Le Nil, veine jugulaire de l’Egypte

 

Bernadette d’Armaillé

 

On le salue comme un roi quand il revient à la saison des crues et emplit la Haute et la Basse Egypte1. S’il est un fleuve divin, c’est bien le Nil. Dans l’antiquité, Hérodote en faisait le créateur de l’Egypte, "Présent du Nil". Le Nil traverse les deux premiers livres de la Bible. Joseph recevra de Pharaon une partie de son delta "le meilleur au pays d’Egypte". Le Nil, source de malheur, a transporté deux des sept plaies d’Egypte prophétisées par Moïse. Les dieux Osiris, Isis, Horus et Set ont illustré son cours de leurs démêlés sanglants et magnifiques ; ils peuplaient de leur présence le flot calme du fleuve qui, aujourd’hui, nourrit encore la vie quotidienne des Egyptiens. Par une comparaison plus prosaïque mais également symbolique, Winston Churchill comparait le Nil à un palmier dont les racines s’étendraient au sud, dans la région des lacs, le tronc s’élançant vers le nord pour s’épanouir dans le delta.

L’Egypte n’a jamais pu être indifférente au grand fleuve, elle a avec lui une relation psychologique intense. Un coup d’œil sur la carte donne une explication concrète et illustre clairement l’histoire : le Nil (El Bahr, le fleuve en arabe) est la veine jugulaire de l’Egypte, sans laquelle aucune vie n’est possible. Par rapport au fleuve, la frontière politique entre le Soudan et l’Egypte semble géographiquement incongrue. La vallée du Nil est le trait d’union entre les deux pays qui en sont les plus dépendants. Si les six cataractes ont toujours empêché d’en faire une voie de communication entre l’Egypte et la Nubie, au-delà, le fleuve est considéré, par les populations du sud, comme un axe possible de pénétration pour les populations du nord, qu’elles soient égyptiennes ou soudanaises. L’Egypte est totalement tributaire du fleuve et, paradoxalement, ne lui apporte rien, puisque aucun affluent égyptien ne vient grossir ses flots. Qui plus est, ironie du sort, le fleuve nourricier dont vivent les dieux et les hommes n’appartient pas à l’Egypte. Fleuve le plus long du monde, 6 695 km, il est partagé entre neuf pays : le Soudan, l’Ethiopie, l’Egypte, l’Ouganda, la Tanzanie, le Kenya, le Zaïre, le Rwanda et le Burundi. Son bassin, d’une surface de 3 030 700 km2, qui arrive après celui de l’Amazone (7 050 000 km2), du Mississippi (3 220 000 km2) et du Congo (3 700 000 km2) n’est pas en proportion de sa longueur : c’est dire si les affluents sont peu nombreux.

La plus grande partie du sol soudanais est comprise dans le bassin du Nil. La presque totalité du volume du fleuve est d’origine éthiopienne. 62 % de la surface du bassin se trouvent sur le territoire soudanais, 12 % en Ethiopie, 10 % en Egypte2. Ainsi, bien qu’étant le pays phare de l’Afrique de l’Est, le pivot de la politique arabe, fer de lance de la lutte contre Israël et premier Etat à oser traiter avec lui, interlocuteur privilégié de Moscou puis de Washington, gardien de la grande voie maritime du canal de Suez, l’Egypte est dans la position inconfortable de pays en aval sur le cours du fleuve. Tout au long de l’histoire des relations bilatérales soudano-égyptiennes, la sensibilité de l’Egypte, due à sa position géographique, a été, à la fois, moteur et frein à l’ensemble de la gestion du bassin. Il ne faut pas faire de cette sensibilité un trait particulier à l’Egypte : tous les pays qui dépendent d’un fleuve pour leur développement ont un comportement semblable. Mais, ici, l’histoire est longue. Certains, comme Waterbury3, parleront d’égypto-centrisme pour qualifier l’attitude du pays envers ses cogestionnaires. Le sort de l’Egypte est étroitement lié aux décisions qui peuvent être prises par les pays en amont : eux aussi pourraient vouloir développer leur agriculture, tirer des bénéfices de leurs capacités hydro-électriques ou tout simplement faire valoir leurs droits. Toute la susceptibilité de l’Egypte, concernant la gestion du bassin, tient dans cette situation de contradiction, qui consiste pour elle à être le pays le plus important de la région, tout en étant totalement dépendant pour sa survie des huit autres pays riverains du Nil, et principalement du Soudan et de l’Ethiopie. L’Egypte réagit à tous événements politiques survenant dans ces deux pays à partir du moment où des acteurs qui lui sont a priori hostiles pourraient utiliser le levier de l’eau comme moyen de pression sur elle.

Le fleuve a toujours été un point central dans la politique étrangère de l’Egypte qui, par conséquent, ne peut s’empêcher de considérer le Soudan, grand comme cinq fois la France, comme un objet de convoitise : pour assurer l’approvisionnement constant en eau, Méhémet-Ali, le pacha créateur de l’Egypte moderne, s’était emparé du cours supérieur du Nil, lors de sa conquête du Soudan, et cela avec l’aide de la France, en 1820. En 1892, l’Angleterre occupe militairement l’Egypte qu’elle mettra sous protectorat en 1914. Lord Kitchener écrase en 1898, à Omdurman, ville située sur le Nil face à Khartoum, la révolte mahdiste et, en 1899, forme un condominium anglo-égyptien sur le Soudan. Les Egyptiens furent alors soumis à des règles qu’ils eurent du mal à accepter. Les Britanniques entreprirent un nombre impressionnant d’expéditions vers le sud, remontant le cours du fleuve vers ses sources et tirant, grâce à des ingénieurs remarquables, des plans de grands travaux qui auraient transformé le Nil en un immense canal navigable, voie de communication aisée entre le nord et le sud. Il faut rappeler que Napoléon, lors de la campagne d’Egypte, en 1798, avait bien compris l’intérêt que représentait l’aménagement du fleuve ; il avait imaginé, à grands traits, les travaux entrepris dans le delta. Les Anglais établirent un département d’hydrologie à Khartoum et un service équivalent au Caire : cette dualité technique était nécessaire mais entraînait des habitudes et des comportements quelque peu antagonistes, les fonctionnaires épousant les intérêts du pays dont ils assuraient le développement.

L’omniprésence anglaise a vite suscité l’émergence d’une opposition nationaliste égyptienne et les relations n’ont pas cessé d’être tendues. En 1924, les Britanniques obligèrent les Egyptiens à retirer leurs troupes du Soudan et administrèrent eux-mêmes le condominium. Ils assortirent cette nouvelle situation administrative d’exigences sur l’utilisation des eaux du Nil afin de pouvoir irriguer intensivement le domaine de Gezirah, entre le Nil Blanc et le Nil Bleu qui était particulièrement favorable à la culture du coton. L’Egypte était déjà très sensible à cette exigence et, même si les Anglais la retirèrent, l’effet psychologique est resté marquant. Par la suite, la propagande nationaliste n’aura de cesse de dénoncer la menace d’une coupure des eaux du Nil et d’une condamnation à mort de l’Egypte par la faim et la soif. C’est ce qui l’a conduite à dénoncer l’association avec la Grande Bretagne en 1951 et à recommencer ses tentatives de conquête sur le Soudan. L’Egypte est devenue légalement indépendante en 1922, mais les Anglais sont restés sur place jusqu’en 1954. Le Soudan, devenu indépendant le 1er janvier 1956, a entamé à partir de cette date une ère de relations nouvelles avec l’Egypte, ère dans laquelle les tractations se sont faites d’égal à égal. Le Soudan, dont les populations du sud sont entrées en rébellion dès 1955, n’est pas libre de ses décisions hydrauliques, car il doit tenir compte de la puissance militaire égyptienne qui pourrait réagir à des décisions contraires à ses intérêts territoriaux. Quant à l’Ethiopie, sa pauvreté endémique et son instabilité politique constituent, paradoxalement pour l’Egypte, une sorte de garantie de non-développement hydraulique extérieur, même si des conseillers israéliens ont prodigué leur savoir-faire. Hydrologie et politique sont donc étroitement liées.

L’hydrologie du Nil

Le Nil est composé de deux "bras" principaux, le Nil blanc qui prend sa source près de l’équateur, dans le lac Victoria où se fait la tri-jonction entre les frontières du Kenya et de l’Ouganda, de l’Ouganda et de la Tanzanie, du Kenya et de la Tanzanie, et le Nil bleu qui prend sa source en Ethiopie. Dans sa partie équatoriale, au sortir du lac Victoria, le Nil blanc, qui porte alors le nom de Nil Victoria, entame un long parcours accidenté par les chutes de Ripon, devenues par l’œuvre d’un barrage, les chutes d’Owen, pénètre ensuite dans le lac Kioga, en ressort par les gorges vertigineuses de Murchison, et mord, après un virage serré vers l’ouest, sur la partie nord-est du lac Mobutu (ancien lac Albert), d’où il ressort sous le nom de Nil Albert. Il porte ce nom jusqu’à la ville de Nimulé où, pénétrant au Soudan, il oblique brusquement vers le nord-ouest et porte alors le nom de Bahr al-Jebel (Nil des montagnes) ; il reçoit, là, l’apport de la rivière Aswa. La pente est assez forte jusqu’à la plaine centrale du Soudan, dont la partie la plus au sud est un immense marais de papyrus (birdi), d’environ 24 000 km2, appelé le Sudd, borné au sud par la ville de Bor et au nord par celle de Tonga. Le Sudd est un obstacle sur le cours du fleuve car la prolifération d’herbes aquatiques forme des barrages impénétrables, auxquels les explorateurs se sont maintes fois heurtés. Depuis 1958, la jacinthe d’eau prolifère et envahit petit à petit le réservoir de Jebel Aulia. Sur la rive droite, à hauteur du lac Nuong, un bras se sépare, pour rejoindre, 600 km plus au nord, près de Tonga, le cours principal. Au sortir du Sudd, le fleuve est rejoint, au lac No, par le Bahr al-Ghazal, rivière permanente4, navigable, qui tire ses ressources du Zaïre et de la république du Centre Afrique, et par la rivière Nol et le Bahr el-Zéraf (rivière des girafes) : le Nil blanc est né. Le fleuve continue sa course vers le nord, sur un terrain progressivement plus sec, reçoit la rivière éthiopienne Sobat, passe par Fachoda5, puis par Malakal à 3 832 km de la mer et atteint Khartoum, la capitale du Soudan. C’est à Khartoum, à 370 mètres au-dessus du niveau de la mer, que le Nil bleu (Bahr al-Azraq ou Azrek), qui descend impétueusement du lac Thana, situé à 1 755 m, dans les plateaux éthiopiens, rejoint le Nil blanc et forme ainsi le cours principal, désormais appelé Nil. Ses affluents, le Dinder et le Rahab, sont aussi éthiopiens. Le Nil entre alors dans son parcours désertique et reçoit, en amont de la ville de Berber, l’apport de la rivière Atbara, également éthiopienne, puis s’étire avec paresse en direction du nord et de la Méditerranée. Aucun affluent ne viendra plus grossir ses flots. 6 cataractes accidentent son parcours, numérotées en sens inverse du courant : la sixième se situe peu après Khartoum, la cinquième se trouve à quelques kilomètres au nord de Berber, la quatrième peu avant Meroe, la troisième après Dongola, la deuxième a disparu avec la construction du barrage d’Assouan, la première, enfin, est au sortir du lac. Le fleuve est alors à environ 87 mètres au-dessus du niveau de la mer et perd sa pente tout au long des 960 km qui lui restent à parcourir avant le delta. Au nord du Caire, il se scinde en deux branches maîtresses : Rosette à l’ouest, Damiette à l’est.

L’Egypte dispose, en outre, de trois grandes nappes d’eau souterraines : la première, qui s’étend sous le delta et la vallée, se recharge grâce à l’eau du Nil et aux canaux d’irrigation ; la deuxième s’étend, à l’ouest du fleuve, sous les grandes oasis (Bahariya, Farafra, Dakhla, Kharga) et, à l’est, le long de la mer Rouge ou sous le Sinaï ; la troisième, enfin, du désert nubien, qui s’étend sous la Libye, le Tchad et le Soudan. Cette nappe aurait entre 20 000 et 40 000 ans et contient environ 50 000 km3 d’eau. Son équilibre est fragile. En l’absence de connaissances précises sur ses conditions d’éventuel renouvellement, les experts s’accordent pour en préconiser une utilisation prudente.

La question de la répartition de l’eau passe par une étude précise du volume d’eau disponible6. Dans le cas du Nil, toute l’eau provient des pluies qui tombent en abondance sur le lac Victoria et sur les plateaux éthiopiens, mais absolument pas sur l’Egypte. Ces pluies, irrégulières, peuvent varier considérablement d’une année sur l’autre : 150 milliards de m3 en 1978-79, 42 milliards de m3 en 1913-14. Les mesures sont donc difficiles à établir. Par voie de conséquence, les travaux de régulation, permettant de stocker, en année faste, le surplus d’eau nécessaire aux années arides, revêtent une importance primordiale. Le débit naturel retenu dans l’accord soudano-égyptien de 1959 est de 84 milliards de m3 à la sortie du Soudan. Les variations saisonnières de débit viennent rendre encore plus difficiles les prévisions et la gestion : ces variations sont dues aux rivières éthiopiennes, Sobat, Nil bleu, Atbara dont la presque totalité du débit s’écoule pendant l’été, entre juin et octobre. Les rivières éthiopiennes contribuent pour 86 % du débit global : le Nil bleu 59 %, l’Atbara 13 %, le Sobat 14 %, les lacs équatoriaux pour 14 %. Dans le sud, le régime du fleuve est marqué par deux périodes distinctes : la période de basses eaux va de janvier à juillet, c’est le moment où l’on mène le bétail paître au bord des rivières ; l’autre, de juillet à janvier, est la périodes des crues, celle où les paysans se sédentarisent pour cultiver leurs champs sur les hauteurs.

Mais le phénomène climatique qui absorbe en grande partie les crues équatoriales est l’évaporation. La marge de négociation, sur laquelle l’Egypte et le Soudan peuvent jouer, dépend aujourd’hui de la capacité des riverains à être capables de trouver les moyens techniques et financiers de minimiser ce phénomène, afin de récupérer quelques-uns des milliards de m3 ainsi perdus : sur les 98 milliards de m3 d’eau de pluie qui se déversent, chaque année, sur le lac Victoria, il n’en reste que 5 milliards. Le Sud perd la moitié de ce qu’il reçoit, c’est-à-dire 14 milliards. A Assouan, l’évaporation soustrait 10 milliards de m3.

Irrigation et stockage

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le système d’irrigation des Egyptiens, sauf dans le delta, restait celui des temps anciens et dépendait entièrement des crues du fleuve. Un système de canaux, de digues et de bassins de retenue menait et stockait l’eau sur les terrains à immerger, les faisant ainsi bénéficier de l’eau et du limon fertile. Seul le volume d’eau nécessaire au remplissage des bassins était capté, le reste se perdait en Méditerranée. Ce système, bien que très évolué, ne permettait qu’une récolte par an, de septembre à novembre, après la crue annuelle. L’accroissement rapide de la population a conduit les autorités à vouloir passer de l’agriculture de bassin à une agriculture d’irrigation pérenne, permettant plusieurs récoltes par an. Le but à atteindre était donc de pouvoir irriguer en dehors de la saison des crues, c’est-à-dire de novembre à août, et de pouvoir avoir de l’eau en dehors de la crue du Nil bleu. L’irrigation continue a introduit de nombreux changements dans les habitudes des paysans : système de rotation complexe des cultures, utilisation d’engrais, apparition de nouvelles cultures, création d’emplois nouveaux (entretien des canaux, pompage...).

Pour fournir de l’eau tout au long de l’année, il a fallu construire, en Egypte, des ouvrages de régulation ou de retenue à des points stratégiques : c’est Méhémet Ali qui, en 1825, a commencé à faire construire les premiers ouvrages dans le delta ; en 1843 le barrage de Rosette a été édifié, en 1861 celui de Damiette ; le barrage d’Assyout a été agrandi en 1938. Le premier barrage d’Assouan a été construit en 1902 et surélevé deux fois, en 1912 et en 1934 ; il servait juste à retenir la queue de la crue, on laissait échapper le gros du flot de peur que la quantité de limon transporté ne sédimente le barrage ; les barrages construits en aval d’Assouan devaient capturer de petites quantités d’eau utilisables pour l’irrigation de voisinage : ainsi le barrage de Zifta en 1903, celui d’Isna en 1908, celui de Nag-Hamadi en 1930, celui de Edfina en 1951. Mais ces ouvrages ne résolvaient pas les problèmes de stockage. La principale difficulté était de contrôler et de retenir le flot provenant des grands lacs, quand jouent les crues éthiopiennes, et de le relâcher, quand ces crues prennent fin. Le contrôle du fleuve passait par plusieurs stades : réguler le flot qui s’échappe du lac Victoria, retenir autant que nécessaire les eaux qui s’échappent du lac Albert et les lâcher après la crue du Nil bleu, enfin réduire les pertes dues à l’évaporation dans le Sudd. C’est dans ce but qu’a été édifié (entre 1948 et 1954) le barrage sur les chutes Owen, qui fait largement remonter le niveau du lac Victoria et permet la production d’électricité. Deux autres barrages, qui n’ont pas été réalisés, devaient barrer les flots au sortir du lac Kioga et du lac Albert. Enfin, le problème d’évaporation dans les marais du Sud devait être en partie résolu par la construction du canal de Jongleï, qui aurait longé le Bahr el-Zeraf et aurait drainé les marais en vue d’accroître le volume d’eau disponible. Le canal de Jongleï était un projet auquel pensaient les Egyptiens dès 1904 et qui, par la suite, est resté un point central dans le plan d’ensemble d’aménagement britannique. Le barrage de Sennar, sur le Nil bleu, a été terminé en 1925 avec une fonction première, celle d’irriguer les champs de coton de Gézirah-Malagil. D’autres ouvrages hydro-électriques ont été construits, celui de Jabal Auliya terminé en 1937 sur le Nil blanc, celui de Khashm al-Girba sur l’Atbara en 1964, qui devait permettre l’installation des populations déplacées par la construction d’Assouan, celui de Roseires sur le Nil bleu en 1966.

C’est la construction du barrage d’Assouan, dont les travaux ont commencé en 1960 et se sont achevés en 1971, qui a marqué la domestication définitive du Nil et rempli une véritable fonction de stockage. Le nouveau barrage, construit à 6 kilomètres en amont de l’ancien et à 640 km au sud du Caire, est colossal : il mesure 3,6 km de large et le lac qu’il retient fait, dans sa partie la plus large, 27 km.

Plusieurs projets de stockage ont été étudiés dans les hauts plateaux éthiopiens, notamment aux abords du lac Thana (en 1904, 1927, 1959). Mais seuls, à ce jour, ont été construits les barrages de Finchaa, en 1972 et de Tis Issat : encore ne servent-ils pas de réservoirs, mais à produire de l’électricité. Toutes les tentatives d’aménagement des ressources éthiopiennes ont très mauvaise presse en Egypte qui n’hésite pas à menacer de représailles militaires toute velléité de construction de barrage. Il n’empêche que l’Ethiopie aura certainement un jour la volonté d’utiliser ses capacités hydrauliques.

Les politiques nationales

Chacun des trois pays riverains conduit des politiques nationales qui dépendent de la configuration géographique du pays et des capacités de développement technique et sont soumises à de fortes contraintes financières. En Egypte, où il ne pleut pas, la moindre sécheresse, comme celle de 1988, a des conséquences désastreuses, même si le grand barrage a permis d’étaler les inégalités annuelles.

L’Egypte est dans une situation très difficile, comparable à celle d’Israël, puisqu’elle utilise 98 % de l’eau qu’elle reçoit ; comme dans d’autres pays, l’agriculture y est le principale consommatrice, puisqu’elle absorbe 80 % du volume disponible7, soit 38 km3, la consommation domestique 3 km3 et le secteur industriel 4,7 km3. Le pays pratique une politique de récupération de terres pour les donner petit à petit à l’agriculture : 1,26 millions d’hectares devraient être ainsi récupérés d’ici à 1997. Le Sinaï, qui fait partie du plan agricole, pourrait être irrigué à partir de l’eau du Nil au moyen d’un aqueduc (el-Salam) passant sous le canal de Suez. Il a un temps été question, à la fureur de tous les pays riverains, que le Caire vende de l’eau à Israël. La politique égyptienne de récupération des terres, qui rappelle celle de l’Etat hébreu, "faire fleurir le désert", mais qui n’en a pas les connotations militaires, se heurte au manque d’eau et nécessitera de nouvelles ressources difficiles à trouver. Elle est essentiellement motivée par l’accroissement démographique et par l’obligation, en conséquence, d’importer des produits agricoles : la population, qui compte presque 59 millions d’habitants en 1992, en comptera environ 70 millions en l’an 2000 : l’Egypte cherche à être autosuffisante à 50 %. L’augmentation de la surface des terres arables permettrait d’éviter la surpopulation le long du fleuve ou l’agglutinement dans la capitale. La conquête des terres est d’autant plus nécessaire maintenant qu’il n’y a plus aucune possibilité d’expansion vers le Soudan fertile. Pour réduire le déficit, l’Egypte tente de moderniser ses canalisations, de recycler les eaux usées, de désaliniser l’eau de mer et d’utiliser des méthodes modernes d’irrigation, mais toutes ces tentatives n’ont pas encore atteint leur plein développement industriel. Dans sa stratégie de conquête de terres nouvelles, l’Egypte nourrit des projets ambitieux d’irrigation du désert et cela à partir de la nappe souterraine du désert nubien et, plus au nord, en prenant comme bases de départ les quatre grandes oasis pour créer une nouvelle vallée8.

Cette politique pourrait entrer en concurrence avec la politique libyenne, très ambitieuse et peu prudente, de pompage tous azimuts de la même nappe. En effet, Khadafi a décidé de transporter l’eau souterraine du sud aride vers le littoral, peuplé et seul propice à l’agriculture. Baptisé "grand fleuve artificiel", rival, dans son ambition, des pyramides égyptiennes, un canal, de 2 000 km de long pour la première phase, est alimenté par les stations de pompage de Tazerbo9, au sud-est de la Libye. Cinq phases de travaux successives sont prévues. L’absence de prévisions sur la durée de vie et l’équilibre de la nappe (50 à 60 ans, selon les experts) et le manque de précautions dans son utilisation ne peuvent qu’inquiéter les Egyptiens. Actuellement, ils n’ont pas le moyen de réagir et se contentent d’élever des protestations10.

Le Soudan se trouve dans une situation bien différente. Plus grand pays d’Afrique et potentiellement le plus riche par sa surface cultivable, il n’a que 20 millions d’habitants, même si la croissance démographique est également rapide. Un tiers de cette population vit au sud. Le partage du pays en deux zones climatiques opposées, l’une aride au nord et l’autre humide au sud, entretient un déséquilibre qui est une des motivations de la guerre civile qui sévit actuellement au sud. Le gouvernement de Khartoum reconnaît que, dans ses menées guerrières, il n’est pas intéressé par les populations, mais par la terre sur laquelle on fait aisément deux récoltes par an et où l’on a découvert du pétrole. En dehors de la volonté de récupérer et de pouvoir exploiter un sol riche, la guerre que mène Khartoum est une manifestation violente de la poussée de l’Islam vers le sud de l’Afrique. Le contrôle du sud est un enjeu immense pour le gouvernement soudanais, qui doit à tout prix gagner la guerre pour éviter une déroute économique11. Il restera ensuite à trouver la capacité financière et la maîtrise technique pour développer l’agriculture et les richesses hydrauliques. Le Soudan a pendant longtemps été regardé avec envie par les pays riches du Moyen-Orient, qui voyaient en lui un partenaire possible et bien nanti pour une coopération agricole fructueuse. Si la paix pouvait être rétablie, les investisseurs ne tarderaient pas à revenir.

L’Ethiopie n’a pas de difficultés de ressources, mais simplement des problèmes financiers et des problèmes de distribution. Tenue en dehors de toute négociation par ses deux principaux voisins, elle n’a pu jusqu’à ce jour que protester contre son éviction des textes signés. Elle est pourtant dans une position géographique très avantageuse, avec ses hauts plateaux riches en eaux dominant le désert soudanais. Mais ses intentions de développement se sont toujours heurtées à l’opposition brutale de l’Egypte qui a même menacé de déclencher la guerre lorsque des projets d’aménagement du lac Thana ont été envisagés, en 1979. A cette époque, les Soviétiques avaient proposé leur aide pour construire toute une série d’ouvrages sur les rivières éthiopiennes. Les plans de construction de deux aqueducs, l’un entre Atbara et Suakin, sur la mer Rouge et l’autre de Port Soudan vers l’Arabie saoudite ont été établis. En regard du droit international, et invoquant le fait que le fleuve n’est pas entièrement navigable, l’Ethiopie ne veut pas reconnaître au Nil son statut de fleuve international, afin de procéder à ses propres aménagements sans être tenue de respecter les droits acquis des autres riverains.

Hydropolitique

La géographie a placé le Soudan dans la sphère d’influence de l’Egypte. C’est le pacha Méhémet Ali qui a fondé la capitale, Khartoum (en arabe, trompe d’éléphant), et la ville de Wad Médani un peu plus au sud. Les Egyptiens se tournent tout naturellement vers un pays qui marque leur horizon terrestre par opposition à la mer et qui pourrait leur assurer un espace territorial plus propice au développement que le désert. Aujourd’hui, la politique égyptienne envers son voisin ne se démarque pas d’une certaine condescendance, doublée d’une méfiance d’autant plus compréhensible que, lors de la guerre du Koweït, les deux pays se sont retrouvés dans des camps opposés. En regard, la politique soudanaise est agressive. L’évolution actuelle de sa politique étrangère, sous la conduite du président Omar Bashir et de son conseiller Hassan al-Tourabi, chef du Front Islamique National, qui, en alliant l’entente avec la Libye12 et l’amitié avec l’Iran13, semble conduire une stratégie d’encerclement de l’Egypte, n’est pas propice à la détente. Deux points particuliers servent de baromètre dans les relations égypto-soudanaises : les négociations successives sur le Nil et le règlement de la question du territoire de Halaïb. Ces deux questions se sont trouvées liées lors de la construction du grand barrage d’Assouan.

L’Egypte a toujours mis en avant ce qu’elle considère comme ses droits historiques. Selon le droit musulman, les eaux des grands fleuves sont un bien public commun, mais le lit des fleuves reste soumis à la souveraineté de chaque Etat riverain. L’islam, respectant la situation géographique, privilégie l’utilisation de l’eau par les pays en amont : ceux-ci sont en droit d’utiliser, en premier, le volume d’eau qui leur est nécessaire, mais doivent impérativement relâcher le surplus sans chercher à le capter pour que les pays voisins puissent en jouir à leur tour. Pour que le droit des pays amont sur les pays aval ne soit pas exclusif, les théologiens islamiques ont édicté une règle simple : "la quantité d’eau que peut retenir un Etat sur ses terres ne doit pas excéder la hauteur de deux "chevilles"14. L’Egypte, à la différence de cette règle, fait valoir ses droits historiques de premier utilisateur, droits qui, selon elle, remontent au plus loin des temps et qui s’opposent aujourd’hui aux droits de développement futur des autres pays riverains.

Les pays occidentaux, Grande-Bretagne, Italie, Belgique, dans la définition au XIXe siècle de leurs sphères d’influence respectives en Afrique orientale, ont entériné cette idée de droits acquis et soutenu la position égyptienne : le protocole signé en 1891 entre la Grande-Bretagne et l’Italie stipule, dans son article trois, que l’Italie s’engage à ne pas construire d’ouvrages d’irrigation sur la rivière Atbara, susceptibles d’affecter le débit de la rivière ; le traité relatif aux frontières entre le Soudan anglo-égyptien, l’Ethiopie et l’Erythrée, signé le 15 mai 1912, voit le Roi des rois s’engager à ne rien construire sur le Nil bleu, le lac Thana ou la rivière Sobat ; les rivières Simliki et Isango, dans l’actuel Zaïre, ont fait l’objet d’un texte semblable en 1906, entre l’Angleterre et le Congo15. En 1934, un accord signé entre la Grande-Bretagne (au nom du Tanganyka) et la Belgique, (agissant au nom du Ruanda et du Burundi) stipulait, dans son article premier, que toutes les mesures devront être prises pour conserver à l’eau de la rivière Kagera16 sa qualité intrinsèque avant qu’elle n’atteigne les frontières communes aux trois pays. Les massacres actuels au Burundi, qui font charrier à cette rivière des monceaux de cadavres, donnent un éclairage particulièrement sinistre à ce texte. Ces différents accords ne sont pas exempts d’intérêts bien compris des Occidentaux dans la région : la Grande-Bretagne cherchait, avant tout, à se garantir le canal de Suez, route de l’Inde. Dans cette optique de sécurité, tous les ouvrages construits, sur n’importe quelle portion du Nil, l’ont dès lors été avec l’accord de la Grande-Bretagne pendant le protectorat, ou sur les recommandations de l’Egypte par la suite, et cela toujours avec la certitude qu’aucune répercussion malencontreuse n’interviendrait sur le sol égyptien.

Dans cet esprit, avant la signature du premier texte régissant les relations hydrauliques entre l’Egypte et le Soudan, les Anglais ont commencé, dès 1920, à mettre en œuvre un plan d’aménagement évolutif, le Century Storage Scheme, lequel mûrissait dans les cartons des ingénieurs anglais depuis plusieurs années, et dont l’axe principal était l’aménagement des sources du fleuve. Ce plan d’aménagement, de grande envergure, était fondé sur l’idée, simple en apparence, qu’il fallait diminuer au mieux le caractère imprévisible du débit du fleuve d’une année sur l’autre et donc conserver le surplus des années fastes pour les années de pénurie : tous les grands barrages construits sous la domination anglaise, et même après, étaient inscrits dans ce plan, et ainsi seul le barrage de Nag Hammadi se trouvait en Egypte. La sensation de dépendance engendrée par ces diverses constructions hors du sol national a été un point de fixation pour l’opposition des partis nationalistes égyptiens. Les médiations internationales ont conduit à la signature du premier traité en 1929, entre l’Egypte et la Grande-Bretagne (au nom du Soudan, du Kenya, du Tanganyka et de l’Ouganda). Ce texte attribuait 48 milliards de m3 à l’Egypte et 4 milliards de m3 au Soudan. Les 32 milliards de surplus profitaient à l’Egypte ou s’évaporaient en grande partie. Sous double tutelle égypto-britannique, les Soudanais n’ont pas eu à apposer leur signature à un texte qu’ils se sont empressés de dénoncer dès leur indépendance, en 1956. Les Anglais avaient, en outre, élaboré un document largement favorable à leurs propres intérêts. L’Egypte, sous leur domination, n’était certainement pas le bénéficiaire direct de cette orientation : c’est ce qu’a illustré l’épisode de l’aménagement de la région de Gézirah, censée devenir un grand complexe de culture du coton destiné à être exporté en Angleterre à des conditions largement préférentielles.

L’accord de 1929 a été révisé en 1959, juste avant la construction du grand barrage d’Assouan. L’enjeu national était aussi important pour l’Egypte que pour le Soudan et le contexte politique international tendu imposait des décisions claires. En effet, en 1956, le président Nasser avait nationalisé le canal de Suez. Cette décision était une réaction à la signature du pacte de Bagdad de février 1955 (entre la Grande-Bretagne, l’Irak, l’Iran, la Turquie et le Pakistan), que l’Egypte considérait comme un frein à l’extension de sa propre puissance. Dans le jeu des pays occidentaux, ce pacte devait être un rempart contre le communisme ; en même temps, il illustrait la rivalité de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis au Moyen-Orient. L’Egypte, qui voulait être reconnue comme le chef de la grande nation arabe dans sa lutte sans merci avec Israël, cherchait à nouer des alliances au mieux de ses intérêts. Nasser tentait d’obtenir de la BIRD (Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement) les fonds nécessaires aux travaux, mais la banque, et par conséquent son principal actionnaire, les États-Unis, conditionnaient leur accord au règlement préalable de la question du rapatriement des troupes britanniques stationnées le long du canal de Suez. L’attaque israélienne sur Gaza, en février 1955, accélère le dénouement : pour obtenir des armes que les Occidentaux lui refusent, Nasser se tourne vers l’URSS et la Tchécoslovaquie. Dans ce contexte tendu, les USA, qui liaient leur aide à des conditions draconiennes, renoncent à financer le Haut barrage, et laissent la place aux Soviétiques, trop heureux de pouvoir sauter sur une occasion d’entrer dans la région. Ils apportent 220 millions de dollars lors de deux accords, le premier signé le 27 décembre 1958, l’autre le 27 août 1960. Le haut barrage représente le point culminant des travaux d’aménagement du Nil et rompt avec le Century Storage Scheme des Britanniques.

Plusieurs autres raisons, en dehors du contexte de politique internationale, ont poussé le Raïs à décider cette entreprise : l’idée d’une telle construction était dans l’air depuis 1952, dès sa prise de pouvoir, mais lorsque le Soudan a proclamé son indépendance en 1956, les Egyptiens ont craint que des travaux soient entrepris sans leur accord et ils ont donc décidé d’être propriétaires, à l’intérieur même de leurs frontières, d’une réserve d’eau suffisante pour subvenir aux besoins de la population et pour cela d’assurer leur approvisionnement, en plaçant en quelque sorte les sources du Nil sur le sol égyptien : le barrage peut stocker deux fois la crue annuelle moyenne du Nil pour constituer une réserve d’environ 165 km3. Nasser voulait aussi montrer que l’Egypte était un pays moderne, capable d’entreprendre des travaux dont le gigantisme était, à la fois, une démonstration politique à la face du monde, une affirmation de la grandeur de l’Egypte et un symbole de puissance sur la scène politique internationale (cette attitude est comparable à celle des Turcs avec la construction du GAP, grands travaux d’aménagement de l’Euphrate). En politique intérieure, le Haut barrage devenait une pyramide moderne, dans la continuité des travaux entrepris par les pharaons, manifestation de la toute puissance de l’Etat.

Aujourd’hui, son gigantisme et son importance pour le pays en ont fait la cible de la rhétorique violente des fondamentalistes ; il a, par ailleurs, fait l’objet de menaces de bombardements, pendant la guerre du Koweït, en janvier 1991 après des problèmes frontaliers avec le Soudan17.

Les effets, tant négatifs que positifs, du barrage ont été largement étudiés, sans pour autant arriver à départager totalement les partisans des opposants : salinisation des terres, pollution de la nappe phréatique, apparition de maladies nouvelles, transformation de la faune (les sardines qui pullulaient à l’embouchure sont maintenant remplacées par des requins, moins comestibles), appauvrissement du sol et nécessité de recourir à l’emploi massif d’engrais. D’un autre côté, le barrage a permis de sauver l’Egypte de la famine en 1972-73 et, pendant les neuf années de grande sécheresse de 1979 à 1987, il a assuré l’approvisionnement en eau de la population18.

La situation politique délicate de l’Egypte était contrebalancée par une situation non moins difficile au Soudan, où, en août 1955, la première guerre civile opposant le sud, chrétien et animiste, au nord islamique, éclatait, ajoutant une donne nouvelle à l’équilibre de la région. Malgré tout, les négociations sur l’eau ont continué, agrémentées de réactions hydrauliques agressives, comme, en 1958, la surélévation, sans consultations préalables, du barrage de Sennar. Elles ont abouti, le 8 novembre 1959, à un accord entre les deux pays, toujours en vigueur aujourd’hui. Ce nouveau texte fixait la part de l’Egypte à 55,5 milliards de m3 et à 18,5 milliards pour le Soudan, les droits acquis qui restent ceux du texte de 1929 étant inclus dans ces volumes : en outre, pour empêcher que les flots ne se perdent dans la Méditerranée, un haut barrage sera construit à Assouan ; en contrepartie, plusieurs ouvrages seront entrepris au Soudan, dont le barrage de Roseires sur le Nil bleu et celui de Khachm al-Guirba sur l’Atbara. Un comité technique permanent (JPTC) est créé, chargé de prévoir les travaux en vue d’accroître le volume (dont le surplus sera partagé entre les deux pays) et de superviser l’exécution des projets. Le texte stipule également que l’Egypte apportera sa contribution financière au règlement du déplacement des populations du village de Wadi Halfa qui sera submergé par les eaux, qu’elle renoncera au volume d’eau stocké au barrage de Jebel Aulia et prévoit le drainage des grands marais du Sudd au bénéfice égal des deux parties. Les coûts sont aussi partagés. Ce drainage sera axé principalement sur la construction du canal de Jongleï, élément déterminant de la gestion du bassin. Dans les nombreuses études réalisées par les Britanniques, et dont les plans ont progressivement été remaniés, deux phases de construction avaient été prévues : Jongleï I (1977-1985), et Jongleï II (1985-1990) avec la construction d’un canal parallèle, un réservoir aux chutes de Murchison sur le lac Mobutu (lac Albert) et un réseau de canaux et retenues entre le Bahr-el-Ghazal, les marais de Marchar et le bassin de la rivière Sobat, le tout permettant d’économiser 18 milliards de m3 d’eau19.

Les travaux de percement du canal de Jongleï commencèrent en 1979, dirigés par la société française des Grands Travaux de Marseille (GTM). L’ouvrage devait mesurer 360 km, entre Bor et Malakal, et était destiné à récupérer 5 milliards de m3 d’eau perdus dans les marais. Pendant 4 ans, les travaux ont avancé normalement, grandement facilités par une énorme excavatrice spécialement conçue pour une grande largeur et adaptée à la nature du terrain, mais en 1983, alors que la moitié en était achevée, l’ouvrage est devenu la cible de la guérilla du sud-Soudan.

Cette guérilla (Anya-Nya, du nom d’un venin foudroyant) n’a pas éclaté soudainement. Le sud-Soudan est une région charnière entre le monde arabe et le continent africain. Les tensions entre le pouvoir central et les sudistes sont anciennes : il y a d’abord eu le trafic d’esclaves noirs pratiqué par les Arabes pour alimenter les marchés du Nord et de l’Est. Le ressentiment et la suspicion ont ensuite sous-tendu les relations entre les deux parties du pays, l’Egypte étant en même temps assimilée au nord. En 1956, les populations du sud craignaient que l’indépendance fût pour elle synonyme de perte de liberté, et ce n’est qu’avec des promesses d’organisation fédérale que leur opposition a finalement été calmée. Petit à petit, c’est la résistance à l’Islam et à l’arabisation qui a servi de ciment à la guérilla, qui, dans sa première phase, a duré 17 ans, c’est à dire de 1955 à 1972. L’accord d’Addis Abeba, ratifié par le ministre des Affaires étrangères du Soudan et le premier chef de l’Anya-Nya, Joseph Lagu, le 28 mars 1972, a calmé les ardeurs guerrières ; il donnait une grande autonomie au sud et a été unanimement salué par toute la communauté africaine. Mais le manque de compréhension politique envers les populations du sud de la part du président Nymeiri, partisan d’un Islam dur, n’en a pas permis l’application. L’accord d’intégration économique, signé avec l’Egypte, le 12 février 1974, accord qui permettait la mise en chantier des travaux d’irrigation dans la région de Jongleï20, a été mal ressenti par le sud, qui voyait mal comment il pouvait s’harmoniser avec la relative liberté inscrite dans le texte d’Addis Abeba. Les terrassements ont malgré tout commencé le 28 juillet 1976 et se sont poursuivis jusqu’en 1983. Cette année là, la pression continue du gouvernement central pour dompter les populations noires et les nuisances engendrées par les travaux ont créé les conditions d’un nouvel embrasement au sud-Soudan. Deux ethnies sont menacées d’extinction par le gouvernement : les Dinkas et les Nuers. Ces deux groupes ne sont pas Arabes, mais suffisamment importants pour pouvoir constituer un pôle de résistance à l’autorité de Khartoum. Le Soudan est une mosaïque de 247 tribus, réparties en 47 ethnies. Ces ethnies n’ont en commun que la langue véhiculaire, arabe ou anglais. Cet éparpillement accentue les difficultés non seulement entre le Nord et le Sud, mais aussi dans le sud même où les rivalités entre ethnies ont cassé l’unité de la guérilla.

Le colonel John Garang, issu de l’ethnie Dinka, chef de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) conduit la rébellion chrétienne et animiste. Il n’était a priori pas hostile à l’aménagement du sud et la thèse21 qu’il a soutenue à l’université américaine de l’Iowa montre à la fois son intérêt et son adhésion aux travaux de développement. Mais il y souligne, d’une part, le danger de raréfaction de l’eau et opte pour une agriculture irriguée par l’eau de pluie et, d’autre part, la crainte que des Egyptiens viennent s’installer en grand nombre dans la région et que les populations autochtones soient lésées dans leurs biens et oubliées au profit d’étrangers. Son idée première était, au départ, de conquérir tout le Soudan, mais les dures réalités de la guerre l’ont obligé à rabattre ses prétentions et à ne plus chercher que l’indépendance du sud. Khartoum, de son côté, veut appliquer la loi islamique (Charia) et a imposé des mesures insupportables dans la vie quotidienne : directives discriminatoires en milieu scolaire, remplacement du dimanche par le vendredi comme jour de repos légal. En janvier 1988, nordistes et sudistes ont signé une "Charte provisoire du Soudan" dont le caractère ambigu et flou a entraîné un regain d’intolérance et de révolte de part et d’autre : cette charte stipule que l’Islam est la religion de la majorité, mais que le christianisme est pratiqué par nombre de Soudanais, que l’arabe est la langue officielle, mais que l’anglais est la langue de travail dans le sud, que l’Islam et la tradition africaine sont les ancrages de la nation soudanaise. Sous l’influence directe des Frères musulmans, partisans d’une politique dure, le gouvernement de Khartoum entreprend alors une politique d’extermination systématique des élites civiles et religieuses du sud. Les populations civiles sont les premières touchées par la guerre. D’année en année, elles sont repoussées vers le sud, victimes à la fois du gouvernement central qui fait tout pour empêcher l’aide internationale d’arriver et victimes aussi des rebelles qui ne veulent pas perdre les destinataires de l’aide alimentaire. Un million de personnes sont mortes depuis 1983, dans une indifférence quasi générale, et on compte plus de 2,5 millions de réfugiés. Autour de Khartoum, ils vivent dans des camps et, pour s’en débarrasser, le gouvernement les expulse dans le désert ce qui équivaut à une mort certaine.

Le canal de Jongleï, qui aurait asséché une grande partie des marais, territoire d’accès difficile et refuge pour ceux qui le connaissent bien, n’a pas eu de mal à focaliser sur lui toutes les peurs accumulées par les populations du sud contre la modernisation et l’emprise progressive de l’Islam : le canal pouvait devenir une voie de pénétration, probablement militaire, beaucoup plus facile ; il était l’emblème de l’intrusion moderniste de populations du Nord, tant égyptienne que soudanaise, il représentait un facteur de captation des richesses du sud par le nord et menaçait de transformer radicalement des modes de vie ancestraux. Aujourd’hui et cela dure depuis onze ans, seule la saison des pluies interrompt la guerre pendant quelques semaines. Dès la saison sèche, le gouvernement de Khartoum recommence à avancer, et cela d’autant plus facilement que des factions rivales s’opposent au sein de l’APLS, avec la création, en 1991, de l’"APLS-unifiée" sous la direction de Riek Mashar22 (de l’ethnie Nuer) et que le soutien de l’Ethiopie fait défaut depuis la fin du régime Mengistu. Actuellement le gouvernement central cherche, parallèlement à l’offensive militaire destinée à écraser l’APLS, à morceler le sud en divisant le pays en 26 Etats, ce qui aura pour effet de disperser ce qui reste des élites pour les remplacer par de nouvelles, plus malléables. La stratégie militaire du gouvernement central consiste à couper la résistance de ses bases-arrière de ravitaillement, situées en Ouganda et au Kenya. Pour le moment, la résistance tient les 700 km de frontières. Dans une tactique de contournement, les troupes du Nord passent, semble-t-il, par la Centrafrique, sans que le gouvernement français, bien qu’attentif à l’attitude de Khartoum à l’égard du Tchad, de la RCA et du Zaïre, ne puisse ou ne veuille s’y opposer. L’armée nordiste bombarde les villes pour faire fuir la population et occuper le terrain urbain. La plupart des villes, dont la capitale Juba, ont ainsi été prises ; si la jonction avec la frontière se faisait, la portée symbolique serait très forte pour la population. D’un autre côté, Khartoum peut tenir les villes, mais la forêt n’est pas un terrain sur lequel les troupes arabes savent se mouvoir et restera aux mains de la résistance : la guérilla peut durer longtemps et, tant qu’elle dure, les travaux de Jongleï ne peuvent reprendre.

Sur le plan régional, la résistance des populations soudanaises du sud à l’islamisation forcée était et reste un élément de déstabilisation propice à l’Egypte, obligeant Khartoum à se garder à la fois sur sa frontière nord et sur ses marches du sud. En même temps, un retour au calme permettrait une reprise des négociations et des travaux. D’un autre coté, si les Sud-Soudanais gagnaient la guerre et obtenaient leur indépendance ou une certaine forme d’autonomie, comme il en avait déjà été question, Le Caire serait obligé de compter avec un nouveau partenaire directement impliqué dans la gestion du bassin, alors qu’il a du mal à traiter avec les neuf autres. D’autres pays, comme l’Ouganda, qui compte 10 % de musulmans dont certains actifs, et dont les ethnies sont mélangées avec celle du sud-Soudan, voient dans la résistance un rempart contre l’expansion de l’Islam23. Si le verrou que constitue la résistance du sud-Soudan cédait, l’Ouganda se trouverait alors pris en tenailles entre l’Islam soudanais et l’Islam tanzanien.

Un autre clignotant significatif des relations entre Le Caire et Khartoum est la province de Halaïb24. Source de discorde depuis la fin du XIXe siècle, situé à l’extrême est de la frontière soudano-égyptienne, juste le long du 22e parallèle, comme le village de Wadi Halfa submergé par le lac Nasser (lac de Nubie pour les Soudanais), cette zone est dans la situation originale d’avoir à la fois une frontière politique, favorable à l’Egypte, issue de l’accord anglo-égyptien de 1899, et une frontière administrative, favorable au Soudan, issue d’un amendement à cet accord en 1902, accord qui avait pour but de ne pas séparer administrativement les tribus Bedja vivant de part et d’autre de la frontière politique. Quand les Egyptiens ont fait savoir leur volonté de construire Assouan, les Soudanais ont remis sur la table la question de Halaïb pour obtenir une révision de l’accord sur l’eau de 1929. Aujourd’hui, cette région difficilement contrôlable, puisqu’à direction bicéphale, est un lieu de trafic de drogue et devient un enjeu économique à cause de la découverte de pétrole, au large de la côte, dont l’exploitation a été concédée à une société canadienne, l’International Petroleum Corporation. Une autre cause du problème de Halaïb se trouve être aussi une question d’eau : le sous-sol est riche en eau, mais la pente qui s’incline vers le sud profite au Soudan.

Le Nil est le fleuve le plus étudié au monde : les études successives ont permis la concertation et la coopération des techniciens des deux pays les plus concernés. Il faut maintenant aller au-delà de l’entente technique et fonder toute politique hydraulique sur la réciprocité des bénéfices possibles dans une politique globale d’intérêts bien compris. Cette attitude sera très difficile à faire accepter à l’Egypte qui ne peut admettre de dépendre d’un pays tiers. L’obligation de réciprocité ne peut pas ne pas intégrer tous les pays du bassin, sans distinction, certains trouvant leur compte dans un volume d’eau en accord avec leurs besoins ou dans un développement de leurs capacités hydroélectriques ou même dans la livraison d’électricité à un taux avantageux. Les conflits hydrauliques n’ont jusqu’à ce jour pas éclaté, parce que, très certainement, les gouvernements ont, malgré tout, compris que seul un aménagement concerté était bénéfique à l’ensemble des pays riverains. Les structures de concertation qui ont existé ou existent à ce jour, qu’elles soient techniques, comme la Commission technique conjointe permanente (JPTC), ou des organismes de conciliation et d’approfondissement du dialogue, comme l’Ungudu25 (fraternité en swahili) ou comme Teconile, organisation chargée d’étudier les aspects techniques d’une véritable coopération entre les Etats riverains, doivent être renforcées. Les nombreux projets étudiés au Soudan pourraient être autant d’étapes vers l’intégration et l’échange : construction, pour 1998, d’un barrage près de Merowe, à hauteur de la 4e cataracte ; plusieurs projets en vue d’accroître la production d’électricité sont à l’étude pour équiper les barrages de Sennar, Roseires et Djebel Aulia. Ces études devraient être terminées à la fin de l’année 199526.

Mais la situation est paradoxale : la paix permet le développement, lequel entraîne nécessairement la recherche de ressources plus importantes dont la quête même, en raison de leur rareté, risque d’accroître les tensions. Les sept pays qui ont, jusqu’à ce jour, été tenus en dehors des accords, devront être admis dans les négociations. Dans tous les cas, l’Ethiopie doit avoir la volonté d’y participer ; en même temps, l’Egypte doit lui en donner les raisons en apportant la preuve de sa volonté à trouver des bénéfices mutuels et équilibrés. Le problème majeur auquel se heurtera la gestion intégrée vient de l’Egypte : pour l’Egypte, encore une fois, l’eau est une question de survie, c’est donc l’accroissement démographique qui reste le cœur du problème. L’augmentation de la population, la concentration de la population dans les grandes villes ou sur les rives du Nil, génératrice de tensions aiguës sur les ressources en eau, les besoins exacerbés en denrées alimentaires ou en eau, rendent vulnérable l’ensemble de la société qui peut alors être une proie facile pour tout extrémisme. De plus, l’Egypte utilise aujourd’hui une partie du volume d’eau qui appartient au Soudan et dont celui-ci n’a pas encore usage. Ce bénéfice ne durera certainement pas très longtemps. L’Egypte doit aussi garder une position forte dans la région car sa déstabilisation serait fatale à toute l’Afrique. Le développement de l’ensemble du bassin reste soumis à la fin de la guerre civile, puis au retour des investissements. Mais, là, l’histoire reste ouverte : si la guerre est gagnée par Khartoum, il serait étonnant que l’influence iranienne ne tente pas de gêner la politique égyptienne dans la région et, par conséquent, la gestion du bassin, à cause de son importance pour l’Egypte, pourrait être une épreuve de force. Si au contraire, la guérilla tenait bon27 et réussissait à mettre économiquement à genoux le gouvernement central actuel, qui serait alors probablement contraint de démissionner, tout serait à recommencer, avec peut-être l’espoir d’une dynamique nouvelle, mais avec des partenaires africains exigeant alors un juste retour de leur richesse hydraulique.

 

Egypte

Soudan

Ethiopie

Ouganda

Superficie km2

1 001 449

2 0505 810

1 221 000

236 040

Population

57 263 600

26 886 000

52 154 400

18 080 000

Croissance démog./an

2,7%

2%

2,8%

3,1 %

PNB 1991 (milliards)

$ 40,89

$ 6,38

$ 5,39

$ 2,87

Budget défense 1992 (milliards)

$   2,47

$ 320 m (1990)

$ 1,31

$ 86,81 m

Effectifs Forces armées

430 000 h

72 800 h

 

60 000 h

 

 

 

 

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________

Notes:

1 Grand hymne au Nil, fin de l’ancien empire.

2 ONU, “Register of international Rivers”, Water Supply and Management, vol. 2, 1978.

3 John Waterbury, Hydropolitics of the Nile Valley, Syracuse University Press, 1979.

4 C’est par le Bahr el-Ghazal qu’est passée l’expédition Marchand, se faisant suivre d’un bateau porté pratiquement à bras d’hommes, le Faidherbe.

5 C’est à Fachoda que les Anglais, descendant vers les sources du Nil dans leur conquête du Soudan, ont trouvé, en 1898, la mission française Congo-Nil du commandant Marchand, qui effectuait une mission semblable. Français et Anglais, dans leurs grandes manœuvres de recherche de zone d’influence, tentaient d’établir l’axe Dakar-Djibouti pour les uns, Le Caire-Le Cap pour les autres. Marchand, qui devait retrouver là les Ethiopiens, trouva les Britanniques et dut se retirer devant Lord Kitchener, qui assurait ainsi la réussite des projets de conquête anglaise aux dépens des projets français.

6 Voir John Waterbury, op. cit.

7 Natasha Beschoner, The Nile Basin, Londres, IISS, Adelphi Paper 273, 1993, pp. 45-61.

8 Voir Christian Chesnot, La bataille de l’eau, Paris, l’Harmattan, 1993.

9 Teresa English, “Libya’s GMR Defies its Critics”, Middle East Economic Digest, 22 septembre 1989.

10 “Deep Waters Run Still”, South, août 1991.

11 La guerre coûte environ 400 millions de dollars par an au gouvernement. Entretien avec Hassan al-Tourabi, dans Politique internationale, n° 64, été 1994.

12 Le Soudan a signé en 1990 une “Déclaration d’intégration” avec la Libye.

13 Illustration concrète dans le cas qui nous concerne : les Iraniens construisent une route de la paix entre Kosti et Malakal. Marchés tropicaux, 25 février 1994.

14 Dr. Tal’at al-Ghunaymi, Al-Charq al-Awsat, 28 décembre 1989, cité dans Egypte monde arabe, n° 10, 1992, p. 81

15 Bonaya Adhi Godana, Africa’s Shared Water Resources, Londres, Pinter, 1985

16 Considérée comme la branche mère du Nil.

17 Habib Ayeb, “L’Egypte et le Soudan au lendemain de la guerre du Golfe”, Hérodote 65-66, 1992.

18 Sur l’impact du barrage, voir le rapport général présenté au symposium sur le haut barrage d’Assouan (HAD), le Caire, Comité égyptien des grands barrages, 3 novembre 1993.

19 Thomas Naff et Ruth Matson, Water in the Middle East, Boulder, Westview, 1989.

20 Histoire très détaillée de la construction du canal et de toutes les tractations qui ont présidé à ses tentatives successives de réalisation dans Robert O. Collins, The Waters of the Nile : Hydropolitics and the Jonglei Canal, 1900-1988, Oxford, Clarendon Press, 1990.

21 John Garang de Mabior, Identifying, selecting, and Implementing Rural Development Strategies for Socio-Economic Development in the Jonglei Projects Area, Southern Region, Sudan, Iowa State University, Degree of Philosophy (major : Economics), 1981.

22 Une nouvelle faction s’est créée en août 1991, sous la direction de Lam Arol, dont le but serait de réconcilier les deux autres !

23 “Sudan’s Civil War dispirits Aid Agencies”, Financial Times 24 septembre 1993.

24 James Wyllie, “Escalating Tensions in the Nile Valley”, Jane’s Intelligence Review, april 1993.

25 Créée par Boutros Boutros-Ghali en 1983 l’Organisation des pays du Bassin du Nil réunit tous les pays riverains sauf l’Ethiopie, mais avec en plus la Centrafrique.

26 La lettre de l’Océan Indien, 9 octobre 1993.

27 Depuis décembre 1993, les Américains fournissent des armes à l’APLS. Le 18 août 1993, les Etats-Unis ont placé le Soudan sur la liste noire des pays soutenant le terrorisme. Au mois d’août également, le Soudan a été rayé des pays ayant droit de vote au FMI. Le 15 mars 1994, le conseil de l’Europe décidait un embargo sur les armes, les munitions et les équipements militaires, contre le Soudan.

 

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