EUROPE-AFRIQUE : VERS DE NOUVEAUX POUVOIRS

 

Pierre-Frédéric TÉNIÈRE-BUCHOT 

 

Par Europe et Afrique, on ne doit comprendre ici qu’une partie de l’Europe (l’Europe de l’Ouest) et qu’une zone du continent africain (l’Afrique noire autour de l’équateur). Plus précisément les pays regroupés sous la terminologie "Europe" sont les pays européens de l’OCDE, c’est-à-dire excluent les pays de l’est et la CEI. Le terme "Afrique" utilisé dans tous les développements ci-dessous est moins facile à définir. Il exclut trois blocs du continent :

— au nord, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, considérés comme ayant des stratégies et des particularités suffisamment différentes de l’Afrique noire et des relations entretenues avec le reste du monde suffisamment spécifiques pour constituer un système séparé ;

— au sud, il en va de même de l’Afrique du sud et des pays qui sont sous influence ou en conflit avec cette influence : Angola, Zambie, Malawi, Mozambique, Namibie, Botswana, Rhodésie, encore que certains d’entre eux puissent être rattachés aux pays particulièrement concernés par notre étude ;

— à l’est du continent, une troisième zone disparate et au devenir flou constitue une troisième limite. Elle est constituée de l’Egypte, du Soudan, de l’Ethiopie et des Somalies. Dans une certaine mesure, on peut y ajouter la Tanzanie et Madagascar.

Il reste donc en définitive un grand nombre de pays que l’on désignera par "Afrique" dans les pages qui suivent, sans toutefois que cette désignation ait un caractère précis et exclusif. Il s’agit d’anciennes colonies françaises, anglaises et belges, de façon anecdotique allemandes :

— la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad, ces quatre pays formant militairement un glacis sub-maghrébin ;

— le Sénégal et la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Burkina-Faso, le Togo, le Dahomey ;

— la Sierra-Leone, le Liberia, le Ghana, le Nigeria qui se distinguent des groupes précédents par une instabilité plus grande et une langue véhiculaire différente du français ;

— enfin un groupe central : le Cameroun, la République Centrafricaine, le Gabon, le Congo, le Zaïre, l’Ouganda, le Ruanda, le Burundi et le Kenya qui forment un ensemble plus disparate que les groupes précédents.

L’étude de l’évolution des relations (ou du manque de relations) entre l’Europe et l’Afrique est l’étude d’une interaction. En agissant sur l’Afrique, l’Europe agit sur elle-même. En croyant dépendre de l’Europe, à tout le moins historiquement par le souvenir du colonialisme, l’Afrique découvre son auto-dépendance, c’est-à-dire les limites qu’elle rencontre en elle-même pour gagner un jour son autonomie.

L’AFRIQUE A BESOIN DE L’EUROPE

L’Afrique a besoin de l’Europe pour quatre raisons principales liées à ses caractéristiques politiques, économiques, sociologiques et écologiques, ce dernier terme étant pris dans le sens des liens qu’entretiennent les Africains avec la nature.

1) Dans le domaine politique, vingt-cinq à trente ans d’indépendance des Etats d’Afrique ont clairement montré leur incapacité à établir une situation démocratique stable.

L’Afrique a donc besoin de l’Europe notamment chaque fois qu’un régime plus ou moins despotique, voire tyrannique, est mis en cause par la population — pour des raisons économiques, ethniques, religieuses ou autres.

Ce soutien militaire européen est ambigu mais a été jusqu’à présent essentiel à la survie de la structure politique africaine.

2) La pauvreté, pouvant aller jusqu’à ce qu’il est convenu d’appeler la pauvreté absolue, est la caractéristique économique africaine principale. Les aides alimentaires et monétaires sont les réponses de l’Europe, avec une efficacité discutable et d’ailleurs de plus en plus discutée. Le besoin africain, contrairement au précédent paragraphe, n’est donc pas satisfait, le gâchis et la corruption n’ayant été jugulés ni par l’Afrique ni par l’Europe.

3) La contrainte sociologique la plus importante en Afrique est la surpopulation. l’Afrique a eu jadis besoin de l’Europe pour introduire un peu d’hygiène et de soins médicaux dans son territoire. Comme tout progrès, les retombées ne sont pas obligatoirement positives. Le manque d’emplois, les formations et qualifications insuffisantes sont des conséquences d’un manque de maîtrise de la démographie. L’Europe est censée pallier ces inconvénients en s’en occupant soit directement en Afrique, soit en régulant les flux d’immigration sur son propre territoire.

4) La formidable progression du SIDA en Afrique noire est le phénomène écologique le plus marquant de la fin du XXe siècle dans ce continent. Il signifie symboliquement le départ des blancs, dissuadés voire effrayés par cette épidémie. On n’insiste pas suffisamment sur les raisons objectives que les blancs, c’est-à-dire les Européens, pouvaient avoir durant les dernières décennies pour travailler en Afrique. Dévouement et goût de l’aventure, certes, mais aussi considération sociale, vie aisée et facilité sexuelle, formaient un ensemble complexe d’avantages comparatifs, par rapport à l’Europe, qui sont en train de disparaître à présent.

Les besoins qu’éprouve l’Afrique dans ce domaine de difficultés sont de deux natures.

Les premiers sont simples dans leur définition mais difficiles dans leur contenu : éradiquer le SIDA grâce à des résultats d’une recherche médicale européenne ou internationale. Les seconds sont plus complexes : comment les Africains vont-ils vivre entre eux sans présence européenne locale autre qu’exceptionnelle ? Les relations entre personnes risquent de changer ainsi que les boucs émissaires. C’est en cela que le phénomène est écologique. C’est également pourquoi l’Europe aurait intérêt à mieux comprendre les phénomènes de dynamique des populations dans le respect de la vie africaine.

L’EUROPE A BESOIN DE L’AFRIQUE

De manière symétrique, l’Europe a besoin de l’Afrique pour des raisons également politiques, économiques, sociologiques et écologiques, cette terminologie étant à comprendre à l’échelle planétaire des relations entre les hommes et leur environnement global comme c’était le cas dans les propos précèdents.

1) Depuis qu’elle a quitté l’Afrique, la politique européenne est relativement aisée à comprendre : séparée du continent africain par le fossé méditerranéen, l’Europe craint la montée de l’intégrisme religieux et de la démographie du Maghreb. Elle cherche à conforter sa position militaire en ayant des bases, pour d’éventuelles interventions, au sud des pays maghrébins, dans la frange des pays sub-sahariens. Cette politique de l’étau est largement encouragée par les autres puissances internationales qui délèguent à l’Europe le soin d’assurer la veille et la stabilité militaire dans cette région. L’Europe doit donc obtenir, à un titre quelconque mais permanent, l’accord des pays d’Afrique noire pour installer ses bases, relais et observatoires.

2) Après le continent nord-américain et avant la zone est-européenne et russo-asiatique, l’Europe est saisie par un phénomène économique majeur : l’accroissement irrépressible de la consommation. cette élévation du niveau de vie, en fait surtout des indicateurs censés le qualifier, pose de manière renforcée les besoins en matières premières. Celles-ci sont abondantes en Afrique, à tout le moins dans certains pays africains. Si leur exploitation reste délicate, la croissance de la demande européenne devrait faire réapparaître une rareté la rendant économiquement indispensable. Sans affirmer qu’une deuxième vague colonisatrice se développera à l’aube du XXIe siècle, on peut s’attendre à une reprise, peut-être ambiguë quant aux termes de l’échange, des liens économiques entre l’Europe et l’Afrique.

3) L’Afrique, c’est la communication interpersonnelle, la musique, la fête, le sens de l’appartenance à un groupe, les valeurs de la famille, l’incarnation d’une vie religieuse en cohérence avec les relations entretenues avec le monde extérieur environnant ; en bref l’Afrique possède tout ce que l’Europe a à peu près perdu. La société européenne a besoin de l’Afrique pour rompre son processus d’enfermement et de dépérissement. Aussi paradoxal que cela puisse paraître le mode de vie africain est sans doute le modèle imité par la jeunesse européenne de demain. L’Europe a besoin de régénérer des règles sociales qui s’épuisent progressivement.

L’Afrique peut lui apporter cette renaissance.

4) L’Europe de l’ouest implose dans ses frontières. Vue de satellite, elle présente déjà des zones d’urbanisation continue (la "banane bleue de Londres à Milan"). Elle a besoin d’espace, non pour s’y installer mais pour le parcourir. L’Afrique peut lui offrir cet espace avec ce qu’il comporte d’évasion et de naturel. Tous les paysages ruraux européens sont façonnés par la main de l’homme. C’est le contraire en Afrique : la nature a repris le dessus, faisant disparaître ce qui avait été cultivé jadis. Il en va de même des villes africaines : leur dégradation, toujours regrettée par ce qu’elle a d’horrible socialement et économiquement, peut être valorisée pour des populations européennes qualifiées de marginales mais de plus en plus nombreuses à refuser un monde dont elles ne veulent pas. Vouloir les y contraindre revient à les renforcer dans leur détermination. Les changer d’univers permet de rompre le conflit et de faire progresser en maturité l’ensemble des parties qui y prennent part.

Les relations entre l’Afrique et l’Europe

Les développements qui précèdent se correspondent. Dans chaque entité, offres et demandes européennes et africaines sont en cohérence et forment l’expression dialectique d’une même réalité. Le tableau ci-dessous le rappelle en distinguant les quatre termes d’échange : politique, économique, social et écologique.

 

Afrique Europe

 

Nature de l’échange

offre

demande

offre

demande

politique

bases militaires subsahariennes

stabilité <------->

politique

<-------->

soutien

militaire

politique maghrébine de l’étau

écono-mique

matières premières

lutte <------>

contre la

pauvreté

<------>

aides

alimentaires et monétaires

accroissement de la consommation

sociale

valeurs de vie

démographie

explosive <-------->

 

<-------->

formation profession-

nelle, immigration

dépérissement de la société

Ecologique

 

espace naturel

éradication

du SIDA <-------->

<-------->

recherche médicale + dynamique des populations

enfermement dans l’artificiel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

<-------->  Correspondance symétrique entre l’Afrique et l’Europe

  et Cohérences dialectiques intra-européennes et africaines.

 

LE Système GÉOPOLITIQUE EUROPE-AFRIQUE

Une considération géopolitique des relations entre l’Europe et l’Afrique ne peut toutefois être complète sans introduire les rôles respectifs des Etats-Unis d’Amérique et de la conscience mondiale qui peut prendre en compte cette question.

La dernière décennie du XXe siècle aura vu l’effondrement de l’empire russe soviétique et l’apogée de celui des Etats-Unis. Dénommée "nouvel ordre international" cette forme d’hégémonie politique et économique tend à rationaliser les responsabilités régionales.

S’arc-boutant sur l’influence croissante du Japon, le contrôle du Pacifique semble désormais être acquis, pour dix à vingt ans au moins, par les Etats-Unis. L’Europe de l’est, avec ses pays nouvellement libérés, et l’Afrique sont prises en charge durant cette période par les pays d’Europe de l’ouest, à commencer bien sûr par la France et par l’Angleterre. Le continent sud-américain, l’Australie, l’océan indien restent des territoires relativement neutres où plusieurs influences peuvent être tolérées. Enfin la zone proche-orientale, d’Israël au golfe, constitue un point singulier à la fois conflictuel, stable et maîtrisé.

Dans un tel schéma, certes discutable — qui nécessiterait d’être nuancé — mais qui a le mérite d’être bref et d’aller — l’espère-t-on — à l’essentiel, il y a implicitement plusieurs hypothèses d’analyse :

— l’URSS et l’Europe ne font plus le poids, ni séparément ni même ensemble, face au pouvoir des Etats-Unis. Ceux-ci influencent donc directement l’Organisation des Nations-Unies. Dans certains cas celle-ci est amenée à cautionner passivement la politique étrangère des Etats-Unis, la transformant ainsi en politique internationale apparemment consensuelle. C’est ce qui s’est produit dans les récentes affaires du golfe et ce n’est sans doute pas la dernière fois.

— Les Etats-Unis ne peuvent être efficaces et présents partout simultanément. Ils semblent donc se spécialiser territorialement en fonction de critères qui comptent à leurs yeux : pétrole, économie monétaire, technologie. Toutes les régions qui ne possèdent pas au moins l’une de ces qualités sont laissées à l’influence européenne. Celle-ci est donc censée s’occuper dans le reste du monde des pays possédant d’autres qualités que celles précédemment citées : développement, culture, éthique internationale. Il s’agit en bref de fixer à l’Europe des activités dépensières le plus souvent et rémunératrices beaucoup moins fréquemment.

— Au niveau de l’organisation mondiale internationale, une telle répartition existe également. Tout se passe comme si le secrétariat général — et politique — de l’ONU était devenu un élément du département d’Etat des Etats-Unis tandis que les agences spécialisées, FAO, OMS, UNESCO, etc. étaient désormais laissées à l’influence de l’Europe.

- Le rôle très approximatif de conscience politique mondiale que pouvait jouer jusqu’à présent et avec prudence le secrétariat de l’ONU, tant que le délicat équilibre est-ouest persistait vient en fait de disparaître. Mais la nature a horreur du vide. Il est donc probable et, par ailleurs, souhaitable qu’une conscience mondiale indépendante, c’est-à-dire située en dehors de l’ONU, fasse bientôt son apparition en s’appuyant sur des conceptions humanistes et intellectuelles. Conscience et dignité du monde, un tel mouvement de pensée sera bien entendu en dehors de l’action mais viendra pour cette raison rééquilibrer un ensemble de relations et d’intérêts nouveaux dont semble maintenant exclue toute forme de réflexion et d’espoir.

Quatre rôles principaux, d’importance toutefois inégale, s’affrontent désormais si l’on accepte les analyses précédentes :

L’Afrique et son devenir

L’Afrique dépend des trois autres facteurs ci-dessous mais ne les influence guère. L’Afrique est une résultante du système politique et économique mondial. Elle est en sortie du système, c’est-à-dire qu’elle le juge sans le conditionner d’aucune façon2.

 

 

Les Etats-Unis d’Amérique et par extension le secrétariat des Nations-Unies qu’ils influencent directement

Leur position est inverse de celle de l’Afrique. Ils orientent le système mondial sans vraiment être déterminés par ce dernier. Ils sont donc pour les années à venir en entrée du système planétaire3.

 

 

L’Europe de l’ouest se situe dans un état intermédiaire

A la fois influencée par le système mondial et capable de le faire évoluer, elle va en constituer l’enjeu laborieux4. Les Etats-Unis réussiront-ils à maintenir l’Europe dans leur camp au moment où l’Europe a moins besoin de leur protection ? Cette puissance ne risque-t-elle pas d’apparaître sous des traits moins avenants si elle s’évertue à faire régner la pax americana dans toutes les zones qui l’intéressent ? Inversement l’Afrique apitoiera-t-elle l’Europe, lui reprochant un passé qui la culpabilise, mais simultanément lui promettant l’évasion et l’aventure sans lesquelles les vieilles civilisations industrielles s’étiolent et disparaissent ? L’Europe est en quelque sorte sous une double influence : devenir prospère comme les Etats-Unis et ne plus penser au reste, notamment à l’Afrique, ou bien persister à s’occuper plus ou moins habilement d’une cause peut-être perdue, pour continuer à exister à ses propres yeux. L’Europe est sans doute plus habituée à cette forme d’honneur un peu mélancolique qu’aux tentations du bien-être.

 

 

La conscience mondiale, l’éthique humanitaire, le respect des différences, l’esprit de dignité,

seront sans doute l’apanage d’individus, d’associations, peut-être de partis politiques, de mouvement religieux, sans territoire préétabli comme c’est le cas pour les trois acteurs précédents. Sans influence économique et directe sur le système mondial mais indépendante des contraintes que celui-ci peut exercer, cette dernière position ne doit pas être négligée5. Elle vient fermer le système en lui procurant son image, en lui prêtant un discours, en lui permettant d’évoluer grâce aux libertés qu’elle recèle. Celles-ci sont à la fois des degrés de liberté, de souplesse de mouvement, et des possibilités de réflexion qui ne pourraient arriver à maturité ni aux Etats-Unis, ni en Europe, ni en Afrique. La conscience mondiale ne fait pas partie des intérêts vitaux de ces trois territoires mais peut les perturber et donc les transformer comme on le verra dans les développements qui suivent.

 

 

En résumé les quatre grands rôles pris ici en considération forment une figure carrée dont les diverses inter-relations vont successivement être évoquées :

 

 

 

L’entrée du système (les Etats-Unis) signifie les forces, les bases, les fondations — que cela plaise ou non — sur lesquelles repose désormais (fin du XXe siècle, probablement début du XXIe) l’équilibre politique de la planète.

La sortie du système (l’Afrique) indique les faiblesses (malnutrition, maladie, disparition peut-être) d’une partie de l’humanité qui pourrait rester marquée de manière indélébile dans sa mémoire ; à tout jamais. C’est le jugement qu’en définitive l’avenir risque de retenir des hommes de notre temps.

Entre l’entrée et la sortie, entre les origines du raisonnement et les risques d’un jugement futur, se situe l’enjeu du système, le présent auquel les européens participent en s’efforçant de le faire durer, de le renouveler. Cet enjeu est analogue aux étages d’une maison, intermédiaires entre la solidité des fondations et la fragilité des structures les plus extérieures qui achèvent cet édifice mondial et permettent de juger de son harmonie. Que la toiture du système mondial vienne à être emportée, les étages intermédiaires ne seront plus protégés et dépériront à leur tour. Que la toiture soit trop lourde, il faudra murer des fenêtres et les étages intermédiaires s’élèveront comme des fondations sorties du sol : le bâtiment sera aveugle, laid et funèbre...

A l’extérieur de cet édifice, la conscience mondiale, reflet du système, n’a comme talent que de montrer tout cela. Aucun jugement ni favorable ni accablant dans le reflet. Il s’agit simplement de faire réfléchir et réagir. D’une certaine façon et de manière très modeste, le présent article prétend participer à cette fonction révélatrice.

Les intérêts des Etats-Unis

Les présentations étant faites, quels sont, d’après le schéma carré précédent, les intérêts bien compris des Etats-Unis vis-à-vis de l’Europe et de l’Afrique en particulier ?

Très sommairement, ils sont au nombre de trois :

a ) faire travailler l’Europe en lui imposant une aide (humanitaire, militaire, économique et technique) permettant à l’Afrique de maintenir un niveau minimal sans inquiétude de troubles, sans danger de concurrence mondiale sur les marchés de matières premières et sans mauvaise conscience. Le travail principal des Etats-Unis est donc de faire dépenser par l’Europe le prix d’une aide à l’Afrique qui va dans le sens de leur politique (exigence Assassin du tablier des pouvoirs).

b ) garantir à l’Afrique le respect de son indépendance qui pourrait être menacée par l’aide européenne, forme éventuelle d’un néocolonialisme renaissant. Comme les Etats-Unis n’ont pas l’image historique d’une puissance coloniale, ils ne devraient pas avoir trop de difficultés à persuader les Etats africains de leur intégrité à leur égard. La faiblesse de leur aide matérielle directe viendra d’ailleurs conforter cette volonté de soutien (rôle diplomatique, Diplomate du tablier des pouvoirs).

c ) essayer de réduire les réflexions sur l’Europe et l’Afrique au seul discours sur le nouvel ordre économique mondial qui — à l’instar de la démocratie — est le moins mauvais que nos contemporains puissent connaître. Comme il n’y en a pas d’autres, autant accepter celui-là de bon cœur et raison garder (contrôle restrictif, Conformiste du tablier des pouvoirs).

Schématiquement :

 

 

Que peut faire l’Europe, vis-à-vis de telles démarches ?

Ici encore, trois politiques convergentes devraient être mises en œuvre :

d ) aider l’Afrique sous la forme d’échanges réciproques et bien compris, tels qu’ils ont été résumés plus haut dans un tableau montrant de part et d’autre ce que pourraient être les offres et les demandes politiques, économiques, sociales et enfin écologiques. Globalement, l’Europe devrait à travers ses aides pouvoir contrôler beaucoup d’équilibres en Afrique, ce qui ne sera évidemment pas bien perçu à l’échelon local : les noyés se débattent toujours quand on les sauve, mais — symétriquement — il existe des sauveteurs qui veulent toucher des primes ou des médailles et ont tendance parfois à profiter de la situation... (c’est le danger d’un "terrorisme" européen, Terroriste du tablier du pouvoir).

e ) faire savoir à la "conscience mondiale" que les valeurs que celle-ci s’efforce de promouvoir ne sont pas respectées en Afrique. Dénoncer la corruption, l’indignité, la décadence tout en continuant à aider matériellement est une démarche sensée pour qui veut ne pas être accusé d’arrière-pensées paternalistes et d’esprit de profit (rôle d’alerte, Transmetteur du tablier des pouvoirs).

f ) négocier auprès des Etats-Unis l’aide apportée par l’Europe à l’Afrique en les menaçant continuellement de la faire cesser. Cette négociation devrait pouvoir porter sur les conditions de
la concurrence économique internationale dans d’autres zones que l’Afrique (exigences européennes de type Assassin).

Schématiquement :

 

 

La position africaine

L’Afrique peut tirer parti de la double attitude précédente qui, sans être malveillante, n’est pas forcément généreuse. Ses armes ne sont pas négligeables :

g ) intensifier la culpabilisation de l’Europe pour ses actes passés (et non pas présents), lui demander des dédommagements (beaucoup plus importants que les aides actuelles), rappeler sans cesse et quel que soit le sujet que l’Afrique est jeune et a l’avenir devant elle, que l’Europe est vieille et ne saurait rajeunir (actions africaines de type Terroriste).

h ) mettre en cause la légitimité des Etats-Unis à intervenir en dehors de leur territoire, à occuper une place prépondérante à l’ONU, à réglementer les échanges économiques internationaux. Négocier des avantages à partir de ces attaques de harcèlement : grande fréquence et faible intensité diplomatique (stratégies de nature Diplomate).

i ) rappeler à l’éthique mondiale qu’elle a besoin de diversité, de nouveaux espaces de pensée, de nouvelles formes d’espoir. Sans l’Afrique, le monde que l’on dit développé se réduirait à des mécanismes stérilisants, à un conformisme universel, à une morale honteuse de la réduction des risques (discours déstabilisateur du tablier des pouvoirs).

Schématiquement :

 

 

Le rôle des intellectuels

Face à ces trois formes d’action mises en œuvre par les Etats-Unis, l’Europe et l’Afrique, les intellectuels et autres auteurs de la conscience mondiale viennent équilibrer le système qui précède par trois démarches coordonnées :

j ) ils rivalisent avec les Etats-Unis pour définir l’ordre international, c’est-à-dire les conditions d’une paix mondiale. Quand bien même cette démarche différerait de celle des Etats-Unis, elle ne peut que la renforcer, ayant recours au même concept pacifique. Les Etats-Unis seront sans cesse obligés de mettre en pratique les valeurs dont ils se réclament. C’est une situation classique d’analyse transactionnelle, le rôle du père étant tenu par les Etats-Unis (et par extension l’ONU), celui de l’enfant par la conscience intellectuelle mondiale, toujours révoltée mais en définitive obéissante (conformiste dans le tablier des pouvoirs).

k ) les observateurs et penseurs extérieurs du système (dont fait partie l’auteur de ces lignes) sont moins tendres avec l’Europe, non pour des raisons idéologiques — il n’y en a aucune dans les présentes réflexions — mais simplement par souci d’équilibre. Autant il est difficile de s’attaquer au nouvel ordre économique et politique international (on se limite à critiquer ses modalités et non sa raison d’être), autant la conscience mondiale s’évertue à expliquer à l’Europe ce qu’elle doit faire et ne pas faire, ceci étant décliné au passé, au présent et au futur. Tous les concepts d’action politique, économique, sociale, voire écologique, sont traités à cette occasion, ainsi que les principes de mise en œuvre. De manière condensée, les intellectuels qui incarnent la conscience mondiale n’ont pas de difficulté à imaginer se confondre avec les décideurs européens (si j’étais à votre place, je ferais ceci et cela)6. Ils sont le shadow cabinet de ces décideurs, situation très différente de celle qu’ils occupaient plus haut vis-à-vis des Etats-Unis et de l’ONU. En analyse transactionnelle, la conscience mondiale et l’Europe sont en relations fraternelles égalitaires : on se dispute, certes, mais on peut très facilement échanger les rôles...

i ) pour compléter et achever cette énumération, la conscience mondiale a bien évidemment un rôle transactionnel paternel et bienveillant vis-à-vis de l’Afrique, sa fille préférée. Celle-ci est constamment encouragée à plus d’autonomie, à chercher un plus grand degré de maturité. Simultanément elle est affectueusement grondée pour tous les signes d’indépendance réelle dont elle peut faire preuve. Cette double attitude ambiguë est difficile à supporter de part et d’autre, l’Afrique ne sachant plus si elle doit continuer à croire ceux qui semblent se pencher sincèrement sur son sort et, pour ces derniers, un sentiment d’incompréhension — voire d’ingratitude — peut remettre périodiquement leur intérêt en cause (relation déstabilisante du genre déstabilisateur).

Schématiquement :

 

 

Sans vouloir ajouter à cette longue description, il est utile d’insister sur deux aspects de synthèse.

Il n’est pas possible de parler de l’Afrique dans un contexte géopolitique sans se référer aux autres constituants de ce contexte :

— les Etats-Unis et l’ONU ;

— l’Europe ;

— les intellectuels qui réfléchissent à ces questions et qui participent à l’équilibre général du système. Leurs réflexions (par exemple, celles de ces lignes) sont conditionnées par les relations qui se développent entre les autres acteurs du système et réciproquement. Il n’y a pas indépendance entre ce qui est écrit et ce qui se passe sur le terrain des réalités.

Les douze relations qui viennent d’être décrites sont en équilibre deux à deux, alors qu’elles ne sont pas forcément de même nature.

Les six équilibres en question sont simplement évoqués ci-après afin de susciter la réflexion sans toutefois en épuiser tous les thèmes :

1er équilibre entre la conscience mondiale des intellectuels et l’Afrique :

 

 

 

2e équilibre entre l’Europe et l’Afrique :

 

 

3e équilibre entre l’Afrique et les Etats-Unis :

 

 

 

 

4e équilibre entre l’Europe et les Etats-Unis :

 

 

 

 

5e équilibre entre la conscience mondiale et les Etats-Unis :

 

 

6e équilibre entre la conscience mondiale et l’Europe :

 

 

Aucun des équilibres ci-dessus ne saurait se maintenir sans la présence simultanée des autres. C’est l’ambition de cet article que de le faire comprendre, à tout le moins de le faire ressentir confusément.

La situation dramatique que connaît et va plus encore endurer l’Afrique ne concerne pas que ce continent mais la planète tout entière. L’Europe et les Etats-Unis ont certes leur rôle à jouer pour aider l’Afrique dans le respect de leur intérêt propre. C’est ce qui a été évoqué ci-dessus, trop rapidement peut-être mais pas inconsidérément.

Mais cela ne suffit pas. Si le monde tient à sauver son âme, il a besoin de se construire une conscience organisée, rôle qu’occupaient tant bien que mal les Nations-Unies jusqu’à présent. Leur récente et relative dépendance vis-à-vis des Etats-Unis les prive d’un statut apparent où se mêlaient la neutralité, la liberté et l’espoir.

Qui va se saisir de ces valeurs désormais ? L’Europe est sans doute la mieux placée pour les faire réapparaître si l’on juge de sa position dans les schémas carrés qui précèdent. Mais aura-t-elle le courage et l’habileté de créer sa propre opposition morale, indépendamment des circuits gouvernementaux et marchands auxquels elle recourt habituellement ? Seule, elle n’arrivera à rien. Elle n’empêchera pas le naufrage de l’Afrique, dans l’indifférence planétaire. Elle en concevra une culpabilité pendant des générations car il est encore plus perturbant d’être incapable du bien (c’est l’impotence) que de regretter le mal (à tout péché, miséricorde).

Critiquée, l’Europe trouverait son équilibre et prouverait son efficacité. Convient-il encore que l’Europe accepte et se donne les moyens d’une telle critique qui ne serait ni américaine, ni onusienne, ni même africaine mais celle d’observateurs et de penseurs de toutes origines géographiques, philosophiques et politiques, plus soucieux de l’évolution des équilibres planétaires que dispensateurs de bons sentiments. Susciter l’apparition d’une telle force de réflexion et de contestation nécessiterait du courage politique mais indiquerait aussi de la clairvoyance de la part des européens.

Il suffirait de laisser dire, les médias feraient le reste, et des mécanismes stabilisateurs tels que ceux décrits dans cet article rendraient à un monde vacillant un peu de sa morale humaine.

 

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Notes:

1 Co-auteur de Pour une nouvelle alliance Afrique-Europe, Groupe NOBIL, Futuribles, Paris, 1992.

2 Dans le tablier des pouvoirs,Stratégique n° 30 à 35, 1986-1987, l’Afrique serait en position Juge (pouvoir des valeurs).

3 Position prince (pouvoir de l’autorité) du tablier des pouvoirs.

4 Position Enjeux (pouvoir des hommes et des territoires) du tablier des pouvoirs.

5 Position Discours (pouvoir de l’expression et de la représentation) du tablier des pouvoirs.

6 Stratégie de conviction de type Transmetteur .

 

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