LE GENERAL SVECHIN ET L’EVOLUTION DE L’ART MILITAIRE :  SES IDEES FACE A L’EPREUVE DU TEMPS

Général d’armée V.N. LOBOV 1

 

 

Les années 20 et le début des années 30 ont constitué une période d’impétueuse évolution de la pensée militaire. Durant ces années, de nombreux travaux scientifiques se sont faits remarquer par la profondeur des idées qui s’y trouvaient exprimées et par leur haut niveau de professionnalisme et de compétence. Certaines recherches ont débouché sur d’audacieuses conclusions et d’importants principes généraux. Rien n’entravait le total échange des opinions et ceux qui participaient aux discussions, parce qu’ils se sentaient parfaitement libres, considéraient que le droit à la vérité absolue ne leur appartenait en rien - situation qui, par la suite, n’a plus existé.

Au centre des discussions les plus animées se trouvaient les œuvres de A. A. Svechin, professeur à l’Académie militaire de l’Armée Rouge des Ouvriers et des Paysans (RKKA) et chef de toute une école de pensée stratégique2. Il fut l’auteur de très nombreux ouvrages scientifiques qui n’ont rien perdu de leur intérêt et de leur importance : Histoire de l’art militaire, La guerre en montagne : Etude tactique tirée de l’expérience de la guerre russo-japonaise, Stratégie, La stratégie du XXe siècle à son premier stade, Evolution de l’art militaire…

Politique et stratégie militaire

Dans les années 20, étaient largement répandues les idées de certains grands théoriciens et stratèges occidentaux qui prônaient l’indépendance de la stratégie militaire vis-à-vis de la politique, retournant à leur profit la formule bien connue de Clausewitz et la déclarant même obsolète. Prenant la défense de la formule de Clausewitz, A. A. Svechin analysa en détail les conceptions de ceux qui se prononçaient contre "la prédominance de la politique", comme le maréchal Moltke l’ancien, les maréchaux Luddendorf et Hindenburg, et le théoricien militaire français Lewal, très populaire à l’époque.

D’après Lewal, remarquait A. A. Svechin, il convient de considérer la guerre isolément, comme un duel géant entre deux nations. Les dirigeants doivent se spécialiser dans la politique et les généraux dans la stratégie. La politique n’a de rapport avec la guerre qu’autant qu’elle détermine en temps de paix les sacrifices qui doivent être supportés par le peuple pour l’organisation des forces armées. En période de guerre, la politique ne doit pas interférer dans les conceptions militaires. Discuter de la stratégie avec des hommes politiques entraîne anémie, perte de volonté et d’énergie. La politique est un opium pour la stratégie, elle mène à l’impuissance. La politique accumule les erreurs, les fautes, les dérives, mine l’esprit de décision, désoriente, conduit à l’énervement. L’homme politique qui comprend quelque chose aux affaires militaires, c’est une chimère, d’après Lewal. Dans le même temps, on ne peut interdire au stratège de s’occuper directement des questions politiques.

A. A. Svechin opposait à ces conceptions celles de Bismarck, qui écrivait : "La mission du haut-commandement est d’anéantir les forces combattantes de l’ennemi ; l’objectif de la guerre est de gagner une paix qui réponde aux conditions de la politique à laquelle se tient l’Etat. La définition et la délimitation des objectifs qu’il faut atteindre au moyen de la guerre, la présentation au monarque des propositions faites à ce sujet au cours de la guerre, comme avant son déclenchement, voilà la mission de la politique ; les méthodes permettant de résoudre ce problème politique ne peuvent pas ne pas influer sur la conduite de la guerre".

A. A. Svechin ne s’est pas contenté de réfuter les idées de ceux qui ne reconnaissaient pas la supériorité de la politique sur la stratégie. Il exposait les raisons pour lesquelles la stratégie peut s’efforcer de secouer la tutelle de la politique et même de mettre celle-ci à son service. "L’affirmation selon laquelle la politique domine la stratégie possède, à notre avis, un caractère historique universel. La stratégie, bien sûr, s’efforce de s’émanciper d’une politique mauvaise ; mais, sans politique, et dans le vide, une stratégie ne peut exister : elle est condamnée à payer pour toutes les fautes de la politique".

En polémiquant avec les partisans soviétiques et étrangers de l’indépendance de la stratégie militaire, A. A. Svechin écrivait ainsi : "Une politique erronée entraîne des conséquences dommageables dans les affaires militaires, tout comme dans n’importe quel autre domaine". mais, avec cela, "... on ne peut mélanger la protestation contre les fautes de la politique avec le refus de reconnaître à la politique le droit et l’obligation de définir la direction de la guerre dans ses lignes fondamentales".

Dans le même temps, A. A. Svechin répétait sans cesse qu’il convient aussi de combiner les décisions politiques avec la stratégie et les possibilités militaires, que le politique doit être à l’écoute attentive des opinions des militaires professionnels, savoir comment travaille la machine militaire, quel est le mécanisme de la mobilisation de l’Etat, etc. "Les chefs politiques responsables doivent être à l’aise en matière de stratégie... L’homme politique, qui a bien vu l’objectif politique fixé aux opérations militaires, doit se rendre compte de ce que la stratégie est en mesure d’atteindre compte tenu des moyens à sa disposition et comment la politique peut influer sur l’évolution de la situation pour le meilleur ou pour le pire. La stratégie est une des armes principales de la politique ; la politique, même en temps de paix, doit, dans une mesure importante, fonder ses calculs sur les possibilités militaires des Etats amis et ennemis".

Ces réflexions se trouvèrent confirmées par les leçons stratégiques tirées de la guerre avec la Finlande en 1939-1940 et de la première période de la Grande guerre patriotique. Le fait que Staline et son plus proche entourage comprenaient insuffisamment les questions stratégiques et opératives a considérablement aggravé, dans les années 1941 et 1942, la situation déjà très difficile de l’Armée Rouge. Staline n’a pas impliqué, comme il l’aurait dû, l’état-major général et les militaires professionnels dans l’élaboration et la prise des décisions au cours des premiers mois de la guerre.

Dans les conditions actuelles où la thèse selon laquelle la guerre ne peut servir de moyen rationnel à la politique (tout au moins dans les rapports mutuels Etats-Unis-Fédération de Russie), les membres de la direction politique suprême de l’Etat doivent d’autant mieux connaître la théorie et la pratique de la stratégie militaire, ainsi que les méthodes permettant de réaliser, au moyen du mécanisme militaire, les décisions prises par la politique. En particulier, ils doivent savoir comment se présentent et comment il convient de connaître les possibilités réelles des systèmes et des moyens de commandement - les siens et ceux de l’ennemi - , des moyens de transmissions, de renseignement et d’alerte aux attaques de missiles. Une large part de l’opinion publique doit également comprendre les problèmes stratégiques fondamentaux ; la transparence est nécessaire là aussi. Autrement, la politique ne pourra pas exercer un contrôle réel, et pas seulement déclaratoire, sur la stratégie militaire ; il n’y aura pas de correspondance entre la composante politique et la composante technico-militaire de la doctrine militaire de l’Etat.

La nature de la guerre future

A. A. Svechin a fait des prévisions politiques concrètes sur la nature de la guerre future. Ainsi, en 1926, il est arrivé à la conclusion que la première victime de cette guerre serait la Pologne. Il estimait hautement instable le système des relations internationales qui s’était constitué en Europe après la première guerre mondiale, système qui correspondait avant tout, d’après lui, aux conceptions de la politique française. "L’idée-maîtresse de la politique extérieure française pendant des siècles, depuis l’époque de Richelieu, avait été de créer en Europe les conditions d’une situation combinant morcellement, enclavements et vulnérabilités. Le résultat de la politique française, dont les idées inspiraient le traité "de paix" de Versailles, était que toute une moitié de l’Europe - Allemagne, Pologne, Tchécoslovaquie, etc. - se trouvait placée dans des conditions excluant toute possibilité de défense. Les Etats vassaux de la France étaient habilement mis dans la position d’un écureuil, astreints à tourner la roue du militarisme. L’habileté de la politique française consistait à créer intentionnellement des situations instables. D’où l’existence éphémère de cette "création"... Il restera alors à la Pologne la possibilité de méditer comment il lui convenait de remercier la France pour le cadeau du corridor de Dantzig, qui lui assurait la supériorité face à une attaque allemande". A. A. Svechin écrivait que le monde entrera dans une période de transition lorsque, non seulement l’Europe, mais aussi la planète entière commencera à s’ébaucher comme "un paysage stratégique complètement nouveau", et lorsque l’art militaire adoptera, dans la plupart des écoles, des méthodes et procédés nouveaux pour la conduite de la guerre, ces nouvelles formes étant acquises dans une situation issue de grandes secousses sociales.

Les vues de Svechin sur la nature de la guerre future ont été conçues et publiées principalement dans les années 1925-1926, c’est-à-dire un peu moins qu’à mi-chemin entre les deux guerres mondiales. De nombreux théoriciens militaires soviétiques de cette époque pensaient que toutes les guerres auxquelles serait confrontée l’URSS seraient des guerres révolutionnaires et qu’en conséquence la stratégie de l’Armée Rouge devait être exclusivement offensive. Un groupe influent au sein de l’équipe dirigeante de l’Armée Rouge, surévaluant l’expérience de la guerre civile, et particulièrement de ses opérations offensives, envisageait la guerre à venir en se fondant sur ces opérations. On préférait ne pas se souvenir du fait que la guerre civile n’avait pas été faite que des seules offensives victorieuses de l’Armée Rouge. La déviation idéologique et la substitution de slogans de propagande à la place d’une stricte analyse politico-militaire se révélaient de plus en plus clairement. De nombreux militaires affirmaient constamment que seule une "stratégie de destruction" offensive était, par nature, propre à l’Etat soviétique, Etat de la classe révolutionnaire d’avant-garde. A ce propos, il faut rappeler que c’étaient des positions de ce genre que défendaient M.N. Tukhachevskij et K.E. Voroshilov, en désaccord avec Svechin sur de nombreuses autres questions touchant aux affaires militaires et à l’édification de l’Armée et de la Flotte Rouges.

Une partie du commandement de la RKKA et des experts intéressés aux problèmes politico-militaires estimait que les arrières des pays capitalistes ne seraient pas plus solides que ne l’avaient été ceux des gouvernements blancs au cours de la guerre civile et que, par suite, l’Armée Rouge, immédiatement après les premiers chocs, entamerait une offensive aussi victorieuse que celle lancée dans la dernière période de la guerre civile.

On ne prêtait pas attention ainsi, en fait, aux principales leçons de la phase ultime de la guerre soviéto-polonaise, lorsque les espoirs placés sur une révolte du prolétariat polonais ne se réalisèrent pas et que les arrières du Front Ouest qui avait lancé l’offensive sur Varsovie devinrent de plus en plus fragiles. A. A. Svechin estimait que l’opération du Front Ouest sur Varsovie était avant tout une faute de stratégie, ne correspondant pas à la ligne politique et économique générale du Parti en 1920, - ligne exprimée de la manière la plus précise dans Le gauchisme, maladie infantile du communisme de Lénine. M.N. Tukhachevskij et ses compagnons d’idées n’étaient absolument pas d’accord avec A. A. Svechin, estimant qu’ils étaient sur le point de prendre Varsovie et, par là-même, de détruire tout le système de Versailles puisque les initiateurs de ce système - France, Etats-Unis et Grande-Bretagne - se trouvaient derrière la Pologne bourgeoise. Le jugement selon lequel l’opération de Varsovie du Front Ouest aurait pu être couronnée de succès survécut à M.N. Tukhachevskij. A. A. Svechin ne se contentait pas de critiquer les actions d’Egorov et de Staline qui avaient, en fait, transgressé la directive du Commandant en chef S.S. Kamenev, mais il attirait également l’attention sur le caractère insuffisamment précis de cette directive et sur les fautes de M.N. Tukhachevskij et de son état-major au niveau opératif.

Sans exclure la vraisemblance de la nature révolutionnaire des guerres futures, A. A. Svechin considérait, en même temps, qu’il était dangereux de bâtir une politique et une stratégie militaire sur une telle base idéologique, et qu’en la matière "l’expérience de l’histoire n’était pas trop réconfortante", une surévaluation des possibilités des opérations offensives stratégiques pouvant entraîner des conséquences catastrophiques pour l’attaquant.

L’évaluation d’A. A. Svechin sur la nature de la guerre future, fondée sur une profonde connaissance et une très grande compréhension de l’histoire, ne se limitant pas à l’expérience encore toute proche de la guerre civile et tenant compte des capacités économiques et industrielles des parties, s’est avérée juste dans l’ensemble. A l’inverse, les conflits armés régionaux contre les troupes de Tchang kai-chek sur le chemin de fer d’Extrême-Orient en 1929 et contre le Japon sur le lac Kazan et la rivière Khalgin-Gol en 1938-1939, ainsi que la guerre soviéto-finlandaise des années 1939-1940 et la guerre contre l’Allemagne nazie et ses satellites de 1941 à 1945 ont apporté un démenti aux adversaires de Svechin qui affirmaient que celui-ci "suivait une ligne anti-soviétique", puisque toutes les guerres auxquelles aurait à faire face l’URSS seraient des guerres révolutionnaires.

Les nazis et l’appareil gouvernemental dont ils s’étaient emparés ont réussi en utilisant une propagande ultrachauviniste et la terreur vis à vis de l’opposition à contraindre la grande masse du peuple allemand à se battre contre l’Union soviétique, et cela avec un niveau d’efficacité militaire très élevé. Les arrières de l’Allemagne hitlérienne sont demeurés solides et parfaitement contrôlés par le système nazi jusqu’à l’écroulement du "troisième reich".

A. A. Svechin affirmait constamment que la guerre serait très éprouvante, qu’elle traînerait en longueur, qu’elle exigerait une mobilisation progressive de ressources énormes et un effort extrême du peuple tout entier, que l’on ne pourrait fonder d’espoir sur des succès rapides, ni sur l’application des idées de "la stratégie de destruction", stratégie qui aurait permis de décider de l’issue de la guerre entre l’Union soviétique et ses principaux adversaires capitalistes grâce à une série fulgurante d’opérations offensives menées dans un temps très court.

Examinant l’ensemble des capacités politiques, économiques et militaires des parties, A. A. Svechin arriva à la conclusion que, dans les conditions du moment, lorsque se trouvaient face à face des Etats puissants et leurs alliés, les guerres prendraient inévitablement un caractère prolongé et que les formes de lutte - et, au premier chef, de lutte armée - pourraient être extrêmement variées. Le terme "stratégie d’attrition", écrivait-il, "n’exprime nullement que l’anéantissement des forces de l’ennemi est l’objectif des opérations ; sous ce terme, cette stratégie voit une partie seulement de la mission des armées, et non toute leur mission ; il faut bien réfléchir non seulement à l’application des efforts, mais aussi à leur dosage". On peut poursuivre des objectifs politiques et militaires décisifs aussi bien en appliquant une "stratégie d’attrition" qu’une "stratégie de destruction".

Stratégie et géographie économique

Les réflexions d’A. A. Svechin sur l’économie liée à la géographie se combinent organiquement avec ses conclusions de nature politico-militaire et stratégique sur le caractère de la guerre future. Il a écrit plus d’une fois qu’il ne fallait pas exclure l’hypothèse d’une mainmise de l’agresseur occidental sur une partie du territoire de l’URSS et que, par suite, il était indispensable de prendre en compte ce facteur stratégique lors de l’édification de nouveaux sites industriels à l’ouest du pays. "...La construction de puissantes installations productrices d’énergie électrique - Dneprostroj, Svir’stroj - grâce auxquelles on envisage à l’avenir d’industrialiser des régions entières, exige une expertise préalable non seulement sur le plan technique et économique, mais aussi sur le plan stratégique". A. A. Svechin recommandait de concentrer l’industrie avant tout dans l’Oural, région la moins vulnérable dans une guerre future. Léningrad l’inquiétait tout particulièrement ; il l’appelait "le Sébastopol de la guerre à venir", en songeant ainsi à la vulnérabilité de Sébastopol lors de la guerre de Crimée. En mettant en garde contre une concentration éventuelle d’industries et de population à Léningrad, il écrivait : "Les désavantages de la position stratégique de Léningrad sont encore accrus par son éloignement des sources de matières premières et de pain".

Les cinq premiers plans quinquennaux ont transformé la géographie économique de notre pays. Un complexe métallurgique a été édifié dans l’Oural, des centres producteurs de combustibles et carburants ont été créés en Extrême-Orient et en Sibérie orientale, des centres industriels ont été mis en place en Asie centrale. La nécessité de répartir les usines dans les régions orientales du pays a été particulièrement soulignée dans les décisions du XVIIIe congrès du parti en 1939. Néanmoins, tout cela s’est révélé insuffisant lorsque la Grande guerre patriotique a commencé, de nombreuses décisions ayant été prises trop tard. La progression rapide des troupes de l’Allemagne nazie a contraint, dans des délais extrêmement brefs et au prix de lourdes pertes, à déplacer vers les grands arrières une énorme quantité d’entreprises industrielles, d’équipements et de matières premières, et à évacuer la population. Ce qu’il était impossible d’emmener a été détruit afin de ne pas le laisser à l’ennemi. Entre autres, les centrales hydroélectriques du Dnepr et de la Svir ont été mises hors d’usage.

Stratégie et politique navale

Dans tous ses principaux ouvrages, A. A. Svechin appelait aussi bien les dirigeants politiques que les chefs militaires à tenir soigneusement compte des facteurs économiques et des ressources industrielles des parties opposées, soulignant à ce propos l’importance d’une répartition optimale des ressources nationales. En particulier, il mit en question la rationalité de la création en URSS d’une puissante flotte de surface. "Notre armée, écrivait-il à propos des forces armées de la Russie à la veille de la première guerre mondiale, ne pourrait égaliser sur le plan technique l’armée allemande que si nous renoncions à la construction d’une flotte de combat ; celle-ci, compte tenu de la situation extrêmement défavorable des ports russes au fond de mers fermées et privée de bases convenables, sera condamnée à l’inaction. Cependant, après Tsoushima et la première révolution, nous avons recommencé à construire de petits bâtiments, ce qui a détourné une grosse part des sommes assignées à la défense ainsi qu’une partie encore plus substantielle de notre déjà bien faible industrie".

La construction de bâtiments de ligne les plus modernes pour les flottes de la Baltique et de la mer Noire était motivée, dans une mesure importante si ce n’est décisive, par le désir de restaurer le prestige naval de l’empire russe, perdu à la suite de la guerre russo-japonaise et non pour de vraies considérations opérationnelles et stratégiques. On entama la construction pour la flotte de la Baltique (puis ensuite pour celle de la mer Noire) de bâtiments de ligne fort onéreux du type dreadnought alors qu’il n’existait pas encore de croiseurs, de contre-torpilleurs et de sous-marins modernes bien plus nécessaires.

A. A. Svechin portait un jugement analogue sur la "flotte de haute mer", par la création de laquelle l’Allemagne du Kaiser voulait porter un défi à la puissance navale britannique. Il écrivait que l’armée allemande était très négativement affectée par l’ambition qu’avait la direction politique de ce pays de créer une base favorable pour la lutte avec l’Angleterre en recherchant aussi la supériorité sur les mers. Les forces terrestres reçurent les deux tiers des sommes dégagées par le budget dans des buts militaires et le dernier tiers alla à la création de la flotte. "L’armée de terre de Moltke (l’ancien) était dans l’ignorance de cet amoindrissement de ses moyens". Les vues de Svechin coïncidaient là avec celles de M.V. Frunzé, qui était partisan d’une restauration de la flotte, mais soulignait que l’ampleur de sa réédification devait être strictement définie et justifiée : "Même avec une situation budgétaire favorable, nous nous limiterons à un programme de bâtiments légers à caractère défensif". M.V. Frunzé basait cette conclusion sur les considérations suivantes : "La Flotte est une arme très onéreuse" et, face à une insuffisance générale des moyens, il vaut mieux utiliser ceux-ci à la satisfaction des besoins plus pressants et prioritaires qui ont une importance déterminante pour la défense du pays ; deuxièmement, le sort de la guerre future se décidera sur les théâtres d’opérations continentaux et la mission principale de la Flotte de guerre sera de soutenir les opérations des groupements terrestres sur les axes d’effort côtiers ; troisièmement, nos flottes ne disposent pas de débouché direct sur les grands espaces maritimes. M.N. Tukhachevskij exprimait la même opinion lorsqu’il remarquait que, au cours des préparatifs effectués en vue de la première guerre mondiale par l’Allemagne du Kaiser, celle-ci, puissance terrestre par excellence, contrevenant aux préceptes de Bismarck, avait commis une erreur cardinale : dans son effort pour mettre sa puissance navale au niveau de celle de la Grande-Bretagne, elle avait affaibli ses propres forces terrestres. "Si la puissance de l’armée de terre allemande avait été développée à une plus grande échelle, et cela était parfaitement possible, l’issue de la campagne de l’automne 1914 en France aurait pu se traduire par un échec total de celle-ci, ce qui aurait déterminé l’issue même de la guerre".

La politique préconisée par M.V. Frunzé en ce qui concerne la Flotte Rouge ne fut pas longtemps suivie. Dès 1937, un large programme de construction navale fut adopté, qui prévoyait la création d’onéreux bâtiments de ligne dévoreurs de métal et de croiseurs lourds. Les projets et la mise en chantier des bâtiments furent menés avec une grande détermination et à un rythme extraordinairement rapide, particulièrement après l’attaque d’Hitler contre la Pologne en septembre 1939. Cet effort exigeait des dépenses colossales pour la création de bases navales, de docks, d’usines, etc. Durant cette même période, on accroissait la production de tous les types d’armements terrestres, canons, chars et autres. Le métal et les capacités de production étaient insuffisants. On commença à réduire le programme de construction des grands bâtiments au printemps 1940 et on le révisa encore en octobre. On se mit alors à ne construire que des sous-marins et des petits bâtiments de surface, contre-torpilleurs, dragueurs, etc. Quant aux navires de ligne non achevés, ils restèrent dans les cales. Dès le début de la guerre, on découvrit la pénurie aiguë existante en dragueurs et moyens de dragage et en moyens de débarquement spécialisés ; les moyens embarqués de défense antiaérienne se révélaient très faibles et les navires étaient insuffisamment équipés en matériels radars et hydro-acoustiques. Tout cela entraîna de lourdes pertes de la part des mines et de l’aviation ennemies. Il n’y eut pas un seul engagement entre nos cuirassés et croiseurs et les gros bâtiments de surface de l’ennemi au cours de la guerre. C’est ainsi que, sans aucune utilité, l’on a gaspillé, à la veille même du conflit, des ressources qui auraient pu aller au renforcement des forces terrestres, comme également à un développement plus optimal de la flotte elle-même. Les idées de M.V. Frunzé, d’A. A. Svechin et de M.N. Tukhachevskij sur la place et les fonctions de la Flotte de guerre pour garantir les intérêts de l’Etat restent très actuelles encore de nos jours, en tenant compte, cela va de soi, de toutes les réalisations nouvelles et du rôle croissant que jouent certains espaces océaniques pour la sécurité nationale.

Stratégie et équipement des forces

Lorsque l’on parle de l’apport d’A. A. Svechin à la science militaire de la patrie, on ne peut pas passer sous silence les insuffisances inhérentes à ses travaux. Ainsi, s’il remarquait bien la grande importance des chars, de l’aviation, du transport automobile et des moyens de transmissions les plus modernes, il s’intéressait relativement peu à leur influence sur la stratégie, sur l’art opératif et sur la tactique.

Beaucoup de ce sur quoi écrivait A. A. Svechin, lorsqu’il notait les faiblesses de l’équipement technique de l’Armée Rouge pour une guerre à venir, s’est révélé juste, malgré le fait que l’ampleur de l’industrialisation ait été beaucoup plus importante qu’il ne le prévoyait quand il extrapolait à propos du développement futur de l’industrie, de l’agriculture et de l’économie en général au cours de la deuxième moitié des années 20. L’Armée Rouge, au début de la Grande guerre patriotique, se trouvait insuffisamment pourvue en moyens permettant de mener une guerre de mouvement et des opérations offensives, en moyens de transport automobile, en armes automatiques légères, en artillerie autotractée, en matériel de transmissions. Même les moyens les plus modernes, tels que le char moyen "T 34" et le char lourd "KV", les avions d’assaut "IL 2", les chasseurs-bombardiers "PE 2", qui n’avaient pas, à cette époque, d’équivalents dans le monde, étaient très pauvrement équipés en postes radio, comme c’était aussi le sort des états-majors de tous niveaux. Le réseau des routes et des voies ferrées était peu développé dans les régions frontalières. Et, bien que le nombre des chars et des avions figurant dans l’armement de la RKKA au début de l’agression hitlérienne ait été bien plus important que ne le pouvait imaginer A. A. Svechin, la qualité et le soutien technique d’une part significative de ce matériel ne correspondait pas aux exigences prévisibles de la situation politico-militaire.

L’offensive et la défensive au niveau stratégique

Les réflexions et les conclusions d’A. A. Svechin sur la relation existant entre l’offensive et la défensive au niveau stratégique découlent de ses vues sur la guerre future, sur les capacités matérielles de l’URSS et sur le cours de la politique extérieure de l’Union soviétique. La plupart de ses contemporains accordaient une importance essentielle aux opérations offensives stratégiques.

Les propos de ceux qui participaient à la démolition de l’école d’A. A. Svechin sont un témoignage des idées prédominantes jusqu’au tout début de la Grande guerre patriotique. Un certain I. Duplitskij écrivait, par exemple : "S’il y a la guerre, alors, bien sûr, nous marcherons selon la directive du guide de l’Armée Rouge qui dit que nous devons atteindre la situation où nous combattrons non sur notre sol, mais sur le sol ennemi".

A. A. Svechin écrivait dans "L’évolution de l’art militaire : La défensive en stratégie donne la possibilité d’utiliser les lignes de terrain et la profondeur du théâtre, ce qui contraint l’adversaire qui attaque à dépenser des forces pour s’assurer de l’espace occupé et à gaspiller du temps pour le traverser ; or, chaque instant gagné est un nouveau plus pour la défense. Celui qui se défend récolte là même où il n’a pas semé..., si bien que l’offensive s’arrête souvent par suite de faux renseignements, de craintes non fondées et d’inertie". Il attirait l’attention sur les propos de Clausewitz qui reconnaissait que la défensive était la manière la plus efficace de conduire la guerre pour le côté matériellement le plus faible. Ayant remarqué que les idées de Clausewitz étaient perdues de vue même par ses plus fidèles lecteurs, il rappela les conséquences tragiques que cela avait entraîné, en particulier pendant la première guerre mondiale. Compte tenu des conditions politico-militaires du moment, A. A. Svechin ne considérait pas comme une faute de reconnaître la défensive comme la forme la plus vigoureuse pour conduire la guerre, "tout au moins dans la situation de l’Europe, non en proie aux mouvements révolutionnaires. Les barrières économiques nationales en Europe ont une très grande ancienneté historique..."

En dépit des reproches qui lui étaient faits de ne se fier qu’à la défensive, il considérait celle-ci dans son unité dialectique avec l’offensive en tant que moyen d’assurer les conditions pour passer à une contre-offensive efficace conduisant à la défaite de l’adversaire. "... L’efficacité d’une contre-offensive stratégique dépasse, dans la majorité des cas, par son envergure, le choc initial de l’attaquant. N’avons-nous pas vu, tout au long de la guerre mondiale, la confirmation de la justesse profonde de ces idées de Clausewitz ! Sa pensée ne s’est-elle pas trouvée totalement vérifiée dans la contre-attaque stratégique de Foch en juillet 1918, et dans celle des polonais en août 1920 ?"

Les conclusions d’A. A. Svechin ont été confirmées dans de nombreuses opérations de la deuxième guerre mondiale et n’ont pas perdu de leur signification même dans les conditions actuelles, compte tenu des corrections dues à l’évolution de la technologie militaire et des nouvelles formes de conduite des opérations aux niveaux tactique et opératif. Les déclarations de Clausewitz et de Svechin selon lesquelles la défensive est la forme la plus efficace des opérations restent également d’actualité à la lumière du concept de suffisance raisonnable (défensive). Il est remarquable de constater que c’est à ces déclarations qu’ont de plus en plus recours les spécialistes militaires en vue et les hommes politiques en Occident, s’efforçant de répondre aux idées de la nouvelle pensée qui sont mises en avant en vue de renforcer la sécurité internationale.

S’efforçant de comprendre les causes de l’impopularité de la défensive stratégique, A. A. Svechin parlait ainsi de cette catégorie très courante de l’art militaire qu’est l’activisme : "Très souvent les fautes que l’on observe lors de la définition d’un objectif, inaccessible avec les moyens existants, s’expliquent en partie par des idées fausses sur l’activité. La défensive a reçu l’étiquette peu honorable de "lâche". Tous les cours dispensés dans les académies avant la guerre (la première guerre mondiale) exaltaient d’une seule voix les mérites de l’offensive, de l’activité, de la conquête de l’initiative".

A propos des événements de la première guerre mondiale, A. A. Svechin démontrait d’une manière convaincante que, au nom de l’activité, de la conquête et de la conservation de l’initiative, les plus grands chefs militaires avaient commis des fautes qui les avaient conduits en fin de compte à des défaites. Dans ses travaux d’histoire militaire et de stratégie militaire et dans des notes de service, il illustrait à partir d’exemples historiques le fait que la défensive stratégique, seul véritable moyen de défaire l’ennemi, était rejetée sans justification aussi bien par la direction politique que par le commandement militaire, et n’était pas bien acceptée par l’opinion publique.

Parmi ceux qui, dans les années 20, s’en tenaient à des idées telles que celles de Svechin, on peut noter la grande figure de B.M. Shaposhnikov. Dans une note préparée en 1923 intitulée "Les contours de la stratégie actuelle", critiquant A.M. Zajonchkovskij, il s’élevait ainsi contre l’"absolutisation" de l’offensive : "On emploie à la guerre l’offensive et la défensive ; recommander seulement l’offensive, non seulement on ne le peut pas, mais c’est même nuisible". A. A. Svechin ne pensait pas du tout que la défensive stratégique était assurée par les espaces immenses de notre pays, l’absence de routes et les hivers sévères, comme lui faisaient dire ses adversaires. La défensive stratégique était vue par lui avant tout comme un ensemble cohérent d’opérations comprenant des contre-attaques sur diverses lignes préparées à l’avance ; il mettait en garde contre les espoirs placés sur les possibilités présentées par notre terrain et notre climat. Sa prévision a été totalement confirmée sur tous les fronts de la deuxième guerre mondiale. Elle reste d’autant plus juste actuellement, quand les systèmes de commandement et de transmissions, les moyens de transport, les moyens de livraison des projectiles sur leurs objectifs connaissent une évolution extrêmement rapide.

L’histoire, remarquait A. A. Svechin, enseigne que l’importance stratégique des capitales dépend "de l’intensité des passions politiques". C’est pourquoi, dans la guerre future qui, sans aucun doute, possédera un caractère politique très accusé, il recommandait avec insistance d’assurer efficacement, en priorité, la défense de Moscou en tant que centre politique de la Russie soviétique car "c’est là que doit se jouer la partie décisive". La Grande guerre patriotique, entamée dans des conditions essentiellement différentes, a confirmé l’importance particulière de la capitale de notre Etat dans les plans politiques et stratégiques d’Hitler. La Wehrmacht a lancé des opérations offensives simultanément sur trois directions stratégiques, mais l’effort principal a été porté en direction de Moscou. Les groupements principaux de l’Armée Rouge étaient alors concentrés plus au sud, ayant constitué le Front Sud-ouest après le début de la guerre. Il y avait là presque un tiers de plus de forces et de moyens que dans les effectifs du Front Ouest qui couvrait Moscou.

C’est pratiquement dans l’indifférence et l’oubli que sont restées les études de l’Académie de l’état-major général réalisées en 1938 - les premières dans toute l’histoire de telles académies - sur le thème "L’armée dans la défensive". Les thèses prônées tant par la direction politique que par le Commissariat du peuple à la défense à propos de la supériorité de l’offensive sur la défensive se révélaient un véritable obstacle à la compréhension de ces études. La dialectique des rapports existant entre défensive et offensive n’était pas prise en considération.

L’idée de porter obligatoirement la guerre dès son début sur le territoire de l’ennemi s’était enracinée chez les dirigeants de l’Etat et chez une partie importante du haut-commandement militaire. Non fondée, ni en théorie, ni à partir d’une analyse concrète de la situation politico-militaire, ni sur des calculs opérationnels, elle prenait sa source avant tout dans des postulats idéologiques. Sur le plan pratique, elle était appliquée d’une manière qui était loin d’être logique et cohérente et, bien évidemment, cela avait des répercussions particulièrement négatives non seulement pour la préparation de la défense dans les zones de l’avant, mais aussi pour la mise sur pied des théâtres d’opérations dans la profondeur de notre territoire. L’organisation et la conduite de la défensive stratégique furent parmi les tâches les plus complexes qui revinrent au Commandement suprême soviétique dès les premiers jours du conflit. La Grande guerre patriotique a montré de façon concluante qu’il est impossible de repousser à l’impromptu une offensive stratégique lancée par un ennemi bien préparé, comme s’il s’agissait d’une mission intermédiaire ; alors que cela exige des batailles et des opérations défensives acharnées et de longue durée. Si on avait préparé celles-ci d’une autre manière, en prenant en compte les tâches défensives, on aurait tout autrement déployé les groupements de forces, organisé le commandement et échelonné les réserves matérielles et les autres ressources provenant de la mobilisation. Les groupements de grandes unités, orientés et préparés pour une contre-offensive immédiate devant se transformer en offensive générale, non couverts par une défense échelonnée en profondeur, étaient des plus vulnérables face à des coups puissants lancés par surprise. Les systèmes de commandement et de transmissions se révélèrent particulièrement vulnérables et leur destruction fut sans doute le facteur fondamental ayant entraîné un changement brutal du rapport des capacités de combat réelles à l’avantage de l’agresseur. On peut penser que ce facteur n’a pas été pris en compte de manière suffisante jusqu’à maintenant encore.

Dans les études de stratégie et d’art opératif concernant la Grande guerre patriotique, jusqu’à une date très récente, on s’intéressait à l’expérience des opérations stratégiques offensives réussies en entamant cette étude à partir de la deuxième moitié de l’année 1943. Souvent même, on ne mentionnait pas qu’elles n’avaient été rendues possibles qu’après une série d’opérations stratégiques défensives. On avait réussi à arracher l’initiative stratégique à un adversaire très virulent au prix de pertes énormes.

Stratégie et suffisance raisonnable

Le manque d’attention porté à la première période de la Grande guerre patriotique est compréhensible d’un point de vue psychologique. Cependant, il est aussi nuisible que le manque d’attention observé dans les années 20 et 30 vis-à-vis des leçons à tirer des défaites et des combats défensifs de l’Armée Rouge au cours de la guerre civile. Cette inattention ne pouvait pas ne pas avoir des répercussions sur l’évolution de la science militaire soviétique. Ce n’est que dans ces dernières années que la situation a commencé à évoluer, en particulier après la proclamation - lors de la session du Comité consultatif politique de l’Organisation du Pacte de Varsovie tenue à Berlin en mai 1987 - de la Doctrine militaire du Pacte qui avait un caractère foncièrement défensif.

Des changements substantiels ont été apportés au contenu de l’aspect technico-militaire de la Doctrine militaire soviétique (au niveau de la stratégie et de l’art opératif). Dès l’été 1987, a été rendue publique une disposition selon laquelle le mode principal d’action des Forces armées de l’URSS en vue de repousser une agression sera un ensemble d’opérations non pas offensives, mais défensives, ainsi qu’une contre-offensive.

Un des principes essentiels de l’édification des Forces armées de la Russie est, actuellement, le principe de suffisance raisonnable pour la défense. Pratiquement cela signifie que l’on donne à celles-ci des structures non offensives : limitation bien définie des systèmes de frappe et de choc dans la composition générale des forces ; modification du déploiement pour tenir compte du fait que ces forces auront à remplir des missions strictement défensives ; abaissement des paramètres concernant la réalisation de la mobilisation des Forces armées ; réduction de la production d’armements.

L’héritage de Svechin

L’héritage théorique d’A. A. Svechin attend encore une investigation poussée. Notre lecteur n’est malheureusement pas suffisamment familier des travaux de ce brillant savant. Cependant, beaucoup de ses œuvres représentent une grande valeur, étonnent par leur sens prophétique et leur résonance avec les problèmes d’aujourd’hui. Dans cette optique, l’une des études précoces de Svechin prend un relief tout particulier. A notre point de vue, c’est réellement dans ce livre, intitulé : "Les préjugés et la réalité du combat" que sont exposés les fondements de la conception ultérieure de ce savant.

A la base du livre se trouvent les raisonnements de l’auteur concernant les voies de développement de la pensée militaire de notre patrie. Il n’y a pas et il ne pourra pas y avoir à l’avenir une évolution des affaires militaires sans l’existence d’une théorie unique, tel est le leitmotiv de cette œuvre.

Ce qui se passe aujourd’hui nous impose d’écouter attentivement ce qui était exprimé il y a quelques décades par ce penseur militaire : "On ne peut pas en rester aux vieux schémas. Si nos concepts n’évoluent pas en fonction du progrès des affaires militaires, si nous demeurons à l’endroit où nous nous sommes figés, alors, restant en adoration devant des lois immuables, nous perdrons peu à peu de vue toute la substance des phénomènes. Les idées les plus profondes se transformeront en préjugés nuisibles ; nos symboles perdront tout leur contenu ; il ne restera qu’une enveloppe extérieure et vide, une idole dénuée de vie. Les grands praticiens ont toujours anéanti sans pitié les symboles qui avaient perdu leur signification. Si des préjugés nous barrent la route vers la victoire et si nous ne nous montrons pas assez forts pour les enjamber, nous ne rencontrerons qu’insuccès et défaites".

On a l’impression que Svechin avait prévu toutes les difficultés qui surgissent sur le chemin du développement de la science militaire contemporaine. "Tout l’art militaire consiste à combiner les efforts pour défaire l’ennemi, écrivait Svechin, mais des menteurs et des hypocrites peuvent-ils participer à un effort commun ? Peuvent-ils poursuivre au coude à coude un objectif commun ? La dignité et la force du militaire résident en son arme, celle qu’il porte sur lui et avec droiture. Un combattant désarmé est un homme sans honneur ; est également sans honneur un combattant-menteur. Il faut donner du prix au fusil, économiser les cartouches et dire la vérité - voilà la force de l’armée, voilà le gage de la victoire... Il faut ne pas croire en notre avenir, il faut être un poltron, il faut avoir peur et mépriser la réalité pour tourner le dos aux mauvais côtés des choses et déclarer qu’il n’y a pas chez nous de défauts".

Ce qui est dit là résonne comme un avertissement original pour l’avenir et frappe par la prémonition des périodes négatives qui ont marqué le cours de l’histoire du développement de notre pensée militaire.

Tout aussi prophétiques apparaissent les thèses du livre de Svechin où il aborde le problème de la préparation des théâtres d’opérations stratégiques (TVD) en temps de paix. Les idées émises par le savant font étonnamment écho au concept actuel de la suffisance raisonnable : "Nous estimons solidement établi le lien étroit existant entre la théorie - la géographie militaire - et la pratique - l’activité stratégique des forces. C’est pourquoi la méthode d’investigation en géographie militaire doit être particulièrement prudente : les préjugés en géographie militaire sont d’autant plus dangereux qu’ils passent dans la réalité et qu’ils la défigurent : en temps de paix, des dizaines de millions sont gaspillés en vain pour préparer le théâtre de guerre et modifier ses conditions naturelles conformément à des théories artificielles ; en temps de guerre, des armées entières se retrouvent victimes des fautes commises en géographie militaire".

Il va de soi que, dans un article comme celui-ci, nous ne pouvons qu’effleurer une partie insignifiante des problèmes qui demanderaient une investigation plus poussée.

Aujourd’hui où les questions de stratégie, d’ art militaire dans son ensemble, de limitation et de réduction des forces armées et des armements sont largement discutées, il est important de les étudier dans leur contexte historique et de se reporter aux travaux oubliés ou semi-oubliés des politologues et des théoriciens militaires des années 20 et du début des années 30, parmi lesquels A. A. Svechin tient une place importante.

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Notes:

 

1 Le général d’armée V.N. Lobov, dont un premier article sur "La place et le rôle de la ruse de guerre dans l’art militaire" a été publié dans la livraison précédente de Stratégique, est le dernier chef de l'état-major général des forces armées soviétiques, du putsch d’août 1991 à la dissolution de l’URSS en décembre de la même année. Académicien, député du peuple, il n’occupe actuellement aucun poste au sein du commandement de l’armée russe. Les sous-titres ont été ajoutés par le général Laurent. Nde.

2 Le général Aleksandr Andreevich Svechin (1878-1938) est un historien militaire soviétique éminent. Etant passé par l’Académie de l’état-major général en 1903, il participa à la guerre russo-japonaise et à la première guerre mondiale. Général-major en 1916, il fut, à partir de 1917, chef d’état-major d’une armée, puis d’un front (groupe d’armées). Il rejoignit l’Armée Rouge en 1918 et fut nommé professeur à l’Académie de l’état-major général. Président de la Commission d’histoire militaire, il a été l’un des premiers historiographes de la première guerre mondiale. J. Laurent.

 

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