RETOUR AUX TERRITOIRES, RETOUR AUX CONFLITS

Editorial par Hervé COUTAU-BEGARIE

 

Stratégique avait consacré en 1991 un premier numéro à la géostratégie, sous un angle d’abord théorique : il s’agissait de cerner plus précisément une notion coincée entre la stratégie et la géopolitique, récusée par certains auteurs comme étant tautologique dès lors que toute stratégie se déploie dans un cadre spatial. Ce travail de défrichement devra être approfondi tant les contributions rassemblées dans ce numéro ont fait apparaître le caractère incertain des définitions. Ce numéro poursuit dans cette voie avec les contributions de Paul Claval et André-Louis Sanguin présentées lors d’une journée d’étude organisée par le laboratoire de stratégie théorique à la FEDN en 1991. Deux essais, dans des genres très différents, proposent ensuite une lecture de la dimension spatiale de la politique et de la stratégie contemporaine.

L’objectif de ce nouveau dossier est cependant autre. Au lieu de se concentrer sur une notion, il vise d’abord des espaces, dans leur diversité et leurs caractéristiques spécifiques. Avec deux centres d’intérêt, commandés par les exigences de l’actualité internationale.

D’abord l’ancienne Europe de l’Est, qui redevient Europe centrale et renoue avec les problèmes que le communisme avait étouffés pendant près de 40 ans. les Balkans sont confrontés à des problèmes ethniques qui ont dégénéré en une guerre impitoyable qui abouti à l’éclatement de la Fédération yougoslave. L’Albanie, débarrassée de son système stalinien, s’intéresse à ses frères séparés du Kossovo. Et l’on voit ressurgir d’anciennes lignes de fractures, tandis qu’apparaissent de nouvelles alliances, plus ou moins explicites, plus ou moins solides. La grande nouveauté est l’émergence d’un pôle musulman autour de l’Albanie, de la Bosnie et du Kossovo. Actuellement sur la défensive face à l’offensive serbe, il pourrait dans un contexte différent devenir plus offensif en profitant de son poids démographique, qui sera évoqué dans le prochain numéro, pour établir à travers la Macédoine et la Bulgarie, où l’on connaît les déboires de la minorité turque, une liaison avec la Turquie. Pure représentation ou évolution possible ? Il est encore trop tôt pour le dire. La Turquie s’intéresse en priorité aux nouvelles républiques d’Asie centrale dans lesquelles elle essaie d’asseoir son influence face à la concurrence de l’Iran. Elle a ainsi lancé une communauté de la mer Noire à laquelle Téhéran a répondu par un conseil de la mer Caspienne. Les Balkans sont pour l’instant relégués au second plan, la Turquie ne souhaite pas s’impliquer dans un engrenage très dangereux, alors que son objectif prioritaire reste encore d’obtenir son adhésion à la communauté européenne. En sera-t-il toujours ainsi si l’examen de cette candidature est indéfiniment repoussé ? On ne pourrait alors exclure le retour de la Turquie en tant que puissance balkanique. En tout cas, les événements de Sarajevo et du Kossovo sont abondamment colportés par les médias turcs et rencontrent un profond écho dans l’opinion. Face à la propagande islamiste qui enregistre des succès, comme l’ont montré les dernières élections municipales, il est permis d’avoir quelques inquiétudes sur l’avenir du modèle kemaliste.

La deuxième zone à laquelle se numéro s’intéresse est naturellement le Moyen-Orient. La guerre contre l’Irak n’a pas fini de faire sentir ses effets. Le monde arabe court après une unité impossible, tandis que l’Iran cherche à étendre son influence, au prix de grosses difficultés. On voit en outre poindre de nouveaux motifs de conflit, auxquels les analystes commencent à s’intéresser après une trop longue négligence. Le plus grave d’entre eux est l’eau, qui devient de plus en plus un bien rare et dont la possession pourrait devenir aussi cruciale que celle du pétrole. Une première étude est consacrée au tigre et à l’euphrate, les fleuves nourriciers de l’ancienne Mésopotamie. D’autres suivront sur le Nil, le Jourdain…

Cette dimension régionale ne doit pas faire oublier la dimension proprement globale qui est l’apanage des très grandes puissances. Doit-on compter parmi elles la France ? Il y a eu, il y a quelques années, une controverse épique dans les colonnes du Monde sur la question de savoir si la France était ou non une grande puissance, avec une réponse affirmative, talentueuse et fougueuse, de Paul-Marie Couteaux, et une réfutation emprunte de scepticisme d’un historien. Il n’est pas possible de trancher ici un tel débat. Observons simplement que la France n’a pas que des intérêts régionaux (limités à l’Afrique occidentale) comme l’affirmait Kissinger. Elle poursuit une politique active dans l’océan Indien. L’élément naval en est une pièce essentielle, comme le rappelle Jean-Marc Balencie dont les réflexions font suite à une première étude sur le retour de la France en océan Indien au début des années 70, parue dans le numéro précédent.

Cette légitime focalisation sur des régions critiques ne doit pas faire négliger des approches moins sensibles à l’actualité. Pierre-Frédéric Ténière-Buchot propose une nouvelle application du modèle du "tablier des pouvoirs" qu’il avait construit il y a plusieurs années dans cette revue. Se manifeste ainsi une fois de plus la caractéristique d’une revue consacrée à la recherche fondamentale : permettre, sans négliger l’histoire en train de se faire, la réflexion sur des concepts et des théories qui ne peuvent mûrir que par touches successives. Un prochain numéro tentera de préciser cette diversité d’approches à propos d’un espace clairement délimité, la Méditerranée.

 

Hervé COUTAU-BEGARIE

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin