DE LA DECOMPOSITION DU PAYSAGE STRATEGIQUE A LA LIQUIDATION DE LA REVUE STRATEGIQUE

EDITORIAL

 

Ce numéro, le dernier de l’année 1992, paraît dans des conditions inhabituelles. Il sort avec un retard, sinon exceptionnel, du moins supérieur à la normale. Surtout, il est composé de deux dossiers qui auraient dû faire l’objet de deux livraisons successives, l’une consacrée à la démographie et l’autre à la Russie. Toutes les prévisions se sont trouvées bousculées par l’annonce officielle de la dissolution de la Fondation pour les études de défense nationale, qui doit intervenir avant la fin du mois de mars. La plus grande incertitude est donc de rigueur sur l’avenir de la revue et il a fallu improviser avec les articles disponibles, en renonçant à relancer les auteurs surchargés ou négligents. Le lecteur voudra bien excuser les imperfections dues à une relecture hâtive.

Stratégique a été fondée en 1979 par le général Poirier en vue d’accueillir des articles sur des sujets théoriques ou techniques, concernant la stratégie et la défense, qui ne pouvaient trouver place dans des revues plus générales. Pendant quatorze ans, ce programme a toujours été respecté. Le lancement d’une nouvelle formule en 1990 a entraîné de profondes transformations quant au volume, à la présentation et à la structure des numéros qui sont devenus thématiques, mais le même esprit a continué à animer la revue. Cette continuité a été marquée de manière symbolique par l’unité de direction : le général Poirier est resté directeur de la revue jusqu’à ce jour.

La Fondation pour les études de défense nationale, créée en 1972, disparaît aujourd’hui dans sa vingtième année, à la suite de manœuvres peu glorieuses sur lesquelles il vaut mieux ne pas s’étendre. Elle doit être remplacée par une Fondation pour les études de défense dont il est impossible de dire aujourd’hui quelle sera son orientation. Il est malheureusement permis de se demander si l’exigence théorique qui avait conduit le général Poirier à lancer la revue sera maintenue. L’air du temps est à des études plus brèves, moins spécialisées, susceptibles d’être lues par un public plus large. Il n’est pas certain qu’un tel choix soit judicieux, ou même seulement justifiable. D’une part, les revues générales sont déjà nombreuses et en ajouter une autre ne ferait qu’augmenter la concurrence sans bénéfice réel pour le lecteur. D’autre part, la stratégie, comme toutes les disciplines intellectuelles (ou se voulant telles), a besoin d’organes de recherche, conçue non pas pour la facilité du lecteur, mais pour la diffusion d’études de haut niveau. Stratégique, malgré toutes ses imperfections, peut revendiquer un bilan globalement positif : Il n’est pas présomptueux de reprendre ce que disait Jean d’Ormesson, dans le numéro fêtant le quarantième anniversaire de la meilleure revue française, Diogène : "Dire que les responsables de la revue ne se sont jamais trompés serait exagéré. Ils ont publié leur lot de textes insignifiants, il leur est sans doute même arrivé de rejeter des articles de grande valeur (ce n’est pas le cas de cette revue, non que son encadrement fût plus perspicace, mais les propositions spontanées ont toujours été rares). Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Il est permis de soutenir que dans chaque numéro il y avait à lire quelques pages qui méritaient d’être lues. Ce n’est déjà pas si mal". Stratégique est la seule revue en langue française à avoir consacré des études à Jomini, Mackinder, Mahan, Liddell Hart, Svechin… Mais elle a aussi publié de nombreux articles sur le combat d’infanterie, l’évolution des missiles anti-missiles ou la géostratégie de l’Antarctique… sur plusieurs dizaines de pages quant il le fallait 1. Le développement des études stratégiques exige de telles recherches. Il reste à souhaiter que la Fondation pour les études de défense appelée à succéder à la FEDN fasse montre de la même ouverture à des sujets réputés "peu commerciaux". La suppression d’un tel organe serait catastrophique, particulièrement à un moment où tout le monde reconnaît la nécessité d’une "remise à plat" de la doctrine française de défense.

Il me reste à remercier tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont permis à cette expérience de se poursuivre pendant quatorze ans, et particulièrement pendant les deux années et demie où j’ai assuré la rédaction en chef de la revue. Tout d’abord, le président Pierre Dabezies et le général Lucien Poirier, qui m’ont appelé à ce poste et ont toléré mes initiatives et mes débordements, même quand ils ne les approuvaient pas toujours (la stratégie maritime leur a paru parfois - certainement à tort - un peu trop envahissante). Les membres du comité de rédaction ont été des complices efficaces, avec une mention particulière pour le général de brigade Alain Bru que j’ai pressuré avec la dernière énergie. Le lecteur pourra s’interroger pour savoir sous quel pseudonyme il a écrit dans la plupart des numéros de la revue depuis sa création. Les auteurs ont généralement répondu avec bienveillance aux appels que je leur lançais, malgré des délais souvent très brefs. Si les numéros sont devenus aussi gros, c’est pour une raison fort simple : le taux de défaillance dans les premiers numéros a été beaucoup plus faible que prévu et il faut s’en féliciter. Les lecteurs et particulièrement les abonnés, trop peu nombreux hélas, ont permis à la revue de survivre et ont manifesté à plusieurs reprises leurs suggestions, leurs critiques constructives, parfois aussi leur satisfaction. Enfin, ma reconnaissance toute particulière va à celle sans laquelle cette revue n’aurait pu fonctionner pendant ces deux dernières années (en dépit de l’apport, de plus en plus efficace avec le temps, d’appelés qui ont montré que le service national pouvait encore servir à quelque chose). Isabelle Redon a accompli un travail énorme et mon principal regret, en quittant cette revue, est de mettre fin à une collaboration aussi agréable et fructueuse.

 

Hervé COUTAU-BÉGARIE

 

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Notes:

 

1 Un index général serait fort utile. Le temps nous a manqué pour l’établir dans ce numéro. Nous publions simplement l’index de la nouvelle formule, qui couvre les dix derniers numéros.

 

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