LES NOUVEAUX RISQUES NUCLEAIRES ET BALISTIQUES

 

Georges TAN ENG BOK

 

Les nouveaux risques nucléaires et balistiques revêtent essentiellement deux aspects. Le premier aspect touche à un problème de longue date, se déroulant dans un cadre régional. Il s’agit plus précisément d’un programme nucléaire militaire en association, très souvent, avec l’acquisition et/ou la production de missiles balistiques. Le second aspect regroupe les principales conséquences directes et indirectes de l’éclatement soviétique. Parmi ces conséquences, certaines demeurent confinées à l’ex-Union soviétique pendant que d’autres peuvent avoir des effets pour la sécurité globale et régionale.

Les risques de prolifération nucléaire

Actuellement, les risques de prolifération nucléaire et balistiques affectent en particulier trois régions :

1) le Moyen-Orient et l’Afrique du nord,

2) l’Asie du sud,

3) l’Asie du nord-est.

En effet, l’Argentine et le Brésil ont renoncé à leur programme nucléaire militaire respectif en 1990, et l’Afrique du sud a adhéré au traité de Non-Prolifération en 19911. En Amérique latine, toutefois, Cuba poursuit un programme nucléaire tout en refusant de signer le Traité de Non-Prolifération ; les Cubains ont reçu de l’URSS un réacteur de recherche fonctionnant à l’uranium enrichi en 19912.

En Asie orientale, et plus précisément, l’Asie du nord-est, les risques de prolifération nucléaire et balistique concernent uniquement, pour le moment du moins, la Corée du Nord. La République de Corée (Corée du sud) a renoncé à son projet nucléaire militaire sous les pressions des Etats-Unis ; elle possède toutefois un vaste programme civil de centrales nucléaires, cibles potentielles du terrorisme nord-coréen3. L’accession au nucléaire de la Corée du Nord pourrait conduire la République de Corée et le Japon, bénéficiaires de la dissuasion étendue des Etats-Unis, à approfondir de leur participation à l’Initiative de Défense Stratégique. Enfin, si la République de Chine (Taïwan) a publiquement renoncé à son programme nucléaire militaire dans des conditions similaires, le Taiwan Relations Act n’offre pas les mêmes garanties que les traités de sécurité mutuelle américano-coréen et américano-japonais procurent à la République de Corée et au Japon. Par conséquent, le gouvernement de la Chine libre aurait discrètement continué des recherches sur les applications militaires de l’atome.

Irak

L’Irak est un cas exemplaire, à la fois de la détermination à se doter d’un armement nucléaire, et de l’inefficacité des mesures de sécurité de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) ou, en matière de non-prolifération, du traité du même nom. Au contraire, l’adhésion de l’Irak au traité lui a facilité l’accès à de nombreuses technologies sensibles4. D’autre part, cette détermination a tiré profit tant du laxisme de la plupart des Etats fournisseurs — comme en témoignerait une National Security Directive 26 américaine de 1989 visant à inciter l’Irak "à modérer son comportement" 5 —, que de leur rivalité commerciale6.

Les irakiens ont détourné du contrôle de l’AIEA quelques 40 kg d’uranium hautement enrichi — soit assez pour fabriquer deux bombes atomiques. D’autre part, la découverte de documents irakiens a révélé un programme de conception d’armes nucléaires, sous le code Pétrochimique 3, visant à importer de l’uranium enrichi, produire et retraiter du plutonium, voire un projet de construction d’un réacteur non observable par satellite dont l’étude de faisabilité a été réalisée par la Chine populaire7. Enfin, l’Irak possède des capacités scientifiques nationales qui lui ont permis d’exploiter des technologies déclassifiées et non soumises aux mesures de contrôle pour produire de l’uranium enrichi.

Le succès de l’opération Tempête du désert a mis un terme aux ambitions nucléaires irakiennes en permettant la mise en application des Résolutions 687 et 715 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Mais il est à craindre que cet arrêt soit seulement temporaire. D’abord, ces résolutions concernent essentiellement les installations, équipements et stocks de matériaux fissiles destinées aux applications militaires ; elles ne s’appliquent pas au personnel scientifique irakien qui peut toujours continuer à travailler sur des sites non détectés. D’autre part, les irakiens seraient parvenus à conserver la majeure partie de la documentation technique de leur programme nucléaire, et à soustraire à la vigilance des inspecteurs des Nations Unies un certain nombre d’équipements. Enfin, par la réactivation de sociétés-écrans installées en Jordanie, ils tentent d’acquérir de nouveau à travers le monde les ordinateurs et technologies nécessaires à leur programme d’armements nucléaires.

Iran

L’Iran des ayatollahs, également signataire du traité de Non-Prolifération, a un programme nucléaire militaire secret sur la base du potentiel de recherche mis en place par le Shah Reza Pahlavi au centre de recherche de Téhéran8. En 1984, un autre centre est ouvert à Ispahan, mais la recherche militaire spécifique serait localisée au centre de Ma’alem Kalayah à Qazvin sur la mer caspienne, et placée sous le contrôle, non de l’Organisation de l’Energie atomique irannienne, mais des Gardes révolutionnaires islamiques. Le complexe de Ma’alem Kalayah comporte deux laboratoires d’enrichissement de l’uranium ; son réacteur nucléaire, fourni par l’Inde, utilise la technologie soviétique.

Actuellement, la quasi-totalité des technologies et des équipements que l’Iran essaie d’acquérir à l’étranger se révèle à usage dual civil et militaire9. Il existe aussi une coopération dans le domaine nucléaire entre la Chine populaire et l’Iran. Au titre de cette coopération, Beijing a fourni à Téhéran un réacteur miniature à neutrons et un séparateur électro-magnétique d’isotopes10. Des ingénieurs atomistes iraniens sont formés en Chine populaire alors que des délégations de physiciens nucléaires chinois ont visité l’Iran. Toutefois, les applications militaires possibles de la coopération nucléaire sino-iranienne demeurent limitées. En revanche, il est à craindre que l’Iran n’ait pu acquérir de la Russie et d’autres Etats de l’ex-URSS des technologies nucléaires militaires significatives, voire des armements incluant des ogives tactiques.

Si le programme nucléaire de Téhéran demeure assez rudimentaire pour le moment, ce n’est pas le cas de son programme de missiles balistiques commencé en 1986. En 1988, l’Iran a commencé par assembler des Scud B modifiés fournis par la Corée du Nord11. Il a financé en grande partie le programme nord-coréen de Scud B modifiés12.

Depuis la fin de la guerre Irak-Iran, Téhéran a acquis de 100 à 170 Rodong 1 (Scud C modifiés) auprès de Pyongyang en 1991. D’autre part, un accord tripartite entre la Corée du Nord, la Syrie, et l’Iran a été conclu en juin 1991 pour l’assemblage de Rodong 1 nord-coréens en Syrie pour le compte de l’Iran ; un premier chargement nord-coréen pour la Syrie a été détecté en février 199213.

Parallèlement à sa coopération étroite avec la Corée du Nord dans le domaine balistique, l’Iran poursuit avec l’assistance de la Chine populaire, dans le cadre d’un accord conclu en 1988, un programme de production de missiles sol-sol inspiré de la famille des missiles tactiques chinois de la catégorie M14 :

— la construction d’une usine au nord-est de l’Iran a débuté en mars 1989.

— un centre d’essai a été bâti — ou agrandi — à Semnan, une localité situé à 175 km à l’est de Téhéran, en 1990.

— diverses installations ont été construites à Ispahan en mai 1991.

Ce programme iranien porte essentiellement sur le développement et la production de deux missiles sol-sol : l’Iran-700 (700 km de portée) et le Tondar-68 (1 000 km de portée). Ces deux missiles, à propulsion solide, ont été testés à Semnan en mars 199115.

Syrie

La Syrie poursuit un programme nucléaire depuis 1977, année de la formation de la Commission de l’Energie atomique syrienne16. Au titre de ce programme, des physiciens nucléaires syriens ont été envoyés en France depuis la fin des années soixante-dix, et un accord de coopération conclu avec l’Inde en 1981. La Syrie ne dispose apparemment pas d’installations nucléaires, mais il existe des indications quant à ses intentions de se doter d’un armement nucléaire.

En octobre 1991, la Syrie a tenté d’acquérir un réacteur de recherche auprès de la Chine populaire, une démarche que ce pays a soumis à l’approbation de l’AIEA. Le réacteur aurait une puissance de 30 KW et, selon Beijing, ne pourrait pas produire de matériaux fissiles destinés à des applications militaires. Cette demande fut toutefois rejetée par l’agence de Vienne en décembre 1991 en raison du refus syrien de placer la totalité de ses installations nucléaires présentes et futures sous le contrôle de l’AEIA. Dans ces conditions, la vente n’a pas eu lieu.

Algérie

L’Algérie n’a pas adhéré au Traité de Non-Prolifération17. Aussi, la découverte dès janvier 1991 des caractéristiques du complexe nucléaire à 78 km d’Ain Oussera18, une localité à 125 km au sud d’Alger, a suscité des inquiétudes :

— le secret entourant le projet commencé en novembre 1984 ;

— la proximité d’un aérodrome militaire doté de deux pistes longues respectivement de 3 250 et 2 600 m et l’inclusion du complexe nucléaire dans l’espace aérien de celui-ci, ce qui en interdit le survol ; et

— l’existence d’une zone de sécurité octogonale recouvrant une superficie de 4,5 km2, comportant des senseurs, champ de mines, et batteries de missiles sol-air SA-5.

Compte-tenu des dimensions de la tour de refroidissement, le réacteur en construction aurait une puissance thermale estimée de 40 à 60 MW, et serait en mesure de produire huit kg de plutonium par an. (Six kg seulement sont nécessaires pour la fabrication d’une bombe du type de celle de Nagasaki.) L’achèvement du réacteur est prévu pour 1993.

Depuis les révélations sur le complexe nucléaire, l’Algérie et la Chine populaire ont déclaré que la puissance de la centrale en cours de construction est de 15 MW. Il n’en demeure pas moins que la puissance déclarée du réacteur est surdimensionnée, surtout pour effectuer seulement des recherches strictement pacifiques. De plus, le fonctionnement continu à pleine puissance d’un tel réacteur pendant deux ans suffirait à produire assez de plutonium pour fabriquer une bombe atomique.

Enfin, la possibilité d’une coopération nucléaire entre l’Algérie et l’Irak augmente les préoccupations existantes. Ainsi, l’Irak aurait expédié clandestinement 10 tonnes d’uranium naturel en Algérie. D’autre part, des atomistes irakiens travailleraient dans ce pays afin de fabriquer une "bombe nucléaire islamique"19.

Inde

L’Inde et le Pakistan forment un couple se stimulant mutuellement dans la prolifération nucléaire. Toutefois, ce fut en grande partie la constitution d’une force de frappe chinoise qui a poussé l’Inde dans la voie de la prolifération, d’abord nucléaire, puis balistique. Aussi, le Pakistan, son rival du sous-continent, ne pouvait être en reste, et s’y engagea à son tour, avec l’aide de la Chine populaire20.

En 1974, l’Inde procéda à sa première "explosion nucléaire pacifique" ; le plutonium utilisé au cours de cet essai provenait du réacteur de recherche Cirus fourni par le Canada et de l’eau lourde acquise aux Etats-Unis dans le cadre d’un accord de 1956 restreignant son emploi à des fins exclusivement pacifiques21. Depuis l’"explosion pacifique" de 1974, New Delhi n’a pas effectué d’autres essais malgré certaines indications concernant l’imminence d’un test à plusieurs reprises entre 1981 et 1984. Toutefois, les recherches indiennes sur les applications militaires de l’atome ont continué en incluant, vraisemblablement, le développement d’armes thermonucléaires.

En plus du réacteur de recherche Cirus, le potentiel indien hors contrôle de l’AEIA22 comporte notamment deux centrales nucléaires (Madras I et Madras II), un réacteur de recherche à Dhruva près de Bombay, et deux usines de retraitement (Dhruva et Tarapur). Il est acquis que New Delhi a commencé à extraire sans restriction du plutonium du réacteur Madras I depuis 1985. Si l’ensemble de ses installations fonctionnait à pleine capacité, l’Inde disposerait d’un stock de 200 kg de plutonium, soit assez de matériaux fissiles pour fabriquer 40 bombes. New Delhi a refusé d’adhérer au Traité de Non-Prolifération et maintient, en matière de principe, son droit à se doter d’armements nucléaires. De plus, l’opposition intégriste hindoue ne cesse d’inciter le gouvernement indien à se lancer dans cette voie23. En réalité, il semble fort probable que l’Inde ait déjà fabriqué, sinon des bombes, des composantes aisément assemblables lui permettant un déploiement rapide d’armes nucléaires en cas de besoin.

D’autre part, le programme spatial indien est l’un des plus avancés du Tiers-Monde : en 1980, l’Inde a placé sur orbite un satellite dont le lanceur SLV-3 peut être facilement transformé en missile balistique de portée moyenne. Malgré les échecs d’un second lanceur plus performant ASLV entre 1987 et 1988, deux autres lanceurs sont en cours de développement : le PSLV et le GSLV24.

Le programme balistique militaire indien proprement dit comporte quatre catégories de missiles sol-sol :

— le Prithvi (250 km de portée théorique), testé en 1988 et déployé depuis ;

— l’Agni (2 500 km de portée), testés en 1989 et 1992, en cours de développement ;

— le Centaure et le Rohini en cours de développement25.

Le Prithvi a la capacité d’emporter une ogive d’une tonne sur une distance de 170 km. La "démonstration technologique" de l’Agni s’est également effectuée avec une ogive factice d’un poids similaire.

Pakistan

Comparés à ceux de l’Inde, les programmes nucléaires et balistiques pakistanais sont bien moins avancés. Ils ont été décidés seulement en réponse aux initiatives indiennes dans ces domaines depuis 1974. Toutefois, le Pakistan a bénéfié d’une assistance chinoise relativement conséquente, tant sur le plan technique, que dans la fourniture d’uranium hautement enrichi. Il aurait même été question d’un test effectué par la Chine populaire pour le compte du Pakistan au Lop Nor en mai 1983 : selon le Nuclear Control Institute de Washington, la détonation révèlerait des caractéristiques correspondant au modèle d’une bombe que Beijing aurait transmis à Islamabad26.

Le programme nucléaire pakistanais met l’accent sur la production d’uranium enrichi par centrifugation au complexe de Kahuta, une localité près de Rawalpindi27. Dans la mesure où les équipements nécessaires à l’enrichissement de l’uranium ont été obtenus de façon séparée, et par des voies détournées, l’usine de Kahuta n’est pas soumise au contrôle de l’AEIA. Le gouvernement américain estime que le Pakistan disposerait suffisamment de matériaux fissiles pour fabriquer une à deux bombes atomiques. D’autre part, des essais de détonateurs ont été effectués entre 1985 et 1986.

En décembre 1991, la Chine populaire a vendu un réacteur de 300 MW et le combustible nucléaire nécessaire à son fonctionnement28. Ce réacteur, soumis au contrôle de l’AEIA, sera installé à Chasma, à 140 km au sud-ouest d’Islamabad. Toutefois, en se basant sur le temps nécessaire à la construction d’une unité similaire à Qingshan, dans les environs de Shanghaï, ce réacteur n’entrera probablement pas en fonctionnement avant cinq ou six ans. D’autre part, il est fort possible que ce réacteur serve uniquement à produire de l’électricité, le Pakistan ayant un déficit énergétique estimé à 4 000 MW d’ici la fin des années quatre-vingt-dix.

Le programme balistique pakistanais demeure également rudimentaire en comparaison de celui de l’Inde. Deux missiles sol-sol ont été testés en 1989 : le Haft-1 (80 km de portée) et le Haft-2 (300 km de portée), pouvant emporter chacun une ogive de 500 kg. Ils utilisent toutefois un carburant solide alors que le Prithvi indien est à propulsion liquide29. Certains observateurs estiment que le Haft-2 a été conçu avec l’assistance chinoise, et serait similaire au M-11 chinois dans sa version à portée maximale30. Enfin, un troisième missile sol-sol est en cours de développement. Il s’agit du Haft-3 (environ 600 km de portée) qui serait dérivé du M-9 / DF-15 chinois.

Corée du Nord

Après la découverte du début de la construction d’un troisième réacteur nucléaire de grande puissance à Yongbyong en 1984, la Corée du Nord a adhéré au Traité de Non-Prolifération en décembre 1985, tant sous la pression de l’Union soviétique voire de la Chine populaire, que pour se prémunir d’une action préventive des Etats-Unis31. Quand l’achèvement estimé de ce réacteur a été prévu pour 199232, une seconde série de pressions extérieures — accompagnées du retrait des armements nucléaires tactiques américains de la Corée du Sud, et de la signature entre Pyongyang et Séoul d’une Déclaration commune sur une péninsule coréenne non nucléaire — a finalement incité la Corée du Nord à se soumettre au contrôle de l’AEIA en janvier 1992.

Après divers rebondissements incluant le délai de ratification de l’accord de préservation par le parlement nord-coréen, Pyongyang a fini par autoriser l’inspection du complexe nucléaire de Yongbyong par l’AEIA33. Sous la conduite du directeur général de l’AEIA, Hans Blix, cette inspection eut lieu en mai 199234.

En prévision de la venue des enquêteurs de l’AEIA, Pyongyang a envoyé à l’agence de Vienne un long document d’une centaine de pages décrivant le programme nucléaire nord-coréeen, notamment le complexe de Yongbyong et les projets futurs35. La description nord-coréenne du complexe de Yongbyong correspond, dans ses grandes lignes, aux informations obtenues pour la plupart par satellites d’observation, et divulguées dans la presse :

— un réacteur d’origine soviétique de 2 MW poussé à 8 MW,

— un réacteur de 50 MW,

— un réacteur de 200 MW en voie d’achèvement, et

— un réacteur expérimental de 5 MW, utilisant la filière uranium naturel/graphite36.

L’existence de ce dernier réacteur a été ignorée avant que les nord-coréens ne l’aient mentionné dans leur document. Les projets prévoient la construction de trois centrales nucléaires de 635 MW chacune le long de la côte orientale. Ces centrales seraient fournies par l’ex-Union soviétique mais leur livraison a été repoussée depuis que Moscou exige un règlement des transactions en devises.

Toutefois, malgré les observations effectuées par le directeur général de l’AEIA, les nord-coréens n’admettent pas l’existence d’une capacité de retraitement du plutonium, actuellement estimée de six à huit kg par an, au sein du complexe nucléaire de Yongbyong. (Cette capacité atteindra de 18 à 50 kg de plutonium quand le réacteur de 200 MW sera achevé.) A ce propos, le document nord-coréen mentionne un "laboratoire radio-chimique" de recherche, destiné à séparer de petites quantités d’uranium et de plutonium afin de traiter les déchets nucléaires.

En réalité, de nombreuses zones d’ombre restent à éclaircir. D’abord, selon un défecteur, Ko Young Hwan, il existerait un centre de recherche militaire souterrain à Pakchon37. Lors de sa conférence de presse tenue à Séoul le 13 septembre 1991, ce défecteur a indiqué que le complexe de Pakchon, en service depuis le milieu des années soixante, comporte un petit réacteur expérimental destiné au retraitement du plutonium38. Enfin, il serait à craindre que les tergiversations nord-coréennes concernant la ratification de l’accord de préservation, entre février et avril 1992, n’aient servi à déménager les équipements sensibles de Yongbyong vers des installations souterraines du genre de celles de Pakchon39.

La Corée du Nord a lancé un programme de production de missiles balistiques au début des années soixante-dix. Ce programme a progressé péniblement jusqu’à ce que l’Iran, plongé dans une "guerre des villes" avec l’Irak, ne vienne y contribuer financièrement. Dès lors, les progrès sont devenus rapides, d’abord avec la production de Scud B modifiés, puis de Scud C modifiés ou Rodong 1. Dans leur version originale, la portée des Scud B et C est respectivement de 280 et 500 km. Les nord-coréens sont parvenus à étendre la portée respective de ces missiles à 320 et 580 km. Actuellement, ils sont en train de développer une version à la portée encore plus longue, le Rodong 2, qui pourrait parcourir une distance de 1 000 km40. Ces différents missiles sol-sol sont néanmoins à propulsion liquide.

Principales conséquences directes et indirectes de la décomposition soviétique

Naguère, de par son existence même, l’Union soviétique constituait la source majeure des menaces pour les pays occidentaux. Sa décomposition, toutefois, ne contribue pas à diminuer les risques d’instabilité, en particulier parce que le gigantesque arsenal nucléaire demeure toujours en place41. De plus, la dissolution soviétique a donné naissance à plusieurs Etats successeurs regroupés, pour le moment du moins, dans une Communauté d’Etats indépendants (CEI). Bien que le principe d’un commandement militaro-stratégique unique ait été accepté pour les forces nucléaires, de nombreuses incertitudes politiques demeurent, et affectent la pérennité des mécanismes de commandement et de contrôle régissant ces forces. D’autre part, le démantèlement des armements nucléaires dans le cadre du traité START représentera une tâche de longue durée nécessitant des moyens financiers et des compétences techniques considérables. De même, des risques de transferts illicites, aussi bien pour les armements, les matériaux que pour l’expertise, vers des pays "proliférants", islamiques pour la plupart d’entre-eux, sont à craindre au regard de certains faits observés récemment. Enfin, la sécurité des centrales nucléaires, déjà précaire, représentera un risque très préoccupant.

Legs nucléaire soviétique42

Le legs nucléaire soviétique comporte au moins quelque 27 000 systèmes d’armes et de munitions : 8 000 missiles terrestres fixes et mobiles, 1 400 en mer et à quai, 1 200 sur plate-formes aériennes à longue distance, 1 700 en dépôt, 2 700 ogives pour la défense aérienne (SA-2, SA-5 et SA-10), au moins 100 pour chacun des systèmes anti-missiles Galosh et Gazelle, 8 800 munitions et systèmes tactiques en service dans les forces terrestres et aériennes, et 3 400 systèmes non stratégiques dans la Marine. Les systèmes stratégiques sont basés dans quatre républiques :

— la Russie (75 %),

— l’Ukraine (24 %),

— la Biélorussie (1 %) et

— le Kazakhstan (24 %).

Les armements tactiques sont déployés sur la totalité du territoire de la CEI à l’exception de la Kirghizie :

— 50 % en Russie,

— 20 % en Ukraine et

— 10 % en Biélorussie.

Toutefois, selon certaines sources, ils auraient été retirés des Etats baltes, de l’Arménie et de l’Azerbaïjan. Mais l’héritage nucléaire soviétique ne se limite pas aux armements. Il inclut aussi le réseau de commandement et de contrôle, le système de détection terrestre et spatial, et un vaste complexe de recherche, développement, et production.

La totalité des postes de commandement fixes et mobiles — trains et avions — nécessaires au contrôle des forces stratégiques se trouve en Russie. Il en est de même pour le système des transmissions spéciales, les stations terrestres des satellites et les antennes à très basse fréquence compris. En revanche, le réseau de détection avancée a été constitué à la périphérie de l’ex-URSS, et pour la plupart en dehors de la Russie. De même, la plupart des satellites de reconnaissance et de navigation Glonass nécessaires à la gestion des forces et des crises nucléaires, et des systèmes anti-satellites sont lancés de Tyuratam au Kazakhstan — le site de Plesetsk en Russie sert au lancement des satellites de détection avancée43.

La quasi-totalité des centres de recherche et de production sont situés en Russie44, avec :

— les laboratoires de conception des armements Arzamas-16 et Chelyabinsk-70,

— l’usine d’assemblage des ogives de Nizhnyaya Tura et

— le centre d’essais souterrains de Novaya Zemlya, l’autre centre étant à Semipalatinsk au Kazakhstan.

De même, la plupart des centres de fabrication et d’entretien des missiles intercontinentaux se trouvent aussi en Russie45. Ce sont les centres de : Moscou (SS-19), Kemerovo (SS-24), Votkinsk et Volgograd (SS-25). Deux centres en Ukraine, toutefois, fabriquent les SS-18 et les SS-24 (Pavlograd et Dnepropetrovsk). De même, l’usine de Khazan au Tatarstan produit des bombardiers stratégiques Tu-160 Blackjack.

Structure de commandement et de contrôle46

En théorie du moins, il existe six types de sauvegarde, sécurité et procédure contrôlant le tir et la mise à feu des armements nucléaires. Les armements stratégiques, en particulier les systèmes récents, sont soumis à des procédures très strictes régies par deux chaînes de communications distinctes et à deux niveaux — déblocage puis indication du temps de mise à feu — pour pouvoir être activés. Les codes comportent une combinaison de douze chiffres. Enfin, il existe des senseurs d’environnement qui empêchent une activation des circuits de mise à feu par suite d’accidents ou de sabotage. Pour leur part, les systèmes tactiques autres que ceux de la Marine sont théoriquement soumis à trois chaînes de commandement séparées entre la sortie des munitions de leurs dépôts sous la garde de forces spéciales, leur transport par d’autres forces spéciales, puis leur perception par les forces chargées de les employer47.

Aussi longtemps que les forces armées et leur chaîne de commandement conserveront leur intégrité, cette structure demeurera en place. Or, la formation de l’armée russe a mis un terme à la fiction des "forces armées unies" de la CEI en mai 199248. Mais surtout, la situation actuelle est très volatile49. Elle a déjà commencé à se traduire dans l’attitude "indisciplinée" de certains commandements régionaux par rapport au haut-commandement50. Enfin, la situation politique elle-même, tout particulièrement en Russie, est plus que précaire, notamment en raison de problèmes économiques pratiquement sans solution dans les conditions présentes. Or, la moindre fissure à ce niveau serait contagieuse, à moins que ne soit décrété, de nouveau, un "état d’urgence", cette fois avec le soutien de "colonels noirs". Mais cette seconde option entraînera, à terme, le retour de la confrontation Est-Ouest au grand jour.

Démantèlement des armements nucléaires

La signature d’un protocole additionnel au traité START à Lisbonne en mai 1992 met fin, du moins formellement, aux incertitudes quant à l’attitude de l’Ukraine, de la Belarus, et du Kazakhstan envers les armes nucléaires stratégiques basées sur leur territoire, et de leur transfert en Russie pour y être détruits. Finalement, ces armes seront éliminées sur place avant l’an 2000. L’Ukraine et le Kazakhstan ont également accepté d’adhérer au Traité de Non-Prolifération.

En principe, le problème des armes nucléaires tactiques de l’ex-Union soviétique est également résolu. Au terme d’un accord conclu entre les membres de la CEI en décembre 1991, la totalité des armes nucléaires tactiques déployées dans les autres républiques devait être transférée en Russie au plus tard au 1er juillet 1992. Certaines de ces armes seront également détruites mais, comme pour les armements stratégiques, ce processus prendra du temps.

Dans l’absolu, le démantèlement des armes nucléaires sous-entend deux aspects matériels : l’opération de démantèlement proprement dite et le sort des matériaux fissiles en résultant. Concrètement, ce genre d’opération comporte essentiellement deux phases :

— au préalable, neutraliser le système de détonation en y retirant, selon le cas, le tritium ou l’alimentation du circuit d’armement ; et

— séparer les matériaux nucléaires de l’explosif conventionnel, et entreposer les matériaux fissiles.

Cette deuxième phase est très délicate. Très vraisemblablement, il n’existerait dans l’ex-URSS que deux centres en mesure de réaliser une telle opération51. Ainsi, en respectant les procédures de sécurité requises, Viktor Mikhailov, un vice-ministre de l’Energie et des Industries atomiques de l’(ex-)URSS, a estimé que 2 000 ogives au maximum pourront être démantelées par an52. Le sort des matériaux fissiles en résultant pose d’autres problèmes. Si l’uranium enrichi peut être ramené au niveau de l’uranium naturel, la dilution isotopique du plutonium n’est pas aisée. La seule solution consiste à le mélanger avec des déchets hautement radioactifs, puis à entreposer le mélange obtenu. Ces dépôts futurs vont s’ajouter aux dépôts existants, non seulement de matériaux fissiles et déchets nucléaires53, mais aussi d’armes chimiques et bactériologiques54.

Mais comme pour la sécurité et l’intégrité du système de commandement et de contrôle des armements nucléaires, cette opération de démantèlement implique que la désintégration de l’Union soviétique ne provoquera également pas, à terme, celle de l’Etat russe. D’autre part, si Boris Elstine se montre favorable à la réduction du potentiel nucléaire de la Russie en s’engageant à éliminer d’ici 2003 la totalité des SS-18, sa fragilité sur la scène politique intérieure incite à s’interroger sur l’application effective, non seulement de ce dernier accord conclu en juin 1992, mais de l’ensemble du traité START. En effet, certains stratèges russes professent un point de vue radicalement opposé, et préconisent même le développement et la modernisation des armes nucléaires stratégiques comme pilier de la puissance et de la politique extérieure de la Russie, tant sur la scène mondiale que face à une Chine devenue, de leur point de vue, expansionniste.

Transferts illicites et prolifération délibérée

Avec l’accélération de la décomposition soviétique, la presse a souvent fait état de transferts illicites de technologies, voire d’armements nucléaires, vers des pays comme l’Iran ou la Libye. A ce propos, il est difficile de faire la part des choses entre la réalité et la quête journalistique du sensationnel, par exemple, dans l’exploitation de préoccupations, certes existantes mais qui demeurent, du moins pour l’instant, principalement potentielles. Par contre, il n’est pas aisé de distinguer la prolifération délibérée des transferts illicites ; ceux-ci permettent de préserver la diplomatie russe de l’opprobre internationale tout en continuant un commerce bien lucratif et, par la même occasion, conserver une influence régionale afin de demeurer un interlocuteur nécessaire des Etats-Unis.

La police suisse a confisqué 30 kg d’uranium faiblement enrichi d’origine soviétique en novembre 1991. Cette opération a conduit à la saisie, par les autorités italiennes, de 10 kg de plutonium également soviétique le mois suivant55. Le bénéficiaire de ces matériaux fissiles serait l’Irak ou la Libye, sinon l’Iran56. L’enquête déclenchée par la police suisse a aussi provoqué la découverte de documents faisant état de la vente d’ogives nucléaires tactiques en provenance de la base soviétique d’Irkoutsk57, sans toutefois en mentionner l’acquéreur. Peu après, la presse s’est faite l’écho de rumeurs concernant l’achat, par l’Iran, de trois ogives nucléaires au Kazakhstan58. Le recrutement des experts en armements nucléaires de l’ex-Union soviétique, ou "prolifération humaine"59, forme un autre aspect de ces activités illicites ou délibérées. Mais les risques de "prolifération humaine" peuvent avoir été amplifiés outre mesure, et utilisés par le gouvernement russe pour extorquer une assistance financière supplémentaire de l’Occident.

Environ 2 000 experts de l’ex-URSS possèdent une connaissance approfondie de la fabrication des armements nucléaires, et de 3 000 à 5 000 personnes ont participé à l’enrichissement de l’uranium et à la production du plutonium60. D’après les médias, il y aurait des rumeurs persistantes sur l’embauche, ou les tentatives de recrutement, par l’Algérie, l’Iran, et la Libye d’experts nucléaires ex-soviétiques61. Mais si les références à ce propos sont fréquentes, ce risque de "prolifération humaine" semble faible pour le moment, les experts en question faisant l’objet d’une étroite surveillance par les organismes de sécurité russes. En revanche, il ne serait pas exclu que la présence souvent rapportée de scientifiques ex-soviétiques dans des installations nucléaires iraniennes résulte de la coopération entre la Russie et l’Iran, une coopération négociée avant la disparition de l’URSS et menée à terme par le gouvernement russe actuel.

Ainsi, la Russie a non seulement hérité du potentiel nucléaire, mais aussi des pratiques soviétiques en matière de prolifération et transferts clandestins. De ce point de vue, les relations soviéto-indiennes ont été exemplaires. En particulier, les soviétiques ont secrètement aidé les indiens à produire du plutonium au cours de la décennie écoulée. Dans une violation manifeste du Traité de Non-Prolifération, l’URSS a clandestinement fourni à l’Inde plus de 80 tonnes d’eau lourde, soit suffisamment pour produire le plutonium nécessaire à la fabrication de six bombes atomiques par an62. Ces livraisons d’eau lourde soviétique furent effectuées avant et sous Mikhaïl Gorbachev. Ce fut d’ailleurs au cours de cette période que les Indiens ont commencé à négocier l’acquisition d’un puissant lanceur soviétique. Lors des tractations, les Soviétiques allèrent jusqu’à proposer aux Indiens la fourniture d’une chaîne de production, apparemment sans clauses de sauvegarde. Le lanceur en question, utilisant du carburant cryogénique, est destiné à placer des satellites de communication sur orbite géostationnaire ; par conséquent, il peut être transformé en missile balistique intercontinental63. Le gouvernement russe a signé le contrat en avril 1992, affichant une parfaite indifférence aux risques de prolifération balistique pouvant en découler64.

Sécurité des centrales nucléaires

Dans l’état actuel de la situation de l’ex-Union soviétique, la sécurité des centrales nucléaires constitue un risque éventuellement plus grand que celui du contrôle des armements nucléaires. Concrètement, et en dehors des risques de sabotage toujours possible, trois types de problèmes majeurs se posent dans l’absolu :

— la conception des centrales, construites sans inclure des structures préservant les fuites de radioactivité en cas de fusion du noyau, et sans le moindre système de prévention et protection des incendies ;

— l’entretien, rendu difficile par le manque de pièces de rechange et

— le personnel, touché par les effets de la crise économique.

A ce propos, l’élément humain représenterait éventuellement un aspect essentiel contribuant à la sécurité de ces centrales, celles-ci ne comportant pas de système perfectionné de contrôle automatisé.

Parmi les 44 réacteurs en service sur le territoire de l’ex-Union soviétique, 16 sont du type de Chernobyl — réacteur à graphite RBMK. A ces réacteurs à risque s’ajoutent quatre réacteurs WWER-440/230 à eau pressurisée de première génération qui sont tout aussi dangereux. Les quatre réacteurs à eau pressurisée sont installés en Russie, alors que les réacteurs RBMK sont répartis entre cinq centrales :

— Koursk, Smolensk, et Sosnovy Bor en Russie ;

— Chernobyl en Ukraine ;

— Igaalina en Lituanie65.

Les seuls réacteurs RBMK fournissent 47,8 % de l’électricité produite par les centrales nucléaires. C’est dire leur importance sur le plan énergétique pour la CEI.

Une rénovation des centrales dangereuses à la supposer faisable paraît hors de prix. Selon le ministre allemand de l’Environnement, Klaus Topfer, il faudrait débourser environ 9 milliards de dollars. L’estimation américaine est encore plus élevée ; elle varie entre 11 et 20 milliards de dollars66. Aussi, le problème du financement demeure posé dans sa totalité. Mais, pour les russes, ce problème représente également un argument supplémentaire en vue d’extorquer une assistance occidentale additionnelle.

Conclusion

Afin de parer aux risques de prolifération nucléaire et balistique dans le Tiers-Monde, l’amélioration des procédures de contrôle des transferts de technologies et matériels sensibles est primordiale. A cet égard, les mécanismes de contrôle nationaux et internationaux existent déjà ; il conviendrait de les renforcer et de les adapter aux besoins actuels après la Guerre froide. Mais aussi efficaces puissent-elles être, ces mesures préventives ne suffiront pas face aux progrès de la prolifération, en particulier dans des pays comme l’Iran ou l’Algérie, sans oublier l’Irak dont le programme nucléaire se serait de nouveau poursuivi dans la clandestinité. Par conséquent, le développement de la défense contre des tirs limités de missiles balistiques se révèle également indispensable pour la sécurité européenne face à ces risques aussi difficiles à prévoir et contrôler.

L’opération Tempête du désert a mis en évidence les limites du rôle et de l’emploi possible de la puissance nucléaire, du moins pour les Etats occidentaux, dans des conflits régionaux. Dans ces conditions, le développement de la défense contre les missiles balistiques permettrait de faire face aux menaces régionales limitées, suffisamment sérieuses pour provoquer une intervention des démocraties industrielles de l’Atlantique et du Pacifique, mais pas assez pour que les puissances nucléaires parmi celles-ci soient amenées à employer, ou menacer d’employer, des armes nucléaires. Toutefois, le développement de tels systèmes de défense, même contre des tirs limités de missiles balistiques, représente une charge importante, surtout dans une période de réduction des dépenses militaires après la Guerre Froide. Aussi, une coopération transatlantique et transpacifique dans ce domaine sera d’autant plus fructueuse qu’elle permettra à la fois une réduction des coûts de recherche et développement et un approfondissement de l’inter-opérabilité des équipements et systèmes d’armes.

Mais renforcer le contrôle des transferts de technologies sensibles et développer la capacité de défense contre des tirs limités de missiles balistiques permettent essentiellement de parer aux progrès de la prolifération nucléaire et balistique dans le Tiers-Monde, c’est-à-dire aux manifestations de celle-ci. Il n’en résulte pas une action sur les motivations, en d’autres termes sur les racines de la prolifération. A cet égard, le cas des couples proliférants Chine populaire-Inde et Inde-Pakistan paraît d’autant plus exemplaire que leur dynamique de la prolifération a, par la suite, suscité l’élaboration de mesures de confiance afin de réduire les méfiances réciproques. C’est dire si cette prolifération régionale a débouché, non sur l’irresponsabilité ou l’irrationalité, mais sur la maturité et la rationalité de la dissuasion mutuelle. Cet exemple éclaire la prolifération régionale sous un autre angle dans la mesure où l’accession au nucléaire ne renforce pas nécessairement l’irresponsabilité ou l’irrationalité. Au contraire, cette accession pourrait amener le proliférant à davantage de prudence. Toutefois, ne serait-il point préférable de décourager la prolifération en favorisant la mise en place de mécanismes qui permettront de réduire les tensions régionales en instituant des mesures de confiance mutuelle  ?

Pour leur part, les risques nucléaires inhérents à la décomposition soviétique demeurent limités, du moins tant que les structures gouvernementales et les chaînes de commandement politico-militaires restent en place. De tous les membres de la CEI, seule la Russie possède l’ensemble des moyens indispensables pour demeurer une puissance nucléaire à l’exception, cependant, du réseau terrestre de veille avancée. L’un des risques majeurs résiderait en réalité dans la reconstitution en Russie d’un potentiel nucléaire complet et à ce sujet, il conviendrait de veiller à ce que tout financement occidental destiné, par exemple, à éviter une fuite des cerveaux en les maintenant sur place ne contribue pas à aider Moscou dans cette direction. Il en serait de même pour toute transaction commerciale et coopération scientifique ou industrielle qui, au nom de la "conversion", permettrait au complexe militaro-industriel ex-soviétique de continuer à fonctionner tel quel au profit de Moscou. Or, les efforts russes en matière de recherche et développement des systèmes d’armes n’ont pas cessé ; il en est de même pour la poursuite des activités hostiles, dont la recrudescence de l’espionnage en Occident ou l’approfondissement de la coopération militaire russo-iranienne. La vente récente de lanceurs russes à l’Inde contribue aussi à aggraver la prolifération balistique dans le Tiers-Monde. Enfin, plutôt que de privilégier la seule Russie, les efforts occidentaux devraient également se diriger vers les Etats nouvellement indépendants possèdant une industrie nucléaire comme l’Ukraine, un producteur d’eau lourde.

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Notes:

1 Lewis A. Dunn, Containing Nuclear Proliferation, Adelphi Paper, n° 263, Londres, Brassey’s for the IISS, 1991, p. 6.

2 Conférence de presse organisée par le ministère de l’Energie atomique et de l’Industrie de l’URSS, 11 juin 1991.

3 Georges Tan Eng Bok, “North Korea : Terrorism and Special Operations”, Paper delivered to the Hanns-Seidel-Stiftung Conference Aspekte des internationalen Terrorismus und die Rolle sozialisticher Staaten, Wildbad Kreuth, 15 mai 1991.

4 Voir Paul L. Leventhal, “Plugging the Leaks in Nuclear Export Controls : Why Bother  ?”, Orbis, vol. 36, n° 2, printemps 1992, pp. 172-174.

5 R. Jeffrey Smith, “Iraq Arms Buying Was Ignored, U.S. Aide Found”, International Herald Tribune, 6-7 juin 1992.

6 Pour une analyse détaillée de cet aspect, consulter le livre de Kenneth R. Timmerman, Le lobby de la mort. Comment l’Occident a armé l’Irak, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

7 Voir Paul L. Leventhal, “Plugging the Leaks in Nuclear Export Controls...”, p. 172.

8 Leonard S. Spector, “Nuclear Proliferation in the Middle East”, Orbis, vol. 36, n° 2, printemps 1992, pp. 186-189. Voir aussi David Segal, “Atomic Ayatollahs”, Washington Post, 12 avril 1987.

9 R. Jeffrey Smith, “U.S. Worry : Nuclear Aid by Beijing to Teheran”, International Herald Tribune 31 octobre 1991.

10 Robert M. Gates, audition au Sénat des Etats-Unis, 15 janvier 1992.

11 Joseph S. Bermudez, Jr., “Ballistic Missiles in the Third World - Iran’s Medium-Range Missiles”, Jane’s Intelligence Review, vol. 4, n° 5, avril 1992, p. 148.

12 Joseph S. Bermudez Jr., and W. Seth Carus, “The North Korean Scud B Programme”, Jane’s Soviet Intelligence Review, vol. 1, n° 4, avril 1989, p. 177.

13 Elaine Sciolino, “U.S. Tracks North Korean Ship Said to Hold Missiles - Scuds and Equipment Are Headed for Syria, Intelligence Aides Say”, International Herald Tribune 21 février 1992.

14 Il s’agirait, vraisemblablement, des missiles tactiques M-9 / DF-15 et M-18.

15 Joseph S. Bermudez Jr., “Ballistic Missiles in the Third World ...”, p. 151.

16 Leonard S. Spector, “Nuclear Proliferation in the Middle East”, pp. 189-190.

17 Le président Chadli Benjedid avait annoncé le 7 janvier 1992 que l’Algérie signerait le Traité de non-prolifération. Mais quatre jours plus tard, l’état d’urgence fut proclamé après sa démission et, pour le moment, l’adhésion de l’Algérie à ce traité n’est plus à l’ordre du jour.

18 Vipin Gupta, “Algeria’s Nuclear Ambitions”, International Defense Review vol. 25, n° 4, avril 1992, pp. 329-331.

19 Voir “Saddam Helps Algeria Make Islamic Nuclear Bomb”, Sunday Times, 5 janvier 1992.

20 “India and Pakistan on the Proliferation Ladder” et “South Asian Security and the Dynamics of Proliferation”, dans Nuclear Weapons and South Asian Security, Report of the Carnegie Task Force on Non-Proliferation and South Asian Security, Washington : Carnegie Endowment for International Peace, 1988, pp. 7-53.

21 “India and Pakistan on the Proliferation Ladder”, p. 20.

22 Les réacteurs nucléaires Rajasthan I et II, respectivement en service depuis 1973 et 1976, sont placés sous le contrôle de l’AIEA ; ils peuvent produire 60 kg de plutonium chacun.

23 Par exemple Steve Coll, “’Go Nuclear,’ Politician Urges India”, International Herald Tribune, 10 février 1992.

24 Martin Navias, Ballistic Missile Proliferation in the Third World, Adelphi Paper, n° 252, Londres, Brassey’s for the IISS, 1990, p. 29.

25 Keith B. Payne, “Defence Against Missile Proliferation”, Jane’s Intelligence Review, vol. 4, n° 5, mai 1992, p. 236.

26 Nuclear Control Institute, Information Pertaining to a Possible Chinese Test of a Pakistani Nuclear Device (Memorandum), 17 septembre 1985.

27 Le gouvernement pakistanais a toutefois déclaré que l’enrichissement de l’uranium produit est de 5 %, une qualité insuffisante pour des besoins militaires (uranium enrichi à 93 %). De plus, il a annoncé la suspension définitive de la production d’uranium enrichi en 1991. Voir R. Jeffrey Smith, “Official Reveals Extent of Pakistan’s Bomb-Making Program”, International Herald Tribune, 8-9 février 1992.

28 Tai Min Cheung, “Nuclear Ambitions - Pakistan Deal Bolsters China’s Defence Industry”, Far Eastern Economic Review, 23 janvier 1992, p. 12.

29 Duncan Lennox, “Clearing the Picture on SRBMs”, Jane’s Defence Weekly, vol. 17, n° 23, 6 juin 1992, p. 996.

30 Selon la CPMIEC (China Precision Machinery Import and Export Corporation), la portée du M-11 varie entre 120 et 150 km. En emportant une ogive de 800 kg, il peut parcourir une distance maximale de 290 km. Voir “China’s M-11 Is Revealed”, Jane’s Defence Weekly, vol. 9, n° 14, 9 avril 1988, p. 655.

31 Voir Joseph S. Bermudez, Jr., “North Korea’s Nuclear Program”, Jane’s Intelligence Review, vol. 3, n° 4, septembre 1991, pp. 404-411.

32 “Japanese Scientists Report North Korea Is Building a Nuclear Arms Facility”, International Herald Tribune, 10-11 février 1990.

33 “North Korea Will Allow Inspections”, Jane’s Defence Weekly, vol. 17, n° 17, 25 avril 1992, p. 694.

34 Don Oberdorfer, “Monitor Calls Korea N-Facility ’Primitive’“, International Herald Tribune, 5 juin 1992.

35 Tai Ming Cheung, “Checking for Bombs. Doubts Persist over Pyongyang’s Nuclear Plants”, Far Eastern Economic Review, 21 mai 1992, p. 20.

36 David E. Sanger, “North Korea Unexpectedly Reveals Nuclear Details”, International Herald Tribune, 7 mai 1992.

37 “Pyongyang Defector Tells of Secret Nuclear Facility”, Far Eastern Economic Review, 16 septembre 1991, p. 14.

38 Joseph Bermudez, “N. Korea on Way to ’Decisive Weapon’“, Jane’s Defence Weekly, vol. 16, n° 15, 12 octobre 1991, p. 653.

39 R. Jeffrey Smith, “U.S. Fears North Korea Moved Nuclear Works”, International Herald Tribune, 29 février - 1er mars 1992.

40 Robert M. Gates, audition au Sénat des Etats-Unis, 15 janvier 1992.

41 Mark Kramer, “Warheads and Chaos : The Soviet Perspective”, The National Interest, n° 18, automne 1991, pp. 94-97.

42 Parmi l’importante documentation sur ce sujet, il existe une excellente synthèse : “Who Controls the Soviet Nuclear Arsenal ? What America Can Do”, The Heritage Foundation Backgrounder, n° 853, 13 septembre 1991, pp. 1-9.

43 Sur le potentiel et les concepts de guerre spatiale de l’ex-URSS, voir Stephen Blank, “New Missions and Forces for Soviet Space Forces”, Defense Analysis, vol. 7, n° 2, juin 1991, pp. 235-261.

44 Thomas B. Cochran, and Robert S. Norris, “A First Look at the Soviet Bomb Complex”, Bulletin of the Atomic Scientists, mai 1991, pp. 25-36.

45 Natalie Gross, “Soviet Strategic Nuclear Force Deployments - How Secure  ?”, Jane’s Intelligence Review, vol. 4, n° 1, janvier 1992, pp. 47-48.

46 Edward L., Warner III, Command and Control of Soviet Nuclear Weapons, Statement Presented to the Defense Policy Panel of the House Committee on Armed Services, Washington, 31 juillet 1991.

47 Avant le putsch avorté, août 1991, la garde des munitions tactiques était confiée aux unités du KGB. Ces forces spéciales, placées sous la responsabilité d’un Comité pour les Transmissions, coopèrent étroitement avec le GRU.

48 Michael Dobbs, “Yeltsin Creates Army, Dealing Commonwealth a Blow”, International Herald Tribune, 8 mai 1992.

49 Tomas Ries, “Soviet Army : The Imploding Threat”, International Defense Review, vol. 25, n° 2, février 1992, p. 94.

50 Voir par exemple Andrei A. Malcev, “Striving to Live Through 1992. The Plight of the Soviet Military”, Military Technology, vol. XVI, n° 4, avril 1992, pp. 85-87.

51 Kurt M. Campbell, Ashton B. Carter, Steven E. Miller, and Charles A. Zraket, Soviet Nuclear Fission. Control of the Nuclear Arsenal in a Disintegrating Soviet Union, CSIA Studies in International Security, n° 1, Cambridge, Harvard University, 1991, p. 45.

52 International Workshop on Verified Storage and Elimination of Nuclear Warheads, séminaire conjoint de la Federation of American Scientists et du Natural Resources Defense Council, Washington, 18-19 octobre 1991.

53 Douglas Pasternak, “Moscow’s Dirty Nuclear Secrets”, U.S. News & World Report, 10 février 1992, pp. 46-47.

54 Mark Galeotti, “Soviet Weapon Stockpile Is a Volatile Inheritance”, Jane’s Defence Weekly, vol. 17, n° 7, 15 février 1992, p. 231.

55 James Barry, “Italy Is Tracking Soviet Plutonium”, International Herald Tribune, 31 décembre 1991 - 1er janvier 1992.

56 Ray Wilkinson, “Springtime in Teheran  ? Iran’s Radicals Are Out But Nuclear Plans Are In”, Newsweek, 27 avril 1992, p. 18.

57 Washington Post, 30 décembre 1991.

58 Pour une description minutieuse de ces rumeurs, voir “CIS Nukes on the Loose”, Mednews, 30 mars 1992, pp. 5-6.

59 Cheri J. Mullin, “Nunn Questions ’Human Proliferation’ of Nuclear Weapons”, USIS Defense n° 06, 7 février 1992, pp. 21-23.

60 Elaine Sciolino, “A CIA Worry : Sale of Soviet Atom Expertise”, International Herald Tribune, 2 février 1992. Voir aussi Tyrus W. Cobb, “Look After Ex-Soviet Nuclear Brains”, International Herald Tribune, 7 février 1992.

61 Par exemple : Marc Fisher, “Libya Offer to Nuclear Scientists Is Reported”, International Herald Tribune, 29 janvier 1992. D’une manière plus générale, voir Patricia A. Gilmartin, “U.S. Officials Assess Status of Former Soviet Weapon Programs”, Aviation Week and Space Technology, 20 janvier 1992, p. 27.

62 Gary Milhollin and Gerard White, “From the Fallen Soviet Empire, a Rising Threat”, International Herald Tribune, 11 décembre 1991.

63 Washington Times 10 décembre 1991.

64 “Russia/India Space Agreement”, Aviation Week and Space Technology, 27 avril 1992, p. 11.

65 Pascal Privat, “A Whiff of Chernobyl. A Glitch in Russia Revives Atomic-Safety Concerns”, Newsweek, 6 avril 1992, pp.16-17.

66 Paul Lewis, “G-7 Billions to Patch Up East’s Reactors”, International Herald Tribune, 23 mai 1992.

 

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