GEOGRAPHIE POLITIQUE, GEOPOLITIQUE, GEOSTRATEGIE : DOMAINES, PRATIQUES, FRICHES

 

André-Louis SANGUIN

 

 

Dès avant la première guerre mondiale, la géographie politique avait suscité des réserves de la part de l’école française de géographie. Un mandarin de la géographie établie comme Jules Sion voyait dans la Politische Geographie de Ratzel un véritable manuel d’impérialisme et une géographie de la guerre1. Pendant l’entre deux guerres, les géographes français apportent une contribution plus que discrète à l’édification de la géographie politique. L’école française ne cherche pas à aller plus loin, car Ratzel puis la Geopolitik fondée par Haushofer créent un blocage psychologique chez les Français. On met en garde les jeunes générations contre ce qui apparaît, aux yeux des géographes français, comme la négation de l’esprit scientifique. Mais il y a aussi une autre raison, tout aussi valide : en 1919 et 1939, l’école française n’a d’yeux que pour la synthèse régionale qui concentre tous les intérêts et absorbe toutes les énergies.

Un an avant la prise du pouvoir par les nazis, très révélatrice est la position d’Albert Demangeon, maître de la géographie à la Sorbonne2. Il remarque que les travaux de l’école de Haushofer et de la Zeitschrift für Geopolitik sont partiaux, grandiloquents, passionnés et tendancieux. La Geopolitik s’est éloignée de la pensée du maître de Leipzig. Les stratèges haushofériens considèrent, à la suite de Kjellen, que les Etats sont des êtres conscients, raisonnables et passionnés comme les hommes. L’Etat existe en soi avec ses lois propres, indépendamment des individus et des personnalités. Tout ce qu’un peuple conscient considère comme une loi de son existence est légitime à désirer et à obtenir (Staatsvolk). On sent, dit Demangeon, tout ce que cette conception anthropomorphique de l’Etat contient d’artificiel. Un but éminemment pratique est assigné à la Geopolitik : restaurer l’Etat allemand dans sa force et sa grandeur. La Geopolitik doit fournir des matériaux à l’action politique, doit servir de guide à l’action politique ; en un mot, doit devenir la conscience politique de l’Etat. C’est dans ce même esprit que Goblet effectue, non par hasard un 14 juillet 1932 dans le quotidien Le Temps, une critique géographique de la Geopolitik3. Quelques mois avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, Demangeon montre le résultat tangible des idées qu’il dénonçait en 1932, dans une Allemagne nazifiée depuis six ans où l’on assiste à l’effort le plus puissant qui ait jamais été fait par un Etat national pour affirmer sa personnalité et pour l’opposer aux autres en poussant à bout la doctrine des nationalités4.

Alors que les modifications territoriales et frontalières issues des traités de 1919-1920 avaient suscité un élan de recherche, celles qui intervinrent après la seconde guerre mondiale n’engendrèrent pratiquement aucune contribution notable. Au moment où les Anglo-Saxons gardaient de la curiosité pour la géopolitique et pour la géographie politique en reprenant et complétant les travaux de l’entre deux guerres, les géographes français, impressionnés par les violentes condamnations de Demangeon, semblèrent être victimes du syndrome de Haushofer. Ils pratiquèrent vis-à-vis de la géographie politique et de la géopolitique l’autocensure et le tabou intellectuel. Voilà pourquoi entre 1945 et 1975, ce fut le silence quasi total, hormis les œuvres de Siegfried et de Gottmann dont les carrières se déroulèrent en dehors de l’université.

L’explosion épistémologique et l’aggiornamento de la géographie française consécutifs à la crise de 1968 ont permis un changement radical et, partant, la réémergence d’une géopolitique et d’une géographie politique à la française. Cette réapparition s’effectue dans les années 1975-1980 avec les premiers travaux de Claval, Lacoste, Raffestin, Sanguin et la fondation de la revue Hérodote 5. Jusqu’en 1985, il s’agit d’une période de remise en marche et d’accès à un rythme de croisière dans les publications et les contributions. A partir de 1985, c’est l’inflation ! Tout le monde se veut géopoliticien dans la géographie française et l’on voit fleurir des géopolitiques de ceci et des géopolitiques de cela !

Et c’est dans cette période d’inflation que survient la grande méprise au sein de la corporation des géographes français :
la confusion entre la géopolitique et la géographie politique alors que la géostratégie est carrément ignorée. Cela est dû, semble-t-il, à plusieurs raisons simples : une faible connaissance de la littérature française et étrangère en ces domaines, le peu d’expérience de personnes s’improvisant spécialistes, l’air du temps, un rattrapage du temps perdu...

Il convient de saluer les efforts salutaires du laboratoire de Stratégie Théorique de la FEDN pour clarifier les trois termes de géographie politique, géopolitique et géostratégie. C’est sur la définition de ces trois termes proposée par la Fondation qu’apparaissent très clairement les domaines, les pratiques mais aussi les friches reliés à ces concepts.

A propos de la géographie politique, la FEDN propose la définition suivante : "La géographie politique est une discipline qui essaie d’expliquer la formation et l’action des puissances politiques dans l’espace". Cette définition, pour pertinente qu’elle soit, mérite cependant d’être précisée. C’est d’espace régional et macro-régional qu’il s’agit. C’est une discipline proprement académique où l’on aborde des thèmes comme les pouvoirs locaux, les capitales, les frontières et régions transfrontalières, les minorités ethniques, les limites linguistiques, les eaux territoriales, le fédéralisme et l’unitarisme, la géographie électorale. Dans tous les cas, ce sont des questions de pouvoir que l’on peut étudier sur le terrain à l’échelle régionale. De plus, il n’y a jamais de discours politique dans la géographie politique.

La FEDN définit la géopolitique comme "un corpus de textes, d’articles, de discours injonctifs qui présentent une situation et indiquent (implicitement ou explicitement) une politique à suivre". La géopolitique, en effet, change complètement de dimension par rapport à la géographie politique. On est désormais en présence de grandes fresques nationales et internationales et non plus d’études sur le terrain. Il n’y a pas que les seuls géographes à œuvrer dans ce domaine. Toutefois, on peut distinguer deux géopolitiques : la géopolitique des militaires et la géopolitique des civils. La géopolitique des militaires s’attache au destin d’un pays. Cette géopolitique est celle que l’on retrouve au U.S. Naval Institute d’Annapolis (Maryland), au très important office intitulé The Geographer au Département d’Etat à Washington ou encore chez les généraux sud-américains et dans leurs écoles militaires6. La géopolitique des civils repose davantage sur une vision de politique internationale dans laquelle on injecte beaucoup d’ingrédients spatiaux. On retrouve ce type de géopolitique dans la revue Hérodote dirigée par Lacoste ou dans la revue Géopolitique dirigée par Marie-France Garaud. Les contributions de Chaliand et de Gallois ont considérablement réhabilité cette géopolitique civile.

La définition de la géostratégie proposée par la FEDN se lit comme suit : "La géostratégie est une méthode de l’action politique dans l’espace. La géostratégie théorique est le discours de cette méthode". La géostratégie apparaît comme un domaine où les géographes universitaires français ne sont pas équipés pour le moment et cela pour un certain nombre de bonnes raisons. La géostratégie est la mise en œuvre d’instruments opérationnels au service d’un grand dessein de politique internationale ou de politique militaire. Les géographes français ne sont ni des politiciens ni des militaires. Ils n’enseignent pas dans les écoles de guerre et leurs publications en géostratégie brillent par leur absence totale. Il leur manque un certain nombre de données que possèdent les gouvernements (rapports de la Défense, rapports des Affaires Etrangères, rapports de type DGSE...). Ils n’œuvrent pas dans des organismes spécialisés comme l’Institut des Etudes Stratégiques à Londres et ils ne travaillent pas comme career intelligence officer comme cela se fait aux Etats-Unis. Ce constat est regrettable car des essais fructueux se réalisent parmi les géographes francophones hors de France7. De ce fait, l’actuelle géostratégie à la française est le fait, sauf exception, de non-géographes dans des contributions remarquées et convergentes8.

Par contre, il est des domaines voisins où les géographes français et étrangers investissent actuellement. L’analyse géographique des conflits entre Etats est l’un de ces domaines pour lequel la revue Hérodote ouvre ses colonnes. La remarquable étude du regretté John House sur la guerre des Malouines reste un exemple de ce que l’on peut faire dans la perspective de ce thème, tout comme les travaux d’O’Loughlin9. La géographie de la paix et de la guerre est une préoccupation voisine dans laquelle se signalent les contributions de van der Wusten, Pepper et Jenkins10.

Au carrefour de la géographie politique, de la géopolitique et de la géostratégie, la géographie du militaire constitue un secteur en friches dans lequel les géographes français ont tout à faire. Que savons-nous de la France militaire ? Rien ou pratiquement rien. La France militaire, c’est quel pourcentage de la population active ? La France militaire, c’est quel pourcentage du PIB ? Quelle est l’implantation de l’armée sur le territoire, c’est-à-dire quelle est la carte des casernes, quelle est la carte des radars, quelle est la carte des bases d’intercepteurs ? Quelle est la carte des quartiers généraux et des PC de commandements ? Où se trouvent les cantonnements de C.R.S. et de gendarmes mobiles ? Quelle est la carte de la surveillance aérienne du pays ? Force est de constater que toutes ces questions centrales n’ont pas encore été jusqu’à maintenant l’objet d’études dans les revues françaises de géographie.

Mais il y a plus. Le secteur R+D militaire a des effets considérables sur la localisation industrielle. Où se trouve concentré le secteur R+D militaire en France ? Quels sont l’impact et l’emprise de la DGA ? Toulouse est connue de l’opinion publique comme étant la capitale française de l’aérospatiale, notamment par son nombre d’emplois. A contrario, personne ne sait que Bordeaux est le haut lieu de l’industrie militaire et que les emplois générés par ce secteur sont équivalents à ceux générés par l’aérospatiale civile toulousaine. Par son pouvoir budgétaire, l’Etat central utilise les dépenses militaires comme instrument de politique industrielle et de développement régional.

Or, sur tous ces domaines, les géographes français sont muets comme ils le sont dans d’autres domaines de la géographie politique comme les minorités ethniques ou les frontières linguistiques. En vérité, ce qui a manqué le plus à la géographie politique française, c’est un doyen, c’est-à-dire une figure académique, un scholar qui, ayant dominé cette branche pendant une période considérable, aurait fourni par ses publications la base sur laquelle d’autres auraient pu construire. Ni Reclus ni Vidal fin XIXe, ni Brunhes ni Demangeon ni Gallois entre 1919 et 1939, ni Ancel ou Weulersse trop tôt disparus, ni Siegfried en marge de la corporation ne furent ce doyen ! En outre, le "repoussoir allemand" eut un rôle non négligeable dans les comportements collectifs, amplifié par le fait que la tradition géographique française est davantage à connotation socio-économique tandis que la tradition géographique allemande est à dimension plutôt politique. Ce constat explique en bonne partie la situation présente : les géographes français ont réinvesti depuis 1975 le champ de la géographie politique sans véritablement opérer une définition claire. Cela explique l’énorme confusion des termes entre géographie politique et géopolitique et l’éclectisme inconsistant qui préside à l’ensemble. Il est toutefois rassurant de constater que la géopolitique et la géostratégie, aux mains de spécialistes non-géographes, mais œuvrant dans des sphères institutionnelles beaucoup plus pertinentes, reposent sur des bases conceptuelles et méthodologiques beaucoup plus sûres.

 

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Notes:

1 Jules Sion, “La seconde édition de la Politische Geographie de Monsieur Fr. Ratzel”, Annales de Géographie, 1904, vol. 13, n° 68, pp. 171-173.

2 Albert Demangeon, “Géographie politique”, Annales de Géographie, 1932, vol. 41, n° 229, pp. 22-31.

3 Yann-Marie Goblet, “Geopolitik et critique géographique”, Le Temps du 14 juillet 1932.

4 Albert Demangeon, “Géographie politique à propos de l’Allemagne”, Annales de Géographie, 1939, vol. 48, n° 272, pp. 113-119.

5 Paul Claval, Espace et pouvoir, Paris, Presses Universitaires de France, 1978.

6 William Jeffries, Geography and National Power, Annapolis, United States Naval Institute, 1967.

7 Marc-Louis Ropivia, “Géopolitique et géostratégie: l’Afrique Noire et l’avènement de l’impérialisme tropical gondwanien”, Cahiers de Géographie du Québec, 1986, vol. 30, n° 79, pp. 5-19.

8 André Vigarié, Géostratégie des océans, Caen, Editions Paradigme, 1990.

9 John House, “Unfinished Business in the South Atlantic”, Political Geography Quarterly, 1983, vol. 2, n° 3, pp. 233-246.

10 David Pepper, et Alan Jenkins, The Geography of Peace and War, Oxford, Basil Blackwell, 1985.

 

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