FRANCE DU NORD-EST - 1871-1914

FORET ET DEFENSE DU TERRITOIRE.

 

 

 

1871 : INTERROGATIONS SUR UNE NOUVELLE GÉOGRAPHIE TERRITORIALE

Les amputations territoriales de 1815 et de 1871 furent d’une autre nature que les ajustements frontaliers qui avaient marqué l’histoire du Nord-Est français, passé d’un état de "front de guerre" sous Louis XIV à celui de "frontière de paix" à la veille de la Révolution. "En 1814, lorsque les Alliés proclamèrent qu’ils rendaient à la France les frontières de 1792, ils ne les rendirent pas en réalité, car ils substituèrent une frontière continue à la frontière discontinue de l’Ancien Régime. C’est la délimitation de 1814 qui dénote une conception toute nouvelle de la frontière" 2. Le système de défense de la France en sort affaibli. "Les pertes de territoire dérangent toutes les combinaisons défensives et obligent à en trouver de nouvelles" écrit Gouvion Saint-Cyr en 18183. Soixante-dix ans plus tard Eugène Tenot peint la France de 1871 "ouverte et sa frontière démantelée, béante, à la discrétion d’un retour offensif de l’impitoyable ennemi... Le traité de Francfort avait substitué à l’ancienne frontière déjà médiocre une trouée énorme, une ouverture, un vide effroyable : Paris à 10 marches des avant-postes ennemis" 4.

En 1871, le système de défense est exsangue. Le traité impose le plus brutal, profond, inattendu changement des lignes de force du paysage. Le retrait de la ligne frontière entraîne la contraction de l’espace régional. Entre la Belgique et Donon, cadre géographique de cette étude, demeurent les formes de relief élémentaires, lignes de crête, cols, vallées, talus, ainsi que les ensembles de relief nés de l’histoire géomorphologique du bassin sédimentaire parisien et de ses bordures, bandes arquées des cuestas et des dépressions périphériques ou de pied de côte, entonnoirs de percée des grands cours d’eau, Aisne, Marne, Meuse, Oise ; mais les frontières les sectionnent maintenant suivant des axes nouveaux, frontières "lignes arbitraires de nos cartes, qui ne cadrent même pas avec les grandes divisions régionales reconnues par la géographie physique, et qui, là où elles indiquent les contacts les plus douloureux, ne coïncident presque jamais avec des lignes de séparation naturelles" 5. Les distances sont modifiées, les statuts changent avec l’abandon des anciennes lignes de défense.

La recherche de solutions à des problèmes géostratégiques, tel celui des inversions du champ de tensions dans la région messine (fig. 1), suscite l’inventivité. La place forte de Metz n’est plus le môle avancé de la défense auquel faisaient relais les lignes naturelles des Hauts de Meuse et de l’Argonne. Elle devient un poing du dispositif ennemi. Cette inversion des vecteurs de la menace fait de la ligne haute des Côtes de Meuse le premier rempart. Pendant quarante ans, au "retournement" des quatre forts français puis au durcissement des défenses allemandes de la ville6 répondent la construction puis les renforcements du système fortifié meusien. Quelle place peut rivaliser avec ce colossal camp retranché ? Pas Nancy, que Séré de Rivières considère a priori indéfendable, car trop près de la frontière7, mais Verdun. "De même que Metz est la tête de pont de l’Allemagne sur la Moselle, Verdun doit être la tête de pont de la France sur la Meuse et contrebalancer l’action menaçante de Metz" écrit-il en mai 1874 dans son "Exposé du système défensif de la France"8.

Il est donc essentiel pour la défense de repenser l’organisation de l’espace frontalier. Et de se doter des moyens d’en contrôler les transformations civiles et leurs interactions possibles, nécessaires ou souhaitables avec les aménagements militaires. "Les lignes de frontières sont des lignes de défense permanentes lorsqu’elles présentent un mélange d’obstacles naturels et artificiels, tels que des chaînes de montagnes, des grands fleuves et des forteresses, formant entre eux un système bien lié" écrivait Jomini en 18379. S’appuyant sur l’exemple de la guerre de 1870 et non plus sur celui des campagnes napoléoniennes, sans doute eût-il cité aussi la forêt. Forêt dont les attributs militaires changent avec le traité de Francfort. A celui de simple complémentarité succède celui d’intégration systémique comme cet article voudrait le montrer, d’abord par l’analyse des processus d’insertion des forêts dans le système défensif du Nord-Est puis par l’évocation de paysages sylvatiques spécifiques.

La fOrÊt, un espace de dÉfense tactique et stratÉgique

Dans nos pays de vieille civilisation rurale, le paysage forestier est la résultante d’interactions entre nature et société qui évoluent dans le temps long de l’histoire10. La forêt est le monde complexe créé par une société d’arbres. L’observateur peu familier l’a toujours perçue, décrite, vécue aussi au contre-jour du monde défriché. Ager face à sylva. Après 1871, les idées sur le concept de forêt espace de défense et leurs applications tactiques et stratégiques se construisent sur un ensemble d’acquis, d’expériences mais aussi d’hypothèses.

L’effet de barrière

Par sa seule masse, quelles que soient ses structures, la forêt oppose une barrière aux déplacements ; elle les arrête, les canalise, les oriente... ou les désoriente ; elle introduit l’aléatoire11. Sa lisière est un masque qui sépare deux domaines, celui clair, horizontal et ouvert des terres agricoles, celui sombre vertical et clos du "couvert". Son effet d’écran est accentué par le foisonnement d’une vie arbustive et herbacée qui se déploie en mondes végétaux linéaires, aujourd’hui désignés par les forestiers sous les noms évocateurs et signifiants d’ourlet et de manteau12. Ces caractères apparaissent à deux échelons au moins de la réflexion et de l’organisation militaire, celui du théâtre d’opération, celui de la tactique. A l’échelon tactique, les instructions sur les travaux de campagne de l’infanterie insistent toutes sur les aménagements nécessaires pour utiliser au mieux les lisières dans le combat défensif : laisser l’aspect naturel, conserver sur une certaine largeur les arbres et les arbustes en les élaguant de façon à dégager le champ de tir des tireurs occupant la lisière ; abattre, en arrière de cette bande, le taillis et les petits arbres pour créer une allée praticable aux piétons ; construire une tranchée derrière le rideau d’arbres laissés en lisière13.

La forêt ménage deux types d’effet de barrière. Le premier naît de la seule présence du couvert ; il peut être qualifié d’autogénique car il disparaît avec elle. En terrain isomorphe sur le plan géomorphologique (relief et sol identiques dans toutes les directions), la forêt est la seule composante naturelle qui introduise une rupture spatiale. Le mur végétal créé par une forêt feuillue ou résineuse des régions tempérées est d’une vingtaine de mètres en moyenne. Un talus de 30 m de commandement devient ainsi une barrière de 50, voire 60 m.

Visuelle et fonctionnelle, cette rupture crée un obstacle permanent (dont les caractères néanmoins varient en fonction des peuplements et au rythme des saisons). Un bel exemple est celui des forêts jalonnant les anciennes lignes de bataille entre Sambre et Escaut. La première ligne, Valenciennes-Maubeuge, sur la frontière belge, était protégée sur son front par l’entonnoir dessiné par le bois du Sart (aujourd’hui partiellement défriché) et le bois de la Lanière ou de Malplaquet. Là le 9 septembre 1709 "à six heures du matin, l’armée en bon ordre cheminait à l’abri des bois de Sars et occupait les positions reconnues la veille. La droite prit appui sur le bois de Jansart ou de Lanière, la gauche sur les bois de Blarégnies, le centre dans la trouée. Les canons furent placés sur plusieurs endroits, les plus élevés des lignes de l’armée" 14. En retrait la seconde ligne, Valenciennes-Landrecies, s’appuyait sur deux relais, la place du Quesnoy et la grande forêt de Mormal, dont la lisière occidentale, si curieusement linéaire, sert d’appui sur plus de dix kilomètres à la chaussée Brunehaut "route légendaire des invasions, route que jalonnent plus de quinze champs de bataille", de Bavay à Vermand.

Le second type peut être dit associatif. Un ou plusieurs obstacles s’ajoutent à l’écran forestier qu’ils - ou qui les - renforcent. Si la forêt disparaît, l’"effet barrière", certes affaibli, demeure. Ces divers renforcements différencient des variantes :

— le type associatif superposé. C’est celui, classique, des forêts couronnant des talus topographiques, fronts de côtes comme l’Argonne, les Hauts de Meuse et de Moselle, ou des crêtes d’interfluve plus basses, telle cette amande de courtes échines autour de Morhange renforcées par les forêts de Château-Salins, de Baronville, de Bride et de Koecking, et aménagées par les Allemands en puissantes défenses, la "muraille de Morhange"15. C’est aussi l’exemple des forêts humides sur sols hydromorphes plus ou moins marécageux comme celles de Spincourt et de Mangiennes dans la Woëvre. Les nappes d’eau perchées rendent la forêt de Mormal impraticable en hiver16 ;

— le type associatif apposé. La lisière forestière est doublée d’un obstacle linéaire, physique (cours d’eau), humain (route ou voie ferrée) : la Sambre au sud-est, la route au nord-ouest bordent la forêt de Mormal ; ou un obstacle aréolaire comme les marais : "derrière l’obstacle des eaux courantes ou croupissantes les Allemands trouvent dans les bois les places d’armes nécessaires au rassemblement discret de leurs troupes" 15 ;

— le type associatif composite est une combinaison de plusieurs variantes. Il est typique des grandes forêts qui étendent leur manteau sur des ensembles morphologiques variés. Ainsi, entre la trouée de la Meuse au coude de Charleville et la trouée du Chêne, les forêts d’Elan et du Triage du Haut de Chapogne occupent une série de crêtes boisées en arrière de la Bar et du canal des Ardennes, fermant le passage défendu sur l’aile gauche par les forts de Mézières, sur l’aile droite par la forêt d’Argonne. Ainsi des deux forêts domaniales de Parroy et de Mondon qui, à mi-distance de Lunéville et de la frontière, dessinent la corolle d’un entonnoir où convergent la Vezouze, la route d’Allemagne (nationale 4) et la voie ferrée de Nancy à Strasbourg et au fond duquel veille le fort d’arrêt de Manonviller (fig. 2).

L’enjeu du couvert

La masse végétale est d’abord un couvert qui cache le sol. Mais elle ne le masque pas toujours. La stratification (structure verticale) et le recouvrement (structure horizontale) quantifient l’intensité de l’effet de masque. Ainsi le taillis sous futaie est-il sombre en été parce que les projections au sol du recouvrement de chaque strate se superposent. La canopée est un couvercle pour la transmission visuelle - à un moindre degré sonore - de l’information qui circule sous son abri. Ces enceintes sont presque hermétiques au renseignement. Mais jusqu’à l’introduction de la poudre sans fumée vers 1886 l’information pouvait transpirer, le système était ouvert. "La conséquence de l’emploi d’une poudre sans fumée dans le fusil est donc d’augmenter dans une proportion inouïe les difficultés que l’on rencontre pour connaître la force et les dispositions d’une troupe qui attend l’adversaire et le reçoit par le feu" rapporte un forestier citant un cours de l’Ecole de guerre. Devant la conclusion prônant la nécessité de développer les éclaireurs, le forestier note que les chasseurs forestiers sont tout indiqués pour cette tâche17. Dès lors, la forêt peut fournir un terrain de combat qui conserve plus ou moins intact l’effet de surprise. Sur la frontière du Nord, "postées en arrière des forêts de Trélon, d’Anor, de Saint-Michel, de Signy, de Regnovetz etc., qui s’étendent depuis la Meuse jusqu’à Maubeuge nos troupes seront bien couvertes sur leur front et grâce aux forêts qui dissimuleront leurs mouvements, elles pourront manœuvrer à l’insu de l’ennemi" 18.

La nature des peuplements

Selon qu’ils sont feuillus ou résineux, futaie pleine ou taillis sous futaie, les peuplements forestiers suggèrent des utilisations tactiques différentes. Les combattants d’Argonne ou des Hauts de Meuse ont souvent des relations de "partenariat" avec la forêt19. Dans les bois de Verdun Arnold Zweig note la "résistance des épaisses forêts, bataillons silencieux de troupes de renfort, pareils à des guerriers antiques soudés les uns aux autres par les lianes, les infatigables buissons de ronces, les touffes de framboisiers" 20. Des analyses consignées dans les comptes-rendus d’opérations ou les rapports techniques il ressort que les lisières forestières peuvent être traitées en ados pour le combat défensif mais "exception doit pourtant être faite à ce principe quand on se trouve en présence d’un bois d’arbres résineux trop aisément inflammables ou d’un bois de haute futaie n’offrant aucun couvert bas" 21.

En 1910, L. Chancerel, forestier et officier, critique l’imprécision des cartes d’état-major qui confondent sous un même signe broussailles et futaies, résineux et feuillus. "En lisant une carte on voit qu’il y a des bois et c’est tout" 22. Il propose une légende pour différencier les types de peuplements sur les cartes topographiques car "ces signes conventionnels complémentaires pourraient constituer un progrès notable, en facilitant la lecture des cartes et en donnant au commandement des renseignements précieux" 23. Aucune suite ne sera donnée, malgré la fréquence rapide des révisions de la carte d’état-major.

Les enseignements de la guerre de 1870

Le même auteur propose cette interprétation de la défaite : "Si nous avons été surpris en 1870 cela tient presque toujours à ce que nous n’avons pas su reconnaître et occuper les grands massifs boisés qui masquaient les mouvements de l’ennemi" 23. Outre les arguments présentés supra, la raison est l’insuffisance de connaissance et de pratique forestière des chefs de corps, si nécessaire pour se déplacer à l’aise en forêt. Il ajoute : "Ce rôle [de conseiller et de guide] aurait pu être réservé aux forestiers". Mais ils n’étaient pas encore militairement organisés. Faisant l’analyse des combats de 1870 qui avaient impliqué la forêt, Chancerel retient cinq types d’utilisation des bois par les armées. Dissimuler les mouvements, comme à la bataille de Sedan où tous les massifs boisés ont caché les manœuvres allemandes, dont celle du XIe corps prussien avançant sous la lisière de la forêt des Ardennes ; créer des centres de résistance, comme l’occupation des petits bois de Saint-Privat par les VIIe et VIIIe corps ; constituer ou compléter une ligne de défense, comme à Champigny où les parcs boisés furent des points d’appui ; lancer des attaques par surprise, ainsi à Beaumont en Argonne le 30 août avec le débouché du IVe corps des bois de Dieulet, dépourvus de tout poste forestier ; protéger une retraite comme celle du Mans, fin décembre 1870, derrière la forêt de Marchenoir.

Les forêts et le système défensif de Séré de Rivières

Arcs boisés tournés en échelon vers l’Allemagne, Woëvre, Hauts de Meuse et Argonne présentent des combinaisons morphologiques et végétales différentes et tous les types d’effets barrière. Les forêts de plaine barrent les trouées ménagées entre les rideaux défensifs, accentuent les obstacles des vallées inondables et des marais et charpentent d’étroits couloirs de pénétration. La forêt de Woëvre dresse son écran touffu entre les crêtes septentrionales des Hauts de Meuse contrôlées par le môle de Verdun et la citadelle de Montmédy, les forêts de Rambervillers et de Charmes renforcent de leurs murs massifs la rive droite de la Moselle entre Toul, Epinal et les premiers contreforts du massif vosgien.

Entre les rideaux et la frontière, de grands massifs doivent ralentir la pénétration des armées allemandes. La forêt de Haye couronne l’amphithéâtre nancéen de la Côte de Moselle, celles de Parroy et de Mondon verrouillent l’accès oriental à Lunéville (cf. fig. 2). L’Argonne est en relais. "La résistance de front au nord de Verdun pourra d’ailleurs tirer parti des obstacles qu’(elle) présente à la marche de l’ennemi", écrivent en juillet 1873 Canrobert et Séré de Rivières24, qui ajoutent : "Bien que de trop nombreux défrichements aient fait perdre à cette défense naturelle une grande partie de sa valeur, elle peut encore être utilisée". Cette réflexion sur l’amoindrissement de la défense naturelle et la critique implicite du mode de contrôle du territoire avant la guerre de 1870 seront reprises infra.

Les grands massifs cités ci-dessus et les profondes forêts qui couvrent les monts Faucilles, les Vosges et le Jura sont devenus des points d’appui déterminants de la défense du territoire. Mais la seule précision des localisations, la seule connaissance des périmètres ne sont pas suffisantes. Il faut aussi envisager les structures internes des peuplements, le réseau des voies de desserte, les supports topographiques, reliefs et modelés, d’autant plus gommés par le "bruit de fond" de la masse végétale qu’ils sont de faible énergie. "Personne n’est plus apte à les [les massifs forestiers]faire connaître dans leurs plus complets détails que ceux qui, chaque jour, les parcourent dans tous les sens, qui y exercent une surveillance incessante et qui en ont pénétré toutes les profondeurs. Est-ce que la carte d’état-major la plus récente, la mieux annotée, peut vous indiquer si tel chemin est suffisamment praticable ? Il a pu l’être lorsque sont passés les officiers chargés de la dernière révision, mais il ne l’est plus parce que les nombreux et lourds charrois transportant les produits de deux ou trois coupes ont épuisé l’empierrement, coupé la chaussée, et tracé de profondes ornières" 25. Prémonitoire, cet avertissement lancé par un forestier en 1878 n’aura pas semblé, aux premiers mois de la guerre du moins, avoir été suivi d’effet. Riches d’exploitation tactique auraient été pourtant la connaissance des types de peuplements, celle des rotations de coupes, des révolutions du taillis, toutes données qui forgent la réalité paysagère du quotidien sylvestre tout en imprimant des images variables dans le temps. Non dans une durée floue ou inaccessible, mais dans une durée rythmée, codifiée et planifiée par les gestionnaires. Par l’intellect — et la carte — la réalité paysagère peut s’anticiper quand les dossiers d’aménagement sont lus comme des documents de prospective26.

Dans le même temps que la forêt entre dans l’organisation d’un futur théâtre d’opération, l’armée renforce son arsenal de surveillance des espaces forestiers et, partant, des paysages ruraux, aux côtés des acteurs plus classiques. Contrôler les espaces, c’est décider des défrichements (et des boisements) ; contrôler les peuplements, c’est influer sur la dynamique des couverts végétaux.

LA FORÊT, COMPOSANTE DU SYSTÈME DÉFENSIF

A partir de 1871 les forêts de l’est de la France voient se renforcer un plan de charge déjà contraignant, imposé par les autorités civiles et militaires. Un premier objectif, d’économie civile, monte en puissance depuis qu’en 1827 a été promulgué le code forestier qui accroît le contrôle des Eaux et Forêts sur la gestion et la production des espaces boisés. Un second impératif est géostratégique. Aux lendemains de la défaite, il faut repenser l’intégration des milieux naturels dans le champ des nouvelles contraintes d’organisation de la défense sur un territoire amputé. La forêt est à l’ordre du jour.

Dites "soumises au régime forestier" les forêts domaniales et communales doivent être gérées par un plan d’aménagement approuvé par le ministre de tutelle. Le nombre des forêts communales augmente27 tandis que la demande en terre agricole reste, jusqu’en 1850 du moins, une menace pour l’espace forestier. La pratique des aliénations de forêts domaniales sous la Monarchie de Juillet hante encore les nuits des conservateurs. Les autorisations de défricher données aux propriétaires forestiers privés sont, elles, subordonnées à la procédure dite de la demande préalable. La faim de terre, le maintien des difficiles équilibres locaux, ont conduit l’administration civile à accorder largement ces autorisations.

L’armée, sans être hostile aux transformations des paysages et de l’organisation du territoire, exige sinon d’y être associée, du moins d’avoir un droit de contrôle ou de veto sur les opérations. Les risques qui menacent l’intégrité de l’espace boisé ne s’estompent pas lors même que l’intérêt pour la fonction stratégique de la forêt se renforce après le traité de Francfort. Alors ces objectifs peu conciliables deviennent antagonistes. Les autorités de tutelle doivent s’entendre pour composer... ou composer pour s’entendre. Faut-il intégrer la forêt à une stratégie générale de défense du territoire ? Quels plans d’action promouvoir, avec quelle logique, quelles méthodes et quels moyens ?

Impliquer la forêt dans la défense du territoire oblige à intervenir sur ses espaces et ses milieux. Pour ce faire il faut apprendre sa géographie, son anatomie, voire sa physiologie. Qui et comment ? La réponse n’est pas aisée. On imagine la difficulté du problème à l’époque, quand on sait qu’aujourd’hui encore la mesure de la superficie forestière française est, à quelques milliers d’hectares, approximative.

Contrôler, aménager : outils et structures opérationnels

Les neuf départements frontaliers du Nord-Est et de l’Est comptent parmi les plus boisés de France, mais leur géographie forestière, surfaces, périmètres, types de peuplements est très lente à se préciser. Autour de 1875, les forêts soumises au régime forestier couvrent 911 000 hectares, soit un cinquième de la superficie départementale totale ; la connaissance des forêts des particuliers reste très fragmentaire, leur surface même, difficile à évaluer. Mais en 1912 la statistique a donné sa profondeur à un tableau qui acquiert vraiment ses contours. Aux 923 207 hectares de forêts soumises s’ajoutent 454 826 hectares de forêts des particuliers, pour un total boisé de 1 378 033 hectares, soit un taux de boisement général des départements frontaliers de 30 %.

La loi du 7 avril 1850 avait fortement accru les risques de démembrement du manteau forestier en autorisant l’Etat à aliéner des forêts domaniales à concurrence d’un produit des ventes de 50 millions de francs. Dans un contexte économique de dépréciation de la valeur marchande des bois, il apparut vite que ces ventes ajouteraient quelques milliers d’ha aux 40 950 hectares que l’Etat avait, entre 1848 et 1850, d’autant plus facilement vendus que ces mises sur le marché, assorties de la faculté de défricher, répondaient bien aux besoins du monde rural28. Sur la période 1820-1870, le bilan des défrichements pour la France entière s’établit ainsi : 430 190 hectares provenant de la vente de bois des particuliers et de forêts soumises (dont une grande part des 352 676 hectares de bois domaniaux aliénés) sont défrichés avec autorisation, et environ 500 000 hectares, pour les seules régions de plaine, le sont sans autorisation. Le total fait près de 1 million d’hectares sur 40 ans29.

Toutes données égales par ailleurs, la valeur marchande des bois varie en raison directe du coût de leur mobilisation. Elle dépend donc de l’accessibilité des peuplements. Or le retard pris sous le Second Empire dans l’aménagement des voies de desserte est considérable30. De plus il faut compenser la perte de revenus provoquée par la disparition de 350 530 hectares de forêts soumises au régime forestier dans les cinq départements perdus ou amputés31. La nécessaire augmentation du rendement de la sylviculture exige l’amélioration du réseau de desserte par la création de voies forestières nouvelles.

Ainsi, alors que s’affirme la fonction d’obstacle que la forêt peut remplir dans la défense du territoire, pèse sur elle tout un lot de menaces : trouées et enclaves de défrichement, grignotage des lisières, disparition de bosquets et de petits bois, multiplication de pénétrantes qui découpent et affaiblissent les massifs. Un officier du génie constatait déjà en 1867 que "l’Argonne présentée comme un obstacle infranchissable ne l’est absolument plus, car les routes et chemins bien entretenus ont doublé en nombre depuis vingt ans32.

En 1865, un état annuel des modifications de l’assise forestière destiné à la direction générale des fortifications avait été rendu obligatoire. Réalisé à l’échelon civil de l’inspection forestière, il devait comporter les dossiers d’instruction pour l’aliénation des forêts domaniales et pour les défrichements des forêts communales et des bois des particuliers dans les territoires réservés de chaque inspection. En 1879, l’administration forestière publie la première grande enquête portant sur l’état des forêts en 1876, à l’échelon du cantonnement33. Les bois particuliers ne sont pas étudiés, seule est donnée une évaluation de leur surface. Les forêts soumises au régime forestier font l’objet d’analyses plus précises34. Ce n’est qu’en 1889 qu’est publié un complément cartographique indispensable, sous la forme de 85 cartes au 1/320 000, portant, sur fond topographique de la carte d’état-major, la délimitation des forêts domaniales, communales et des particuliers.

Seule source nationale cohérente de données jusqu’à la guerre35, cette enquête révèle les limites à la connaissance de la géographie forestière. L’inspection forestière de Verdun groupe les cantonnements de Clermont en Argonne, Etain, Souilly et Verdun. La forêt privée, non étudiée, compte 11 106 hectares, soit 26,5 % des 41 821 hectares boisés. La forêt soumise est encore mal connue. Sur les 6 340 hectares de forêts domaniales, 524 hectares (8,3 %) ne sont pas arpentés ni délimités, 237 hectares pas arpentés. Sur 24 375 hectares de forêts communales, 4 344 hectares (28 %) ne sont pas délimités, mais toutes les forêts sont arpentées. Il ressort aussi que la majorité des forêts soumises sont aménagées. Quelle leçon tirer de cet exemple ? Toute forêt aménagée possède un dossier d’aménagement, avec le plan parcellaire fixant l’assiette des coupes, un calendrier du passage en coupe du taillis, un relevé, même sommaire, des peuplements. Quel usage, sur les plans opératif et tactique, les militaires ont-ils fait de ce gisement de connaissances ?

Dans tous les domaines, la seconde moitié du XIXe siècle réduit la durée et contracte l’espace. "A travers les nombreuses études et reconnaissances des officiers du génie faites, au milieu du siècle, au profit du Comité des fortifications, on prend conscience de l’évolution du paysage français" 36. La transformation du territoire pose la question ardue de son contrôle. Mais le relevé, l’analyse, le suivi des mutations paysagères, leur transcription sur les cartes qui irriguent les états-majors, ne peuvent alors se faire que par l’enquête de terrain et des complètements qui restent lents, difficiles voire aléatoires dans les régions boisées. Pour des cadres militaires peu formés à maîtriser les caractères particuliers d’un monde largement méconnu, il faut collecter, analyser et interpréter le plus grand nombre d’avis compétents. Quels canaux sont en action ? Quelles chances ont les dossiers d’aboutir ? Les acteurs principaux sont, pour le génie, le chef de place : il pratique le terrain, connaît ses contraintes et, dans l’est de la France, œuvre souvent en forêt ; chez les forestiers, les gardes, brigadiers, inspecteurs établissent des relations de plus en plus étroites avec l’armée37. Il existe pour cela un espace de réflexion et d’action aux échelons local et national, privilégié parce que lieu de confrontation, la Commission mixte des Travaux publics. Un corpus de données irrigue ainsi les bureaux de certains états-majors ; mais il reste disparate, fragmenté, atomisé entre services, et sera encore, à la veille de la guerre, bien peu recoupé, trié, vérifié, pensé.

Contrôler, aménager : structures et actions

La base territoriale des interventions du département de la Guerre est la zone frontière. Par ce "mode d’organisation de l’espace pour le temps de guerre" 38, le législateur donne à l’Etat les moyens réglementaires pour contrôler d’abord l’occupation des terres, pour faire prévaloir ensuite les intérêts supérieurs de la nation qui relèvent de la défense du territoire et de l’organisation des frontières, en temps de paix comme en état de guerre. Jusqu’en 1870, le tracé de cette zone dans le quart nord-est de la France fluctua en retrait d’une frontière fixe. Après le traité de Francfort, sur une carte territoriale où les relations entre données naturelles et limites d’Etat sont inédites, la zone frontière doit être réorganisée. Par le décret du 3 mars 1874 l’armée affermit son contrôle sur une zone Nord-Est fort étendue, puisque sa limite interne passe à l’ouest de la capitale. Pour être viable, la défense de ce grand Est doit impérativement utiliser la totalité des ressources du milieu physique. Ainsi, aux côtés des routes et des voies ferrées, des fleuves, rivières et canaux, la forêt est-elle amenée à jouer un rôle majeur dans la fixation des nouvelles limites de la zone frontière et devient-elle du même coup une composante éminente du système défensif à mettre en place. Ce nouveau rôle est souligné dans les plans successifs élaborés par l’état-major ; "couper les routes d’invasion, couvrir les places fortes, économiser des hommes" est un nouveau leitmotiv.

Sur la zone frontière, tous les grands travaux entraînant des changements d’affectation ou des modifications d’usage des sols, la construction des ponts, des gares, des voies de communication, mais aussi les défrichements, relevaient de la législation des Travaux mixtes. Les dossiers, instruits à l’échelon local, étaient soumis à délibération de la Commission mixte des Travaux publics39. Elle statuait sur l’adhésion ou le refus d’adhésion aux projets ou aux demandes déposés40 (doc. 1).

Pour faire de la forêt une composante active de la défense, l’armée joue de deux procédures. L’adhésion aux demandes de défrichement contrôle la géométrie forestière, périmètres et surfaces ; la distraction des bois au bénéfice du département de la Guerre donne à l’armée les moyens d’agir à la fois sur l’espace et les milieux. L’adhésion soumet la dynamique civile, la distraction permet une dynamique militaire.

La loi du 7 avril 1851 qui réglementait les attributions de la Commission mixte en matière forestière par la création, dans la zone frontière, de territoires réservés concernant les défrichements et les chemins forestiers, avait été la réponse à une double menace, l’importance numérique des demandes de défrichement émanant des particuliers, et la crainte très vive ressentie par le département de la Guerre des conséquences de la loi du 7 avril 1850, dont nous avons souligné les risques ci-dessus. Il n’était pas question de laisser la forêt sans contrôle. Aussi le décret du 16 août 1853 répondit-il à l’attente du Comité des fortifications en stipulant que "dans la limite de la zone frontière et dans le rayon des enceintes fortifiées la compétence de la Commission mixte des Travaux publics porte sur les défrichements des forêts et des bois". Par cette attribution de surveillance sur les défrichements, la Commission a été pendant plus d’un demi-siècle un facteur important de la dynamique forestière. Les premiers dossiers dits d"’adhésion" (mais qui peuvent porter refus) datent de cette année-là.

Pour les affaires forestières, cette Commission mixte comprend, aux côtés du représentant du département de la Guerre et entre autres membres, celui de la Direction des forêts. L’instruction des dossiers au premier degré, locale, exige les avis de l’inspecteur des forêts et du chef du génie de la place. En cas de divergence de vue, la voie du Génie est prépondérante ; dans les délibérations du deuxième degré, à Paris, celle de la direction des Fortifications aussi. Un seul non, le sien, suffit à repousser le projet. De plus, un protocole stipule que, pour accélérer le fonctionnement d’une instance fort sollicitée, "toutes les fois que l’administration des Forêts reconnaît qu’il convient, sous le rapport des intérêts civils, de repousser les demandes en autorisation de défrichement de bois, elle n’a pas besoin pour le faire connaître, d’attendre l’opinion du département de la Guerre, et qu’elle peut prononcer le rejet immédiatement conformément au principe établi à ce sujet pour toutes les affaires mixtes" 41. Quels sont ces intérêts civils évoqués, dans l’étude desquels nous n’entrerons pas ici ? Préservation des ressources en bois ("Les coupes annuelles seront réduites par les défrichements et la position de la classe pauvre sera aggravée") 42, conservation des milieux fragiles, pentes fortes, sols maigres, zones humides.

Deux exemples argonnais illustrent ces propos. Excroissance du massif boisé de l’Argonne sur la rive droite de l’Aire au nord de Varennes en Argonne, la forêt domaniale de Chéhéry, 600 hectares, fut aliénée en 1856. Pour assurer la vente, l’Etat l’assortit de la faculté de défricher. Non informée de la transaction l’armée ne put intervenir et la Commission mixte ne fut pas consultée. La conséquence du défrichement est ainsi présentée par le chef du génie de Sedan : "le secteur d’Exermont a complètement perdu ses propriétés défensives par suite du défrichement" 43. En cette période de faim de terre agricole, l’effet de contagion fut immédiat. Sur cette commune d’Exermont, des autorisations de défrichement portant sur une dizaine d’hectares furent accordées à des particuliers entre 1856 et 1862. Une implication tactique est présentée dans au moins un dossier où le chef du génie précise qu’en cas de guerre, "en avant de l’Argonne, l’armée française évacuerait le secteur pour se maintenir sur la rive gauche de l’Aire". Plus au nord, dans la forêt domaniale de St Denis près de Vouziers, se répète un scénario comparable44. Mais là, une demande complémentaire d’autorisation de défricher 400 hectares de bois particuliers est formellement rejetée par la Commission mixte, après avis convergents de l’inspecteur des forêts et du chef du génie qui, soulignant l’absence de relief dressant obstacle, argumente ainsi : "Ce serait autoriser une énorme trouée, rendant aisée la traversée de l’Aisne à Vouziers par une troupe ennemie".

Au total, pour le secteur de la zone frontière dépendant de la direction du génie de Mézières les demandes de défrichement présentées entre 1850 et 1856 devant la Commission mixte ont porté sur 960 hectares de forêts aliénées. L’adhésion fut donnée pour 250 hectares, refusée pour 710 hectares45.

La loi du 15 juin 1859 et le décret du 31 juillet 1861 allégèrent les servitudes grevant les bois des particuliers en contractant les territoires réservés. Ce compromis entre les impératifs de la défense nationale et les souhaits des agriculteurs d’étendre les terres labourables ou les herbages était réaliste. Mais il ne faut pas aller trop loin. Le décret "a déjà fait aux convenances de l’agriculture toutes les concessions compatibles avec la défense, il importe de n’accorder qu’avec la plus grande discrétion l’autorisation de défricher les parties de bois non exonérées" argumente souvent le Génie46. En 1866, le commandant du génie à Verdun note "Le défrichement en Argonne est d’autant moins admissible que pendant un certain temps [nous sommes en 1865] la fortification des places aura une réelle infériorité devant l’attaque. Cette infériorité durera jusqu’à ce que les travaux relatifs à la défense contre la nouvelle artillerie aient pu être effectués et jusqu’à ce que les places aient pu être armées de canons rayés : pendant ce temps qui pourra être fort long, la défense des forêts doit tenir une place d’autant plus importante dans la défense du territoire" 47.

A partir de 1871 l’autorité militaire reconsidère la doctrine de conservation et explore celle d’intégration stratégique. Deux décrets impliquent les forêts dans les plans du programme de Séré de Rivières. Celui du 3 mars 1874 déplace les territoires réservés et fixe une zone de servitude des places fortes, dite myriamétrique48. L’important décret du 8 septembre 1878 fixe la compétence de la Commission mixte pour les atteintes aux forêts. La zone frontière est découpée en territoires sur qui pèsent des contraintes différentes. Sur toute son étendue sont contrôlés les défrichements des forêts soumises au régime forestier, celles de l’Etat, des communes et des établissements publics. Sur une bande frontalière large de 30 à 200 km le contrôle est renforcé. Ce territoire réservé comprend deux catégories. Sur la première sont contrôlés les travaux des chemins vicinaux, ruraux et forestiers des forêts soumises ; sur la seconde, le défrichement des bois des particuliers. Les massifs forestiers de l’Arc meusien appartiennent à cette seule dernière catégorie, ou aux deux49. Ce type de réglementation, constant depuis le début du siècle, montre la permanence de la fonction stratégique de ces môles de hautes terres boisées.

Pour illustrer l’évolution de la pensée stratégique vis-à-vis des forêts et le rôle instrumental que tint la Commission mixte entre les mains du département de la Guerre, déplaçons nous en Woëvre, le type même des plaines frontalières lorraines étendues en avant des talus du premier arc de cuestas, dans le triangle délimité par les routes de Verdun à Montmédy et de Verdun à Metz50. Entre 1854 et 1856 plusieurs adhésions données par la Commission mixte ont permis des défrichements au nord de la route de Metz. L’accord du génie est motivé par trois arguments, bois isolés, pays peu accidenté sans importance militaire, nombreux massifs forestiers de grande étendue. Effet de contagion, en mars 1856 le ministère des Finances dépose une demande pour aliéner avec faculté de défrichement 600 hectares environ de bois domaniaux entre Damvillers et Spincourt. Là, le Génie refuse51.

Le décret de juillet 1861 contractant les territoires réservés exonère les terrains au sud de la route impériale de Verdun à Metz. Conscient du risque de destruction des obstacles sur lesquels la défense pouvait compter, le comité des Fortifications renforce en retour le contrôle sur les massifs au nord. Ainsi, en 1865, le Génie refuse-t-il le défrichement de 3 hectares sur la commune de Moranville. L’accorder aurait été faire un précédent qui aurait menacé tous les bois entre Fresnes (en Woëvre aujourd’hui) et Etain. L’argument ancien est retourné, il faut garder tous les obstacles possibles en plaine pour ralentir l’avance ennemie, laissant le temps "d’organiser une défense sérieuse sur les plateaux supérieurs qui couronnent les villages d’Haudiomont, Châtillon, Moulainville, Eix et Damloup" 52, tandis que conserver des bois en lisière des voies de communication - pénétration permet d’y établir des abattis défensifs. Après 1875, les stratèges considèrent le vaste croissant de la plaine de Woëvre écorné par la nouvelle frontière comme un glacis devant l’Empire allemand. Il convient d’en dégager les vues, alors fermées, compartimentées par des massifs ou des blocs forestiers de toutes tailles. On peut encore jouer sur les demandes de défrichement mais elles sont devenues fort peu nombreuses. L’une, en 1878, pour un bois particulier de quelques hectares sur la même commune de Moranville vaut par l’argumentation du directeur du génie de Toul qui, pour justifier son adhésion à la demande de défrichement, écrit : "Ce bois est situé en Woëvre, à l’extrême portée du canon du fort de Tavannes. Il ne peut être qu’avantageux pour la défense de Verdun de voir diminuer les nombreux couverts qui existent dans cette contrée" 53. La Woëvre, maintenant ouverte à l’invasion, doit perdre son chevelu sylvestre.

Le second instrument d’intervention de l’autorité militaire est la distraction des bois. Cette procédure affecte au département de la Guerre soit des territoires qui appartenaient déjà au domaine privé de l’Etat mais étaient dévolus à d’autres ministères (ceux des Finances puis de l’Agriculture après 1877, pour les forêts domaniales) soit des terres boisées achetées à des collectivités locales ou à des particuliers. Les lois de mars 1831 portant sur "l’expropriation en cas d’urgence des propriétés privées nécessaires pour les travaux de fortification" et de mai 1841 sur "l’expropriation pour cause d’utilité publique" rendaient aisées ces distractions.

Les procédures d’achat n’étaient pas claires ni bien rodées. Travaillant sur l’histoire de l’aménagement du camp retranché d’Epinal, J. Grasser note que la facilité des transactions entre l’Etat et les propriétaires particuliers, avec recours éventuel aux tribunaux, dépend du courant dominant dans l’opinion publique54. Il reste que la lenteur des procédures et les prix des terrains expropriés jugés trop bas sont les griefs principaux reprochés par les propriétaires particuliers frappés d’expropriation.

L’usage de l’adhésion et de la distraction ne fut pas synchrone. Les deux démarches ne répondaient pas aux mêmes préoccupations, inquiétudes et stratégies. La distraction fut surtout pratiquée pour la construction du système de défense, après 1875. A titre d’exemple, l’inspecteur des forêts à Verdun note en 1888 que les défrichements en Meuse avaient diminué rapidement et fortement à partir de 1850 et étaient quasiment arrêtés en 188055. Il souligne en contrepoint que, dans la période 1870-1885, la distraction avait fait disparaître 819 hectares de forêts soumises, et ajoute cette précision intéressante : "principalement aux environs de la ville de Verdun par suite de la construction des forts destinés à fermer la frontière sur la ligne de la Meuse" (fig. 3).

La fréquence des instructions et le rythme des adhésions démontrent que la guerre franco-prussienne fut un événement charnière dans le débat géostratégique sur les défrichements56. Durant la période 1853-1870, 40 dossiers furent instruits en moyenne par an (tab. 1). Les arguments avancés à l’appui de ces demandes de défrichement se faisaient l’écho de la faim de terre cultivable, caractère de cette période où la France connut le maximum de sa population rurale et où la surcharge démographique et la misère dans les campagnes n’avaient alimenté qu’un lent courant d’exode. Entre 1871 et 1914, les demandes de défrichement diminuent puis tarissent sous l’effet de la grande vague d’exode vers les villes. Les dossiers de la commission mixte concernant les défrichements sont, eux, beaucoup moins nombreux.

Le pouvoir de décision sur les déboisements, la capacité de modifier les périmètres des forêts estimées stratégiques et, par voie de conséquence, les aménagements de celles-ci, affirment le rôle décisif de l’armée dans le contrôle des surfaces et la dynamique des paysages. La géographie des forêts au seuil de la première guerre mondiale, dans les régions du nord-est comme sur la totalité du territoire français inclus dans la zone frontière, en est redevable.

En 1914, la région frontière du Nord-Est est un système militarisé dont les forêts sont devenues un facteur important d’organisation et de fonctionnement. Sur les Hauts de Meuse, de Moselle, dans les Vosges, l’armée a aménagé de nombreux massifs ; ailleurs, comme en Argonne, elle contrôle les acteurs de la dynamique forestière. Scène et décors du théâtre de la guerre sont en quelque sorte dressés. En 1873 simple composante de l’environnement, la forêt est au début de la Grande Guerre une actrice prête à s’engager57.

 

Nombre de dossiers

Surface concernée (ha)

1853-1870

Accepté

Refusé

Total

568 (80 %)

143 (20 %)

711

4 850 (46 %)

5 580 (54 %)

10 430

1871-1914

Accepté

Refusé

Total

11 (31 %)

24 (69 %)

35

100 (12 %)

690 (88 %)

790

TOTAL

746

11 220

Tableau 1. Les demandes de défrichement pour les départements des Ardennes, de la Marne et de la Meuse (1853-1914) d’après les archives du Génie.

DES PAYSAGES NÉS D’UNE GESTION PARTAGÉE

Les forêts du système de défense abritent des paysages spécifiques nés de l’ intrication de peuplements végétaux modelés par la gestion civile et de formations dont les biomasses et les biovolumes sont traités pour des objectifs militaires. Les déboisements sont calibrés, orientés car le réseau obéit à des impératifs de gestion tactique du terrain. Dans les trouées, les sapeurs du génie établissent des abattis ou entretiennent des formations dérivées basses, pelouses ou fruticées (telles les landes). L’obstacle boisé peut y être maintenu sous forme de lignes-rideaux plantées ou réservées des anciens peuplements. Le secteur du fort de Souville dans le périmètre du camp retranché de Verdun offre un bel exemple de tels aménagements de la forêt (fig. 4).

Les principales interventions sont l’abattis et le déboisé. L’abattis est une coupe pratiquée entre 1 m et 1,50 m de hauteur, sur laquelle le possible maintien des entrelacs de branches et de troncs coupés accentue l’effet d’obstacle. L’ouverture du couvert provoque un brutal éclairement qui favorise l’envahissement par des espèces végétales héliophiles ; si l’abattis est entretenu par une taille régulière, tous les trois ans par exemple, on assiste à une progressive modification floristique, avec l’augmentation des essences à forte dispersion tels le bouleau ou le tremble, de faibles valeurs sylvicoles.

Le déboisé dégage les champs de vue et de tir devant les forts par une coupe dite à blanc, où seules les souches demeurent en place. Le déboisé n’est donc pas un défrichement. Comme l’absence d’entretien laisserait très vite les coupes se regarnir des rejets puissants des souches vivaces, le maintien de l’état opérationnel exige des dégagements permanents. Les éditions successives de la carte d’état-major, les cartes accompagnant les dossiers de cantonnement des Eaux et Forêts, montrent la naissance des paysages militarisés en forêt. Leur répartition spatiale se fait en raison inverse de leur distance aux points fortifiés du système Séré de Rivières. Ils traduisent autant les choix stratégiques de la défense du territoire que les impératifs tactiques de l’organisation du champ de bataille.

Un concept efficace pour l’étude de ces transformations est celui "du sylvosystème, c’est-à-dire de l’écosystème forestier modifié par la gestion de l’homme" 58. Exercée depuis plus de deux siècles en Lorraine par le pouvoir civil, la gestion sylvicole a entretenu des futaies, des taillis et des taillis sous futaie à feuillus dominants ou exclusifs, autant de "sylvosystèmes sylvicoles" dont la finalité est, dans des conditions technico-économiques données, la valorisation optimale de la ressource ligneuse. L’irruption des fonctions militaires dans ces systèmes provoque la restructuration des périmètres et des couverts. Elle donne naissance à des "sylvosystèmes militarisés" qui présentent les faciès caractéristiques d’abattis et de déboisés. Véritable empreinte de la "marche à la guerre", ils s’étendent aux dépens des paysages de la gestion civile.

La juxtaposition ou, pire, l’intrication, de ces sylvosystèmes rendent plus difficile la coexistence de la gestion sylvicole d’un capital ligneux et de la gestion militaire du milieu où fructifie ce capital. Confrontés aux tensions dont la forêt est l’enjeu, certains forestiers finissent par poser avec acuité la question : comment gérer l’ingérable ? "Tout en s’inclinant devant les nécessités de la défense nationale, des forestiers ne peuvent pas ne pas regretter la disparition d’aussi beaux massifs qu’ils entouraient de tous leurs soins et qui vont, dans peu de temps, agrandir encore l’étendue morne et improductive des déboisés militaires" répond l’inspecteur des Eaux et Forêts de Verdun à la Commission mixte lorsqu’il apprend en 1913 les décisions du Génie d’étendre les déboisés sur plusieurs centaines d’hectares59.

L’exemple de l’une des forêts évoquées dans la citation précédente aidera à comprendre la genèse - et les tentatives de résolution - des conflits entre les positions contradictoires des acteurs civils et militaires. Etendue sur 1 960 hectares au cœur des rideaux défensifs, la forêt domaniale de Sommedieue vit l’intense militarisation des Hauts de Meuse au sud-est de Verdun. Compact en 1858, le massif domanial est, en 1914, couturé de saignées, scindé en six blocs dessinant deux ensembles de part et d’autre de la trouée de la route d’Allemagne (fig. 5 ). Dans les intervalles s’étendent pelouses et fruticées sur les glacis et les abords des grands forts sud-orientaux du camp fortifié, le Rozelier sur le plateau, Haudainville au sud dominant la Meuse, Moulainville au nord portant ses vues et ses feux sur la plaine de Woëvre. Reliant ces forts entre eux et à Verdun court le dense filet du réseau des voies de 0,60 m ; en couverture des forts se dispersent dans les trouées les ouvrages d’artillerie et de multiples batteries, redoutes et retranchements.

Le premier décret d’aménagement en 1851 fixe la contenance de la forêt à 2 476 hectares et la divise en dix séries de trente parcelles. En 1858, l’ouverture d’un champ de tir au cœur du massif enclenche un processus révélateur des tensions géostratégiques de la fin du Second Empire. Ce transfert d’affectation d’une propriété de l’Etat est assorti de nouvelles règles de gestion. A compter de 1871 l’aménagement forestier est sans cesse troublé puis finalement compromis par l’affectation à l’armée de surfaces considérables (fig. 6). La forêt domaniale perd au total plus de 600 hectares, passant de 2 476 à 1 960 hectares entre 1851 et 1914. Mais ce sont en fait 892 hectares, soit 36 % de la superficie aménagée, qui sont devenus des sylvosystèmes militarisés. Ces transferts, constants mais de taille et de localisation assez imprévisibles pour les civils, désorganisent la gestion de la forêt tout entière et conduisent brigadiers et inspecteur à modifier, par ajustements successifs, les caractères et le calendrier de l’aménagement.

C’est une véritable course poursuite que les forestiers livrent aux militaires pour maintenir un semblant de gestion de la forêt. Deux temps se heurtent qui obéissent à des impératifs trop différents ; la coexistence devient impossible. Un sommet est atteint le 5 janvier 1913 lorsqu’une coupe à blanc de 380 hectares est décidée pour élargir les vues du fort du Rozelier. Comme la menace de guerre se précise, l’armée exige que les coupes soient exploitées avant 1914. Les forestiers émettent alors de fortes réserves sur la nécessité de ces déboisements, ainsi que l’évoquent les réflexions désabusées de l’inspecteur de Verdun rapportées supra. L’avilissement conjoncturel du prix du bois rend de plus très risquée la mise sur le marche de grandes quantités de produits ligneux60. On comprend les distorsions qu’introduisent ces ventes non programmées dans les plans d’exploitation établis par les Eaux et Forêts et les réactions en chaîne qu’elles provoquent. C’est toute la gestion de l’inspection de Verdun (elle n’est pas un cas unique dans le nord-est français) qui est déséquilibrée. Comme les aménagements militaires sont prioritaires, ce sont les coupes civiles de bois sur pied qui doivent être réduites, avec la conséquence de désorganiser un peu plus le plan d’aménagement. Au total, les coupes des exercices 1879 à 1883 sont supprimées pour toute la forêt. L’aménagement ne peut plus être appliqué.

CONCLUSION

A partir de 1870, le département de la Guerre affûta les deux outils efficaces, la zone frontière et la Commission mixte des Travaux publics, qui lui avaient permis de saisir les tensions, orienter les convoitises et arbitrer les conflits dont les forêts du Nord-Est étaient l’objet. Il les mit au service d’une pensée stratégique qui fonctionna en boucles d’interaction avec les processus de la transformation du territoire. Lorsque la défaite appela au renouvellement de la réflexion sur la défense des frontières, la demande en terre agricole et la pression concomitante sur les forêts déjà diminuaient. Des surfaces forestières le contrôle s’oriente alors vers les milieux sylvatiques. Sur le modèle du plan d’aménagement sylvicole s’élaborent des plans d’aménagement militaire. Passée au bras armé du politique, la forêt de la zone frontière continue à produire, des biens économiques mais aussi de la défense ; plus seulement des m3 de grumes ou de bois de feu, mais des obstacles et des digues, des points d’appui, des abris, des cheminements. Naissent des paysages stratégiques, marqués par l’association dynamique de sylvosystèmes sylvicoles et militarisés.

La guerre déclarée, dès le mois de décembre 1914 une commission des forêts fonctionne au 4e bureau de l’état-major de l’armée avec comme attribution principale de "préparer par tous voies et moyens la constitution des approvisionnements des bois de toutes espèces pour les besoins de l’armée". Le constat de sa nécessité, sa rapide efficacité, sa montée en puissance grâce à une progressive intégration des structures militaires et civiles concernées61, le renforcement de ses pouvoirs et attributions, auront été, pro parte, le fruit d’un demi-siècle de rapprochement et de concertation entre les hommes de la Guerre et ceux de la forêt.

 

Fig. 1 - Les inversions du champ de tension militaire :
la région messine, 1870-1871

 

Fig. 2 - Le complexe défensif Lunéville-Manonviller :
situation en 1914

 

Fig. 3 - Les déboisés militaires de la place de Verdun
en 1914 (secteur Sud-Est)

Fig. 4 - Les déboisés militaires du secteur Fleury-
Forts de Souville et de Tavannes - 1915

(D’après la carte du groupe des canevas de tir, 1/20 000,
feuille Etain)

Fig. 5a - La forêt domaniale de Sommedieue en 1851
2 476 ha

Fig. 5b - La forêt domaniale de Sommedieue en 1914
1 960 ha

Fig. 6 - Rythmes et surfaces des déboisés pour la constitution
du domaine militaire bâti 1874-1914, région fortifiée de Verdun

 

________

Notes:

 

1 Archives du Génie (Ar. G.), art. 6, section Meuse, Travaux mixtes. Pour une vue générale sur la question, Delmas (gén. J.), Histoire militaire de la France (HMF), Puf, 1992, tome 2, chap. XX, L’organisation défensive du territoire, pp. 471-481. Pour une réflexion biogéographique sur les forêts lorraines et la Grande Guerre voir J.P. Amat, "Guerre et milieux naturels : les forêts meurtries de l’est de la France, 70 ans après Verdun", Espace géographique, n° 3, 1987, pp. 217-233.

2 J. Brunhes et C. Vallaux, La géographie de l’histoire : géographie de la paix et de la guerre sur terre et sur mer, 1921, cité par M. Foucher, Fronts et frontières, Fayard, 1ère éd. 1988, p. 61.

3 Gouvion Saint-Cyr, Rapport au roi, 13 mai 1818, cité par J. Delmas, Histoire militaire de la France, tome 2, p. 471.

4 E. Tenot, Les nouvelles défenses de la France. La frontière 1870, Baillière, 1882.

5 J. Brunhes et C. Vallaux, op. cit., p. 351. Témoignages sur la nouvelle frontière par Laussedat (col.), La délimitation de la frontière franco-allemande, souvenirs et impressions, Delagrave, 1878 ; exemple des forêts de Moyeuvre et du Donon dans J.P. Husson, La forêt lorraine ; étude de géographie humaine, Th. d’Etat, université de Metz, 2 tomes, 1987. Une mise au point sur la géographie militaire et sur l’"obsession de la frontière" dans Ch. Prioul, "Les cours de géographie à Saint-Cyr entre 1883 et 1894", Revue historique des armées (RHA), 1991, n° 183, pp. 58-68.

6 Après remodelage de la vieille enceinte, construction d’une première ceinture de forts détachés sur le périmètre amorcé par les Français puis début d’une deuxième ceinture extérieure, les Festen.

7 Commentaire dans J.Ch. Jauffret, "La défense des frontières françaises et l’organisation des forces de couverture, 1874-1895", Revue historique, avril-juin 1988, n° 566, pp. 359-379.

8 Décisif car il pose les principes de la nouvelle défense, ce rapport de synthèse au gouvernement est présenté dans Guy Pedroncini, La défense sous la IIIe République, SHAT/IHCC, tome 1, vol. 1, dossier n° 47, pp. 629-657. Le "système Séré de Rivières" est analysé dans de nombreux travaux, dont J. Doise, "Les rideaux défensifs dans l’œuvre de Séré de Rivières", Actes du colloque de l’Ecole supérieure de guerre, Atel. d’imp. de l’Armée, 1978 ; J. Ch. Jauffret art. cit. ; J. Grasser, "Un exemple de fortifications dites "Séré de Rivières", camp retranché d’Epinal entre 1871 et 1914", RHA, 1973, n° spécial ; col. P. Rocolle, 2000 ans de fortifications françaises, Lavauzelle, 1989, tome 2, chap. X, pp. 471-516 ; et Ph. Truttmann, "La fortification en VIe région militaire", RHA, ibid.

9 H. de Jomini, "Art de la guerre", extrait de G. Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, R. Laffont, 1990, coll. Bouquins, p. 903.

10 Large réflexion dans G. Bertrand, "Pour une histoire écologique de la France rurale", chapitre d’ouverture à l’histoire de la France rurale, Seuil, 1975, tome 1, pp. 34-113 ; sur le thème, J.P. Amat, "Exemples lorrains pour une réflexion biogéographique sur les relations de la forêt et de la guerre", Ve coll. Association française de Géographie physique, Cnrs, 1988, pp. 49-59.

11 Une plongée possible dans la diversité des lectures de la forêt, historique, écologique, économique, psychologique, avec J. Gadant (sous la dir. de), l’Atlas des Forêts de France, J.P. de Monza éd., 1991.

12 Milieux utilisés pendant la Grande Guerre comme ados dans le système des tranchées. Fin 1914, sur les 180 km de front entre les vallées de l’Aisne et de la Moselle, la première ligne allemande coupe à travers bois sur 60 km, s’y adosse sur 20 km ; côté français respectivement 11 km et 45 km. La forêt est un facteur d’organisation des fronts.

13 Archives du Service historique de l’armée de terre (Ar. SHAT), 22 N 99, 3e corps d’armée.

14 Description du champ de bataille de Malplaquet dans A. Corvisier, "Le moral des combattants, panique et enthousiasme : Malplaquet, 11 septembre 1709", Les hommes, la guerre, la mort, Economica, 1985, pp. 289-314. Un croquis de la bataille de HMF, op. cit., tome 1, p. 534.

15 G. Hanotaux, Circuits des champs de bataille de France, l’Edit. Franç. Illust., 1920, pp. 269 et 273.

16 Une pénétrante exploration de la forêt de Mormal dans J.J. Dubois, Espaces et milieux forestiers dans le nord de la France, étude de biogéographie historique. Th. de doct. d’Etat, Université Paris I, 1989, tome 1, pp. 388-411. Réflexions sur la forêt frontière dans le chapitre VII, tome 1, pp. 540-552.

17 Col. Langlois, "Cours de tactique de l’artillerie, Ecole de guerre", cité dans l’"Organisation militaire des chasseurs forestiers", Revue des eaux et forêts (REF), 1894, tome 33, p. 433. Cet article expose aussi l’organisation militaire des chasseurs forestiers.

18 Ar. G., art. 12, sect. 1, travaux mixtes, zone frontière.

19 Parmi ceux-ci, L. Barthas, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, La Découverte, 1987 ; Ch. Delvert, Carnets d’un fantassin, Mémorial de Verdun, 1981 ; M. Genevoix, Ceux de 14, Folio ; E. Junger, Orages d’acier, id. et Le boqueteau 125, Payot, 1932 ; B. Simonet, Franchise militaire, Gallimard, 1986.

20 Arnold Zweig, Education héroïque devant Verdun, Plon, Cercle du Bibliophile, p. 84.

21 Note du commandant du génie de la 3e armée, Ar. SHAT, carton 22 N 99.

22 L. Chancerel, Le combat sous bois et les compagnies forestières, Ch. Lavauzelle, 1910. L’auteur est un homme d’"interface", chef de bataillon dans l’infanterie territoriale, docteur en droit et en médecine, docteur ès sciences, inspecteur des eaux et forêts. Voir aussi, R. Villate, Les conditions géographiques de la guerre (Etude de géographie militaire sur le front français 1914-1918), Payot, 1925, chap. V, Les bois et les forêts.

23 L. Chancerel, ibid, p. 56. Un compte-rendu commenté de l’ouvrage dans la REF, 1910, tome 49.

24 Guy Pedroncini, op. cit., doc. 46, "Réorganisation des frontières entre la mer du Nord et la Méditerranée", Rapport de la sous-commission de défense, juillet 1873.

25 Granddidier, "Les chasseurs forestiers", REF, tome 17, 1878, p. 252.

26 Un modèle : le plan d’aménagement de la forêt domaniale de Natrou, comment le lire et l’interpréter, dans J. Gadant, op. cit., pp. 132-133.

27 Le cantonnement des droits d’usage donne en pleine propriété à la commune une partie de la forêt sur laquelle s’exerçaient ses droits d’usage, en contrepartie de l’abandon de ces mêmes droits sur l’autre partie. Si au début du Second Empire 317 forêts domaniales couvrant 320 000 ha étaient encore grevées, en 1870 elles sont libérées de cette servitude, moyennant l’abandon aux communes de 57 000 ha.

28 La loi de Finances du 23 septembre 1814 prescrit la vente de 300 000 ha de forêt domaniale. Celle du 25 mars 1817 autorise la vente de 150 000 nouveaux hectares. Les aliénations sont suspendues en 1824 en raison de la dépréciation du bois qu’elles avaient provoquée ; on ne trouvait plus d’acheteur. 168 827 ha seulement sont vendus entre 1814 et 1824. Les eaux et forêts du 12e au 20e siècle, Cnrs, 1987, p. 412.

29 REF, tome 11, 1872, p. 225.

30 Ibid, Compte-rendu du projet de loi sur la construction des chemins forestiers, p. 305.

31 G. Huffel, "Les forêts d’Alsace-Lorraine annexée", REF, tome 42, 1903, pp. 113-121, estime cette perte à 300 millions de francs au moins pour les 135 500 ha de forêt domaniale. Lors de l’exposition universelle de Vienne en 1873, un tableau de l’état forestier de l’Empire allemand donne 451 337 ha pour l’Alsace-Lorraine annexée, sur un total de 14,15 millions d’ha. En 1914, les forêts du Reichsland Elsass-Lothringen couvrent 444 105 ha, dont 154 781 ha domaniaux, 201 834 ha communaux et 87 490 ha de bois des particuliers ; elles sont gérées par trois conservations, Colmar, Strasbourg et Metz (statut des forêts d’Alsace-Lorraine, REF, tome 53, 1914-1915, p. 512).

32 Cité par J. Delmas, HMF, tome 2, p. 478.

33 Un cantonnement se compose de la réunion de 3, 4 ou 5 brigades communales, domaniales ou mixtes, selon leurs surfaces. A la date de l’enquête la France compte 453 cantonnements.

34 Situation et sol, peuplements, limites, origine, traitement et aménagement, production, dégâts et délits en 1876, droits d’usage, personnel de surveillance. L’analyse des peuplements fournit des informations sur les surfaces occupées par les feuillus, les résineux et les essences principales.

35 La Statistique et atlas des forêts de France, Imprimerie nationale, 1912, 2 tomes, dite "Enquête Daubrée", vient trop tard pour être exploitée ; elle n’est vraiment diffusée et connue qu’après la guerre.

36 J. Delmas, HMF, tome 2, p. 476.

37 Granddidier, art. cit., p. 245.

38 Une définition de la frontière sous l’Ancien Régime citée par M. Foucher, op. cit., p. 53.

39 Présentation de la Commission mixte des Travaux publics dans A. Corvisier, Dictionnaire d’art et d’histoire militaire, PUF, 1988, à l’article "Servitudes militaires", p. 782. Son rôle géographique est présenté par F. Reitel, "Le rôle de l’armée dans la conservation des forêts en France", Bulletin de l’association de géographes français, 1984, n° 502, pp. 143-154.

40 Dossiers aux archives des administrations parties prenantes aux travaux de la Commission mixte. Aux archives du génie, pour les défrichements art. 12 surtout, section 1 : zone des servitudes (1853-1885), travaux mixtes de la zone frontière (1813-1885) et défense générale (1814-1885) ; art. 6, travaux mixtes, dossiers départementaux.

41 Ar. G., art. 6, section Meuse, Verdun-Montmédy, dossier 148.

42 Ar. G., art. 6, id. dossier 5757.

43 Ar. G., art. 6, section Ardennes, place de Mézières.

44 J.P. Amat, "L’affirmation du rôle stratégique de la forêt, 1871-1914, exemples dans les forêts lorraines", Revue historique des armées, 1993.

45 Ar. G., art. 6, carton Ardennes-Mézières, Travaux mixtes, adhésions-défrichements.

46 Ar. G., id. 41, refus d’adhésion n° 7. Argument avancé pour refuser une demande portant sur 37 ha compris dans les territoires réservés de la commune de Bréhéville (sur la Côte de Meuse au nord-ouest de Verdun) : "le défrichement annulerait la valeur défensive des bois voisins qui se trouveraient ainsi détachés par une large trouée de la forêt de Woëvre dont ils continuent le massif". Quand les agriculteurs connaissent les contraintes qui pèsent sur les territoires réservés, ils avancent souvent comme argument à leur demande de défrichement des autorisations antérieures pour des parcelles voisines de leurs biens. De nombreux dossiers pour lesquels les refus sont nets le prouvent. Les gardes forestiers sont souvent favorables aux demandes déposées par les particuliers ; dans ce cas ils appuient leurs doléances auprès de la Commission.

47 Ar. G., art. 6, id., dossier 5594.

48 Définie par un "polygone joignant les points situés à 10 km de saillant sur les capitales des ouvrages les plus avancés". Dans ce périmètre tous les travaux sont contrôlés par le département de la Guerre. Ar. G., art. 12, Travaux mixtes, zone frontière, 1863-1885, carton 3.

49 En Argonne par exemple, tout entière comprise dans les territoires réservés. Et le chef du génie d’ajouter : "trop de défrichements ont été accordés depuis 1792, avec ou sans autorisation régulière. Les défrichements de parcelles voisines réalisés avant le décret du 16 août 1853 ne sauraient être invoqués comme un précédent".

50 Par exemple (dossiers de l’art. 6), en décembre 1855, une adhésion de 48,5 ha dans le bois communal de Haudiomont, en 1856, une de 2 ha à Hautecourt et 5 pour 10,3 ha à Moranville, dans des bois de particuliers.

51 L’officier du génie argue d’impératifs militaires et ajoute avec ironie "que l’Etat doit donner l’exemple des sacrifices qu’il impose aux particuliers". Ar. G., id. 41, dossier 5692.

52 Ar. G., id., dossier 1416.

53 Ar. G., id., adhésion n° 72.

54 "Pour le fort de la Mouche le décret d’acquisition date du 26 janvier 1876, les actes d’acquisition sont signés le 12 juin de la même année ; mais cela, c’était en 1876, dans le courant d’opinion de l’après-guerre. Parfois cela se passe beaucoup moins bien : par exemple, le 11 décembre 1903, le conseil municipal d’Epinal se déclare hostile à l’achat du terrain et au déboisement par l’armée de 114 hectares de forêt communale ; les sentiments patriotiques semblent émoussés ; mais le 19 février 1904, revirement, on ne sait sous quelle influence...". L’expropriation est finalement votée par le conseil municipal.

55 F. Larzillière, Les forêts de Meuse et leurs produits, St Mihiel, A. Vérand, 1877, Archives départementales de la Meuse, Bar le Duc.

56 Le traitement des dossiers des articles 6 et 12 concernant les travaux mixtes, sect. défrichements, n’a été réalisé à ce jour que pour les départements des Ardennes, de la Marne et de la Meuse. Les premiers résultats pour la Moselle et la Meurthe et Moselle n’infirment pas cette affirmation.

57 J.P. Amat, art. cit., note n°2 1.

58 J.P. Amat, , "Sylvofaciès et sylvoséquences de la guerre dans les forêts du nord-est de la France ; dynamique de constitution et (ou) de reconstitution". Actes du 20e colloque international de phytosociologie, Bailleul, octobre 1991, à paraître dans Colloques phytosociologiques, J. Cramer, Berlin-Stuttgart, février 1992.

59 Le centre de Verdun de l’ONF, comme d’autres centres de gestion, conserve en archive des documents de l’ancienne inspection des Eaux et forêts.

60 Allaient être en effet jetés sur le marché 4 553 m3 de bois d’œuvre de chêne, 9 507 m3 de bois d’industrie de hêtre, 47 070 stères de bois de chauffage, soit plus de 5 fois la possibilité annuelle des deux forêts de Sommedieue et d’Amblonville, sa voisine, dont les volumes exploités étaient de 8 500 m3 annuels en moyenne.

61 Commission des forêts à la troisième section de la Direction de l’Arrière puis Inspection générale des bois au ministère de l’Armement à partir de juillet 1915.

 

 

 

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