L’ADAPTATION DU SECTEUR SPATIAL EX-SOVIETIQUE A SES NOUVELLES CONDITIONS D’EXISTENCE

 

Isabelle SOURBES

 

Première puissance spatiale par l’ancienneté dans la conquête de l’espace et le nombre des satellites mis sur orbite, l’Union soviétique disparaissait de la scène politique internationale en décembre 1991. Depuis leurs débuts, les activités spatiales soviétiques se caractérisaient avant tout par leur parfaite adéquation avec le régime politique, à la fois comme vitrine technologique de l’Union soviétique, fleuron des industries du complexe militaro-industriel et lieu de naissance d’un homme soviétique nouveau, le cosmonaute, qui devait symboliser la supériorité des choix du régime et la fusion des différents peuples de l’Union. Le secteur spatial se trouve donc désormais brutalement ébranlé dans tous ses fondements. La nouvelle opinion publique considère que ces réalisations relèvent d’une politique de prestige inacceptable compte-tenu des difficultés économiques du pays. Les responsables du monde spatial ont beaucoup perdu de leur pouvoir économique et politique. Les échanges entre les entreprises sont perturbés par l’affaiblissement du commandement administratif et la rupture des liens traditionnels entre les Républiques.

Néanmoins, au début de l’année 1993, le secteur spatial semble avoir assez bien survécu aux graves difficultés que connaît l’ex-Union soviétique. Les lancements destinés aux besoins nationaux se poursuivent, bien qu’à un rythme ralenti ; les entreprises proposent de nouveaux programmes à réaliser en coopération ; la station Mir accueille désormais régulièrement des hôtes payants qui financent les opérations de desserte et, en partie, celles d’entretien. Sur le marché international, la commercialisation des compétences spatiales de l’ex-URSS bouleverse les équilibres traditionnels. Les positions privilégiées des Etats-Unis et de l’Europe sont remises en cause tant sur le plan commercial que sur le plan politique. Les offres de compétences et de matériels russes méritent, en effet, une considération particulière aussi bien de la part des pays tiers désireux de développer leurs capacités spatiales que des Américains et des Européens confrontés, pour la réalisation de leurs ambitions, à un contexte budgétaire sévère. Les Occidentaux se trouvent en même temps pris dans leur propre contradiction entre le souci de stabiliser la situation, en particulier en Russie, et la volonté de ne pas renforcer les moyens d’un concurrent potentiel. Enfin, dans la vie politique intérieure, les principaux responsables des entreprises spatiales, alors qu’ils appartiennent à la nomenklatura communiste classique et qu’un des plus connus d’entre eux, O. Baklanov, participait au "coup d’Etat" d’août 1991, retrouvent une place de premier plan en Russie, mais aussi dans d’autres Républiques, comme l’Ukraine.

Comment expliquer cette capacité d’adaptation du secteur spatial ? Quels facteurs politiques et économiques ont joué en sa faveur ? Quel peut-être son avenir ?

Le secteur spatial confrontÉ À l’Éclatement de l’URSS

L’éclatement très rapide de l’Union soviétique au cours de l’automne 1991 pose d’abord le problème de la répartition des activités et des pouvoirs entre les différentes Républiques. Principale responsable avec l’Ukraine et la Biélorussie de l’éclatement de l’Union, la Russie se pose en héritière de l’ex-URSS, notamment au niveau diplomatique. Elle occupe son siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies, se propose comme nouvel interlocuteur dans les négociations sur le désarmement et, dans le domaine spatial, reprend sa place dans le comité outer space de l’ONU. Elle s’engage de même à respecter les engagements pris par l’Union soviétique dans le cadre d’organisations spatiales internationales telles que Inmarsat, Intelsat ou Interspoutnik. Cette position privilégiée offre à la Russie, aux ambitions hégémoniques plus nettes que dans le système antérieur, l’avantage d’une reconnaissance internationale.

Celle-ci reflète des réalités matérielles essentielles. La Russie détient 80 à 85 % du potentiel de l’ex-URSS et considère qu’elle est la seule à pouvoir continuer à assurer, techniquement et financièrement, la poursuite de l’occupation de l’espace. Mais la Russie n’est pas la seule à assimiler situation géographique et propriété des infrastructures. Les autres Etats possédant des capacités spatiales utilisent les mêmes arguments. Le gouvernement du Kazakhstan revendique le contrôle de la base de lancement de Baïkonour, qu’il a rebaptisée Tiouratam, tandis que les autorités ukrainiennes, conscientes de l’importance des activités spatiales en tant que sources possibles de revenus dans une économie en crise, affirment leur intention de nationaliser et de développer les entreprises spatiales implantées sur le territoire ukrainien.

Quant aux Etats dépourvus d’activités spatiales significatives, ils se réfèrent, eux, aux affirmations des anciens dirigeants communistes qui, depuis N. Khrouchtchev, soulignaient volontiers que la conquête du cosmos illustrait la réussite de l’effort commun de tous les peuples de l’Union pour occuper un monde nouveau. L’Ouzbékistan entend ainsi profiter des revenus du secteur spatial en raison des contributions faites par le passé aux budgets spatiaux soviétiques et considère que l’un de ses ressortissants doit aussi accomplir un séjour à bord de la station Mir. L’argument est d’ailleurs repris par l’Ukraine qui prétend y envoyer dans les plus brefs délais une équipe de cosmonautes ukrainiens.

Dans la pratique, ces revendications n’affectent pas la position de la Russie qui reste le leader incontestable de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) hâtivement constituée en décembre 1991 pour résoudre les problèmes les plus urgents de l’éclatement de l’Union, comme le partage de l’Armée rouge. Le statut des troupes spatiales qui assurent le lancement des satellites et l’entretien des infrastructures des bases de lancement est ainsi théoriquement l’objet d’un accord entre Républiques puisqu’elles appartiennent officiellement aux forces armées de la CEI. En fait, celles-ci étant placées sous un commandement unitaire constitué en majorité de Russes, les troupes spatiales, comme les forces des fusées stratégiques, se trouvent de facto sous contrôle russe. En décembre 1992, les Russes ont d’ailleurs renoncé à cette fiction et considèrent désormais officiellement que les troupes spatiales dépendent du ministère de la défense russe, le commandant en chef des forces armées de la CEI, le maréchal Chapochnikov, étant présenté comme un maréchal sans armée.

L’accord signé à Minsk en décembre 1991, dont un volet est consacré à l’espace, renforce la position prédominante de la Russie. L’absence de précision concernant la responsabilité de la gestion de la station Mir ou du cosmodrome de Baïkonour, montre que ce consensus apparent a été obtenu en passant sous silence les points contestés. Les autorités militaires s’étaient d’ailleurs montrées déterminées à prévenir l’éparpillement des infrastructures spatiales entre les différents Etats. Très actives lors des débats sur le contrôle de la base de lancement de Baïkonour, elles ont fait savoir qu’elles tenaient à disposer d’une base sûre pour assurer les lancements. Enfin, en s’engageant à ne pas entraver l’accès à leurs propres installations (bases de lancement, stations de poursuite...), les Etats signataires favorisent leur utilisation par la seule puissance capable de poursuivre effectivement des activités spatiales.

Cette nouvelle reconnaissance tacite de la supériorité russe a d’ailleurs conduit l’Ukraine et la Moldavie à ne pas ratifier le traité. Leur opposition continue à se manifester, au moins symboliquement. Le 12 septembre 1992, par exemple, le centre de transmission ukrainien interrompait volontairement les liaisons de la station spatiale Mir avec le sol alors que les cosmonautes ôtaient sans aucune concertation préalable l’ancien drapeau soviétique flottant à l’extrémité d’un module.

Le partage pratique des installations spatiales fait aussi l’objet d’accords ponctuels, le plus souvent bilatéraux, l’existence de la CEI restant purement formelle. Les Républiques, laissées à l’écart de ces accords, poursuivent leurs revendications. Mais ces jeunes Etats manifestent ainsi plus leur volonté d’affirmer leur indépendance que le désir véritable de mener une politique spatiale autonome. Ils revendiquent une part des revenus tirés de l’exploitation des satellites et des lanceurs mais ne veulent pas pour autant participer au financement d’activités spatiales communautaires. Le récent accord russo-kazakh sur le contrôle de Baïkonour1 relève de la même démarche. Le texte déclare que "les installations du cosmodrome de Baïkonour situées sur le territoire de la République du Kazakhstan sont sa propriété" et qu’une part des profits d’exploitation de cette base de lancement sera octroyée au Kazakhstan. Mais, en ne finançant le site que dans une proportion de 6 %, ce dernier laisse les Russes utiliser le cosmodrome à leur guise. De même, la création d’une agence spatiale en Azerbaïdjan tient manifestement du geste symbolique. Quant à la création de l’agence spatiale ukrainienne, plus crédible en soi, annoncée quelques jours seulement après la naissance de l’agence spatiale russe en mars 19922, elle témoigne avant tout de la volonté de l’Ukraine de contrer la prédominance de la Russie au sein de la CEI. Dans les faits, l’agence spatiale ukrainienne ne dispose pas de structure véritable et la déclaration officielle de l’Etat ukrainien de "devenir une puissance spatiale" à part entière en organisant des missions sur Mir et en développant ses propres programmes de télécommunications, de météorologie et de surveillance de l’environnement est toute théorique.

La capacitÉ politique d’adaptation du secteur spatial russe

Le devenir du secteur spatial ex-soviétique dépend désormais très largement de la volonté politique russe. Si, jusqu’à récemment une remise en cause ne pouvait être envisagée, tant l’espace apparaissait comme indissociable de la notion de puissance, les critiques se font particulièrement virulentes au début de l’année 1992.

La remise en cause des activités spatiales

Les plus radicaux des détracteurs s’interrogent sur le bien-fondé de la poursuite des activités spatiales, présentées comme un luxe inutile dans le contexte économique actuel. Les experts spatiaux eux-mêmes sont favorables à des changements et leurs critiques s’expriment ouvertement dans les media depuis le début de 1991. Certains intervenants, tout en reconnaissant l’utilité des programmes d’application comme les télécommunications et l’observation de la Terre, remettent en cause les programmes liés aux activités humaines dans l’espace (Mir, Energia, Bourane) jugés onéreux et sans intérêt scientifique. Quant au maintien de l’activité militaire dans l’espace, les avis sont partagés, même chez les spécialistes de la Défense. Pour certains, les satellites de surveillance, qui représentaient une part d’autant plus importante des lancements soviétiques que leur durée de vie était réduite, doivent aussi subir la réduction importante des budgets militaires. Pour eux, la production d’armements conventionnels serait même plus conforme aux besoins de sécurité des Etats issus de l’effondrement de l’URSS que celle de systèmes spatiaux de haute technologie, dont l’utilité nationale et internationale aurait disparu avec la fin de la logique des blocs. En même temps, dans un contexte d’instabilité extrême, les satellites de surveillance sont perçus par d’autres comme un élément de sécurité intérieure, dans la mesure où ils peuvent fournir des informations sur les menaces éventuelles. Certains spécialistes souhaitent, enfin, préserver le potentiel soviétique d’"armes spatiales" car il témoigne d’une parité relative avec les Etats-Unis et, dans le cadre des débats sur un système global de défense anti-missiles, fournit une image de grande puissance qui compense quelque peu les aspects très négatifs de la situation économique.

Les premières déclarations de Boris Eltsine, en 1991, sur les activités spatiales semblaient aller dans le sens d’un abandon progressif de plusieurs programmes. Ce discours était sans doute surtout inspiré par le désir de se mettre à l’unisson des critiques de la population, dont les revenus ne cessent de décroître et que les arguments sur le caractère prestigieux des activités spatiales n’impressionnent plus guère. La ligne initiale du Premier ministre Egor Gaïdar était également favorable au maintien exclusif des programmes d’application destinés à répondre aux besoins civils de la société. En 1992, les programmes de lanceur lourd et de navette Energia-Bourane, déjà gelés par M. Gorbatchev, restent en attente. Cependant, les autres activités, même les plus contestées, sont maintenues posant ainsi directement le problème de l’étonnante capacité de résistance du secteur et surtout de ses dirigeants, alors qu’au lendemain du coup d’Etat avorté d’août 1991, la quasi-totalité des structures impliquées dans le spatial soviétique disparaissait et que le poids politique de ses responsables se trouvait théoriquement affaibli.

La structure antérieure du secteur spatial

L’organisation du secteur spatial soviétique a longtemps paru mystérieuse aux observateurs étrangers. De multiples raisons expliquent cette ignorance qui n’a commencé à se dissiper qu’avec la perestroïka. La première est d’ordre historique, puisque le secteur spatial ne s’est émancipé de sa tutelle militaire que sous l’impulsion d’ingénieurs qui avaient su développer des liens personnels avec les responsables au pouvoir. Faute d’une ligne de conduite claire, le secteur spatial soviétique s’est construit par ajouts successifs, chaque nouvelle instance responsable, comité ou ministère, recoupant partiellement des compétences plus anciennes3. L’organisation progressivement mise en place pendant l’ère brejnévienne marquait l’ancrage des activités spatiales dans le complexe militaro-industriel (CMI), les principaux ministères concernés dépendant de la Commission militaro-industrielle (VPK) (voir organigramme 1). Le ministère des Constructions mécaniques Générales (MOM), créé dès 1965 pour gérer l’ensemble des activités de recherche et de production, avait aussi pour mission, en devenant l’interlocuteur obligatoire des principaux responsables d’entreprises et de programmes, les "constructeurs généraux", de limiter les rapports directs que ceux-ci avaient établis avec les responsables politiques. Car, comme l’a montré le programme lunaire, ces relations avaient entraîné rivalités et gaspillage des ressources. Ces liens personnels directs se sont de fait assez naturellement atténués avec la disparition des directeurs des premiers OKB (bureaux d’études) de la conquête spatiale, mais les responsables actuels des grandes entreprises spatiales ou NPO4 ont toujours accès au plus haut niveau politique. Le phénomène est toutefois très différent dans la mesure où il ne s’agit plus de pionniers respectés pour leurs qualités d’ingénieurs, mais de gestionnaires de la nomenklatura pour qui la direction d’une entreprise spatiale est une étape intéressante de carrière.

Pendant toute cette période, les décisions de politique spatiale ont été le fait des plus hautes instances politiques, le Politburo et le Comité Central. Les ressources financières, les hommes et le

Organigramme 1

Organisation des activités spatiales en URSS jusqu’en
août 1991

matériel étaient attribués sous le contrôle de la VPK par les ministères responsables : MOM, ministère des industries de défense, ministère des industries aéronautiques (MAP)... Le ministère de la défense intervenait pour la gestion des infrastructures, la réalisation des lancements et l’entraînement des cosmonautes. Les ministères ou les Comités d’Etats civils étaient surtout des utilisateurs. L’Académie des Sciences, située elle aussi au niveau ministériel, avait en charge la recherche fondamentale et, aux débuts de la conquête de l’espace, celle des relations extérieures.

La place centrale du MOM et sa lourdeur bureaucratique, dont témoignait le nombre de ses salariés5 posaient dans le domaine spatial, comme dans d’autres secteurs, le problème "de la peste boutiquière"6, c’est-à-dire d’une prépondérance absolue des intérêts sectoriels au détriment des intérêts généraux. Même les professionnels souhaitaient une réorganisation radicale du système, qu’ils jugeaient sclérosé et inefficace. Dans un premier temps, les réformes gorbatchéviennes ont paru en tenir compte, la longueur des délais pour la nomination des ministres du MOM et du MAP au cours du premier semestre de l’année 1991 laissant penser à une réorganisation. Mais celle-ci n’a finalement pas eu lieu. L’arrivée au pouvoir de M. Gorbatchev a bien modifié le mode traditionnel de prise de décision avec la mise en place de nouvelles instances moins dépendantes du Parti, la perspective d’une intégration des structures républicaines et fédérales liée au projet de Traité de l’Union et le souci de convertir les entreprises du CMI. Cependant, l’espace soviétique a continué à fonctionner sans grand changement.

En revanche, le coup d’Etat avorté d’août 1991 a entraîné la suppression de la totalité des organismes responsables de la gestion des activités spatiales. Le MOM a disparu dès septembre, les autres instances, VPK, MAP, GKNT7, ministère de la défense… étant supprimées le 15 novembre 1991 par le conseil d’Etat, éphémère organe suprême du pouvoir exécutif. Décapité, le secteur spatial devait logiquement être dès lors profondément restructuré8. Aucun organisme officiel n’a pris immédiatement le relais et la création de l’Agence spatiale russe n’est intervenue que le 25 février 1992. La façon dont les nouvelles structures ont été mises en place au cours de cette période transitoire révèle la stratégie particulière des intéressés.

Le rôle déterminant des "professionnels" dans la phase de transition

L’héritage le plus important à répartir était celui du MOM, dont au moins une partie des fonds a transité par l’intermédiaire du nouveau ministère tentaculaire de l’industrie, dirigé par O. Tiktine jusqu’en novembre 1992. Un de ses vingt-sept départements, celui des constructions mécaniques générales, était chargé des aspects industriels des activités spatiales militaires. Le volet civil des activités spatiales n’étant pas officiellement attribué, certains ministères-clients importants comme les télécommunications, dirigées par V. Boulgak, tentent de leur côté de l’intégrer dans leurs compétences.

Parallèlement, la mise en place spontanée, c’est-à-dire non officielle, de nouvelles structures du secteur spatial est particulièrement instructive dans la mesure où elle est pratiquée systématiquement au niveau des instances industrielles et politiques. La force des liens personnels, caractéristique de la vie politique dans l’ex-URSS et la communauté d’intérêts des membres du groupe ont été déterminantes9. Dès 1991, anticipant sur la suppression maintes fois annoncée du MOM, ses responsables se sont appliqués à fédérer les activités spatiales du ministère sous une nouvelle enseigne, celle de la corporation Rosobchtchemach. Cette corporation développée sur la base du volontariat regroupe pratiquement toutes les entreprises spatiales russes importantes qui étaient autrefois affiliées au MOM et qui se sont rassemblées en konzerns, autre terme vague désignant un regroupement en fonction d’une spécialisation ou de l’existence d’intérêts communs. La mission de la corporation était de coordonner la vocation commerciale latente des activités spatiales. Le Rosobchtchemach utilisait ainsi ses compétences puisqu’il effectuait déjà la commercialisation d’une large gamme de produits autres que spatiaux. En outre, l’effacement du ministère du Commerce extérieur apportait une justification supplémentaire à l’entreprise.

Les responsables du Rosobchtchemach auraient voulu se voir accorder le statut d’une organisation gouvernementale semi-privée dont le financement mixte serait assuré conjointement par l’Etat, des institutions non-gouvernementales, voire des personnes physiques... En tant que groupement d’intérêts s’inscrivant dans une logique industrielle, le Rosobchtchemach a surtout permis, de l’aveu de ses utilisateurs, de s’assurer d’appuis sûrs. Ce point a d’ailleurs joué un rôle essentiel en contraignant la plus importante des entreprises spatiales10, la NPO Energia, à rejoindre la corporation, alors qu’elle aurait souhaité posséder sa pleine et entière autonomie. Son ralliement a été négocié contre l’attribution d’un statut spécial lui évitant de renoncer à son indépendance. Son directeur, I. Semenov, continue ainsi de proposer, de son côté, de nombreux projets de coopération, en particulier aux Etats-Unis. L’essentiel, cependant, c’est-à-dire l’unité apparente du secteur spatial, était préservé. La corporation pouvait justifier son existence aux yeux du pouvoir politique par son caractère pragmatique et affirmer sa compétence grâce au regroupement des responsables traditionnels du secteur. Ainsi, Oleg Chichkine, ex-ministre du MOM, est président de la corporation Rosobchtchemach, Iouri Koptev, ex-vice-ministre du MOM, est directeur d’un des konzern fondateurs de la corporation, le konzern Kosmos, et Iouri Semenov est toujours directeur de la NPO Energia...

L’adaptation au nouveau contexte politique

Aussi efficace qu’ait été la corporation pour assurer une certaine stabilité lors de cette étape transitoire, la création d’une Agence spatiale, envisagée depuis plusieurs mois par différents groupes de réflexion, pouvait introduire une réforme véritable dans le fonctionnement du secteur. L’implication dans la tentative de coup d’Etat de représentants du CMI proches du secteur spatial comme O. Baklanov, ancien secrétaire du Comité Central pour les questions de défense et considéré jusque-là comme un directeur possible de la future agence spatiale, posait un problème immédiat aux autres responsables du spatial déjà soupçonnés par les plus radicaux des "démocrates" de mauvaise volonté dans l’application de la politique de conversion. Afin de limiter leur vulnérabilité à des réformes radicales, les personnalités du monde spatial se sont mobilisées pour être présentes aussi bien au sein de deux instances russes, l’une proche du pouvoir législatif, l’autre du pouvoir présidentiel, que dans une troisième, à tendance plus fédéraliste11.

Ces groupes de réflexion se déclaraient ouvertement soucieux de professionnalisme, expression qui, en général, recouvre la réappropriation de leurs secteurs d’activité par les anciens responsables mettant en avant leurs compétences personnelles. Des personnalités aux sensibilités très proches, défendaient ainsi leurs intérêts sectoriels. Iourii Koptev faisait partie du groupe de travail le plus influent présidé par M. Maleï, conseiller présidentiel pour la conversion. Par la suite, I. Koptev a tenu un rôle central au sein de la commission gouvernementale chargée en février 1992 de faire des propositions sur le devenir du secteur spatial. La commission, à l’image du groupe de travail, rassemblait des constructeurs généraux, des directeurs de NPO spatiales et des représentants de ministères particulièrement impliqués dans l’industrie de l’espace : défense, industrie...

L’aboutissement logique de cette démarche a été la nomination de I. Koptev comme directeur de l’agence spatiale qui est théoriquement à la tête de la nouvelle organisation du secteur. Les autres figures du secteur spatial ont su de même consolider leur pouvoir, faisant la preuve d’un remarquable instinct de conservation et d’une tactique efficace.

Le profil de spécialiste dont les responsables ont su jouer a bien servi leur cause. La prétendue réorganisation du secteur spatial a pu être menée de manière parfaitement autonome par ses représentants les plus éminents, ce qu’a favorisé par ailleurs l’absence de directives claires du gouvernement russe, plutôt indifférent à la question au regard des autres problèmes économiques de la Russie, mais conscients de la nécessité d’assurer la survie d’un des rares pans de l’industrie susceptibles de rapporter des devises. La nomination de I. Koptev relève donc, au moins en partie, d’une approche pragmatique selon laquelle il conviendrait de confier la gestion d’un secteur-clé à des initiés ce qui revient en fait à pérenniser la situation ancienne.

La carrière de I. Koptev est d’ailleurs typique du cursus classique des représentants du CMI à l’époque de l’Union soviétique. Ingénieur puis responsable dans une importante NPO du spatial, la NPO Lavotchkine, il a finalement atteint sous le régime précédent le poste de vice-ministre des Constructions mécaniques générales. Si l’on compare les parcours d’I. Koptev et d’O. Baklanov12, très proches à leurs débuts, I. Koptev n’en était encore qu’à l’étape des fonctions administratives au moment des choix de l’été 1991. C’est en tant que "non-politique" qu’il accède à la tête de l’agence spatiale. Ce caractère apolitique reste cependant assez artificiel. Il avait, paraît-il, été tout aussi déterminant dans la réorganisation de l’industrie du pétrole et du gaz, secteur essentiel tout à la fois pour la politique des exportations, puisque pouvant attirer les investisseurs étrangers, mais aussi dans la vie économique du pays et les relations inter-Républiques. Or, la nomination d’un professionnel issu du complexe du gaz, Viktor Tchernomyrdine, comme vice-Premier ministre a rapidement pris une coloration politique avec son accession au poste de Premier ministre, en remplacement d’E. Gaïdar, le 14 décembre 1992.

Ainsi, contrairement aux déclarations sur l’effacement des responsables du complexe militaro-industriel, dont la culture était jugée trop différente des nouveaux idéaux "démocratiques" et "libéraux" de la Russie post-soviétique, il apparaît que les hommes du CMI ont su rester présents dans les instances de décision les concernant. La persistance des lourdeurs bureaucratiques a favorisé leur maintien au pouvoir et le souci d’un consensus apparent des instances de décision qui régissait le mode d’organisation de l’Union soviétique a résisté à sa disparition.

La liberté d’action dont les responsables ont bénéficié pour restructurer leur secteur a tenu également à la faiblesse du pouvoir réformateur face à un CMI qui dispose d’un pouvoir considérable, lié au traitement privilégié qui était le sien sous le régime soviétique, et que la "révolution" d’août 1991 n’a pas réussi à véritablement affaiblir. Les multiples réseaux de la nomenklatura, historiquement implantée dans le CMI dont elle règle toujours le mode de fonctionnement (attribution des responsabilités, accès aux ressources, etc.) subsistent et ont empêché de nouvelles figures de s’installer aux postes-clés des industries de défense, y compris dans le secteur spatial. Dans le même temps, le processus de réorganisation du secteur spatial montre aussi que le complexe militaro-industriel, acculé à s’adapter à un nouveau contexte économico-politique, tout en jouant de sa diversité interne - et donc de la variété de ses appuis - a modifié certains de ses principes.

La concurrence des pouvoirs

Le bouleversement total attendu n’a donc pas eu lieu. Au contraire, le trait principal de la situation actuelle du secteur spatial est encore la concurrence des structures (voir organigramme 2). Plusieurs instances officielles interviennent dans la gestion de l’industrie spatiale militaire et civile ce qui rend difficile l’évaluation de leur degré respectif de compétence. La création de la RKA aurait dû permettre au Gouvernement russe de structurer sa politique spatiale. Mais l’Agence, censée superviser l’ensemble de l’industrie et de la science spatiales civiles russes, est de l’avis de tous trop récente pour imposer son autorité même si l’élaboration d’une nouvelle loi spatiale prévue pour le premier trimestre de l’année 1993 devrait la renforcer.

Au niveau législatif, le poids de la commission pour la science, dirigé par Chorine, pourrait être important dans les débats sur le contenu des programmes spatiaux, dont le budget devrait être voté par le Soviet Suprême. En fait, en 1992, dans l’état des relations conflictuelles entre le Parlement et le pouvoir exécutif, le rôle de la commission est encore accessoire puisqu’il n’y a pas de discussion réelle du budget.

Au niveau de l’exécutif, les activités spatiales continuent à relever du secteur de défense (forces armées et industries de défense) et du secteur civil. La vocation de l’Agence est plutôt civile mais la superposition avec des aspects militaires est inévitable. Vis-à-vis du ministère de la Défense, l’Agence spatiale a un statut clair de contractant pour l’utilisation des troupes spatiales. La situation est plus ambiguë pour la responsabilité de l’entraînement des cosmonautes puisqu’il existe deux corps de cosmonautes, l’un appartenant à la NPO Energia, sous le contrôle au moins théorique de l’Agence, et l’autre relevant du commandement militaire de la Cité des Etoiles. Le principal problème demeure cependant celui de la gestion industrielle des activités militaires. Ayant rang de ministère, l’Agence avait théoriquement la primauté sur le Département des constructions mécaniques générales du ministère de l’Industrie, responsable des entreprises militaires et qui prétendait coordonner l’ensemble des activités industrielles spatiales. La position du Département était cependant déjà fragile du fait de la taille excessive du ministère qui contredisait le souci de démonopolisation de l’économie défendu par le Gouvernement. En novembre 1992, ce ministère a d’ailleurs été scindé en plusieurs comités dont un garde la responsabilité des constructions mécaniques générales. La répartition précise des pouvoirs sur les entreprises militaires spatiales reste donc en suspens même si celles-ci souhaiteraient plutôt dépendre de l’Agence, aux dires de celle-ci, compte-tenu de leur spécificité par rapport aux autres industries de défense.

Dans ce contexte, la nomination, en juin 1992, d’un vice-Premier ministre chargé de l’industrie et de l’espace, G. Khija avait une double signification. Elle témoignait de l’influence croissante des responsables du CMI mais répondait aussi au besoin d’une meilleure coordination des compétences ministérielles sous une autorité supérieure.

Dans le secteur civil, la mise en place en mai 1992 de la Commission interdépartementale d’experts sur l’espace témoignait du même souci de coordination, même si la commission n’a qu’un rôle de conseil. Trois instances sont en effet concernées par les programmes scientifiques : l’Agence, le ministère de la Science, de l’Enseignement supérieur et de la Technologie et l’Académie des Sciences russe (RAN). Devenue organisme gouvernemental indépendant, celle-ci est particulièrement soucieuse de ne pas être soumise aux diktats de la RKA et des entreprises comme au temps du MOM. Son influence reste cependant limitée par la faiblesse des crédits dont elle dispose même si son président, Iourii Ossipov, est

Organigramme 2

Place du spatial en décembre 1992 dans les instances
de la Fédération de Russie

à la tête de la commission d’experts. Enfin, dans les domaines "commerciaux", la RKA doit compter avec les exigences des ministères utilisateurs. La rivalité avec le ministère des Télécommunications, par exemple, n’est pas éteinte mais un accord tacite semble se dessiner, l’Agence intervenant seulement dans le développement de nouveaux systèmes.

Plus généralement, l’Agence doit aussi tenir compte des anciennes structures ce qui ne favorise pas la rationalisation des activités spatiales. Certaines ont été réintégrées, comme le TsNIIMach, l’Institut scientifique central des constructions mécaniques générales, qui continue d’officier en tant que "vivier" de conseillers. Ses suggestions semblent d’ailleurs suivies et le nombre de satellites militaires mis sur orbite au cours de l’année 1992 correspond à la trentaine de lancements par an qu’il préconisait. D’autres structures arguent, pour se maintenir, de leur caractère commercial, comme Glavkosmos, organisme chargé de la commercialisation des productions spatiales soviétiques à l’étranger. Voué à la disparition pour cause d’inefficacité, Glavkosmos, toujours présent, a même négocié de son propre chef avec l’Inde l’acquisition de technologies spatiales russes sans l’aval, semble-t-il, des responsables de l’Agence.

L’autonomie relative des entreprises, qui n’ont plus de rattachement clair à un ministère de tutelle, complique encore la situation. Certaines, comme la NPO Lavotchkine, dans laquelle Koptev a fait l’essentiel de sa carrière et qui est souvent citée comme un modèle dans l’effort d’adaptation au marché, souhaiteraient dépendre de la RKA. La NPO Energia, en revanche, se considère comme totalement indépendante. Son poids est tel que l’Agence a dû intégrer à son corps défendant dans le nouveau plan spatial, dit plan 2000, qui devrait être officiel en 1993, la construction d’une nouvelle version lourde d’Energia. En dépit des critiques très nombreuses, formulées en particulier par le TsNIIMach, la NPO a imposé son projet renforçant ainsi sa prééminence. Cet exemple très récent paraît particulièrement révélateur des ambiguïtés qui demeurent quant aux responsabilités respectives des différents acteurs du monde spatial.

L’existence de plusieurs structures parallèles auxquelles la plupart des entreprises spatiales ont adhéré, confirme ce fait. Qu’il s’agisse d’une corporation (Rosobchtchemach), d’un konzern (Kosmos), d’une société par actions (Space Industry ou VPIK, compagnie d’investissement dans l’industrie militaire, dirigée par Dogoujeev, ministre du MOM avant Chichkine), toutes justifient leur existence par leur souci de commercialiser les ressources spatiales. En fait, il s’agit surtout pour leurs représentants de maintenir leurs réseaux afin d’optimiser leurs activités de lobbying et leur éviter de devoir renoncer à son autorité. Un effort a bien été fait pour renforcer le pouvoir réel de l’Agence en lui accordant le monopole de l’octroi des licences de commercialisation des produits spatiaux mais il ne semble guère respecté.

Le bilan qui peut être tracé de l’évolution du secteur spatial, depuis l’arrivée au pouvoir de l’équipe libérale d’E. Gaïdar jusqu’à la nomination de V. Tchernomyrdine montre d’abord une remarquable continuité des hommes et des méthodes. Officiellement, la nouvelle organisation du secteur spatial s’inspire du modèle américain mais le mode politique de fonctionnement demeure très proche de ce qu’il était à l’époque soviétique et aucune politique spatiale ne semble être véritablement mise en place. Les luttes d’influence se poursuivent et les nominations nouvelles au gouvernement pourraient d’ailleurs provoquer quelques changements de responsables poursuivant ainsi ce que certains experts russes appellent ironiquement le "jeu des chaises musicales".

La fin de la toute puissance de l’Etat et le rôle croissant des entreprises constituent en revanche des facteurs nouveaux. Cependant, seules les plus importantes des NPO disposent d’une réelle capacité de manœuvre. Or leurs responsables, même s’ils ont évolué, en particulier sur le thème de la commercialisation, restent des hommes de la nomenklatura ayant conservé l’essentiel de leurs prérogatives et de leur influence sur le Gouvernement. Le changement de Premier ministre de décembre 1992, obtenu en jouant de l’opposition Parlement-Gouvernement, par l’Union civique13 dirigée par A. Volskii, reconnu comme le porte-parole des chefs d’entreprises, devrait permettre la mise en œuvre d’une politique moins libérale qui assurerait une certaine sécurité aux entreprises du CMI. Les difficultés économiques ont joué un rôle essentiel dans ce changement de cap et c’est d’ailleurs sur ce plan que le secteur spatial, bien que n’étant pas le plus défavorisé, a le plus de mal à s’adapter.

Les activitÉs spatiales dans un environnement Économique difficile

Le secteur spatial russe a été confronté tout à la fois à la fin du principe de division inter-républicaine du travail, et à des réformes économiques intérieures destinées à favoriser la conversion, mouvement déjà amorcé sous le Gouvernement Gorbatchev, et la privatisation des entreprises.

Les conséquences relatives de l’éclatement de l’Union

La formation de la CEI n’a pas atteint un des objectifs principaux du Traité de l’Union préparé par M. Gorbatchev : le maintien d’un ensemble économique commun. De nombreuses entreprises ont disparu privées des services de leurs principaux fournisseurs ou sous-traitants désormais situés dans un Etat "étranger". Mais, dans le secteur spatial, l’existence des liens personnels entre les responsables, vivant dans un cercle assez restreint et que leur carrière a souvent conduits dans différentes Républiques, a aidé à maintenir les échanges. Le fait que le secteur spatial englobe un nombre relativement limité d’entreprises et que celles-ci soient majoritairement russes (voir carte) a indéniablement joué. De plus, un effort réel de consolidation des liens industriels a souvent été accompli. La NPO Lavotchkine a fait la preuve de sa solidarité avec Ioujnoe, la principale NPO spatiale ukrainienne, en l’associant à ses nouveaux projets. Alors que l’entreprise était nationalisée par le Gouvernement ukrainien, et privée des financements russes sans pour autant recevoir des crédits nationaux équivalents, elle a bénéficié de l’invitation de ses anciens partenaires à participer à Space Industry, société composée principalement d’entreprises spatiales russes.

Cependant, si les industriels russes et ukrainiens disposent, en tant que tels, d’une certaine marge de manœuvre, la situation devient plus complexe lorsque son caractère stratégique provoque l’intervention du pouvoir politique. Ainsi la corporation Vympel, société par actions regroupant des entreprises militaires russes, ukrainiennes et biélorusses travaillant à la production de systèmes pour la défense anti-missiles, est actuellement confrontée au refus du Parlement ukrainien d’avaliser l’accord sous prétexte de vices de procédure. L’incident, dû aux dissensions politiques russo-ukrainiennes, est révélateur des limites de ces coopérations industrielles non officielles.

De même, le projet des fondateurs du Rosobchtchemach, visant à maintenir l’unité du complexe industriel spatial de l’ancienne URSS en créant des structures commerciales semblables en Ukraine et au Kazakhstan, n’a pu davantage aboutir en raison de la difficulté de gérer et de coordonner les activités de trois structures de nationalités différentes. Une association ukrainienne a bien été créée, l’AEK, qui rassemblerait toutes les entreprises ukrainiennes autrefois affiliées au MOM, mais plus aucune mention n’en est faite, ce qui laisse penser que la structure, si elle existe encore, est purement formelle. Et bien qu’habilement préservées, les relations entre entreprises implantées dans des Etats différents sont devenues plus complexes dans la mesure où les politiques économiques de ces Etats ne convergent pas forcément. Aujourd’hui, la NPO Energia déclare qu’elle préfère se procurer en Russie certains composants,

Principaux NPO et OKB connus dans le domaine spatial

 

comme les équipements radio utilisés sur la station Mir, les prix étant devenus trop élevés en Ukraine. De même l’IKI, Institut des recherches spatiales, prétend que les prix de composants ont été multipliés par 30 en Ukraine et dans les Pays baltes.

En dépit de ces quelques exemples, où l’objectivité des Russes reste d’ailleurs à prouver, la cohésion interne de l’industrie spatiale l’emporte, montrant l’efficacité des réseaux privés. La nomination à un mois d’intervalle de deux responsables issus du monde de l’industrie au poste de Premier ministre de l’Ukraine et de la Russie14 devrait faciliter cette coopération en limitant les obstacles politico-administratifs.

La forte baisse des crédits en Russie

Relativement épargné par la désorganisation croissante des relations économiques établies de longue date entre les Républiques de l’URSS, le complexe spatial ne tournerait cependant plus, selon la plupart des officiels, qu’à la moitié de ses capacités, en raison de la crise de financement qui frappe l’ensemble de l’industrie ex-soviétique.

Les financements ont été réduits systématiquement avec l’instauration en novembre 1991 d’une politique gouvernementale d’austérité visant à rétablir l’équilibre budgétaire. La diminution des crédits de plusieurs programmes avait déjà commencé au cours des dernières années du MOM, ce qui attestait de la volonté des autorités de renoncer à des projets dont l’aboutissement semblait par trop incertain. Cette tendance s’est bien entendu accentuée dans le contexte de crise économique extrême que connaît la Russie post-soviétique. Les sources s’accordent à constater que les crédits accordés au secteur spatial en 1991 ne représentaient que le tiers de ceux de 1988. Qui plus est, fin 1991, le budget spatial annuel a été tronqué, ce qui a entraîné le gel de certains programmes. Même le TsNIIMach, relativement privilégié, aurait subi une réduction de moitié de son budget entre 1991 et 1992. Enfin, depuis janvier 1992, le Gouvernement n’alloue plus les budgets que par tranches trimestrielles, si bien que les entreprises spatiales ne peuvent entreprendre de projets à moyenne échéance, surtout avec une inflation incontrôlée.

L’une des conséquences les plus graves de la crise de financement est son impact sur les activités amont, comme la recherche scientifique. En 1991, les fonds gouvernementaux pour la recherche et le développement ont été tronqués des deux tiers par rapport à l’année précédente15. Le budget de l’Académie des Sciences ne fait pas exception et les instituts spatiaux (IKI, Institut Keldich, Institut Vernadskii...) ne reçoivent plus que de très faibles financements. De nombreux scientifiques et chercheurs sont aujourd’hui en quête d’un emploi plus rémunérateur dans les activités dites commerciales et les OKB ont aussi perdu une part importante de personnel très qualifié.

Le secteur spatial doit, dans son ensemble, se convertir à des activités rentables. Il est avantagé par le caractère à la fois militaire et civil de ses productions, mais l’étroitesse relative du marché international et la faiblesse des investissements en Russie limitent les possibilités. Enfin, en Russie comme dans tous les autres pays, il est difficile de privatiser une industrie qui ne peut se passer de crédits publics importants et dont la signification est plus stratégique que commerciale.

De la conversion à la commercialisation

Le thème de la conversion date de l’ère Gorbatchev. Le principe est simple puisqu’il s’agit d’augmenter progressivement la production de biens civils des entreprises militaires qui ont toujours été tenues d’y consacrer une partie de leurs ressources. Mais les entreprises se contentaient le plus souvent de remplir le quota de production qui leur était imposé. Le changement tenait à l’obligation nouvelle de fabriquer des produits civils en plus grand nombre, et surtout, de satisfaire qualitativement les besoins de la demande.

Dans un premier temps, les entreprises ont eu la responsabilité d’engager elles-mêmes cette évolution. Devant le faible succès obtenu, la conversion a été alors imposée. Les dirigeants d’entreprises, très hostiles à cette obligation, ont dénoncé à travers les media le gaspillage de compétence qu’elle entraînait. Telle usine fabriquant des complexes électroniques pour des missiles de croisière serait contrainte à "produire des casseroles" 16. La NPO Energia, la plus prestigieuse des entreprises spatiales, assurerait la production d’équipements de cuisine et l’usine de Samara qui fabrique les Progress, vaisseaux automatiques desservant la station spatiale Mir, produirait des machines à saucisson17. La situation serait identique en Ukraine où Ioujmach doit assurer la fabrication de parapluies, de caméras et de pistolets pour enfants18.

Les commentaires amers de certains chefs d’entreprises insistent sur le caractère indigne de cette conversion et l’absurdité d’utiliser les matériaux coûteux affectés à l’usine, comme le titane, dans la fabrication de bicyclette pour enfants. Plusieurs entreprises proposent aujourd’hui de produire des biens civils mieux adaptés à leurs compétences. Dans le domaine spatial, les projets de conversion ne manquent pas. La NPO Ioujnoe, par exemple, envisage de transformer ses missiles SS-18, rendus inutiles par le désarmement, en lanceurs civils capables de placer huit tonnes en orbite. Elle espère ainsi être présente sur le marché des petits satellites et des lanceurs légers, qui pourrait se développer dans un assez bref avenir. D’autres projets sont moins réalistes si l’on en croit les suggestions de militaires proposant d’utiliser les missiles balistiques des sous-marins nucléaires de l’ex-URSS pour des lancements commerciaux19 !

Servant directement les ambitions de l’ex-URSS sur la scène internationale, l’industrie de l’espace bénéficiait d’un accès privilégié aux ressources en hommes et en matériel et les réalisations susceptibles d’intéresser des acheteurs sont nombreuses si bien que la commercialisation devrait être l’aboutissement logique du processus. De plus, la conversion dans le secteur spatial ne requiert pas la restructuration complète des chaînes de production comme dans les usines d’armements conventionnels. Mais une des principales difficultés de la conversion demeure. De nombreuses entreprises spatiales concentrent une large part de la population active des villes dans lesquelles elles sont implantées. Lorsque le passage à un nouveau type de production ne permet pas d’espérer le maintien des emplois, l’élan vers la conversion et la rationalisation de la production s’en trouve inévitablement ralenti. Si l’usine Ioujmach opérait une restructuration d’envergure, le coût social en serait considérable puisqu’elle emploie 50 000 personnes à Dniepropetrovsk, soit le tiers de la population locale20. Les insuffisances largement critiquées de la loi sur la conversion des industries militaires, prise le 20 mars dernier, reflètent les tergiversations au sein des différents cercles du pouvoir : exécutif, législatif, militaire. Ce programme s’attache finalement davantage aux aspects sociaux du processus de conversion, conformément aux vœux du lobby industriel et du Parlement, qu’aux aspects techniques et aux méthodes à appliquer. Il témoigne ainsi du succès du législatif sur l’exécutif mais, en même temps, aucune directive précise ne se fait jour. La situation reste bloquée empêchant par exemple différentes entreprises militaires qui pourraient participer au développement des télécommunications intérieures civiles d’intervenir pleinement dans ce domaine.

Enfin, la conversion coûte cher et le gouvernement Gaïdar n’entendait pas en assurer le financement. M. Maleï, conseiller présidentiel pour la conversion et ancien chef d’entreprise, ou A. Kokochine, premier vice-ministre russe de la défense, ont insisté sur le fait que les entreprises doivent, autant que faire se peut, assumer elles-mêmes le coût de leur conversion, quitte à être aidées ensuite par l’Etat en récompense de leur bonne volonté. Ces deux personnalités étant connues pour être sensibles à la cause du CMI, leur attitude confirme que les entreprises militaires ne peuvent plus compter sur les privilèges qui étaient les leurs et que cette tendance se poursuivra avec le nouveau Gouvernement.

Les entreprises spatiales, dont les frais de restructuration devraient être moindres, semblent les mieux placées. Le programme gouvernemental présentant en août 1992 la deuxième phase des réformes économiques en Russie précisait qu’une aide à la conversion serait fournie aux entreprises utilisant des technologies duales, comme les entreprises spatiales21. Cependant, compte-tenu des contraintes budgétaires, l’aide accordée risque de ne pas suffire à financer les restructurations. Dans ce contexte, la commercialisation est devenue indispensable pour les industries de défense et les industries du secteur spatial ne sont pas dépourvues d’atouts.

La commercialisation et implicitement la concurrence tiennent donc lieu de nouveau credo au secteur spatial russe. Ces principes doivent régir le fonctionnement de la jeune Agence spatiale. Le décret de création précise que la RKA, "le principal client pour ce qui est des systèmes et complexes spatiaux", aura parmi ses missions celle de "coordonner les projets spatiaux commerciaux". Lors de son entrée en fonction à la tête de l’agence, I. Koptev a souligné que chaque projet serait désormais sélectionné d’après le mieux disant.

Dans le passé, une certaine rivalité pouvait exister entre les OKB ou les NPO qui disposaient d’appuis politiques suffisants. Mais la décision finale était prise non en fonction des critères de rentabilité mais des équilibres de pouvoir. Le souci de commercialisation n’a fait son apparition officielle qu’en 1985, avec la création de l’association Glavkosmos qui devait assurer la vente des productions spatiales soviétiques sous l’égide du MOM. Le foisonnement de projets commerciaux proposés par les entreprises spatiales de l’ex-URSS révèle un changement majeur et l’absolue nécessité pour les chefs d’entreprise de pallier la baisse drastique des crédits d’Etat.

Des objectifs à court terme

Si les représentants du complexe spatial ex-soviétique affirment avec une telle vigueur leur adhésion aux principes de commercialisation, c’est aussi dans l’espoir de stimuler les liens de coopération existants ou d’en créer de nouveaux avec des partenaires occidentaux. Le financement par des puissances spatiales occidentales est perçu comme un des moyens pour le secteur spatial ex-soviétique de subsister. Iourii Koptev n’en a pas fait mystère, exprimant dans ses premières déclarations en tant que directeur de la RKA son intention d’exploiter plus largement les possibilités de la coopération internationale. De fait, la décision de maintenir - ou de suspendre - tel ou tel programme est apparemment largement déterminée par l’intérêt que les Occidentaux manifestent à son égard.

L’exemple du développement de la station Mir-2, et plus largement des activités liées à la présence de l’homme dans l’espace, est particulièrement instructif. L’occupation humaine de l’espace, a priori largement remise en cause à l’intérieur du pays, est un des points forts des activités spatiales russes dans la mesure où aucun autre pays ne possède une expérience comparable. La multiplication, ces derniers mois, des projets de coopération témoigne d’un intérêt effectif des Occidentaux. De nombreuses offres sont faites aux Américains : utilisation du Soyouz-TM, comme vaisseau de sauvetage des hommes de la future station Freedom, et du Progress pour sa desserte automatique ; séjours de cosmonautes à bord du Shuttle et d’astronautes à bord de Mir et, même, proposition pour l’assemblage de la station orbitale du lanceur Energia d’une capacité de 100 tonnes. De son côté, l’Europe a décidé, lors de la conférence interministérielle de Grenade en novembre 1992, de reconsidérer son programme de présence humaine dans l’espace en fonction des possibilités des technologies russes. Il s’agit d’une véritable révolution par rapport à la démarche précédente de l’Agence spatiale européenne initialement soucieuse de promouvoir son autonomie face aux puissances spatiales américaine et soviétique.

Pour le moment, les chefs d’entreprise russes sont favorables au développement de toute activité offrant une rentabilité immédiate, ou fortement probable, même si elle est dépourvue de finalité à long terme dans une perspective nationale. L’investissement dans un programme comme celui de la station Mir-2 pourrait dans le futur poser un véritable problème si l’intérêt actuel des clients faiblissait. Les responsables du spatial semblent d’abord soucieux de passer le cap difficile actuel mais ils restent du même coup ancrés dans des activités dont le bénéfice ultérieur reste largement discutable.

Les ambiguïtés de la coopération

L’usage du terme coopération est ambigu dans la mesure où il s’agit plutôt de sous-traitance. Les entreprises russes y ont un avantage évident puisqu’elles sont théoriquement autorisées à conserver les devises obtenues par l’exportation, bien que l’Etat continue d’en prélever une partie non négligeable. Aussi assiste-t-on à de véritables campagnes de promotion des productions spatiales russes : les journaux économiques vantent les mérites du Rosobchtchemach, Iouri Semenov, directeur de la NPO Energia présente ses propositions devant les députés américains. De véritables opérations de marketing ont même été mises en place comme la récupération d’un satellite russe organisée au large de Seattle à l’occasion du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique.

Les nouveaux projets présentés par les OKB ou les centres de recherche sont légion. Ils se caractérisent souvent par leur originalité et leur facilité d’adaptation, ce qui permet d’espérer une réutilisation rapide et peu onéreuse. Dans certains cas, ils parviennent à appeler l’attention de sponsors occidentaux. La firme russo-américaine Hermes Ltd. a, par exemple, financé le développement de deux petits satellites d’expérimentation, conçus à Samara par le TsKB (ex-OKB Kozlov) et le centre scientifique et technique Naouka. Selon la presse russe, le TsKB serait même assuré du soutien financier d’Hermes Ltd. pour toute une série d’autres projets22.

Malgré tous ces efforts, les Occidentaux ne sont pourtant pas prêts à s’engager dans une démarche de coopération d’envergure et de long terme avec la Russie. Et la difficulté des puissances spatiales occidentales à financer leur potentiel industriel national ne suffit pas à expliquer la modestie des opérations entreprises avec le secteur spatial ex-soviétique, dont elles reconnaissent pourtant les compétences.

Les raisons de ces réticences tiennent en partie aux incertitudes qui pèsent sur le statut des entreprises de l’ex-URSS. Les lois russes sur les investissements étrangers et les sociétés mixtes demeurent beaucoup trop floues de l’avis des firmes occidentales. Les entreprises sont théoriquement autorisées à établir en toute indépendance des contrats avec des sociétés étrangères, mais aucun document officiel confirmant cette disposition n’est disponible, à moins qu’il n’ait été enseveli dans la pléthore de lois prises chaque jour pour n’être jamais appliquées ou se voir contredites le lendemain par un nouvel acte législatif. De même, les processus de privatisation ne s’inscrivent toujours pas dans un cadre juridique et administratif précis. La situation est extrêmement complexe dans la mesure où, et le phénomène n’est pas propre au domaine spatial, les corporations et konzerns apparus après l’été 1991 fonctionnent comme de mini-ministères alors même qu’ils se qualifient d’organismes indépendants et commerciaux. La privatisation intéresse alors surtout les niveaux inférieurs de la hiérarchie soumis à un fonctionnement quasiment identique à l’ancien puisque les corporations tentent surtout de préserver les relations entre entreprises sans accorder à celles-ci la moindre autonomie. En contrepartie, il est vrai, ces efforts pour maintenir la production assurent une certaine sécurité à tous les participants.

Par ailleurs, le fossé conceptuel qui existait entre l’URSS et les Occidentaux subsiste. La culture économique particulière qui a dominé en Union soviétique pendant plusieurs décennies influence encore les comportements des entrepreneurs, même s’ils se réclament de la plus pure logique commerciale, ce qui se manifeste de deux façons.

D’une part, habitués au commandement administratif de l’économie, les responsables d’entreprises ont du mal à assimiler des notions comme la réalité des prix et la rentabilité, critères essentiels pour les investisseurs privés. La profusion des projets est sans doute un signe de vitalité de la part des entreprises russes, mais ne convainc pas les industriels occidentaux, à qui ces projets sont présentés sans aucune indication de coûts et sans plan concret de rationalisation de la production. En fait, l’attitude des industriels russes tient à leur situation financière difficile les contraignant en priorité à la recherche de revenus même à court terme. Dans ce contexte, les interlocuteurs occidentaux sont appelés à fournir la plus grande partie des moyens nécessaires, alors qu’ils ne disposent pas de véritables garanties.

D’un autre côté, les responsables russes et ukrainiens semblent largement sous-estimer le caractère stratégique de leurs entreprises et sur-estimer la liberté d’action dont ils peuvent disposer. Les entreprises spatiales peuvent certes être privatisées23 mais les autorités russes, comme ukrainiennes24, ne peuvent renoncer à exercer un contrôle au moins partiel.

Enfin, les Occidentaux sont rendus méfiants par l’absence apparente de contrôle politique sur les activités commerciales des entreprises. Cette impression est accrue par la profusion de structures plus ou moins officielles. Ce phénomène illustre la volonté des responsables spatiaux de se ménager la plus grande marge de manœuvre possible mais aussi leurs rivalités internes. Les actions de commercialisation et de coopération à long terme ne disposent donc pas d’un cadre institutionnel adapté, ce qui renforce l’image négative que les investisseurs se font de la Russie. Quel crédit, par exemple, accorder aujourd’hui au Rosobchtchemach, dont l’existence paraît désormais injustifiée puisque la RKA est censée assurer la coordination des programmes commerciaux et favoriser leur développement ? Pour certains, cette structure subsiste pour des raisons internes, la plupart des entreprises spatiales espérant l’utiliser pour contenir, au moins, les ambitions hégémoniques de la NPO Energia. De fait, les interlocuteurs occidentaux cherchant à joindre un responsable du Rosobchtchemach peuvent obtenir un contact direct avec... un service de la RKA. Est-ce à dire que le Rosobchtchemach a été intégré à l’agence spatiale, avec pour finalité l’aide à la commercialisation ? Mais quel est alors son pouvoir réel ? Peut-il assurer une garantie aux entreprises qui en sont membres grâce à ses liens privilégiés avec les responsables de la RKA qui disposent des crédits gouvernementaux, ou s’agit-il d’un intermédiaire parasitaire, voire concurrentiel ? Ce type de problème est suffisamment préoccupant pour que la CEE commande des études sur le contenu réel et les conséquences de la réorganisation des activités spatiales en Russie afin d’organiser au mieux ses programmes d’aide.

Quelles perspectives ?

Tant d’interrogations tiennent également au fait que le secteur spatial russe se trouve actuellement à un tournant de son histoire. Les entreprises doivent trouver une solution à leur problème essentiel : la forte diminution des crédits d’Etat. La commercialisation des produits spatiaux est la solution choisie, mais les difficultés d’une démarche de ce type semblent largement sous-estimées. Deux possibilités existent : le marché intérieur et le marché international.

Parmi les opportunités, le marché intérieur n’est pas en soi le moins intéressant, mais de nombreux obstacles se posent. Par exemple, l’absence de doctrine militaire russe ne permet pas de définir la demande pour les industries militaires spatiales alors que le pouvoir militaire conserve un rôle essentiel, assurant les lancements et effectuant encore une part importante des commandes. Dans le domaine des activités civiles, la mise en œuvre de nouvelles générations de satellites serait très utile dans des domaines comme les télécommunications et la surveillance de l’environnement. Les investissements nécessaires ne peuvent cependant, au moins au départ, que provenir de l’Etat russe. Or pour obtenir des financements cohérents dans une période de crise, il faudrait un consensus qui est loin d’être acquis. Certes, la nomination du nouveau Premier ministre V. Tchernomyrdine, dont les responsabilités au sein du Parti se sont toujours exercées dans les départements industriels, va dans le sens d’une meilleure prise en compte par le Gouvernement des besoins de financement exprimés par les entreprises. Il ne faut cependant pas oublier l’existence de sérieuses divisions internes au sein du Gouvernement et même de la communauté militaro-industrielle. L’"aile dure", représentée notamment par le groupe parlementaire "Union industrielle", appelle de ses vœux le retour aux méthodes du système de commandement administratif. Les modérés, A. Volskii en tête, ont intégré les principes de commercialisation, privatisation, conversion, acceptant de réformer l’ensemble de l’économie, mais à un rythme nettement plus modéré que celui qu’avait imposé le gouvernement Gaïdar.

Enfin, investir sur le marché intérieur prendrait du temps et ne rapporterait que sur le long terme. L’intervention d’investisseurs occidentaux est perçue comme une solution présentant plusieurs types d’avantages. Les sociétés retenues feraient travailler des entreprises russes en sous-traitance, assurant ainsi leur initiation aux règles de l’économie de marché (élaboration des prix, organisation de l’entreprise...), les aidant à adapter leurs productions aux standards internationaux et à terme à mieux s’intégrer au marché mondial. Mais, faute de garanties politiques et juridiques suffisantes, rares sont les entreprises européennes ou américaines intéressées. En fait, les Occidentaux sont surtout présents en Russie et en Ukraine pour des sous-traitances ponctuelles de matériel ou de compétences destinées à leurs propres programmes.

La vente des technologies spatiales sur le marché international devient la meilleure solution pour les entreprises de l’ex-Union soviétique. Cette démarche présente l’intérêt immédiat de fournir des revenus en devises qui se substituent au moins partiellement à la défaillance des financements étatiques. Les industriels spatiaux se focalisent sur le marché extérieur, alors même que de nombreux obstacles sur lesquels ils ne peuvent guère avoir d’influence en limitent considérablement l’accès.

Ces obstacles sont d’ordre stratégique, géopolitique et économique. Le poids global du secteur militaro-industriel dans le spatial pose aux Occidentaux la question de la coopération avec la Russie en d’autres termes que ceux de la seule opportunité commerciale. En investissant dans ce secteur stratégique, ne favorise-t-on pas, par la même occasion, la réémergence du complexe militaro-industriel ? Indépendamment de ce point sur lequel les démocraties occidentales ne semblent pas avoir arrêté leur position, le problème essentiel est celui de la concurrence des pouvoirs sur un marché finalement étroit. Ainsi, alors que les Etats-Unis semblent vouloir souligner une solidarité nouvelle avec la Russie en envisageant une coopération dans l’établissement d’un bouclier spatial, leur réaction fortement hostile à la vente de moteurs cryogéniques russes à l’Inde révèle la vigueur du protectionnisme commercial américain mais aussi le souci fondamental de ne pas laisser la Russie s’imposer sur une scène régionale du tiers-monde. Enfin, l’ouverture du marché international des lancements aux Russes constitue une perspective commerciale inquiétante pour les Américains et plus encore pour les Européens. La Russie a obtenu récemment la commande du lancement d’un satellite de l’organisation internationale Inmarsat dont elle est membre. Les Européens, trouvant les prix russes trop bas, souhaiteraient imposer un alignement sur les tarifs pratiqués par les sociétés occidentales. Or le KB Saliout vient de proposer de placer sur orbite un Inmarsat-3 dans le milieu des années 90 pour la somme de trente-cinq millions de dollars tandis que la NPO ukrainienne Ioujnoe offre les services de ses lanceurs pour vingt à quarante millions, soit des prix inférieurs à ceux pratiqués par Arianespace ou General Dynamics. La communauté spatiale occidentale accuse la Russie de dumping mais les NPO ont particulièrement besoin de devises et l’évaluation des coûts de production est extrêmement difficile.

Enfin, la Russie dispose d’un atout relatif pour obtenir une compréhension plus grande des Occidentaux en laissant entendre qu’elle pourrait offrir à tous les pays intéressés des technologies sensibles à des prix compétitifs. Dans un tel contexte, les différents acteurs doivent jouer une partie difficile sur la scène internationale sans disposer d’un consensus politique national.

CONCLUSION

Le secteur spatial s’est constitué autour des militaires et des industriels du secteur de la défense. Il disposait d’une assise solide grâce à des liens privilégiés avec le pouvoir politique et justifiait, par ses performances, les crédits qui lui étaient octroyés25.

Depuis 1991, l’éclatement de l’Union soviétique, la suppression des privilèges du CMI et la crise économique ont fixé un cadre totalement nouveau aux activités spatiales. En réalité, la disparition des liens entre Républiques n’a qu’un impact limité, les entreprises spatiales étant habituées à fonctionner avec une certaine autonomie et situées, pour la plupart d’entre elles, en Russie. Au niveau politique, l’éloignement du pouvoir des hommes du complexe militaro-industriel n’a pas duré et la spécificité du monde du spatial lui a permis de se préserver d’une réforme radicale. En revanche, les difficultés économiques posent au secteur spatial un problème de fond quasiment insoluble. Dans aucun pays du monde, il ne peut fonctionner grâce aux revenus de la commercialisation. De plus, dans l’ex-Union soviétique, le marché intérieur ne peut se développer que grâce à des apports importants de fonds. Enfin, le marché extérieur n’est pas assez porteur et la Russie ne dispose pas d’un poids international suffisant pour s’y imposer. Or, si le gouvernement ne développe plus d’hostilité vis-à-vis des réalisations spatiales, les caisses de l’Etat sont vides.

Dans ces conditions, un effondrement des activités spatiales serait logique. S’il n’a pas lieu, c’est bien que le caractère original des relations entre l’Etat et le plus haut niveau du complexe militaro-industriel demeure, même si la justification officielle a changé, l’affirmation de la supériorité soviétique étant remplacée par la célébration du potentiel commercial des hautes technologies.

Décembre 1992

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Notes:

 

1 Accord du 25 mai 1992 sur les "procédures d’utilisation du cosmodrome de Baïkonour".

2 Création, dans les deux cas par décret présidentiel, de l’Agence spatiale russe le 25 février 1992 et de l’Agence spatiale ukrainienne le 2 mars 1992. Une Agence spatiale kazakh était apparue dès septembre 1991.

3 F. Verger (dir.), Atlas de géographie de l’espace, Antony, Sides-Reclus, 1992.

4 Association scientifique et de production, selon le sigle russe, les NPO, créées dans le cadre de la réforme de 1973 des structures industrielles sont de très grandes entreprises regroupant plusieurs OKB.

5 Deux millions environ selon les évaluations de la fin des années 80.

6 J. Radvanyi, L’URSS, régions et nations, Paris, Masson, 1990.

7 Comité d’Etat pour la Science et la Technologie.

8 Les structures concernées, discréditées par la participation manifeste de l’aile dure du complexe militaro-industriel à la tentative de coup d’Etat, ont toutes disparu dès le mois de décembre. Les organes législatifs de l’ex-Union soviétique, dont l’implication dans la tentative de putsch était symbolisée par la présence du président du Soviet suprême, A. Loukianov, au sein du Comité d’Etat pour l’état d’urgence (GKTchP), ont subi le même sort. Votant les budgets, le Parlement avait depuis les réformes son mot à dire dans la gestion du secteur spatial.

9 P. Almquist, Red Forge, Soviet Military Industry since 1965, New York, Columbia University Press, 1990.

10 La NPO Energia, responsable entre autres des lanceurs et de la station spatiale, recevait traditionnellement plus de la moitié du budget du MOM dont elle reversait d’ailleurs une part importante aux différentes entreprises sous-traitantes.

11 Chacun de ces groupes était respectivement présidé par A. Chorine, M. Malei, I. Silaev.

12 O. Baklanov a été une des personnalités importantes du monde spatial et responsable au Comité central des questions de défense.

13 L’Union civique créée au printemps 1992 est un regroupement, à des fins tactiques, d’opposants divers. Le noyau initial, l’Union des entrepreneurs et des industriels, également dirigée par A. Volskii, était plus homogène.

14 Il s’agit respectivement de Leonid Koutchma, nommé le 13 octobre 1992, et de Viktor Tchernomyrdine, nommé le 14 novembre 1992.

15 RFE/RL ( Radio Free Europe/Radio Liberty) Research Report, 14 août 1992.

16 New Times, n° 30, 1992.

17 SWB (Summary World Broadcasts), 7 août 1992.

18 RFE/RL Research Report, 14 août 1992.

19 SWB , 31 juillet 1992.

20 RFE/RL Research Report, 14 août 1992.

21 RFE/RL Research Report, 4 septembre 1992.

22 Izvestiia, 20 août 1992.

23 Il s’agit de toutes les entreprises impliquées dans la production ou la maintenance de toutes les catégories d’armements, dans la production de munitions ou l’industrie nucléaire, Nezavisimaïa Gazeta, 14 août 1992.

24 RFE/RL Research Report, 14 août 1992.

25 T. J. Colton, T. Gustafson (ed.), Soldiers and the Soviet State, Civil-Military Relations from Brezhnev to Gorbachev, Princeton University Press, 1990.

 

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