GUERRE ET SELECTION  D’ERNST HAECKEL  A CORRADO GINI

 

André  BEJIN

 

 

L’expression survival of the fittest (survie des plus aptes), forgée par Herbert Spencer en 18521, a provoqué de nombreuses méprises chez certains analystes, pressés, des idées sur la guerre en Europe aux XIXe et XXe siècles. On a prétendu que le "darwinisme social"2, auquel on a rattaché les auteurs les plus hétéroclites, était l’idéologie dominante en Europe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, et que cette idéologIe, supposée toute entière favorable à la guerre, avait "préparé" les massacres de 1914-1918.

Pourtant un survol même rapide de l’œuvre de Haeckel, Darwin, Spencer, Vacher de Lapouge, aurait permis à ces "analystes" de découvrir que les auteurs susdits étaient tous opposés au militarisme moderne pour autant que les guerres entre pays industriels leur semblaient non pas "eugéniques" (c’est-à-dire favorables à la survie et à la propagation des "sujets héréditairement doués" pour parler comme vacher de Lapouge), mais au contraire "dysgéniques".

C’est à l’exploration des idées développées par certains des grands penseurs européens qui réfléchirent sur les conséquences des guerres en termes darwiniens (c’est-à-dire en termes de "sélections"), qu’est consacré le présent article3. Après avoir évoqué les difficultés d’évaluation des pertes humaines dans les guerres, je présenterai les thèses parfois contradictoires, mais concluant majoritairement au caractère globalement "dysgénique" des guerres modernes, de Haeckel, Spencer, Nietzsche, Darwin, Vacher de Lapouge et Corrado Gini. J’observerai, pour conclure, que l’interrogation sur les conséquences démographiques qualitatives des guerres s’est faite discrète après 1945 et je m’interrogerai sur les raisons de cette incuriosité.

L’évaluation quantitative et qualitative des pertes humaines dans les guerres

Le point commun entre ces auteurs est qu’à leurs yeux les hommes ne sont pas interchangeables et que certains morts coûtent plus que d’autres, non seulement aux générations présentes, mais également aux générations futures. Ces auteurs affirment qu’il n’est pas indifférent que ce soient plutôt les hommes d’une certaine race ou ayant révélé des qualités particulières d’altruisme, d’intelligence, d’esprit de corps, de bravoure, qui meurent en plus grand nombre que les autres au combat ou du fait de la guerre. Car, postulent ces auteurs, ces traits sont héréditaires et la disparition de leurs porteurs "tue" également les descendants potentiels de ceux-ci et favorise la "reproduction différentielle" de ceux qui n’ont pas ces qualités posées comme "eugéniques".

Les plus anciennes des analyses qui vont être présentées reposaient souvent sur des souvenirs personnels, de simples impressions (par exemple, sur la relation entre bravoure et mort au combat) ou sur des caractérisations extrêmement vagues des particularités des combattants. Le statisticien belge Quetelet écrivait ainsi en 18354 :

"Parmi les institutions politiques, la levée des milices et les guerres sont également, malgré ce qu’on a pu en dire, des causes toujours nouvelles de mortalité, d’autant plus affligeantes qu’elles tombent sur la partie la plus saine et la plus précieuse de la population, sur l’homme qui vient d’atteindre son développement physique et qui se prépare à payer à la société la dette que lui ont fait contracter tous les soins prodigués à son enfance. Dans quelques pays même, par un empressement trop grand à enrégimenter les hommes, avant même qu’ils aient eu le temps de se développer entièrement, on les expose à de nouvelles chances de mort ; ou du moins par les fatigues, on mine prématurément la vigueur des générations nouvelles".

 

Beaucoup, de surcroît, ne prenaient pas en considération, faute de pouvoir les estimer, certaines pertes dites "indirectes" des guerres, par exemple les morts de civils résultant de la sous-alimentation, de la mauvaise hygiène, de la migration forcée, etc. ou encore les morts résultant des épidémies favorisées par la guerre.

Mais comment le leur reprocher quand on voit que les démographes actuels ne parviennent pas à un accord sur les estimations des différentes pertes humaines dans les deux guerres mondiales, alors même qu’ils font généralement l’impasse sur le problème de la "qualité" de ces victimes.

Un des travaux les plus méthodiques sur la question est celui du chercheur soviétique Boris Urlanis, traduit en français en 19725. Sa lecture révèle de considérables variations dans les estimations que divers spécialistes ont proposées pour les pertes au combat, les morts par blessures ou de maladie, et a fortiori les pertes indirectes. Comme Urlanis a, en outre, procédé à une estimation des "déficits de naissances" provoqués par les deux guerres mondiales, il est utile de tirer de son livre les quelques informations synthétiques suivantes qui manquaient, bien entendu, à la plupart des auteurs que je citerai par la suite6.

Nombre de soldats et officiers morts, en Europe,
dans les guerres de 1600 à 1945
(d’après Urlanis, p. 243)

 

Périodes

Nombre total pour la période

Durée de la période
(en années)

Nombre annuel moyen (arrondi)

XVIIe siècle (1600-1699)

3 300 000

100

33 000

XVIIIe siècle (1700-1800a)

5 372 000

101

53 200

Guerres napoléoniennes (1801-1815)

3 457 000

15

230 500

De 1815 à 1914

2 217 000

99

22 400

Première guerre mondiale (1914-1918b)

9 059 000

4 1/4

2 131 500

Entre-deux-guerres (1918-1939)

1 336 000

21

63 600

Seconde guerre mondiale (1939-1945)

17 000 000

6

2 833 300

Notes : a. y compris 1800, dernière année des guerres révolutionnaires.

b. y compris la Turquie.

Urlanis propose, en outre, les estimations suivantes :

pour ce qui concerne la première guerre mondiale :

- près de 90 % des soldats et officiers morts au cours de cette guerre étaient européens (p. 225) ;

- le nombre total de ces soldats et officiers tués et morts serait de l’ordre de 9,4 millions (p. 225) ;

- la surmortalité résultant de cette guerre parmi la population civile pourrait être estimée à 9 millions de personnes (p. 339) ;

- le "déficit de naissances" provoqué par la guerre s’élèverait à près de 22 millions de personnes, dont 14 millions pour la seule Europe occidentale (p. 281) ;

- autour de 20 millions de personnes seraient mortes des suites de la pandémie de grippe de 1918-1919, favorisée par la guerre (p. 339).

pour ce qui concerne la seconde guerre mondiale

- les pertes civiles et militaires de cette guerre s’élèveraient à 50 millions de personnes (p. 320) ;

- l’Europe a subi les trois quarts de ces pertes humaines (p. 320) ;

- le "déficit de naissances" provoqué par cette guerre en Europe dépasserait les 20 millions de personnes (p. 286).

La plupart des auteurs que nous allons maintenant étudier mêlent, dans leurs analyses, des arguments proprement héréditaristes et des arguments culturels. Parmi ces derniers figurent assez souvent, par exemple, des idées proches de celle qu’avait notamment exprimée Joseph de Maistre en 17977 : "lorsque l’âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l’incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l’excès de la civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang (...) Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à l’état de guerre". Sans ignorer, à l’occasion, ce type d’argument, je mettrai bien entendu l’accent, dans ce qui suit, sur les arguments proprement sélectionnistes.

Ernst Haeckel 1868

"sélection militaire" dysgénique, sélection naturelle eugénique

Il est difficile de ne pas faire des concessions au bellicisme quand le sort des batailles vient de vous être favorable. Le célèbre biologiste allemand Ernst Haeckel publie en 1868 la première édition allemande de son Histoire de la création. La traduction française de cette version originale paraît en 18748. Y figurent des passages hostiles à la "sélection militaire" et aux guerres modernes qu’on ne s’attendait pas à y trouver... et qui d’ailleurs ne se trouvent plus dans la nouvelle édition parue en Allemagne en 1875. Entre temps, la guerre entre la France et la Prusse a tourné à l’avantage de cette dernière.

"C’est tout à fait à rebours de la sélection artificielle (eugénique)... des anciens Spartiates, que se fait dans nos modernes états militaires les choix des individus pour le recrutement des armées permanentes. Nous considérons ce triage comme une forme spéciale de la sélection et nous lui donnerons le nom très juste de "sélection militaire.... On sait que, pour grossir le plus possible les armées permanentes, on choisit par une rigoureuse conscription tous les jeunes hommes sains et robustes. Plus un jeune homme est vigoureux, bien portant, normalement constitué, plus il a de chances d’être tué par les fusils à aiguille, les canons rayés et autres engins civilisateurs de la même espèce. Au contraire tous les jeunes gens malades, débiles, affectés de vices corporels sont dédaignés par la sélection militaire ; ils restent chez eux en temps de guerre, se marient et se reproduisent.... Tandis que la fleur de la jeunesse perd son sang et sa vie sur les champs de bataille, le rebut dédaigné, bénéficiant de son incapacité, peut se reproduire et transmettre à ses descendants toutes ses faiblesses et toutes ses infirmités.... Par ce genre de sélection artificielle et par d’autres encore, s’explique suffisamment le fait navrant mais réel que dans nos états civilisés, la faiblesse de corps et de caractère soit en voie d’accroissement et que l’alliance d’un esprit libre, indépendant, à un corps sain et robuste devienne de plus en plus rare" 9.

 

Aux effets nuisibles de la "sélection militaire" s’ajoutent ceux de la "sélection médicale". Selon Haeckel :

"la médecine contemporaine, quelque perfectionnée qu’elle soit, est encore bien souvent impuissante à guérir radicalement les maladies, mais elle est bien plus en état qu’autrefois de faire durer les affections lentes, chroniques, pendant de longues années. Or précisément des maladies de ce genre fort meurtrières, comme la phtisie, la scrofule, la syphilis et aussi nombre d’affections mentales sont tout spécialement héréditaires et passent de parents maladifs à une partie, quelquefois à la totalité, de leurs enfants.... Si quelqu’un osait proposer de mettre à mort dès leur naissance, à l’exemple des Spartiates et des Indiens Peaux-Rouges, les pauvres et chétifs enfants, auxquels on peut à coup sûr prophétiser une vie misérable, plutôt que de les laisser vivre à leur grand dommage et à celui de la collectivité, notre civilisation soit-disant humanitaire pousserait avec raison un cri d’indignation. Mais cette "civilisation humanitaire" trouve tout simple et admet sans murmures, à chaque explosion guerrière, que des centaines et des milliers de jeunes hommes vigoureux, les meilleurs de leur génération soient sacrifiés au jeu de hasard des batailles, et pourquoi, je le demande, cette fleur de la population est-elle sacrifiée ? Pour des intérêts qui n’ont rien de commun avec ceux de la civilisation, des intérêts dynastiques tout à fait étrangers à ceux des peuples qu’on pousse à s’entre-égorger sans pitié. Or, avec le progrès constant de la civilisation dans le perfectionnement des armées permanentes, les guerres deviendront naturellement de plus en plus fréquentes. Nous entendons aujourd’hui cette "civilisation humanitaire" vanter l’abolition de la peine de mort, comme "une mesure libérale !" Pourtant la peine de mort, quand il s’agit d’un criminel, d’un scélérat incorrigible, est non seulement de droit, elle est même un bienfait pour la partie la meilleure de la société ; c’est pour elle un bienfait semblable à ce qu’est la destruction des mauvaises herbes dans un jardin cultivé" 10.

 

Si les sélections "militaire" et "médicale" sont des sélections à rebours, faut-il, comme le proposera plus tard Vacher de Lapouge, substituer à la "loi de survie des plus aptes" celle de "plus rapide destruction des plus parfaits" ? Non. Haeckel fait partie de ces personnes, nombreuses alors qui avaient substitué à la Providence déchue la Sélection naturelle, comme d’autres lui avaient substitué le Marché, l’Etat ou le Progrès... "Pour balancer l’influence nuisible des sélections militaire et médicale, il y a heureusement le contre-poids partout victorieux et inéluctable de la sélection naturelle, qui est de beaucoup la plus forte.... Un caractère essentiel de la guerre pour l’existence, c’est que toujours, dans la généralité, dans l’ensemble, le meilleur, par cela même qu’il est le plus parfait, triomphe du plus faible et du plus imparfait. Or dans l’espèce humaine, cette lutte pour vivre devient de plus en plus une lutte intellectuelle, de moins en moins une bataille avec des armes meurtrières. Grâce à l’influence ennoblissante de la sélection naturelle, l’organe qui se perfectionne plus que tout autre chez l’homme, c’est le cerveau. En général, ce n’est pas l’homme armé du meilleur revolver, c’est l’homme doué de l’intelligence la plus développée, qui l’emporte ; et il léguera à ses rejetons les facultés cérébrales qui lui ont valu la victoire. Nous avons donc le droit d’espérer, qu’en dépit des forces rétrogrades, nous verrons, sous l’influence bénie de la sélection naturelle, se réaliser toujours de plus en plus le progrès de l’humanité vers la liberté et par conséquent vers le plus grand perfectionnement possible" 11. Amen.

Nietzsche 1878

Les guerres modernes sont dysgéniques mais indispensables

Nietzsche, on le sait, appréciait fort peu l’utilitarisme anglo-saxon en général, Herbert Spencer en particulier. Pourtant, Nietzsche était d’accord avec Spencer au moins sur un point : les guerres modernes, entre pays industriels dotés d’armées permanentes, sont des guerres dysgéniques.

Spencer écrivait en 187312 :

"Tant que durent la barbarie et l’enfance de la civilisation, la guerre a donc pour effet d’exterminer les sociétés faibles et de purger les sociétés plus fortes de leurs membres faibles ; elle favorise ainsi de deux manières le développement des précieuses facultés physiques et intellectuelles qu’elle met en jeu ; mais plus tard, pendant les dernières phases de la civilisation, la seconde de ces actions est renversée. Aussi longtemps que tous les adultes mâles doivent porter les armes, le résultat moyen est que les forts et les rapides survivent, tandis que les faibles et les lents sont tués. Mais lorsque le développement industriel est devenu tel, qu’une partie seulement des adultes mâles sont pris par l’armée, il y a tendance à choisir et à exposer à la mort les mieux constitués et les plus robustes, et à laisser pour la reproduction les individus physiquement inférieurs. En Angleterre, où le nombre des soldats levés est relativement peu considérable, les chirurgiens qui examinent les recrues en refusent beaucoup. Cela montre que l’armée agit forcément dans le sens d’une détérioration de la race. Quand la conscription a pris successivement pendant plusieurs générations tous les beaux hommes d’un pays, ainsi que cela s’est fait en France, l’obligation d’abaisser la taille exigée montre l’effet désastreux du système sur ces qualités animales, qui sont pour une race la base nécessaire de toutes les qualités d’ordre plus élevé".

 

Nietzsche écrivait, pour sa part, en 187813 :

"Le plus grand inconvénient des armées nationales, si vantées de nos jours, consiste dans le gaspillage des hommes de culture supérieure ; eux qui n’existent que par une faveur de toutes les circonstances, avec quel soin économe et jaloux ne devrait-on pas les traiter, puisqu’il faut de si grands laps de temps pour créer les conditions hasardeuses qui produisent ces cerveaux de si délicate organisation ! Mais de même que les Grecs versaient à flots le sang grec, ainsi font aujourd’hui les Européens du sang européen ; et toujours, bien entendu, ce sont les hommes de la culture la plus haute qui sont sacrifiés en plus grande proportion, ceux qui garantiraient une postérité abondante et de qualité, car ce sont ceux qui, au combat, sont au premier rang, à titre de chefs, et qui, en outre, s’exposent plus que les autres aux dangers, leur ambition étant plus haute".

 

Mais si, pour Spencer, les guerres modernes - dysgéniques - sont vouées à faire place à d’autres formes de "concurrence", pour Nietzsche, ces guerres, bien que dangereuses pour la race, doivent être préservées. "C’est un songe creux de belles âmes utopiques que d’attendre encore beaucoup de l’humanité dès lors qu’elle aura désappris à faire la guerre (voire même de mettre tout son espoir en ce moment-là). Pour l’instant, nous ne connaissons pas d’autre moyen qui puisse communiquer aux peuples progressivement épuisés cette rude énergie du camp, cette haine profonde et impersonnelle, ce sang-froid de meurtrier à la bonne conscience, cette ardeur cristallisant une communauté dans la destruction de l’ennemi, cette superbe indifférence aux grandes pertes, à sa propre vie comme à celle de ces amis... la civilisation ne saurait du tout se passer des passions des vices et des cruautés. Le jour où les Romains parvenus à l’Empire commencèrent à se fatiguer quelque peu de leurs guerres, ils tentèrent de puiser de nouvelles forces dans les chasses aux fauves, les combats de gladiateurs et les persécutions contre les chrétiens. Les Anglais d’aujourd’hui, qui semblent en somme avoir aussi renoncé à la guerre, recourent à un autre moyen de ranimer ces énergies mourantes : ce sont ces dangereux voyages de découverte, ces navigations, ces ascensions, que l’on dit entrepris à des fins scientifiques, mais qui le sont en réalité pour rentrer chez soi avec un surcroît de forces puisé dans des aventures et des dangers de toute sorte. On arrivera encore à découvrir quantité de ces succédanés de la guerre, mais peut-être, grâce à eux, se rendra-t-on de mieux en mieux compte qu’une humanité aussi supérieurement civilisée, et par suite aussi fatalement exténuée que celle des Européens d’aujourd’hui, a besoin, non seulement de guerres, mais des plus grandes et des plus terribles qui soient (a besoin, donc, de rechutes momentanées dans la barbarie) pour éviter de se voir frustrée par les moyens de la civilisation de sa civilisation et de son existence même" 14.

Vacher de Lapouge 1887 et 1896

Le militarisme contemporain compromet l’avenir de l’Europe

Le darwinisme, en tout cas celui de Darwin, n’est pas un bellicisme. Dès 1859, dans son ouvrage majeur L’origine des espèces, le naturaliste anglais indiquait que les vainqueurs de la "lutte pour la vie" ne sont pas nécessairement ceux qui vivent plus longtemps que leurs concurrents mais ceux qui profitent de leur survie pour avoir plus de descendants que leurs concurrents. La lutte pour l’existence est fondamentalement une "lutte pour la descendance") cette dernière expression est de Vacher de Lapouge). De cette conception, encore souvent méconnue aujourd’hui, Darwin tira, en 1874, la conclusion que la conscription et la guerre modernes favorisaient une sélection à rebours15 : "Dans tous les pays où existent des armées permanentes, la conscription enlève les plus beaux jeunes gens, qui sont exposés à mourir prématurément en cas de guerre, qui se laissent souvent entraîner au vice, et qui, en tout cas, ne peuvent se marier de bonne heure. Les hommes petits, faibles, à la constitution débile, restent, au contraire, chez eux, et ont, par conséquent, beaucoup plus de chances de se marier et de laisser des enfants".

Georges Vacher de Lapouge16 – d’abord dans un article de 1887, puis dans le chapitre VIII ("Sélection militaire") de son ouvrage majeur Les sélections sociales (1896) – rejoint, finalement, pour l’essentiel, la conclusion qu’avait tirée Darwin. Mais son raisonnement initial, dans l’article de 1887, s’apparente plutôt, nous allons le voir, à celui de Nietzsche.

Première thèse, "classique" : chez les sauvages, la guerre est, en principe, eugénique. "Parmi les sauvages, la guerre de horde à horde, de nation à nation, peut être une cause de sélection avantageuse. Les enfants défectueux ont d’abord d’autant moins de chances de survivre que la vie est rendue plus difficile. Ceux que le hasard favorise jusqu’à l’âge de porter les armes périssent rapidement par la fatigue, les privations, ou succombent les premiers dans le combat... On peut donc reconnaître qu’en principe, chez les peuples peu civilisés, la guerre opère une sélection et assure une supériorité aux plus forts, aux plus braves, aux plus adroits. La fonction reproductrice n’étant exercée que par ceux-ci, le niveau de la race doit s’élever si les causes de détérioration inhérentes par ailleurs au genre de vie ne font pas compensation" 17.

Deuxième thèse : les guerres modernes, par contre, sont généralement dysgéniques. "La chance d’être éliminé par une mort prématurée n’est encourue que par les individus les plus sains, les plus aptes ; j’ajoute que les plus intelligents et les plus braves sont aussi ceux qui s’exposent le plus. Il y a donc dans notre mode de recrutement un privilège pour les plus défectueux. Les nains, les plus difformes, ceux qui voient ou entendent mal, les imbéciles, les malfaiteurs sont à l’abri du recrutement […]. Tout le reste est exposé aux risques de la guerre ou de la vie en caserne, et frappé d’incapacité pour le mariage à l’âge où la tentation de se marier est plus grande et la fécondité des rapports sexuels moins limitée par ce que les économistes ont appelé la prévoyance. De là des conséquences désastreuses chez les peuples qui sont déjà trop portés comme le nôtre à oublier le devoir envers l’espèce. A mesure que la ploutocratie se développe et que l’homme est estimé d’après ce qu’il a, non d’après ce qu’il est, le seul avantage du militarisme disparaît. Les officiers, corps d’élite au point de vue physique et supérieur à la moyenne comme valeur intellectuelle, cessent de tirer de leur qualité une facilité quant au mariage […]. De là cette conséquence remarquée, exagérée même, que les périodes de guerres aboutissent pour un temps plus ou moins long à déprimer la race. Cela se voit non seulement quand la presque totalité de la population virile se trouve anéantie, comme au Paraguay et au Montenegro, mais aussi après des guerres plus longues que meurtrières. Les guerres de la Révolution et de l’Empire, bien qu’elles aient à peine décimé la population virile de la France, ont par leur durée tellement empêché la propagation des familles vigoureuses, qu’il en est résulté un affaissement dans la valeur des contingents ultérieurs" 18.

Troisième thèse de l’article de 1887 : la guerre demeure "le mode essentiel de sélection internationale" dont l’intensité semble devoir augmenter. "Les nations deviennent colossales et l’univers trop petit. Ce n’est plus par petits groupes et d’une façon individuelle, ce n’est plus entre petits peuples mitoyens d’un fleuve ou d’un plateau, mais entre collectivités de plusieurs dizaines de millions d’hommes que s’exerce la concurrence vitale, et d’un bout à l’autre du globe. Chaque nation, pour s’assurer l’avenir, a besoin d’écraser les autres au prix des plus lourds sacrifices. De là ces luttes de tarifs qui paraissent des aberrations à l’économiste, de là ces armements inouïs qui transforment l’Europe en un vaste camp. Déjà certains peuples sentent que la terre manque pour nourrir leur population croissante, et la nécessité absolue s’impose à eux d’avoir à bref délai un supplément de territoire. De là le caractère nouveau des conquêtes, où le vainqueur cherche à expulser les vaincus […]. La force d’expansion de certaines races et l’entière occupation des régions colonisables vont ramener d’une manière fatale les guerres à la façon antique, guerres de conquête sans limite et d’extermination sans merci" 19. Et comme "la participation à la vie militaire est utile pour empêcher les classes supérieures de perdre l’esprit belliqueux […] [il faut] se résigner à des sacrifices d’hommes supérieurs, si l’on veut que les classes élevées conservent la somme de courage et d’énergie nécessaire pour soulever la masse et la lancer au moment voulu sur les concurrents du dehors" 20.

Neuf ans plus tard, dans son ouvrage Les sélections sociales, Vacher de Lapouge tire les conséquences géopolitiques de son pronostic concernant les guerres de l’avenir. Il est certaines guerres "inévitables" qu’il faudrait savoir éviter. "Le militarisme contemporain n’exerce pas seulement une influence sélective dangereuse sur les individus, il compromet l’avenir de l’Europe. La bévue commise par l’Allemagne en annexant l’Alsace-Lorraine a créé un état de choses dont le prince de Bismarck, malgré son génie, ne paraît pas avoir mesuré toutes les conséquences. Toute l’Europe, et non pas seulement les deux puissances rivales, se trouve constituée en état d’infériorité dans la lutte pour l’existence. La paralysie réciproque, économique et militaire, des Etats européens, donne une avance énorme à la concurrence américaine ; des forces dangereuses se constituent dans l’Extrême-Orient. On peut se demander si les adversaires, épuisés par la paix armée, ne succomberont pas sous le poids de leurs armes un peu avant l’heure où la lutte des civilisations viendra à sonner. L’existence même de l’Europe, en tant qu’ensemble de races et unité de civilisation, peut être indirectement mise en jeu par la satisfaction d’amour-propre que s’est accordée le peuple allemand […]. La France et l’Allemagne auront beau s’enfler, elles seront sans cesse plus petites en comparaison des nations colossales qui feront la terreur du prochain siècle. Elles seraient plus sages d’économiser présentement leurs forces, et de les unir plus tard, pour s’assurer des chances d’exister dans cent ans" 21.

Corrado Gini 1922 et 1943

Les effets dysgéniques des guerres ont été surestimés

Le statisticien, démographe et économiste italien Corrado Gini, dans des travaux publiés au cours des années vingt22, s’est employé à démontrer que l’on aurait – dans le courant héréditariste sélectionniste ici étudié – quelque peu surestimé les effets dysgéniques de la sélection militaire et des guerres modernes.

En ce qui concerne tout d’abord ce qu’il appelle les "effets de la conscription sur la race", l’auteur montre qu’en Italie les hommes appelés au service militaire se sont mariés plus tard mais en plus grande proportion que les hommes exemptés partiellement ou totalement. Le fait d’avoir accompli son service assurerait ainsi ce que Gini appelle un "traitement préférentiel dans la sélection matrimoniale". D’autre part, de 25 à 40 ans, les hommes qui ont effectué leur service militaire ont engendré moins d’enfants que ceux qui en ont été exemptés partiellement ou totalement. Mais, après 40 ans, ils en engendrent plus : cette fécondité supérieure (bien que tardive) s’expliquerait, selon Gini, par le fait que leurs femmes sont "plus jeunes, plus fortes ou plus aptes et donc plus fécondes" que celles des exemptés.

Dans cette fécondité supérieure des appelés, Gini voit le signe qu’en Italie du moins le service militaire n’aurait pas favorisé la diffusion des maladies vénériennes (facteurs de stérilité). Commentant cette hypothèse, Raymond Turpin, professeur agrégé à la Faculté de Médecine de Paris, écrivait en 1941 :

"En divers pays, les médecins ont constaté que plus on appelle sous les armes un grand nombre de jeunes gens, plus on favorise la diffusion des maladies vénériennes. Ils ont pu constater aussi l’efficacité des mesures de prophylaxie. Avant 1914 déjà, Szel notait que la proportion des soldats vénériens, qui s’était accrue de 1885 à 1910, commençait à décroître sous l’influence des mesures appropriées. Il n’est pas douteux que la conscription obligatoire et générale peut avoir des conséquences dysgéniques fâcheuses si nul n’y prend garde car elle favorise l’exode rural, les contagions vénériennes, les maladies infectieuses, elle expose les recrues aux inconvénients physiques et moraux des grands centres urbains. Mais ces inconvénients peuvent être considérablement réduits car les obligations militaires de la population masculine fournissent aux éducateurs des possibilités remarquables. Ceux-ci, en agissant sur des groupements d’hommes encore perfectibles, peuvent non seulement contrecarrer les périls auxquels ils sont exposés, mais encore s’efforcer de développer leurs qualités morales, intellectuelles et physiques, et de les instruire de leurs devoirs sociaux. En France, depuis la précédente guerre surtout, les pouvoirs publics n’ont pas négligé ces moyens d’action ; ils les ont appliqués en particulier à la lutte contre l’alcoolisme, les maladies vénériennes et la dénatalité" 23.

 

Pour ce qui concerne les naissances et les conceptions, Gini note, tout d’abord, que la mortalité infantile ne s’est que faiblement accrue dans les pays belligérants pendant la guerre. Il signale, en outre, que les villes françaises et italiennes auraient connu une proportion inhabituellement élevée de grossesses multiples pendant une grande partie de la guerre et de la période d’après-guerre. Compte tenu des mauvaises conditions alimentaires et hygiéniques qui régnaient alors, cela traduirait, selon l’auteur, la qualité particulière des conceptions en temps de guerre. Gini attribue cette qualité aux longues périodes de séparation entre les soldats et leurs femmes. L’abstinence sexuelle qui en résulterait pour ces dernières les aurait rendues plus aptes à mettre au monde des enfants en bonne santé.

Enfin, Gini soutient que la mortalité en temps de guerre serait moins dysgénique qu’on a pu l’affirmer. Raymond Turpin résumait, en ces termes, les conclusions de Gini et celles d’auteurs par lui cités : "L’eugéniste italien remarque tout d’abord que les renseignements recueillis auprès des maîtres d’écoles élémentaires de son pays ont montré que les bons et les mauvais élèves avaient été éprouvés de la même manière par la guerre de 1915-1918. A l’échelon supérieur Boldrini, Crosare, d’Addario et l’Eltore constatèrent eux aussi que les étudiants de Bari, Cagliari, Gênes, Padoue, Pise et Rome, tués pendant la même période, n’étaient ni mieux, ni pires que les survivants, et que les étudiants qui avaient été mobilisés n’étaient ni supérieurs ni inférieurs à ceux qui ne l’avaient pas été" 24. Dans un article de 1943, Gini25 laissait cependant transparaître certains doutes quant au caractère "neutre" de la mortalité au combat, dans la guerre en cours. Mais il balayait ces doutes en affirmant qu’il appartient aux "peuples jeunes" (entendez l’Italie) de se substituer, par la guerre, aux "peuples vieillissants" (notamment la France)…

Guerre et sélection à l’ère nucléaire

On cessa presque complètement, après 1945, de s’interroger sur les effets sélectifs des guerres. On cessa même de rappeler que des auteurs importants s’étaient attachés à les étudier. Les synthèses de Jean Sutter et de Daniel Kevles26 sur l’histoire de l’eugénisme, par exemple, ne consacrent à cette question aucun développement conséquent. Comment expliquer ce phénomène ?

Une première raison vient immédiatement à l’esprit. L’Allemagne nazie ayant accordé à l’eugénique (auparavant surtout mise en œuvre par les Anglos-saxons) un rôle de premier plan, une réflexion dans les termes de la pensée sélectionniste ou eugéniste du début du siècle devenait taboue. D’ailleurs, au même moment, une "nouvelle eugénique", plus discrète, aujourd’hui banalement dénommée "génétique médicale", était en train de se substituer à l’ancienne eugénique.

Deuxième raison : les massacres de la seconde guerre mondiale avaient pris une telle ampleur que l’on ne cherchait plus à opérer des distinctions qualitatives parmi les pertes humaines. Le différentiel, entre continents, de mortalité due à la guerre frappait les esprits, avant que ne vienne au premier plan l’interrogation sur les conséquences du différentiel de fécondité entre les pays dits développés et ce que Sauvy dénomma, en 1952, le "tiers-monde".

Mais c’est surtout l’entrée, en 1945, dans l’âge nucléaire – avec son cortège de spéculations technocratiques sur les "mégamorts" – qui contribua à l’effacement des interrogations sur les conséquences démographiques qualitatives des guerres modernes. Dans bien des esprits se substitua, à l’idée de la "mort personnalisée", comme l’écrit le général Poirier, l’idée d’une "mort massive, anonyme ; la mort absolue et grossière jouant sur les grands nombres au crépuscule des civilisations" 27.

On oublie, poursuit le général Poirier, que "les victimes de l’arme nucléaire ont été moins nombreuses que celles des bombes classiques sur l’Allemagne (300 000) et le Japon (500 000). Mais toute guerre est désormais pensée en termes de mégamorts (megadeaths : millions de morts). Surtout, de mégamorts/jour : au cours des conflits prolongés comme les deux guerres mondiales, les pertes journalières furent de 5 449 morts/jour pour la première, 7 738 pour la seconde… La bombe promet mieux ! La contraction du temps nécessaire à l’œuvre de mort massive saisit et paralyse l’esprit, philosophique ou non, plus encore que le résultat global" 28.

C’est peut-être cette même paralysie de l’esprit qui explique qu’on réfléchisse si peu ou si mal aujourd’hui à cette sélection qui est au centre de la conception authentiquement darwinienne de la lutte pour la vie : non pas la sélection par la mort, mais la sélection par la fécondité différentielle.

________

Notes:

 

1 Rappelons que l’Origine des espèces de Darwin est parue en 1859, sept ans plus tard.

2 Sur ce courant de pensée, je me permets de renvoyer à mes articles : "Du principe de population au principe de sélection : Malthus et les Darwinistes sociaux", Antoinette Fauve-Chamoux, Malthus hier et aujourd’hui, Paris, Editions du CNRS, 1984, pp. 337-347 ; et Patrick Tort, "Les trois phases de l’évolution du darwinisme social en France", Darwinisme et société, Paris, PUF, 1992, pp. 353-360.

3 Sur cette question, on ne peut pour l’instant renvoyer qu’au très utile ouvrage de Pitirim A. Sorokin, Contempory sociological theories, New-York, Harper and Brothers, 1928 (surtout pp. 309-356 et 382-386). La traduction française de cet ouvrage Les théories sociologiques contemporaines, Paris, Payot, 1938, comporte des coupures considérables et non signalées.

4 Adolphe Quetelet, Sur l’homme, (1835), nouvelle éd. Paris, Fayard, 1991, p. 228.

5 Boris Urlanis, Guerres et populations, Moscou, Ed. du Progrès, 1972.

6 Voir également sur cette question, trois ouvrages de Pitirim A. Sorokin, Les théories sociologiques contemporaines, Payot, 1938, pp. 247-250 ; The crisis of our age, New-York, E.P. Dutton, 1941, pp. 2112-217 ; Social and cultural dynamics, éd. revue et abrégée par l’auteur, Boston, Porter Sargent Publishers, 1957, pp. 534-570.

7 Joseph de Maistre, Considérations sur la France (1797), nouvelle éd., Paris, Garnier, 1980, pp. 47-48.

8 Ernst Haeckel, Histoire de la création des êtres organisées (1868), Paris, C. Reinwald, 1874.

9 op. cit., pp. 153-154.

10 Ibid., pp. 154-155.

11 Ibid, pp. 155-156.

12 Herbert Spencer, Introduction à la science sociale (1873), 6e éd., Paris, Germer Baillière, 1882, pp. 213-214.

13 Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (1878), Paris, Gallimard, 1968, pp. 241-242.

14 Ibid, pp. 261-262.

15 Charles Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, (1ère éd. anglaise, 1871 ; 2e éd. augm. 1874), Bruxelles, Editions Complexe, 1981, tome I, pp. 145-146 (ce passage a été ajouté dans l’édition de 1874).

16 Sur cet auteur (né en 1854, mort en 1936), moins connu que ceux dont j’ai précédemment exposé les idées, voir mes articles : "Le sang, le sens et le travail : Georges Vacher de Lapouge, darwiniste social, fondateur de l’anthroposociologie", Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXXIII, 1982, pp. 323-343 ; "Médiocratie et sélections sociales : la décadence selon Vacher de Lapouge", Jean-Pierre Bardet, François Lebrun et Renée le Mée éds., Mesurer et comprendre. Mélanges offerts à Jacques Dupâquier, Paris, PUF, 1993, pp. 23-31.

17 Georges Vacher de Lapouge, "Les sélections sociales", Revue d’anthropologie, 16e année, 3e série, 1887, p. 523.

18 Ibid., pp. 524-525.

19 Ibid., pp. 522-523.

20 Ibid., p. 528.

21 Georges Vacher de Lapouge, Les sélections sociales, Paris, A. Fontemoing, 1986, pp. 241-242.

22 Voir notamment ses articles : "Eugenic aspects of the war", The Eugenics Review, vol. XIV, n° 3, octobre 1922, pp. 149-151 ; "The war from the eugenic point of view", Eugenics in Race and State, vol. II, Baltimore, Williams and Wilkins, 1923, pp. 430-431.

23 Raymond Turpin, "Eugénisme et guerre", Le bulletin médical, n° 42, 18 octobre 1941, p. 472.

24 Ibid., p. 473.

25 Corrado Gini, "Bevölkerung und Krieg : Wechselseitige Einflüsse", Archiv für Bevölkerungswissenschaft und Bevölkerungspolitik, vol. XIII, 1943, Heft 1.

26 Jean Sutter, L’eugénique, Paris, PUF, 1950 ; Daniel J. Kevles, In the name of eugenics (1958), nouvelle éd., Harmondsworth, Penguin Books, 1986.

27 Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires, Paris, Hachette, 1977, p. 9.

28 Ibid., pp. 42-43.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin