes des clauses secrètes de cet accord. Si ce pacte a été reconnu comme illégal pour la Pologne, en vertu de quels principes n’en serait-il pas de même pour les trois républiques baltes, se demandait-on à Vilnius, Riga et Tallinn ?

Ces quelques considérations d’ordre historique et géopolitique expliquent en grande partie que ces trois républiques se soient trouvées en tête du processus d’autonomisation puis d’indépendance qui aboutira à la disparition de l’empire intérieur soviétique. Ce processus se déroulera par petites touches successives à partir de 1987, dans un climat de sereine détermination, les "indépendantistes" montrant une forte maturité politique et un grand sens des responsabilités. Ce n’est donc pas un hasard si, au cours de l’été 1987, le premier acte d’indépendance à l’égard de Moscou se produit dans l’une de ces républiques, en Estonie où, à l’occasion d’une régate, le drapeau national estonien est hissé à Tallinn. Geste symbolique mais qui n’en marque pas moins le début d’un processus décisif. Deux ans plus tard les trois républiques proclament leur souveraineté, puis, l’année suivante, en 1990, leur indépendance3.

C’est dans ce cadre très particulier qu’il convient d’analyser la politique de défense et de sécurité de ces trois Etats. La première question qui, surtout depuis août 1991, se pose à ces trois Etats est celle du retrait des forces armées soviétiques/russes de leur territoire, chaque partie y défendant ce qu’elle conçoit comme ses intérêts stratégiques. Dans le même temps qu’ils mènent ces négociations avec Moscou, les trois Etats commencent à mettre en place des forces armées nationales destinées à garantir leur indépendance et leur souveraineté reconquises. A partir de ces deux éléments, l’on tentera d’analyser comment ces trois Etats essaient de trouver leur place dans un espace géopolitique et géostratégique en pleine mutation.

Le Retrait des forces russes : une prÉoccupation prioritaire

Présente sur leur sol depuis 1940, l’armée soviétique est mal acceptée par les populations et les dirigeants des trois républiques baltes. Il est vrai que, sans même revenir à l’époque stalinienne, l’armée soviétique a laissé le souvenir d’une répression sanglante contre une population qui avait toujours manifesté de façon pacifique. L’intervention de l’armée soviétique à Vilnius et Riga en janvier 1991 contre des populations qui, à la différence par exemple de celles des républiques caucasiennes et d’Asie centrale, n’avaient pas fait usage de la force, a été ressentie comme un choc tant sur place que dans les pays occidentaux. On comprend dès lors que, dès leur indépendance effectivement acquise, les populations autochtones aient eu hâte de voir partir cette armée. Cette question du retrait des troupes russes comprend plusieurs aspects d’ordre juridique, diplomatique et militaire.

D’un point de vue juridique, la principale question qui se pose est celle du statut de ces forces soviétiques/russes stationnées sur le sol des trois républiques. Au grand dam des Russes, la population et les responsables politiques des trois républiques ont souhaité voir ces forces quitter leur territoire le plus rapidement possible. En octobre 1991, le maire de Saint-Pétersbourg, M. Sobtchak, s’interrogeant sur le statut des forces, encore soviétiques, dans la Baltique, remarquait qu’il existait de grandes puissances économiques, telles que le Japon ou l’Allemagne, qui avaient des forces étrangères sur leur sol et que cette présence n’avait perturbé ni le développement économique ni l’indépendance de ces Etats4. Mais de tels arguments laissaient indifférents les Baltes.

Une première étape a été franchie le 15 novembre 1991 lorsque, par un Ukaz du président Gorbatchev, les autorités soviétiques transforment le "district militaire Baltique" en "Groupe de Forces Nord-Ouest" (GFNO). Cette décision n’est pas que de pure forme. Elle marque une certaine bonne volonté de Moscou en ce qu’elle reconnaît implicitement que les trois Etats sont désormais extérieurs, sinon étrangers, à l’URSS. En effet, un "district militaire" est une subdivision administrative interne à l’Union alors que les "Groupes de Forces" étaient déployés dans les pays du pacte de Varsovie. Mais, là encore, ce point de vue russe ne satisfaisait guère les Baltes qui considéraient de plus en plus ouvertement la présence des troupes russes comme illégale.

Fortes du soutien occidental, les trois républiques, lors d’une réunion du Conseil Baltique, le 26 juin 19925, ont ainsi affirmé qu’"un retrait rapide de l’armée russe est aujourd’hui la question la plus importante de la politique intérieure et extérieure des trois Etats baltes". Au cours de cette même session, elles ont adressé un message au G7, qui devait se réunir à Munich dix jours plus tard, dans lequel elles affirment que "la présence des forces armées russes sur le territoire des Etats baltes n’a aucune base juridique" 6. Dans le même ordre d’idées, il s’en est fallu d’une voix que le parlement letton n’adopte un texte qualifiant les troupes russes de "forces d’occupation" 7.

Derrière ce débat juridique mais symbolique, se trouve une réalité diplomatique qui se traduit en termes concrets : comment réaliser un retrait effectif de ces forces8 ? Après plusieurs rencontres sans résultats réels, le vice-premier ministre russe, M. Chakhraï, se rend, au tout début du mois de février, dans les trois républiques, et annonce le début du processus de retrait russe pour la fin du même mois. En effet, le 3 mars, les premières unités russes commencent à quitter, sans hâte ni enthousiasme, les territoires baltes9. Mais il s’agissait alors d’un geste symbolique puisqu’aucune échéance pour un retrait total, pas plus que les modalités de ce retrait, n’avaient été fixées. Et les freins à ce retrait sont nombreux. Ils sont tout d’abord d’ordre socio-économique : la Russie n’a pas les moyens matériels et financiers de reloger ses hommes cantonnés dans ces républiques alors qu’elle tente encore de résorber les troupes évacuées de l’ex-RDA, de Hongrie et de Tchéco-Slovaquie et qu’elle attend les forces stationnées en Pologne10. A cela, les Russes ajoutent un argument d’ordre logistique : le manque de moyens de transports ferroviaires entre ces républiques et la Russie11.

Sur un plan militaire, le frein principal est celui du devenir des sites de la défense anti-aérienne (PVO) localisés dans ces républiques et dont le démantèlement, dit-on à Moscou, affaiblirait la sécurité de la Russie. On constate en effet que les Russes insistent peu sur leurs bases navales, mais que leur grand argument en faveur d’un maintien de troupes dans ces républiques concerne d’abord la défense anti-aérienne et notamment le radar d’alerte avancée situé à Skrunde en Lettonie. Les Russes insistent également sur les problèmes que poserait la disparition du centre de formation des équipages de SNLE situé à Paldiski en Estonie. Selon Moscou, le démantèlement de ces sites impliquerait des dépenses importantes, exigerait du temps, tout en affaiblissant sa propre sécurité12.

Enfin, on ne peut négliger les freins d’ordre psychologique. Les officiers ne souhaitent pas quitter une terre qu’ils considèrent comme leur, mais surtout où ils connaissent des conditions matérielles nettement supérieures à ce qu’ils connaîtront à leur retour en Russie. A cela s’ajoute le fait que des officiers de l’ancien district militaire de la Baltique ont pris leur retraite dans ces républiques et ne souhaitent pas quitter ces territoires13. Les militaires russes refusent ainsi d’admettre l’argument avancé par les Baltes quant à "l’effet déstabilisateur de la présence de l’armée russe sur le développement des trois républiques". Ils manifestent par ailleurs leur agacement face à la question qui leur est systématiquement posée : "quand partez-vous ?" A cela, l’on peut ajouter un argument très réel qui est celui d’un harcèlement dont font l’objet les troupes russes, notamment en Estonie où de graves incidents ont eu lieu en juillet 199214.

Finalement, le 8 septembre 1992, un premier accord est signé entre la Russie et la Lituanie sur un retrait total des troupes russes qui devrait s’achever avant le 31 août 1993. Les deux parties semblent avoir fait preuve de bonne volonté, puisque, en contrepartie de ce retrait relativement rapide — les Russes souhaitaient initialement rester jusqu’en 1997 sinon 1999 — les Lituaniens se sont engagés à certaines compensations d’ordre économique. Il est ainsi prévu la mise en place d’une coopération entre les deux Etats, la Russie fournissant des matières premières à la Lituanie qui se fournirait en armes russes. Mais le plus important tient au fait que Vilnius fera construire, dans le district de Kaliningrad, au moins 2 757 logements pour les militaires russes15. En réalité, cette coopération semble avoir préexisté à l’accord puisque, au début du mois d’août 1992, l’amiral V. Grichanov faisait savoir que la Lituanie s’était engagée à acheter quelques bâtiments de la flotte de la Baltique pour constituer sa propre flotte. L’argent ainsi obtenu, poursuivait l’amiral, servirait à la construction de logements pour les marins russes, les matériaux étant fournis par la Lituanie16.

Même si chaque république a des relations et/ou des différends spécifiques avec Moscou, on peut s’attendre à ce que l’accord avec la Lituanie constitue un précédent qui permettra la signature rapide d’un accord similaire avec les deux autres républiques baltes. Mais le fait que la Lituanie ait été la première des trois à signer un accord avec la Russie ne tient pas au seul hasard, car c’est sans doute avec cette république que les intérêts de l’armée russe sont les moins importants.

Les intérêts de l’armée russe

Malgré les apparences de la géographie, il ne semble pas que les intérêts de la Russie dans ces trois républiques occidentales et maritimes soient particulièrement d’ordre naval. On l’a vu, les arguments avancés par les Russes pour retarder le plus possible le moment de leur retrait de ces trois républiques concernent rarement les facilités et installations de la flotte de la Baltique. Ceci peut tenir à plusieurs facteurs d’ordre géostratégique. Tout d’abord, le quartier général de la flotte de la Baltique ne se situe pas dans ces républiques mais à Kaliningrad, c’est-à-dire en territoire russe, fût-il enclavé entre la Pologne et la Lituanie. Le fait que l’accord du 8 septembre 1992 sur le retrait des troupes russes de Lituanie prévoit la construction de logements dans ce district de Kaliningrad montre bien que Moscou entend, au moins dans le domaine militaire, préserver ses intérêts et garder son contrôle sur cette zone17. L’abandon de ses bases de Lituanie, à Klaïpeda (Memel), de Lettonie, à Liepaja, Venstpils et Riga, et d’Estonie, à Paldiski et Tallinn, n’empêche pas Moscou de conserver une présence dans la Baltique. Elle préserve en effet les deux principales bases de cette flotte à Kaliningrad (Königsberg) et Baltiisk (Pillau).

Mais il existe une autre raison à la modération des revendications de Moscou à l’égard de ses bases navales : la faible importance stratégique — et quantitative — de cette flotte de la Baltique. Outre le fait que la marine a toujours été le "parent pauvre" des armées russes et soviétiques, leurs deux "grandes flottes" sont celles du Pacifique et du Nord. C’est-à-dire des flottes dont les bases offraient de meilleures possibilités d’accès aux mers ouvertes.

La modestie des moyens dont est dotée la flotte de la Baltique témoigne d’ailleurs de l’intérêt relatif que Moscou porte à ce théâtre d’opérations navales. Cette flotte disposait ainsi, en 1990, de 26 sous-marins d’attaque (apparemment tous à propulsion diesel), de 18 destroyers et croiseurs lance-missiles, de 24 frégates et corvettes, de 17 dragueurs de mines, 40 patrouilleurs de lutte anti-sous-marine et anti-surface, 21 barges amphibies de débarquement. Elle disposait également de 335 appareils de l’aéronavale18.

La modestie relative de ces moyens montre incontestablement que la fonction essentielle de cette flotte est celle qui était traditionnellement dévolue à la marine, tout au mois jusqu’au début des années soixante-dix : la défense côtière. Ce qui incluait les "classiques" missions d’espionnage des sous-marins soviétiques dans cette zone de fjords. Mais, du point de vue de la stratégie navale russe, cette zone ne représente qu’un intérêt secondaire.

Par contre, les intérêts stratégiques russes dans les républiques baltes se situent sur terre, des intérêts dont, d’ailleurs les responsables politiques et militaires baltes nient la réalité. En effet, le point sur lequel les Russes insistent le plus fréquemment est celui de la perte de leurs sites de défense anti-aérienne et anti-missiles et notamment celui de Skrunde. Présenté par les Russes comme un "simple" mais important élément du réseau de défense anti-aérienne, le radar de Skrunde serait en réalité bien plus que cela. Il ferait en effet partie du réseau de "grands radars à balayage électronique" (LPAR) destinés à la défense anti-missile. En d’autres termes, un radar du même type que celui de Krasnoïarsk, mais situé dans une zone autorisée par le traité ABM19. Les Russes se trouvent ainsi pris à leur propre piège : d’une part, ils ne peuvent — le "goût du secret" reste encore très fort — affirmer explicitement la fonction réelle du radar de Skrunde ; d’autre part, ils peuvent difficilement abandonner une telle installation, d’autant plus importante qu’ils ont dû démanteler le radar de Krasnoïarsk. On peut ainsi penser que l’avenir de cette installation de Skrunde constituera l’un des principaux points d’achoppement des négociations russo-lettones.

Dans le même temps qu’ils négocient le retrait des forces armées russes, en arguant notamment de l’absence d’intérêts stratégiques russes dans cette zone, les nouveaux pouvoirs nationaux des trois républiques ont engagé le processus de mise en place de l’instrument qui garantira leur indépendance : une armée nationale.

La formation des armÉes nationales

La formation des armées nationales, dans les républiques baltes comme dans toutes les autres républiques de l’ex-URSS, est naturellement liée au processus d’indépendance qui s’est surtout développé après le putsch manqué d’août 1991. Au mois d’octobre 1991, la Lituanie et l’Estonie avaient ainsi établi une politique similaire en matière de défense. Celle-ci comprenait quatre points : la mise en place d’une protection des frontières, d’une administration de la défense du territoire, d’une armée régulière et d’une défense civile20.

Dès le mois de mars 1992, les choses semblent se mettre progressivement en place. L’on apprenait ainsi que la Lettonie, la république dans laquelle les ressortissants, civils et militaires, russes sont les plus nombreux, organisait, acte symbolique, le premier défilé de ses "forces d’auto-défense"21. Il s’agissait incontestablement de démontrer aux Russes la détermination des Lettons à former une véritable armée nationale.

En réalité, deux problèmes se posaient aux Baltes : le financement de leur armée et la formation de leurs cadres. Face aux difficultés économiques que traversent les trois républiques, la mise en place d’une armée nationale exige nécessairement des sacrifices ; car une armée de métier coûte cher et la taille relativement réduite de ces pays ne leur permet pas d’avoir de grandes armées. Aussi, le principe de la conscription est-il maintenu mais sa durée, qui était initialement de 18 mois, doit être réduite à 12 mois22.

Mais, malgré les difficultés économiques et, à la différence de la plupart des autres républiques ex-soviétiques, les trois républiques baltes refusent ce qui peut paraître une solution de facilité, consistant à intégrer dans leurs forces les unités de l’armée russe stationnées sur leur sol. Ils veulent une armée spécifiquement nationale, l’un des critères d’engagement étant justement la maîtrise de la langue nationale que les Russes ont grand mal à apprendre23 ! Ceci pose, dans ces conditions, l’importante question de la formation et de l’encadrement qui jusqu’alors était essentiellement slave.

Globalement, il semble que la taille moyenne de ces armées devrait tourner autour des 10 à 12 000 hommes, pour des populations de 1,5 million en Estonie, 2,6 millions en Lettonie et 3,6 millions en Lituanie, la proportion des Russes s’élevant respectivement à 30 %, 33 % et 9 % de la population. Ces armées devraient être, au moins dans un premier temps, composées de conscrits et volontaires, et essentiellement chargées de la garde des frontières.

Mais se pose aussi l’importante question de la formation et de l’équipement de ces armées. Les responsables des trois républiques semblaient compter sur une aide étrangère, notamment de la Suède et de la Pologne, mais aussi de l’OTAN, cette dernière étant fortement critiquée par la presse russe. Si la Pologne a effectivement contribué à la formation de cadres de l’armée lettone, l’un des vice-ministres de la défense était par contre un ancien officier américain24. De son côté, la Suède s’est engagée à fournir… des chaussures pour l’armée lettone25.

Où en est-on de la formation de ces armées ? Au milieu de l’année 1992 la situation de chaque république était la suivante :

La Lettonie qui devrait comprendre une armée d’une dizaine de milliers d’hommes aura, en temps de paix, la brigade pour unité de base. Cette armée devrait se composer de 5 à 6 000 gardes frontières, il y en a actuellement 1 200 ; de forces navales qui auront pour fonction essentielle la protection côtière et la défense de la zone économique maritime de l’Etat ; de forces aériennes et anti-aériennes ; et d’unités d’infanterie mécanisée.

Mais, la mise en œuvre complète de cette armée dépendra dans une large mesure de l’état général de l’économie lettone, notamment pour ce qui concerne l’acquisition de matériel étranger. A ce propos, le vice-ministre de la défense, D. Turlais, affirmait en mars 1992 "qu’une partie serait achetée à l’étranger mais pas à l’ouest". Six mois plus tard, l’attaché de défense letton à Moscou parlait explicitement de la Russie comme fournisseur potentiel de l’armée lettone.

Dans le domaine de la formation, une Académie de la Défense nationale lettone a également été créée pour former les officiers. Mais il manquait encore, en 1992, de nombreux officiers, notamment aux échelons subalternes et intermédiaires. Il est ainsi prévu de combler ce manque par une coopération avec des écoles d’officiers d’autres pays — vraisemblablement la Suède et la Pologne, mais peut-être aussi certains pays de l’OTAN. La politique de défense, enfin, sera conduite par un "Conseil de Défense, émanation du parlement et comprenant le président du conseil des ministres, les ministres de la défense -un civil — et de l’intérieur, le commandant des forces de défense et les chefs d’état-major" 26.

L’Estonie, le moins peuplé des trois Etats baltes, prévoyait également de constituer une armée de 10 à 13 000 hommes, insistant en priorité sur sa fonction de garde-frontières. Cette fonction est d’ailleurs d’autant plus importante pour cette république qu’elle est la seule à entretenir un différend frontalier avec la Russie. En mars 1992, elle mettait en place deux bataillons d’infanterie. Ces unités seront composées de volontaires ayant signé un contrat d’au moins trois ans et qui seront postés à la frontière avec la Russie27. Comme en Lettonie, les Estoniens expliquent la modestie de leurs premières unités par les difficultés économiques qu’ils traversent et qui rendent impossible, au moins dans un premier temps, la création d’une armée de métier. Sur le plan du matériel, les choix de l’Estonie seront sans doute similaires à ceux de ses voisins. On peut enfin relever que, au moment où Tallinn annonce son intention de créer une marine de guerre, elle décide de remettre en activité un sous-marin, construit par les Britanniques il y a plus de 50 ans et qui servait jusqu’à présent de musée de la flotte de la Baltique28 !

La Lituanie, enfin, le plus peuplé des trois Etats, semblait être la plus avancée dans la formation de son armée. Dès l’automne 1991, les données quantitatives semblaient avoir été fixées et les premières unités de ses 2 500 gardes-frontières mises en place. Elle semblait également accorder plus d’importance que ses deux voisines à sa marine. Mais il est vrai aussi que la Lituanie est la moins menacée des trois républiques baltes, n’ayant pas de frontière avec la république de Russie sinon avec son enclave de Kaliningrad. Ce qui reviendrait à dire que c’est surtout de la mer que la Lituanie perçoit une menace russe.

Car si, faute de temps et d’expérience, ces trois Etats n’ont pas encore énoncé clairement de doctrine stratégique, la menace contre laquelle ils entendent se protéger en priorité est russe. Même s’ils ne peuvent l’affirmer par trop clairement, surtout tant que les négociations sur le retrait des forces russes ne sont pas achevées, ils laissent volontiers entendre que si menace il y a, elle vient de l’est ! L’intérêt de la Lituanie pour la marine tout autant que la localisation des deux bataillons estoniens le montrent assez clairement. Il n’est en effet pas indifférent que les deux bataillons estoniens soient déployés le long de deux axes : de Kohtla-Jarva à Narva, au nord et de Vyru à Pskov au sud, c’est-à-dire de part et d’autre du lac Tchoud (Peipous)29. Même si les Estoniens affirment qu’il s’agit là des points-clés traditionnels de la défense estonienne, ces dispositifs n’en répondent pas moins à des préoccupations très actuelles.

Il s’agit certes de défendre, au nord, les côtes de la Baltique, mais cette concentration d’une moitié de l’armée estonienne le long de la ligne Kohtla-Jarva-Narva n’est sans doute pas étrangère au fait que la ville estonienne de Narva est peuplée à 96 % de Russes. Pour ce qui concerne la localisation de l’autre moitié de l’armée estonienne le long de la ligne Vyru-Pskov, elle correspond justement au lieu du différend frontalier entre la Russie et l’Estonie, cette dernière souhaitant revenir à la frontière telle qu’elle avait été fixée par le traité de Tartu du 2 février 192030. Il s’agit de repousser la frontière actuelle, fixée en 1940, d’une vingtaine de kilomètres à l’est, ce qui inclurait les deux villes de Petchory et Izborsk, situées à mi-chemin de la frontière et de la ville de Pskov. Mais on peut penser que la campagne pour les élections du 20 septembre 1992 en Estonie a fait monter les enchères nationalistes et que, l’élection passée, les négociations bilatérales pourront reprendre plus sereinement.

Pourtant, si la menace russe est la mieux circonscrite par les trois républiques baltes, d’autres menaces, plus diffuses, peuvent également être perçues. Ceci conduit, naturellement les trois républiques à trouver une place spécifique dans un espace géostratégique préexistant mais en pleine mutation.

Un espace gÉostratÉgique À (re)dÉfinir

Comme tous les Etats de l’ex-bloc soviétique, les trois républiques baltes cherchent leur place au sein des structures existantes du continent européen réunifié. Si leur européanité ne fait aucun doute, comme le démontre d’ailleurs leur entrée au sein de la CSCE dès le mois de septembre 1991, les trois Etats cherchent également à s’intégrer au sein d’espaces ou sous-espaces en train de se constituer dans un continent en mutation. Il leur faudra par contre surmonter un handicap par rapport aux anciens pays du pacte de Varsovie qui n’ont jamais cessé d’être des Etats souverains, aussi limitée que fût cette souveraineté. Avant de se voir reconnaître comme des Etats à part entière, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie devront donner la preuve de leur capacité à faire fonctionner des institutions étatiques qui avaient été mises en veilleuse depuis cinquante ans.

Naturellement attirées par la Communauté européenne, comme d’ailleurs tous les anciens pays du pacte de Varsovie, les trois républiques ont compris que leur adhésion ne se réaliserait pas à court terme. Mais elles ont aussi compris que "l’antichambre" des Communautés se trouvait à Strasbourg, au Conseil de l’Europe. L’admission des Etats de l’ancien bloc soviétique au Conseil de l’Europe est en effet perçue comme un "brevet de bonnes manières démocratiques" qui leur permet de faire leur entrée parmi les Etats "fréquentables" du continent.

Or, à la grande joie de la Russie qui se trouve aussi sur le "perron" du Conseil, ce dernier n’a toujours pas admis les trois républiques baltes en raison notamment de leur politique discriminatoire à l’égard des importantes minorités russes ainsi que, en Lituanie, polonais31. Les délégations russes aux différentes réunions organisées par le Conseil de l’Europe ne manquent d’ailleurs jamais d’insister sur ce point, faisant particulièrement état de l’exclusion du processus électoral dont font l’objet les résidents russes. On peut ainsi penser que les trois républiques baltes, pourtant considérées dès le mois de septembre 1991 comme ayant naturellement leur place au sein de l’assemblée de Strasbourg n’y feront leur entrée que dans le courant de 1993, en même temps que la Russie et les autres républiques européennes de l’ex-URSS.

Ainsi, faute de pouvoir être intégrés à court terme dans "l’Europe qui marche", les trois Etats baltes cherchent à trouver leur place dans d’autres structures, essentiellement régionales. Elles ont ainsi tout d’abord commencé par s’organiser entre elles. Dès l’émergence de leur engagement vers l’indépendance, les trois Etats ont compris — comme ils l’avaient compris entre 1920 et 1940 — la convergence de leurs intérêts. La mise en place d’un conseil des Etats baltes dès 1991 a ainsi permis d’institutionnaliser une coordination de leur action et d’engager entre eux une coopération tant politique qu’économique. Cette coordination existe d’ailleurs depuis 1987, où chaque initiative de l’un était, en règle générale, suivie par les deux autres, l’initiateur étant successivement l’un des trois Etats. Il existe donc une réalité balte formée par ces trois anciennes républiques soviétiques, décidées à agir de conserve afin de mieux préserver leur identité et leur souveraineté. Mais cette coopération à trois n’est pas suffisante, et les conduit à adhérer à d’autres structures ou à se rapprocher d’autres Etats, y compris de ceux de l’ancien bloc soviétique.

Ainsi, le 5 mars 1992, a été créé, sur une initiative germano-danoise, le Conseil des Etats de la mer Baltique comprenant les dix Etats riverains de cette mer : les trois républiques baltes, l’Allemagne, le Danemark, la Finlande, la Norvège, la Pologne, la Russie, et la Suède. Certes, la présence de la Russie dans ce conseil a suscité des protestations de la part des trois Etats baltes qui craignaient de la voir dominer l’ensemble32. Mais, à l’inverse, on peut penser que cette présence russe a pour objet de contrebalancer la présence allemande qui ne laisse pas d’inquiéter plusieurs pays d’Europe centrale, en même temps qu’elle leur est, au moins économiquement, nécessaire.

Sur un plan plus théorique, les trois Etats baltes, en dehors de leur "baltitude", s’interrogent sur leur réalité centre-européenne. Aussi ont-ils été quelque peu déçus lorsqu’ils entendirent M. Walesa parler, lors de son voyage à Moscou en mai 1992, des "quatre pays d’Europe centrale" — Hongrie, Pologne, Tchéco-Slovaquie et Ukraine — sans mentionner les Etats baltes. Sur ce point, M. Landsbergis rappelle que la Lituanie et ses deux voisins ont entamé des négociations en vue d’une coopération, voire d’une intégration, des trois Etats baltes dans le Triangle de Visegrad33. A l’instar de l’Ukraine qui est également attirée par cette structure triangulaire, les trois républiques baltes ne se sont pas vues admises dans cette communauté à trois, au grand dam des intéressés et à la grande satisfaction de la Russie34.

C’est en fait toute la problématique de la situation — dans le sens géopolitique du terme — des trois républiques baltes qui est posée ici. Le président lituanien a d’ailleurs fort bien résumé cet état de fait en affirmant que la Lituanie — mais aussi l’Estonie et la Lettonie — se percevaient comme des "Etats mi-balto-scandinaves, mi-centre-européens". Ces Etats semblent donc chercher leur espace nordique via les pays riverains de la Baltique et notamment par la Pologne et l’Allemagne qui les associent aussi à l’Europe centrale. Mais ils cherchent également à constituer un espace selon une ligne nord-sud, Baltique-mer Noire en tentant de s’associer à l’Ukraine qui, indirectement, les rattache de nouveau à l’espace centre-européen. En tout état de cause, ce que recherchent les trois républiques baltes est avant tout d’échapper à un isolement qui serait préjudiciable à l’avenir de leur indépendance.

Comment cela se traduit-il en termes de politique de sécurité ? Là encore, les trois républiques cherchent à se rattacher aux structures européennes et atlantiques existantes. Dans la mesure où elles ne veulent rien attendre de la Russie, perçue, on l’a vu, comme la menace principale, ni de la CEI — dont elles ne font pas partie — c’est vers le monde occidental qu’elles se tournent. S’il n’est pas question que les trois républiques baltes adhèrent à l’OTAN — cette dernière fait preuve d’une grande prudence à ce sujet35 — les liens avec Bruxelles n’en sont pas moins réels. Un état de fait dont la presse russe ne manque jamais de s’emparer. Cette dernière fustigeait ainsi — avec un ton que l’on croyait appartenir au passé — le double langage de Bruxelles qui d’une part affirme vouloir coopérer avec l’est et qui, de l’autre, conseille, forme, équipe les armées des pays baltes. L’objectif de l’OTAN étant, selon Moscou, "d’utiliser les bases navales, les ports, et les aéroports baltes comme des bases avancées des forces navales et aériennes intégrées du commandement Nord Europe" 36.

La Russie reste ainsi particulièrement vigilante à l’égard de tout ce qui pourrait affaiblir sa sécurité à ses frontières au nord comme au sud, redéployant ses forces à proximité de la Turquie et de la Norvège, ce qui conduit l’OTAN à considérer que la menace s’est déplacée du "centre-Europe" vers les pays des flancs de l’Alliance37. Ce n’est donc pas un hasard si, lors de sa visite en Finlande, en marge du sommet de la CSCE, et en réponse à certains articles de la presse finlandaise, M. Eltsine a réaffirmé que les prétentions territoriales finlandaises à l’égard de la Carélie étaient sans fondement et qu’il n’existait pas de différend territorial entre les deux pays38. Mais les Russes ont aussi très fortement réagi à la publication d’un document préparé par le Pentagone en février 1992 — et revu en mai — sur "la vision stratégique américaine de l’après-guerre froide". Ils ont été particulièrement sensibles à l’un des scénarios retenus par Washington — le septième — qui prévoyait "une attaque de la Russie contre la Lituanie, en passant par la Pologne, pour défendre les intérêts des ressortissants russes dans cette république". La presse russe remarquait alors que ce scénario était "fondé sur le fait que les caractéristiques géopolitiques de la région baltique peuvent être modifiées et que, s’étant débarrassée de l’URSS, cette région pourrait passer de la sphère d’influence de la Russie à celle de l’OTAN et des Etats-Unis" 39. Faisant même allusion au fait que de telles intentions "existent dans l’esprit de certains politiciens baltes", ils ont accusé M. Landsbergis d’avoir par trop mollement dénoncé ce "septième scénario" 40.

Certes, un tel scénario a permis à Moscou de développer ses critiques à l’encontre d’une OTAN, que, dans le même temps, elle courtise. D’ailleurs, dans les critiques de ce scénario, on ne manque pas de rendre hommage au secrétaire général de l’organisation en remarquant qu’il "existe aussi des personnes raisonnables à l’OTAN". Mais la publication de ce scénario a également été pour Moscou l’occasion de rappeler qu’elle conservait des intérêts dans cette région et qu’elle n’entendait pas les abandonner. Il s’agit d’intérêts politiques qui se manifestent par une volonté d’entretenir "des relations de bon voisinage" ; et d’intérêts géostratégiques pour "une région située à proximité immédiate des frontières et de la zone de sécurité de la Russie" 41.

Cette situation explique en grande partie la sensibilité des responsables russes à propos de leur enclave de Kaliningrad et leur volonté de préserver leur souveraineté sur ce territoire fort convoité. Qualifié par M. Landsbergis d’"anachronisme historique" (sic), le district de Kaliningrad intéresse, à des titres divers, quatre Etats : la Russie, la Lituanie, la Pologne et l’Allemagne. Les précédents historiques ne manquent pas de resurgir dès lors que l’on envisage une solution qui pourrait s’apparenter à la création d’un quelconque "corridor". Quels sont donc les intérêts en jeu dans ce triangle de 15 000 km2, peuplé presqu’exclusivement de Russes, les Allemands ayant été expulsés — déportés — en 1945-46 ?

Pour la Russie, il s’agit avant tout de réaffirmer la légitimité de sa présence sur ce territoire. Un changement de statut ou de souveraineté du district de Kaliningrad conduirait à entamer un processus de remise en cause de l’intégrité territoriale de la Russie. Or, les difficultés rencontrées pour régler le contentieux territorial russo-japonais sur les Kouriles du Sud démontrent que Moscou cédera très difficilement sur ce point. De plus, le port de Kaliningrad est, on l’a vu, le siège du quartier général de la flotte de la Baltique que Moscou entend conserver. Le président du parlement russe, M. Khasboulatov, affirme ainsi que "Kaliningrad a un grand avenir… et devrait devenir un grand port et une forteresse maritime" 42. Cette détermination à conserver Kaliningrad peut également être liée au fait que la Russie s’inquiète de voir cette enclave encerclée par les forces de l’OTAN — ou liées à celle-ci — avec la présence d’une base navale à Gdynia et des projets otaniens en Lituanie43. Mais cette détermination russe n’empêche pas les autres pays de faire prévaloir leurs intérêts sur cette enclave.

Ainsi, la Lituanie, qui, par ailleurs, semble souhaiter, à terme, contrôler tout ou partie de ce territoire, se sent menacée par l’existence même de cette enclave. Une menace due non seulement à la présence d’importantes forces russes à sa frontière septentrionale mais aussi, et peut-être surtout, par les contraintes de transit qu’implique l’existence de cette enclave. Aussi, cherche-t-elle à faire prévaloir à la fois l’absence d’intérêts stratégiques russes et l’absence de légitimité d’une présence durable de la Russie sur ce territoire. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre les déclarations de l’adjointe du conseiller pour les affaires internationales du président lituanien selon laquelle, en vertu d’un accord Staline-Churchill, ce territoire ne devait plus appartenir à quiconque à dater de 199444. L’existence d’un tel accord est contestée par de nombreux historiens et au premier chef, par les historiens russes.

Troisième Etat intéressé par le devenir de cette zone, la Pologne qui y a toutefois des intérêts nettement moins conflictuels. Le gouvernement polonais constate simplement — mais en connaissance de cause — que l’existence de cette enclave de Kaliningrad est "potentiellement explosive". L’autre argument avancé par les Polonais pour modifier le statut de la zone est celui d’une trop forte concentration de troupes russes à sa frontière nord-est, alors que la Pologne est un "pays ami". Lors de sa visite à Moscou, en mai 1992, M. Walesa a abordé cette question qui pourrait faire l’objet de négociations. Celles-ci porteraient sur l’éventuelle création d’une zone faiblement militarisée sur 50 km, de part et d’autre de la frontière45.

L’Allemagne, enfin, se trouve dans une position à la fois plus facile et plus complexe. Facile car elle n’a pas de frontière commune avec la Russie et parce que sa proposition visant à créer une zone franche est, a priori, absente de toute intention pernicieuse et qu’elle n’est pas sans intéresser les Russes. Mais la position de l’Allemagne est aussi complexe car il existe, depuis la fin de la guerre, des mouvements prônant une reconquête des "territoires de l’est" : la Prusse orientale et sa capitale Königsberg. D’où les inquiétudes de la Pologne lorsqu’elle parle de zone "potentiellement explosive". Si aujourd’hui ces tendances "revanchardes" représentent un poids politique négligeable, qu’en sera-t-il demain, surtout si une stabilisation politique, économique et sociale de l’Europe centrale n’intervient pas à brève échéance ? En réalité, les potentialités conflictuelles de cette zone sont relativement faibles compte tenu, en grande partie, de la maturité politique dont, dès le début des ébranlements de l’est, les différents protagonistes ont fait preuve. Néanmoins, tous les ingrédients nécessaires à l’explosion d’une crise y sont présents.

En conclusion, on peut considérer que les espaces ex-soviétiques riverains de la mer Baltique se situent dans une double problématique qui, dans une perspective de confrontation, pourrait être contradictoire.

D’un côté, les Etats baltes, comme tous les Etats de l’ancien empire — interne et externe — soviétique, cherchent avant tout à sortir d’un isolement dans lequel ils étaient tenus tant que l’URSS existait. Leur préoccupation première est donc de s’intégrer dans un ensemble européen plus uni, plus vaste et protecteur. Petits Etats, ils ont immédiatement compris l’intérêt qu’ils avaient à s’entendre entre eux. Mais ils ont également vite pris conscience de la nécessité d’élargir leurs liens aux Etats avec lesquels ils avaient eu, dans le passé, des intérêts communs, dans un espace commun, marqué notamment par la ligue hanséatique. En ce sens, on peut considérer que la renaissance de ces trois Etats se trouve à l’origine de la résurgence de cet espace hanséatique, fût-il dominé par l’Allemagne. Car, si les liens de ces trois Etats avec leurs voisins nordiques correspondent à des choix culturels et, pourrait-on dire naturels, la présence de l’Allemagne est ressentie comme une nécessité, comme un contre-poids, face à une Russie toujours perçue comme menaçante.

De l’autre côté, même si les intérêts stratégiques russes dans cette zone sont relativement secondaires, la Russie reste particulièrement vigilante face à tout ce qui pourrait renforcer son encerclement par des Etats jugés potentiellement hostiles. Ce complexe d’encerclement a d’ailleurs profondément marqué de son empreinte la stratégie de l’Empire russe tout autant que celle de l’URSS. Dans ce sens, la protection des ressortissants russes dans les trois républiques baltes pourrait servir de prétexte à des actes de violence armée si Moscou perçoit, de la part de ses anciennes républiques, une volonté de retournement d’alliance. On se trouve ainsi dans cette situation paradoxale où la région la plus calme de l’ancienne périphérie de l’URSS pourrait susciter une nouvelle confrontation entre les deux anciens systèmes antagonistes. Mais à cette perspective pessimiste répond aussi une volonté de modération de part et d’autre et notamment de l’OTAN qui semble tout faire pour éviter l’émergence de nouvelles tensions entre les deux anciens blocs.

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Notes:

1 La CEI regroupe 11 des 15 anciennes républiques de l’URSS. Outre les trois républiques baltes, la Géorgie, qui traverse alors une grave crise de pouvoir n’est pas admise dans cette Communauté.

2 La Lituanie, proche de la Pologne est majoritairement catholique. L’Estonie et la Lettonie sont plus proches de la Suède et de la Finlande et majoritairement protestantes.

3 La Lituanie proclame son indépendance le 11 mars 1990, l’Estonie, le 30 mars et la Lettonie, le 4 mai. ces proclamations sont confirmées par référendum le 9 février 1991 pour la Lituanie et le 3 mars pour les deux autres républiques. Afin de ne pas envenimer leurs relations avec Moscou, les trois acceptent de suspendre la mise en œuvre de leurs décisions. L’indépendance des trois républiques deviendra effective à partir du 20 août 1991, c’est-à-dire dès le lendemain de la tentative de putsch. Cette indépendance sera reconnue par le Conseil d’Etat soviétique le 6 septembre 1991 et les trois Etats feront leur entrée à la CSCE et à l’ONU respectivement le 10 et le 17 septembre 1991.

4 Interview accordée à la Krasnaïa Zvezda, 3 octobre 1991.

5 Cette réunion se tient un mois après le voyage de M. Mitterrand dans les trois républiques, voyage au cours duquel il avait appelé au retrait rapide des forces russes ; elle précède de quelques jours le sommet de la CSCE d’Helsinki qui assurera également de son soutien les trois républiques sur ce point.

6 Nezavisimaïa Gazeta, 30 juin 1992.

7 Izvestia, 16 septembre 1992.

8 Selon le général Gromov, vice-ministre de la défense, il restait, en septembre 1992, 35 000 hommes en Lituanie, 15 000 en Lettonie et quelque 25 000 en Estonie (Krasnaïa Zvezda, 25 septembre 1992).

9 Izvestia, 25 février et 3 mars 1992, Krasnaïa Zvezda, 3 mars 1992.

10 Après de difficiles négociations, un accord a été signé avec la Pologne en février 1992. Les troupes devraient quitter ce pays avant le 15 novembre 1992, à l’exception de 6 000 hommes qui resteront jusqu’à la fin de 1993 pour assurer la logistique du retrait de RDA (Krasnaïa Zvezda, 8 février 1992).

11 Nezavisimaïa Gazeta, 30 mai 1992.

12 Nezavisimaïa Gazeta, 8 mai et 30 mai 1992.

13 Argument avancé par le général-colonel L. Maïorov, commandant du GFNO dans un entretien qu’il accorde à la Krasnaïa Zvezda du 5 septembre 1992. Selon le général, il y aurait 40 000 anciens officiers soviétiques retirés en Lettonie, 25 000 en Lituanie, 20 000 en Estonie ainsi que 22 000 dans le district de Kaliningrad.

14 Le 10 juillet 1992, des groupes armés plus ou moins clandestins, les "Kaajtselijt", ont en effet agressé une unité russe sur la route de Tallinn à Haapsalu, blessant grièvement un officier (Krasnaïa Zvezda, 14 et 15 juillet 1992).

15 Izvestia, 8 septembre 1992. Ce chiffre de 2757 pourrait correspondre au tiers des 7 500 officiers et sous-officiers présents dans les trois républiques, la Russie s’attendant sans doute à ce que les deux autres républiques acceptent de contribuer à la construction d’un nombre similaire de logements.

16 Argumenty i Fakty, n° 29-30, août 1992. L’amiral Grichanov est chef d’état-major de la flotte de la Baltique.

17 Il existe en effet plusieurs projets, notamment proposés par des banques allemandes, pour transformer ce district en zone franche. Ceci permettrait à la fois de satisfaire certaines revendications - "revanchardes" ? - de l’Allemagne tout en préservant le contrôle politique - et militaire - de la Russie sur ce territoire.

18 Voir notamment Soviet Military Power, Washington, USGPO, édition 1990.

19 Ibid., édition 1987, pp. 46-48

20 Conférence du ministre lituanien de la défense, A. Butkevicius, et du ministre d’Etat estonien, R. Vare, à Moscou, octobre 1991. On peut penser que la Lettonie, qui n’était pas présente à cette conférence, avait adopté un programme similaire.

21 Izvestia, 9 mars 1992.

22 L’Estonie a d’ores et déjà pris cette décision en août 1992 (Izvestia, 4 août 1992).

23 Interview de l’attaché de défense de Lettonie à Moscou, Krasnaïa Zvezda, 31 juillet 1992.

24 Ibid., M. Vladis Pavlovskis était officier des marines américain au Vietnam. Par contre, un autre des vice-ministres de la défense, D. Turlais, qui commande par ailleurs les forces d’auto-défense, était colonel de l’armée soviétique et a servi en Afghanistan.

25 Izvestia, 3 août 1992.

26 Izvestia, 31 juillet 1992.

27 Izvestia, 14 mars 1992.

28 Izvestia, 16 septembre 1992.

29 C’est sur ce lac qu’eut lieu, en avril 1242, la fameuse "bataille sur la glace" au cours de laquelle Alexandre Nevski battit l’ordre Livonien.

30 Izvestia, 7 août 1992 et Nezavisimaïa Gazeta, 27 août 1992.

31 A propos de la politique des gouvernements baltes à l’égard des ressortissants russes résidant sur leur territoire, la presse russe a parlé de "politique d’apartheid" (Izvestia, 6 juillet 1992) et même de "purification ethnique douce" (Izvestia, 27 août 1992).

32 Izvestia, 5 mars 1992. Cette structure souple - il est prévu une réunion annuelle pour aborder des questions de coopération économique - ne se substitue pas mais se surajoute au Conseil nordique, créé en 1962.

33 Interview de M. Landsbergis à la Nezavisimaïa Gazeta, 1er juillet 1992.

34 Izvestia, 18 février 1992. Il faut cependant noter que, depuis la partition de la Tchéco-Slovaquie, le "triangle" de Visegrad comprend potentiellement quatre Etats.

35 Devant envoyer des observateurs pour contrôler le bon déroulement du retrait des forces russes de Lituanie, l’OTAN a fait savoir qu’elle n’enverrait pas ces observateurs tant qu’elle n’aurait pas l’accord de Moscou (Izvestia, 29 septembre 1992).

36 Krasnaïa Zvezda, 5 mars 1992.

37 Armées d’aujourd’hui, n° 172, hors série, p. 7.

38 Nezavisimaïa Gazeta, 14 juillet 1992.

39 Izvestia, 28 février 1992.

40 Krasnaïa Zvezda, 5 mars 1992.

41 Izvestia, 28 février 1992.

42 Krasnaïa Zvezda, 19 juin 1992.

43 Krasnaïa Zvezda, 5 mars 1992.

44 Krasnaïa Zvezda, 19 juin 1992.

45 La question de Kaliningrad n’en fait pas moins l’objet d’un vaste débat en Pologne. Jerzy Bahr et Jerzy-Marek, "Królewiec 1992 - Próba diagnozy" (Königsberg 1992 - essai de diagnostic), Polska w Europie, n° 8, avril 1992, pp. 67-96.

 

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