LE NORD, LE SUD ET LA GUERRE

 

Claude LE BORGNE

 

Il était courant, dans les familles bourgeoises de l’entre-deux-guerres, d’entendre le grand-père, si possible alsacien réfugié et nostalgique de la dernière classe, clôturer les agapes dominicales par une constatation satisfaite : "Encore un que les Allemands n’auront pas !". Depuis lors, les plaisantins d’après-manger ont pu, selon leur humeur, mettre Chinois ou Soviétiques à la place des Allemands. Ils seraient bien en peine, désormais, de désigner l’occupant potentiel auquel on vient de soustraire cet excellent repas. Serait-il orienté, le rot du repus friserait l’indécence alors que les risques qui nous inquiètent sont le fait de pauvres affamés.

Nous n’allons pas radoter, une fois de plus, sur la faillite du communisme et la disparition de l’ennemi. Certes, ce n’est pas radoter que souligner, a posteriori, la puissance de l’idéologie marxiste-léniniste et la capacité qu’elle eut de réunir et de tenir en mains des peuples divers et qui ne s’aiment point ; ou la preuve nouvelle qu’elle nous donne de son "intrinsèque perversité" par la difficulté qu’ont à sortir du système les hommes qui y étaient soumis. On ne suivra pas pour autant les Cassandre, nombreux, qui nous présentent le monde d’aujourd’hui comme plus mauvais et dangereux que celui d’hier. Qu’il soit bizarre, on le veut bien : bonne raison pour en parler.

LA GUERRE ET LES BARBARES

Le nouvel ordre mondial, dont on se moque tant, n’est pas l’imperium américain, que les Etats-Unis n’ont ni le goût ni la capacité d’établir. L’ordre nouveau est un constat : la guerre a perdu, sinon tout pouvoir1, du moins toute légitimité. Constat, affirmation ou espoir, cet ordre sacré, dont le temple est à l’ONU, est partout célébré, ce qui est une très grande nouveauté. Mais l’unanimité théorique ne résiste pas à l’épreuve des passions. Si le Nord professe et pratique la paix, le Sud accepte la théorie, mais ne la pratique point. En sorte que le partage de la planète, défini de longue date par le critère du sous-développement, pourrait être rajeuni selon l’usage que les peuples font de la violence armée.

Certains ont une plus rude façon d’exprimer ce partage, et plus opérationnelle. Les Barbares, disent-ils, sont au Sud, non plus pour quelque retard culturel, mais pour cause d’exubérance guerrière. Sans doute voit-on, en plusieurs points de l’ancien tiers-monde, s’apaiser les conflits que nourrissait l’antagonisme Est-Ouest ; mais la chute du communisme induit de nouveaux troubles et la barbarie méridionale a gagné les marches de la Russie et, en Europe même, la Yougoslavie.

CHAOS ET NATIONALISME

Les querelles du Sud peuvent se ranger en deux catégories. La première rebute l’analyste. Le terme de chaos lui convient. Liban jusqu’à peu, Afghanistan toujours, Cambodge, Soudan, pays targui, Liberia, Afrique du Sud bientôt, Bosnie déjà, on n’en finirait pas d’énumérer ces contrées où les acteurs sont indistincts, les chefs de guerre des rambos minables mais effrayants, les troupes plus proches de bandes de délinquants que d’unités militaires. De ce chaos la misère forme le triste décor : la guerre est bien divertissante et les miséreux ont, plus que d’autres, besoin de divertissement. Adolescents joyeux à la kalachnikov, nos écrans cyniques nous les ont bien fait voir, au Liban d’abord, en Somalie ensuite. L’état de nature, régression majeure, remplace l’état civil dans de vastes régions que les commentateurs, empêchés de s’y rendre, appellent zones grises.

La seconde catégorie de troubles prolifère sur les ruines des empires, soviétique ou yougoslave. La recrudescence des nationalismes y est favorisée par la dangereuse bêtise du Droit-des-peuples-à-disposer-d’eux-mêmes et par l’incapacité des sociétés libérales à satisfaire le désir communautaire. La pacification d’ensemble du monde - fût-elle théorique - contribue aussi à cette prolifération brouillonne : la disparition de la menace guerrière permet d’envisager la constitution de micro-Etats antérieurement non viables. Il n’est pas vain de relever que ce mouvement est à l’inverse de l’ancienne quête de puissance dont Maastricht, curieusement, tente de réhabiliter le modèle.

Il apparaît du reste que les deux catégories de troubles que l’on vient de définir ne sont pas incompatibles. Le chaos se superpose souvent aux querelles de nationalités, en Bosnie notamment.

LE CONTACT NORD-SUD

Face à ces agitations, que faire  ? demande le stratège du Nord. Interrogation toute nouvelle, comme les hésitations qu’elle engendre ! Le stratège, aux âges classiques, n’exerçait son art que pour faire face aux dangers qui menaçaient son prince ou, à l’extrême, pour l’aider à réaliser ses propres ambitions. Rien de tel aujourd’hui.

Au que faire ? du stratège l’on répond : ce que nous voulons. Les conflits dont nous parlons, quoi qu’on en dise, ne nous menacent pas directement. Rien ne nous oblige à l’action, et aucune des grandes raisons qui, jadis, menaient à la guerre les nations. Si pourtant nous nous y intéressons, ce qui est patent, c’est affaire de morale. Que les réalistes ne l’acceptent pas facilement n’y change rien. Il nous faut prendre en compte le malheur des autres, qui parfois nous le demandent eux-mêmes.

Il arrive à certains d’entre nous, poussant trop loin ce souci charitable, de le travestir en mauvaise conscience et de nous faire responsables des crimes des autres. Cette attitude, qui ressortit à un tiers-mondisme routinier, est tout à fait nocive. Déculpabiliser les Barbares en endossant leur mauvaise conduite n’est pas le bon moyen de les en faire changer. Qualifier clairement la barbarie est une franchise nécessaire, quoi qu’en pensent les tenants du politicaly correct 2. La même franchise, le même regard indiscret amèneront à constater la différence de potentiel, sinon de dignité, qui renvoie irrésistiblement au décalage qui, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, a été la cause profonde de l’expansion coloniale et la raison de son succès. A la différence près, qui n’est pas mince, que les crypto-coloniaux du Nord répugnent à répondre à l’appel du Sud : la morale, dont on a dit qu’elle était devenue le mobile premier, n’est pas aussi puissante que l’intérêt, et les situations de chaos que l’on a rappelées ne sont pas faciles à régler militairement, et tout à l’opposé de la facile guerre du Golfe.

LES ACTIONS DE L’ONU

Aussi bien s’en remet-on à l’ONU, gardienne du temple de la paix pour laquelle il n’est ni Nord ni Sud, ni barbares ni civilisés, mais un tout, beau et gentil. Elle ne prend point parti dans les combats douteux où on la prie de s’interposer. C’est à la guerre qu’elle en veut, pas aux combattants. Elle dépêche des forces de paix, bien nommées et, depuis peu, étend son rôle à la protection des actions humanitaires.

On connaît les limites des actions de paix. Il y faut l’aval des belligérants, qui s’accordent pour cesser le combat et s’en remettre à d’autres pour surveiller leur armistice. Les forces de paix ne sont pas là pour se battre, mais pour marquer les adversaires et, en quelque sorte, leur faire honte. Qu’un des partis reprenne la lutte (comme Israël au Liban en 1982), les casques bleus n’y pourront rien, leur mission cesse aussitôt et c’est leur faire un mauvais procès que de stigmatiser leur impuissance.

Quelque dérisoire qu’apparaissent les missions de l’ONU et quels que soient leurs effets pervers, en particulier sur la valeur et le prestige de nos forces armées, elles ont un effet second, mais celui-là très bénéfique, qui est de pédagogie et que confirment maints rapports de nos officiers. Par leur présence, très exposée (11 des nôtres sont morts en Yougoslavie), au cœur du Sud belliqueux, nos soldats témoignent d’un autre monde, où la guerre n’a plus cours et pour lequel elle est, où qu’elle se déroule, un scandale. On s’interrogera alors sur la composition des troupes de l’ONU, fort variées comme l’on sait, et on estimera, de façon encore impudente et politicaly incorrect, que certaines armées feront de bons pédagogues, et d’autres pas. La preuve est déjà fournie, en Yougoslavie notamment, que lorsque les missions de l’ONU sont convenablement exécutées sur le terrain, c’est grâce à des états-majors sérieux… c’est-à-dire occidentaux.

INTERVENTION COERCITIVE ET ZÉRO MORT

Les missions de paix de l’ONU ayant d’étroites limites, il est des situations, Somalie ou Yougoslavie, qui amènent à s’interroger sur l’opportunité d’interventions moins pacifiques destinées à mettre à la raison les trublions. Voilà une tout autre affaire !

Le stratège revient, et ses énervantes questions : où est l’ennemi ? Pas facile de lui répondre, même en Bosnie. Personne, d’ailleurs, ne souhaite répondre : ni l’ONU, car la désignation de l’ennemi arrêterait la négociation, qui est son domaine ; ni les puissances susceptibles d’intervenir, qu’un ennemi désigné obligerait à la guerre. C’est ce que celles-ci ne veulent pas, puisque la guerre, désormais, ne fait plus partie de leurs programmes : elles se sont bien gardées, en Irak, de mener à son terme celle qu’elles y ont menée et qui a laissé bien debout le tyran de Bagdad.

Mais il y a, à la répugnance des puissants à employer la force, de plus prosaïques raisons, si prosaïques que l’on n’en parle guère. Si l’on en parle, on a tôt fait de le regretter. La vie est devenue chez nous si précieuse que rien ne vaut qu’on la sacrifie. Il n’en va pas de même au Sud, tant s’en faut : nouveau critère du partage du monde. Lorsqu’on a l’imprudence de reconnaître cette vitale différence et d’avancer que la seule stratégie qui nous serait supportable est celle du zéro mort, on se met dans un piège fort embarrassant.

Si les Américains sont les champions du zéro mort, c’est qu’ils en ont, dans beaucoup de situations, la possibilité, comme on l’a vu dans le Golfe. La France n’a pas la même capacité ; refuser toute perte réduit beaucoup le champ de ses interventions. Ainsi en Bosnie où, dit notre président, il ne convient pas "d’ajouter la guerre à la guerre".

Le piège du zéro mort, à vrai dire, se retourne contre celui qui critiquerait ladite stratégie et que l’on accuserait de vouloir sacrifier nos soldats. Efforçons-nous donc de rester au-dessus des combats et, les voyant de haut, de chercher quel sens peut avoir la stratégie des pertes nulles. La morale, signe des temps, est encore au cœur du débat.

Le moraliste tiers-mondiste, déjà rencontré, récusera le zéro mort pour délit de racisme : cette stratégie dissimule, jugera-t-il, un profond mépris pour l’ennemi misérable, pauvre de biens et prodigue de son sang. Son confrère, moraliste de la dissuasion, répondra que le zéro mort, pratiqué dans la situation de supériorité des Américains, a un effet dissuasif très fort et qui va au-delà de l’ennemi : c’est la guerre elle-même, ridiculisée, qu’on dissuade.

Entre nos deux moralistes un troisième, français et donc plus subtil, dira que le zéro mort chez nous ne va pas forcément au zéro vivant chez l’autre et que les missiles modernes, dans leur précision ponctuelle, traitent les cibles précieuses et épargnent les hommes, fussent-ils ennemis. L’amiral Lanxade souligne l’efficacité douce de ce projectile bavard, capable de "délivrer un message significatif, à moindre coût humain, (et qui) constituerait un moyen de pression efficace pour infléchir une politique" 3. Nul doute qu’il y ait là, dans l’avenir, de grandes possibilités. Encore faut-il que l’ennemi, devenu interlocuteur, soit sensible à cette rhétorique missilière. Entre ceux pour qui la guerre c’est toujours tuer et mourir, et ceux pour qui elle n’est plus qu’une façon de causer, il n’y a pas de commune mesure. On ne croit pas les excités de Bosnie accessibles au langage électronique des armes intelligentes et on a vu récemment, en Irak, que la conversation entre les missiles américains et Saddam Hussein fut un dialogue de sourds.

HONORABLE CONCLUSION

Conclura-t-on, de cette digression, que le "barbare", face au "civilisé", est invulnérable ? L’histoire le suggère, exposant ad nauseam les décadences d’empires. Il nous faut bien résister à ce pessimisme et chercher, devant les désordres du Sud, quelque solution qui soit plus honorable que notre actuelle passivité, teintée de zéro mort ou de presque zéro. On n’en voit que deux.

L’une est héroïque, à l’ancienne : l’entrée en guerre contre le diable du moment. Il appartient à nos dirigeants de déceler le diable. Cela n’est point facile, car le diable moderne est plus roué que les précédents, habile à se dissimuler, et la diablerie, comme il est habituel, est rarement un monopole. Il importe pourtant que soit maintenu un principe essentiel : si diable il y a, l’honneur commande de le combattre, sans trop se soucier des conséquences immédiates.

L’autre attitude, optimiste, est de considérer qu’il n’y a point de diable qui soit sourd à la raison et que celle-ci a désormais de grands moyens de se faire entendre. Les Barbares eux-mêmes vont comprendre. On se contentera donc de prêcher les attardés, évitant de se salir soi-même dans des combats d’un autre âge. On mettait autrefois la vertu dans la guerre, fût-ce pour de mauvaises causes ; on la mettra désormais dans la paix, quelque juste que soit la cause.

Mais il faut, pour qu’une telle position soit efficace, qu’elle soit "crédible" et qu’on ne puisse la mettre au compte de la pusillanimité. N’en doutons pas, la disposition au sacrifice suprême reste, pour les nations et pour les peuples comme pour les personnes, le critère de leur dignité et, tout simplement, la condition de leur survie.

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Notes:

 

1 On pourrait voir, en effet, dans la situation créée en Palestine ou dans celle qui se crée en Yougoslavie, une survivance du pouvoir de la guerre. Mais, dans ces deux cas, l’affaire n’est pas terminée.

2 Sur la political correctness, voir notamment, l’article de Pierre Guerlain, “Politiquement correct”, un débat américain, Commentaire n° 60, hiver 1992-1993.

3 Le Monde, 23 janvier 1993.

 

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