FORCES NAVALES ET CONTRÔLE DES CRISES

 

Marcel DUVAL

 

 

La nouvelle situation internationale, telle qu’elle résulte de la disparition de l’"ennemi désigné", alors que sur mer celui-ci était devenu de plus en plus redoutable, et l’apparition un peu partout dans le monde de manifestations belliqueuses d’un nouveau genre, alors qu’un "nouvel ordre international" nous avait été annoncé, tous ces bouleversements de la géopolitique vont nous obliger à repenser les missions de nos forces navales1. Le propos du présent article est donc de jeter un regard prospectif sur le rôle que ces forces vont pouvoir jouer dans le contrôle des crises à venir. A cette fin, nous évoquerons successivement les enseignements résultant des crises de la Guerre froide qui nous paraissent rester encore valables, puis les enseignements tirés de la dernière crise du Golfe que nous proposons de retenir, et enfin les tendances lourdes nouvelles que nous croyons percevoir à travers les crises qui se déroulent actuellement. Et pour terminer cet aperçu panoramique, nous tenterons d’ébaucher une conclusion relative au cas français.

Mais avant d’aborder cette analyse, il convient de bien nous entendre sur ce que nous appelons une "crise". Dans les relations internationales de notre époque, cette appellation doit être réservée à l’aggravation subite d’une situation instable et cela à un point tel qu’apparaisse le risque prochain d’un affrontement armé, ce qui impose avec urgence aux décideurs politiques des choix déterminants de par leurs conséquences. On peut ainsi dire que dans l’escalade conflictuelle entre Etats, la crise se situe maintenant entre la tension et la guerre, encore que de nos jours on ne déclare pas plus la guerre qu’on ne conclut la paix, au sens juridique de ces deux termes. Le contrôle d’une crise internationale consiste donc à agir en sorte que l’on n’en arrive pas au conflit armé, et il s’ensuit que s’il a cependant lieu, c’est que la crise a été mal "gérée". Et sera aussi mal gérée une crise qui s’"enlise", puisqu’elle cessera alors d’être une crise pour créer une nouvelle situation géopolitique.

Enseignements rÉsultant des crises de la Guerre Froide

Rappelons d’abord ce qui a caractérisé les crises de cette Guerre froide qui a pris fin avec la chute du mur de Berlin. Pendant toute cette période, la présence d’armes nucléaires à l’Est comme à l’Ouest avait rendu absurde toute confrontation armée directe dans le Nord. Et elle avait rendu aussi très dangereuse, par risque d’escalade, les confrontations indirectes dans le Sud de leurs protégés ou clients respectifs. Ainsi prévalut une grande prudence et la "maîtrise" des crises devint de ce fait, de part et d’autre, la finalité des stratégies de dissuasion et d’action extérieure, les secondes étant d’ailleurs le corollaire des premières. En outre, à travers le monde, l’usage effectif de la force militaire fut de moins en moins bien admis par les opinions publiques, qui avaient pris conscience de ce que le général Gallois a appelé "l’inversion des vulnérabilités". Ces opinions publiques immédiatement informées et souvent conditionnées par les médias qui franchissaient dorénavant toutes les frontières, et en outre relayées par des organisations internationales, gouvernementales ou non, qui se multipliaient, ont fait alors de plus en plus pression sur les décideurs politiques pour qu’ils n’emploient pas la force militaire, lorsque survenait une crise.

Cette pression a bien entendu été plus efficace dans nos pays occidentaux qui sont démocratiques, et à l’égard desquels elle s’est d’ailleurs surtout exercée du fait des conflits de la décolonisation et de la multiplication considérable des Etats-nations dans le Sud qui en a résulté2. S’ajoutant à la prudence imposée par le "fait nucléaire", elle a amené nos pays à privilégier dans leur conduite des crises la négociation, et par suite la diplomatie. Mais il n’en reste pas moins que l’existence, la présence et la démonstration de la force militaire ont conservé alors une incontestable signification politique, ne serait-ce que parce que leur absence en a une évidente, puisqu’elle témoigne de l’indifférence ou de l’impuissance de l’Etat qui est absent. D’où l’intérêt politique qu’il y a à "prépositionner" des forces militaires dans les parages des crises éventuelles, afin de contribuer à les prévenir. Et d’où la nécessité aussi d’anticiper ces éventualités, et pour cela de disposer d’une organisation efficace de recueil et d’analyse des renseignements.

En définitive la stratégie de la maîtrise des crises a consisté dans l’habile combinaison d’une diplomatie active, avec le maniement nuancé et retenu de la force militaire, celui-ci ayant surtout pour finalité d’envoyer au perturbateur des signaux plus signifiants que ceux du verbe, afin de l’amener à entamer une négociation qui aboutisse au règlement de la crise par un compromis. On a pu dire : "la force militaire doit désormais être la main de fer dans le gant de velours de la diplomatie, plutôt que de chercher à être l’arbitre de tous les conflits". Et c’est en cela que la "logique de crise" diffère fondamentalement de la "logique de guerre", pour reprendre une formule qui fut employée à la veille de la guerre du Golfe. Il n’est pas dans le propos de cet article de traiter de la conduite de la diplomatie de crise, mais nous retiendrons cependant deux de ses critères les plus importants : au début de la crise, il faut envoyer à l’adversaire des signaux très clairs sur ce qu’on ne tolérera pas, et à la sortie de la crise il faut lui permettre de "sauver la face".

Et nous en venons maintenant au maniement de la force militaire pendant les crises de la Guerre froide, pour constater qu’il a eu lieu, le plus souvent par voie de mer, tant dans les crises Est-Ouest que dans les crises Nord-Sud. Pour les crises dans le Sud, on peut l’expliquer en partie par la constatation que les perturbateurs potentiels sont pour la plupart côtiers ou insulaires, et aussi par le fait que les Etats du Nord y sont particulièrement vulnérables de par leur étroite dépendance des produits énergétiques et des matières premières venant d’outre-mer3.

Mais ce qui a contribué surtout à donner une coloration franchement maritime à la manœuvre des crises, c’est que les forces aéronavales sont les mieux adaptées à la stratégie du maniement nuancé et retenu de la force que nous avons évoquée précédemment. Ceci parce que le milieu marin de par son statut juridique est le seul où le libre transit et la permanence de la force militaire soient admis par la communauté internationale. Et aussi parce que le bâtiment de guerre de par son autonomie logistique est capable d’assurer une permanence prolongée, et cela éventuellement "au-delà de l’horizon", comme l’exige le prépositionnement de la force militaire dont nous avons souligné précédemment l’utilité pour prévenir les crises. Et il est capable également de quitter discrètement les lieux d’une crise, évitant ainsi le risque d’être pris en otage ou celui d’enlisement qui menace toujours les forces aéroterrestres d’intervention. Et enfin, parce que, comme on l’ignore trop souvent hors du milieu maritime, le bâtiment de guerre, de par son statut juridique là encore, est partout détenteur de la souveraineté de l’Etat de son pavillon, et que par suite tous les "gestes" qu’il accomplit doivent être tenus pour des gestes de cet Etat. Or il se trouve que les gestes que peuvent entreprendre les forces aéronavales sont très diversifiés, en raison de la polyvalence à la fois de leurs moyens et de leurs objectifs éventuels.

Pour la conduite de cette habile combinaison de la diplomatie et de la force aéronavale, que l’on appelle parfois "diplomatie navale", les moyens suivants se sont avérés particulièrement bien adaptés au cours de la Guerre froide. D’une part, le vrai porte-avions d’attaque du fait de sa visibilité, de son autonomie à grande distance, surtout s’il est à propulsion nucléaire, et de ses capacités de rétorsion. Et d’autre part, outre le sous-marin nucléaire lance-engins puisqu’il est le vecteur le mieux adapté à la dissuasion, le sous-marin nucléaire d’attaque, du fait pour lui de la discrétion de ses redéploiements à grande vitesse, mais également de ses capacités de rétorsion, surtout s’il est muni de missiles de croisière contre la terre qui lui permettent d’intervenir de plus en plus loin à l’intérieur des continents4.

Ces constatations étant rappelées, de la manœuvre des crises au cours de la Guerre froide nous retiendrons comme encore valables les enseignements suivants, qu’il serait trop long d’argumenter ici :

a) Importance capitale de la manœuvre médiatique, qui doit accompagner au plus près la manœuvre diplomatique et militaire. On peut même dire qu’au cours d’une crise, ce sont les téléspectateurs internationaux qui sont en définitive les arbitres, en désignant aux opinions publiques les gagnants5.

b) Inefficacité en général de ce qu’on a appelé parfois l’"arme économique", pour désigner l’application au perturbateur de sanctions économiques. Sanctions que le plus souvent les forces aéronavales sont chargées de faire appliquer, puisqu’il s’agit généralement d’embargo ou de blocus, ou encore de "quarantaine", expression bien commode puisque ambiguë vis-à-vis du droit international.

c) Efficacité très douteuse aussi sur le plan politique, sinon médiatique, de l’assistance humanitaire, à laquelle on fait souvent appel en venant au secours des victimes indirectes de la crise, faute de pouvoir ou de vouloir entreprendre autre chose. Là encore, en raison de leur statut juridique, les forces aéronavales sont souvent chargées d’acheminer et de protéger cette assistance, voire de l’exécuter, en particulier lorsqu’il s’agit de "boat people".

d) Difficulté de coopérer entre alliés, en raison des différences qui existent toujours dans les intérêts immédiats des Etats au cours d’une crise, et par suite de l’impossibilité d’uniformiser les "règles d’engagement", c’est-à-dire les critères d’emploi effectif des armes pour répondre à des provocations, puisque ces règles relèvent de la souveraineté de chaque Etat tant que le conflit armé n’a pas été conjointement décidé. On peut remarquer cependant que la coopération interalliée est plus facile à organiser sur mer que sur terre, en raison d’une part des statuts juridiques de la mer et des bâtiments de guerre que nous avons rappelés plus haut, et parce que d’autre part la distinction qui est de pratique courante dans les forces aéronavales entre "commandement organique", "commandement opérationnel" et "contrôle opérationnel", permet de moduler les subordinations en fonction des circonstances. Et parce qu’enfin, la coopération interalliée est aussi de pratique courante entre les marines qui appartiennent à l’OTAN, et même avec celles, nombreuses, qui ne lui appartiennent pas, mais qui ont adopté ses règles de tactiques et de transmissions.

e) Enfin, le dernier enseignement important qui résulte pour nous de l’expérience des crises passées est celui que soulève le maniement de la rétorsion, puisque les capacités de l’espèce et la résolution affichée d’en user si nécessaire sont indispensables pour que la "diplomatie navale" soit vraiment signifiante. Il faut donc être en mesure de l’appliquer en réponse à des provocations de l’adversaire, à partir du moment où celui-ci s’est mis clairement dans son tort aux yeux de l’opinion publique internationale. La rétorsion doit alors être rapide et sévère, et si possible de façon médiatiquement spectaculaire et en tout cas convaincante. Mais il est important aussi qu’elle soit très précise, afin de ne pas provoquer d’effets collatéraux sur des innocents. Et il faut également qu’elle ne laisse pas d’otages aux mains de l’adversaire6. De tout cela sont capables des forces aéronavales convenablement équipées et commandées.

Enseignements rÉsultant de la CRISE AYant ABOUTI À LA Guerre du Golfe

Nous n’avons pas la possibilité d’étayer ici toutes ces affirmations par des exemples pris dans les crises de la Guerre froide, et nous en venons donc aux enseignements pour le maniement des crises à venir que nous tirons de la guerre du Golfe, puisqu’elle fut la conclusion de la première crise de l’après-Guerre froide, crise mal "mal gérée" dans la mesure où elle a abouti à une "guerre chaude". Et l’on peut constater en effet que du côté américain les erreurs suivantes ont été commises par rapport à la typologie que nous avons esquissée précédemment : carence du renseignement, absence de forces prépositionnées, signaux erronés envoyés à l’adversaire. D’autre part, le comportement du dictateur irakien au cours de la crise qui a précédé cette guerre doit, à notre avis, nous amener à nous interroger sur la rationalité, au sens où nous l’entendons dans la patrie de Descartes, des décideurs politiques opérant dans les pays du Sud. Ils sont en effet souvent imprégnés d’une culture très différente de la nôtre, pour laquelle notre "raison raisonnante" n’a pas grand chose de commun avec, par exemple, leur "c’était écrit".

Nous noterons aussi que la victoire aéroterrestre spectaculaire qui a terminé cette guerre, a fait oublier par beaucoup que le déploiement aéroterrestre en Arabie Saoudite n’a pu se dérouler sans risques que sous la couverture des porte-avions américains rapidement rameutés ; que la première grande unité mise à terre a été une division de marines avec son escadre de soutien aérien ; que l’acheminement et la logistique des forces ont été assurés à 95 % par voie de mer ; que les missiles de croisière lancés de la mer, soit par bâtiments de surface soit par sous-marins, ont joué un rôle déterminant dans les frappes chirurgicales qui ont annihilé l’organisation de la défense irakienne ; et enfin que l’aviation embarquée a effectué environ le quart des missions de l’offensive aérienne, sans parler de la diversion effectuée par des forces amphibies sur les côtes du Koweit, qui a largement contribué au succès de l’enveloppement par l’ouest des forces terrestres irakiennes7. Tout cela n’a été possible, il ne faut pas l’oublier, que parce que, faute d’adversaires marins, la coalition alliée possédait la maîtrise complète de la mer, non seulement localement, mais sur l’ensemble des océans.

Mais pour en venir à la problématique des crises de l’après-Guerre froide, c’est la résurgence de l’autorité de l’ONU qui a constitué le changement le plus important, maintenant que son Conseil de sécurité avait cessé d’être paralysé systématiquement par le veto de l’un de ses membres permanents8. Alors que son rôle s’était borné précédemment à patronner la mise en place de forces internationales d’interposition à partir du moment où les parties adverses étaient d’accord pour les accepter, c’est-à-dire quand la crise était déjà désamorcée, l’ONU a paru pouvoir désormais "légaliser" l’emploi effectif de la force militaire contre un "perturbateur", reconnu internationalement comme tel, de l’ordre mondial. Cette constatation a amené certains à imaginer la constitution permanente ou à la demande d’une force aéronavale internationale constituée par des pays volontaires, qui contribuerait à assurer le maintien de la paix mondiale sous pavillon de l’ONU, mais opérant en fait sous "leadership" américain9. Cette perspective nous apparaît comme utopique pour des raisons multiples qu’il serait trop long de développer ici, mais dont les deux principales sont, d’une part, que les Etats-Unis ne veulent pas et d’ailleurs ne peuvent pas accepter d’être les "gendarmes" du monde, et, d’autre part, que l’unanimité du Conseil de sécurité n’est pas assurée dans tous les cas de crise, comme on a déjà pu le constater dans les abstentions qui se sont manifestées à l’occasion de crises récentes, en particulier de la part de la Chine, et qui pourraient se transformer un jour en veto10. Sans parler des réticences de principe d’un Secrétaire général qui est originaire du Sud, et aussi de l’insuffisance notoire de moyens financiers dont il dispose.

La guerre du Golfe a permis aussi de prendre conscience d’un certain nombre de menaces nouvelles pouvant donner lieu à des crises, ou pouvant se manifester au cours de crises. Parmi celles-ci, nous retiendrons surtout, bien évidemment, la prolifération qui se développe dans le Sud des armes de destruction massive, et en particulier de missiles balistiques pouvant être porteurs de têtes chimiques ou nucléaires, auxquelles, soit dit en passant, les forces aéronavales ne sont d’ailleurs pas tellement vulnérables11. Cette constatation nous amène à réfléchir au problème de l’efficacité de la dissuasion nucléaire dans le Sud, dissuasion pour laquelle les forces aéronavales seraient les vecteurs les mieux adaptés, comme elles pourraient être aussi des vecteurs bien adaptés à la mise en place de systèmes mobiles de défense antimissiles au niveau d’un théâtre.

La guerre du Golfe nous amène à réfléchir également à deux autres menaces nouvelles, dont nous ne pouvons pas non plus développer ici les conséquences, à savoir, d’une part, les prises d’otages massives au niveau d’un Etat, et, d’autre part, les migrations forcées de population, ordonnées ou provoquées là encore au niveau d’un Etat.

Enfin, sur un plan plus spécifiquement maritime, la guerre du Golfe a permis un certain nombre de constatations que nous nous bornerons à énumérer :

a) Les opérations en commun de forces aéronavales alliées ne posent pas de problème à partir du moment où l’ouverture du feu a été admise au niveau politique. Avec cependant des inquiétudes pour l’avenir quant à l’inter-opérabilité à travers ce que les Américains appellent le système C3I, et cela pour des raisons techniques qui tiennent à l’emploi généralisé chez eux des satellites de communication et de l’intégration interarmées en cours de leurs systèmes.

b) L’importance qu’il faut attribuer à la menace des mines dans les opérations se situant dans le Sud, et plus généralement le besoin de préparer les opérations par petits fonds.

c) Et enfin, le peu d’efficacité opérationnelle des petites marines, ce qui pose la question de l’intérêt stratégique, sinon économique, à attribuer aux ventes d’armes destinées aux pays du Sud.

Evolution PercevaBle À travers LES criSeS actuELLES

Il nous faut maintenant aborder notre troisième point, le seul qui soit vraiment prospectif puisqu’il s’agit des tendances lourdes que nous pouvons percevoir dans les crises actuelles et qui sont par suite susceptibles d’influencer la manœuvre des crises futures. Nous examinerons d’abord les crises survenues en Irak après la fin de la guerre du Golfe, puisque la victoire militaire de la coalition n’y a pas ramené la sécurité. La constatation la plus importante faite à cette occasion nous paraît être que, sous l’égide du Conseil de sécurité de l’ONU, les Grands de cette coalition, tous occidentaux, ont pu continuer à employer la menace de la force militaire, et cela d’une façon que nous qualifierons de "musclée", afin d’obtenir le démantèlement, non seulement des armes de destruction massive que possédait l’Irak, mais aussi des installations avec lesquelles il pourrait en construire de nouvelles. D’autre part, la force militaire a pu être employée également pour imposer la mise en place d’une assistance humanitaire en faveur des Kurdes dans le Nord du pays et ensuite pour assurer la sécurité de la minorité chiite dans le Sud. Le Conseil de sécurité a ainsi légalisé le "droit d’ingérence" dans les crises intérieures d’un Etat, et il a permis à cette occasion l’emploi de procédés nouveaux de coercition, comme l’imposition de "couloirs de pénétration" et de "zones d’exclusion aérienne" 12. Il est donc apparu à cette occasion que l’emploi de la force militaire était devenu une option plus facilement utilisable dans les crises, à condition qu’elle soit patronnée par l’ONU. On peut remarquer en passant que les forces aéronavales, essentiellement américaines, ont joué un rôle de premier plan dans l’application de ces nouveaux procédés, alors que les forces navales européennes, auxquelles se sont joints pour la première fois deux bâtiments de guerre russes, poursuivent le contrôle de l’embargo contre l’Irak.

Quoique beaucoup moins spectaculaire, une autre crise est survenue au même moment entre les pays occidentaux et la Libye qui mériterait aussi d’être analysée. On se rappelle en effet qu’à la suite des résultats de l’enquête menée au sujet des actes de terrorisme commis il y a trois ans contre des avions de ligne américains et français, le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé la mise en place comme moyen de pression d’un embargo aérien, que les forces aéronavales occidentales en Méditerranée contribuent à faire respecter13.

Mais la crise la plus riche en enseignement pour l’avenir est bien évidemment celle qui se déroule actuellement en Yougoslavie, puisqu’elle paraît typique des nouvelles menaces qui nous attendent en Europe14. Elle amène pour notre propos les constatations suivantes, qui mériteraient chacune un développement :

a) Le Conseil de sécurité réunit difficilement un consensus pour approuver une intervention militaire dans une situation de guerre civile, non seulement parce qu’elle constituerait une ingérence caractérisée dans les affaires intérieures d’un Etat, mais encore parce qu’on peut douter de son efficacité. Le Secrétaire américain à la Défense a pu dire assez cyniquement : "Combien faudra-t-il tuer de Yougoslaves pour empêcher les Yougoslaves de se tuer entre eux". Et Henri Kissinger d’ajouter : "Les nations qui veulent agir doivent proposer d’abord une solution politique. Tant qu’elles ne le font pas, il n’existe aucune base pour une négociation, et encore moins pour une intervention militaire". Un observateur désabusé a pu en conclure : "Dans les Balkans, il est trop tard pour faire plus que gesticuler !" 15

b) Devant ce constat d’impuissance, à l’occasion duquel les institutions de la sécurité en Europe devenues concurrentes se sont renvoyées de l’une à l’autre ce qu’on a pu appeler "le mistigri" yougoslave, on s’est réfugié dans les alibis habituels, destinés à sauver la face des gouvernements devant leurs opinions publiques, qu’étaient déjà l’embargo et l’assistance humanitaire, et que tend à devenir la "zone d’exclusion aérienne". Toutes décisions que les forces aéronavales sont souvent les seules à être en mesure de faire appliquer, pour les raisons résultant du droit de la mer que nous avons soulignées plus haut.

c) S’il survenait des situations où des opérations de coercition apparaîtraient à la fois possibles et utiles, ou encore où des opérations de rétorsion s’imposeraient, ce sont encore les forces aéronavales qui seraient les mieux adaptées, parce qu’elles ne présenteraient pas le risque d’enlisement, tout en étant capables, à partir des mers qui flanquent notre continent, tant au sud qu’au nord, de frapper de façon précise avec leurs armes n’importe quel point d’Europe centrale ou orientale.

Au moment où nous relisions ces lignes, une nouvelle crise majeure vient de surgir en Somalie, dont il convient de dire un mot puisqu’elle pourrait être typique des crises qui nous attendent désormais dans le Sud. Viennent s’ajouter en effet aux rivalités tribales qui y sont endémiques, la famine et les exactions de bandes armées échappant au contrôle de toute autorité reconnue. L’enseignement majeur qu’on peut déjà en tirer est, d’une part, le rôle déterminant des médias dans la prise de décision d’une intervention militaire internationale de l’espèce, mais aussi et d’autre part, l’effet pervers pouvant aller jusqu’à ridiculiser cette décision, qui peut résulter de l’excessive médiatisation d’une telle intervention. On a pu aussi en cerner déjà les ambiguïtés, puisqu’elles se manifestent actuellement dans les désaccords des participants au sujet de ses finalités, lesquelles s’échelonnent maintenant de la simple protection du ravitaillement des populations affamées à la mise en place d’un Etat qui devrait être "démocratique", en passant par le désarmement des bandes prédatrices. Désaccords qui s’amplifient, bien entendu, lorsqu’il s’agit de décider des limites à imposer à l’emploi de la force militaire dans l’opération.

Mais pour rejoindre notre propos, on peut remarquer que le débarquement des premiers échelons américains fut effectué à partir d’un groupe amphibie prépositionné au large de la Somalie, et qu’il s’est opéré sous la couverture d’un groupe aéronaval, à bord duquel la télévision nous a permis de constater que régnait une parfaite sérénité professionnelle, lorsqu’on la comparait à l’agitation confuse qui se développait à terre. Sa présence dans les parages constituerait en outre une bonne assurance pour le cas où un réembarquement s’imposerait, afin d’éviter l’enlisement, qui doit rester la hantise de toute intervention militaire dans une crise.

Mais les crises du type yougoslave ou somalienne ne sont pas les seules qui nous attendent, tant dans le Nord que dans le Sud. Il nous faut réfléchir aussi aux crises qui peuvent provenir de migrations massives provoquées ou spontanées (comme actuellement en Allemagne et peut-être demain en Méditerranée) ; du développement du trafic de drogues et du phénomène mafieux qui lui est lié (lesquels ont déjà provoqué des interventions militaires américaines en Amérique centrale) ; de l’apparition dans les pays où s’installe une insécurité permanente de "grandes compagnies" pratiquant un banditisme organisé, et pratiquant même dans les eaux côtières la piraterie (comme actuellement dans le détroit de Malacca ou au large du Nigeria) ; de la possible résurgence d’un terrorisme d’Etat ou soutenu par des Etats ; et enfin de catastrophes majeures concernant l’environnement, qu’elles soient naturelles ou provoquées par des imprudences humaines ; toutes éventualités où l’usage de la force peut s’imposer, pour les prévenir ou pour y intervenir. Il s’agirait alors de missions s’apparentant à celle d’une gendarmerie extra-territoriale, qui seraient ainsi dans le prolongement des missions du Service public qu’assurent déjà certaines marines, dont la nôtre. La sécurité à notre époque tend d’ailleurs à englober de plus en plus tous les problèmes de société.

Il nous faut aussi réfléchir à l’apparition possible de puissances qui seraient prises de tentations hégémoniques au plan régional et qui deviendraient ainsi des perturbateurs majeurs de l’ordre international, surtout si elles sont dotées d’armes nucléaires. Et il nous faut enfin, pour le plus long terme, ne pas omettre la résurgence hégémonique possible d’un ancien Supergrand qui, quoique réduit à une seule de ses Républiques, conserve encore de beaux restes, notamment nucléaires, tant en Europe qu’en Asie. Cette réflexion devrait nous amener en particulier à envisager l’avenir de la dissuasion nucléaire, puisqu’elle paraît devoir être sans effet, tant dans le Nord que dans le Sud, lorsqu’il s’agit de pacifier des conflits intérieurs ou frontaliers, et qu’on peut en outre douter de son effet pacifiant entre pays du Nord et pays du Sud, lorsqu’il s’agira de répondre aux menaces qui pourraient résulter à terme de la prolifération des armes de destruction massive. Ces réserves n’impliquent d’ailleurs d’aucune façon pour nous, soit dit en passant, que la dissuasion nucléaire ne conservera pas une valeur "existentielle" contre des agressions majeures, et qu’elle ne restera pas la marque d’un statut diplomatique particulier sur le plan international.

Il résulte des considérations qui précèdent que dans l’avenir il faudra s’efforcer plus que jamais de prévenir les crises, plutôt que d’essayer de les résoudre par la menace d’emploi et a fortiori par l’emploi effectif de la force militaire, étant acquis que cet emploi éventuel serait mieux admis que par le passé s’il était placé sous l’égide d’une organisation internationale et argumenté par des motifs généreux. Cette prévention, qui serait alors essentiellement politique, nécessite d’être informé de l’éventualité des crises, et par suite d’être renseigné sur les intentions des perturbateurs potentiels, plutôt que sur leurs moyens. Nous noterons en passant que les moyens d’observation spatiaux, dont on fait si grand cas depuis la guerre du Golfe, s’ils nous permettent de connaître les moyens, sont insuffisants en ce qui concerne les intentions, et qu’on revient ainsi une fois encore à l’homme, et qui plus est à l’homme cultivé, seul capable de percevoir les motivations, et par suite les logiques de décision de perturbateurs d’une culture différente de la nôtre.

Mais pour assurer dans les parages des crises éventuelles cette permanence de la force militaire, ou pour employer la formule américaine cette "présence en avant", dont nous avons souligné au début de notre exposé la portée politique, ce seront les forces aéronavales qui resteront les mieux adaptées, pour les raisons que nous avons développées. Et lorsqu’il faudra en venir à des opérations de rétablissement de la paix ou de maintien de la paix, elles resteront aussi les mieux adaptées, en raison de leur capacité croissante de projeter leurs forces sur à peu près tous les pays du Monde. Enfin leur capacité de présence et de discrétion les rend aussi les mieux adaptées pour intervenir dans ces crises d’un nouveau genre que nous venons d’énumérer. Les missions à envisager en priorité pour ces forces nous paraissent ainsi devoir être, outre la poursuite des patrouilles de dissuasion nucléaire mais à un niveau seulement de "suffisance minimum", le maintien de la liberté de communication et de présence face à d’éventuels adversaires sous-marins et de surface, l’exécution de raids de rétorsion en profondeur, le transport et le débarquement stratégiques, la chasse aux mines, la rescousse de ressortissants, le recueil de renseignements et l’exécution d’opérations spéciales16. Ces missions devront le plus souvent être exécutées sans préavis, et en coopération avec les deux autres armées et/ou au sein de coalitions interalliées de circonstance, ce qui exigera un haut niveau de disponibilité et d’interopérabilité, tant interarmée que interalliée.

Les moyens nécessaires à la manœuvre des crises du futur résultent de ces missions, mais ceux qui feront la différence quant aux capacités d’un Etat de participer de façon significative à cette manœuvre, nous paraissent continuer à devoir être, à horizon prospectif, les moyens de débarquement amphibie et la disposition d’une marine marchande dotée de navires modernes, le porte-avions d’attaque surtout s’il est à propulsion nucléaire et le sous-marin nucléaire d’attaque, et cela pour les raisons que nous avons rappelées au début de notre exposé. Enfin nous nous permettrons d’ajouter qu’il faudra se méfier de la fascination qu’exerce, depuis la guerre du Golfe, ce qu’on appelle les "hautes technologies". Le dilemme qualité-quantité est vieux comme la marine, mais pour notre compte nous arbitrons pour la quantité, à condition bien sûr qu’elle soit d’une qualité raisonnable17. Et il faudra aussi peut-être faire attention à ne pas tomber dans une autre fascination, celle du désarmement naval, puisqu’elle n’a pas été étrangère à certains des aspects les plus regrettables du dernier conflit mondial18.

LE CAS FRANÇAIS

Pendant la Guerre froide, la France s’est montrée de beaucoup le plus actif des puissances européennes dans la manœuvre des crises internationales hors d’Europe. Et notre marine n’a cessé d’y jouer un rôle très important, y compris au plus profond de l’Afrique où ses avions de patrouille "Atlantic" étaient devenus des "Maman-Jaguars", pour employer le charmant surnom que leur avaient donné les populations locales. Cet engagement dans les affaires du monde outre-mer continue à se manifester de nos jours puisque nous avons actuellement près de 12 000 de nos soldats, marins et aviateurs engagés dans des interventions d’assistance humanitaire, le plus souvent à la demande de l’ONU. L’activisme ainsi manifesté peut s’expliquer par notre particulière dépendance de l’outre-mer, ainsi que par les intérêts importants et les amitiés fidèles que nous y avons conservées. Mais la raison en est surtout, pensons-nous, que notre pays considère encore comme sa vocation historique de porter au reste du monde le message humaniste qui a pris sa source chez nous à l’époque des Lumières et qui a trouvé sa définition lors de la Révolution. Deux questions se posent alors à nous maintenant : 1. Ce message, qui fut à l’origine de ce que Pierre Dabezies appelle "l’exception française", la France veut-elle encore le promouvoir ?19 2. Et d’autre part, en a-t-elle encore les moyens, alors qu’en action extérieure les risques vont croître, avec la montée en puissance militaire des éventuels perturbateurs ?20

A la première de ces questions, nous répondrons, toujours avec Pierre Dabezies : Dans l’Europe qui se profile, "la France ne pèsera de tout son poids, elle ne compensera les pesanteurs continentales dominantes, elle ne contribuera au nécessaire équilibre du continent, que si elle en reste la fenêtre ouverte, sauvegarde sa dimension ultra-marine et maintient sa force de projection et de rayonnement". Et le Premier ministre vient de confirmer cette orientation, en ajoutant un argument qui va dans le sens du message humaniste que nous venons d’évoquer : "La France entend être présente dès lors qu’il y a à respecter le droit ou à préserver des vies humaines".

Quant à la deuxième question, nous sommes persuadé que la réponse pourrait être affirmative dans le cadre d’une Union Européenne où serait admise une répartition des tâches militaires relevant de la sécurité commune, qui tiendrait compte des motivations et des capacités de chacun de ses membres. Il s’en suit que cette perspective dépend de l’avenir politique de la Communauté Européenne, qui est actuellement sujette aux interrogations que l’on sait. Mais c’est dans de telles circonstances que la volonté politique peut l’emporter sur le pessimisme de l’intelligence !

 

 

 

 

 

 

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Notes:

 

1 C’est ainsi qu’a complètement disparu de la Méditerranée la puissante "Eskadra" soviétique, alors qu’elle y marquait étroitement depuis 35 ans la VIe Flotte américaine.

2 l’ONU réunit actuellement 179 Etats, alors qu’elle n’en comprenait que 51 à sa création.

3 La mer couvre 71 % de la terre ; les transports par mer assurent 60 % du commerce mondial ; 87 % de la population mondiale habite à moins de 500 km d’une côte ; 143 Etats appartenant à l’ONU sont côtiers.

4 Les missiles de croisière conventionnels actuels du type Tomahawk, embarqués sur bâtiments de surface et sous-marins, ont une portée de 1 200 km. La mise en service prochaine des missiles Tomahawak Block III mettra 75 % de la superficie des continents à leur portée.

5 Un exemple d’échec magistral de la manœuvre médiatique au cours d’une crise est celui qui s’est produit au Liban en 1984, à l’occasion d’un raid de rétorsion parti du porte-avions Foch, et par ailleurs techniquement réussi, contre un repaire de terroristes situé aux environs de Balbek.

6 Pour reprendre la formule de l’amiral Le Pichon qui commandait notre groupe aéronaval en mer d’Oman pendant la première crise du Golfe et pour qui les risques de méprises ou d’otages ont alors été des préoccupations constantes : "La rétorsion est un fusil à un coup : elle doit faire mouche".

7 Marcel Duval, "Les crises du Golfe vues de la mer", Défense nationale, décembre 1991.

8 René-Jean Dupuy, "Le Conseil de sécurité : Directoire mondial ?", Enjeux du monde, Bilan et perspectives 1992, Forum du futur.

9 Des suggestions dans ce sens sont très fréquentes dans la presse américaine. Elles ont été développées sur le plan maritime notamment dans l’article des U.S. Naval Institute Proceedings, mars 1992, intitulé "A global Naval Force ? Why not ?".

10 Le parlement russe a voté une résolution invitant Boris Eltsine à user de son droit de veto à l’égard de l’intervention de l’ONU dans la crise yougoslave. New York Herald Tribune, 19 décembre 1992.

11 A la fin du siècle, plus de 20 pays du Sud disposeront de missiles balistiques, et une douzaine d’entre eux de têtes chimiques ou nucléaires. Martin Navias, Balistic Missile Proliferation on the Third World, Adelphi Papers, 1991.

12 Jacques Viot, "De l’assistance à l’ingérence", Enjeux du monde, Bilan et perspectives 1992, Forum du futur, collectif, "Droit et devoir d’ingérence", Relations internationales et stratégiques, n° 3, 1991, Marc Bonnefous, "L’ingérence : droit et politique", Défense nationale, avril 1992.

13 Voir notamment "Italy and the Sanctions against Libya", The Center for Defence Studies, Londres, 1992.

14 James Gowand, James Smith, "Peace making, Peace Keeping, European Security, and the yougoslav wars", The Center for Defence Studies, Londres, 1992.

15 International Herald Tribune, 21 septembre, 19 octobre, 26 novembre et 14 décembre 1992.

16 Actuellement 20 pays du Sud sont munis de sous-marins, parmi lesquels l’Inde, l’Algérie, la Libye, la Syrie et l’Iran.

17 Gene Rochlin et Chris Demchak, "Lessons of the Gulf war". Ascendant Technology and Declining Capability, Institute of International Affairs, Berkeley, 1992.

18 Allusion aux conséquences du traité de Washington de 1922, du traité de Londres de 1930, et de l’accord anglo-allemand de 1935.

19 Pierre Dabezies, "L’exception française", Stratégique, 53/1992.

20 Des casques bleus francais sont actuellement déployés en Yougoslavie, au Cambodge, en Somalie, au Liban, au Sahara occidental, en Irak, au Salvador. Leur entretien est supporté par le budget de la Défense.

 

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