GUERRE ET PSYCHOLOGIE SOCIALE

Pierre CHAUNU 1 

 

Les questions principales : la violence et la guerre

La psychologie sociale, peut-être, est-ce ce qui reste quand la sociologie, l’économie, la démographie sont passées par là, la psychologie collective et individuelle, les motivations profondes dans un type de société et dans un ensemble culturel. Quels sont les ressorts psychologiques profonds de la guerre ? Et quelle influence la guerre peut-elle avoir sur les ressorts psychologiques profonds de l’être social ?

A ce niveau de généralité, la véritable question préalable, principale, n’est point celle de la psychologie sociale, mais de la guerre.

La guerre, en vérité, n’est qu’un aspect d’une réalité bien plus vaste, la violence.

La vraie question est celle globale, de la violence. La guerre, à l’époque moderne, est une pièce capitale à l’intérieur du processus historique de réduction et de contrôle de la violence.

La violence, vis, impetus, le sens étymologique de puissance, de force qui s’exerce d’un centre vers l’extérieur, le sens premier – les grands dictionnaires du XVIIe siècle (de Furetière, à l’Académie) le montrent – est un sens tôt perdu. La violence est une force qu’on ne dissocie plus d’une connotation négative. Perçue du dehors, la violence est une force presque toujours reçue comme agressive, destructrice, mauvaise. Et pourtant la violence est indissociable de la vie. Cette force qui s’exerce d’un centre sur une périphérie apparaît avec la première molécule d’acide nucléique, il y a 2 500 millions d’années, est au cœur du phénomène social humain.

Roger Girard en a même fait le moteur de tout système de société. Suivez dans son œuvre la progression depuis la violence et le sacré, paru en 1972, jusqu’à Des choses cachées depuis la formation du monde (recherches avec J. M. Oughourlian et Guy Lefort), 1978. Non seulement la violence est la force qui pousse à l’agrégation sociale, la violence pour la vie à l’encontre du règne animal, dans les sociétés de chasseurs, avec nos ancêtres les Ramapithéciens. Vous connaissez le jeu de mots de Morin, "le chasseur sachant chasser", et le titre suggestif d’Ardrey, Et la chasse créa l’homme, la violence, donc, comme champ magnétique, comme vis gravitationnelle de toute agrégation sociale mais la violence beaucoup plus sûrement comme racine cachée de tout processus institutionnel. Je reviendrai à l’éclatante démonstration de l’essai ancien, où Roger Girard montre clairement l’ambivalence de la violence2. La violence est agrégative et destructive. Sans elle, pas d’agrégat social, mais sans contre-violence limitative de la violence, pas de survie possible.

En effet, l’espèce humaine se sépare sur beaucoup de points des sociétés animales3. La quasi-totalité des sociétés animales (on prétend que les rats seuls font exception) ne retournent jamais leur agressivité contre elles-mêmes. Il en va autrement pour l’homme. Nous avons le monopole de la violence interspécifique. Cette prédilection de l’agressivité de l’homme pour l’homme, que traduit le vieil adage homo homini lupus repris par Hobbes dans le Leviathan, aboutit, quand elle n’est pas contrôlée, à une ponction permanente difficilement supportable. On a pu imaginer des sociétés paléolithiques moins violentes que les sociétés néolithiques et postnéolithiques.

Marshall Sahlins4 a popularisé l’idée, assez répandue chez les anthropologues américains, que le niveau d’agressivité est moins élevé, en moyenne, dans les sociétés technologiquement antérieures à l’agro-pastorale. Reconnaissons que nous ne savons pas grand chose. Nous n’avons guère qu’un point de repère. Quand nous voyons émerger à l’époque moderne (au XVIIIe siècle), dans les îles continentales du bassin de la Méditerranée, des sociétés agro-pastorales montagnardes, pratiquement en dehors d’un contrôle effectif d’un État territorial absent (le Christ s’est toujours, dans l’Apennin, en Sardaigne, ou en Corse… en Sicile, arrêté à Eboli5) nous voyons apparaître le niveau de 10 % de la mortalité totale imputable à la violence anomique interspécifique de l’homme loup pour l’homme quand l’Etat ne le contraint pas. J’ai proposé cet ordre de grandeur6 pour les sociétés sans appareil d’Etat : 10 % minimum, quand rien en dehors de la barrière protectrice du Sacré7 ne vient bloquer la spirale meurtre/vendetta de la justice-vengeance lignagère.

Il y aurait, donc, au départ, au niveau de densité humaine requis par l’agro-pastorale comme une sorte d’étiage brut minimal de pulsion agressive, dont nous ne savons que peu de choses, si ce n’est qu’il entraîne au minimum 1 décès sur 10 quand fonctionne efficacement tout l’investissement sacral du sang versé. On peut imaginer que les sociétés qui n’ont pas bénéficié de cette autorégulation primaire se sont auto-éliminées. Le niveau primitif de pulsion agressive anomique auquel je me suis récemment référé n’est, pas plus que n’importe quel autre niveau observé, une donnée brute primaire. Il est lui aussi un produit social, donc "sophistiqué". La nature, pour l’homme, c’est bien la culture.

La guerre s’insère, normalement, dans le processus social historique de la réduction de la violence, avec la justice de la cité, du seigneur, du prince, du roi (qui, voyez Nicole Castan, n’accapare pas tout) avec les armées réglées et la guerre qui fait passer d’une violence diffuse à une violence localisée, hiérarchisée, finalisée, donc réduite et domestiquée.

On voit, d’entrée de jeu, la difficulté du problème que nous avons à résoudre. La guerre est, de tous les faits sociaux aux époques historiques, un des mieux connus : un de ceux qui laissent le plus de traces dans la mémoire collective, et concrètement, à l’époque moderne, le plus de traces dans les archives. Mais comment puis-je isoler la guerre, telle que les historiens modernistes l’entendent habituellement, pour la poser devant quelque psychologie sociale des profondeurs, si je ne m’efforce d’abord d’insérer la guerre dans un plus vaste ensemble, dont elle n’est qu’un aspect ?

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Au départ, il y a donc les sociétés qui sont en deça de la construction ou de la reconstruction d’un etat. En parcourant l’Europe moderne, à travers le témoignage indirect des voyageurs, ou des administrations voisines, nous trouverons des sociétés survivantes de l’avant. Non pas tant des sociétés de la violence anomique (parce qu’il n’y a d’anomique que par rapport à des règles connues ; cette violence est anomique comme la France d’avant 1789 fut longtemps un Ancien Régime). Il y a la Sardaigne, la Corse, les Highlands et peut-être quelques cantons du Connaught. Appelons ces sociétés des sociétés de la violence lignagière, de la violence sacrée.

Mais il y a, plus proches, d’autres formes de violence : je propose que l’on corrèle toujours la guerre avec la criminalité, au sens le plus large, et toutes les formes de répression d’une part, avec a fortiori les reliquats d’autres confrontations. Je pense notamment aux guerres privées, si lourdes encore au XVe siècle et qui ne disparaissent vraiment dans le royaume qu’autour des années 1520/1530.

Si je restreins la guerre aux formes évidentes de conflits entre Etats territoriaux, en y ajoutant les grandes guerres civiles, guerres de religions, en France, dans l’Empire, guerre civile anglaise (les guerres de religions françaises sont, en grande partie, une guerre entre l’Etat monarchique et ce que jean Delumeau et Janine Estèbe appellent les Provinces-Unies du Midi) et si je parviens à en mesurer le volume (poids financier, économique, démographique) j’obtiendrai un trend manifestement biaisé. Pour le royaume de France par exemple, comment apprécier le poids des guerres d’Italie, puis du conflit avec la maison de Habsbourg, sans tenir compte du recul puis de la disparition des guerres privées ? On comprend que la mémoire collective ait perçu si favorablement les règnes de Charles VIII et de Louis XII. Outre la conjoncture économique et fiscale8 difficilement dissociable de la guerre, cette période de guerre extérieure a été une période de paix intérieure. La réduction du volume des guerres privées emporte tout. C’est le phénomène majeur, difficilement mesurable.

Autre interprétation qui m’est chère : celle des guerres de religions. Il me semble qu’on a eu tendance à en surestimer le poids global, dans la mesure où les raffinements de cruauté, dont les sources ont relaté le détail, sont, en partie, la conséquence d’un certain cantonnement de la violence. On tue avec trop de haine et de raffinement pour tuer beaucoup. L’intensité de la haine est le prix, entre autres, d’une forme de cantonnement de la violence. On ne peut, donc, isoler la guerre. Je ne sais ce que Jacques Dupâquier pense de l’ordre de grandeur procuré par Bouthoul et Carrère9, 88 millions de morts imputables à la guerre de 1740 à 1974, soit 0,8 % de la mortalité totale. Une fois que la guerre réussit à concentrer l’essentiel de la violence, elle est naturellement rejetée comme seule responsable de la violence, dont elle a été historiquement un efficace processus réducteur. entre les 10 % des anciennes violences et les 0,8 % de cette tranche très contemporaine, se situe vraisemblablement notre modernité.

Je me suis toujours refusé à étudier un phénomène sans tenter de le mesurer globalement. Je formule le vœu d’une tentative de pesée globale des effets multiples de toutes les violences.

La nature de la guerre - Tendance et Conjoncture

Bien évidemment il y a une autre approche. Je prends la guerre telle qu’elle est donnée dans les textes de la modernité. La guerre, c’est la guerre entre Princes, donc entre Etats, ou, à l’intérieur des Etats, celles où s’affrontent des fractions importantes de communautés, de seigneuries, de provinces, conduites par un Prince. Cette guerre bien sage, bien cernée, je la confronte avec la gamme des valeurs aux différents échelons de la stratification sociale. Et je cherche quel a pu être le niveau des interréactions entre la guerre et ces valeurs.

Mais cet exercice résolu, se pose un ensemble de problèmes que j’évoquerai rapidement. La guerre se fait avec des armées, des guerriers ou des soldats, ce qui n’est pas la même chose. il importe d’abord de rappeler, avec André Corvisier, quelques données capitales.

L’espace européen est loin d’être homogène. Un pôle de modernité à l’ouest s’oppose à un pôle d’archaïsme à l’est. La Russie conduit la deuxième phase de la guerre de Sept ans avec un niveau de "dégât" (la terre brûlée) que l’Europe occidentale (France, Empire) n’a plus connu, malgré les épisodes de 1689 au Palatinat et de 1704 en Bavière, pratiquement depuis la guerre de Trente Ans.

La guerre se concentre, s’institutionnalise, pour n’être plus, suivant la formule mal comprise de Clausewitz10 que "la continuation de la politique par d’autres moyens". D’une manière beaucoup plus précise, Clausewitz a pu écrire11 : "Tout l’art militaire se change en simple prudence dont l’objet principal sera d’empêcher l’équilibre instable de pencher soudain à notre désavantage et la demi-guerre de se transformer en une guerre complète". La demi-guerre, c’est la guerre telle que le XVIIIe siècle était parvenu à la faire. Car Clausewitz est le théoricien de la guerre d’avant le très court épisode révolutionnaire.

A travers la modernité, donc, et à des rythmes différents nous assistons à un double mouvement. Dans un premier temps, la concentration, la spécialisation, la réduction de la guerre, entre les mains d’un nombre plus restreint de princes, avec la substitution aux foules armées (les bans et arrière-bans, les habitants armés des communautés) des seules armées réglées et soldées. De mieux en mieux réglées, et de mieux en mieux, ou de moins en moins irrégulièrement, soldées. A tel point que vers 1680, ici, 1730/50 là. on arrive au niveau extrême de la réduction spécialisatrice.

Dans un deuxième temps, la tendance se renverse partiellement. Le volume des armées se remet à croître. Le niveau moyen de 1813 est légèrement supérieur, si nos appréciations sont exactes, à celui de 1709, à travers l’Europe. C’est pourquoi, si les armées sont de plus en plus spécialisées, leur mode de recrutement, à nouveau, s’étend à travers les formes rajeunies de la conscription.

Il me faudrait davantage des mesures, plus précises que les ordres de grandeur très grossiers dans l’esprit de celles qu’André Corvisier procure dans le remarquable tableau (p. 126) d’ Armées et Sociétés, ce chef d’œuvre. Il faudrait pouvoir passer du poids des armées au poids de la guerre et appréhender la ventilation sociale du prélèvement.

Même au point de vue démographique, l’approche est complexe. Voyez la peste, elle entre dans une comptabilité à partie double. Les mouvements de troupes, de 1620 à 1640, sèment la peste. La guerre tue, donc, indirectement, par peste. Mais c’est l’armée qui permet, à partir de 1650 en Espagne, de 1665 en France, par la technique dite de la ligne, de fractionner artificiellement l’espace social, en vue d’une intelligente prophylaxie anti-pesteuse. La quasi-disparition, en Europe occidentale, à la seule exception de 1720-1722, dès 1680, de la surmortalité pesteuse est à porter au bénéfice des armées, or les armées réglées sont un produit de la guerre, donc au bénéfice de la guerre.

Mais le coût démographique est, vraisemblablement, le plus facile, encore, à atteindre. Il y a un coût global de la guerre beaucoup plus difficile à cerner, d’autant plus que la guerre ne figure pas, il s’en faut de beaucoup, dans la seule colonne des pertes. Et qu’une partie des pertes est récupérée dans la colonne des profits. Un travail de quantification globale doit être tenté. De toute manière, sans connaître le poids objectif de la guerre, il est vain d’espérer atteindre le rapport guerre/psychologie sociale.

Je risquerai donc quelques hypothèses.

La première : dans le poids total de la violence, la part de la guerre, n’a cessé de s’accroître à la fin du XVe siècle. Il s’ensuit que, proportionnellement, le poids des armées réglées est plus lourd à la fin du XVIIIe qu’au XVIe, mais que l’impact de la guerre est moins diffus au XVIIIe qu’au XVIe siècle. Au fur et à mesure que le poids des armées augmente, que le coût relatif des armements s’accroît, le coût social de l’ensemble de la violence, sans aucun doute, et le coût social de la guerre s’accroissent. Et ceci reste vrai, même en incluant la période napoléonienne.

La guerre et la psychologie sociale

Un premier sentier est relativement aisé. Chercher la justification de la guerre, plus simplement délimiter le discours sur la guerre dans les Corpus habituels de la haute pensée théorique.

Voyons successivement le Corpus scolastique, la réflexion des humanistes, les théoriciens de la société, depuis nos Robins du XVIe siècle, en un mot, de Jean Bodin aux philosophes des Lumières.

Comme cette époque est proche encore du temps de la chrétienté, nous allons nous heurter à un clivage capital.

Il y aura la toujours juste guerre : la guerre de Croisade. Il y aura plus difficile à justifier : la guerre qui se livre entre les princes chrétiens.

Pour Gattinara et les caméralistes de l’époque, la justification même de l’Empire, de la suprême magistrature impériale, c’est d’assurer la pax inter christianos et de porter la guerre à où elle doit être, sur les bords de la Chrétienté, en un mot, de réduire la guerre à la Croisade et de conduire victorieusement la guerre juste qui est la Croisade. La justification de la Croisade s’intègre donc dans un processus de cantonnement d’une violence beaucoup plus diffuse, donc plus radicale et plus dangereuse.

Donc, quand d’Erasme à Leibnitz (Luther se tient nettement à l’écart, en retrait, pour des raisons trop longues à expliquer ici) nous lisons une justification de la guerre de croisade, nous devons éviter de nous laisser prendre au piège de l’apparence. Il s’agit moins, au premier degré, d’une justification de la guerre comme procédure de réduction des conflits entre princes chrétiens. Au-dessus des guerres suspectes, il existe une forme supérieure de guerre, spéciale, éminente, pure de tout péché - comme le coïtus à seule fin procréatrice - la guerre Sainte pour le sang du Christ et la Vérité. A vrai dire, je fais cette distinction pour mémoire, car, dans la réalité quotidienne, la guerre contre les infidèles ne joue plus, du XVIe au XVIIIe siècle, qu’un rôle secondaire.

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Il s’ensuit qu’il est difficile de proposer un modèle valable à la fois pour la guerre sainte et pour la guerre fonctionnelle résolutrice des conflits ordinaires entre princes chrétiens et Etats territoriaux, valable, donc, ensemble pour les deux Europe et les deux Modernités, l’ouest et l’est, l’avant 1630/1640 et l’après 1660, compte tenu des marges, marches, franges, frontières, no man’s lands, secteurs de course, de marches et de recouvrement.

Mais quand on quitte la théorie, la réflexion abstraite, pour la pratique sociale, on découvre massif, omniprésent, prégnant, le besoin de sécurité. Tous les anthropologues seront d’accord et dans la famille historienne, les médiévistes le savent, de René Girard (ses médiateurs de la violence) à Georges Duby12, nous avons des systèmes sociaux construits autour du besoin essentiel, primordial, de protection.

Le besoin de protection, dans son corps, dans sa famille, les réseaux affectifs qui sont la vie, dans l’outil de travail qui est l’outil de survie, dans la maison, les champs exposés aux dégâts, est, avec le besoin de se nourrir, de se couvrir, le besoin d’aimer, indissociable du premier, le besoin primordial. La guerre n’est qu’une forme de violence, elle n’est ni la plus constante, ni la plus redoutable, mais elle finira à la fin de la période moderne, par prendre le pas sur toutes les autres formes de violence. Incontestablement, la grande montée de l’Etat territorial, la tendance majeure de la Modernité en Europe, est mue aussi par le besoin de protection, qui passe par l’instinct de conservation. La guerre a été un réducteur de la violence avant même de devenir la forme privilégiée, majoritaire, de la violence. Sa condamnation est la récompense de son bénéfique succès.

L’instinct de conservation pousse donc à soutenir l’Etat qui est capable de faire la guerre, donc de protéger contre la guerre.

Donc on aura face à la guerre une attitude ambivalente. Elle est redoutée et elle confère un statut, une éminente dignité.

La société médiévale s’est reconstruite autour des guerriers à cheval, et des potentes qui sont des protecteurs. Or, à partir du XIVe siècle, la spécialisation de l’armement et la monnaie font entrer les armées dans l’économie monétaire. Il y a donc, en dépit de sinusoïdes et de différences complexes, une lente érosion du statut du guerrier. Le soldat ne récupère pas toute la dignité du guerrier... de même que le métier des armes ne se confond plus totalement avec le statut nobiliaire. Naturellement, ces facteurs donnent, à travers la durée et l’espace européen, une infinité de combinaisons dont André Corvisier a dressé une typologie, à laquelle je renvoie une fois pour toutes. Son tableau montre une corrélation entre la taille de l’Etat, les menaces qui pèsent sur ses frontières, d’une part, le rapport effectif/population et la place de la noblesse dans l’appareil militaire, d’autre part13.

La Suède et la Prusse (taille moyenne et faible, forte pression externe, confusion noblesse/armée) forment un pôle. L’Angleterre forme un pôle de protection/dépréciation, la France et l’Espagne occupant la position intermédiaire de nations où le poids et la prisée sociale de la fonction militaire ont eu tendance à décroître.

Il s’ensuit que la guerre, là où la pression qu’elle exerce est constante, à cette étape de l’évolution, a tendance à maintenir dans la société, à une place importante, la noblesse, à assurer donc le maintien du système des valeurs nobiliaires : honneur, lignage, mépris du danger, avec le maintien d’un haut niveau de violences diffuses annexes : duels, rixes, etc.

Mais, sitôt posé, le modèle éclate en nuances. D’abord il convient de distinguer deux types de guerre : la Croisade avec la variante des guerres de religions, les guerres entre Etats chrétiens.

La modalité Croisade est archaïsante. Elle bloque toute évolution vers l’autonomie des valeurs laïques, la distinction des deux Royaumes, la tolérance. L’Espagne et la Russie sont durablement marquées. La reconquête austro-hongroise s’apparente plus à une guerre classique entre Etats qu’à une guerre de Croisade.

Cependant, il est impossible de ne pas être sensible à une mutation qui traverse en diagonale le XVIIIe siècle. La guerre est un domaine d’implacable mutation technologique. On ne peut se battre qu’à armes égales. Donc la spirale innovatrice de la guerre est implacable. La guerre est, à partir du deuxième XVIIe siècle, de plus en plus un facteur implacable de modernisation/rationalisation. Une fois la supériorité affirmée des armées soldées, la guerre, qui représente 80 % des budgets d’Etat, est le moteur de la croissance de l’Etat territorial. L’administration des armées fabrique des rôles, entraîne le progrès des procédures administratives, l’artillerie et l’étape commandent la carte, les écoles de cadets sont les écoles de l’univers écrit en langage géométrique. Descartes est un officier, la carte de Cassini répond à un besoin militaire. La noblesse prussienne prépare, dans ses écoles de cadets, la génération des prix Nobel de l’Allemagne wilhelmine.

Donc la guerre, conservatrice des valeurs nobiliaires à l’ancienne, devient, au XVIIIe siècle, la guerre, facteur essentiel, des lointaines conditions préalables du Take Off.

L’armée est alphabétisante, catographisante, mathématisante, elle prépare les bases de la méritocratie, c’est-à-dire en vérité de la démocratie par la conscription. Entre l’armée nobiliaire du ban, renforcée par une importante mobilisation sur place des communautés, et les armées citoyennes du XIXe siècle, il y a eu le court épisode des armées intégralement soldées.

Le retour à des bases plus larges de recrutement s’esquisse en France pendant la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) et nous verrons, dans les guerres européennes de 1798 à 1815, l’apparition des grandes armées fédératrices du sentiment national, qui s’étend à de larges secteurs de la population.

On peut se demander si par l’armée, les anciennes noblesses n’ont pas, en partie, conquis les nations qui les ont dépossédées de leur pouvoir, sinon de leur prestige.

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Notes:

 

1 Cet article est dérivé d’une communication présentée en 1976 au colloque de l’Association des historiens modernistes. Ce thème sera repris dans Les fondements de la paix, sous la direction de Pierre Chaunu, PUF, à paraître en juin 1993.

2 La violence et le sacré, 1972.

3 La sociologie a beaucoup à recevoir de l’ethnologie, par imitation.

4 Age de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, Paris, Gallimard, 1976. L’édition américaine est de 1972.

5 Titre d’un roman célèbre de Carlo Lévi, repris comme titre de chapitre par Fernand Braudel dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.

6 Pierre Chaunu, Le refus de la vie, 1975 ; La mémoire et le sacré, 1978 ; La violence de Dieu, 1978.

7 Suivant le modèle anthropologique proposé par Roger Girard.

8 Pierre Chaunu, Histoire économique et sociale de la France, tome I, (1450-1660), PUF, 1977.

9 Gaston Bouthoul, René Carrère, Le défi de la guerre, 1740-1974, PUF, 1976.

10 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, Paris, PUF, 1976, tome I, p. 10.

11 VIII, 6 A, pp. 703 et p. 727, d’après Raymond Aron, tome I, p. 10.

12 Georges Duby, Guerriers et paysans, Gallimard, 1973.

13 André Corvisier, op. cit., p. 126.

 

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