L’EFFONDREMENT DE LA PUISSANCE RUSSE ET MUTATION  DU SYSTEME INTERNATIONAL

 

Hervé COUTAU-BÉGARIE

 

L’historien peut se demander si le tournant du début du siècle s’est situé en 1905, avec la guerre russo-japonaise, première défaite de l’homme blanc face au monde jaune depuis des siècles, ou en 1914, début de la guerre qui devait consacrer l’effacement de l’Europe après plusieurs siècles de domination, ou 1917, avec l’avènement du bolchevisme en Russie. L’interprétation commune, jusqu’aux événements récents, tranchait en faveur de la dernière hypothèse. Celui-ci paraissait ouvrir la voie à un monde nouveau, conformément aux espérances de ses promoteurs, mais la révolution mondiale devait se révéler un mythe après l’échec des spartakistes en Allemagne ou de Bela Kun en Hongrie. Il fallut se contenter du socialisme dans un seul pays, arriéré, du moins aux yeux du plus grand nombre, y compris de Karl Marx qui situait la révolution à venir dans les pays les plus industriels.

La Russie bolchevique parvint peu à peu, dans les années 1920, à obtenir sa réintégration dans le concert des nations. Son rayonnement idéologique était immense et elle disposait de relais actifs dans presque tous les pays du monde, avec les partis communistes qui lui étaient inféodés et qu’elle fédéra au sein du Komintern. Mais, derrière les certitudes assénées par la propagande, le pays connaissait une difficile conversion à la planification et à l’industrie lourde, tandis que son appareil militaire, très impressionnant, restait limité à la défense des frontières. Les tentatives mégalomanes de Staline en vue de la création d’une flotte de haute mer n’aboutirent avant 1941 à aucun résultat sérieux1..

La grande guerre patriotique, consécutive à l’attaque allemande du 22 juin 1941, a fait de l’Union Soviétique, avec les Etats-Unis, le grand vainqueur de la seconde guerre mondiale. Elle s’est étendue dans toutes les directions, non seulement par des annexions non négligeables, en Europe (Carélie, pays baltes, Pologne du Nord, Penarabie) en Asie centrale (Tannu-Tuva) et en Extrême-Orient (sud de Sakhaline, Kouriles), mais aussi par la constitution d’un glacis composé de pays qui ont été soviétisés de 1945 à 1948. L’Europe orientale a ainsi été "restructurée" à l’identique, tandis que les partis communistes connaissaient une vogue extraordinaire dans les pays d’Europe occidentale. C’était l’âge d’or des "compagnons de route". Un auteur libéral, d’habitude mieux inspiré, s’inquiétait de l’exode imminent et massif des ouvriers qui s’en iraient chercher de meilleures conditions de vie à l’Est ...

Mais ce succès avait été acquis à un prix très lourd. Aux dizaines de millions de morts de la guerre civile, de la collectivisation et des purges staliniennes, la guerre était encore venue s’ajouter vingt à trente millions de victimes et des destructions immenses. Alors que l’on prévoyait, au début du siècle, une population russe de plus de trois cents millions d’habitants avant la fin du siècle, le déficit démographique se comptait en dizaines de millions et l’infrastructure économique avait bien du mal à récupérer, malgré le pillage organisé de l’Allemagne et des nouveaux pays satellites. A la fin des années 50, Krouchtchev pouvait encore proclamer que l’Union Soviétique rattraperait, puis dépasserait, les Etats-Unis dans les années 70, mais quelques années après, les dirigeants soviétiques se trouvaient confrontés à la nécessité de réformer un système dont le retard, vis-à-vis du camp adverse en pleine expansion économique, devenait de plus en plus évident malgré le dépassement régulier des objectifs du plan dans les discours officiels. Ce fut l’enjeu de la réforme Lieberman, dont on discuta furieusement, mais qui n’aboutit à aucun changement d’envergure. Le parti avait reculé devant les risques de l’entreprise.

On parle aujourd’hui de la stagnation bréjnevienne et l’abandon des velléités réformatrices laissait augurer de ce qui allait suivre. Mais il n’est pas certain que l’on puisse expliquer cette reculade par un conservatisme étroit d’apparatchiks crispés dans leur langue de bois et leur surréalité idéologique. Plus probablement, Brejnev et ses pairs avaient compris une vérité première qui allait ensuite être perdue de vue par leurs successeurs : il n’était pas possible de réformer l’économie sans mettre en péril l’ensemble du système. Au reste, si l’économie planifiée ne parvenait pas à assurer un niveau de vie correct à la population, elle obtenait en revanche des résultats satisfaisants, et même spectaculaires, dans l’industrie d’armement ou l’industrie spatiale, permettent à l’Union Soviétique de poursuivre une politique de prestige et de puissance.

Celle-ci a obtenu, surtout à partir des années 60, des résultats incontestables. Dans les années 70, l’URSS, dont le prestige idéologique décline à la suite des révélations de Soljenitsyne et de quelques autres, dont l’économie est en train de se faire distancer par celle des pays capitalistes, est de plus en plus conduite à rechercher des succès de politique étrangère, d’autant que la crise pétrolière ouverte en 1973, qui plonge les pays libéraux dans une dépression sans précédent depuis la grande crise des années 30, peut laisser croire que l’heure du triomphe du socialisme est proche. L’Union Soviétique est incontestablement l’acteur central dans le système international. Les Etats-Unis lui ont reconnu un statut de partenaire égal avec le traité SALT de 1972, qui a consacré le principe de la parité des armements nucléaires stratégiques. L’acte final d’Helsinki en 1975 a légitimé les frontières issues de la deuxième guerre mondiale. L’URSS s’est dotée, avec une flotte de haute mer et un transport aérien à long rayon d’action, de moyens d’intervention dans le tiers-monde et elle a débordé de son glacis traditionnel pour devenir une véritable puissance mondiale, capable de soutenir efficacement ses alliés, en Angola en 1975, en Ethiopie en 1978, alors que les Etats-Unis sont paralysés après leur honteuse débâcle au Vietnam.

A la fin des années 70, personne ne doute de la réalité de la menace soviétique. La plupart des observateurs sont parvenus à un pessimisme absolu : l’URSS paraît être une réalité appelée à durer, en position offensive face à un Occident enfoncé dans sa crise et condamné à la défensive. Il suffit de relire le Plaidoyer pour l’Europe décadente de Raymond Aron, paru en 1977, le constat de Michel Crozier sur Le mal américain, paru en 1980, ou encore l’étonnant avertissement de Cornélius Castoriadis en 1981 : le fondateur de Socialisme et Barbarie dénonce la montée de la menace militaire russe en des termes que ne désavouerait pas le plus virulent des anti-communistes professionnels2. Les points faibles du système sont connus, on sait désormais que l’économie soviétique n’est pas plus efficace que l’économie libérale, au contraire ; on sait qu’une dissidence intellectuelle et religieuse persiste ; mais aucun de ces facteurs ne paraît devoir remettre en cause à échéance prévisible la survie de l’empire soviétique. Dans l’un de ses derniers textes, écrit vers 1982, Raymond Aron dissipe toute ambiguïté : "Personnellement, je pense indispensable de liquider deux idées aberrantes : l’Union Soviétique serait menacée d’effondrement, acculée à des réformes drastiques ou poussée vers des aventures étrangères" 3. Hélène Carrère d’Encausse publie bien en 1980 L’Empire éclaté, mais le titre, imposé par l’éditeur et qui a tant contribué au succès du livre, ne rend pas compte du contenu, beaucoup plus mesuré : l’auteur constate simplement que la montée démographique des populations non slaves, surtout asiatiques, mettra en cause, à terme, la structure de l’URSS. Mais elle ne fixe aucune échéance. Dans l’un de ses livres ultérieurs, elle se livre à une apologie assez étonnante des acquis de la politique étrangère de Brejnev : "Brejnev peut être oublié par ses successeurs, rayé momentanément de l’histoire de son pays - pratique fréquente en URSS -, peu importe. Sa place s’inscrit au panthéon de la géopolitique" 4. Raymond Aron va dans le même sens : son dernier ouvrage ne s’abandonne certes pas au désespoir, il soutient que la partie n’est pas jouée, mais il revient constamment sur le déséquilibre des armements en faveur de Moscou et sur ses avancées multiples dans le tiers-monde, manifestement frappé par "tant de victoires et de succès si chargés de telles conséquences" 5. André Amalrik, lorsqu’il pose la question : L’Union Soviétique survivra-t-elle en 1984 ?, est considérée comme un essayiste, certes brillant, mais un peu léger.

L’illusion rétrospective fait que les commentateurs ont aujourd’hui tendance, non seulement à oublier leurs analyses antérieures, mais aussi à surestimer des facteurs de faiblesse qui n’étaient pourtant pas décisifs. L’économie va certes mal, la crise agricole s’aggrave, mais l’appareil militaire continue à se moderniser de manière spectaculaire, et la population habituée à des privations ne remet pas en cause la légitimité du régime. Celui-ci dispose d’un appareil répressif bien au point : au début des années 80, Andropov a réussi à briser la dissidence ; il n’en subsiste plus que quelques noyaux qui essaient simplement de survivre. Avec le recul du temps, son arrivée au pouvoir en 1982 peut se comparer à celle de Stolypine en 1907 : il représente la dernière chance de survie d’un système devenu vermoulu. Conscient du retard accumulé, il est, en même temps, tout à fait convaincu de la nécessité de ne tolérer aucun dérapage. Il n’aura pas le temps d’entreprendre une modernisation et, après l’intermède Tchernenko, Gorbatchev accédera au pouvoir en 1985. C’est par lui que va se produire le processus qui aboutira à la désintégration du système soviétique et de l’empire russe.

Les historiens auront beaucoup de travail pour expliquer le déroulement de ces événements qui, en quelques années, ont entraîné l’effondrement de ce gigantesque empire idéologique et territorial. Il s’agit véritablement d’une révolution, c’est-à-dire d’un bouleversement complet de toutes les structures politiques et sociales. Les explications les plus diverses ont été proposées, y compris celles d’un complot organisé par le KGB, vraiment diabolique6. Il est extraordinaire qu’une telle mutation ait pu se produire en si peu de temps et à un coût si faible : la guerre civile n’a pas eu lieu, aujourd’hui encore (provisoirement ?) elle reste limitée à des régions périphériques (Moldavie, Caucase-Tadjikistan) et surtout le spectre de la guerre nucléaire a été écarté. La seule véritable alerte a eu lieu lors du sursaut du dernier carré soviétique, qui s’est terminé pitoyablement en quelques jours.

Il n’est pas question ici d’analyser les causes ou le déroulement de cette gigantesque débâcle. Mais il faut souligner deux facteurs décisifs. D’une part, la catastrophe de Tchernobyl a agi comme un révélateur, aux yeux du monde et des Soviétiques eux-mêmes. La propagande n’a pu dissimuler l’ampleur du désastre, au contraire, le mutisme des premiers jours a donné libre cours aux rumeurs les plus alarmistes. Tout le monde, non seulement en URSS, mais aussi aux Etats-Unis, a réalisé concrètement ce que pouvait être une catastrophe nucléaire : les discours des "faucons" sur la guerre limitée, les frappes "chirurgicales" ou la théorie de la victoire (de Colin Gray) ont perdu tout crédit. Il en a résulté un nouveau climat, qui a permis la conclusion en 1987 du traité de Washington sur les euromissiles. Celui-ci a été critiqué par certains en Europe et aux Etats-Unis, parce qu’il paraissait constituer un pas en direction d’une dénucléarisation de l’Europe, et donc vers le découplage entre les Etats-Unis et l’Europe, mais sans lui, rien de ce qui a suivi n’aurait pu avoir lieu.

D’autre part, cette désintégration a démontré la force du message de Soljenitsyne, dont toute l’œuvre a tendu à répéter que la seule arme efficace contre le système était la vérité. Tous les commentateurs s’accordaient sur le décalage entre la réalité russe et le discours soviétique. Soljenitsyne parlait de mensonge, Zinoviev ou Besançon de surréalité idéologique. A chaque congrès du parti, le secrétaire général, dans un discours fleuve de plusieurs heures, transcrivait en langue de bois l’analyse des dirigeants, avec une idée force : le socialisme ne cessait de se renforcer, les contretemps et les défaillances passagères ne pouvaient remettre en cause les lois de l’histoire. Gorbatchev a pris le risque de rompre avec ces rites. Il n’a sans doute pas mesuré les conséquences de sa politique de glasnost, de transparence. Au départ, elle n’a été pour lui qu’une manœuvre tactique, destinée à discréditer les tenants de la vieille garde et à servir de soupape de sécurité pour éviter l’explosion généralisée. Dans la pratique, les dissidents en ont profité pour relever la tête et l’ homme de la rue a eu connaissance de l’étendue d’une faillite, qu’il soupçonnait parfois, mais dont il n’avait jamais imaginé l’étendue. A partir de là, les forces destructrices se sont mises en marche, sans que les forces conservatrices puissent les arrêter. Il faut ajouter que, tout en étant conscient de la nécessité de réformes et en voulant rompre avec la langue de bois, Gorbatchev est resté prisonnier de celle-ci. Il a notamment, et c’est sa deuxième erreur capitale, tragiquement sous-estimé la persistance de la question des nationalités. Il voyait surtout, en raison de ses fonctions antérieures, le problème sous un angle économique. Il a cru qu’il serait possible de moderniser l’économie sans véritablement réformer les structures politiques.

Le résultat est, au choix, tragique ou remarquable. Gorbatchev, qui n’a jamais renié ses convictions communistes, qui a désespérément essayé de sauver le parti après le putsch d’octobre 1991, a fait ce qu’aucun agent de la C.I.A. ou de l’impérialisme n’a jamais osé espérer : il a liquidé l’œuvre de Lénine et de Staline. Certes, le communisme n’est pas mort et il ressurgira tôt ou tard, car il repose, comme le notait Raymond Aron dès 1938, avant tout sur une réaction de rejet vis-à-vis de la société libérale moderne avec ses inégalités et ses injustices. Mais il ressurgira sous une autre forme, qui sera sans doute peu désireuse de revendiquer l’héritage soviétique.

Mais aussi, et surtout, Gorbatchev a liquidé l’œuvre de Pierre le Grand et de tous ses successeurs : l’empire s’est décomposé et la Russie est redevenue la Moscovie, qui ne conserve plus avec les autres parties de l’empire qu’un lien sur lequel les plus grandes incertitudes sont aujourd’hui de mise. La théorie des trois cercles pourrait ici être transposée de manière très éclairante. Jusqu’à la fin, le système soviétique se décompose en trois cercles : le premier, c’est l’Union Soviétique elle-même, dans laquelle le problème des nationalités a été définitivement résolu, au dire de Gotbachev lui-même ; le deuxième, c’est le glacis des pays socialistes : pacte de Varsovie et Mongolie extérieure ; le troisième cercle englobe le reste du monde, condamné par les lois de l’histoire à rallier tôt ou tard le camp du socialisme. Dans le troisième cercle, l’Union soviétique dispose d’un certain nombre de relais territoriaux (les pays à orientation socialiste : Corée du Nord, Vietnam, Cuba, Ethiopie, Angola, Mozambique, Yémen du Sud, Afghanistan) et organisationnels (les partis communistes fidèles à Moscou, qui restent de loin les plus nombreux). L’ensemble forme ce qu’Annie Kriegel a appelé le système communiste mondial7, qui obéit à l’impulsion d’un centre qui a repris à son compte la politique tsariste, mais en lui ajoutant une charge idéologique qui a élargi le dessein expansionniste à l’échelle de la planète.

Au début des années 90, l’Union Soviétique a cédé la place à la Russie et les trois cercles ont bien changé. Le premier cercle est l’ancienne République fédérative socialiste de Russie, devenue la Fédération de Russie, agitée par des ferments autonomistes, voire indépendantistes, en Sibérie et dans les anciennes républiques autonomes. Le deuxième cercle regroupe les anciennes républiques soviétiques, qui maintiennent avec Moscou un lien mal défini, qui n’est même pas confédéral puisqu’elles sont devenues des sujets de droit international : il s’agit de onze des quinze républiques soviétiques. Le troisième cercle, fort limité, regroupe les pays avec lesquels la Russie n’a plus aucun lien juridique et qui, ayant recouvré leur pleine souveraineté en droit, sont en train de la récupérer en fait avec l’évacuation des troupes russes : c’est le cas des trois pays baltes, qui ont refusé d’adhérer à la CEI, et des anciens pays satellites. Le pacte de Varsovie et le Comecon ont été dissous, le retrait est déjà terminé pour la Tchécoslovaquie, la Hongrie, et la Mongolie, il s’effectue selon un calendrier négocié, malgré quelques difficultés, pour la Pologne et l’ancienne Allemagne de l’Est. Tout devrait être terminé, au plus tard, en 1994. Le troisième cercle devrait alors se limiter aux seuls pays baltes, c’est à dire fort peu de choses. Des accords avec ceux-ci ont été signés et le retrait des forces militaires devrait être terminé dès 1993, mais la faiblesse des nouveaux Etats, leur forte dépendance économique envers l’ancienne métropole et la puissante présence de minorités russes, particulièrement en Estonie et en Lettonie, font que la Russie n’acceptera sans doute pas de les traiter comme n’importe quel Etat souverain.

D’une politique de puissance fondée sur une dilatation dans toutes les directions, la Russie est passée brutalement à une politique de repli général. Elle doit d’abord essayer de retrouver un équilibre politique et économique et de mettre en place de nouvelles structures sociales avant de songer à retrouver sa place de très grande puissance. Alors que l’Union Soviétique voulait faire entendre sa voix dans toutes les affaires du monde, la Russie est aujourd’hui condamnée à jouer les seconds rôles - on l’a bien vu dans la crise du Golfe où les Etats-Unis ont démontré avec éclat leur hégémonie. Elle a dû admettre des mesures de désarmement massives qui, de manière symbolique, n’essaient même plus de maintenir la fiction d’une parité numérique des arsenaux nucléaires. Le système international n’est plus bipolaire.

La question qui se pose est de savoir si cet effacement n’est que momentané, lié à une conjoncture révolutionnaire, donc exceptionnelle et transitoire, ou si, au contraire, il risque de se révéler durable en raison de la difficulté de sortir du système communiste. La prospective, on le sait, est un exercice toujours dangereux. Il est bon de se souvenir de l’état d’esprit qui régnait dans les années 70, afin de se garder de la tentation de projeter simplement dans l’avenir les tendances du moment. Toute tentative d’évaluation doit prendre en compte des facteurs internes, c’est à dire, les chances de récupération de la Russie, et externes, c’est à dire les configurations possibles du système international.

RETOUR DE LA SAINTE RUSSIE ?

Evaluer les chances de rétablissement de la Russie suppose au préalable de s’entendre sur le rapport de la Russie au communisme. Deux thèses sont ici en présence : celle de Soljenitsyne, qui soutient que l’âme russe slave et orthodoxe a résisté à une doctrine qui n’était qu’une importation étrangère et qui ne s’est maintenue que par la terreur8 ; et celle de Zinoviev, qui soutient que le peuple russe, qui a une propension innée à l’asservissement, était finalement bien disposé à recevoir le communisme. Il s’est ensuite accommodé des successeurs en se réfugiant dans l’indifférence, la paresse et l’alcoolisme. Non seulement, "le niveau culturel et matériel particulièrement bas de la population russe a certainement favorisé l’expérience communiste", mais il va jusqu’à écrire que "le stalinisme en son temps n’a pas été seulement imposé par le haut, il s’est développé à partir de la base et a été stimulé par elle" 9.

Naturellement, chacune de ces deux thèses contient une part de vérité. Il est incontestable qu’une fraction au moins de l’intelligentsia russe a refusé avec force le communisme et elle a exprimé son rejet à travers de multiples monuments littéraires signés Grossman, Pasternak, Amalrik, Soljenitsyne... Soljenitsyne est le plus grand d’entre eux, au point d’incarner véritablement la conscience russe. Il est remarquable de constater comment ce système répressif, terriblement efficace, a lui-même produit ses propres anti-corps, comme en témoigne le passage au Goulag des plus grands écrivains et le mot célèbre de Soljenitsyne : "la liberté est dans les prisons". Mais, en même temps, il est certain que cette résistance n’a été le fait que d’une minorité d’intellectuels ou de croyants. Le système stalinien a atteint son but : les purges massives ont détruit tous les cadres sociaux traditionnels, armée, église, paysannerie..., de sorte que l’individu s’est retrouvé entièrement dépendant du nouvel encadrement contrôlé par le parti. En outre, la dégénérescence de celui-ci après la mort de Staline a mis fin à la mobilité sociale qui avait favorisé l’émergence de nouvelles élites dans les années 1930 et encouragé une corruption, un absentéisme et un alcoolisme généralisés. La plupart des ex-Soviétiques sont aujourd’hui incapables de s’adapter à une économie de marché qui met fin à la sécurité absolue dont ils jouissaient jusqu’à présent et exige d’eux un effort régulier dont ils ont perdu l’habitude.

Les réformes, loin de favoriser l’initiative individuelle, ont complètement désorganisé l’économie : le produit intérieur a chuté d’au moins un tiers, le ravitaillement devient de plus en plus problématique et l’apparition de nouvelles frontières n’arrange rien : à titre d’exemple, les moteurs des patrouilleurs de la flotte de la mer Noire sont révisés dans une usine située en Lettonie, près de Riga. Il faudra des années, sinon des décennies, pour réorganiser sur de nouvelles bases l’appareil productif. Beaucoup d’observateurs estiment qu’il faudra en réalité attendre un renouvellement complet de génération pour qu’un nouveau système économique puisse être établi sur des bases viables.

Mais l’économie n’est pas la variable unique. Il n’est pas interdit de supposer que la Russie pourrait connaître, à défaut de la prospérité économique, une stabilisation de la situation qui lui permettrait, sinon de rivaliser avec les plus grands, au moins de tenir son rang. Il s’agirait, en somme, dans un contexte différent, de la reprise de la politique des années brejnéviennes.

Le préalable indispensable est le rétablissement de la stabilité politique. Il fut un temps où l’on disait que le président Eltsine ne commandait guère au delà du Kremlin. Sa position reste aujourd’hui encore très précaire. Il doit faire face à l’hostilité de la majorité du parlement, qui s’oppose à la réforme économique, dont les conséquences sont jugées trop dures pour la population, et au renforcement de ses pouvoirs, qui pourrait ouvrir la voie à la dictature. Il doit également contenir l’agitation qui règne dans bon nombre de régions ou de républiques autonomes, et à la mauvaise volonté de ses partenaires de la CEI, qui refusent toute idée de fédération et songent d’abord à la consolidation de leur indépendance, sans guère de considérations pour un éventuel intérêt commun. Les forces centrifuges, qu’il a lui-même encouragées lorsqu’il travaillait par tous les moyens à affaiblir Gorbatchev, se retournent aujourd’hui contre lui.

A vrai dire, les deux problèmes sont intimement liés. L’analyse, en termes de centre et de périphérie est particulièrement éclairante appliquée au cas russe. Les républiques caucasiennes et d’Asie centrale sont excentrées, généralement pauvres en matières premières et divisées par des luttes inexpiables entretenues par les découpages staliniens qui avaient pris soin de ne pas créer de républiques homogènes. La Russie aurait les moyens, le jour où elle aura retrouvé une stabilité au centre, de rétablir sa suzeraineté sur ses marges ; aucun pays au monde ne songerait véritablement à l’en empêcher, au-delà de protestations de pure forme. Mais, elle pourrait aussi estimer qu’il ne vaut pas la peine de reprendre le contrôle de républiques arriérées, sources de plus de problèmes que d’avantages. Il n’y a que trois républiques qui présentent un intérêt majeur : le Kazakhstan, immense territoire peuplé pour moitié de Russes, qui ne présente pas de problèmes considérables : le président Nazarbaev est le plus ferme partisan du renforcement de la Communauté ; la Biélorussie, dont l’indépendance est largement fictive et ne semble pas appelée à durer ; et, surtout, l’Ukraine, foyer originel de la Russie (la Rouss de Kiev), aux immenses richesses agricoles et aux fortes structures industrielles, peuplées à quarante pour cent de Russes et ethniquement très proche, sauf dans ses marches occidentales, de la Russie (un Russe et un Ukrainien se comprennent sans problème majeur).

La partition, d’un point de vue historique et économique, peut-elle durer ? Un Etat ukrainien a déjà existé de 1918 à 1923 (la Rada de Kiev) et le président Kravtchouk travaille activement à transformer une indépendance encore largement théorique en réalité, avec la constitution d’une armée nationale, la création d’une monnaie distincte du rouble, la mise en place de structures administratives nouvelles et la reconnaissance de son pays sur la scène internationale. Les Etats-Unis s’agacent de sa lenteur pour ratifier le traité START II et pour accéder au Traité de non-prolifération en tant que puissance non-nucléaire mais il a bien compris que la possession de l’arme suprême lui donnait un moyen de pression et il entend ne pas y renoncer avant que l’indépendance ukrainienne ne soit devenue un fait irréversible. Le temps joue pour Kiev, contre Moscou. Si le pouvoir russe doit rétablir sa suzeraineté, il doit le faire à brève échéance, en profitant d’une situation encore incertaine. S’il n’y réussit pas, il faut s’attendre à une tension permanente, car le gouvernement russe, quelle que soit sa tendance, n’acceptera pas de sitôt le fait accompli. Il est révélateur d’observer que même Soljenitsyne ne peut s’y résigner : pour lui, la Rouss englobe à la fois les Petit-Russiens (Ukrainiens), les Grands-Russiens (Russes) et les Blanc-Russiens (Biélorusses).

On en revient donc à la question de la restauration d’un pouvoir fort en Russie. L’hypothèse d’une évolution vers la démocratie est malheureusement la moins probable. Ce n’est pas sans raisons que Soljenitsyne s’est prononcé contre le modèle occidental et a plutôt suggéré une démocratie à la base, sur le modèle des zemtsvos : un régime parlementaire ne peut qu’aboutir à la paralysie du gouvernement et donc à l’aggravation de la crise et à l’exaspération des tensions, ouvrant ainsi la voie à une reprise en main énergique. Deux scénarios sont alors possibles : l’arrivée au pouvoir de ce que Françoise Thom appelle les communistes de la seconde vague, c’est-à-dire d’anciens communistes débarrassés des aspects les plus encombrants de l’idéologie, notamment sur le plan économique, ou celle de nationalistes qui remplaceraient le communisme par l’exaltation d’une sainte Russie, éventuellement modernisée. Entre les deux, la différence réside dans la source de légitimité plutôt que dans les méthodes. Il n’y a pas de tradition démocratique en Russie, la population veut sortir d’une crise qui rend ses conditions de vie de plus en plus dramatiques et même les démocrates les plus sincères souffrent de l’humiliation de voir leur pays, autrefois puissant et redouté, transformé en une sorte de Haute-Volta nucléaire, réduite à la mendicité pour assurer son ravitaillement et condamner à jouer les seconds rôles ou les spectateurs passifs face à une Amérique triomphante.

La prospective est ici largement impuissante. Depuis au moins trois ans, les pays occidentaux ont redouté le pire chaque fois que l’hiver arrivait : on a craint un explosion sociale conduisant à la guerre civile ou à un coup d’Etat. Le fatalisme slave aidant, la population russe a réussi à survivre et Eltsine s’est maintenu au pouvoir. De sorte que l’on pourrait croire que le cap le plus dangereux a été franchi. Mais, pour prendre une comparaison maritime, le franchissement du Cap Horn ne signifie pas que l’on est sorti des Quarantièmes rugissants. La Russie est toujours dans une période révolutionnaire : elle n’est pas encore arrivée au Consulat. Tout peut arriver, à n’importe quel moment. Ce qui reste du KGB représente encore une force non négligeable et l’attitude de l’armée, partagée entre conservateurs et réformateurs, n’est pas sûre. On ne peut exclure aucune hypothèse, et surtout pas qu’Eltsine réalise un coup de force à son profit. Dans l’immédiat, on constate qu’après une période d’effacement, pendant laquelle la Russie a été à la remorque des Etats-Unis, elle s’efforce actuellement de retrouver une certaine marge de manœuvre vis-à-vis de ses partenaires-adversaires occidentaux.

LE NOUVEL ACTIVISME DIPLOMATIQUE RUSSE

De 1990 à 1992, la Russie a été reléguée au second plan. Elle n’a joué aucun rôle majeur. Elle a entériné toutes les mesures proposées par les Etats-Unis. Depuis quelques mois, on constate un retour, pas encore spectaculaire, mais tout de même significatif. La Russie n’est pas totalement dépourvue de moyens d’action. Un certain nombre de pays entendent disposer d’un contrepoids à l’hégémonie américaine ou, en Asie, à la menace chinoise. Par ailleurs, elle intervient sur le marché des armements, pour des raisons d’abord économiques (besoin de devises) mais aussi politiques : les ventes d’armes sont pour elle un moyen de rappeler son existence et de restaurer un début d’influence ; les armes russes ne sont peut-être pas aussi efficaces que les occidentales, mais elles sont incomparablement moins chères.

A ces moyens, il faut ajouter une volonté : comme Gorbatchev s’était servi de ses succès diplomatiques pour se maintenir au pouvoir, Eltsine joue de ce regain d’activité de la Russie sur la scène internationale pour contrer ses opposants. Il espère faire taire ceux qui l’accusent d’être servilement aligné sur les Etats-Unis et qui prônent une politique plus active de nature à restaurer le prestige du pays. Trois points chauds témoignent de ce changement de cap.

En Europe, la Russie affirme sa différence dans la crise yougoslave. Se souvenant qu’elle est, par nature, la protectrice du monde slave, elle s’oppose, depuis déjà plusieurs mois, à des sanctions contre la Serbie. Son obstruction rend très difficile, sinon impossible, la mise en œuvre de véritables sanctions. Elle se réintroduit ainsi dans les affaires européennes, les Etats-Unis et la Communauté doivent tenir compte de sa position. Le bénéfice diplomatique est immédiat. A plus long terme, elle conforte une position que l’on avait pu croire ruinée en Europe orientale. Si les relations avec la Pologne ont toujours été détestables, elle peut espérer rétablir des liens avec la Bulgarie, traditionnellement russophile, et avec la grande Serbie. Peut-être aussi, à un moindre degré, avec la Tchéquie, qui aura sans doute besoin d’un contrepoids à l’influence omniprésente de l’Allemagne.

Au Moyen-Orient, la Russie avait hérité d’une situation catastrophique avec l’absence de l’Union Soviétique dans la crise du Golfe. L’envoi d’un destroyer dans le golfe Persique, à la fin de 1991, n’avait qu’une portée symbolique, dans le mauvais sens du terme. 1992 a vu un retour très remarqué avec la conclusion d’un important contrat d’armement avec l’Iran. Celui-ci, toujours isolé sur le plan diplomatique, a acheté d’importantes quantités de matériels et notamment deux sous-marins, ce qui a suscité une vive irritation à Washington. D’autres contrats pourraient suivre. Par ailleurs, il n’est pas exclu que la connexion Moscou-Bagdad soit un jour rétablie. L’Iran et la Turquie savent que la Russie n’a pas dit son dernier mot en Asie centrale. La guerre civile au Tadjikistan reste encore localisée, mais elle pourrait être le prélude à une contamination que tout le monde souhaite éviter. D’une manière ou d’une autre, la Russie sera l’acteur central d’un règlement encore problématique.

Enfin, la Russie réactive l’axe Moscou-New-Delhi. L’un des derniers actes de la diplomatie soviétique, quelques jours avant le coup manqué d’août 1991, avait été le renouvellement du traité d’amitié de 1971. Des échanges au sommet ont permis, en 1992, de revitaliser l’alliance. Les fournitures de pièces détachées ont repris et un accord de transfert de technologie, spatiale et sans doute nucléaire, a été signé, à la grande fureur de Washington, qui a fait de la lutte contre la prolifération l’une de ses premières priorités. Les pressions ont été vives, mais n’ont ébranlé aucun des deux partenaires. Bien que la Chine soit, elle aussi, engluée dans ses problèmes intérieurs, elle reste, dans le long terme l’adversaire potentiel contre laquelle l’Inde et la Russie ont un intérêt commun.

Bien sûr, les axes esquissés ci-dessus restent bien modestes par rapport à la politique mondiale de l’ancienne Union Soviétique. Ils n’en témoignent pas moins de l’émergence d’une nouvelle politique étrangère russe, qui renoue avec la pratique antérieure au nom d’impératifs de politique intérieure, certes, mais aussi, en vertu de permanences géopolitiques que même une révolution, comme celle que la Russie vient de connaître, ne peut remettre en cause.

QUEL SYSTèME INTERNATIONAL ?

L’éventuel retour de la Russie sur la scène internationale est l’un des facteurs majeurs, mais pas le seul, qui conditionne l’évolution du système international. Au delà de toutes les controverses sur les mutations intervenues depuis les années 1970, il n’est guère discutable que, jusqu’à la désintégration de l’Union Soviétique, le système international restait fondamentalement bipolaire, comme l’avait analysé Raymond Aron, d’une manière devenue classique10. Les Etats-Unis et l’Union Soviétique étaient les deux seules puissances globales, capables d’intervenir à l’échelle mondiale avec une panoplie complète de moyens. La détente n’avait pas remis en cause cet état de choses ; au contraire, elle avait vu l’Union Soviétique sortir de son glacis pour intervenir avec des moyens militaires dans le tiers-monde. La Chine était venue compliquer le jeu, mais le grand triangle brillamment présenté par Michel Tatu en 197011 restait diplomatique plus que stratégique : militairement, la Chine n’était qu’une puissance régionale et non mondiale. De même qu’elle s’était appuyée dans les années 50 sur l’Union Soviétique contre la puissance menaçante du moment, les Etats-Unis, elle avait cherché dans les années 70 l’appui des Etats-Unis contre l’Union Soviétique en phase ascensionnelle, dont les visées hégémoniques avaient été clairement exprimées par le projet de pacte de sécurité collective asiatique proposé par Brejnev en 1969. En somme, il n’y avait là qu’une application normale de la loi de Caplow sur la coalition des deux plus faibles contre le plus fort dans les triades.

Cette structure bipolaire commandait tout le système. Certes, celui-ci ne se ramenait pas à cette seule dimension. L’erreur commune était de ne pas voir la multiplication des plans sur lesquels se développaient les relations internationales et l’emboîtement de différents niveaux de puissance, ayant chacun leur logique propre et que l’on peut, par commodité pédagogique, ramener à trois : mondial, régional, local12. Les sandinistes n’étaient pas que des clients de Moscou, mais ils ne pouvaient agir dans le backyard des Etats-Unis que parce que la présence de l’Union Soviétique empêchait Washington d’intervenir contre eux. Moscou utilisait un certain nombre de relais dans le tiers-monde, mais la relation n’était pas à sens unique : la dépendance était le plus souvent une relation de clientèle, dans laquelle le plus faible se servait de la protection du plus fort pour atteindre ses propres buts de politique intérieure ou étrangère. La désintégration de l’URSS a mis fin à ce schéma : la grande erreur de Saddam Hussein a été de ne pas comprendre que l’URSS, moribonde, n’était plus en mesure de faire contrepoids à l’action américaine.

A ce stade, il faut essayer d’imaginer la nouvelle configuration du système international qui pourrait émerger du tourbillon d’événements que nous venons de vivre au cours des dernières années. On peut envisager cinq modèles fondamentaux, qui peuvent faire l’objet de multiples variantes et combinaisons.

1 - Le système hégémonique

C’est la configuration dans laquelle il n’y a plus qu’une seule superpuissance : les Etats-Unis. Un tel modèle a semblé s’esquisser en 1990, sous l’énergique impulsion de George Bush. L’annonce d’un nouvel ordre mondial a été rapidement suivie d’une mise en œuvre aux dépens de l’Irak. Après cette victoire, le prestige des USA a été porté à un point qui a semblé démentir les prévisions pessimistes des chantres du déclin inéluctable de l’Amérique. Un diplomate arabe n’a pas hésité à dire : "Sur terre, il n’y a plus qu’Allah et les Américains". L’OTAN qui, un an auparavant, traversait une crise profonde, s’en est trouvée revigorée : tous les projets de réforme ont été promptement enterrés, les nouvelles démocraties d’Europe centrale et orientale demandaient leur adhésion et l’on a même enregistré des velléités de la part de l’Argentine ! Jusqu’en Chine, la fascination pour la guerre technologique et pour le modèle américain a atteint des proportions inouïes.

Les Etats-Unis disposent encore de facteurs de puissance incomparables. La comparaison avec le déclin des anciennes puissances impériales, popularisée par Paul Kennedy, n’est pas probante : la Grande-Bretagne n’était qu’une île sur les marges de l’Europe ; les Etats-Unis possèdent une taille continentale, une population de 250 millions d’habitants et des ressources considérables dans tous les domaines. Ils représentent "naturellement" 20 à 25 % de la richesse mondiale. Surtout, aucune puissance ne paraît susceptible de contester leur suprématie : l’Allemagne et le Japon n’ont pas encore complètement surmonté les conséquences de leur défaite de 1945, ils ne sont toujours pas des puissances nucléaires, leur force militaire reste limitée et le système international n’est pas disposé à leur reconnaître une vocation à l’hégémonie. Celle-ci ne peut, pour une période sans doute encore assez longue, ne s’exercer que par le biais économique.

Cela ne veut pas dire que l’hégémonie américaine soit nécessairement appelée à durer. Elle se heurte à un certain nombre de limites, dont la principale est économique : l’effort d’armement, durant les présidences Reagan et Bush, n’a été rendu possible que par un endettement massif qu’il faut maintenant essayer d’endiguer. L’appareil industriel, en l’absence d’une politique d’ensemble, a vieilli et n’est plus compétitif face à la concurrence japonaise dans beaucoup de secteurs. La population se plaint de la dégradation des équipements publics et des conditions de vie et elle récuse le fardeau impérial.

Surtout, une telle hégémonie suppose une direction ferme. Le président Bush avait une connaissance exceptionnelle des affaires mondiales. Il bénéficiait en outre d’un environnement favorable avec la désintégration de l’Union Soviétique. Son successeur n’a pas la même envergure, loin de là, et il a été élu sur un programme qui privilégie la remise en ordre à l’intérieur. Après Wilson, Harding ...

Il est donc probable que l’hégémonie américaine se trouvera assez vite remise en cause. Les économies budgétaires annoncées doivent conduire à une réduction massive de l’effort militaire. Celle-ci, jointe à des tendances isolationnistes de plus en plus prononcées, pourrait conduire à un désengagement militaire en Europe ou en Extrême-Orient. Par ailleurs, les mesures protectionnistes que semble vouloir prendre l’Administration Clinton ne peuvent que dresser les Japonais et les Européens. Si elles se confirment, le couplage que les Etats-Unis ont toujours établi entre l’économie et la stratégie pourrait ne plus fonctionner comme par le passé.

2 - Le système bipolaire

Dans ce modèle, la Russie prendrait la place de l’Union Soviétique. Pour les raisons exposées plus haut, ni l’Allemagne, ni le Japon ne peuvent prétendre à ce rôle et l’Europe est encore loin de pouvoir s’imposer comme un acteur à part entière avec une politique étrangère et de sécurité commune. Le système ne serait plus hétérogène, comme au temps de l’Union Soviétique, la Russie ne serait plus l’égale des Etats-Unis, mais sa puissance militaire équilibrerait, dans une certaine mesure, celle des Etats-Unis et l’homogénéité retrouvée permettrait des alliances beaucoup plus souples, ce qui permettrait aux pays tiers de se rapprocher de la Russie pour neutraliser une tutelle américaine jugée trop pesante. Il s’agirait d’un système bipolaire que l’on pourrait qualifier d’inégal, dans lequel la capacité de la Russie serait beaucoup plus de contrer la puissance américaine que d’imposer la sienne propre.

Il est difficile de faire des pronostics à ce sujet, on l’a dit. Néanmoins les facteurs statiques de la puissance russe (dimension continentale, position centrale, masse démographique, ressources en matières premières...) font que cette hypothèse est crédible à moyen terme.

3 - Le système à directoire

Le concert des nations, dont la forme la plus achevée était celle de la Sainte Alliance issue du Congrès de Vienne, est considéré, à tort ou à raison, comme la configuration la plus stable. C’est la forme parfaite du système homogène, la plus à même de réguler les tensions et d’éviter la guerre, sans subir les inconvénients de la domination d’un empire ou d’une super-puissance, comme dans le système hégémonique, et sans risquer l’affrontement des deux grands, comme dans le système bipolaire. Kissinger avait consacré sa thèse au Congrès de Vienne et le président Nixon avait évoqué, au début des années 70, un monde dominé par cinq grands pôles : les Etats-Unis, l’Union Soviétique, l’Europe, la Chine et le Japon. Aucune tentative sérieuse n’a été faite dans ce sens, le thème est resté un exercice de rhétorique. Par la suite, on a assisté à un essai d’organisation plus restreint, avec trois partenaires seulement : les Etats-Unis, l’Europe et le Japon. Mais la Commission trilatérale a davantage été l’expression d’hommes d’affaires, d’universitaires ou de technocrates qu’une politique des Etats concernés, et notamment des Etats-Unis qui n’entendaient pas renoncer à leur suprématie. La persistance de la rivalité soviéto-américaine condamnait par avance un tel schéma d’organisation.

Aujourd’hui, la désintégration de l’Union Soviétique a mis fin, de facto, à l’hétérogénéité du système. Le socialisme n’est plus la doctrine que de quelques marginaux de la communauté internationale : Cuba est en passe de devenir ce qu’était l’Afrique du Sud hier, un paria ou, au mieux, une curiosité ethnologique. La Chine se réclame toujours du socialisme, mais elle a renoncé à toute prétention messianique pour ne plus le conserver qu’à usage interne, comme légitimation de la clique au pouvoir. Il n’est pas exagéré de dire que le système international est devenu homogène ; tous les pays, y compris la Chine, reconnaissent qu’il n’y a plus d’alternative à l’économie de marché.

Le G7 est une esquisse de directoire, mais à compétence presque exclusivement économique. L’extension de ses pouvoirs semble problématique. D’une part, parce que la plupart des puissances qui pourraient entrer dans ce concert ne sont pas, aujourd’hui, en état de le faire. La Russie se débat dans ses difficultés intérieures. La Chine doit d’abord se soucier de sa modernisation, elle n’est plus qu’une puissance régionale dont l’audience au-delà de ses marches s’est beaucoup réduite. Le Japon est une puissance clivée, dont le retour sur la scène politique et stratégique ne pourra véritablement se faire qu’au bout d’un délai assez long. L’Europe ne sait pas encore si elle doit s’exprimer comme un acteur à part entière ou si elle doit abandonner ce rôle à l’Allemagne, tandis que la Grande-Bretagne et, surtout, la France ne paraissent pas disposées à abandonner leurs plus précieux facteurs de puissance : une dissuasion autonome et un siège permanent au Conseil de Sécurité.

C’est dire que cette configuration est, pour de longues années encore, la moins probable de toutes. Mais il est possible d’envisager une variante, qui avait déjà été entrevue par Haushofer dans l’entre-deux-guerres.

4 - Le système des blocs régionaux

Dans cette configuration, aucune puissance ne peut imposer son hégémonie aux autres, mais il n’y a pas de directoire. On assiste à l’émergence de blocs régionaux qui dépassent les Etats-nations devenus trop petits et s’organisent pour discuter d’égal à égal avec d’autres blocs, issus soit de la domination d’une grande puissance, soit de la coalition d’Etats condamnés à s’entendre.

L’Europe constitue la préfiguration d’un tel système avec le transfert de compétences, de plus en plus étendues, à une autorité centrale dont la vocation est nettement fédérale. La coordination des politiques économiques s’accompagne d’une protection contre l’extérieur (le Tarif extérieur commun) et de l’émergence, lente et difficile, mais continue, d’une politique extérieure et de sécurité commune. Il ne s’agit encore que d’un objectif, mais il tend, malgré toutes les difficultés, à s’affirmer.

Aucun bloc ne présente un état d’avancement comparable. L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, créée en 1967,
n’a obtenu que des résultats modestes sur un plan économique, les économies de ses membres étant concurrentes plutôt que complémentaires ; en revanche, elle est parvenue à coordonner de manière relativement efficace les politiques étrangères. Il lui faudrait maintenant passer au stade supérieur. Elle s’est fixé pour objectif de créer une association de libre-échange asiatique, mais n’a pas encore décidé d’aborder le domaine particulièrement délicat de la défense. Un regroupement plus important, à l’échelle du Pacifique, est envisagé depuis déjà un certain temps. Le Premier ministre australien Whitlmam avait lancé, en 1981, l’idée d’une Communauté Pacifique et plusieurs organismes semi-officiels, comme la Pacific Economic Cooperation Conference, œuvrent en ce sens. Mais le manque total de cohésion entre l’Amérique et l’Asie constitue un obstacle dirimant à une telle entité, qui serait au surplus trop lourde et trop vaste pour être réellement efficace. Le Japon verrait plutôt l’organisation d’un bloc extrême-oriental sans les Etats-Unis, mais la sphère de co-prospérité n’a pas laissé de bons souvenirs chez ses partenaires.

L’Amérique semble s’orienter dans une telle voie. La Charte de Bogota n’a pas répondu aux espoirs de ses promoteurs : l’Organisation des Etats Américains est un lieu de confrontation entre les Etats-Unis et l’Amérique Latine plutôt qu’un forum destiné à promouvoir la coopération. Le Traité inter-américain d’assistance réciproque (Pacte de Rio, 1947) est une coquille vide. Mais on assiste aujourd’hui à des regroupements plus réduits. Les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ont mis sur pied en 1992 une Association de libre-échange nord-américaine (NAFTA) qui représente un potentiel énorme. Reste à savoir si ce bloc pourra être mené à terme, l’ouverture de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique se heurtant au problème du flux continu d’immigrants qui voudraient traverser le Rio Grande. En Amérique latine, après l’échec du Pacte andin, le retour généralisé à la démocratie favorise la diminution des tensions et l’émergence de nouvelles tentatives de coopération dont la plus prometteuse est le Mercosur qui réunit le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay.

De tels regroupements s’esquissent dans diverses régions du monde. Les nouvelles républiques du Caucase et d’Asie centrale, à supposer que leur indépendance soit viable, cherchent des partenaires. L’Iran essaie de les fédérer au sein du Conseil de la Caspienne. Celui-ci se heurte à la concurrence du Conseil de la mer Noire créé à l’instigation de la Turquie. Le monde arabe a connu de multiples tentatives d’union qui se sont toutes terminées par des échecs. Le Conseil de Coopération Arabe, sous l’égide de l’Irak, a cessé d’exister après la guerre du Golfe. L’Union du Maghreb Arabe n’est pas encore morte, mais la coexistence de ses cinq membres est décidément laborieuse, puisqu’ils ont réussi l’exploit de prendre cinq positions différentes à l’égard de l’Irak lors de la guerre du Golfe. En Afrique, les regroupements ont été très nombreux, mais rarement probants.

Ce modèle pourrait être stable, la coexistence de blocs fortement structurés n’entraînant pas ipso facto des tensions susceptibles de déboucher sur les affrontements militaires. Mais il suppose une forte capacité de contrôle des tensions internes. L’exemple de la Yougoslavie est là pour nous suggérer qu’une telle exigence n’est pas aisément satisfaite. On risque alors de glisser vers le dernier modèle.

5 - Le système anarchique

C’est l’opposé du précédent. Les grandes régions du monde n’ont pas réussi à s’organiser et, un peu partout, on doit faire face à des tensions internationales et surtout internes qui empêchent le système de trouver un équilibre.

On a assisté à une première désagrégation étatique à partir de 1975 avec le Liban. On pouvait croire qu’il s’agissait d’un cas exceptionnel, lié au conflit israélo-arabe, mais une désagrégation semblable se révèle aujourd’hui possible dans d’autres parties du monde. La Somalie constitue un cas extrême. L’Etat a complètement disparu pour faire place à des bandes organisées sur le mode tribal, sans même la fiction d’un pouvoir représentatif sur la scène internationale : il y a 2 ou 3 gouvernements qui se disent légitimes, mais on ne sait pas qui ils représentent, ni même parfois où ils sont ; celui du Somaliland, dans le nord du pays, n’a même pas le téléphone !13 Le phénomène s’observe, à un moindre degré, en Ethiopie et au Soudan, tandis que d’autres Etats sont déchirés par des guerres civiles sans fin, le gouvernement supposé légal ne contrôlant qu’une fraction du pays : Angola, Mozambique, Zaïre ... La contagion s’étend même à des pays que l’on pouvait croire stables (guérilla de Casamance au Sénégal).

En Amérique latine, la dégradation progresse avec rapidité, sous des formes multiples. Un Etat au moins a pratiquement disparu, celui d’Haïti, où la folie meurtrière des partisans et ennemis du président déchu Aristide ne connaît plus aucune borne. On observe dans plusieurs pays un phénomène tout aussi inquiétant, la prise de contrôle d’une partie de l’économie, avec la corruption qui l’accompagne, par des mafias ou des trafiquants de drogue liés à des guérilla : la Colombie est particulièrement touchée, mais c’est également le cas en Bolivie, tandis que le Pérou ne parvient pas à liquider la guérilla folle du Sentier Lumineux. Jean Christophe Rufin a présenté une carte significative des nouvelles Terrae Incognitae, c’est à dire des zones devenues inaccessibles parce qu’elles ont échappé à tout contrôle d’un gouvernement légal. Leur progression durant la dernière décennie est assez effrayante14.

On pouvait croire que le phénomène était réservé aux pays du "Sud". Mais voici qu’il atteint désormais ouvertement ceux du "Nord." La tragédie yougoslave montre que l’Europe n’est plus à l’abri d’une désagrégation étatique aboutissant à la pire extrémité, c’est à dire à une guerre civile d’une brutalité inouïe. Les affrontements ethniques ont en fait débouché sur une situation féodale dans laquelle des groupements de moins en moins contrôlés se taillent des fiefs qui, avec le temps, risquent de se consolider. Il faut espérer qu’il s’agit d’un cas unique, lié à la particularité yougoslave. Tchèques et Slovaques se sont séparés à l’amiable. Mais en cas de nouvelle dégradation économique, on ne peut exclure l’apparition de nouveaux foyers de guerre : Hongrois et Roumains se disputent à propos de la minorité hongroise de Transylvanie, Hongrois et Slovaques se querellent à propos d’un barrage sur le Danube et du sort des minorités hongroises de Slovaquie. Nous sommes sortis de Yalta, mais pas encore du système du traité de Trianon (1920). Par ailleurs, il faut constater l’impuissance de certains Etats face à la dérive maffieuse. L’Italie du Sud est gangrénée ; le recyclage de l’argent de la drogue et des différents trafics représente une masse financière de plus en plus dangereuse.

Enfin, au-delà de ces problèmes internes, l’Europe comme les Etats-Unis, se trouve confrontée au risque de flux migratoires massifs, de plus en plus de gens du Sud cherchant par tous les moyens à échapper à une misère sans issue. Tous les pays d’Europe ont déjà dû arrêter officiellement l’immigration et durcir leur législation contre les immigrants illégaux, tandis qu’aux Etats-Unis le Président Clinton a dû, sans tarder, revenir sur sa promesse d’accueillir les réfugiés haïtiens : assez piteusement, il a déclaré qu’il ne pensait pas qu’il y en aurait autant ...

Dans un tel contexte, il n’y a plus, sauf dans des cas déterminés, de véritable ennemi désigné, mais un faisceau de menaces difficiles à cerner avec précision, et plus encore à contrer. La stratégie du limes est difficile, pour ne pas dire impossible, à mettre en œuvre : à l’époque contemporaine, la fermeture des frontières n’est possible qu’au prix d’un arsenal policier que les démocraties récusent. Cela ne signifie pas pour autant que la menace en provenance du Sud soit un simple fantasme, résultant de l’imagination débordante de faucons inconsolables de la disparition de leur ennemi intime, l’Union Soviétique. Les courbes démographiques sont malheureusement tout-à-fait explicites à ce sujet : la population mondiale a pratiquement doublé de 1950 à 1990. L’effondrement de la natalité et le retour des grandes pandémies comme le Sida risquent d’entraîner à terme une implosion planétaire dont Jean Bourgeois-Pichat a dressé le modèle dans un article qui a connu un certain retentissement dans les milieux spécialisés, mais il s’agit d’un risque à long terme. Dans l’immédiat et dans le moyen terme, le problème est celui de l’aggravation du déséquilibre démographique entre le Nord et le Sud : au Nord, avec une fécondité de 1,1 à 1,8 enfant par femme, le remplacement des générations n’est plus assuré (le seuil d’équilibre est à 2,1), tandis qu’au Sud on trouve encore couramment des taux allant jusqu’à 4. La population européenne a un âge moyen d’environ 35 ans, c’est-à-dire le double de celui de la population africaine qui est de 17 ans. L’argument selon lequel le taux d’étrangers dans la population d’un pays comme la France serait aujourd’hui équivalent à ce qu’il était dans les années 30 est sans valeur : d’une part, il ne tient pas compte d’une sous-évaluation tenant à une forte immigration clandestine et à une "sortie" plus facile que par le passé (en France 100 000 immigrés par an disparaissent des statistiques par acquisition de la nationalité ; le jus soli donne aux enfants de parents étrangers nés sur le territoire français la nationalité française), d’autre part, dans les années 30, il s’agissait d’une immigration intra-européenne dont l’assimilation était complète dès la deuxième génération (Espagnol, Portugais, Italiens) alors qu’aujourd’hui l’immigration non européenne s’assimile peu et que l’on n’obtient son intégration qu’au prix de multiples difficultés. Apparaissent ainsi, au cœur même des pays développés, de véritables enclaves dans lesquelles l’emprise de l’Etat devient de plus en plus lointaine, avec les risques permanents d’explosion sociale dont les émeutes raciales qui ont eu lieu en Grande-Bretagne ont donné un aperçu.

Il faut enfin noter que ce système structuralement instable n’exclut nullement les affrontements plus classiques, la guerre du Golfe en a fait l’illustration.

Ces cinq modèles peuvent bien sûr se combiner, c’est-à-dire qu’une puissance dominante américaine, tempérée plus qu’équilibrée par une puissance russe renaissante, verra se dresser contre elle des blocs régionaux contraints de s’organiser pour faire face à des risques d’anarchie de plus en plus grands. La manière dont ces éléments se combineront est bien sûr la grande inconnue des années à venir.

 

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Notes:

 

1 Cf Jürgen Rohwer, "Les stratégies navales soviétiques et le programme de construction navale entre 1921 et 1941", dans Hervé Coutau-Bégarie, L’évolution de la pensée navale III, FEDN, 1992, pp. 171-208.

2 Cornélius Castoriadis, Devant la guerre, I, Fayard, 1981.V. mon compte-rendu dans Politique étrangère, 1981-4.

3 Raymond Aron, Les dernières années du siècle, Commentaire - Julliard, 1984, p. 119.

4 Hélène Carrère d’Encausse, Ni paix, ni guerre, Flammarion, p. 379.

5 Raymond Aron, op. cit., p. 134, 1986.

6 Des analystes comme Zinoviev ou Alain Besançon ont mis très longtemps avant d’admettre la réalité de la débacle du système.

7 Annie Kriegel, Le système communiste mondial, PUF, 1984.

8 Thèse qui sous-tend toute son oeuvre, et que l’on trouve clairement exposée dans ses messages politiques.

9 Parmi ses multiples ouvrages, le plus suggestif est Le communisme, comme réalité, Julliard 1981, pp. 58 et 194.

10 Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1960.

11 Michel Tatu, Le grand triangle, Institut atlantique, 1970.

12 Pour des exemples, cf Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie de l’Atlantique Sud, PUF, 1985 (not. ch. IV sur l’Amérique latine) et Géostratégie du Pacifique, Economica, 1987 (not. ch. IV sur la Corée).

13 Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Géostratégie de l’océan Indien, Economica, 1993.

14 Jean-Christophe Ruffin, L’empire et les nouveaux barbares, Lattès, 1991.

 

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