TECHNIQUE ET STRATEGIE DANS LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

 

Guy PEDRONCINI

 

La Grande guerre est une révolution militaire. Aucun conflit n’avait encore connu pendant son déroulement pareille évolution des armements. Quelques chiffres permettent d’en prendre la mesure.

Dans le domaine de l’artillerie lourde, en 1914, l’armée française dispose de 300 pièces, en 1918 de 5 200. L’artillerie de campagne qui représentait en 1914 93 % de l’artillerie tombe à 41 % en 1918, bien que le nombre de "75" soit passé de 3 900 à 5 600 et que la pièce tire à 11,4 km contre 8.

La consommation d’obus a fait un bond extraordinaire : en août 1917, lors de l’offensive à objectifs limités devant Verdun, 3 millions d’obus sont tirés. Le 26 septembre 1918, 1 375 000 obus de 75 sont tirés, chiffre qui représente 25 % des stocks d’obus de 1914.

Deux chiffres achèvent d’illustrer cette révolution : en 1918, un million de fantassins et 600 000 artilleurs dans l’armée française ; de 1914 à 1918, 67 % des pertes humaines sont dues à l’artillerie contre 15 % en moyenne dans les conflits précédents.

Pour les armes à tir rapide, 2 000 mitrailleuses existent en 1914, 18 000 en 1918 ; aucun fusil mitrailleur en 1914, 48 000 en 1918.

Les armes nouvelles, chars et avions, connaissent un essor inimaginable : 162 appareils en 1914, 11 836 en 1918 dont 3 437 au front avec en mai 1918 la division aérienne comprenant 370 chasseurs et 230 bombardiers. Aucun char en 1914, 3 400 en 1918, et encore parce que ni les mécanismes administratifs et gouvernementaux, ni l’industrie n’ont pu répondre aux exigences de Pétain : le 20 juin 1917 il avait demandé la fabrication de 3 500 chars pour le début d’avril 1918.

Un développement analogue apparaît dans le domaine des véhicules : 9 000 en 1914, 88 000 en 1918. Ils posent le problème stratégique interallié de l’approvisionnement en essence, souvent très difficile à résoudre comme l’a montré la thèse récente de Roberto Neiberg.

Pour les transmissions, les chiffres sont du même ordre. Le capitaine Chaduc du SHAT a établi dans son étude sur la question que l’on disposait de quelques centaines de téléphones en 1914 et que 210 000 avaient été achetés entre 1914 et 1918. On ne dépasse pas le chiffre de 406 kms de câbles de campagne en 1914, alors que 470 000 seront achetés pendant la guerre. 1 700 000 piles téléphoniques seront acquises en quatre ans alors qu’en 1914 leur nombre est de quelques centaines seulement. En 1917, la radio sera installée dans les chars d’assaut.

Il faut ajouter naturellement à cette panoplie nouvelle l’arme que révèle la Grande Guerre : le sous-marin. Arme de première importance : non seulement le sous-marin explique autant que la fragilité des croiseurs de bataille anglais et la présence des torpilleurs la prudence de l’amiral Jellicoë à la bataille de Jutland, mais il pèse du poids de 12 millions de navires coulés (dont 5 700 000 en 1917), soit l’équivalent de la flotte de commerce britannique en 1914. Ces pertes apparaissent telles au printemps de 1917 que nous savons maintenant — je renvoie à mon article dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine "Gouvernement et commandement en 1917" (1968) — qu’elles furent une des raisons qui entraînèrent le maintien de la décision stratégique de l’offensive du 16 avril 1917 lors du Conseil de Compiègne tenu le 6 avril 1917.

Les conséquences de cette immense évolution sont évidentes sur la tactique : on passe de l’assaut de l’hiver 1914-1915 aux préparations d’artillerie brèves et insuffisantes, avec un manque tragique d’obus à celles déjà plus importantes de l’Artois et de la Champagne en 1915 pour atteindre le déploiement d’une masse d’artillerie considérable en 1917 et en 1918. Mais aussi en 1918 à l’amorce d’une action combinée de surprise des avions, de l’artillerie et des chars comme force de rupture. Dans une note du 9 avril 1918, le général Pétain écrivait : "l’entrée prochaine des chars d’assaut légers en lice constituera le principal instrument de la surprise au moment de la reprise de l’offensive" 1. Dans sa directive n° 5 du 12 juillet 1918, il définissait la tactique offensive qui annonce la seconde guerre mondiale : "la surprise stratégique résultera de la manière dont sera assuré le secret des préparatifs. La surprise tactique sera obtenue par le déclenchement de l’attaque soit à la faveur d’une préparation par l’artillerie et par l’aviation de bombardement aussi brève et violente que possible, soit sans préparation à la faveur de l’action de rupture de chars d’assaut ouvrant la voie à l’infanterie et à l’artillerie".

Ces brèves indications montrent à quel point la tactique fut modifiée au cours de la première guerre mondiale et combien elle contient en germe bien des caractères de la Seconde. Sous le poids des tranchées et de l’évolution des armes, la Grande Guerre ne serait-elle que la guerre de la tactique et non celle de la stratégie ?

Il faut d’abord souligner que les armes comme la tactique trouvent leurs limites dans les contraintes de la stratégie. Or, tout au long de la Grande Guerre, celles-ci ont été particulièrement fortes, si bien qu’il y a souvent discordance entre la tactique et ses possibilités, liées aux armes, et les desseins stratégiques. Il n’est naturellement possible dans le cadre de ce rapport que d’en évoquer quelques aspects.

On est surpris de constater, par exemple, qu’avec des moyens notoirement insuffisants, Joffre ait adopté une stratégie d’offensive : l’hiver 1914-1915 fut un hiver d’assauts aussi sanglants qu’infructueux, les tentatives de percée de 1915 n’avaient que des moyens limités en artillerie, et plus encore en obus (l’offensive d’Artois fut bloquée dès midi le 9 mai par manque d’obus). Avec des moyens aussi insuffisants pourquoi attaquer ? Le fameux "Je les grignote" obéissait en fait à des impératifs stratégiques qui l’emportaient dans l’esprit du général sur toute autre considération. La première des raisons de Joffre est qu’il entendait mener pleinement une guerre de coalition. D’abord pour conserver à l’armée française sa première place et pour s’assurer à lui-même une sorte de rôle d’unificateur stratégique de la coalition. Cette stratégie sera d’ailleurs permanente : elle demeure la base de toutes ses réactions, non seulement lorsqu’il fut commandant en chef, mais aussi après décembre 1916. Il sera, dans ce domaine, très proche de Pétain, estimant qu’il ne fallait pas arrêter trop rapidement la guerre : "Au point où nous en sommes et en raison des résultats à attendre, 200 000 hommes de plus ne comptent pas" écrira-t-il dans son Journal de Marche. Il espérera le commandement suprême interallié en 1918, au moment de la crise de mars, il préconisera après l’effondrement russe la reconstitution sous son commandement d’un front oriental à partir de la Sibérie. Dans une stratégie aux vues aussi larges, les moyens techniques de la tactique passent évidemment au second plan. Quitte naturellement à ce qu’ils se vengent.

Mais Joffre obéissait aussi à un sens élevé de ses devoirs d’allié : l’offensive d’Artois tend à faciliter l’entrée en ligne des troupes italiennes - Joffre sera d’ailleurs rapidement déçu par les événements du front italien et tendra de plus en plus à le considérer comme un front secondaire -, celle de Champagne obéit certes à des espoirs de victoire décisive, mais elle tend aussi à soulager l’armée russe.

Les raisons qui poussaient Joffre à attaquer sans en avoir réellement les moyens n’étaient pas liées seulement au sens de la coalition et à ses devoirs d’alliés. Il estimait aussi qu’il fallait attaquer pour libérer le territoire français par la victoire, but suprême assigné à ses armées. De surcroît, Paris et Calais étaient à proximité du front et tout mètre gagné éloignait d’autant la menace qui passait sur deux villes clés. Enfin, à ses yeux, l’inaction à la guerre est infamante et l’offensive moins coûteuse que la défensive.

Naturellement, Pétain aussi a pratiqué une guerre de coalition, mais avec des différences importantes. Ayant envisagé et accepté une stratégie de gages politiques, voire économiques, en raison de la situation générale de 1917 - stratégie à laquelle Joffre s’était refusé - son jeu est moins lié avec les objectifs britanniques que ne l’était celui de Joffre. En effet, Pétain avait projeté et décidé de donner en 1918 dans l’hypothèse où les Allemands n’attaqueraient pas l’essentiel de son effort en Lorraine et surtout en Alsace. Il semble que sans en avoir eu connaissance, il reprenait le contre plan français imaginé par Schlieffen pour répondre au sien et qui aurait consisté à s’emparer rapidement dès le début des hostilités de l’Alsace en partant du sud2.

Enfin, il faut souligner que certaines conceptions stratégiques sont indépendantes des moyens. L’éventualité d’une séparation des armées française et britannique sous un coup de boutoir allemand avait été étudiée. en août 1915, Joffre s’était prononcé pour l’accepter, une puissante contre-offensive française venue du sud rétablissant ultérieurement la liaison avec les forces du maréchal French encerclées autour des ports. Comment ne pas penser à la manœuvre tentée en 1940 ? Par contre, le général Pétain placé devant la même menace avait choisi un repli allié sur la Somme avec abandon des ports - solution finalement acceptée par les Alliés et le général Foch à la conférence d’Abbeville du 2 mai 1918 - alors que son armée est plus apte à faire face à une guerre de mouvement.

Si nous évoquons une autre forme de stratégie qui est la stratégie de prévision, nous constatons des phénomènes semblables : très vite l’importance de l’artillerie était apparue aux yeux de tous pour mener les attaques. Or ce n’est que fin mai 1916 que le général Joffre a demandé la réalisation d’un vaste programme de fabrication de canons, programme qui sera achevé au cours de l’été 1918. A l’égard des chars, l’attitude du général Pétain fut très différente.

Par contre, dans le domaine de l’aviation, Joffre fut d’une très grande clairvoyance. Comme le montre dans sa communication Patrick Facon, du SHAA, Joffre a rapidement, dès l’automne de 1914, aperçu les possibilités tactiques et même stratégiques de l’avion, et il a soutenu fermement le commandant Barès. Le général Pétain a jugé également très rapidement que la maîtrise de l’air était une condition indispensable à la victoire, et il a écrit en décembre 1917 au général Pershing que "l’aviation pouvait être l’arme de la décision". Comme le note Facon, la Grande Guerre a été dominée dans le domaine de l’aviation par deux grands tandems : Joffre-Barès, Pétain-Duval. Au fond, bien des aspects de la tactique et de la stratégie peuvent s’expliquer par un mécanisme assez lent d’abandon de l’idée et de la recherche d’une guerre courte et par un difficile passage à l’acceptation et aux contraintes d’une guerre longue.

En dernière analyse, la question qui a dominé réellement toute la stratégie française, fut de sortir de l’immobilité du front des tranchées et de retrouver le mouvement. Pour répondre à cet impératif - comment consentir des pertes humaines effroyables pour gagner quelques kilomètres tout en rasant les villages reconquis ? - plusieurs solutions étaient concevables, plus ou moins liées à l’évolution des armes et des techniques.

La première solution, c’était de profiter des situations mouvantes et favorables, en agissant sur les fronts où le mouvement restait libre : la mer, l’air et, dans certains cas, la terre.

La mer. La première guerre mondiale diffère nettement de la Seconde. Les batailles navales importantes ou décisives en sont pratiquement absentes : les grandes flottes cuirassées, hors la bataille du Jutland, ne se sont pas affrontées. Par contre, la protection des convois a maintenu le mouvement et permis le transport des matières premières, des troupes d’outre-mer et américaines. Quant aux débarquements qui ont jalonné de leurs réussites la seconde guerre mondiale, ils n’ont pas été un caractère dominant de la première : l’affaire de Gallipoli ne fut pas une réussite de première grandeur.

Mais la mer à elle seule ne saurait venir à bout de l’armée allemande : le Haut Commandement français n’a pas toujours bien compris le rôle de la marine et d’ailleurs il n’a jamais eu d’autorité sur elle3. Et puis la lente arrivée des Américains, alors que le péril sous-marin reculait nettement, a déçu le Haut Commandement Français.

Une seconde occasion de retrouver la liberté du mouvement peut se présenter lorsque l’inégalité des forces est importante. C’est le cas de la percée de la Dunajec, de celle de Caporetto, où la surprise tactique d’une attaque dans une zone considérée comme impraticable crée la surprise stratégique. c’est le cas de la percée allemande du 27 mai 1918 et de la victoire de Macédoine de Franchet d’Espèrey.

L’entrée en lice de nouveaux alliés permet aussi dans l’instant de retrouver un certain mouvement. Joffre l’avait espéré pour l’Italie4 et il avait aussi beaucoup insisté sur l’entrée en guerre de la Roumanie. Mais trop tardivement réalisée, elle ne produit pas les effets attendus.

Tous ces événements confortèrent le Haut Commandement Français dans l’idée que le front occidental était le front de la décision, comme les Anglais avaient jugé que la mer du Nord serait la mer de la décision.

Comment y retrouver le mouvement ?

Il est évident que, de septembre 1914 à mars 1918, le front occidental est resté pratiquement immobile, avec de très faibles mouvements d’avance en Artois, en Champagne, sur la Somme, avec les dramatiques oscillations de Verdun, avec l’immense déception des quelques kilomètres gagnés en avril 1917 au lieu de la percée victorieuse, avec l’éclatant succès de La Malmaison en octobre 1917. Mais le plus grand mouvement est resté le recul Alberich.

Il était évident que dans l’ensemble la défense équilibrait l’attaque, laquelle ne pouvait au mieux prétendre qu’à la conquête de la première ligne adverse. Il eût fallu que l’attaque disposât d’une supériorité nette que l’artillerie n’a pas donnée : quels qu’en aient été la concentration et le mode d’emploi, si elle a permis des succès non négligeables5, à aucun moment elle n’a recréé le mouvement d’une victoire décisive.

Le mouvement allait venir du moteur. Déjà les camions avaient fait leur preuve à Verdun. La Voie Sacrée a permis de soutenir la bataille et de la gagner. Les avions ont connu à Verdun un tournant décisif : Patrick Facon a montré qu’avec la bataille de Verdun l’idée que la maîtrise de l’air était indispensable pour vaincre était un fait acquis6.

Et puis le char. Engin maladroit, gauche, vulnérable, trahi souvent par les faiblesses de construction, il était loin d’avoir fait ses preuves au printemps de 1917, aussi bien lors des combats d’avril que de ceux du début de mai. Pourtant Pétain qui soutient Estienne commande le 20 juin 3 500 chars Renault susceptibles en son esprit de créer un jour la surprise. Cambrai en est la première illustration : le maréchal Haig crée effectivement la surprise avec une attaque massive de chars. Premières esquisses du retour au mouvement. Et cette action des chars peut être soutenue par le développement des communications et des transmissions : le capitaine Chaduc du SHAT souligne que lors de la bataille de la Malmaison où les chars jouent un rôle important (comme je l’avais montré dans ma thèse) fonctionnent des communications radios sur les chars de combat.

C’est dans cet ensemble et dans cette évolution que la stratégie de Pétain succède, complète, nuance ou modifie la stratégie de Joffre.

Les exigences stratégiques défendues par Joffre avaient abouti à une usure sans le mouvement. L’intermède Nivelle est plus intéressant qu’il ne paraît : on insiste actuellement sur l’insuccès d’avril 1917. Mais il faudrait aussi considérer que Nivelle a cherché le retour au mouvement par un choc brutal dont il n’avait pas les moyens : une armée trop lourde, presque ankylosée, comme l’avait montré la très lente progression de ses forces - même en tenant compte des nécessaires précautions, - lors du recul sur la ligne Alberich, des chars balbutiants. Seuls les avions et l’artillerie étaient capables à une lutte de mouvement, encore que Nivelle n’ait pas donné à son artillerie la mobilité stratégique nécessaire et que son aviation n’ait pas été suffisamment concentrée.

Or, l’usure sans mouvement de Joffre et le choc sans succès de Nivelle bouleversent la guerre et conduisent Pétain à rechercher le mouvement sans usure.

Le fantassin a perdu son rôle décisif : en 1917, il a plus que jamais conscience qu’il ne peut rien faire contre un front fortifié, défendu avec courage par un adversaire dont la valeur correspond à la sienne. Il se mutine contre des attaques qui n’aboutissent jamais et il retrouve soudain un rôle stratégique capital : s’il refuse de se battre, la guerre est perdue. Revanche de l’homme et victoire du désespoir.

Dès lors, le général Pétain recherche d’autres voies stratégiques en utilisant et en organisant différemment ses moyens autant que faire se pouvait : on ne change pas une armée d’un coup par la seule volonté d’un homme, les volants d’inertie y sont au moins aussi forts que dans d’autres organismes administratifs, politiques ou gouvernementaux.

Il ne dispose plus des ressources humaines du début de la guerre qui permirent à Joffre de lancer ses troupes dans des combats sans trop se soucier des pertes. Pétain doit industrialiser la guerre ; les chars, les avions, l’artillerie lourde deviennent les éléments fondamentaux de sa stratégie de bataille. Il réalise la mobilité et la concentration stratégique de son aviation comme de son artillerie. Une seule citation est assez révélatrice : "dès que les indices d’attaque, quels qu’ils soient se précisent… l’action du canon sera prolongée par toute l’aviation disponible. A coups de bombes et de mitrailleuses, nos avions s’acharneront de jour et de nuit sur les colonnes en marche, les convois, les bivouacs, les parcs… Les commandants de groupes d’armées assureront les concentrations de moyens aéronautiques nécessaires pour exercer une puissante action de démoralisation sur les troupes destinées à mener et à nourrir l’attaque" 7.

Les premiers essais de cette nouvelle stratégie remportent des succès tactiques certains à Verdun et surtout à la Malmaison où les troupes retrouvent une véritable ivresse de la victoire et la faiblesse des pertes. Mais il ne faut pas tout ramener aux armes. La stratégie de Pétain obéit aussi à d’autres impératifs.

Pétain ne croit pas à la survie de l’armée russe après la Révolution de février-mars. Dès juin, il pense qu’elle est hors d’état de continuer la lutte. Comme l’a montré remarquablement le général Delmas, les études du Deuxième Bureau ont estimé à deux ou trois divisions près les forces que les Allemands pourront transférer de l’Est vers l’Ouest8. La menace est si formidable qu’elle peut changer la guerre et qu’elle domine toute la fin de l’année 1917. La paix aussi peut surgir brusquement. Cette conjoncture explique que Pétain se soit tourné vers une stratégie de gages politiques favorables à la France, la Lorraine et l’Alsace plutôt que la côte belge. Dans de telles perspectives, il faut que soit ménagée l’armée française. Il faut que les Anglais étendent leur front, que l’armée américaine entre en ligne peu à peu sur le front français permettant ainsi de regrouper en deux grandes masses les forces françaises sur des fronts plus restreints en lui rendant ainsi sa puissance offensive, en la mettant à même de livrer une triple bataille : franco-anglaise, franco-américaine et purement française en Alsace avec des visées décisives. C’est une des rares fois où le général Pétain emploie le mot audace dans ses Instructions : le général Delmas avait depuis longtemps attiré l’attention sur l’absence de cette expression dans les ordres du général Pétain9.

Au fond, le général Pétain a préparé le retour du mouvement en s’appuyant à la fois sur les armes nouvelles et sur une stratégie d’ensemble10.

On retrouve la même manière dans la stratégie défensive qu’il impose peu à peu et non sans peine à l’armée française tournée depuis 1914 vers l’offensive. Il définit la tactique de la seconde position qui permet de limiter les dégâts d’une percée par surprise ou par suite d’une supériorité trop écrasante. Cette tactique lui permet avec les autres mesures prises de rassembler 40 divisions en réserve stratégique, chiffre qu’il avait estimé d’emblée indispensable pour faire face à des offensives allemandes lancées toutes forces réunies. Les offensives du 21 mars et du 27 mai 1918 confirment la justesse de ces prévisions.

Mais au total, même si en 1918 le mouvement a reparu sur le champ de bataille, il n’y est pas revenu aussi fort qu’en 1914 : il s’expliquait alors par la réponse britannique négative aux demandes de Joffre de pouvoir violer le premier la neutralité belge11 faite au début de 1912. Le refus anglais avait conduit à l’adoption du plan XVII créant face au plan Schlieffen un vide stratégique qui ne s’est jamais reproduit. En novembre 1918 où il pouvait être recréé par une percée décisive en Lorraine tombant dans le vide des arrières allemands, l’armistice a stoppé le mouvement : les attaques alliées sont restées des attaques frontales, de refoulement d’un adversaire qui allait s’affaiblissant : Foch n’a pas voulu de manœuvre autre que l’élargissement progressif du front d’offensive.

La stratégie française au cours de la Grande Guerre apparaît donc comme très complexe et adaptée plus encore aux conditions générales de la guerre qu’aux évolutions des armes et des techniques, tout en les intégrant complètement. Cette adaptation est l’une des causes de la victoire finale.

 

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Notes:

1 Maréchal Pétain, "Rapport au Maréchal de France", 1ère partie, annexe 10.

2 Wolgan Foerster, La stratégie française pendant la guerre de 1914-1918, Payot, 1929, pp. 120-123. Ce plan Schlieffen à l’usage des Français date de 1911 et il avait été communiqué à Foerster par le général von Hahnke.

3 Significatif est le différend entre Franchet d’Espèrey et la Marine après la victoire sur la Bulgarie.

4 Guy Pedroncini, "Le haut commandement français et le front italien, 1915-1918", colloque de Grenoble et actes.

5 Verdun, en février 1916, la Malmaison, en octobre 1917. Encore qu’il faille pour apprécier pleinement ce succès sur le Chemin des Dames rappeler l’échec de Nivelle et le fait que cette zone avait été la principale région des mutineries de mai et de juin 1917 et qu’elle paraissait imprenable aux combattants.

6 Patrick Facon, communication au colloque Air 1984.

7 Note du général Pétain aux grandes unités, 15 février 1918, AFGG 611-370.

8 Jean Delmas, L’Etat-major français et le front oriental, octobre 1917 - 11 novembre 1918", Sorbonne, 1965 (thèse). Jean Delmas, "L’Etat-major français et le gouvernement bolchévique", Relations internationales, n° 35, pp. 291-303. Le Deuxième Bureau avait chiffré entre 40 et 45 le nombre des divisions que les Allemands ramèneraient vers l’ouest : il y en eut 43. Voir dans ce même numéro des Relations internationales ma communication sur les stratégies du général Pétain.

9 Jean Delmas, "Cours de l’Ecole de guerre". J’ai trouvé une seule fois cette expression dans l’Instruction du général Pétain pour l’offensive prévue en 1918 en Alsace : "il est des moments où l’on peut tout oser".

10 Il a même demandé le 5 octobre 1917 à être désigné comme généralissime des forces alliées.

11 G. Pedroncini, "Le plan XVII et la neutralité belge", Colloque international de Téhéran, 1976.

 

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