VOYAGE AUX SOURCES DE LA POLEMOLOGIE

 

Daniel HERMANT

 

En cette période où, avec le Golfe, la Yougoslavie et tous les conflits qui rougeoient sur la planète, la guerre qu’on croyait définitivement remisée aux oubliettes depuis l’invention de la dissuasion nucléaire, renoue une fois encore avec l’histoire, la réédition du traité de polémologie de G. Bouthoul est une heureuse initiative1. En effet le stock de citations, d’analyses et de réflexions sur la guerre que comprend l’ouvrage est fort utile pour étayer et mettre en perspective en ces temps troublés nos réactions devant l’actualité. mais surtout lorsqu’il rédigea son livre, G. Bouthoul, en défendant la nécessité d’une réflexion critique sur les racines de ce qu’il appelait les complexes belligènes, avait pris parti à la fois contre l’idéalisme de la Peace Research anglo-saxonne ou scandinave pour laquelle le pacifisme se comprenait avant tout comme un apostolat, et contre le réalisme des strategic studies qui hypostasient la course aux armements et la concurrence entre les deux grands2. L’histoire lui a finalement donné raison, le rééditer est aussi rendre hommage à sa clairvoyance.

Ouvrage scientifique animé de la volonté quasi bénédictine d’analyser systématiquement les diverses dimensions de la guerre3, le traité de polémologie est aussi un livre engagé dont les thèses s’enracinent dans le refus par l’auteur de la guerre et de ses horreurs. Cette dimension existentielle du livre, appuyée sur la croyance si fréquente chez les intellectuels que l’aveuglement du plus grand nombre peut être surmonté par les lumières de la connaissance et donc, que connaître la guerre, c’est se donner les moyens de l’éviter4, a transformé ce traité en thèse, et lui a conféré une place à part dans la vaste littérature sur la guerre. Aussi, plutôt que d’insister sur la dimension didactique de l’ouvrage, nous tenterons de reconstituer l’itinéraire intellectuel de G. Bouthoul en buissonnant à travers ses refus, ses intuitions, puis en discutant son analyse de la guerre. Cela nous mènera au cœur de la polémologie auquel le traité sert tout de même de matrice.

Apologies

G. Bouthoul commence classiquement par un tableau des opinions et des théories sur la guerre. Il classe les auteurs qu’il examine en "apologistes" et en "négateurs", note "l’abondance, la constance et la variété" des premiers et déclare que si la position des seconds – qui correspond au courant pacifiste – est préférable dans son principe, elle est néanmoins intellectuellement dangereuse car elle se contente de penser qu’il suffit de montrer l’absurdité ou la cruauté de la guerre pour en guérir l’humanité, attitude utopique dont l’effet sera nul car il se limitera à convaincre les convaincus ! Quant aux premiers, il faut absolument dénoncer ces beaux esprits, qui à partir de la constatation banale que la guerre est partout, en font le ressort positif de l’évolution de l’humanité. Le XIXe siècle auquel G. Bouthoul décoche ses flèches les plus acérées a une lourde responsabilité dans cet état d’esprit. Alors que le XVIIIe voyait dans la guerre une sanglante absurdité5 ; Clausewitz et Hegel ont soutenu que la guerre était une activité hautement rationnelle. Hegel, qui a été l’inspirateur d’une pléiade d’auteurs, pense qu’en elle s’incarne la raison universelle, qu’elle est le joyau de l’homme et la poésie des peuples ! G. Bouthoul, citations frappantes à l’appui, dénonce cette fascination pour la guerre, dont métaphoriquement ces auteurs font le moteur de la société. Cette révérence du XIXe siècle pour la guerre qu’il a parée des prestiges du qualificatif "politique" n’est pas unique, on la retrouve avec une enveloppe littéraire différente – mythologique, théologique, philosophique – à d’autres époques. Or, dit G. Bouthoul, on peut, peut-être, comprendre la fascination qu’a exercée la guerre à des époques reculées quand les sociétés peu différenciées confondaient droit, politique et religion et considéraient leurs adversaires tout d’un bloc comme des ennemis6, par contre la pensée moderne, disons la philosophie ou la sociologie, n’a plus ces prétextes. Chacun sait de nos jours que la guerre non seulement flatte les gouvernants mais renforce la dictature, la critique y devient trahison, la désobéissance crime… Aussi, notre auteur n’a pas assez de mots durs pour stigmatiser le conformisme social, doublé de servilité envers les puissants que professent les intellectuels bellicistes.

Manipulations

Après les thuriphéraires, les prêtres. La deuxième dénonciation de G. Bouthoul est celle des princes qui nous gouvernent, G. Bouthoul dirait volontiers, pour paraphraser un mot célèbre, que la guerre est une chose trop importante pour qu’on la laisse aux politiques ! La guerre se situe sur le plan des relations internationales pour les hommes d’État, sur celui de la vie et de la mort pour leurs sujets : fâcheuse disparité. Aussi, le gouvernement est-il inépuisable dans ses "discours justificatifs", il tient le raisonnement de la guerre juste, il explique la rationalité des conflits qu’il entreprend, leurs causes, leurs objectifs, les conditions de leur fin. Sur ce point, les diplomates et les juristes nous disent à l’envi que la raison met fin au conflit : mais comment les croire après que 8 000 traités de paix aient été suivis d’autant de guerres ! G. Bouthoul dénonce avec vigueur la pseudo-transparence de tous ces discours : non la guerre n’est pas banale, non elle n’est pas transparente et il faut que cette critique là soit entendue par tous, car elle concerne le citoyen de base qui sera demain, s’il n’y prend garde, soldat de base. Croire, c’est se laisser attraper par les manœuvres d’hommes politiques en quête de soutien, ou céder à une espèce d’illusionnisme intellectuel sur la transparence naturelle des conflits. Les pages incisives sur le rôle, les forces et les illusions des dirigeants en temps de guerre, pourraient être utilisées telles quelles pour décrire le récent comportement - emportement ? - des responsables politiques lors de la guerre du Golfe. Il est bon de conserver ces pensées prophylactiques à l’esprit si on ne veut pas céder, à la prochaine occasion, à des entraînements belliqueux.

Migrations

La guerre de G. Bouthoul n’est pas située dans les relations internationales, la science politique, l’histoire militaire et surtout pas, horesco referens, dans la stratégie dont il prend bien soin de se démarquer7. C’est un phénomène beaucoup plus profond qui, parce qu’il est lové à l’intérieur des sociétés, ne relève plus de l’évidence. Dépourvue de transparence, la guerre ne peut plus être saisie simplement par le "bon sens", elle dérive d’impulsions obscures, biologiques et passionnelles, mélange à demi-conscient d’angoisses, de terreurs et de fureurs cachées, nous y reviendrons. C’est un comportement collectif marqué par des conduites spécifiques s’adossant à une rupture totale : "le propre de la guerre est qu’elle induit une modification brusque et profonde de notre sensibilité et des processus ordinaires de notre pensée et qu’elle provoque un renversement de toutes les valeurs". C’est d’ailleurs cette rupture avec les pratiques sociales antérieures, qui explique le sentiment de folie qu’inspire souvent aux observateurs la conduite des belligérants. La modernité a peut-être modifié les pratiques guerrières, mais cette réalité psychologique est immuable comme on a pu le vérifier récemment à propos du Golfe, en entendant une fois encore les vieux discours sur l’aveuglement des chefs qui déclenchent les hostilités et le fanatisme ou l’abrutissement des peuples qui les soutiennent.

Les situations particulières engendrées par la guerre : contact avec la mort, rétrécissement du temps par la survalorisation de l’instant, en général décisif pour la survie du combattant, importance des ruptures… pèsent sur chaque individu et sur la construction sociale tout entière. Elles expliquent que les valeurs sociales les plus fondamentales soient modifiées ou complètement retournées : levée de la prohibition de l’homicide, esprit de sacrifice se substituant à l’instinct de conservation, pratiques de dissipations succédant au désir d’accumulation. Cette situation est tellement extraordinaire qu’on en a fait un "état" dans lequel on rentre par des gestes particuliers, les Romains par exemple ouvraient les portes du temple de Janus. Nous distinguons là d’une manière très nette le passage du profane au sacré : l’état de guerre est un état sacré, pour les anciens il marquait même l’intervention directe des divinités infernales dans la vie des hommes. Le combattant est voué à ces divinités par des rites de consécration, par le port d’insignes spécifiques, le chef de guerre est prêtre autant que chef. A contrario, lorsque la guerre est finie, le retour à la vie normale demande une "désacralisation" ou un "exorcisme" du combattant8.

Anthropologie

Cette transformation copernicienne des valeurs fonde l’unité de la guerre et informe un discours anthropologique dont G. Bouthoul tire le matériau de l’examen des sociétés primitives, question de culture sans doute, mais également question d’à propos, parce que ces sociétés indiquent plus crûment que les nôtres le lien social. Sans faire l’objet d’un chapitre particulier, cette "culture de la guerre" affleure constamment dans le texte de G. Bouthoul. Il en indique les aspects généraux : rôle sexuel et prédateur, rôle dans la naissance de la hiérarchie et de l’ordre social, rôle ludique, rôle esthétique9, et apprécie les effets de la guerre sur les différents groupes sociaux, les combattants et les gouvernants : populations séduites, enthousiasmées ou démoralisées, troupes paniquées ou héroïques, hommes politiques manipulateurs que nous évoquions plus haut. Pour les besoins de sa démonstration, G. Bouthoul fait confluer sources littéraires et historiques, discours de stratèges, pratiques des généraux et études de sciences humaines. Bouthoul se révèle même comme un pionnier de la sociologie militaire quand, s’appuyant sur les travaux classiques de Fuller10, il montre la complexité du lien entre les capacités destructrices des armements liées à la technique et l’organisation politique et sociale. Bien sûr, cette dimension ne représentant qu’une facette de son travail, il n’a pas eu le temps d’affiner les méthodes et de faire reposer ses intuitions sur des analyses quantitatives. Notamment il ne différencie pas toujours ce qui relève des réactions du combattant et ce qui relève de celles du civil en uniforme. Or, il y a là deux axes de recherches : montrer comment sous le civil perce le militaire, ou plutôt montrer comment les situations d’affrontement direct propre à la guerre ont pu modeler un type de comportement individuel (le chef), d’organisation du groupe (la discipline) et une image de leurs effets sur la société ( rupture, transformation), mérite bien quelques efforts car ces trois phénomènes ont une valeur matricielle, et sont probablement à l’origine de l’utilisation métaphorique de la notion de guerre. Mais symétriquement, il faut aussi montrer comment le civil perdure sous le militaire et se souvenir que la guerre au quotidien est faite de tout l’ensemble des relations humaines, ce qui amène une relecture des frontières paix/guerre. La polémologie de G. Bouthoul n’a pas poursuivi ses recherches dans cette direction – elle exclut même la deuxième hypothèse –, mais incontestablement il y a, dans l’étude de ces transferts de comportements, un grand chantier pluridisciplinaire11.

Histoire

Mais ces remarques anthropologiques qui courent au fil des chapitres sans faire l’objet d’une section spéciale ont une valeur constatative plus que scientifique pour G. Bouthoul. Ce sont des prolégomènes qui déblaient le terrain avant le travail de construction théorique qui doit fonder la polémologie.

Comment donner forme scientifique au sentiment que nous avons tous de l’omniprésence de la guerre dans l’histoire ? Le premier étage de la construction bouthoulienne, destiné à répondre à cette question, est des plus classique. Non seulement les guerres commencent, mais elles se succèdent et relèvent au moins à ce titre d’une analyse quantitative. G. Bouthoul découpe l’espace guerrier dans l’histoire à partir du bornage naturel qu’est la chronologie. Il compte le nombre des guerres et tente d’en saisir la fréquence ; il existerait, dit-il, des cycles belliqueux, comme il existe des cycles économiques ou démographiques. En les analysant avec attention on pourrait en reconstituer le rythme, presqu’en prévoir le retour. Par ce biais, G. Bouthoul mobilise l’histoire, pas l’histoire événementielle, mais l’histoire quantitative, celle qui s’intéresse aux structures et aux rythmes, l’histoire des Annales en plein essor au moment où G. Bouthoul rédige son traité. Ce sont les démarches démographique et économique qui retiennent le plus longuement son attention car elles ont fait l’objet de multiples études et bénéficient d’une formalisation statistique qui leur donne valeur générale. Comme démographe, il déduit de l’observation empirique que la guerre suit un rythme à trois phases : accumulation d’hommes jeunes, "infanticide différé", et enfin période de "relaxation démographique". Comme économiste, il inscrit la guerre dans une conjoncture qui a également trois temps : préguerrière d’accumulation, guerrière de dissipation, postguerrière de récupération. L’ensemble constitue le cycle de prodigalité guerrier. D’ailleurs, entre cycle démographique et cycle guerrier, l’analogie est claire : la crise économique produit une contraction du capital circulant et la guerre fait se contracter la valeur de la vie humaine ! De surcroît dans les deux cas, ces contractions durent trente ans. Nous sommes bien ici en face d’une théorie positiviste et quantitative qui correspond à un courant permanent de la science politique ou historique.

Cependant, il faut constater que les recherches qui ont été poursuivies dans cette voie par l’Institut lui-même ou par d’autres équipes de recherches12 n’ont pas abouti à des théories cycliques satisfaisantes. Non seulement l’empirie colle difficilement avec les explications générales, mais ce type de démarche n’est pas sans soulever des problèmes théoriques bien lourds. Les rythmes sur le modèle desquels sont construites ces interprétations intéressent des activités permanentes, il n’y a jamais suspension du lien économique ou démographique, ce qui justifie la modélisation statistique. Mais l’est-elle pour la guerre, activité aléatoire dotée d’aucun étalon commun de mesure ? De plus, le cycle guerrier est constitué, nous dit G. Bouthoul, d’un faisceau de plusieurs cycles particuliers, mais alors comment se fait leur agrégation ? Il existe une troisième difficulté : le déclenchement humain – trop humain – des guerres. G. Bouthoul, comme ses prédécesseurs, s’est heurté à la mythologie de la guerre des princes13, c’est-à-dire au rôle jugé crucial du décideur dans l’histoire. Toute une section du traité est donc consacrée aux causes de guerres14. Mais la démarche de G. Bouthoul consiste surtout à montrer que la décision d’entrer en guerre n’est que la mise en forme, au demeurant nécessaire, d’un processus de déclenchement beaucoup plus profond et largement indépendant de son inscription dans les actes individuels. Il cherche à voir sous la décision individuelle, les mécanismes sociologiques qui la modèlent.

Aussi la logique cause profonde, cause consciente, qu’il reprend à la méthodologie historienne, même si elle permet d’articuler les structures collectives et les décisions individuelles dans le récit explicatif de l’origine du conflit15 lui paraît limitée, car elle reste "particularisante". G. Bouthoul veut dépasser la chronique du saillant, de l’exceptionnel ; son projet n’est pas de dire pourquoi cette guerre-là existe, donc pourquoi tel chef d’État l’a déclenchée, mais comment toutes les guerres existent16. Pour cela il va élargir son socle épistémologique aux méthodes de la sociologie.

Sociologie

La nature périodique de la guerre reste un postulat de base de la polémologie. Il existe une véritable mythologie du cycle chez G. Bouthoul qui représente un des aspects les plus curieux de son ouvrage. G. Bouthoul, jamais en panne d’un néologisme, utilise le terme "périodomorphe" pour caractériser la manière dont les phénomènes sociaux se produisent régulièrement mais sans que cette reproduction soit fixée dans des limites précises. Le réglage de l’horloge guerrière, que l’histoire n’arrivait pas à faire, la sociologie le réussira si elle s’inspire à la foi du rythme des sciences dures et de celui des sciences biologiques. G. Bouthoul a été frappé par les courbes de récurrence qu’établissent les biologistes. Elles sont caractérisées par l’accumulation lente des effets aboutissant au brusque renversement de la tendance initiale, mais ces renversements se produisent avec une certaine irrégularité qui est justement caractéristique des sciences de l’homme. Il tient là le moyen de combiner dans un cadre théorique la régularité nécessaire à l’analyse scientifique et l’imprévisibilité des acteurs17.

Un deuxième mécanisme paraît essentiel à G. Bouthoul : celui de l’équilibre, dont il emprunte les éléments à la fois au domaine économique et au domaine biologique. C’est la recherche d’un équilibre général qui va vectoriser le dynamisme cyclique de la guerre. Le modèle est construit à l’envers, l’unité de la guerre étant assurée par ses fins ou si l’on préfère une autre formulation : ce sont les fonctions de la guerre qui font converger entre elles les conjonctures que la démarche historique décrit. Ainsi le dynamisme de ces cycles, liés aux particularités des situations diverses, cesse d’être conjoncturel pour devenir général. La guerre se transforme en mécanisme d’adaptation ou de réadaptation permanent de la société. Il est intéressant de souligner le contraste entre la place capitale qu’occupent les fonctions dans le système d’explication de G. Bouthoul et la description assez pauvre qu’il en donne : à part la fonction démographique sur laquelle il est prolixe et d’ailleurs nuancé, il finit par écarter la fonction économique, les autres fonctions – ludique, festive – ne jouant qu’un rôle mineur.

Quoiqu’il en soit, nanti de cet instrument, G. Bouthoul peut revenir sur les cycles belliqueux et les analyser comme la montée de déséquilibres qui, à la suite d’une phase d’accumulation, produisent par cristallisation un saut qualitatif18. Ainsi le cycle démographique que nous avons signalé plus haut renvoie à un système de régulation fonctionnant par l’intermédiaire d’institutions destructrices que le polémologue doit décrire : la plus célèbre, mais non la seule – il y a le monachisme –, est l’armée. Le déséquilibre démographique apparaît avec la multiplication des hommes jeunes qui presque mécaniquement produit une montée d’impulsion belliqueuse : donc un déséquilibre sociologique. C’est à partir de la discontinuité que G. Bouthoul pense l’entrée en guerre.

PolÉmologie

Il reste cependant à la polémologie à préciser l’interface entre le déséquilibre des structures cachées et le déclenchement de la guerre. L’examen attentif du comportement animal est instructif à cet égard. Quel bonheur pour le polémologue si nous nous mobilisions comme les sauterelles quand elles migrent, ou comme les fourmis quand elles combattent. Malheureusement, nos fonctions supérieures nous en empêchent, encore que G. Bouthoul note des similitudes entre le comportement des lemmings et celui des tribus primitives germaniques19. Il faut donc, pour rendre cohérent le comportement individuel, convoquer d’autres types d’explication plus adaptés à notre espèce.

Si l’individu est un microcosme en qui existent l’agressivité et la violence, et la guerre une affaire sociale, la démarche d’analyse consiste à mettre à nu le lien qui les unit. G. Bouthoul, pour passer du niveau individuel au niveau collectif, convoque la psychologie des profondeurs. L’impulsion belliqueuse est un "besoin", un "appétit", un "état d’âme collectif", un "état généralisé et profond" à ne pas confondre avec l’agressivité individuelle. Conviction qui précède l’action, elle correspond au sentiment de la nécessité d’une période de violence et de destruction. Pour la décrire, G. Bouthoul s’inspire de la notion de "complexe" qu’a développée la psychanalyse. Avec le complexe d’Œdipe, Freud soulignait le rôle de la culpabilité individuelle et le besoin qu’elle engendre chez tout individu de se décharger sur d’autres de sa mauvaise conscience. La recherche d’un bouc émissaire, les rites expiatoires et sacrificiels dont le prototype est ce que G. Bouthoul dénomme le "complexe d’Abraham" 20 en sont la transposition au plan collectif. Il existe également le complexe de Damoclès qui correspond au sentiment de menace qui saisit un individu ou un groupe et l’entraîne à des actes agressifs – on dirait en langage stratégique à une frappe préemptive – pour mettre fin à cette situation. Bien que G. Bouthoul, dans le traité, cite plus Freud que Jung21 ces complexes sont plutôt conçus comme des archétypes mobilisateurs que comme des réactions individuelles.

La solution de G. Bouthoul se résumait à une métaphore biologique, qui renvoyait le lecteur à la contemplation des mécanismes naturels et même intimes qui le constituaient parce que ces derniers étaient conçus comme remplissant une tâche homologue à celle des liens qui existent entre l’individu et le groupe où il combat. Sorte de chaînon au travers duquel l’impulsion inconsciente passe à la conscience discursive, les complexes belligènes constituaient la forme sociétale ramassée et opératoire des grandes fonctions de la guerre. La boucle était fermée, G. Bouthoul présentait un système complet de la guerre lui permettant d’élargir les perspectives ou de les rétrécir, de faire coïncider microcosme et macrocosme, individu et société22.

GenÈse

Il y a d’évidence dans G. Bouthoul un "pas de deux" entre paix et guerre où transparaît un modèle plus général de société car G. Bouthoul ne pense pas la guerre mais la place de la guerre dans la société.

Cette ambition intellectuelle imposait à l’auteur le choix d’une échelle de lecture globale23. G. Bouthoul a lu et médité A. Comte, mais également H. Spencer, et se rattache au courant de pensée fonctionnaliste en vogue dans les années 50. La description de la fonction relaxatrice de la guerre, essentielle chez G. Bouthoul permet de saisir la genèse du système. Elle s’inscrit dans une croyance très développée en Europe avant 1939, sur les effets directs de la croissance démographique sur le déclenchement des guerres. Les théories de l’espace vital, appuyées sur l’utilisation politique des nazis ou des fascistes, conféraient à l’époque une dimension d’évidence à ce genre d’affirmation et les plus grands esprits, comme Bergson que G. Bouthoul cite à plusieurs reprises, avaient développé cette thèse. Pour le démographe, si ce lien peut être avéré pour tel ou tel conflit, il relève du comportement politique, pas du raisonnement démographique24. Mais il ne s’agit pas pour nous ici de faire une querelle d’interprétation démographique, nous voudrions au contraire nous placer au moment de rupture épistémologique, quand un problème historique courant engendre une structure explicative générale. La guerre, pense G. Bouthoul, est une fin qui se déguise en moyen. Mesurer ses véritables conséquences, c’est en retrouver la nature profonde. Aussi, G. Bouthoul va-t-il associer par le raisonnement cette croyance sur les effets guerriers de la démographie, à une théorie sur les causes démographiques de la guerre. G. Bouthoul confond, ou plutôt symétrise dans une explication fonctionnaliste, causes et conséquences ; la guerre vient d’un déséquilibre, y met fin et se construit comme l’inverse de la paix ; ne l’oublions pas, le dimorphisme paix/guerre est le postulat de départ de G. Bouthoul25.

Nous sommes en face non seulement d’une pensée fonctionnaliste, mais d’une pensée essentialiste articulée sur un paradigme étiologique au sens où l’enchaînement des causalités correspond à l’incarnation d’un principe. Voir émerger la guerre, la voir s’étendre ou disparaître, c’est détecter les variations, les triomphes et les disparitions de l’agressivité collective qui caractérise l’homo furiosus. De ce point de vue, dans un autre vocabulaire, G. Bouthoul se raccrochait à la famille de pensée philosophique qui croit que la nature humaine est mauvaise et que la guerre en est la conséquence. D’une certaine façon, G. Bouthoul traduisait en terme sociologique une position philosophique sur la place de la guerre dans la formation du lien social en remplaçant les passions de Hobbes ou l’ambition de Machiavel par l’odyssée de l’impulsion belliqueuse.

En guise de conclusion

A cette polémologie par le haut, historiquement bien datée, nous opposerions volontiers une attitude plus modeste, un changement d’échelle où l’analyste abandonnerait le niveau global de la société et de son destin pour se focaliser sur des mécanismes d’interaction entre les acteurs. La question ne serait plus de se demander si on peut supprimer le conflit, ce qui est une question métaphysique ou politique, mais de quelle manière les situations conflictuelles se nouent, se perpétuent ou se dénouent ?

Pour le premier volet, G. Bouthoul n’examine pas les effets de l’interaction entre les futurs belligérants, car pour lui la guerre est inscrite dans l’histoire comme un astre sur son orbite. Il ne voit pas comment la crise se grossit des différences de langage, de l’échec de la communication, ou inversement que les rapports entre les acteurs peuvent aussi bloquer son déclenchement. Il convient de libérer la guerre de cette fatalité, de montrer que les chemins qui y mènent renvoient à un état particulier du système de relations entre les États – baptisons-le crise – analysable en tant que tel, nullement finalisé et qu’il ne faut certes pas confondre avec une des sorties possibles : la guerre. D’ailleurs, l’élargissement du champ d’étude de la polémologie, de la seule guerre à la violence plus limité des petits conflits, tend à relativiser l’opposition paix/guerre et à atténuer cette notion de rupture autour de laquelle G. Bouthoul a construit son système.

Le second volet part de l’idée que l’étude du déclenchement de la guerre ne nous éclaire pas sur sa nature. Celle-ci ne peut être réduite à ses conditions d’apparition car il y a une différence radicale entre les deux domaines. Il ne s’agit pas de décrire un être hypothétique, mais de détailler les situations réelles, de saisir une société dans un moment particulier de son histoire : ainsi les combattants sont d’anciens civils et même des hommes tout court, et ne sauraient être réduits à aucun principe simple. De même, le front n’existe que par rapport à l’arrière, et si la guerre impose ses contraintes à la société, cela veut bien dire que celle-ci continue de fonctionner. Il faut analyser le maintien des mécanismes de la société pendant les périodes de guerre. De ce point de vue, des remarques aussi banales que de dire que la France en guerre en Algérie, ou a fortiori au Koweit, n’a pas modifié son genre de vie relativisent, la coupure entre espace guerrier et espace civil. En fait c’est moins l’opposition entre deux domaines que leurs relations, leur enchevêtrement, voire leur symbiose que le chercheur doit décrire.

Cette sociologie assez classique suppose cependant de revenir sur le principe guerrier lui-même. Contrairement à ce que dit G. Bouthoul, la guerre n’est pas en premier lieu un état psychologique – même collectif –, mais plutôt une logique d’action comme le sont l’économie, l’idéologie ou la politique. Cette logique produit soit des relations de confrontation où s’exprime le rapport de force nu que les militaires connaissent bien, soit des relations de subordination qui disciplinent les groupes par la contrainte. L’armée au combat – noyau dur de la guerre – mêle les deux aspects. La polémologie a aussi pour tâche de faire apparaître sous les institutions sociales, ou les pratiques politiques, la présence de ce noyau.

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Mais il est toujours facile, juché sur trente ans de travaux, de critiquer le dispositif conceptuel d’un auteur. Aussi, en refermant le livre il faut redire nettement qu’en dénonçant la pseudo-transparence de la guerre, l’utopisme des conceptions juridiques qui bien souvent l’explique, la mauvaise foi intéressée ou l’aveuglement des politiciens qui la font, G. Bouthoul a détaché la guerre du domaine où les praticiens militaires, les politiques et certains philosophes l’avaient enfermée, et l’a installée, comme objet scientifique, dans le champ des sciences humaines, c’est son apport principal. Il fallait pour réussir cette opération penser large, et apporter beaucoup. La pluridisciplinarité naturelle chez G. Bouthoul et l’ampleur de l’effort de synthèse ont répondu à ce défi  : grâce lui soit rendue.

 

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Notes:

 

1 G. Bouthoul, Traité de polémologie : sociologie des guerres, Payot, 1991 Ouvrage publié dans la Bibliothèque scientifique Payot en 1951 sous le titre : Traité de sociologie : les guerres, éléments de polémologie. Remis à jour en 1970, c’est le texte de cette dernière édition qui est repris tel quel dans la présente édition.Voir également, Essais de polémologie : guerre et paix, Paris, 1976, qui prolonge les analyses du traité.

2 "La bombe ou la polémologie" écrivait-il "Inventer les moyens d’éviter que l’actuel équilibre de la terreur ne dégénère en "privation de guerre" suscitatrice de névroses collectives et de poussées suicidaires, ne peut être fait que dans l’étude scientifique des guerres de leur étiologie, de leur fonction". Nous reviendrons tout à l’heure sur le contenu, mais remarquons d’ores et déjà que cette attitude critique anime par exemple les recherches d’Alain Joxe, et sous-tend ses deux derniers ouvrages : Voyage aux sources de la guerre, Paris, puf, 1991 ; Le cycle de la dissuasion : 1945-1990, essai de stratégie critique, La Découverte : Fondation pour les études de défense nationale, 1990.

3 Il s’agit d’un "traité" dont le plan est systématique : doctrines et opinions sur les guerres, morphologie, éléments techniques, économiques, démographiques, psychologiques. Causes présumées, périodicités.

4 Après tout, que fait d’autre Voltaire dans l’Essai sur les mœurs ; G. Bouthoul propose de substituer à la maxime classique romaine : "si tu veux la paix, prépare la guerre", la formule suivante : "si tu veux la paix, connais la guerre". Cette formule figurait en exergue de la revue Etudes polémologiques.

5 Cette "folie" ne la disqualifie pas pour autant. Joseph de Maistre soutient que plus la guerre est "absurde", plus elle renvoie aux desseins de la providence. Pour cet "apologiste", le sang est l’engrais de cette plante qu’on appelle génie.

6 C’est ce que nous montrent les mythologies, voire les théologies, encore que pour ces dernières il convient d’être très prudent, les critiques de Voltaire sur le fanatisme du dieu de la Bible ou de celui du Coran – à moins que cela soit celui de leurs exégètes – ont en effet retrouvé ces derniers temps une singulière actualité.

7 Ceci étant dit, les relations entre guerre, pouvoir, et États ont fait depuis l’œuvre pionnière de Raymond Aron l’objet de multiples travaux et constituent un champ d’investigations capital pour la polémologie.

8 Il ne faut pas confondre cette dimension rituelle avec les phénomènes psychologiques de soulagement, de décompression, qui entraînent une euphorie lors de l’annonce de la paix, même si les deux aspects coïncident.

9 Sur le jeu, les analyses de G. Bouthoul n’utilisent guère Homo Ludens (1938), l’ouvrage classique de Huitzinga, déjà paru lors de la première édition du traité, mais dont la traduction en français chez Payot date de 1951 ; elles sont antérieures au texte classique de R. Caillois sur les jeux et l’homme, Gallimard, 1958.

10 J.F.C. Fuller, L’influence de l’armement sur l’histoire des guerres médiques à la Seconde Guerre mondiale, Paris, Payot, 1948.

11 Signalons parmi quelques ouvrages récents, l’excellente culture de la guerre, Xe-XVIIIe, de Franco Cardini, Gallimard, bibliothèque des histoires, 1992, qui aborde dans une perspective culturelle la guerre à l’époque moderne. Alain Joxe, Voyage aux sources de la guerre. Paris, puf, 1991 et Paul Fussel, A la guerre : psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale. Paris, Seuil, 1992.

12 G. Bouthoul et R. Carrère, Le défi de la guerre. 1740-1974 : deux siècles de guerre et de révolution, Paris, puf, 1976. Voir également Long Range Analysis of War Project (loranov), université du Colorado, dirigé par C. Cioffi-Revilla, Journal of Interdisciplinary History, XXI-4, printemps 1991.

13 Mythologie complaisamment encouragée par ceux à qui elle bénéficie, il faut bien le dire.

14 Huitième partie intitulée : les causes présumées des guerres.

15 Cet outillage conceptuel a été développé depuis G. Bouthoul par des études américaines qui, à partir de modèles informatiques, ont tenté de probabiliser ces passages ; voir note 12.

16 D’autant plus que le propos de G. Bouthoul n’est pas simplement scientifique, il est civique : analyser la guerre ne suffit pas, il faut la prévenir, bloquer son déclenchement. La polémologie doit avoir une valeur opératoire.

17 G. Bouthoul signale que ce caractère "spasmodique" fournit à Bergson un critère pour définir la vie : "Il y a vie chaque fois qu’il existe un système de corps susceptibles d’accumuler l’énergie (…) puis de restituer, de libérer cette énergie de manière quasiment explosive". Le modèle biologique est d’un usage fréquent en sociologie, il a notamment servi de base à l’explication fonctionnaliste. D’autres modèles peuvent être utilisés cependant pour rendre compte des irrégularités du comportement des individus. Actuellement, on insiste plutôt sur la physique. Voir Prigogine et Stengers, La nouvelle alliance : métamorphose de la science, Gallimard, 1979.

18 Pour rester dans le registre d’écriture de G. Bouthoul, on pourrait citer, comme symbole de la rupture violente, le meurtre par Romulus de Rémus lorsqu’il sauta par dérision sur le sillon indiquant le plan de la future enceinte de Rome.

19 Cette remarque n’est toutefois pas sans portée épistémologique pour G. Bouthoul qui est frappé par les similitudes entre le comportement animal et le comportement humain : il y a pour lui une sociologie – faut-il dire une sociobiologie ? – de l’animalité. Dans le cas du lemming, "nous nous trouvons –dit G. Bouthoul – dans cette situation paradoxale et au fond analogue à celle que nous avons décrite pour les guerres humaines : c’est une période de trop grande abondance qui est à l’origine de cette sorte de suicide collectif des rongeurs. Par quelle sorte d’instinct ou de tropisme sont-ils guidés ? Obéissent-ils à une espèce de conscience collective de l’état de leur groupe et de la brusque rupture d’équilibre qui s’y produit ?"

20 Il s’agit du sacrifice d’Isaac que Dieu empêcha. Notons la symétrie du conflit de génération : meurtre du fils par le père avec Abraham ; meurtre du père par le fils avec Œdipe. Les thèses sur l’origine sacrificielle de la violence ont été depuis généralisées par R. Girard.

21 G. Bouthoul s’expliquera plus longuement sur cette question dans son traité de sociologie, Payot, 1986, où les références à Jung sont explicites. Le terrain de l’explication glisse nettement de la sociologie à la psychosociologie, puisque la sociobiologie n’a pas été opérante comme nous l’avons vu. La psychosociologie des profondeurs doit expliquer la manière dont s’élaborent au-dedans de nous les pulsions généralisatrices de nos actions et de nos décisions. Ces pulsions sont (…) individuelles, mais elles sont aussi des faits sociaux (…) ; les mêmes pulsions existent à l’état latent chez tous les hommes. Elles gouvernent toutes nos actions (…). Cette énergie est la mieux observable dans ses exagérations. Elle apparaît alors grossie comme à travers un microscope, dans les névroses individuelles et dans les "impulsions collectives". Les deux catégories sont intimement liées (c’est nous qui le soulignons). Tome II, pp. 299 et 300.

22 Nous sommes personnellement très sceptique sur cette attitude consistant à penser la société à partir de l’individu que la psychanalyse a engendré. Sur ce point, voir Alain Joxe, Voyage aux sources de la guerre, Erreurs d’approches psychanalytiques, pp. 59-62.

23 G. Bouthoul n’est pas un pense-petit ! Sa pensée est le produit des grands événements belliqueux : la deuxième guerre mondiale et le début de la guerre Froide.

24 Il est bien évident que toutes les guerres, même si elles tuent, n’ont pas cet effet, elles seraient plutôt des dérégulateurs démographiques que la période postguerrière tente de compenser, que l’inverse comme le croit G. Bouthoul.

25 Cf. supra p. 4.

 

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