LES PAGES BLANCHES DE LA MARINE SOVIETIQUE

 

Claude HUAN

 

 

C’est avec l’apparition de la "Glasnost" que des informations inédites au sujet de la marine soviétique sont apparues dans la presse russe. Très vite s’est exprimé le désir de voir enfin remplies les "pages blanches" de l’histoire, en particulier de la marine.

Dans une première phase, on a vu apparaître de nombreux documents concernant des cadres "liquidés" par ordre de Staline avant, pendant ou après la guerre1 ; les amiraux disparus pendant la terrible période de 1937/1938 furent réhabilités, ainsi que ceux emprisonnés après la guerre. Ils retrouvèrent, d’une manière posthume certes, leur grade et leurs décorations2. Tous ces livres ou articles démontrèrent que leur sanction n’avait comme origine qu’un désaccord avec une décision de Staline. On a vu aussi apparaître des précisions sur les circonstances dans lesquelles l’Armée rouge transféra aux forces du ministère de l’intérieur les 10 000 prisonniers polonais de 1939, l’armée ne voulait pas se voir accusée des massacres de 4 000 d’entre eux à Katyn. D’une manière générale, on a observé une tendance nouvelle à faire la lumière sur le sort des disparus. Beaucoup de précisions ont été fournies, encore qu’un certain secret demeure car, dans certains cas, si la disparition injustifiée est reconnue, les circonstances ne sont pas précisées3. Certains "accidents" sont aujourd’hui reconnus comme parfaitement planifiés, telle la destruction de l’avion finlandais Kaleva le 14 juin 1940 au dessus du golfe de Finlande, transportant la valise diplomatique française qui fut récupérée par un sous-marin soviétique. Deux diplomates français furent tués. Aucun dédommagement n’a encore été versé4.

A côté de ces nouvelles informations sur les personnes, ont été progressivement révélées les circonstances d’accidents graves, entraînant des pertes humaines importantes. La première révélation concerna la perte du cuirassé Novorosiisk (ex italien Giulio Cesare ) sauté le 29 octobre 1955 sur une mine allemande "oubliée" dans le port de Sébastopol, entraînant 609 marins dans la mort, alors que se trouvaient à bord sept amiraux dont le commandant en chef de la flotte et vingt-huit officiers supérieurs. Cette annonce, publiée pour la première fois le 14 mai 1988, le lendemain de la mort de l’amiral de la flotte Gorchkov, entraîna la tenue de plusieurs conférences d’explication dans les ports. Deux ouvrages ont déjà été publiés contenant le rapport de la commission d’enquête nommée sur ordre de Krouchtchev et du maréchal Joukov. Si les Russes apprenaient à cette occasion la cause du renvoi de l’amiral de la flotte Kouznetsov5 et de son remplacement par Gorchkov (ainsi que le mépris de Joukov pour la marine), ils ignorent cependant encore aujourd’hui l’importance du nombre des mines laissées par les Allemands en évacuant Sébastopol qui ne furent jamais draguées et traînent encore dans le fond de la rade6 !

D’autres révélations similaires ont eu lieu avec des commentaires appropriés : perte du destroyer Otvajny le 30 août 1974 (24 morts) ; après avoir pris feu dans le port de Sébastpol, il coula à l’extérieur de la rade à la suite d’une explosion de munitions7 ; perte de l’escorteur Mousson le 16 avril 1987 en mer du Japon, coulé par une maquette cible (39 tués), etc.8

On se souvient qu’en novembre 1975, l’Occident avait diffusé la nouvelle de la mutinerie du destroyer Storojevoi qui, ayant quitté Riga, avait cherché à rallier la Suède. A l’époque, les Soviétiques n’avaient eu que des sarcasmes pour cette information. Aujourd’hui, les Russes reconnaissent que l’officier en charge de la propagande politique Valérie Sabline, après avoir pris le commandement du navire le 9 novembre 1975 (anniversaire de la révolution d’octobre), avait décidé de mettre le cap sur Leningrad pour lancer, depuis l’endroit où Lénine avait invité les prolétaires à se révolter, un message similaire9.

Dans un autre domaine, la presse révéla qu’à bord du torpilleur Kit (ex-allemand T-12) remorqué à l’intérieur du lac Ladoga, avaient été conduits, sous la direction de Beria en 1950, des travaux secrets sur la radioactivité et la protection contre le strontium-90. Mais les archives de ces essais ont été cachées dit-on. Ce navire fut ensuite abandonné, échoué sur une île du lac, dans une zone interdite. Ce n’est qu’après l’incident de Tchernobyl que des mesures appropriées auraient été prises10.

La diffusion de ces événements importants fut largement commentée dans la presse et les revues spécialisées. Elle est l’exemple type de la tendance, d’autant qu’avec l’évolution de la situation politique, l’ouverture des archives s’est accélérée. De nouvelles revues sont éditées, des brochures et des livres sur des sujets tabous apparaissent. Une demande nouvelle est née en particulier concernant le sort des disparus11 ! La perte du sous-marin Komsomolets accéléra une série de révélations concernant les accidents survenus antérieurement12. Les revues officielles ont commencé à publier la liste des pertes subies pendant la deuxième guerre mondiale. Dans ce domaine, une certaine concurrence se développe d’ailleurs avec l’édition privée, chacun voulant faire connaître le véritable coût de la guerre. Cette remise en cause s’étend à tous les domaines, certains auteurs démontrant que les pertes de l’armée soviétique pendant la guerre atteindraient en réalité le double des chiffres officiels, soit 33 millions d’hommes13.

Les autorités russes ont accepté de créer avec les Etats-Unis une entreprise commune de publication des archives militaires russes. Cette société dispose de correspondants à Moscou, Kiev, Saint Petersbourg, qui s’efforcent d’obtenir la communication du maximum de documents qui sont ensuite mis sur le marché à l’Ouest en fac-similé. Contre des dollars, il est ainsi possible d’obtenir un nombre considérable de documents inconnus : études des académies militaires, règlements, journaux divers internes, analyse sur la stratégie et la tactique de la deuxième guerre mondiale, discussions, listes détaillées et analysées des pertes matérielles, journaux d’opérations de la Stavka (haut-commandement), de la marine… La liste s’allonge tous les jours. Mais l’obligation de posséder des dollars interdit au Russe de base d’acquérir ces documents !

De leur côté, les revues spécialisées de la marine ont commencé à décrire les programmes gigantesques et démesurés de construction navale établis sur ordre de Staline avant et pendant la guerre, en particulier concernant les cuirassés et les porte-avions de 85 000 tonnes. Les caractéristiques des unités construites après la guerre sont progressivement indiquées tandis que sont rapportées les discussions internes, voire les oppositions, sur les choix à définir (concernant le futur porte-avions par exemple)14.

En ce qui concerne les pertes humaines qui se sont produites, depuis la guerre, sur les sous-marins, la presse a commencé à livrer des informations inédites, bientôt relayées par des ouvrages écrits par des spécialistes, par exemple Jiltsov, un des premiers commandants de sous-marins atomiques, héros de l’Union soviétique, premier Russe à avoir conduit son sous-marin jusqu’au Pôle nord en 1962 à l’instar du Nautilus américain. En s’en tenant à toutes ces déclarations, on observe que les Russes ont perdu au moins vingt sous-marins en 45 ans, dont cinq à propulsion nucléaire. Aux pertes, il faut ajouter les nombreux accidents causés par négligence (sous-marin coulant à quai, manœuvre de missiles). L’ensemble de ces catastrophes a causé plus de sept cent vingt morts parmi les équipages, sans compter le personnel irradié (auquel on conseillait de boire de la vodka pour écarter l’action des radiations !). La majorité des accidents survenus sur les sous-marins atomiques proviennent de fuites sur le réacteur déclenchant des incendies non maîtrisés15. Mais l’accident le plus spectaculaire s’est produit sur le sous-marin expérimental (projet 570), le 10 août 1985, dans la baie de Chazma près de Vladivostok, quand le réacteur explosa au moment de sa recharge. L’explosion projeta des particules de matériel à plusieurs kilomètres. Plus de 100 000 curies de radioactivité furent mesurés alentour et il fallut plus de deux heures pour éteindre l’incendie16...

Cette volonté d’ouverture s’est aussi manifestée à l’état-major de la Marine qui a publié fin 1992 la liste des 46 avaries survenues sur les bâtiments de 1987 à 1991. Sur les bâtiments de surface, on observe de nombreux incendies sur les petits comme les grands navires (15 sur 29 avaries signalées)17. Depuis, un incendie important s’est d’ailleurs déclaré sur l’Amiral Zakharov. Les officiels reconnaissent que tous ces incidents proviennent de trois causes : défauts de conception et de construction, complexité du matériel non standardisé et faible sûreté, formation insuffisante du personnel18. Les Russes cherchent en conséquence désormais le concours des Américains. C’est ainsi que les amiraux Trost et Crowe ont embarqué sur un sous-marin nucléaire Victor-3 et que l’amiral Kaufman s’est vu offrir une sortie sur un sous-marin lance-missiles stratégiques, le Typhon. D’autres développements dans ce domaine sont en cours (joint venture pour construire des sous-marins servant comme laboratoire d’océanologie).

Cette soif de vérité n’est pas sans poser des problèmes à l’intérieur de la population. L’étalage de toutes ces faiblesses atteint l’honneur russe. Il entraîne une remise en cause des générations antérieures qui tiennent les rênes du pouvoir, à partir du moment où les nouvelles générations ont la confirmation formelle que tous les chiffres publiés étaient faux, qu’ils étaient établis par rapport à ceux des Etats-Unis pour prouver que le système marxiste était supérieur au capitaliste. Cette dernière tendance n’a pas disparu. Si les revues officielles mentionnent les incidents en détails, elles savent toujours publier une source occidentale donnant un chiffre supérieur pour les Etats-Unis, en ajoutant que, sur une période récente, les chiffres russes sont en diminution (en pourcentage). Il faudra du temps pour oublier cette bonne vieille méthode.

Des protestations s’élèvent parfois. Ainsi, en juin 1990, la population de Sovgavane n’a pas hésité à manifester contre l’insécurité que développait la radioactivité des sous-marins nucléaires remorqués dans le port. A l’intérieur des rédactions officielles des revues, s’installe une lutte entre les anciens et les modernes, et les changements se produisent d’une manière inattendue pour le lecteur. Pour éviter trop de secousses, les autorités publient elles-mêmes les grandes lignes des informations vendues en dollars aux Occidentaux.

*

* *

La Glasnost a entraîné chez les Russes l’ouverture de nombreuses archives concernant les crimes de Staline et du système politique. Les victimes ont été réhabilitées. La vérité sur cette période commence à sortir des ténèbres marxistes. En ce qui concerne la marine, les révélations abondent progressivement sur l’importance des accidents et des négligences. Les archives sont mises en vente contre des dollars. Si la demande de vérité ne cesse de croître, les autorités s’efforcent de canaliser cette tendance par crainte d’une trop grande remise en cause des générations anciennes. Mais elles espèrent en révélant ces faiblesses obtenir le concours des Occidentaux pour y remédier. C’est la grande inconnue de demain.

Liste des pertes reconnues par les Russes

Date

Bâtiment

Classe

Lieu de

l’accident

Cause de

l’accident

Pertes

1956

 

Projet 615

(Québec)

mer Baltique

 

40

22 août 1957

 

Projet 613

(Whisky)

mer Noire

incendie

 

11 mai 1959

S-99

Projet 617

 

mer Baltique

incendie

 

27 janvier 1961

S-80

Projet 617 modifié

mer de Barentz

 

68

11 janvier 1962

B-37

Tango

Polyarny

explosion de torpilles à quai

122

octobre 1963

K...

Foxtrot

mer de Barentz

   

16 juillet 1965

K-27

November

 

incendie et sabordé

5

8 mars 1968

K-129

Golf 2

près de Hawaï (renfloué par les Etats-Unis)

 

97

11 avril 1970

K-8

November

golfe de Gascogne

incendie

52

24 octobre 1981

S-178

Whisky

près de Vladivostok

collision

32

24 juin 1983

K-429

Charlie 2

Kamtchatka

explosion et incendie

17

10 août 1985

 

Projet 670

(Victor)

près de Vladivostok

explosion du réacteur

10

6 octobre 1986

K-219

Yankee 2

Bermudes

incendie

4

7 avril 1989

K-278

Mike

mer de Barentz

incendie

42

?

sous-marin

     

?

?

sous-marin

(Les Russes n’ont pas encore fourni les

?

?

sous-marin

identités et les circonstances)

?

?

sous-marin

     

?

?

sous-marin

     

?

?

sous-marin

     

?

Note : projet 613, 615... est la désignation soviétique, Foxtrot, Mike, Tango... la désignation de l’OTAN.

Source : Sur la piste des catastrophes sous-marines, Moscou, 1992.

________

Notes:

 

1 434 officiers généraux sur 684 (63 %), Journal historique militaire, Moscou, 1988/10.

2 Le patriote soviétique, 1991/9, e.g.

3 2 468 524 personnes au goulag à la mort de Staline, 642 980 condamnés à mort de 1921 à 1954 pour activités "contre-révolutionnaires", Journal historique militaire, Moscou, 1991/7.

4 Echo de la Planète, n° 43, octobre 1992.

5 Cf. Claude Huan, "La fantastique carrière de l’amiral Kouznetsov", Stratégique 47, 1990-3.

6 La perte mystérieuse du cuirassé Novorosiisk, Saint Pétersbourg, 1990 et 1992.

7 Journal historique de la marine, Saint Pétersbourg, 1992/3.

8 Les nouvelles de Moscou, 6 août 1992.

9 Le patriote soviétique, 1991, n° 4 ; La patrie, 1990, n° 2.

10 L’Etoile rouge, Moscou, 21 octobre 1990.

11 L’interlocuteur, n° 14, avril 1991.

12 Znamja, Moscou, 1990/9.

13 Revue du centre d’études russes, 1991/12.

14 Revue des constructions navales, Saint Pétersbourg.

15 Le K19, premier sous-marin nucléaire, était surnommé Hiroshima !

16 Znamja, Moscou, 1990/9.

17 Porte-avions Kiev, Minsk, Amiral Gorshkov, croiseur Amiral Nakhimov, etc.

18 Revue maritime, Moscou, 1992 8/9.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin