L’APPRÉCIATION DU RISQUE MILITAIRE

François Caron

 

 

Apprécier un risque n’est pas une fin en soi, mais une démarche indispensable avant toute prise de décision, que cette dernière soit justifiée par l’existence d’un risque contre lequel on cherche à se prémunir ou qu’elle engendre, par sa mise en application, son propre risque. L’expression "peser le pour et le contre avant de décider" est là pour rappeler qu’avant d’agir, il faut examiner la situation à laquelle on est confronté, sous ses aspects non seulement positifs mais aussi négatifs, de même qu’il convient de s’interroger sur les incidences, à la fois heureuses et malheureuses, de la décision à prendre, un choix n’étant jamais qu’un compromis entre risques et enjeux, entre efficacité et coût.

Que l’on décide ou que l’on s’en abstienne, la nature des conséquences à en attendre varie selon le domaine concerné et les circonstances ; mais le degré de nuisance qui en est ressenti dépend de la perception qu’en a celui qui l’apprécie. Ainsi, un risque revêt un caractère objectif au travers de la matérialité des effets qu’il peut entraîner, mais également subjectif par l’opinion que l’on se fait soi-même de la gêne qui en résultera, sans que l’on puisse jamais en dissocier les deux aspects. Pour illustrer ce propos, rappelons le discours qui accompagnait, à ses débuts, la stratégie de dissuasion nucléaire française ; on y affirmait alors que la crédibilité du concept reposait sur l’équation "risques-enjeux", le but visé par l’armement nucléaire étant de faire payer à l’agresseur éventuel un prix jugé inacceptable pour lui-même, puisque au moins équivalent au gain qu’il aurait estimé pouvoir retirer de son entreprise. La donnée pertinente de ce raisonnement était la prise en otage de sa population civile, menacée de subir des pertes comparables à ce que représentait la population française ; on s’appuyait pour cela sur la réalité des dégâts de l’armement nucléaire. L’insuffisance de ce discours apparaît néanmoins quand on prend conscience que, comme celle de l’enjeu dont la définition appartient exclusivement à l’agresseur, l’appréciation du risque nucléaire (même si ce dernier possède un caractère indiscutable du fait de la réalité des dommages qu’il provoque) est également empreinte d’une subjectivité qui laisse à l’auteur de l’agression - et non à sa victime - le soin de fixer pour lui-même le caractère inacceptable de la menace brandie en représailles. Mao Zedong ne disait-il, pas durant la guerre de Corée, à propos de la menace proférée par le général Mac Arthur de recourir si nécessaire au feu nucléaire, qu’avoir cent millions de victimes lui importait moins que l’enjeu qu’il avait assigné à ce conflit ?

Dans ces conditions, l’on comprend la difficulté qu’il y a à édicter des règles d’appréciation du risque militaire, d’autant qu’il est possible, en certaines circonstances, de s’affranchir de ses effets, au moins partiellement. En théorie, toute action implique un prix à payer qui, s’il l’emporte sur le gain attendu, devrait inciter son auteur à ne pas l’entreprendre. En fait, la chance sourit aux audacieux qui parient moins sur la faiblesse du risque qu’ils courent que sur la possibilité d’y échapper. L’Histoire abonde d’exemples où un agresseur, par l’habileté de sa manœuvre, a pu atteindre son objectif sans avoir à en payer le prix. A l’évidence, les choses ont un peu changé avec l’apparition de l’arme nucléaire, dont le caractère quasi inéluctable des effets matériels repose sur la capacité qu’a l’agressé de soustraire ses moyens de riposte aux premiers coups de l’adversaire. Cette disposition, propre à ce type d’armement dit de "deuxième frappe", interdit à l’attaquant de spéculer sur ses chances de pouvoir rien tenter sans en subir en retour la sévère sanction. C’est là le fondement de toute vraie dissuasion, qui n’en a pas moins ses limites, comme on vient de le rappeler.

Apprécier un risque (expression préférable à celle "d’évaluer un risque" qui en masque le caractère subjectif), c’est d’abord identifier le domaine où il peut y avoir préjudice et en juger les effets ; c’est aussi en estimer le degré de nuisance pour soi-même ; c’est encore en peser l’éventualité de manière à lui donner dans la préparation de la décision à prendre, le poids qui conduise au choix le plus approprié.

La brève étude qui suit se propose donc d’analyser d’abord la notion de risque et les différentes formes à prendre en compte par les militaires, puis d’examiner dans quelle mesure il existe une méthodologie d’appréciation du risque militaire.

Quels risques ?

L’univers est un monde vivant donc instable ; les mouvements multiples et incessants qui l’agitent, faits de l’évolution naturelle des êtres et des choses, mais aussi de l’expression de volontés contradictoires, entraînent l’apparition d’écarts générateurs d’instabilités. Ainsi, à tout instant et dans tous les domaines de la vie des peuples, Etats ou nations qui ont chacun leur destin propre, des instabilités naissent, engendrant de nouveaux risques. Ces derniers n’impliquent pas obligatoirement un désir de nuire, de la part de celui qui se trouve en situation d’en tirer avantage ; ils ne sont alors que virtuels puisque, du moins dans un premier temps, ces risques n’ont pas de réalité avérée et ne font au mieux que traduire l’inquiétude de celui qui pourrait craindre d’en être un jour la victime.

Le risque virtuel peut naître d’un écart de démographie, d’un retard économique, d’une différence de puissance militaire ou dans tout autre domaine, y compris dans celui de l’immatériel. L’impression de vulnérabilité qui peut s’en dégager pour le plus faible s’appuie, le plus souvent, sur des données incontestablement objectives (les taux de croissance des populations de deux pays ou le nombre de blindés équipant leurs forces armées respectives sont des réalités constatées et chiffrées), mais elle reflète surtout la perception qu’il a lui-même de ses propres faiblesses, des supériorités prêtées à autrui et de ses intentions supposées. Il y entre des sentiments confus où les insatisfactions, griefs et rancœurs accumulés au cours de l’Histoire tiennent une large place, suscitant aussi bien la témérité que la pusillanimité ; la première révèle moins une prise en compte insuffisante des dangers courus qu’une sous-estimation de ses propres lacunes par excès de confiance en soi, tandis que la seconde traduit une conscience hypertrophiée de ses insuffisances, ce qui provoque une surévaluation des risques dont les effets attendus sont alors toujours jugés excessifs compte tenu d’enjeux systématiquement minimisés.

Si les écarts dans les domaines économique, militaire ou démographique, qui reposent souvent sur des données essentiellement quantifiables, sont relativement aisés à cerner et à chiffrer, il n’en est pas de même de ceux qui, touchant à l’immatériel comme par exemple la détermination de la population ou sa cohésion sociale, ne peuvent faire l’objet que de jugements qualitatifs ; le sentiment de vulnérabilité et l’appréciation du risque qui en découle revêtent alors un caractère exclusivement subjectif, reflétant seulement l’impression de celui ou de ceux qui sont en charge des affaires publiques et non pas nécessairement les réalités. Les écarts du premier type peuvent faire l’objet d’actions correctrices concrètes pour retarder l’apparition du risque ou en contenir les effets - sous réserve toutefois d’en avoir la volonté et les moyens matériels : c’est ce que l’on appelle "la prévention". Contre les seconds en revanche, il est évidemment beaucoup plus difficile d’agir pour en contrarier l’influence négative. Il faut ajouter que le problème se complique parfois du fait qu’il n’est pas toujours possible d’identifier le lien de causalité qui unit une disparité observée, surtout si elle est d’ordre immatériel, et ses conséquences éventuelles à terme ; l’absence d’un lien décelable accroît, en effet, pour celui qui en serait la victime, ou pourrait se croire telle, la difficulté d’analyse du danger couru ce qui élargit par là-même le domaine - ou accentue la gravité - de sa vulnérabilité, en la privant de la faculté d’intervenir préventivement. Il est clair que, sans prise en compte de certains risques, par méconnaissance de leur existence ou de leurs effets, il ne peut y avoir véritablement élaboration d’une politique cohérente de réduction de ses vulnérabilités ni même d’une politique de défense puisque, pour satisfaire aux besoins de sécurité d’une nation, il faut y intégrer l’ensemble des risques de toutes sortes auxquels on sera un jour confronté ; il ne peut pas plus y avoir établissement d’un concept stratégique, dont la finalité est précisément d’indiquer la voie à suivre pour les combattre ou s’en protéger. La réflexion récemment menée dans le cadre du nouveau "Livre blanc sur la Défense" a tenté de répondre à cette préoccupation de mieux appréhender les dangers engendrés pour le pays par l’évolution du monde, de manière à adapter la politique de défense et la stratégie générale qui lui est associée. Il ne faut pas attendre que le risque se concrétise pour songer aux moyens de le circonscrire ou mieux de le réduire !

Le risque se concrétise, en effet, lorsque l’infériorité qui lui a donné naissance est exploitée par autrui pour obtenir un gain de quelque nature que ce soit, territorial (ce fut pendant des siècles le moteur de la plupart des guerres), politique, économique etc. Cette concrétisation se manifeste au cours d’une dynamique de recherche d’un nouvel état d’équilibre à la faveur duquel les positions relatives des protagonistes se trouveront modifiées au détriment de l’un d’eux. Le plus souvent sciemment provoquée par celui qui en attend un avantage, la rupture du statu quo ante s’exprime généralement par le recours à la violence. Ce moment de désordre et d’incertitude extrêmes est le domaine de compétence des militaires à qui est confiée la charge de concevoir et de conduire le processus de confrontation.

Entre l’étape des risques virtuels et celle de leur concrétisation, se situe l’étape des risques potentiels. Ceux-ci traduisent l’existence d’une menace, manifestation proclamée ou non mais évidente, de la détermination d’autrui de tirer activement parti de la situation à plus ou moins brève échéance. L’apparition d’une menace est donc un indice révélateur, bien que parfois tardif, de l’imminence d’un déséquilibre au cours duquel la concrétisation du risque naîtra de la confrontation elle-même. En stratégie directe, la menace procède du risque virtuel qui la sous-tend ; elle le prolonge et le complète dans la mesure où, non seulement elle l’explicite quant à sa véritable nature et à l’importance des effets à en craindre, mais aussi réduit l’incertitude sur son éventualité. Il n’est cependant pas rare que, pour de multiples raisons, la menace brandie n’ait que des rapports lointains avec le risque initialement pris en compte par la victime ou même avec les risques que concrétisera ultérieurement le recours à la confrontation. C’est bien là toute la difficulté de l’appréciation du risque, difficulté que cultive délibérément l’adversaire en recourant à des formes de stratégie dite indirecte de telle sorte que, la nature véritable des dangers restant masquée, la victime en soit déconcertée et privée de la capacité de réaction nécessaire. Le fait qu’aujourd’hui l’instant où la menace est mise à exécution - ce que l’on avait coutume d’appeler naguère "la déclaration de guerre" - se fasse moins net avec la disparition des états juridiques du temps de paix et du temps de guerre, contribue au même résultat, en diluant la notion d’imminence qui, entraînant pour le risque un degré élevé de probabilité, imposait de prendre sans délai toute mesure pour l’endiguer ou le combattre. Il faut ajouter à cette catégorie de risques potentiels ceux qui résultent d’une menace diffuse non explicitement proférée, mais que l’engrenage des faits rend inéluctables à plus ou moins long terme1. Au cours de cette période floue, pleine d’interrogations et d’incertitude, qualifiée de "temps de crise" pour en stigmatiser toute l’insaisissable ambiguïté, les risques virtuels, potentiels ou en cours de concrétisation, qui requièrent chacun des modes de traitement spécifiques, se confondent partiellement, rendant plus délicats encore leur analyse et donc leur traitement.

Quel qu’en soit le cadre, crise ou guerre, toute confrontation s’accompagne, du fait de son caractère violent parfois irrationnel et difficilement maîtrisable, de risques spécifiques que l’on peut qualifier d’induits. Ces risques sont de deux sortes. Les premiers sont le prix qu’il faut envisager de payer pour obtenir le résultat escompté de la décision prise ; leur identification et l’estimation de leur importance, obtenues après une analyse fine des conséquences des solutions envisagées, visent à établir des relations "coût-efficacité" à partir desquelles il sera possible d’opérer un choix raisonné. Toute imprécision ou impasse fausse la décision dont l’intérêt peut être ainsi compromis, le prix effectivement payé pouvant alors être excessif eu égard au bénéfice obtenu. La deuxième sorte de risques induits est moins apparente car elle ne procède pas nécessairement d’une relation évidente de causalité avec la décision effectivement prise ; ils naissent principalement du déchaînement de la violence par laquelle s’exprime, dans le jeu dialectique des volontés des deux adversaires, leur totale liberté de choix, même les plus irrationnels. Ils résultent aussi de l’irruption dans la confrontation (par suite de l’effet d’une escalade pas toujours contrôlable) d’acteurs, soit initialement jugés périphériques ou marginaux, soit aux réactions incertaines ; tel est le cas notamment des opinions publiques. De ce fait, ces risques échappent le plus souvent à la prévision et ne reçoivent pas dans la décision prise le poids mérité. En bousculant en cours d’action la logique des repères originels qui avaient guidé la décision initiale, ces risques créent la confusion et altèrent la validité des rapports "coût-efficacité", tout comme ils contribuent à rendre moins cohérente l’équation "risques-enjeux" qui avait servi à fixer au stratège ses objectifs.

Tous les risques, de quelque origine et nature qu’ils soient, ne trouvent leur confirmation définitive qu’à l’issue de la confrontation lorsqu’ils se sont effectivement matérialisés, autrement dit quand le dommage s’étant produit, il est trop tard pour y parer. Au moment de la décision, si imminents qu’ils puissent paraître, les risques ne sont encore que du domaine de l’éventualité, subtil dosage de probabilités liées à la volonté et à la capacité de chacun des adversaires ainsi qu’à l’environnement. On ne doit ni ne peut jamais dissocier, dans l’appréciation d’un risque, sa gravité intrinsèque et sa probabilité d’occurrence. C’est le poids cumulé des deux qui est représentatif du véritable danger couru. Mais si la gravité d’un risque pour soi-même peut être estimée avec une certaine validité lors de la prise de décision, il en va autrement de son éventualité, fruit pour une large part d’une dialectique subtile entre les acteurs et, quoi qu’il en soit, très dépendante de l’issue de la confrontation elle-même. Pour cette raison, il n’est pas rare que, dans l’analyse d’un risque, la notion de gravité occulte celle de probabilité ; la juste inquiétude devant l’extrême gravité d’un danger peut, en effet, pousser parfois à oublier qu’un danger, si grave soit-il, n’est pas un danger certain. Le croire c’est privilégier le pire et s’imposer un prix à payer exorbitant, sans garantie de s’en protéger réellement ; c’est donc négliger - et se priver des moyens - de traiter un risque sans doute moins pénalisant mais plus probable. Durant la guerre froide, l’attitude de certains pays occidentaux a bien illustré cette confusion entre gravité et éventualité. Il est incontestable que le déferlement des armées soviétiques en Europe était le danger majeur du fait des intérêts en jeu ; mais la stratégie de dissuasion nucléaire existant, était-ce l’éventualité la plus probable ? Le donner à croire ne contribuait-il pas à affaiblir la crédibilité de la dissuasion nucléaire que l’on prétendait par ailleurs sans faille ? La fixation des esprits sur ce qui se passait en centre-Europe a contribué ainsi à masquer la situation dans le reste du monde où la gravité des événements qui s’y préparaient était incontestablement moindre mais leur probabilité incomparablement plus élevée. Les choix d’alors ne sont pas sans conséquences sur les désordres que nous vivons aujourd’hui, même si certains observateurs feignent de croire qu’il s’agit là des fruits amers mais inattendus de la fin de la guerre froide !

En l’absence de toute action de prévention, la probabilité d’avoir à subir les effets d’un risque croît en même temps que sa maturité, c’est-à-dire avec son degré d’imminence ; faible lors de l’apparition de l’écart qui peut lui donner naissance, il atteint son maximum lorsque la menace brandie est mise à exécution. Une bonne appréciation du risque a précisément pour intérêt d’offrir des solutions capables de contrarier ce processus en permettant l’adoption, en temps opportun, de mesures adaptées, soit pour réduire la gravité du dommage à en craindre, soit pour lui conserver une probabilité d’occurrence la plus faible possible. Elle est d’autant plus facile qu’elle se fait au plus tôt alors que n’interviennent dans l’équation du risque que des données objectives sur lesquelles la probabilité de commettre des erreurs d’interprétation est plus réduite ; elle permet alors de mettre en œuvre des mesures de prévention avec un coût réduit et une efficacité assurée. En revanche, elle se fait d’autant plus incertaine que le processus est plus engagé puisque, dans l’équation des antagonismes, il faut prendre alors en compte le poids croissant des comportements des acteurs - avec tout ce que cela représente de subjectivité - au détriment des données purement objectives, ce qui rend leur succès plus aléatoire. Malheureusement, prendre des mesures anticipées contre un risque qui n’est encore que du domaine des hypothèses, puisque affecté d’une faible probabilité, exige du décideur une vision claire de l’ensemble des problèmes à traiter, et une compétence pour savoir, à tout instant, hiérarchiser correctement les risques en fonction de leur gravité d’une part, mais aussi de leur probabilité d’occurrence, les plus graves devant être incontestablement privilégiés dans la prévention de manière à devenir les moins probables à terme, mais sans pour autant négliger les plus probables même si ils sont dans l’instant moins graves.

On ne saurait terminer cette première partie sans appeler l’attention sur le fait que l’importance d’un risque ne doit pas seulement s’apprécier en fonction de ses seuls effets instantanés. Un danger apparemment mineur au moment où il commence à se produire peut revêtir une gravité certaine du fait du cumul de ses effets différés. Il n’est pas toujours facile d’en avoir l’exacte conscience pour se mettre en situation d’agir à bon escient : ni trop précipitamment, de crainte de donner corps à un risque qui ne serait encore que virtuel et pourrait le demeurer (phénomène de la "diabolisation" d’autrui), ni trop tard (phénomène de "l’angélisme") pour éviter que le cumul des dommages éventuels n’entraîne des préjudices tels que l’on se trouve démuni des moyens d’intervenir efficacement. Tel est le cas de la dépendance énergétique de la France comme du risque de prolifération balistique ou d’armes de destruction massive. L’asphyxie progressive de toute activité économique, du fait du tarissement de l’approvisionnement pétrolier, ne serait-elle pas une atteinte intolérable mettant en péril à terme notre survie tout comme une invasion étrangère ? Mais à partir de quand, à partir de quel niveau, une atteinte diffuse contre notre flux d’approvisionnement sera-t-elle jugée de nature à compromettre à terme notre indépendance ? L’absence de réaction appropriée au moment opportun ne peut qu’encourager l’agresseur !

Quelle méthodologie ?

La première partie de cette étude a fait ressortir le fait que l’appréciation du risque et l’intervention pour en combattre les effets étaient d’autant plus aisées et efficaces qu’elles intervenaient au plus tôt dans le processus de formation du risque couru. En effet la prise en compte dans l’équation des dommages éventuels de données principalement objectives - qui sont le plus souvent à l’origine de l’écart générateur du risque - facilite le recours à des méthodes d’analyse reposant sur une approche scientifique, donc avec une probabilité d’erreur moindre. Plus on tarde, plus la part à réserver aux facteurs subjectifs devient prépondérante, privant l’analyste du recours aux outils scientifiques. La question qui se pose ici est donc de savoir s’il existe pour chacune de ces étapes de la vie du risque des moyens méthodologiques capables de favoriser une bonne appréciation.

Mais, avant de tenter d’apporter à cette interrogation une réponse, une remarque s’impose. Dans les démocraties libérales, les forces armées sont subordonnées au pouvoir politique, ce qui signifie que la politique de défense - y compris militaire - tout comme l’élaboration du concept de stratégie générale, échappent à leur responsabilité, même si elles y sont le plus souvent étroitement associées. Leur "compétence" se limite donc à l’appréciation des seuls risques et coûts à caractère militaire, à l’exclusion de tous les autres qui sont du ressort de l’autorité politique, seule mandatée par l’ensemble de la nation pour en apprécier la nature, l’importance et la gravité pour le pays. Or il n’est pas possible d’isoler les risques à caractère militaire dont s’occuperaient les forces armées de ceux dont seraient responsables les autorités politiques car ces derniers, de quelque nature qu’ils soient, peuvent, s’ils n’ont pas été contenus à temps, s’accompagner de risques militaires puisque la vocation des armées est précisément d’être le recours ultime du pays pour se protéger des risques qui n’auraient pu être réduits pacifiquement. Cette interpénétration intime, qui rend les risques militaires dépendants des autres formes de risques, pèse à l’évidence sur l’appréciation que peuvent faire les armées de la situation.

Pour adapter son action aux exigences de la situation et répondre ainsi aux besoins exprimés par le pouvoir civil, le militaire, détenteur de la force, doit donc intégrer à son appréciation du risque et à son analyse du besoin militaire le jugement porté par le politique sur l’ensemble des risques courus, non seulement ceux qui ont servi à établir l’équation "risques-enjeux" à partir de laquelle a été imaginé le concept stratégique, mais aussi ceux qui seront à prendre en compte dans la relation "coût-efficacité" sur laquelle reposera le succès ou l’échec de l’action engagée. Or, il ne fait pas de doute que, pour des motifs de politique étrangère ou intérieure qu’il n’appartient pas au militaire de juger, le pouvoir peut être amené parfois à négliger, nier, minimiser ou au contraire à exagérer certains risques, sans toujours être en mesure d’en faire la confidence au militaire placé, de ce fait, dans une relative incohérence. Il faut ajouter que, dans les régimes démocratiques, les forces armées sont conçues comme outil de protection et non d’agression, mettant en œuvre une stratégie strictement défensive où l’importance de l’enjeu - l’indépendance nationale - justifie que soient consentis les plus grands sacrifices, donc courus les plus grands risques2. Pour cette mission prioritaire, la recherche de l’efficacité maximale, seule garante du succès, doit donc toujours l’emporter sur celle du moindre coût, ce qui ne correspond pas nécessairement aux besoins des autres types de situation pour lesquelles le politique peut souhaiter aujourd’hui recourir aux forces armées. En effet, dans la gestion des crises où l’enjeu existentiel n’est pas en cause, le poids accordé aux risques se fait très contingent, l’objectif pouvant être alors moins de gagner que de minimiser les coûts. L’étalon de mesure du degré de succès de l’action militaire perd alors l’essentiel de sa pertinence. On en a une illustration quotidienne avec les opérations dites de "maintien de la paix" dont les critères d’évaluation sont ceux du maintien de l’ordre relevant de la compétence des forces de police et non de celle des armées.

Cette remarque préalable permet de bien mesurer la difficulté, mais aussi la nécessité, d’assurer la cohérence de la chaîne d’appréciation des risques et des coûts, notamment en situation de crise où les risques "politiques" l’emportent de beaucoup sur les risques militaires et qui, revêtant le plus souvent un caractère éminemment fluctuant, impose une constante remise en cause, avec tous les inconvénients d’un traitement de l’événement en temps différé donc inévitablement en retard sur l’actualité. Tout oubli, toute altération consciente ou non, à quelque niveau que ce soit, ne peut qu’affecter l’ensemble de l’analyse de la situation et compromettre sur le terrain l’effet attendu d’une opération. Des exemples récents bien connus dispensent d’avoir à s’y attarder.

Comme il a été rappelé dans la première partie, la subjectivité occupe une place importante et inévitable dans l’appréciation du risque, puisque ce dernier fait partie intégrante du "jeu" politique et stratégique, par lequel s’expriment des volontés déterminées à agir mais ayant leur sensibilité et leur propre logique. L’irrationalité parfois prêtée au comportement d’autrui, pour justifier la perplexité dans laquelle l’analyste se trouve parfois plongé, ne fait le plus souvent que traduire son incompréhension des décisions et actes de l’autre, incompréhension le cas échéant provoquée et entretenue à dessein par celui-là même qui en attend qu’elle perturbe son adversaire dans l’analyse qu’il fera de la situation. L’art de la guerre ne consiste-t-il pas précisément à brouiller la lisibilité par l’ennemi de ses propres actes de manière à le déstabiliser et à le pousser à commettre des erreurs du fait d’une mauvaise appréciation de la situation rencontrée ? La seule parade efficace, bien que difficilement applicable dans l’absolu, est de se méfier de la perception que l’on a soi-même des faits et gestes d’autrui et d’étayer, chaque fois que possible, son approche inévitablement subjective par un faisceau de données à l’objectivité indiscutable. Il est bien évident qu’une erreur de jugement provoquée par une mauvaise interprétation d’un comportement ne peut que compromettre la réussite d’une opération puisqu’elle rompt l’équilibre subtil à la fois de la relation "risques-enjeux", qui définit les buts à atteindre, et de l’équation "coût-efficacité", qui en fixe les voies et moyens.

Dans ces conditions, on voit l’importance décisive de l’appréciation du risque en stratégie opérationnelle puisque c’est celle-ci qui, décidant de la manière d’opérer, commande directement aux acteurs de l’opération3 et le danger d’en oublier le caractère subjectif. Ceux qui prétendent confier à un modèle mathématique, si élaboré soit-il, l’appréciation du risque, ou à l’intelligence artificielle le soin d’élaborer la décision à partir de données exclusivement objectives, croient se protéger contre les erreurs dues à la subjectivité ; ils ne parviendront pourtant jamais à une bonne appréciation du risque puisque la subjectivité en fait partie intégrante. Difficile compromis à trouver qui rend particulièrement délicate cette phase capitale dans la prise de décision ! C’est d’ailleurs bien ce que reconnaissent implicitement les concepteurs de systèmes perfectionnés d’automatismes, quand ils les dotent d’un dispositif dit de "veto" grâce auquel peut, jusqu’à l’instant ultime du déclenchement de l’action, s’exprimer éventuellement la subjectivité du décideur.

Aucune méthode ne peut réellement apprendre à quiconque la manière d’apprécier un risque, pas plus qu’elle ne peut apprendre à décider, car il n’existe pas de règles pour doser la part de subjectivité qu’il convient d’y introduire ; c’est affaire de génie. En revanche, une méthodologie peut inspirer un comportement intellectuel susceptible de guider la réflexion et de lui éviter les écueils. Telle est l’ambition de la "méthode de préparation d’une action militaire en stratégie opérationnelle". L’idée maîtresse de cette méthode4 est une volonté de réalisme, guidée et soutenue par un processus de raisonnement qui vise à protéger le décideur contre un basculement prématuré dans une subjectivité arbitraire, en imposant un ancrage de la réflexion dans le réel. La priorité accordée à l’analyse des données objectives et l’accent mis tout au long du processus sur la recherche de l’efficacité maximale, avant celle du moindre coût où s’exprime particulièrement la subjectivité du décideur, ont conduit à reporter le plus en aval possible la prise en compte des facteurs subjectifs, de manière à éviter qu’ils ne masquent ou n’altèrent la réalité pendant la phase d’analyse de la situation ; on évite de la sorte que de simples impressions ne viennent entacher prématurément la rigueur du raisonnement.

L’appréciation du risque doit donc s’efforcer de commencer par une analyse fouillée où seuls doivent entrer en ligne de compte les éléments d’une objectivité indiscutable, sans chercher à émettre un avis, si pertinent soit-il, sur les conséquences fâcheuses qui pourraient en résulter ni porter un jugement sur l’exploitation que l’adversaire pourrait faire de la situation. Il s’agit de ne pas se laisser séduire ou impressionner par un sentiment de force ou de faiblesse qui altérerait l’approche objective du risque couru. Cela n’est pas toujours aisé à pratiquer car, comme l’a rappelé la première partie, il y a risque parce qu’il y a vulnérabilité et que cette dernière est psychologiquement un ferment d’exacerbation de la subjectivité.

Venons-en au premier des risques cités plus haut : le risque virtuel ou risque originel sur lequel doit logiquement se fonder l’orientation politique et se bâtir le concept stratégique. Son traitement relève rarement de l’option militaire qui, dans les démocraties du moins, n’est pas considérée comme un moyen de recours préventif. Si donc le risque virtuel n’implique pas le recours à une stratégie opérationnelle, il n’en entraîne pas moins, au travers du concept de stratégie générale retenu, des implications dans le choix des moyens militaires dont il convient de se doter, soit pour réduire l’infériorité constatée si elle est de nature militaire, soit pour être en situation le moment venu d’en contenir militairement les effets. Quoi qu’il en soit, le militaire n’échappe pas à la nécessité d’apprécier lui aussi ce type de risques en raison des implications que ces derniers ne manqueront pas d’avoir à terme sur l’outil militaire et son emploi. C’est à l’analyse prospective qu’il appartient d’examiner la pertinence de ce type de risque, dont la matérialisation éventuelle à terme, justifiant une réponse d’ordre militaire, peut n’apparaître que très tardivement. L’élément pertinent de cette analyse est ce que l’on a coutume d’appeler les "tendances lourdes", c’est-à-dire les éléments invariants ou à faible variabilité dans le temps, susceptibles d’être présents dans le panorama politique et stratégique à l’échéance considérée. Il n’y a rien d’autres que ces tendances pour tenter d’approcher la réalité future sans se livrer à de la pure divination. Mais, pour être exploitables, celles-ci doivent conserver leur validité au terme choisi. La véritable difficulté est de dissocier ce qui en est l’élément durable et ce qui n’en est que l’interprétation contingente ; il faut faire la part entre la donnée objective dont la persistance à échéance a un degré élevé de probabilité, et le jugement qu’à un instant donné on a pu être amené à porter sur ses effets éventuels. L’histoire fourmille d’exemples de tendances qualifiées en leur temps de lourdes (et qui de fait l’étaient) mais dont les effets annoncés ont été démentis le moment venu, faute que l’on en ait bien dissocié l’invariant et l’interprétation ! Ainsi, en 1906, Raoul Castex, alors jeune officier de marine de retour d’une campagne en mer de Chine, prophétisait pour les années 30 la submersion de l’Europe par les Chinois dont le nombre et le taux d’accroissement lui paraissaient annoncer une poussée migratoire irrésistible vers l’Occident ; cela ne s’est pas produit. Plus près de nous, le déficit alimentaire jugé irrémédiable dans le sous-continent indien laissait présager, il y a quarante ans, un cataclysme démographique sans précédent qui, Dieu merci, ne semble pas près de se produire, même si tous les problèmes de la région ne sont pas résolus. Et comment ne pas rappeler ici la proposition de "croissance zéro" recommandée en 1972 par le très sérieux monsieur Mansholt, alors président de la Commission européenne !

Bien que leur impact soit ici secondaire, les risques induits ne sont pas totalement absents du traitement du risque virtuel, puisque toute action pour s’en protéger, de quelqu’ampleur qu’elle soit, interagit sur la situation et en modifie les données initiales dans un sens éventuellement défavorable pour autrui. L’appréciation du risque virtuel doit donc en tenir compte de manière à éviter que, par une sorte de diabolisation, on ne provoque une accélération ou une aggravation du processus vers ce qui pourrait se muer alors en une véritable menace.

Ainsi, la juste appréciation du risque passe par une prise de conscience du danger des extrapolations - pas toujours innocentes - faites d’une donnée effectivement stable dans le temps, à partir d’une interprétation de ses effets observés ou supposés à un instant donné. Une fois encore, il faut être prudent et dissocier ce qui est du domaine de la cause objectivement constatée, de ce qui n’en est que la conséquence, marquée le plus souvent par son caractère contingent et subjectif. C’est la raison pour laquelle il n’est pas judicieux de se livrer simultanément à la gestion du quotidien qui impose la prise en compte de facteurs contingents, et à la réflexion prospective qui, elle, doit impérativement s’en affranchir bien qu’elle ait besoin du présent pour bâtir le futur. Les dispositions intellectuelles requises sont de nature différente et il ne faut pas risquer la confusion des genres, sous peine de graves mécomptes.

Pour ce qui est des risques potentiels, le problème soumis au militaire est de toute autre nature. En cette circonstance, il ne s’agit plus - ou du moins rarement - de mettre sur pied une stratégie des moyens susceptibles de combler à terme une infériorité militaire constatée ni d’élaborer un concept stratégique ; l’imminence du danger l’interdit le plus souvent. Il s’agit de concevoir, dans les meilleurs délais, une action militaire conforme au concept stratégique précédemment adopté, comme moyen de résorber l’antagonisme existant. Cette action doit donc prendre en compte, aux fins d’une meilleure efficacité, non seulement la nature et l’importance des méfaits à combattre qui sont principalement d’ordre politique, économique ou autres avant d’être militaires, mais aussi les vulnérabilités propres à l’institution militaire (qui sont elles-mêmes génératrices de risques), ainsi que le prix à payer pour la mise en œuvre de la solution retenue, prix incluant les effets négatifs non seulement pour l’armée : pertes en vies humaines et en matériel, mais aussi sur l’économie, la politique, l’opinion publique etc., dont on sait l’importance notamment en situation de crise, peu de gouvernements osant s’aventurer à affronter une opinion publique contraire au profit de la seule action militaire.

Par les directives que lui transmet l’autorité politique, le commandant opérationnel reçoit mission de trouver les voies et de mettre en œuvre les moyens de répondre à un risque préalablement analysé et apprécié par les instances gouvernementales. Or l’appréciation ainsi faite est reçue par le militaire comme la donnée de base à partir de laquelle il conduira sa propre analyse du fait militaire, sans chercher à l’interpréter, encore moins à la remettre en cause, alors qu’il est évident qu’elle est, par la force des choses, empreinte de subjectivité et donc soumise à d’involontaires déformations et d’inconscientes manipulations. Ainsi aux risques pour lesquels une action est requise, s’ajoute celui de voir les directives gouvernementales inclure, soit des préférences implicites en faveur de solutions intuitivement privilégiées, soit des contraintes militairement injustifiées, dont l’effet sera d’orienter de manière abusive la réflexion du stratège. On comprend le souci démocratique de subordination de la force armée au politique en limitant son domaine de compétence dans les affaires de l’Etat au seul aspect militaire ; mais on en voit aussi les inconvénients dès lors qu’il n’est plus possible - ce qui est particulièrement le cas en temps de crise - de dissocier l’action militaire de l’action politique.

Le dialogue entre autorités civiles et militaires est, pour cette raison, légalement organisé par l’institution de conseils ou comités de défense où siège la plus haute autorité militaire de manière à l’impliquer dans le processus d’analyse politique dont il doit être imprégné et à l’inverse pour que, conseillé par lui, le pouvoir politique s’abstienne de toute interférence involontaire dans son domaine de responsabilité, tout en se réservant le droit de lui indiquer ses préférences et éventuellement ses rejets.

Le résultat de cette concertation n’est donc pas de remettre en cause l’appréciation faite par le politique des risques servant de cadre à la mission, mais d’en clarifier les termes et d’en préciser les limites éventuelles, en distinguant ce qui est du domaine des impératifs et ce qui relève des souhaits ; cela revient à bannir de la formulation de la mission tout jugement de valeur qui ne pourrait se traduire en termes militaires. Le caractère nocif de ces jugements émis a priori vient de ce qu’ils sont le fruit d’une appréciation dont l’échelle de cotation est strictement personnelle ; pour éviter les interprétations douteuses auxquelles ils peuvent donner lieu, il faut chaque fois que possible leur donner un contenu objectif. Ainsi l’expression "le plus vite possible" peut traduire des échéances très diverses selon ceux qui l’emploient. De même, la notion de "maintien de la paix", dramatiquement illustrée par l’actualité, n’a pas la même signification pour les multiples protagonistes de l’affaire yougoslave, y compris dans le camp des Casques bleus. A partir de pareils jugements de valeur, comment le militaire pourrait-il définir des critères de succès capables de rendre compte de la réussite de l’opération ?

Le dialogue institué au plus haut niveau vise donc à clarifier le contenu subjectif de ces jugements de valeur de manière à permettre au militaire de savoir si leur prise en compte ab initio doit l’emporter sur la recherche de la meilleure efficacité possible ; cela revient à identifier, d’un côté, ce qui est du domaine des contraintes objectives et qui, pour cette raison, devra être considéré comme faisant partie des données du problème, et de l’autre, ce qui relève des contraintes subjectives. Il ne sera pas question, en effet, pour le militaire de s’affranchir des premières, et ce quelles que soient les circonstances (ce peut être des limitations de temps, d’espace ou de comportement que le pouvoir impose en raison des incidences majeures que leur non-respect pourrait avoir sur le résultat final) ; toutes les solutions envisagées devant impérativement s’y conformer, ces contraintes devront être prises en considération en amont du processus d’élaboration des solutions éventuelles. En revanche, les contraintes subjectives n’étant que l’expression de préférences destinées seulement à guider le choix au moment de la décision entre plusieurs solutions possibles d’égale efficacité, elles seront seulement gardées en mémoire jusqu’à l’étape ultime de la décision.

La deuxième sorte de risques à prendre en compte résulte des vulnérabilités ou insuffisances de l’outil militaire. Celles-ci apparaissent lors de la confrontation avec les capacités correspondantes de l’adversaire, confrontation qui ne doit pas se limiter au seul aspect quantitatif et statique (nombre de chars, portée des canons etc.) mais inclure les conditions de leur emploi, de manière à faire ressortir les dissymétries ou les discontinuités éventuelles. Ce faisant on se heurte à la difficulté de donner un contenu objectif aux lois probabilistes qui les régissent. Avoir une chance sur deux de toucher son adversaire ne signifie pas que, dans tous les cas, on lui infligera au moins la moitié des dégâts annoncés. Aussi, convient-il de rechercher chaque fois que possible des "fronts de certitude" qui, s’affranchissant au moins partiellement du flou des probabilités, permettent de bien prendre conscience des limites au-delà desquelles il y a risque. Il est parfois plus utile à ce stade de la réflexion de savoir, par exemple, qu’au-delà d’une certaine distance ou date, tel moyen de l’adversaire ne pourra pas être mis en œuvre, que de savoir que dans telle autre circonstance on aura une chance sur deux d’y être opposé ! Par cette démarche, il s’agit de bien faire la part des certitudes, indépendantes de celui qui les exprime.

Ayant correctement cadré la mission et analysé ses propres facteurs de force et de faiblesse ainsi que leur incidence sur l’opération envisagée, le militaire peut alors se livrer à la recherche des solutions possibles, c’est-à-dire assurant un certain degré d’efficacité, et non pas les moins coûteuses ou les moins risquées. Il s’agit de gagner et non pas de ne pas perdre - du moins généralement ! Le résultat de cette étape est une hiérarchisation des solutions imaginées en fonction de leur efficacité jugée, non en vertu de critères de succès que l’on se fixerait soi-même arbitrairement avec la tentation d’y introduire une part notable de subjectivité - ce qui reviendrait à privilégier systématiquement une solution non parce qu’elle serait la plus efficace objectivement mais parce qu’elle répondrait à une préférence. Non ! ces critères doivent être indépendants de la personnalité de celui qui fait l’appréciation ; c’est pourquoi on retient généralement les principes de la guerre auxquels leur caractère universel et permanent confère une incontestable objectivité, même si les stratèges ne s’accordent pas toujours sur leur existence, leur contenu ou leur vertu5.

Mais une décision ne repose pas exclusivement sur la seule recherche de l’efficacité maximale parce que celle-ci a inévitablement un coût. Il faut donc intégrer le prix à payer. C’est l’objet de ce que l’on appelle, en méthodologie militaire, "la pesée des risques" ; celle-ci ne se limite pas au seul examen du coût proprement dit de la solution imaginée, mais prend en compte tous les agents perturbateurs pouvant en compromettre le succès attendu, ainsi que ce que l’on a appelé plus haut les risques induits. Il s’agit d’étudier tout ce qui pourrait rendre l’adoption de cette solution inacceptable, phase délicate car l’appréciation du degré de nocivité de ces multiples agents perturbateurs, de leur probabilité d’occurrence et de leur caractère acceptable ou pas, est liée intimement à la personnalité de celui qui la fait. Par ailleurs, il est évident que bon nombre de ces risques induits ne sont que potentiels et n’apparaîtront qu’en cours d’opération, sous l’action d’éléments parfois étrangers à l’opération proprement dite, et sont, pour cette raison, difficilement prévisibles dans leur nature comme dans leurs effets. Les risques interagissent entre eux et l’appréciation que l’on peut faire de chacun d’eux ne peut négliger l’influence qu’il subit de la part des autres ou exerce lui-même sur eux.

Ne pouvant examiner objectivement les multiples hypothèses d’évolution possible de la situation en cours d’opération, il faut néanmoins examiner dans quelle mesure la solution mise en œuvre pourra en être affectée. C’est pourquoi la "pesée des risques" met l’accent sur deux qualités majeures : l’insensibilité à l’évolution et la souplesse d’adaptation. C’est ainsi que sont successivement étudiées la "réversibilité", c’est-à-dire la possibilité que l’on a, en cours d’exécution de la solution initialement retenue, d’en changer si nécessaire, et la "progressivité", qui est la faculté de modeler la solution adoptée en fonction des circonstances, voire de la suspendre le cas échéant. Cette qualité mesure la possibilité de sauvegarder un bon rapport "coût-efficacité". En matière de sensibilité, il s’agit de rechercher si la solution envisagée peut être affectée en cours d’opération par l’évolution d’un ou plusieurs paramètres retenus lors de l’analyse initiale. Cette sensibilité traduit donc la persistance de la validité de la solution face aux agents perturbateurs et notamment aux risques induits. De même la sensibilité à l’échec - ou au non-succès - d’une des phases de l’opération est déterminante pour savoir si l’idée que l’on s’est faite de l’efficacité et du prix à payer reste pertinente. A l’évidence une des difficultés en stratégie opérationnelle, notamment en temps de crise, est parfois de faire comprendre à l’autorité politique qu’il y a toujours un prix à payer, et que fixer a priori à une opération la recherche du moindre coût, c’est le plus souvent la condamner à l’insuccès sans certitude de n’avoir à déplorer que le prix consenti ! La notion de "zéro mort", très en vogue aujourd’hui et mise en avant dans la plupart des missions dites de maintien de la paix, procède de cet état d’esprit qui contribue à entretenir une certaine confusion dans les objectifs à atteindre.

Il convient d’insister enfin sur l’extension qu’a donnée à la notion de risque induit la généralisation du phénomène de crise. Dans cette ni paix - ni guerre, le militaire est conduit à employer des moyens du temps de guerre dans un contexte qui prétend se plier aux exigences du temps de paix. Cela impose de prendre en compte les risques spécifiques de cette situation paradoxale, alors que les outils à sa disposition pour en combattre les effets sont inadaptés ou lui sont refusés. Cela est particulièrement vrai de l’information quasiment incontrôlable en temps de crise alors qu’elle peut jouer un rôle amplificateur et déformant, contribuant à créer de nouveaux risques induits ou à accentuer la nocivité des autres sans que le militaire puisse ni les contrôler ni les réduire. Cette situation inconfortable rend encore plus impérative la nécessité de bien faire la part de ce qui est du domaine de l’efficacité militaire, dont le commandant opérationnel est le garant et qui s’apprécie en termes de succès, et ces risques induits, dont seule l’autorité civile légitime a compétence pour apprécier le danger et dont elle doit assumer la responsabilité.

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Au terme de cette brève étude, il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas plus de règles pour l’appréciation du risque qu’il n’en existe pour décider du bon choix ; c’est affaire d’intelligence mais aussi de connaissance et d’expérience. C’est par l’exercice de son aptitude à faire la bonne appréciation - car cela s’apprend - que l’on peut espérer s’améliorer. Pour cela, il faut être bien persuadé que la méthode d’appréciation du risque relève plus d’une disposition de l’esprit pour fuir les a priori, que de recettes. Il s’agit essentiellement de contrôler sa subjectivité en la nourrissant des données objectives fournies par une analyse honnête et précise, sans craindre de remettre en cause, de façon permanente et continue, son approche intellectuelle pour être à l’écoute de l’événement. En un mot, il s’agit de forger son caractère et son esprit au difficile art de la décision qui est, avant tout, l’art de savoir prendre ses responsabilités.

 

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Notes:

1 Les exemples de l’intégrisme religieux et de la pression démographique dans certains pays illustrent bien la nature de ces menaces.

2 C’est sur l’acceptation du risque extrême pour soi-même que repose la crédibilité de la dissuasion nucléaire.

3 C’est pourquoi les défaites sont le plus souvent imputées aux militaires et non à ceux qui en amont n’ont pas su correctement analyser la situation.

4 Cf. François Caron, “Méthodologie en stratégie opérationnelle”, Défense nationale, février 1993.

5 Voir François Caron, “L’art militaire de la décision. De l’utilité des principes de la guerre”, Le Trimestre du monde, juillet 1993.

 

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