UNE ARMÉE SANS ETAT

 

Françoise THOM

 

"Où est notre patrie ? Elle n’existe plus. La CEI est une fiction, depuis le premier jour… Où est l’unité de l’armée qui nous a été annoncée ? Elle a disparu et ne réapparaîtra jamais".

Colonel Viktor Alksnis, 17 janvier 1992.

"Quand je suis seul face à moi-même, je me demande : à qui dois-je obéir ? Il y a 11 présidents dans la CEI…"

Maréchal Chapochnikov

 

UNE ARMEE SANS ETAT - (1)

Prologue : le précédent historique

Le problème de la flotte de la mer Noire s’est déjà posé en des termes très similaires à ceux d’aujourd’hui : en juin-juillet 1917, un conflit éclate entre la Russie et l’Ukraine dont la Rada (Conseil) centrale vient de former un gouvernement. Le 23 juin, la Rada publie son premier Universal, qui revient à une déclaration d’autonomie (mais non de sécession). Simon Petlura est nommé secrétaire général aux affaires militaires. Moscou envoie à Kiev une délégation composée de Kerenski, Tseretelli et Tereshchenko. La tentative de compromis1 qui en résulte entraîne une crise gouvernementale à Pétrograd. Les cadets quittent le gouvernement. Le premier régiment ukrainien est formé début mai. Du 18 au 21 mai, se tient le premier Congrès militaire ukrainien qui réunit 700 délégués représentant les 1 580 700 soldats ukrainiens du front et des garnisons. Le Congrès adopte une résolution appelant à la création d’unités nationales ukrainiennes. Les autorités russes s’y opposent catégoriquement. Le 17 août, le gouvernement provisoire publie une "Instruction provisoire au secrétariat général de la Rada centrale ukrainienne" qui délimite les régions de souveraineté de l’Ukraine et les sphères de compétence du gouvernement ukrainien. La Défense n’en fait point partie. Cette instruction suscita un vif mécontentement à Kiev.

Simon Petlura déployait depuis juin de grands efforts pour mettre sur pied des unités ukrainiennes, ce qui n’allait pas sans peine, non seulement à cause de l’opposition du gouvernement russe, mais en raison de l’antimilitarisme et du pacifisme foncier du nouveau gouvernement ukrainien dominé par les socialistes, sans parler de l’anarchie régnant dans les troupes. Il avait cherché à s’assurer le soutien et l’aide de la France pour la création de l’armée ukrainienne.

La Rada ukrainienne refuse de reconnaître le régime bolchevik ; le 17 novembre, elle décide d’étendre sa souveraineté sur la Crimée et de se doter d’un ministère de la Défense confié à S. Petlura. Les Ukrainiens recherchent d’abord l’appui des alliés mais la France se dérobe. Le 17 décembre, le gouvernement soviétique envoie un ultimatum à Kiev, exigeant que l’Ukraine "cesse de désorganiser le front", c’est-à-dire de transférer les détachements ukrainiens en Ukraine et de désarmer les unités de gardes rouges en Ukraine. Les autorités ukrainiennes ripostent en réclamant une armée ukrainienne et la non-ingérence de Moscou dans les affaires ukrainiennes. Il devient impossible d’éluder le choix entre les alliés et les Allemands. Petlura est favorable aux alliés et souhaiterait continuer la guerre à leurs côtés ; mais le parti pro-allemand l’emporte et Petlura démissionne. Le gouvernement ukrainien sera représenté à Brest-Litovsk. Les Bolcheviks espéraient que le Congrès des Soviets de Kiev leur donnerait la majorité et leur permettrait de déstabiliser la Rada : il n’en fut rien. Les Bolcheviks furent obligés de se rabattre sur Kharkov où ils créèrent "le seul gouvernement ukrainien légitime" composé d’une poignée de bolcheviks dévoués à Moscou, selon un procédé qui deviendra classique. Le 19 janvier 1918, ce gouvernement déclare la guerre à la Rada. Le 22 janvier 1918, l’Ukraine proclame son indépendance. Quelques jours plus tard, les bolcheviks de Kiev se soulèvent, mais ils sont écrasés par les troupes de Petlura. Début février, les Ukrainiens seront obligés de demander l’aide des troupes allemandes pour défaire l’armée rouge qui a pris Kiev.

Entre temps, la flotte de la mer Noire s’est divisée. A Odessa et à Sébastopol, certains bâtiments se déclarent ukrainiens dès la fin novembre 1917. L’amiral Nemets, commandant de la flotte de la mer Noire, se place sous la juridiction ukrainienne. Début 1918, les Bolcheviks parviennent à s’emparer de la Crimée. le 21 mars 1918, le Soviet de Tauride proclame l’indépendance d la Crimée. Le but de la manœuvre était bien entendu de maintenir le contrôle de la RSFSR sur la flotte et sur la région. La Prava de Tauride n’en fait pas mystère : "Le fait que la province de Tauride se proclame Etat indépendant montre que les démocrates révolutionnaires de Crimée ne reconnaissent pas les prétentions impérialistes de la Rada ukrainienne bourgeoise". Cependant le traité de Brest-Litovsk oblige les Bolcheviks à "retirer immédiatement d’Ukraine les troupes russes et les gardes rouges" et à faire la paix avec la république d’Ukraine. Les négociations s’engagent fin mars. En avril, les troupes allemandes et ukrainiennes occupent la Crimée (les Allemands ne laisseront à l’Ukraine que le contrôle de la Crimée du Nord). Trotski donne l’ordre à la flotte de gagner Novorossisk. Le commandant de la flotte, l’amiral Sabline, n’en fait rien : il menait des négociations en vue d’un protectorat ukrainien sur la flotte. Cependant, le 30 avril, une partie de la flotte lève l’ancre et part pour Novorossisk. Les Allemands autorisent la formation d’un gouvernement local en Crimée, à la grande déception des autorités ukrainiennes. L’hetman Skoropadski, qui succède à la Rada le 29 avril, luttera plus énergiquement encore pour la Crimée et la flotte de la mer Noire. Il adresse aux autorités allemandes une note éloquente : "Sans la Crimée l’Ukraine ne peut pas devenir un Etat fort, surtout du point de vue économique. Si l’Ukraine se trouve coupée de la mer de façon artificielle, elle n’aura de cesse d’avoir conquis la côte, ce qui entraînera des tensions avec l’Etat qui s’est emparé de la Crimée" Le ministère des Affaires étrangères ukrainien fait chorus : "L’Etat ukrainien ne pourra jamais se développer normalement sans la Crimée". Le gouvernement de Crimée ayant interdit la propagande ukrainienne, Kiev met en place un blocus économique de la région. En septembre, le gouvernement de Crimée capitule. La Crimée est déclarée région autonome au sein de l’Ukraine. Elle a le droit d’avoir un parlement et une armée. En même temps, les autorités ukrainiennes ne cessent de réclamer aux Allemands la restitution de la flotte restée sous leur contrôle après l’occupation de la Crimée et la récupération des navires partis à Novorossisk. A la fin de l’été, les Allemands se disposent à satisfaire ces demandes. Kiev crée un ministère de la Marine, confié au contre-amiral Maximov. En octobre, la flotte de la mer Noire battait le pavillon ukrainien. La défaite allemande renversera la fortune de l’Ukraine2. La Crimée sera occupée par les Alliés qui, préoccupés de restaurer l’empire des tsars, feront la sourde oreille aux demandes des nationalistes ukrainiens.

Il est indispensable de tenir compte de la période 1917-1921 si l’on veut comprendre le comportement des nouveaux Etats issus de l’URSS, et surtout leur hâte, qui autrement peut nous sembler puérile, à se constituer une force armée nationale. La plupart des Etats sortis des décombres de l’empire russe en 1917-1918 sont gouvernés par des socialistes de tendance pacifiste : c’est le cas notamment des mencheviks géorgiens et de la Rada ukrainienne. Ces gouvernements se montrèrent inconscients devant la menace bolchevique, et leur légèreté en matière de défense entraîna la rapide conquête des Etats nouvellement indépendants par l’armée Rouge. Ce souvenir est extraordinairement présent aujourd’hui3.

UNE ARMEE SANS ETAT - (2)

 

 

L’échec du projet de Forces armées unies de la CEI

Dans l’esprit des dirigeants russes, la création de la CEI le 8 décembre 1991 répondait à deux objectifs (outre la volonté évidente de se débarrasser de Gorbatchev) : stopper la dérive indépendantiste de l’Ukraine (le référendum en faveur de l’indépendance a eu lieu le 1er décembre) et préserver l’unité des forces armées, autour de laquelle, pensent les dirigeants russes, se reconstituera celle de l’Etat. Eltsine l’a emporté sur Gorbatchev car il a su se rallier l’armée. Le 11 décembre 1991, il a rencontré les militaires pour les gagner à sa cause. Il leur promet entre autres que ni lui ni Kravtchouk ne se proclameront commandants en chef des forces armées4. La déclaration de Minsk du 8 décembre, qui fonde la CEI, prévoit que les normes juridiques de l’URSS ne sont plus valables sur le territoire de la CEI : ceci équivaut à une bombe à retardement pour l’armée et certains militaires en sont conscients, comme le général Lobov, chef de l’état-major, qui donne sa démission en la justifiant par son souci de conserver l’unité des forces armées5.

Dès le premier mois de son existence, la CEI s’est divisée en trois "blocs" sur la question de l’avenir des troupes de l’ex-URSS. La Russie et l’Asie centrale, Kazakhstan en tête, souhaitent ainsi la préservation d’une armée unie, cependant que l’Ukraine revendique une force nationale indépendante et dotée d’importants moyens, et que des Etats tels que la Biélorussie et l’Azerbaïdjan ont une position intermédiaire : les unités conventionnelles ont été "nationalisées", tandis que celles appelées "stratégiques" sont laissées à la Communauté des Etats Indépendants. La rencontre de Minsk du 14 février 1992 marque la fin de l’utopie d’une force armée unie sur le territoire de la CEI. Les trouble-fête ont été l’Ukraine, la Moldova et l’Azerbaïdjan ; la Biélorussie a fini par emboîter le pas. A la phrase exaspérée du maréchal Chapochnikov : "Je ne peux pas limoger tous les généraux !" les représentants de l’Azerbaïdjan rétorquent : "Et pourquoi diable les nourririons-nous ?" 6

Quatre mois plus tard, l’échec de la CEI est patent. Le maréchal Chapochnikov fait le constat : "Dès le début, j’étais partisan de Forces armées unies, quelle qu’ait été la forme d’existence de l’URSS ou de nos Etats, fédération ou confédération. C’était aussi le souhait du président de Russie. Mais l’Ukraine, l’Azerbaïdjan, la Moldavie et l’Ouzbékistan n’en ont pas moins commencé à former leurs forces armées et à se donner des ministères de la Défense… Il devint évident que l’ancien système avait fait son temps. C’est ainsi que naquit l’idée de Forces armées unifiées, qui donne le droit aux Etats de la CEI d’avoir leur propre armée, tout en laissant certaines forces sous un commandement unique" 7. De forces armées unies on est passé à des forces armées unifiées. La création de l’armée russe à partir d’avril 1992 contribuera encore davantage à détruire la fiction des forces armées unifiées qui n’avait d’ailleurs jamais trompé personne : "Le Commandement principal des Forces armées unifiées de la CEI reflète ouvertement les intérêts des dirigeants de la Fédération russe et non de toute la Communauté", déclare par exemple le ministre de la Défense ukrainien K. Morozov à la tribune du parlement8. Les appels répétés du maréchal Chapochnikov à conserver les forces armées unifiées sonnent de plus en plus creux.

L’affrontement avec l’Ukraine

C’est lui qui sera la cause première de l’échec du projet initial de la CEI. Il est donc intéressant d’en retracer les étapes, avant d’examiner l’attitude des autres nouveaux Etats.

L’Ukraine dispose de 30 % du potentiel militaire de l’ancienne URSS. 33 écoles militaires se trouvent sur son territoire. "C’est le seul Etat de la CEI capable de jeter un défi à la domination russe" 9.

En juillet 1990, dans sa déclaration de souveraineté, l’Ukraine affirmait sa volonté de devenir un Etat neutre et dénucléarisé. Au printemps 1992, elle reconsidère sa décision. Comment cette évolution a-t-elle eu lieu ?

Dans les relations entre la Russie et l’Ukraine, c’est le problème du sort de la flotte de la mer Noire qui a attiré l’attention à la fois de la communauté internationale et des Etats concernés. En fait le problème de la flotte semble gonflé artificiellement de part et d’autre (Gorbatchev a méchamment parlé de "combats de coqs" entre Eltsine et Kravtchouk) ; il est utilisé pour "amuser la galerie", faire vibrer la corde patriotique dans deux Etats en pleine déconfiture économique. Il cache un autre enjeu, autrement important, le destin de la Crimée, et en fin de compte le rôle géopolitique futur de la Russie.

Une partie de l’establishment russe nourrissait des doutes depuis longtemps quant à l’utilité d’une flotte en période de crise économique grave10 : un article de Temps nouveaux 11 explique que la construction d’une flotte a été une erreur. Selon Temps nouveaux, les Etats-Unis ont réussi à désinformer la direction politique soviétique en la persuadant de l’importance de la marine : "les dirigeants soviétiques ont facilement avalé l’hameçon lancé par un adversaire soucieux de voir l’URSS engloutir ses ressources militaires dans le domaine le moins efficace… Les dépenses occasionnées par la marine sont astronomiques... Et comme les régimes pro-soviétiques et pro-socialistes sont en train de s’effondrer dans toute une série de pays, l’URSS risque de perdre ses bases sur leurs territoires… Il est raisonnable de réduire la flotte en la débarrassant d’un grand nombre de bâtiments antédiluviens" 12. Même son de cloche dans la Nezavisimaïa Gazeta : "La flotte de la mer Noire n’a jamais été une réussite. Pour la mer Noire elle est trop grande, pour dominer la mer Méditerranée elle est insuffisante" 13. On comprend donc que la solution facile était de refiler le gros de la ferraille à l’Ukraine en lui demandant de surcroît d’entretenir les militaires concernés. On peut par conséquent estimer que la direction politique à Moscou était majoritairement favorable au "cadeau" d’une bonne partie de la flotte de la mer Noire à Kiev. C’était sans compter sur "le facteur humain", et notamment l’état d’esprit de la haute hiérarchie militaire. L’affaire du serment militaire mit le feu aux poudres.

L’Ukraine commence, le 3 janvier 1992, à faire prêter serment aux anciens militaires soviétiques.

Le 5 janvier, Eltsine signe un oukaze fixant le texte du serment militaire russe. Le 6, Chapochnikov envoie un télégramme chiffré à tous les commandants leur enjoignant de faire prêter le serment russe à tous leurs subordonnés du 10 au 12 janvier. Le texte est le suivant : "Je jure fidélité à la Fédération russe et à son peuple. Je jure de me conformer à la constitution et aux lois de la Fédération russe… Je jure de ne pas tourner mes armes contre mon peuple et ses organes politiques légitimement élus. Je m’engage à servir n’importe où sur le territoire de la Fédération russe et en dehors de ce territoire, là où je serai envoyé par le gouvernement de la fédération russe, je m’engage à respecter les lois de l’Etat sur le territoire duquel je ferai mon service…" 14

La "guerre des serments" envenime en une semaine la querelle à propos du sort de l’ancienne flotte soviétique de la mer Noire. L’amiral Kasatonov est accusé par le président de l’Union des officiers d’Ukraine, V. Martirossian, d’avoir coupé les communications de la flotte avec le ministère de la défense ukrainien et d’avoir envoyé aux officiers un télégramme chiffré leur enjoignant de n’obéir qu’au maréchal Chapochnikov15. Des délégations de haut rang des deux Etats se retrouvent à huis clos le 11 janvier dans le bureau du général Constantin Morozov, ministre de la Défense de l’Ukraine, afin de trouver un compromis. Le vice-premier ministre russe, Sergueï Chakhraï, et le ministre d’Etat ukrainien chargé de l’Industrie de défense, Viktor Antonov, conduisent les deux délégations. Le différend sur la définition des "forces stratégiques" et celles qui ne le sont pas atteint un tel point que les services de la présidence russe préparent dès ce moment plusieurs décrets prévoyant le passage de l’ancienne armée soviétique sous le commandement de la Russie, si la situation devait rester bloquée.

Le président Eltsine, après avoir observé un silence prudent face aux protestations de la hiérarchie militaire, se prononce résolument contre les aspirations de l’Ukraine à devenir une "puissance maritime". Des déclarations qui confortent dans son refus de prêter serment à l’Ukraine l’amiral Kasatonov, qui réitère ses accusations d’"incompétence" contre les militaires ukrainiens. Du coup le président ukrainien remet en cause son assentiment à la désignation du maréchal Chapochnikov comme commandant en chef des forces stratégiques de la CEI ("Je regrette profondément d’avoir consenti à la nomination de Chapochnikov") 16. Il réclamera sa révocation le 30 janvier). Les chefs d’Etat avaient en principe donné deux mois au maréchal Chapochnikov pour mener à bien des pourparlers sur la formation des "troupes de mission générale" (conventionnelles) de la CEI.

Le 11 janvier 1992, la Russie et l’Ukraine semblent parvenir à Kiev à un compromis sur la flotte de la mer Noire, dont l’Ukraine ne revendique plus qu’une partie. L’Ukraine reconnaît que seulement "une partie des forces de la mer noire entre dans la composition de [ses] forces armées. Les parties constatent que les forces armées déployées sur le territoire de l’Ukraine sont constituées… des formations des forces stratégiques de la CEI, à l’exclusion d’une partie des forces de la mer Noire qui entrent dans la composition des forces armées de l’Ukraine", affirme la déclaration commune. En principe, l’Ukraine devra se contenter de la flotte de "cabotage" que lui abandonne l’ancienne marine soviétique. Autres problèmes : celui de la flotte marchande, que la Russie ne songe pas à abandonner à l’Ukraine ; celui des unités d’élite, qui peuvent difficilement être considérées comme des "forces stratégiques", mais que la Russie veut laisser sous contrôle de la CEI. Des controverses surgissent, liées notamment à la définition des navires stratégiques. Pour l’Ukraine, "virtuellement, toute la flotte devrait être placée sous son contrôle, à l’exception des grands navires de surface et des sous-marins pouvant être dotés d’armes nucléaires". La délégation ukrainienne estime que la flotte ne pouvait être considérée comme "stratégique", aucun de ses vaisseaux n’étant équipé de missiles nucléaires stratégiques. Mais les responsables russes rétorquent que plus de la moitié des bâtiments de la flotte pouvaient être équipés d’armes nucléaires, en soulignant que tous sont conçus pour accomplir des missions stratégiques en Méditerranée. Une commission russo-ukrainienne, constituée le 16 janvier à Minsk, est chargée de procéder au partage de la flotte entre l’Ukraine et la CEI.

Alors que sa querelle avec la Russie rebondit, le 14 janvier, l’Ukraine annonce sa volonté de coopérer dans le domaine militaire avec la Pologne. Les ministres de la défense des deux pays, le général Konstantin Morozov et M. Jan Parys, donnent une conférence de presse à Varsovie. Le nouveau ministre polonais Jan Parys, indique que cette coopération s’étend à des domaines tels que formation de cadres militaires, contacts entre états-majors des deux armées, production en commun de matériel militaire, échange de pièces détachées qui font défaut à l’armée polonaise équipée de matériel ex-soviétique.

Les tensions grandissantes avec l’Ukraine incitent la Russie à brandir la menace d’une sécession de la Crimée (selon une méthode gorbatchévienne éprouvée) et d’un rattachement de cette dernière à la Russie. L’évolution du président Eltsine sur ce point est spectaculaire. Au début Eltsine estimait que le problème de la Crimée était "une affaire intérieure" de l’Ukraine. En janvier 1992, lors de sa visite à Novorossisk, il déclare que c’est aux habitants de la Crimée de décider de leur statut. Le 24 janvier, le parlement russe se prononce sur l’"illégalité" du décret de 1954 remettant la Crimée à l’Ukraine. Kravtchouk réagit avec sérénité : "Les malades guériront, des gens sains viendront au pouvoir" 17.

Cependant "la guerre des serments" se poursuit et elle est instructive à plus d’un titre, si l’on passe outre le bruit et la fureur. On comprend la colère de la haute hiérarchie militaire à Moscou : la plupart des officiers subalternes et des appelés n’ont pas vu d’inconvénient à prêter serment à l’Ukraine (le bilinguisme est maintenu dans l’armée ukrainienne, donc le serment à l’Ukraine n’implique pas la connaissance obligatoire de l’ukrainien18). Un sondage de janvier indique que 70 % des aviateurs n’ont pas d’objection à prêter serment à l’Ukraine19. Sur les quelque 500 000 appelés faisant leur service militaire en Ukraine début 1992, 46 000 avaient prêté serment à l’Ukraine au 14 janvier 1992. En juin, 85 % avaient prêté serment. Bien plus, certains officiers servant dans les forces stratégiques demandent à prêter serment à l’Ukraine. La plupart des officiers supérieurs russes ne sont pas opposés au principe du serment à l’Ukraine20. Un tiers des officiers de la flotte de la mer Noire acceptent de prêter serment à l’Ukraine. La décision est certainement facilitée par le fait que Kravtchouk a augmenté le salaire des militaires qui ont fait ce geste. Quoi qu’il en soit, le maréchal Chapochnikov décide en janvier de faire marche arrière sur la question du serment russe : "Il ne faut pas faire aujourd’hui du serment un principe immuable… Après tout Lénine n’a pas imposé de serment à l’Armée rouge…" 21 Retrait tactique qui ne durera pas : le général Mikhaïl Bachkirov, commandant d’une division stratégigue de l’armée de l’Air de la CEI, est limogé le 5 mars par le maréchal Chapochnikov après que ses troupes eurent prêté serment d’allégeance à l’Ukraine. Son dossier personnel a été transféré au ministère ukrainien de la Défense. Fin avril, la tendance se précise : l’amiral Kasatonov donne l’ordre de limoger tous les officiers de la flotte de la mer Noire qui ont accepté de prêter serment à l’Ukraine et de transférer les hommes du rang qui ont prêté serment à l’Ukraine dans les bataillons de construction22. Kiev riposte : le ministre de la Défense Morozov annonce le 6 juin qu’il ordonnerait à tous les officiers qui n’ont pas prêté serment de fidélité à l’Ukraine de quitter le pays. Selon K. Norozov, cette décision a été prise parce que les dirigeants militaires de la Russie et le commandement des forces armées de la CEI bloquent un accord passé avec Kiev sur le retour en Ukraine des officiers ukrainiens servant dans d’autres Etats de la CEI.

L’affaire du serment a montré qu’une grande partie des militaires de l’ex-armée rouge sont prêts à devenir des mercenaires servant le plus offrant. Ceci est vrai surtout pour les Russes ; dans les ex-républiques soviétiques, le patriotisme est beaucoup plus manifeste. Ainsi plus de 150 000 officiers ukrainiens servant dans l’armée de la CEI demandent à revenir en Ukraine23, alors qu’on ne voit nulle part les officiers russes stationnés dans les divers Etats de l’ex-URSS se presser de rentrer chez eux - et ceci bien que leurs perspectives de carrière dans les arméex nationales soient inférieures à celles que leur promettait l’armée soviétique, car dans tous les nouveaux Etats on se hâte de promouvoir les cadres nationaux24. On comprend que la haute hiérarchie militaire de Moscou soit prête à tout pour dissimuler cet état de fait.

On l’a vu, la rencontre de Minsk du 14 février 1992 marque un tournant. Le président Kravtchouk déclare : "Dans aucun cas, on ne pourra conserver des forces armées unies de la CEI. Des forces armées unies ne peuvent exister que dans un Etat uni... S’il y a des forces militaires unies dans 12 Etats (les 11 de la CEI et la Géorgie), ce sera la fin de la démocratie". Car "la question se posera alors de savoir si les militaires sont supérieurs aux Etats" de la CEI. La délégation ukrainienne exige que les forces armées non stratégiques déployées en Ukraine ne dépendent pas du commandement uni. Kiev a par ailleurs revendiqué le contrôle et le financement des garde-frontières de son territoire.

La Russie commence à se résigner à l’inévitable. Mais la querelle continue avec des hauts et des bas. La session du Congrès russe, début avril, porte l’acrimonie mutuelle à son apogée. Dans une interview publiée le 4 avril par la Komsomolskaïa Pravda, le maréchal Chapochnikov estime que les forces armées de la CEI doivent avoir le contrôle d’environ 80 % des navires de la flotte de la mer Noire, 20 % devant revenir à l’Ukraine pour la défense de ses côtes. La Flotte de la mer Noire sera russe, déclare le même jour à Sébastopol le général Routskoï. "Maintenant la flotte de la mer Noire va appartenir à la Russie. Et la Flotte sera sous la juridiction de la Russie. Si nous appartenons à la CEI, alors cette flotte défendra toute la Communauté". Le 6 avril, l’Ukraine prend le contrôle de toutes les forces conventionnelles stationnées sur son territoire. Cette décision, qui prend effet "immédiatement", a été adoptée en raison de "l’ingérence de la direction russe et du commandement en chef des forces armées de la CEI dans les affaires intérieures de l’Ukraine, qui entraine une aggravation de la situation politique et sociale dans les unités stationnées en Ukraine", selon les termes du décret. Par ailleurs une marine ukrainienne est créée et le ministère de la Défense est chargé d’en former les organes de direction. Le ministère de la Défense, en coordination avec le commandement en chef des forces armées de la CEI, établira une liste des bâtiments de guerre et des unités de la flotte qui seront "à titre temporaire" sous la direction opérationnelle du commandement en chef des forces stratégiques de la CEI. Les forces nucléaires stratégiques stationnées sur le territoire ukrainien sont transférées dans l’attente de leur démantèlement complet sous la direction du commandant en chef des forces stratégiques de la CEI afin d’assurer un contrôle unique sur les armes nucléaires qui fera l’objet d’un accord spécial (toujours aux termes du décret). Par ailleurs le présidium du Parlement ukrainien s’est élevé dans une déclaration contre les "tentatives d’aggravation et de déstabilisation" de la situation créée autour de la flotte de la mer Noire, par certaines personnalités politiques russes ainsi que par le commandant en chef de la marine de la CEI, l’amiral Tchernavine. Le président Kravtchouk souligne cependant que le "contrôle opérationnel" des armes nucléaires, jusqu’à leur destruction prévue par Kiev, demeurera la responsabilité de la Communauté des Etats indépendants. Dans la pratique, le décret ne modifie donc pas le contrôle sur les 1 400 ogives stratégiques et plus de 1 000 ogives tactiques stationnées en Ukraine : il demeure le fait du pouvoir central. D’autre part, le décret stipule que la flotte de la mer Noire passe sous juridiction ukrainienne, mais qu’une proportion non définie sera transférée sous le contrôle de la CEI. Ce partage sera l’objet de négociations. L’Ukraine réclame environ 30 % de la flotte, chiffre que la Russie considère comme trop élevé (elle consent à abandonner à l’Ukraine 20 % de la flotte). Ce décret est typique de "la guerre des nerfs" que se livrent l’Ukraine et la Russie : rodomontades de façade, pas de changement sur le fond. Les jours qui viennent ne feront qu’intensifier ce jeu : le 7 avril, Eltsine signe un décret faisant passer la flotte de la mer Noire sous juridiction russe. La Russie laisse la direction de la flotte au commandement en chef des forces armées de la Communauté. Le décret du président russe ordonne aux commandants des navires de "hisser sur les navires de la flotte de la mer Noire le drapeau historique de Saint André et des fanions" aux couleurs de la Russie. Le président Eltsine charge enfin le gouvernement russe de "dégager le financement" du fonctionnement des bases sur le budget de la Russie et de prendre en charge la protection sociale des militaires. De son côté, l’Ukraine a fait passer le 7 avril sous sa juridiction officielle toutes les forces nucléaires et unités navales de son territoire. Routskoï estime que si la situation s’aggravait, il serait temps de réexaminer la décision de Krouchtchev en 1954 de rattacher à l’Ukraine la Crimée, dont les habitants sont majoritairement russophones. Le lendemain la tension retombe, toute l’agitation, une fois de plus, n’était qu’une tempête dans un verre d’eau : les présidents Eltsine et Kravtchouk décident, au cours de deux conversations téléphoniques, de suspendre les décrets que chacun a pris pour placer la flotte sous l’autorité de sa république. Une commission conjointe va être créée pour négocier. Un nouvel acte de la comédie vient de s’achever. L’ère des compromis instables s’ouvre : la Russie et l’Ukraine conviendront de placer la flotte de la mer Noire sous un commandement conjoint durant une période de transition.

L’Ukraine annonce en juin son intention d’adopter une nouvelle doctrine militaire, qui va sceller son indépendance vis-à-vis des grands blocs. La nouvelle doctrine réaffirmera la volonté de l’Ukraine de débarrasser son territoire d’armes nucléaires et de refuser toute intervention militaire, sauf dans le cadre d’une mission de maintien de la paix de l’ONU. Elle exclura le stationnement de troupes étrangères en Ukraine, sauf accord particulier, mais pourrait normalement permettre à la Russie de maintenir une base navale à Sébastopol, mais seulement sur une base commerciale. "Il s’agirait simplement d’un accord de location, et ils auraient à payer", a déclaré Valentin Lemich, président par intérim de la commission de la Défense du Parlement ukrainien.

 

UNE ARMEE SANS ETAT - (3)

 

 

Les autres Etats de la CEI

Tous les autres Etats ex-soviétiques s’achemineront peu à peu vers la construction d’une armée nationale. Moscou se trouve devant un choix difficile : faut-il encourager ces tendances ou essayer de les freiner ? La leçon des Etats baltes sera retenue. Ceux-ci avaient demandé le concours russe pour la formation des armées nationales. Moscou avait refusé : le résultat est que les armées baltes se sont tournées vers l’OTAN et Moscou a perdu tout contrôle sur les orientations de la défense dans les Etats baltes. Pour l’Asie centrale la Russie agira différemment, de crainte de voir la Turquie, l’Iran et l’Irak prendre en charge les armées naissantes. D’où l’autorisation donnée aux officiers russes par la loi de la défense adoptée en septembre 1992 de s’engager par contrat auprès des Etats de la CEI.

Azerbaïdjan et Moldavie

Deux Etats se rapprochent rapidement des positions ukrainiennes : la Moldavie et l’Azerbaïdjan, qui sont tous deux en état de guerre ouverte ou larvée depuis plusieurs mois. Ils disposent de milices populaires et d’autres formations paramilitaires. Prenons le cas de l’Azerbaïdjan : "Armée nationale", OMON (commandos du ministère de l’Intérieur), unités du Front populaire et miliciens de tout genre constituent la mosaïque des forces azerbaïdjanaises qui se battent pour reprendre aux Arméniens le contrôle du Nagorny Karabakh. Les unités d’autodéfense, tels les "Aigles pour la défense du Karabakh", côtoient ainsi les groupes armés du Front Populaire, principale force politique de l’Azerbaïdjan, les OMON du ministère de l’Intérieur et les soldats de l’Armée nationale d’Azerbaïdjan. Dès octobre 1991, l’Azerbaïdjan demande à Chapochikov et à Gorbatchev l’autorisation de former une armée nationale de 20 000 hommes25. Le 4 janvier, le président d’Azerbaïdjan Moutalibov se proclame commandant des forces armées se trouvant sur le territoire de la république d’Azerbaïdjan, à l’exception des forces stratégiques. Les armements seront nationalisés. Moutalibov explique aux officiers qu’il a été obligé de prendre cette mesure pour résister aux pressions de l’opinion qui réclame l’évacuation de la république par l’armée ex-soviétique26. Le 19 février, Ayaz Moutalibov et le commandement uni des forces armées de la CEI sont parvenus à un accord sur la création des forces armées de l’Azerbaïdjan, sur la base de la IVe armée composée à 40 % d’Azéris et le partage de la flottille de la mer Caspienne. Cet accord est élaboré par M. Moutalibov, le général Boris Gromov et l’amiral Vladimir Tchernavine. A l’issue de ses entretiens avec le président Moutalibov, le général Gromov affirme que le commandement uni était "d’accord avec l’aspiration de l’Azerbaïdjan de créer ses propres structures militaires comprenant la flottille de la mer Caspienne. Nous sommes prêts à les aider mais il reste de nombreux problèmes à résoudre". L’Azerbaïdjan construira son armée à partir de la IVe armée, et il héritera d’un quart de la flottille de la mer Caspienne, malgré les protestations de l’Arménie (décision du 16 avril)27. Après la chute de Moutalibov en mars, l’Azerbaïdjan décide de faire revenir en Azerbaïdjan les appelés azéris qui font leur service dans les pays baltes et la Belarus28. 100 000 officiers azeris servaient en territoire russe. Les défaites du printemps font comprendre à l’Azerbaïdjan les faiblesses de sa politique militaire, consistant à se pourvoir d’une armée entièrement encadrée par les Russes et n’obéissant qu’à Moscou. Les autorités azéries décident en été d’interdire la conscription des Russes dans la IVe armée dont les effectifs fondent comme neige au soleil. Dans certaines unités, il ne reste que des officiers. La Russie se voit devant un dilemme : soit elle retire la IVe armée, soit elle l’"azerbaïdjanise", ce qui revient pratiquement à en perdre le contrôle, comme le montre le cas arménien, et à abandonner tout le matériel et l’équipement à l’Azerbaïdjan.

La Moldavie s’était orientée vers la création de forces armées dès septembre 1991. Le 13 février 1992, le ministère de la Défense de Moldavie accuse la Russie d’accaparer des armes et des équipements militaires appartenant aux forces armées de l’ex-Union soviétique et qui devraient, selon lui, revenir à la Moldavie. Le ministère de la Défense indique que la Moldavie s’est ainsi fait subtiliser 233 chars, 345 véhicules blindés, 60 pièces d’artillerie et des milliers d’armes. "Nous n’attendons rien de bon de la CEI tant que l’on peut ainsi prendre aux petites républiques ce qui doit leur revenir", souligne le ministère. Le 20 mars, le président moldave Mircea Snegur signe un décret plaçant les forces armées de la CEI basées sur le territoire moldave sous l’autorité du gouvernement de la Moldavie. Ces forces armées de la CEI serviront de base pour la création d’une armée moldave. Le décret prévoit que le ministère moldave de la Défense prendra contrôle de tous les équipements, armements et biens de l’armée ex-soviétique sur le territoire de la république. La Moldavie projette une armée de 14-15 000 hommes avec un important contingent de réservistes. Les cadres sont des officiers de l’ex-armée soviétique, qui ont prêté serment à la Moldavie ou qui ont signé un contrat de 6 mois renouvelable. Le ministère de la Défense moldave compte aussi sur les 2 750 officiers moldaves encore éparpillés dans la CEI, dont le retour est imminent29. Le président roumain Iliescu a confirmé le 27 mai l’envoi par Bucarest d’armes conventionnelles et de conseillers militaires en Moldavie pour aider à la création d’une armée nationale. 100 jeunes Moldaves font leurs études dans les écoles militaires roumaines. La précipitation dans le partage des dépouilles de l’ex-armée soviétique entraîne des situations piquantes : ainsi la Moldavie a hérité du lot de Mig 29 dont elle n’a évidemment que faire, étant donné son espace aérien. Elle décide de troquer ses Mig contre des hélicoptères beaucoup plus utiles.

Biélorussie

La Biélorussie semblait à l’origine alignée sur les positions de Moscou. Mais elle aussi se laisse contaminer par l’exemple ukrainien. Le 11 janvier 1992, le ministre biélorusse de la Défense, Petr Tchaus, a "suggéré" au parlement de Minsk de placer les forces armées de l’ex-URSS stationnées sur le territoire de la Biélorussie sous le contrôle de cette dernière. M. Tchaus a jugé que cette mesure était rendue nécessaire par la "controverse" entre la Russie et l’Ukraine sur l’appartenance de la flotte de la mer Noire. Le ministre biélorusse a également estimé qu’un passage sous contrôle de sa république des forces armées qui y sont stationnées était justifié par la formation en cours d’une armée ukrainienne. La Biélorussie avait accepté à Minsk d’accueillir des unités des forces armées de la CEI. Le parlement biélorusse décide de créer un ministère de la Défense et adopte un serment que les militaires servant sur le territoire de la république devront prêter. Toutes les formations de l’ex-armée rouge passent sous la tutelle du conseil des ministres de la république. Le maréchal Chapochnikov conserve le commandement des forces stratégiques de la CEI qui se trouvent sur le territoire de la Biélorussie. Les officiers et sous-officiers biélorusses qui le désirent se verront proposer en Biélorussie un poste équivalent à leur grade dans l’armée soviétique. Le responsable des questions de défense déclare aussi qu’une "partie importante" des terres occupées par des installations militaires (plus de 10 % de la Biélorussie) allait être redistribuée à la population. La Biélorussie envisage d’entretenir une armée de 50 000 à 60 000 hommes. Quelque 6 000 officiers biélorusses dispersés dans d’autres Etats souhaitent revenir servir sous les couleurs nationales30. Le 20 mars, le parlement adopte une loi sur la défense, ramenant la durée du service militaire de 24 à 18 mois. La loi prévoit d’introduire un service militaire par contrat, durant une période transitoire devant permettre la mise en place d’une armée professionnelle.

Les officiers biélorusses font preuve d’une conscience nationale souvent plus élevée que le reste de la population biélorusse, qui s’est manifestée très tôt. L’Union des militaires biélorusses a été créée car, selon son président Nicolas Statkevitch, les organisateurs de cette association se sont inquiétés des "déclarations dans la presse russe concernant l’éventualité d’une fédération entre la Russie et la Biélorussie ; à en croire cette presse, les Biélorusses ne souhaitent pas l’indépendance, ne souhaitent pas se séparer de la Russie. C’est pourquoi nous craignons qu’en cas de crise chez nos voisins russes, le pouvoir ne tombe dans les mains de gens qui se mettent en tête de réaliser l’union entre la Russie et la Biélorussie. Pour nous cela équivaudrait à la mort, car le peuple biélorusse est condamné s’il n’accède pas à l’indépendance" 31. Sur les questions de défense comme sur d’autres plans, les autorités de Minsk doivent tenir compte des pressions de l’opposition nationaliste : celle-ci a notamment vigoureusement critiqué les accords militaires passés avec Moscou en juillet (prévoyant notamment un contrôle russe sur les armes stratégiques stationnées en Biélorussie), dans lesquels elle a vu un abandon de souveraineté.

Arménie

Elle s’est résignée tardivement à créer son armée nationale après la dissolution des formations paramilitaires incorporées dans les troupes de l’Intérieur. La première unité de la nouvelle armée arménienne a prêté serment le 24 mai. L’Arménie s’est fixé pour objectif de constituer une force de paix "petite, forte et mobile" de 30 000 hommes sur la base de la VIIe armée stationnée sur son territoire (60 % des hommes du rang et 20 à 30 % des officiers sont Arméniens). La Russie considère que le jour où les intérêts russes et ceux de l’Arménie sont en conflit, la VIIe armée financée par elle obéira aux ordres d’Erevan32. En octobre, le ministre de la Défense V. Sarkissian démissionne, accusé de n’avoir pas su créer une armée régulière. Le vice-premier ministre V. Manoukian promet de s’atteler à la tâche avec davantage de persévérance.

Géorgie

Le 20 mars le Conseil d’Etat géorgien a adopté une proposition du ministère de la Défense prévoyant la création d’une armée nationale. La Géorgie organise (non sans peine) ses nombreuses formations paramilitaires en une armée géorgienne de 20 000 hommes. La garde nationale n’a pas accepté cette incorporation dans l’armée géorgienne de gaîté de cœur, et il est symptomatique que son leader, T. Kitovani, soit devenu ministre de la Défense.

Kazakhstan et Asie centrale

Le Kazakhstan était le plus fervent pilier de la CEI et de la conception des forces armées unies. Contre vents et marées, Nazarbaev se déclare partisan d’une armée commune à la CEI, "même si cette armée n’est que russo-kazakhe" 33. Mais l’affaire du serment a troublé cette harmonie. Le télégramme de Chapochnikov exigeant que les militaires prêtent serment à la Russie a été qualifié de "provocation" par le vice-président kazakh Daulet Sembaev. Le président Nazarbaev avertit que les militaires russe qui serviront au Kazakhstan ne devront pas prêter allégeance à la Russie. Selon le président Nazarbaev, "tous les soldats et officiers doivent aujourd’hui rester fidèles au premier serment qu’ils ont prêté", à savoir celui d’allégeance à l’ancienne URSS. Le gouvernement kazakh décide de procéder à l’inventaire des équipements appartenant à l’armée34. Aujourd’hui le Kazakhstan envisage de se donner une aviation, une défense antiaérienne et peut-être une flotte. Son armée comptera "plus de 50 000 hommes" ; les cadres seront formés en Russie ; l’armée sera bilingue35.

Dès avril, même les Etats d’Asie centrale commencent à douter de la viabilité de la CEI. Moscou revient à sa stratégie "néo-bolchevique" consistant à faire précéder la création d’une structure multilatérale par la signature de traités bilatéraux36 assurant à Moscou une position centrale et dominante dans la structure plurilatérale ainsi créée. Ainsi la Turkménie a fait savoir qu’elle préférait signer une alliance militaire bilatérale avec la Russie surtout depuis que la région militaire d’Asie centrale est désorganisée par les initiatives unilatérales de l’Ouzbékistan qui a décidé de prendre le contrôle de ses frontières37.

Lors de la réunion de Bichkek les 22 et 23 avril 1992, les leaders d’Asie centrale arrivent à la conclusion que chaque Etat de la CEI doit avoir son armée, quitte à conclure une alliance par la suite. Nazarbaev déclare que "sa foi en la CEI avait considérablement diminué" 38. Le Kazakhstan déclare son intention de construire sa propre armée sur la base de la XLe armée stationnée sur son sol. Nazarbaev considérait que les accords d’Alma-Ata n’engageaient que l’Ukraine et la Biélorussie à la dénucléarisation. Il a fait savoir que le Kazakhstan y songerait si "les Etats nucléaires voisins et les Etats-Unis garantissent notre sécurité" 39. Nazarbaev a dû subir des pressions lors de sa visite à Washington en mai, puisqu’il a accepté de ratifier les accords START. Le chantage à la suspension de l’aide occidentale a déjà fait céder Kravtchouk40. Le 25 mai le Kazakhstan signe un traité "d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle" avec la Russie, qui pose les bases d’une défense commune. Les bases militaires et les équipements situés sur le territoire de la république seront utilisés "conjointement" par les Russes et les Kazakhs.

La Turkménie a opté pour une solution proche de la variante kazakhe : le président Niazov a annoncé son intention de former sur le territoire de la Turkménie une LIIe armée qui devait initialement dépendre du commandement commun de la CEI. Mais les forces inclues dans ce dernier se réduisant comme une peau de chagrin, la Turkménie décide de se doter d’une "défense commune" avec la Russie. Les autorités turkmènes ne se sentent pas de taille à créer une armée sans encadrement extérieur : en effet, la Turkménie est divisée par des querelles de clans, qui se répercutent sur les appels. Les bagarres et les désertions sont monnaie courante dans les unités stationnées en Turkménie, dont les effectifs sont autochtones à 90 %41.

Le 29 mai c’est au tour du Kirghizistan de placer sous sa juridiction toutes les unités stationnées sur son territoire. Un traité d’amitié avec la Russie doit aboutir à la création d’une "défense commune".

L’Ouzbékistan (où se trouve l’état-major de la région militaire du Turkestan) avait décidé dès le 29 janvier de prendre le contrôle des forces armées stationnées sur son territoire, à l’exception des forces stratégiques, portant un coup décisif, à la région militaire du Turkestan. Le 25 mars, le président Islam Karimov signe un décret plaçant les unités de gardes-frontières stationnées sur le territoire de la République, sous l’autorité du service de sécurité national. L’Ouzbékistan projette de se donner une force de 25 à 30 000 hommes. Il autorise ses conscrits à servir dans l’armée russe, à l’exception des bataillons de construction. Les unités stationnées en Ouzbékistan sont constituées d’appelés ouzbeks à 50-70 %, les officiers sont slaves à 95-98 %. Cette situation sera celle de toute l’Asie centrale pendant les années à venir. Elle assurera à Moscou une domination militaire de la région : les dirigeants locaux s’accommoderont de cette situation, car ils escomptent que cette armée assumera des fonctions policières.

La russie prend acte

La Russie a retardé autant qu’elle l’a pu la décision de créer une armée russe. Les raisons de cette longue réticence ont été énoncées par le vice-président Routskov dans une remarquable interview, à l’Etoile Rouge42 : cette décision entraînait une réduction brutale du potentiel militaire. Et elle risquait d’accélérer le processus des désagrégation de l’armée. Pourtant la Russie considérait depuis longtemps que cette mesure était inévitable. Après août 1991, Chapochnikov recommande d’introduire les traditions russes dans l’armée. Mais on voulait faire traîner les choses en longueur "afin de créer d’abord des forces armées unifiées, de les réformer ensemble, puis de créer les armées nationales des Etats de la CEI" 43. L’ancien chef de l’Etat-major V. Lobov considère que ces tergiversations ont été impardonnables : "Nous avons laissé passer une chance historique de former de forces armées unies... La Russie aurait dû être la première et non la dernière à se donner une armée" 44.

En janvier déjà, au moment de l’altercation avec l’Ukraine comme on l’a vu, Moscou menace de créer une armée russe. Le 17 janvier, le président russe avertit que si la plupart des autres Etats de la CEI se dotaient d’armées nationales, "on n’aurait pas d’autre choix" que de mettre sur pied une armée russe, même si "la Russie ne veut se battre avec personne". L’unité des forces armées "ne porte pas tort à l’indépendance [des Etats de la CEI] mais au contraire la renforce", ajoute Eltsine. Le même jour le général Routskoï déclare à la Pravda n’avoir "rencontré aucun officier prêt à prêter serment à la CEI. A la Russie oui, à l’Ukraine oui, mais pas à la CEI". K. Kobets était encore plus explicite en février lorsqu’il appelait de ses vœux la création d’une armée russe : "Nous devons dire ouvertement que la Russie a ses intérêts nationaux et qu’elle les défendra par la force ou par sa capacité à employer la force. Nous devrons élaborer une doctrine militaire en conséquence et créer une armée russe" 45.

Mais retraçons les étapes de la désagrégation de l’armée soviétique et de l’émergence de l’armée russe.

La rencontre de Minsk du 14 février

Elle sera décisive. Que s’est-il passé ? D’emblée elle s’annonçait mal. Le général Kobets, conseiller d’Etat russe chargé des questions de défense, annonce que la Russie voulait faire entrer en ligne de compte, pour le calcul de la répartition des forces conventionnelles, la taille du territoire, la population et la longueur des frontières, des critères très favorables à Moscou. L’Ukraine et la Biélorussie commencent par refuser de signer les documents militaires préparatoires, à l’issue de deux jours de réunion à huis clos à Minsk des ministres de la Défense de la CEI. La délégation ukrainienne a notamment refusé d’entériner la proposition du commandement militaire stratégique de la CEI et la répartition des forces de l’ancienne URSS. La Russie demandait que soient incrits à l’ordre du jour trois points supplémentaires sur le statut, les activités et le financement des garde-frontières. Un responsable militaire de l’ex-URSS a indiqué que ces questions étaient essentielles car "les garde-frontières sont actuellement dans un vide juridique, entre ciel et terre". L’Azerbaïdjan annonce qu’il se rallie aux positions ukrainiennes. Le président moldave Nircea Snegur a de son côté réitéré sa volonté de créer une armée républicaine. La Biélorussie annonce qu’elle souhaite se doter rapidement de sa propre armée, puis quitter le commandement unifié des forces de la CEI. Seuls l’Arménie et le Kirghizistan restent attachés au principe des "forces unifiées" dans le cadre de la CEI. Le président kirghize Askar Akaïev déclare que son pays ne prévoit pas de rejoindre un bloc militaire et ne souhaite pas constituer sa propre armée. "Nous sommes pour un Kirghizistan neutre", déclare Akaïev, exprimant l’espoir que sa république devienne "la Suisse de l’Asie centrale". Une proposition de compromis sur les forces armées est avancée par le président kazakh Nazarbaev. Ce plan prévoit que les républiques de l’ex-URSS aient la possibilité de former leur propre armée, sur la base des forces stationnées sur leur territoire, et de signer ensuite, si elles le souhaitent, des accords sur des forces armées unies. Les Kazakhs proposent l’instauration d’une période transitoire dans le domaine militaire. Chaque Etat de la CEI peut créer ses propres forces armées et reste libre de signer ou non des accords pour participer à une "union de défense" indépendamment de son adhésion à la CEI. Dans le cadre de ce plan, les forces armées passeraient immédiatement sous la juridiction des républiques dans lesquelles elles sont actuellement stationnées. Nazarbaev a également proposé la signature d’accords de non-agression entre les Etats de la CEI. Les maigres résultats du sommet de Minsk du 14 février sont les suivants :

— Confirmation du maréchal Evgueni Chapochnikov au poste de commandant en chef des Forces armées unies de la CEI (accord non signé par le Turkménistan et la Moldavie).

— Formation d’un conseil des ministres de la Défense (signé par cinq Etats : Arménie, Kazakhstan, Russie, Tadjikistan, Ouzbékistan).

— Accord sur le statut des forces stratégiques chargées d’assurer la défense de tous les Etats membres (non signé par la Moldavie). Elles sont placées sous un commandement uni. La liste des formations et biens militaires qui la composent est déterminée par chacun des Etats sur le territoire desquels elles sont basées en accord avec le commandement des forces stratégiques, et confirmée par le conseil des chefs d’Etat.

— Les forces stratégiques sont financées par l’ensemble des Etats-membres. La détermination de leurs effectifs sera l’objet d’un accord.

— Chaque Etat doit prévenir un an à l’avance de son intention de se retirer de l’accord. L’Ukraine a rappelé sa volonté de sortir de l’accord en 1994. L’Azerbaïdjan ne financera que les forces situées sur son territoire et ce jusqu’en 1994.

— Confirmation solennelle par les chefs d’Etat, "compte tenu de la préoccupation de l’opinion mondiale devant l’évolution de la situation dans certains pays de la CEI", de leur engagement à ne pas employer la force ou la menace dans le règlement de leurs différends. Recours exclusif à la négociation.

Les pessimistes notent que le statut des militaires n’a pas été défini, que les procédures de recrutement n’ont pas été mises au point et que le budget unique n’a pas été adopté. Sept seulement des onze pays de la CEI se sont mis d’accord sur un serment unique que les militaires devront prêter. L’Ukraine, la Biélorussie, l’Azerbaïdjan et la Moldavie ont en effet refusé d’y souscrire. L’Ukraine, la Moldavie et l’Azerbaïdjan ont en outre décidé de ne pas participer aux forces armées conventionnelles transitoires.

La rencontre de Kiev le 23 mars

Elle donne peut-être des résultats plus encourageants, rendus incertains il est vrai par les réticences de l’Ukraine. Elle débouche sur les accords suivants :

— Accord sur les forces collectives de maintien de la paix (signé par les Dix avec réserve de l’Azerbaïdjan qui demande une ratification de son parlement et de l’Ukraine qui exige l’accord au cas par cas de son parlement).

— Accord sur le commandement des garde-frontières unifiés (ratifié par l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, la Russie, le Tadjikistan). Ce texte accorde aux signataires le droit de quitter le commandement unifié avec un préavis de six mois.

— Accord sur le statut du commandement unifié des garde-frontières (mêmes signataires).

— Accord sur les statuts des gardes-frontières (signé par l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie, le Tadjikistan).

— Accord sur la surveillance des frontières qui prévoit la coexistence de gardes-frontières nationaux et communautaires (signé par les Dix).

— Protocole sur l’examen de la question de l’aménagement des frontières qui prévoit un accord bilatéral entre la Russie et la Belarus sur la question des frontières avec les pays baltes.

L’Azerbaïdjan, la Moldavie et l’Ukraine n’ont paraphé aucun de ces textes.

— Accord sur les pouvoirs des organes suprêmes de la CEI en matière militaire qui confirme le contrôle unique des armes nucléaires (la Biélorussie a signé pour deux ans et le Kazakhstan a émis des réserves pour la création d’un système de contrôle des missiles et des vecteurs nucléaires).

— Accord sur le statut des forces armées conventionnelles pour la période de transition (la Biélorussie s’engage pour une période de deux ans).

— Nomination du général Victor Samsonov comme chef d’état-major des forces armées de la CEI et du général Iouri Maximov comme commandant en chef des forces stratégiques.

— Accord sur les principes de recrutement des forces armées de la CEI, qui prévoit deux ans de service pour la Marine et 18 mois pour les autres armes.

— Accord sur les bases de droit des activités des forces armées de la CEI pour la période de transition.

— Accord sur le principe d’approvisionnement des forces armées de la Communauté et organisation des recherches (signé par l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, la Russie, l’Ukraine et le Tadjikistan. La Moldavie s’engage sur une "base bilatérale").

A l’échec patent de la rencontre de Minsk de février où s’affirment les volontés indépendantistes des Etats de la CEI, aux résultats mitigés de la rencontre de Kiev, s’ajoutent d’autres facteurs non moins déterminants. "Les militaires se sont retrouvés dans un vide juridique", explique le vice-président russe Routskoï. En proie aux pressions de toutes sortes, matériellement abandonnée à elle-même, l’armée se démoralise rapidement, trafique, vend et loue ses armes. De plus elle est "nationalisée" de façon sauvage par les Etats où elle stationne, qui se taillent la part du lion dans l’équipement militaire. "La Russie risquait de se retrouver sans forces armées" au train où allaient les choses.

Le 19 février, la Russie annonce qu’elle se prépare à fonder sa propre armée. Le 4 avril, le président russe décide la création d’un Comité d’Etat chargé d’organiser le futur ministère de la Défense russe. Le choix des responsables nommés dans ce comité (au nombre de 38) provoque un tollé chez les démocrates : à l’initiative de V. Smirnov, leader du mouvement "les Militaires pour la Démocratie", les représentants de 16 partis adressent une pétition à Eltsine pour lui demander d’inclure dans le comité "des gens honnêtes et des démocrates connus". C’est surtout la nomination de D. Volkogonov à la tête du comité qui a exaspéré les démocrates : Volkogonov est accusé d’avoir saboté la liquidation des organes politiques au sein de l’armée, qu’il s’est contenté d’avoir transformé en service de renseignement sur l’état d’esprit dans la troupe et sur l’activité des partis politiques46. Le vice-président du comité, le général Kobetz, est tout aussi contesté : on lui reproche d’avoir saboté la réforme de l’armée et l’enquête sur le rôle des militaires dans le putsch d’août dernier. Le projet de Volkogonov est simple : transformer l’armée soviétique en armée russe avec le moins de chambardements possible47. Et tant pis pour ce que pourront dire les ex-républiques de l’URSS : "la création d’une armée relève des affaires intérieures de chaque Etat. Dans ce domaine, chacun sait que nous n’avons pas pris l’initiative. Nous n’avons donc plus besoin de prendre l’avis de quiconque" 48.

La réunion de Tachkent le 15 mai 1992

Il est important de comprendre le contexte de cette réunion. Le régime Nadjibulla vient de tomber en Afghanistan. Le Tadjikistan est secoué par les retombées de cet événement. Les leaders d’Asie centrale craignent de subir le même sort et ils décident de resserrer leurs liens avec Moscou, redoutant qu’une ouverture trop résolue vers le monde turc n’emporte leur pouvoir. Le cas le plus spectaculaire de cette évolution est celui du président ouzbek Karimov. La Russie, de son côté, commence à comprendre que l’Ukraine ne joue pas à l’indépendance, et qu’il est nécessaire pour elle d’assurer ses arrières en Asie centrale. Les chefs d’Etat de la CEI parviennent à un accord sur le partage de l’arsenal soviétique non nucléaire dans le cadre des limitations imposées par l’accord de réduction des forces conventionnelles en Europe (FCE). La Russie aura 6 400 chars, l’Ukraine 4 080, la Biélorussie 1 800, les républiques transcaucasiennes 220 chars chacune, la Moldavie 210. Le partage final confirme l’émergence de l’Ukraine comme puissance militaire, puisqu’elle disposera de davantage de chars que l’Allemagne réunifiée ou la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Pologne réunies. Six des onze membres de la CEI - l’Arménie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, la Russie, le Tadjikistan et le Turkménistan - ont signé le traité de sécurité collective, le plus important des 13 documents adoptés à Tachkent, qui les engage à se venir mutuellement en aide face à une éventuelle menace militaire extérieure et qui revient en fait, pour les républiques non russes, à l’abandon d’une défense indépendante. Un Conseil militaire est créé. L’Azerbaïdjan, la Biélorussie, l’Ukraine, la Moldavie et le Kirghizistan ont refusé de parapher ce texte. Après le sommet de Tachkent, le 18 mai, le président Nazarbaev a laissé entendre que le Kazakhstan pourrait autoriser la Russie à déployer des armes nucléaires sur son territoire. "Désormais, la Russie est notre alliée politique et militaire (...) La question d’accorder une partie du territoire kazakh à notre défense commune et au déploiement de missiles nucléaires sera décidée sur la base d’avantages mutuels communs" 49. Le Kazakhstan s’est engagé à signer le traité de non-prolifération des armes nucléaires.

A travers le pacte de sécurité collective (comme à travers tous les traités bilatéraux) les autorités russes poursuivent leurs objectifs traditionnels : la constitution d’une "fédération renouvelée" dont Moscou serait le centre. Le conseiller d’Etat Bourboulis ne l’a pas caché, évoquant à Bruxelles la possibilité d’une confédération entre la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Arménie et la Belarus, à laquelle s’ajouteraient ultérieurement l’Ouzbékistan et la Turkménie50.

Autre détail significatif : la question des garde-frontières. Aux termes d’un accord signé par la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et la Turkménie, ceux-ci seront regroupés sous un commandement commun, financés et recrutés en commun. Cependant le sort des forces unifiées reste incertain : aucun accord n’a été conclu sur leur financement et leur structure.

Une fois de plus, une solution semble imminente en ce qui concerne le problème de la flotte de la mer Noire : des négociations bilatérales entre la Russie et l’Ukraine détermineront les modalités du partage de la flotte, annonce le maréchal Chapochnikov le 26 mai. Les dernières armes nucléaires placées sur des navires de la flotte ont été déplacées durant le mois de mai. La flotte de la mer Noire ne sera plus considérée comme appartenant aux forces stratégiques de la CEI51. Les troupes parachutistes et la plupart des unités de l’armée de l’air russe ont également été exclues du commandement commun. Après cette décision, seules les unités nucléaires stratégiques et les unités nucléaires de marine et de l’armée de l’air restent sous le commandement conjoint de la CEI.

Le sommet de Bichkek en octobre 1992 est le point d’aboutissement des évolutions amorcées lors des rencontres précédentes : les seules forces communes de la CEI qui subsistaient, les forces nucléaires, passent sous le contrôle de la Russie.

La Russie se heurte à de nombreuses difficultés en organisant son armée. Un des problèmes les plus préoccupants est le problème démographigue : la conscription ne fournit à l’armée russe que 20 à 22 % des effectifs nécessaires. Sur 100 jeunes gens en âge d’être appelés, 71 sont réformés52. A l’appel de l’automne 1992, moins de 20 % des jeunes se sont présentés53. Les officiers sont obligés d’accomplir les tâches des hommes du rang. Le service militaire a été réduit de 6 mois car, de l’aveu même du maréchal Chapochnikov, "il devenait impossible de retenir les appelés" 54.

Autre problème : les suites du partage avec les républiques ex-soviétiques : "nous avons hérité de ruines et de débris" 55. Tout a été détruit : communications, système de commandement, défense antiaérienne, système d’avertissement anti-missiles. "Nous avons hérité du deuxième échelon stratégique. Les unités les plus performantes, dotées de l’équipement le plus récent, sont restées en dehors des frontières de la fédération russe". La discipline est au plus bas. Un quart des industries militaires, la moitié des entreprises de réfection, 47 écoles militaires se trouvent en dehors de ses frontières. L’armée russe se ressentira encore longtemps de l’improvisation qui a présidé à sa naissance, de sa formation de bric et de broc.

La Russie envisage à terme une armée de métier (50 % en l’an 2000), mais dans l’immédiat elle adoptera un système mixte, car elle n’a pas les moyens de s’offrir une armée de métier. Elle est obligée de signer des accords bilatéraux avec d’autres Etats de la CEI (notamment le Kazakhstan) pour résoudre son problème d’effectifs. Tout ceci laisse présager des obstacles considérables, car les relations entre appelés slaves et appelés d’Asie centrale se sont encore dégradées ces derniers temps. A cela il faut ajouter la dispersion des officiers : les Baltes sont déjà partis, les Ukrainiens demandent à rentrer chez eux ; les 40 000 Belarusses ont l’intention d’en faire autant. Les officiers font leurs adieux en disant : "Espérons que nous ne nous reverrons pas à travers une ligne de front" 56.

Il est prématuré pour juger des implications pour les forces armées du passage sous la juridiction russe. Mais cette adresse au président Eltsine rédigée par l’Assemblée d’officiers de la division de Bakou de la IVe armée donne à penser que cette décision n’a pas contribué à stabiliser la situation, comme l’espérait le vice-président Routskoï : "Depuis notre passage sous la juridiction russe, notre situation, loin de s’améliorer, évolue vers le démantèlement total des unités, la discrimination des militaires et de leur famille. Aucun problème n’a été résolu ; en revanche nous nous heurtons à une difficulté nouvelle : les unités se divisent en groupements nationaux" 57. Une des premières décisions du général Gratchev a été l’interdiction aux militaires de se lancer dans les affaires : en 1991, l’armée avait été corrompue par le "business sauvage" de part en part. La répartition des dépouilles entre les différentes républiques avait donné lieu à de fructueuses affaires. Les efforts de restauration de la discipline ne sont cependant guère couronnés de succès.

Il est intéressant de voir comment les "patriotes" russes ont accueilli la décision de créer une armée nationale. Un article publié dans le journal Den résume leur analyse58. "Le mythe d’une soi-disant union des Etats indépendants a rendu l’âme. La fin de la CEI est la mort de l’armée". Pour les "patriotes" il s’agit du dernier acte d’une tragédie qui a commencé avec l’affaire Rust. Celle-ci a mis en lumière "le syndrome de l’absence de volonté de la hiérarchie militaire, la passivité de l’armée châtrée par les dirigeants du pays" ; ensuite viennent "les événements de Tbilissi" qui marquent "la trahison du pouvoir". L’armée de l’Union soviétique a été transformée durant les années gorbatchéviennes en "une organisation indigente, à demi-famélique, ne croyant plus à rien, une organisation de sécurité sociale, qui ne cessait de revendiquer lâchement une protection sociale, de se plaindre des bas salaires et des manques de logement". Aujourd’hui, "l’armée russe a été proclamée. Mais la Russie a-t-elle besoin d’une armée de cette sorte - une armée de reîtres prêts à servir n’importe qui, pourvu qu’on leur offre quelques roubles de plus, un logement et une retraite, une armée sans foi ni loi, une armée sans abri, loqueteuse et lâche ?... Et quel pays défendra-t-elle, contre qui, puisque notre pays est trahi et vendu aux enchères ? Cette armée est bonne à des guerres intestines, elle peut conquérir une rivière ou un champ, elle est bonne pour faire la guerre contre l’Ukraine, la Biélorussie, la Tatarie et la Tchétchénie... Mais l’armée de Eltsine n’est pas l’armée de la Russie. L’armée russe est en train de naître ailleurs. L’armée de notre Etat futur, ce sont ces officiers qui refusent de prêter serment aux présidents fantoches d’Ukraine, de Biélorussie et de Moldavie, du Kazakhstan et d’Azerbaïdjan. Eux sont l’honneur de notre armée de demain. Persécutés aujourd’hui, ce seront les héros des légendes futures sur le temps des troubles de la post-perestroïka".

Attaquées par les "communo-patriotes", les autorités militaires sont aussi critiquées par les démocrates qui leur reprochent d’avoir enterré la réforme. On apprécie peu, du côté démocrate, l’oukaze n° 147 adopté en septembre 1992 par le général Gratchev, qui prive les assemblées d’officiers de la plupart des droits péniblement conquis sous le gorbatchévisme tardif. Les officiers rétifs sont menacés d’expulsion de l’armée.

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Corps francs ou "casques bleus" ?

On ne peut parler de "corps francs" aujourd’hui. Il faut faire la part entre ce qui résulte de la politique contradictoire du pouvoir central et ce qui indique une tendance à une anarchie grandissante des forces armées. Souvent l’armée n’est pas en train de désobéir, elle cherche à s’y retrouver dans des ordres contradictoires ou inexistants : lorsque Eltsine s’absente, l’armée est sans commandement. Il faut toutefois se méfier des rumeurs concernant les "initiatives" locales des militaires. Comme l’a dit Audrius Butkevicius, ministre de la Défense de Lituanie, "la Russie est en train de créer l’illusion que les troupes russes sont incontrôlables. En réalité elles restent sous contrôle, mais ces tentatives de faire croire que les unités peuvent agir de leur propre chef sont très dangereuses pour nous" 59. A Paris, le maréchal Chapochnikov à affirmé très haut son refus d’impliquer les forces de la CEI dans les conflits ethniques de l’ex-URSS60. La réalité dément de manière toujours plus flagrante ces déclarations de principe.

Le cas du conflit en Moldavie

Il est typique de la position équivoque du pouvoir central lui-même et aussi des tendances à "l’autonomisation" des forces armées. Le 5 avril le vice-président Routskoï se rend en Transnistrie61 et y tient des propos incendiaires, appelant les militaires locaux à intervenir pour la "protection" des Russes. Le 6 avril, le ministre des Affaires étrangères de Russie, A. Kozyrev, signe avec ses homologues de Moldavie, de Roumanie et d’Ukraine une déclaration laissant aux autorités moldaves le soin de "maintenir l’ordre" dans la région et spécifiant que la XIVe armée russe doit se tenir à l’écart du conflit. Deux jours plus tard, le 8 avril, le Congrès des députés du peuple vote une motion invitant la XIVe armée à prendre la défense des russophones menacés par les "séparatistes" moldaves. Quant au président Eltsine, à la grande surprise des observateurs, il a donné sa bénédiction aux deux démarches, celle de Routskoï et celle de Kozyrev. Y a-t-il duplicité ou simple inconséquence ? La XIVe armée se montre sensible aux appels des Russes de Transnistrie. Des officiers partent avec leurs armes combattre les "bandits" moldaves. La population de Transnistrie prend d’assaut les convois tandis que les autorités moldaves soutiennent qu’il s’agit de mises en scène, que la livraison d’armes était entendue d’avance62. Le 23 mai, le président moldave M. Snegur accuse la XIVe armée de l’ex-URSS, sous commandement russe, "d’occuper à présent tout le territoire de la Moldova sur la rive gauche du Dniestr". L’agence moldave affirme que le ministre russe de la Défense Pavel Gratchev a demandé au commandant de la XIVe armée Iouri Netkatchev de mettre ses forces en état d’alerte. "La région du Dniestr est une terre russe et nous devrions la défendre par tous les moyens", a déclaré, selon l’agence moldave, Pavel Gratchev. Mais les autorités russes ont immédiatement démenti cette information, qu’elles ont qualifiée de "grossière invention" (dénégation assez peu crédible lorsqu’on se souvient que, le 22 mai, le général Gratchev avait affirmé que la Russie devait défendre les Russes partout où ils se trouvent). Au moment où le général Lebed, qui a la réputation d’un homme à poigne, est dépêché sur les lieux, la tension est à son comble. Les ministres de la Défense et de la Sécurité moldaves sont limogés. La déliquescence de la XIVe armée phagocytée par les deux belligérants est stoppée. Cependant, un cessez-le-feu est imposé aux protagonistes. La guerre entre Moldavie et Transnistrie aboutira en automne à un accord entre le président moldave Snegur et Eltsine, en vertu duquel la Russie deviendra neutre (c’est-à-dire cessera d’appuyer la Transnistrie) en échange d’un engagement de la Moldavie à ne pas demander le rattachement à la Roumanie. Cet accord est complété par un pacte entre le président Snegur et le président Kravtchouk : la Moldavie et l’Ukraine s’engagent à ne pas autoriser le transit de troupes étrangères sur leur sol. Les Cosaques mercenaires n’ont plus accès à la Transnistrie. A la veille du VIIe Congrès des députés de Russie en décembre 1992, les relations entre la Russie et la Transnistrie tournent au vinaigre, la presse russe ayant pris un malin plaisir à dénoncer la corruption du gouvernement de Tiraspol.

Le conflit arméno-azerbaïdjanais

Ce conflit montre aussi que les soi-disant "nationalisations" des unités par les autorités locales se font souvent avec la complicité de Moscou : la presse russe a révélé après la chute du président Noutalibov que les "cadeaux" des forces armées de la CEI aux formations paramilitaires azéries "ne résultaient pas de cambriolages, mais traduisaient une politique délibérée" de soutien à Moutalibov, considéré comme "un adversaire résolu de l’indépendance réelle de l’Azerbaïdjan" ; l’explosion "louche au plus haut point" d’un dépôt de munitions près d’Erevan s’inscrit dans cette politique63.

Le cas de la Géorgie

Le conflit avec l’Ossétie et l’Abkhazie pose d’épineux dilemmes à Moscou. Dans le cas abkhaze64, la Russie commence par soutenir militairement la Géorgie, tout en se proclamant neutre, car au début Shévarnadzé semble le pion le plus solide de Moscou dans le Caucase. Ce sont les blindés et l’aviation géorgiens qui permettent le succès de l’opération, largement confiée à des officiers russes. Les Abkhazes sont persuadés que Shévarnadzé et Eltsine ont conclu une entente secrète à Dagomys, quelque temps avant les événements. Mais l’engagement russe trop voyant aux côtés de Tbilissi a eu pour conséquence d’aggraver les tensions avec le monde musulman (les Abkhazes sont musulmans et bénéficient de la solidarité de tous les peuples musulmans du Caucase ; ceux-ci sont le ferment du mouvement pan-touranien qui progresse aujourd’hui, même dans la fédération russe). D’où un revirement de Moscou65, qui entraîne la brouille de la Russie et de Shévarnadzé. Le 2 octobre, les Géorgiens essuient une défaite à Gagra, et dès le 4, ils proclament la nationalisation de toutes les unités russes stationnées sur leur sol, ainsi que des bases aériennes et des ports. Gratchev ordonne aux troupes russes de "résister". La Géorgie mobilise 40 000 réservistes. La réaction de Shévarnadzé est d’autant plus vive qu’il ambitionnait depuis le début de faire de la Géorgie le "partenaire stratégique" de la Russie dans le Caucase. L’envoi par la Russie du général Rondratiev, soupçonné de noirs desseins à l’égard de la Géorgie, jette encore de l’huile sur le feu. En novembre cependant les négociations avec Moscou reprennent. La Russie promet de ne pas signer de traité séparé avec l’Abkhazie sur le maintien de ses troupes dans la région, troupes dont le parlement géorgien exige le retrait. En décembre, on convient que le retrait aura lieu en 1995.

Les hommes, les armes, circulent dans une totale anarchie, encore aggravée par la division de l’héritage militaire entre les dialogues de l’URSS. "L’histoire nous enseigne que la ligne de partage d’une armée devient inévitablement une ligne de front", déclare le président du parti chrétien démocrate russe V. Aksioutchitz66. Dans tous les "points chauds" de l’ex-URSS on trouve des formations armées venues de Dieu sait où, Cosaques, ex-OMON, ex-spetznaz en congé. Les mercenaires recrutés par la république sécessionniste de Transnistrie se retrouvent en Crimée, où leurs services sont d’ailleurs moins demandés et moins lucratifs67. D’importants segments de l’ex-armée rouge doutent de la capacité des nouveaux Etats d’assurer leur subsistance et choisissent de vivre de l’habitant. Les conflits interethniques constituent de véritables mines d’or pour les militaires qui peuvent s’engager au service des uns et des autres ou louer leur matériel (hélicoptères et avions notamment). En octobre 1992, un pilote russe recruté par la Géorgie gagnait 27 000 roubles par mois, et 12 000 roubles par vol.

Le flou de la direction politique tient moins à l’anarchie qu’aux tendances contradictoires qui s’affrontent au Kremlin.

Depuis l’été 1992, et sans doute en liaison avec la création du Conseil de sécurité68, on discerne une évolution dans l’attitude de Moscou, qui s’est traduite par l’envoi en Moldavie du général Lebed, bête noire des démocrates, traités par lui de "boucs courant derrière la carotte occidentale". La Russie abandonne les considérations de solidarité entre "démocrates", elle renoue avec le fil de la tradition soviétique en pratiquant une politique de puissance dissimulée derrière un camouflage de "pacification". Ainsi, au Tadjikistan, l’armée russe déguisée en "force d’interposition" a remis en selle les communistes pro-Moscou, abandonnant les démocrates eltsiniens à leur triste sort. Même soutien aux autorités paléocommunistes d’Ossétie du Nord dans le conflit avec l’Ingouchétie, d’ailleurs déclenché par le machiavélisme de Moscou69 ; dans cette région comme au Tadjikistan, l’armée russe a pris part à des atrocités (ou laissé commettre ces atrocités), et lorsque la télévision russe s’est risquée à en faire état, son directeur a été limogé.

Une Union peut-elle se reconstituer sur la base des anciens districts militaires ? C’est une éventualité souvent évoquée dans la presse70. La question est de savoir si les Etats ex-soviétiques arriveront à se rendre maîtres des formations armées dont ils ont hérité, détruisant les structures anciennes des régions militaires. Si on prend le cas de l’Ukraine, on a l’impression que le transfert s’est opéré sans trop de complications, encore que la réduction des effectifs à 220-200 000 ne se fera pas sans peine. L’armée ukrainienne est déjà encadrée à 50 % d’officiers ukrainiens. Pour la Biélorussie, on peut s’attendre à des difficultés : du jour au lendemain, elle s’est retrouvée l’Etat le plus militarisé d’Europe. Elle a une armée de 130 000 hommes, 10 divisions pour 10 millions d’habitants (l’Ukraine en a 20 pour 50 millions d’habitants). Comment parviendra-t-elle à atteindre le chiffre de 60 000 qu’elle s’est fixé comme objectif ? D’autant plus que seuls quelques centaines de militaires veulent quitter la Biélorussie, alors que des milliers d’officiers biélorusses encore dispersés dans la CEI veulent servir leur pays71.

De même ne faut-il pas exagérer le rôle politique des militaires72. Les démocrates russes aiment à se faire peur avec des complots de généraux. Ces frayeurs exprimées bruyamment trahissent en fait un désir inavoué de discipline et de retour à l’ordre. Beaucoup en Russie rêvent d’une "main de fer" qui remettrait le pays au travail. On assiste à une sorte d’auto-intoxication sur le thème de la dictature militaire. Par exemple, le 14 avril, le président du parlement Khasboulatov se vante d’avoir le soutien d’une série de commandants des régions militaires, ce qui suscite les alarmes de son adversaire le conseiller d’Etat Bourboulis73. En fait, l’armée connaît le même désarroi et les mêmes états d’âme que le reste de la société russe. Le général Gratchev l’exprimera avec force lors du VIIe Congrès des députés de Russie, il n’est pas question que l’armée se mêle de politique, et ceux qui essaient de l’entraîner74 se livrent à un jeu dangereux. Le général Gratchev dira même que ses propos laissant entendre un soutien inconditionnel de l’armée au président Eltsine à la veille du VIIe Congrès ont été mal interprétés. L’article 18 de la loi sur la défense adoptée en Russie à la fin de l’automne 1992 spécifie que l’armée se trouve "en dehors de la politique".

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Quelle armée pour quelle Russie ? La quête d’une doctrine militaire

Les autorités russes se montrent disertes lorsqu’elles évoquent la doctrine militaire de la future armée russe, mais elles ne sortent pas des généralités. Selon le colonel Anatoly Volkov, l’un des conseillers militaires du président russe, la nouvelle doctrine militaire russe répondra à un "triple" objectif. L’armée russe devra "s’adapter au système international de sécurité", remplir les exigences d’une stratégie défensive de la CEI et servir les intérêts nationaux de la Russie. Le général Gratchev déclare le 22 mai qu’à long terme interviendra un remaniement d’envergure consistant à moderniser les équipements, à mieux entraîner les hommes et à réformer l’industrie des armements. "En un mot, la Russie devra disposer de forces armées correspondant à son statut de grande puissance". Il annonce trois étapes pour cette modernisation - la réorganisation des services du ministère de la Défense, suivie de la mise en place d’une armée sous juridiction russe (1993-1994), puis une réduction d’effectifs pouvant affecter de 700 000 à 2,1 millions d’hommes (1995-1999). Il y a unanimité sur la forme que doit prendre l’armée russe de demain, même si les opinions divergent quant aux tâches futures de cette armée, comme nous le verrons : ce sera une armée hautement professionnalisée, caractérisée par une grande mobilité et une technologie avancée75. Selon le vice-président Routskoï, la priorité doit être donnée au développement des armements stratégiques, de la défense anti-aérienne, de l’aviation de transport et d’assaut, des hélicoptères de combat, des armements de haute précision à grande cadence de tir, des systèmes de reconnaissance, des RUK à courte, moyenne et longue distance, de la guerre radioélectronique. Cette armée mettra l’accent sur les forces de déploiement rapide et les réserves stratégiques76.

Le nucléaire est mentionné de manière extrêmement rapide et superficielle dans la plupart des interviews évoquant l’avenir des forces armées russes. Eltsine continue à seriner les slogans de "dénucléarisation totale", tandis que les stratèges russes accumulent les raisons de conserver et de développer d’importantes forces nucléaires stratégiques. "Pour des motifs politiques la Russie n’a pas intérêt à l’accélération du processus de réduction des armements nucléaires stratégiques". Si la Russie n’a plus l’arme nucléaire, les Occidentaux "ne seront plus motivés pour aider la CEI et la Russie". La politique d’isolement de la Russie qui tente beaucoup d’Occidentaux deviendra possible. Or "même un isolement partiel signifierait pour nous la décadence et l’effondrement. Nous n’avons pas de réserves intérieures pour la première phase de modernisation". Au contraire la présence de l’arme nucléaire fait du maintien de l’Etat russe "l’objectif principal de la politique du monde extérieur à l’égard de la Russie et de la CEI". "Des forces nucléaires supérieures" sont aussi le seul moyen de préserver l’équilibre entre une Russie en pleine crise économique et démographique et une Chine dynamique qui pourrait devenir expansionniste77.

Cependant cette unanimité dans la conception des forces armées russes de demain ne saurait dissimuler le désarroi extrême qui règne dans la hiérarchie politico-militaire lorsqu’il s’agit de définir la doctrine militaire de la nouvelle armée dont la formulation finale semble indéfiniment remise aux calendes. Ce désarroi tient à une cause fort simple : la Russie ne sait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Est-elle un continent, un empire, une nation, ou l’ancienne principauté de Moscovie ? Lors du VIe Congrès de Russie, en avril 1992, les députés n’ont pu se mettre d’accord sur le nom de leur pays : on débattit deux jours pour savoir si on allait appeler l’ancienne RSFSR "Russie" ou "Fédération russe". La question ne fut pas tranchée. La crise d’identité des Russes se reflète dans les différentes ébauches de réflexion géostratégique et de doctrine militaire que nous voyons se dessiner ça et là.

On peut distinguer trois courants principaux (que nous schématiserons pour plus de clarté - il est rare de les trouver sous une forme pure, une tendance "déteignant" sur l’autre, d’autant plus que la confusion règne dans les esprits).

Les "néo-internationalistes"

Le meilleur représentant en est S. Blagovoline, président de l’Institut indépendant de Sécurité nationale, ou A. Kokochine, vice-ministre de la Défense de Russie. Ces experts sont les continuateurs de la ligne Shevarnadzé-Yakovlev, de la "nouvelle pensée". Pour cette tendance, la Russie n’a pas d’ennemi en Occident, elle n’y a que des "partenaires et des alliés potentiels" ; en revanche elle est soumise à des menaces diverses, liées "aux Etats nucléaires de l’ex-URSS et aux conflits à l’intérieur de la CEI" et "de la Russie". La Russie doit se préparer à "des conflits de basse et moyenne intensité". "L’absence d’ennemi en Occident entraîne une révision totale de la doctrine militaire... L’idée de parité est devenue obsolète" 78. Le postulat fondamental des "néo-internationalistes" est que "la Russie ne peut pas assurer sa sécurité toute seule, en dehors d’une structure globale, pour des raisons économiques et techniques entre autres". Selon Blagovoline, "nous avons besoin de forces armées adaptées à la coopération et à l’interaction avec nos alliés occidentaux, prêtes aussi à agir si les intérêts des Russes ou des russophones se voyaient menacés". D. Proektor met les points sur les i : "La tâche prioritaire est la coopération avec l’Occident en vue de la prévention des conflits et des crises". L’armée russe pourrait être limitée à un million d’hommes, mais elle devrait être "aussi professionnalisée que l’armée américaine" 79 et comporter "des forces de déploiement rapide". Elle doit se débarrasser des chars et de l’artillerie pour mettre l’accent sur les technologies de pointe80. L’objectif ultime est, selon D. Proektor, "la création d’un système de sécurité collective pan-européen, et ensuite, si tout va bien, un espace de sécurité global, un système de sécurité transatlantique eurasien de la Californie à Vladivostok en passant par l’Oural". Les "néo-internationalistes" considèrent que la doctrine militaire russe doit prévoir un système de sécurité collective sur le territoire de la CEI81. Leur idéal est au fond de prolonger dans le domaine militaire la "coexistence parasitaire" avec l’Occident, de faire assurer la police de l’ex-empire soviétique par des forces armées internationales - sous couleur de "préserver la stabilité, et de "prévenir les conflits", c’est-à-dire de maintenir un statu quo favorable à l’hégémonie russe, la plupart des conflits surgissant lorsque des peuples allogènes cherchent à secouer cette hégémonie. A l’origine, le projet de Moscou était de faire passer les forces de l’OTAN sous le contrôle politique de la CSCE où la Russie comptait exercer une influence dominante. Aujourd’hui, quand les nouveaux Etats ex-soviétiques ont été admis à la CSCE, l’enthousiasme des néo-internationalistes à l’égard de cette institution s’est refroidi et leurs espoirs se sont reportés sur un Conseil de sécurité européen, où des Etats ex-soviétiques seule la Russie serait représentée. "On ne comprend pas pourquoi l’Allemagne est intervenue contre l’opposition au sein de la CSCE à cet élargissement si radical... La décision prise en janvier... diminue le rôle d’Helsinki en tant qu’instrument de la politique européenne... Il apparaît donc qu’après la désintégration de l’URSS, l’intégration européenne est ajournée pour un certain temps... Nombreux sont ceux qui voient dans la CSCE un instrument d’harmonisation des relations interethniques. Hélas... La CSCE est en train de traverser une crise sérieuse... Depuis que les républiques asiatiques de l’ex-URSS y sont admises, le processus d’Helsinki a perdu son caractère purement européen avec toutes les conséquences qui en découlent... En politique plus encore qu’ailleurs il ne faut pas mettre les cheveux dans la soupe. Aujourd’hui il nous faut revoir toute la conception du processus d’Helsinki... Le problème du consensus transforme la CSCE en quelque chose qui ressemble à l’ONU après la guerre (toutes les parties prenantes de conflits potentiels y sont représentées). En outre aucun mécanisme réel de réalisation des décisions n’est prévisible. C’est pourquoi nous devons tourner notre attention vers le Conseil de Sécurité de l’Europe, qui n’accorderait le droit de veto qu’à un nombre d’Etats limité, et qui permettrait la création de nouveaux mécanismes effectifs de réalisation des décisions prises, tout en réactivant ceux qui existent mais sommeillent aujourd’hui (comme le Centre de régulation des conflits)" 82. Lors de la Conférence du désarmement de Genève en 1932, la France proposa l’organisation d’une police internationale. Ce projet fut critiqué par le représentant soviétique Litvinov : selon ce dernier, une armée internationale risquait d’être exploitée dans "l’intérêt d’un Etat qui se sera acquis une position prédominante dans l’organisation internationale, par des alliances, ententes et accords séparés". C’est exactement ce que fait la Russie aujourd’hui : tout en travaillant au renforcement de la "sécurité collective", elle tisse un réseau de traités bilatéraux (avec l’Italie, la France, l’Angleterre, la Pologne, la Tchécoslovaquie, etc.) qui lui permettront à terme d’occuper une position dominante dans tout système de "sécurité collective".

Cette politique peut cependant être compromise par l’évolution des rapports de force dans l’élite dirigeante du Kremlin. Les néo-internationalistes sont en perte de vitesse, et leurs adversaires n’hésitent pas à les taxer de trahison.

Les "réalistes"

Les théoriciens de cette tendance raisonnent en termes géopolitiques classiques, en termes de rapports de force et de zones d’influence. Ils ne croient pas à la "nouvelle pensée" et donc à "l’intégration" dans la sphère occidentale. Pour eux "les Etats-Unis sont aujourd’hui les seuls à posséder encore la capacité d’anéantir la Fédération de Russie ; les conditions potentielles d’un conflit demeurent entre la Russie et les Etats de l’Europe de l’Ouest". L’Allemagne peut connaître "une résurgence du Drang nach Osten". La Turquie est menaçante : "si elle venait à étendre son influence économique, puis, en toute logique, politique et militaire, sur des régions appartenant à la Russie, les conséquences en seraient très négatives pour les positions géostratégiques de la Russie ; cela pourrait aller jusqu’à une neutralisation de notre présence militaire dans la mer Noire et en Méditerranée, et à nous fermer tout accès maritime au Sud". A l’Est il y a le Japon, dont les visées dans le Pacifique ont toujours été contraires aux intérêts russes et dont "les prétentions territoriales à notre égard" peuvent "dégénérer un jour en véritable confrontation" 83. Pour les "réalistes", le danger couru par la Russie est double. Il émane à la fois des ex-républiques de l’empire soviétique et des ambitions réveillées des voisins de la Russie.

Les "eurasiens" et les "communo-patriotes"

L’eurasisme est un courant idéologique répandu dans l’émigration russe jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale84, et qui revient en force aujourd’hui. Il semble avoir de nombreux adeptes au sein de l’état-major. Le journal Den, dirigé par A. Prokhanov, autrefois chantre de la guerre en Afghanistan et surnommé le "rossignol de l’état-major", est l’organe des Eurasiens. Le succès de l’eurasisme tient à trois éléments. Il valorise la seule chose qui reste à la Russie dans la débâcle actuelle, sa situation géopolitique, aux confins de l’Europe et de l’Asie. La Russie est le Continent par excellence, les autres aires de civilisation ne sont que des péninsules négligeables de ce Continent, vouées à être absorbées par lui. Le deuxième élément, indispensable à toute idéologie, l’ennemi, est amplement présent dans l’eurasisme. Et par chance cet ennemi est le même qu’autrefois, c’est le monde anglo-saxon, les "atlantistes", dont l’influence délétère ronge la périphérie du Continent, pénétrant jusqu’à l’Allemagne. Le troisième élément tient à ce que l’eurasisme permet d’éluder l’épineuse question de l’identité russe, ou plutôt il lui apporte la réponse traditionnelle : la Russie n’est pas une nation, c’est un empire, et l’édification étatique de l’Eurasie est précisément l’essence de l’idée nationale russe. Citons quelques textes résumant la doctrine eurasienne sous son avatar d’aujourd’hui :

"Nous sommes des Eurasiens : durant des siècles, notre pays unissait l’Europe et l’Asie. Et c’est justement notre essence eurasienne que les stratèges de l’"atlantisme" et leur marionnettes du gouvernement russe "démocratique" veulent détruire de fond en comble... L’essence de l’eurasisme, c’est le dialogue fécond, parfois difficile et conflictuel, entre deux styles de vie, entre deux civilisations, la civilisation slave et la civilisation islamique" 85.

 

"Nous proposons l’édification d’un grand Etat en Eurasie, un Etat uni et indivisible, encore plus grand que son prédécesseur qui pourtant n’était pas dépourvu de grandeur... Ce ne sera pas une restauration mais la création d’une structure souple à plusieurs dimensions...: premièrement une triple union entre les peuples slaves (Russie, Biélorussie et Ukraine) ; je le répète, une union et non pas une bizarre communauté ; deuxièmement, une fédération des Slaves avec les peuples turcs - une fédération, c’est-à-dire une forme d’unité plus forte que celle qui existait avant 1985 ; troisièmement, un appendice confédératif ajoutant d’autres sujets à l’union turco-slave, lorsque ce noyau aura été créé..."86

Un entretien recueilli le 27 mars 1992 à l’Académie militaire de l’état-major général des forces armées de l’ex-URSS par la revue Krisis 87 laisse transparaître l’influence de la doctrine eurasienne sur la haute hiérarchie militaire. Nous partirons des déclarations rapportées dans Krisis en les éclairant d’analyses puisées à d’autres sources "eurasiennes".

Première idée : la catastrophe qui a frappé l’ex-URSS n’est pas le résultat du système communiste, elle a été organisée : "Les forces qui travaillent aujourd’hui à l’instauration du chaos ont déjà bien manœuvré pour neutraliser une éventuelle réaction de l’armée", déclare le général Klokotov, titulaire de la chaire de stratégie militaire. "Tel était précisément l’objectif des politiques (en forçant l’armée à intervenir dans les conflits inter-ethniques) : démontrer à l’opinion qu’il n’y a rien à attendre de l’armée. Les grands responsables sont Gorbatchev et son entourage". L’ennemi existe à l’intérieur, il existe aussi à l’extérieur : "Pour la Russie, l’ennemi potentiel est nécessairement celui qui est plus fort que les autres. Chercher à s’opposer à l’action du plus fort, c’est assurer sa propre sécurité, c’est aussi se faire respecter des plus faibles. La dénomination de l’ennemi principal ne pose dès lors pas de problème particulier : il s’impose de lui-même". (Le journal Den prend moins de précautions diplomatiques : "La principale menace pour la sécurité de la Russie en matière militaire émane comme toujours du potentiel nucléaire des Etats-Unis... Et en dépit des déclarations pacifiques des dirigeants des deux Etats un conflit nucléaire entre nos deux pays est inévitable dans un avenir proche" 88).

Deuxième idée : outre l’affinité naturelle avec l’islam, la Russie eurasienne doit chercher à restaurer son alliance historique avec la deuxième puissance continentale, l’Allemagne, qu’il faut arracher à l’aire funeste de l’atlantisme. Ainsi, selon le général Iminov, titulaire de la chaire d’histoire militaire, "malgré les conflits qui ont pu se produire dans le passé, nous savons très bien que l’alliance germano-russe reste une constante dans l’histoire... Une alliance continentale entre l’Allemagne et la Russie serait certainement très souhaitable pour garantir la sécurité collective de l’Europe, mais il est probable qu’elle provoquerait des réactions très négatives de la part des Occidentaux. Son succès éventuel dépendrait donc avant tout du rapport des forces en présence". Une fois encore, Den développe la même idée de manière plus explicite : "L’Allemagne a été l’alliée de la Russie durant les guerres napoléoniennes. Cependant la formation et l’activité du puissant bloc géopolitique anticontinental anglo-saxon pendant notre siècle ont suspendu cette logique durant les deux guerres mondiales" 89. Le général Klokotov raconte ce qui l’a frappé lors d’une visite de cantonnements de la Bundeswehr : "Les soldats n’utilisaient plus le traditionnel jawohl. Ils disaient : OK ! Cela m’a fait comprendre un certain nombre de choses". Même un journal "sérieux" comme la Literatournaïa Gazeta ne craint pas de broder sur ce thème - ce qui montre que l’idéologie eurasienne commence à avoir pignon sur rue. Dans leur "guerre contre l’Europe", y lit-on, les atlantistes "ont eu recours à des moyens raffinés" : par exemple "sous couleur d’extirper la peste brune les "sauveurs" civilisés ont bombardé exprès les monuments historiques en Allemagne, pour la reconstruire entièrement à neuf" 90. Maintenant que l’Allemagne a succombé et mâche du chewing gum, c’est le tour de la Russie trahie par ses dirigeants. Troisième allié naturel de la Russie : le Japon. Les Eurasiens seraient en faveur de concessions pour les Kouriles, qui "seront à coup sûr utilisées par les Américains pour brouiller la Russie avec le Japon et éviter la possibilité d’une alliance eurasienne russo-japonaise, tout à fait concevable si la dictature pro-américaine vacillante du gouvernement d’occupation d’Eltsine tombait" 91.

En ce qui concerne l’avenir de la Russie, les Eurasiens ne sont pas unanimes. Les uns ont confiance dans la géographie, ils pensent que l’empire se reconstituera par la seule force de la pesanteur géopolitique. C’est le cas du général Klokotov : "L’expérience historique nous conduit à conserver l’espoir... Les forces centripètes se sont finalement toujours révélées les plus fortes. L’attraction géostratégique et géopolitique a toujours fait réapparaître les constantes impériales…" D’autres, comme le général Iminov, sont plus inquiets : "Boris Eltsine a posé une bombe sous le fauteuil de Gorbatchev, mais à présent cette bombe le menace à son tour. L’éclatement de la république russe paraît proche... Le processus séparatiste n’est pas encore arrivé à son terme, et du point de vue géopolitique, c’est le plus grave danger que nous ayons jamais connu..." Eltsine "favorise les forces qui veulent la dislocation de la Russie. Les défenseurs de l’unité de l’empire, les partisans d’une géopolitique eurasiatique ne bénéficient pas, eux, des mêmes facilités d’expression... En favorisant les forces centrifuges, Eltsine est en train de se suicider politiquement".

Le salut, aux yeux des Eurasiens, viendra de la dictature militaire : "Les forces armées, leur structure organisationnelle et leur technosphère constitueront la base du salut de l’économie... [C’est] l’idée de Routskoï consistant à instaurer l’état d’urgence dans l’économie, à créer un corps indépendant de directeurs d’entreprises, de sovkhozes et de kolkhozes, afin de coordonner la politique constructive dans l’industrie, le transport et l’agriculture" 92.

L’idéologie eurasienne n’a pas encore investi les structures principales de l’Etat ; mais son influence croissante peut être décelée dans les orientations de la politique russe en 1992, dans l’hostilité de plus en plus marquée à l’égard de l’Occident que l’on peut déceler sans peine dans la classe politique russe (y compris chez les démocrates). L’idéologie eurasienne a l’avantage de fournir une vision cohérente, de pouvoir s’alimenter en Occident (les apports de la "nouvelle droite" au fonds eurasien classique sont évidents), de ressusciter l’obsession du complot qui animait le bolchevisme et surtout d’apporter une réponse à la question de l’identité russe. Le nationalisme en tant que tel ne prendra jamais en Russie, car les Russes ne se perçoivent pas comme une nation. Le problème russe est de se trouver une doctrine impériale dans le monde moderne. L’eurasisme, qui arrime le manichéisme idéologique hérité du marxisme à une conception géopolitique apparemment fondée sur le réel, a de sérieux atouts - au moins dans les élites russes et ex-soviétiques, car la population a fait preuve jusqu’ici d’un solide scepticisme à l’égard de toutes les élucubrations venues d’en haut, quelles qu’elles soient. L’eurasisme se heurte cependant à la critique d’un certain groupe de patriotes, qui n’acceptent pas l’idée d’une grande Allemagne, ni d’une résurrection de l’empire ottoman. Ceux-ci cherchent à raisonner en termes d’intérêts nationaux, même s’ils sont incapables de penser la Russie comme nation - pour eux la Russie est un empire, empire des tsars, empire soviétique, peu importe.

la position d’Eltsine

Il est difficile de se faire une idée des conceptions réelles d’Eltsine, tant ses prises de position sont contradictoires et éphémères. A l’étranger, il suit d’ordinaire la ligne "néo-internationaliste" qui est celle du lobby de politique étrangère et du KGB. Ses discours ressemblent à ceux de Gorbatchev à s’y méprendre : "dénucléarisation", "sécurité collective", "coopération"… Mais le vrai Eltsine transparaît certainement davantage dans ses discours improvisés au peuple russe, et à ces occasions nous découvrons un personnage qui rappelle fort Khrouchtchev : même impulsivité, mêmes tournures truculentes, même opposition "eux"/"nous" qui semble résister à des doses de cheval de "nouvelle pensée". Le 30 avril 1992, dans son fameux discours à Severodvinsk, Eltsine déclare que la Russie n’était pas entrée au FMI pour exécuter le diktat de ce dernier, mais pour satisfaire le complexe militaro-industriel. Selon Eltsine, très en verve ce jour-là, "nous construirons davantage de sous-marins" ; le moratoire français sur les essais nucléaires "exercera une pression énorme sur les Etats-Unis... Nous ne pouvons permettre que les Américains inventent quelque chose et qu’ils nous tombent dessus" 93.

Les "patriotes" russes et les Eurasiens aiment à comparer la période actuelle à 1917. La Russie a tout perdu, jusqu’à son nom. Elle n’a toujours pas de constitution, ses frontières sont incertaines. L’armée est ce qui, aux yeux des patriotes, reconstituera le nouvel empire des ruines de l’ancien. Une fois de plus elle devra "rassembler les terres", selon la tradition russe. Telle que nous la voyons aujourd’hui, en est-elle capable ? Une armée qui ne sera russe qu’à 20 % de ses effectifs ? L’expérience bolchevique semble avoir durablement guéri le peuple russe du messianisme, si l’on excepte les élites, toujours sujettes aux ambitions de puissance et à la passion impériale. En tout cas la première tentative de reconstituer l’Etat à partir de l’unité des forces armées, la CEI, a échoué, comme nous l’avons vu : c’est la désagrégation de l’Etat qui a contaminé l’armée.

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Notes:

1 Kerenski accepte le principe d’un référendum sur l’avenir de l’Ukraine.

2 I. Torbakov, Negavisimaïa Gazeta (N.G.), (journal indépendant), 9 avril 1992. B. Martchenko, Simon Petlura, Paris, 1976.

3 Le président Kravtchouk a déclaré qu’il "ne voulait pas répéter l’erreur du premier président ukrainien".

4 N.G., 12 décembre 1991.

5 N.G., 12 décembre 1991.

6 Kommersant, n° 7, 10-17 février 1992.

7 N.G., 3 mai 1992. Aux termes des accords d’Alma Ata du 21 décembre 1991 qui complètent ceux de Minsk du 8 décembre, les forces stratégiques, devant rester sous commandement uni de la CEI, sont les armes nucléaires, la flotte, l’aviation et la défense anti-aérienne, ainsi que les services de renseignements militiares.

8 N.G., 3 mai 1992. Nouvelles de Moscou.

9 I. Malachenko, Time, 3 février 1992.

10 La Flotte de la mer Noire est commandée par l'amiral Igor Kasatonov et sa valeur est estimée à quelque 150 milliards de dollars selon les Izvestia. La Flotte, dont le quartier général est à Sébastopol en Crimée, est forte de 300 bâtiments, dont 65 unités de gros tonnage. La valeur des bâtiments est évaluée entre 70 et 80 milliards de dollars, et ses bases et son entretien coûtent environ la même somme, selon les experts. Elle comprend notamment des porte-aéronefs, des croiseurs lance-missiles de type Slava, des navires de lutte anti-sous-marine, des contre-torpilleurs et 21 sous-marins à propulsion conventionnelle dont certains équipés de missiles de croisière. Plus de la moitié des bâtiments peuvent être équipés d'armes nucléaires. La Flotte est soutenue par près de 300 avions : intercepteurs, chasseurs-bombardiers, avions-espions, hélicoptères et avions de lutte anti-sous-marine. Parmi ses "tâches opérationnelles stratégiques", elle devait faire contre-poids à la 6e flotte américaine qui croise en Méditerranée. Depuis le début de l’année cependant, comme l’ensemble de la marine de l’ex-URSS, elle a, selon les experts occidentaux, considérablement réduit ses activités et la quasi-totalité des bâtiments sont à l’ancre. Le Pentagone, pour sa part, détaillait la composition de la Flotte de la mer Noire de la manière suivante, en septembre dernier : 24 gros navires de surface, 22 frégates et corvettes, 24 mouilleurs ou dragueurs de mines, 16 patrouilleurs, 12 navires de guerre amphibie, 24 sous-marins d’attaque et 4 sous-marins d’autres types mais non nucléaires. S’y ajoutaient 300 avions de l’aéronautique navale. Deux au moins des gros navires de surface ont quitté, depuis, la mer Noire : le porte-aéronefs Amiral Kousnetsov, entre en service en 1991, qui a gagné Mourmansk, accompagné d’un croiseur probablement du type Slava. Le rapport du Pentagone précisait qu’un croiseur de cette classe, Amiral Lobov, était en voie d’achèvement dans un chantier de la mer Noire. Deux porte-aéronefs étaient par ailleurs en construction aux chantiers Nikolaïev, intégrés à cette flotte. La coque en voie d’achèvement du Varyuag, un bâtiment de la classe amiral Kouznetsov, a été mise en vente par l’intermédiaire d’un chantier naval scandinave au prix de 300 millions de dollars, selon les milieux spécialisés. La construction du second, Oulianovsk, à peine mis en chantier, a été suspendue, selon les mêmes sources.

11 N° 50/91.

12 N° 51/91.

13 7 février 1992.

14 N.G., 11 et 17 janvier 1992, Eltsine aurait été très vexé que le texte du serment omette la fidélité au président russe.

15 N.G., 10 octobre 1992.

16 N.G., 11 janvier 1992.

17 Kommersant, n° 5, 27 janvier-3 février 1992.

18 Le cas du général Morozov est symbolique : de mère ukrainienne, de père russe, il maîtrisait fort mal l’ukrainien lorsqu’il fut nommé ministre de la Défense. Au bout de quelques mois, il avait appris l’ukrainien.

19 N.G., 14 janvier 1992.

20 N.G., 10 octobre 1992.

21 N.G., 17 janvier 1992.

22 N.G., 29 avril 1992.

23 Izvestia, 25 décembre 1991. Le 25 mars le président Kravtchouk a décrété le rapatriement des militaires ukrainiens affectés dans les troupes de la CEI en Azerbaïdjan, en Arménie et en Moldavie.

24 Izvestia 14 avril 1992.

25 NG, 2 avril 1992.

26 KZ, 7 janvier 1992.

27 La flottille, basée à Bakou, est constituée de 4 frégates, 30 patrouilleurs et navires côtiers, 22 dragueurs de mines et 19 véhicules amphibies, selon l’Institut international d’études stratégiques.

28 NG, 10 avril 1992.

29 KZ, 15 mai 1992.

30 NG, 6 mai 1992.

31 NG, 18 janvier 1992.

32 Stolitsa, n° 48, 1992. Au Karabakh déjà l’armée russe commandée par des officiers arméniens a pris part à des offensives contre les Azéris, en dépit des ordres formels de Moscou.

33 NG, 11 janvier 1992.

34 Un cinquième du territoire kazakh est occupé par des bases militaires. V. NM, 19 janvier 1992.

35 Kazakhstanskaïa Pravda, 1er mai 1992.

36 La tactique est la même, c’est celle employée par les bolcheviks de 1921 à 1924 pour construire la fédération soviétique : réseau de traités bilatéraux entre la Russie et les différents Etats (Azerbaïdjan, Ukraine...) ; structure multilatérale coiffant le tout que Moscou compte renforcer peu à peu - n’oublions pas que l’URSS de 1924 était un ensemble ouvert, prêt à accueillir tous les Etats conquis par le socialisme. On remarquera que cette tactique est aussi utilisée pour la création du Pacte de Varsovie, et qu’elle l’est actuellement à l’égard des pays d’Europe orientale et d’Europe centrale.

37 NG, 7 février 1992.

38 Kommersant 20-27 avril 1992.

39 NG, 6 mai 1992. En avril, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan font savoir leur réticence à ratifier le traité START sous l’aile de la Russie.

40 On s’interrogera peut-être un jour sur cette insistance de la communauté internationale à supprimer le seul élément qui garantisse les Etats de l’ex-URSS d’une évolution à la yougoslave, à savoir la dissuasion nucléaire. N’y a-t-il pas eu un certain cynisme à forcer les nouveaux Etats à se mettre en situation de vulnérabilité face à la Russie sans leur offrir la moindre garantie de sécurité en échange ?

41 NG, 27 mai 1992.

42 22 mai 1992.

43 Ibid.

44 Pravda, 2 juin 1992.

45 Ng, 5 février 1992.

46 Ce "département du personnel" sorti des ruines du Département politique de l’armée est en passe de devenir tout-puissant. Il est confié à N. Stoliarov, ancien professeur de matérialisme historique à la chaire de marxisme-léninisme de l’Académie Gagarine, ancien président de la Commission Centrale de Contrôle du PC russe, ancien vice-président du KGB fédéral, dont le principal mérite est d’avoir été l’un des défenseurs de la Maison Blanche durant le "putsch" d’août. V. Pensée Russe 01/05/92. Sur le terrain la tâche principale des anciens commissaires politiques est d’empêcher que les appelés et les officiers ne volent les armes pour les vendre aux clients qui ne manquent pas.

47 NM, 3 mai 1992 ; Kommersant 6-13 avril 1992.

48 D. Volkogonov, KZ, n° 83.

49 Même son de cloche chez le général Kobets qui se déclare partisan de "liens spéciaux" avec le Kazakhstan pour aider la Russie à résister à "l’expansion du fondamentalisme musulman".

50 NG, 16 mai 1992.

51 On ne peut considérer cependant l’affaire comme réglée, surtout en tenant compte des rebondissements précédents. Le général Gratchev a déclaré dans une interview à Rossiiskie Vesti datée du 29 mai que la flotte de la mer Noire devait rester sous le commandement unifié des forces armées de la CEI. Kiev revendique tous les bâtiments se trouvant dans les eaux ukrainiennes, une option qui représente la quasi-totalité de la flotte : à part quelques navires ancrés dans les ports géorgiens de Poti et Soukhoumi, les ports d’ancrage de la flotte de la mer Noire sont tous situés en Ukraine. La Russie et la Géorgie sont parvenues fin mai à un accord sur le partage de la flotte de la mer Noire, prévoyant le transfert des bases militaires maritimes de Batoumi, Poti, Otchentiri (Géorgie) et de leurs navires sous juridiction géorgienne.

52 Kommersant, 6-13 avril 1992.

53 Discours de Gratchev au VIIe Congrès des députés de Russie, KZ, 8 décembre 1992.

54 Sobesednik, n° 21, 1992.

55 Discours de Gratchev au VIIe Congrès des députés de Russie, KZ, 8 décembre 1992.

56 Izvestia, 14 avril 1992.

57 Den, n° 19, 10-16 mai 1992.

58 V. Chou.

59 Jane’s Defence Weekly, 30 mai 1992.

60 Libération, 14 avril 1992.

61 La Transnistrie est une région de la Moldavie peuplée de russophones. Elle n’a pas accepté l’indépendance de la Moldavie et a fait sécession en se constituant en Etat appartenant à la fédération russe. La Transnistrie s’est donné une garde de 14 000 hommes.

62 L’incident suivant est typique à cet égard. Quelques 15 000 femmes, enfants et hommes âgés avaient fait irruption dans une base militaire de la XIVe armée qui venait d’être bombardée dans la république sécessionniste du Dniestr. "Malgré les mesures prises par le commandant de la XIVe Armée, a déclaré le général Gratchev, ils (les soldats) n’ont pu sauver tous les équipements militaires. Des véhicules qui se trouvaient hors du camp (...) ont été saisis par des femmes et des enfants et volée à la XIVe Armée".

63 NG, 19 mai 1992. L’URSS, puis la Russie, ont été accusées par les Arméniens et les Azéris d’attiser le conflit du Caucase. Ces accusations ne sont pas dépourvues de fondement : le conflit caucasien permet à la Russie de rester présente dans la région. L’Arménie colle à Moscou faute d’autre allié ; la Turquie, alliée naturelle de Bakou, est contrainte à l’inaction par son appartenance à l’OTAN, ce qui force l’Azerbaïdjan à se concilier Moscou malgré sa volonté d’indépendance. Dès qu’il se montre rétif, l’Arménie connaît des succès militaires. Le 14 mai, un jour avant sa démission définitive, Moutabilov déclare : "Si nous n’étions pas allés à la confrontation avec la Russie sur les questions militaires, nous n’aurions pas perdu Choucha" et il appelle à la signature d’un traité bilatéral avec la Russie, vœu qui sera sans doute réalisé par ses successeurs, quelle que soit leur rhétorique nationaliste.

64 La Géorgie envahit l’Abkhazie sécessionniste le 14 août 1992. L’Abkhazie était une république fédérée soviétique jusqu’en 1931, avant d’être incorporée à la Géorgie sous l’influence de Béria.

65 Ou plutôt une reculade de Eltsine devant le parlement et les communo-patriotes, favorables à l’Abkhazie dès les premiers jours.

66 Severo-Vostok, n° 3, 1992.

67 Les hésitations du parlement de Crimée, qui vote un jour son indépendance et le lendemain sa souveraineté "au sein de l’Ukraine" s’expliquent par les moyens de pression dont dispose Kiev : la Crimée du Nord, de population majoritairement ukrainienne, a menacé de faire sécession et de demander son rattachement à l’Ukraine si la Crimée proclamait son indépendance ; or l’essentiel des ressources agricoles de la région provient du Nord.

68 Créé le 3 mars 1992, cet organisme est formé, en dehors du président de la Fédération de Russie, du vice-président russe, du premier vice-président du parlement, du chef du conseil des ministres et de certains dirigeants des ministères et des départements d’Etat. Ce conseil de sécurité est aussi chargé "de la création et de l’entretien des forces et des moyens de sécurité - garde-frontières, douanes, forces armées, organismes de la sécurité fédérale, service d’espionnage extérieur, forces intérieures".

69 Pour contrer le régime indépendantiste du général Doudaev, Moscou a encouragé la séparation des Ingouches et des Tchétchènes, en promettant aux Ingouches qu’ils récupéreraient leurs terres ancestrales avec l’aide russe, s’ils déclaraient une république indépendante de la Tchétchénie mais incorporée à la fédération russe.

70 Voir par exemple Temps nouveaux, n° 51/91

71 La Biélorussie a hérité de toutes les forces terrestres stationnées sur son sol, de la plupart des forces de défense antiaérienne, de 90 % de l’aviation (dont 10 % des bombardiers stratégiques), de la fameuse division de Vitebsk, de l’école de la marine de Minsk : la Biélorussie a l’intention de se donner une flotte marchande. V. NG, 6 mai 1992.

72 Il ne s’agit pas ici du complexe militaro-industriel, dont l’influence est au contraire déterminante dans la vie politique russe.

73 NG, 18 avril 1992.

74 Il fait allusion aux communo-patriotes qui prétendent parler au nom de l’armée.

75 Ceci représente une rupture radicale avec toute la tradition stratégique russe, qui mettait l’accent sur une nombreuse armée de terre.

76 V. par ex. Routskoï, KZ, 22 mai 1992 ; v. aussi Gratchev, Rossiiskie Vesti, 29 mai 1992.

77 Toutes les citations concernant le nucléaire sont empruntées à S. Karaganov, NG, 9 juin 1992.

78 D. Proektor, NG, 8 avril 1992.

79 You. Leonov, NG, 18 avril 1992.

80 Pour une discussion de ces thèses d’un point de vue "conservateur", v. Ivan Vorobev, Literatunaïa Rossia, n° 18-19, 1992.

81 V. A. Kokonine, Rossiskie Vesti, n° 3, 14 avril 1992.

82 Andreï Zagorski, NM 31 mars 1992 ; P. Gladkov, NM, 5 avril 1992.

83 Colonel S. Petchorov, KZ, n° 66.

84 Les Eurasiens croient à l’idéocratie : l’idée doit être réalisée par le parti au pouvoir. Le gouvernement modèle doit être appuyé par le peuple et agir dans les intérêts du peuple, mais il ne doit pas être démocratique. La Russie communiste et l’Italie fasciste sont des régimes idéocratiques mais leur faiblesse tient à ceci que l’idée qui les soutient n’est pas religieuse. L’Eurasisme sera l’idéocratie réussie de l’Eurasie.

85 S. Kourguinian, Den, n° 13, mars-avril 1992.

86 Krisis, n° 10-11, avril 1992.

87 Krisis, n° 10-11, avril 1992.

88 Chamil Sultanov, Den, n° 19, 10-16 mai 1992.

89 Général G. Kirilenko, Den, n° 12, mars 1992.

90 K. Svasian, LG, 26/02/92. Cet article présente le nazisme comme une réaction somme toute bien compréhensible à l’idéologie wilsonienne visant à décérébrer l’Europe.

91 Den, n° 19, 10-16 mai 1992.

92 G. Irguiznoï, Den, n° 13, mars-avril 1992.

93 Kommersant, n° 18, 27 avril-4 mai 1992 ; NG, 29 avril 1992.

 

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