DÉFENSE : UN ÉTAT DES LIEUX

Jean-Baptiste Margeride

 

De plus en plus négligés depuis une vingtaine d’années, les problèmes de la Défense semblent revenir dans le champ des préoccupations gouvernementales. L’année 1994 s’est signalée par la parution de plusieurs documents officiels d’intentions :

- Le livre "Livre blanc sur la Défense 1994", rendu public le 23 février 1994 ("Livre" paru 22 ans après celui qui l’avait précédé).

- Le projet de loi de programmation pour les années 1995-2000, adopté par le Conseil des ministres du 20 avril, alors que la précédente, 1992-1996, était "restée dans les cartons".

- Enfin, le "Plan réserves 2000" a fait l’objet, le 7 avril, du rapport définitif établi par M. Haenel, sénateur du Haut-Rhin.

La récente conjonction de ces documents officiels mérite de tenter de dresser une sorte d’"état des lieux" de notre Défense : les missions prévues ; les matériels - "héritage" et nouveaux moyens à venir - ; les personnels qui auront à mettre en oeuvre ces matériels dans le cadre des missions ; enfin, les perspectives budgétaires.

L’Évolution depuis le milieu des années 1970

Entretenu par la grande majorité des médias, le désintérêt des Français, qu’il s’agisse du citoyen moyen ou de la "classe politique", s’est traduit à la fois par l’érosion de la part du budget consacré à la Défense et par les coupes claires pratiquées dans les effectifs.

Pendant la période des "conflits coloniaux" le budget représentait un ordre de 6% du PIB, lequel, en termes de monnaie de valeur constante, était à peu près le quart de l’actuel1. Puis, après l’Algérie, ce budget diminua, progressivement d’abord2 et, à partir de 1969, s’en tint à un ordre de grandeur de 4 % du PIB : celui de 1981 - voté en 1980 - était de 3,89 %. Par la suite, ce budget alla en tendant vers 3 %, puisqu’il n’était plus que 3,25 % en 1993 - voté en 1992 (officiellement 3,36 %, mais avec un "gel" d’emblée de 5,5 Mds de crédits, ce qui ramène à 3,25 %).

Pour 1994, s’est enfin produite une très légère inflexion à la remontée : si le budget, voté en 1993, n’est que de 3,18 % du PIBM, il s’y ajoute le "dégel" des 5,5 Mds de l’année précédente, ce qui donne 3,27 % réels.

En résumé, depuis une trentaine d’années, la part du PIB dévolue à la Défense a diminué, d’abord de 30 % - ce qui était normal après la fin de la période des guerres coloniales - puis de près de 25 % par rapport à la "norme" des années 1960 et du début des années 1970. Certes, ce PIB ayant été multiplié depuis le début de cette évolution, le "pouvoir d’achat" des armées a augmenté aussi quelque peu. Malheureusement, les coûts d’acquisition et de "possession"3 des matériels ont crû dans des proportions vertigineuses4.

Le remède (si l’on peut employer ce mot, car il s’est surtout agi de reporter le problème à plus tard), a consisté à accroître la part du "Titre V" (investissements), dans le budget. Par exemple :

* en 1977 (budget voté en 1976) : part du Titre V : 41,0% ;

* en 1980 : 45,0% ;

* en 1984 : 46,9% ;

* en 1987 : 50,7% ;

* en 1990 : 53,9%.

Mais cette croissance n’a pu se faire qu’au détriment du "Titre III" (vie courante), c’est-à-dire les "Activités"5 et, plus encore, les "Rémunérations et Charges Sociales" (RCS), en jouant simultanément sur la "modestie" (le mot est faible) des soldes et sur la diminution des effectifs.

L’autre moyen pour diminuer le "Titre III" a consisté à réduire, sous des appellations diverses : resserrement, redéploiement, réorganisation, etc., les effectifs des forces et plus particulièrement ceux de l’armée de Terre... sans pour autant changer les missions. Le tableau qui suit donne quelques repères à cet égard :

       

Différences pour périodes de :

Soit de :

       

1976 à 1985

1985 à 1994

1976 à 1994

Armée

1976

1985

1994

Nbre

%

Nbre

%

Nbre

%

Terre

Act :

Appel :

Total

 

117 517

220 890

338 407

 

114 181

185 645

299 826

 

103 558

136 814

240 372

 

- 3 336

- 35 245

- 38 581

 

- 2,83

- 15,96

- 11,40

 

- 10 623

- 48 831

- 59 954

 

- 9,30

- 26,30

- 19,99

 

- 13 959

- 84 076

- 98 035

 

- 11,88

- 38,06

- 28,97

Marine

Act :

Appel :

Total

 

52 743

17 466

70 209

 

49 070

17 970

67 040

 

45 609

18 561

64 170

 

- 3 673

+ 504

- 3 169

 

- 6,96

+ 2,89

- 4,51

 

- 3 461

+ 591

- 2 870

 

- 7,05

+ 3,29

- 4,28

 

- 7 134

- 1 095

- 6 039

 

- 13,53

+ 6,27

- 8,60

Air

Act :

Appel :

Total

 

63 639

40 761

104 400

 

60 089

36 458

96 547

 

56 028

33 825

89 853

 

- 3 550

- 4 303

- 7 853

 

- 5,58

- 10,56

- 7,52

 

- 4 061

- 2 633

- 6 694

 

- 6,76

- 7,22

- 6,93

 

- 7 611

- 6 936

- 14 547

 

- 11,95

- 17,02

- 13,93

Total

Forces

513 016

 

463 413

 

394 395

 

- 49 603

 

- 9,67

 

- 69,018

 

- 14,89

 

- 118 621

 

- 23,12

 

On notera, pour l’armée de Terre, en dehors de la perte de près de 30 % de ses effectifs, un certain rééquilibrage - par rapport aux deux autres armées - du rapport des personnels d’Active, même si leur total diminue, par rapport à ceux du contingent. Ceci peut porter à penser que le taux d’encadrement a été nettement amélioré ; mais cette impression doit être reçue avec prudence : pour les effectifs budgétaires 1994, par exemple, on note "la création de 1 000 postes de militaires du rang sous contrat... gagée par la suppression de 400 postes de cadre de carrière sous contrat - 180 officiers, 200 sous-officiers - et de 600 postes d’appelés". Si le ministère de l’Economie et du Budget y gagne en dépenses, il n’est pas sûr, loin de là, que l’armée de Terre y gagne en efficacité.

Mais les forces comprennent aussi des employés civils, en nombre restreint par rapport à ce que l’on trouve dans les armées de métier, grâce à la présence des appelés, et aux salaires plus faibles que dans ces armées de métier, en raison de la quasi inexistence d’astreintes hors des jours et heures de travail normaux.

Cette catégorie de personnels a également subi des déflations (- 17,4 % depuis 1976), essentiellement concentrées sur ceux de l’armée de Terre (- 21,51 %).

Dans le même temps, la Gendarmerie et les "Services Communs" - qui comprennent une majorité de personnels de la DGA - ont vu leurs effectifs augmenter nettement :

Gendarmerie

1976

1994

Différence : Nombre

Différence : %

Active

Appelés

Total

70 799

4 330

75 129

80 139

11 702

91 841

+ 9 340

+ 7 372

+ 16 172

+ 13,2 %

+ 170,3 %

+ 22,4 %

Services communs

1976

1994

Différence : Nombre

Différence : %

Active

Appelés

Total

8 723

230

8 953

12 630

6 680

19 310

+ 3 907

+ 6 450

+ 10 357

+ 44,8 %

+ 2804,3 %

+ 115,7 %

 

Dans le même temps aussi, le nombre des employés civils de la Gendarmerie est passé de 859 à 1183, soit une augmentation de 324 : 37,7 %.

Pour les employés des Services communs, le décompte est difficile en raison de la transformation de certains organismes - le GIAT au premier chef - en sociétés d’Etat à caractère voisin (mais non identique) à celui d’une entreprise nationale. Toutefois, les nombres indiqués, bien que ne se référant pas exactement aux mêmes définitions (1976, total des personnels "budgétisés" et hors budget : 80 351 ; 1994, total budgétisés et comptes de commerce : 58 517), montrent une nette déflation (un très récent document révèle une diminution de 25 824 de 1983 à 1994).

L’énumération des matériels serait beaucoup trop longue. Nous nous limiterons donc à des "échantillons représentatifs" des diverses armées, qui montrent un amenuisement notable.

 

1976

1985

1993

Chars6

2 150 (dont 1 090 AMX 13)

1 662 (dont 342 AMX 13 et 169 AMX 30 B2)

1 013 (dont
342 AMX 30 et 13 Leclerc)

Grands navires
de surface
submersibles
SNA

52
dont 2 PA7 et 1 PH

24 } 24
0 }

47

16 } 18

2 }

42

 

8 } 14

6 }

Chasseurs et chasseurs bombardiers modernes8

405

307

209

Source : Military Balance.

Les missions futures

Elles sont contenues implicitement dans les six "scénarios" d’emploi des forces énumérés par le "Livre blanc"; scénarios assez explicites pour que les types de matériels à prévoir s’en déduisent (au moins leur nature).

- Scénario I : conflit régional ne mettant pas en cause nos intérêts vitaux.

* projection de forces jusqu’à des distances de 5 000 à
7 000 kms ;

* adversaire pourvu, au moins partiellement, de moyens modernes ;

* action sous mandat international dans un cadre multinational.

- Scénario II : conflit régional pouvant mettre en cause nos intérêts vitaux.

* impliquant une puissance nucléaire et de ce fait, risque par enchaînement de mise en cause de nos intérêts vitaux ; notamment territoire national ;

* action dans un cadre multinational ;

* manœuvre dissuasive par mise en place rapide de moyens de supériorité technique ;

* refus d’une guerre "conventionnelle" prolongée.

- Scénario III : atteinte à l’intégrité du territoire national hors métropole.

* agression directe possible ; mais, beaucoup plus probablement, tentative de déstabilisation dans les DOM et TOM ;

* capacité de riposte indépendante française, par projection de forces ;

* protection du territoire, y compris métropolitain, contre actions de subversion et de terrorisme.

- Scénario IV : mise en œuvre des accords de défense bilatéraux.

* capacité d’action indépendante ou dans cadre multinational (ONU, UEO) ;

* réaction vigoureuse à très brefs délais ;

* en général, affrontement contre un adversaire à capacités limitées ;

* urgence de projection de nos moyens.

- Scénario V : opérations en faveur de la paix et du droit international :

* envisageable seulement dans un cadre politique international (ONU, CSCE) ;

* l’action ne doit pas évoluer vers un enlisement ;

* probabilité de plusieurs actions simultanées dans le monde.

- Scénario VI : résurgence d’une menace majeure contre l’Europe occidentale (d’une ampleur comparable à celle que représentait l’Union Soviétique).

* scénario à reporter à au moins 20 ans (et encore, peu probable à ce terme) ; à très long terme peut provenir de l’extérieur de l’Europe…

* nécessité stratégique (politico-stratégique) de prévention résolue pour diminuer le risque (d’occurrence d’une telle menace) ;

* en cas d’échec, opposer à la menace la dissuasion nucléaire9 ;

* à défaut (la menace nucléaire étant écartée par la nôtre), capacité d’engagement (conventionnel) significatif, d’emblée, aux côtés d’alliés, éventuellement à grande distance du territoire national ;

* capacité de "changement de format" de l’outil de défense.

Le "Livre blanc" insiste sur la possibilité d’existence de plusieurs des scénarios simultanément : non-indépendance des hypothèses.

Les moyens des armées, en matériels et personnels, doivent être en mesure de parer :

- dès à présent, aux scénarios I à V ;

- à échéance d’une vingtaine d’années, au scénario VI.

LES MATÉRIELS

On peut noter un point commun aux menaces décrites dans le Livre blanc et aux parades à y apporter : la faculté de projection de forces adéquates, à grande distance et très rapidement. Le volume des moyens à mettre en œuvre varie de manière inverse à la vitesse à laquelle ils sont mis en place. Ou, tout au moins, une riposte immédiate, même très limitée, permet de se rendre maître de points ou zones qui seront indispensables pour la suite des opérations10.

En d’autres termes, pour les scénarios I à V, deux points apparaissent comme nécessaires (au sens fort qu’avait le terme il y a peu encore : "qui ne peut pas ne pas être") :

- la capacité de transport aérien de nos forces "jusqu’à des distances de l’ordre de 5 000 à 7 000 km" :

- la capacité permanente d’intervention d’au moins un porte-avions.

Réglons tout de suite le second point : le PAN - porte-avions à propulsion nucléaire - Charles de Gaulle a été lancé. Il devrait être opérationnel vers l997, mais attendra ses "vrais" avions, les Rafale "navalisés", jusqu’au début du siècle prochain. Il devra donc se contenter, pendant 3 ou 4 ans, des Super-Etendards, passablement périmés, pour les frappes, et pour sa défense aérienne, des Crusader… dont le prototype a fait son premier vol en mars 1955 : il y a 40 ans donc.

Le cas d’un seul porte-avions, même à propulsion nucléaire donc à rayon d’action pratiquement illimité, présente un double problème :

- ne pouvant intervenir que dans une zone, cette unicité peut donner lieu à un choix délicat dans l’hypothèse de la nécessité d’actions simultanées en deux ou plusieurs points de la planète ;

- et, de toute façon, aucun navire ne peut se tenir prêt à agir immédiatement en permanence : les périodes de "grand carénage" l’immobilisent pour plusieurs mois.

Naturellement plusieurs de ces scénarios-missions sont prévus dans un ordre multinational. Mais, pour le moment, nos partenaires européens ne sont munis que de porte-aéronefs, c’est-à-dire d’unités ne pouvant "mettre en l’air" que des hélicoptères ou des avions ADAC-ADAV (avions à décollage court ou vertical), dont les performances - vitesse, charge utile - sont très inférieures à celles des appareils pouvant décoller d’un véritable porte-avions11.

Si aucun de nos partenaires européens ne met en chantier, à bref délai, son propre porte-avions, nous serons conduits à en construire un second. Donc à l’équiper : or, de nos jours, le coût des flottilles aériennes embarquées représente une part importante de celui du porte-avions prêt à agir...

L’autre point, actuellement très mal résolu, est celui du transport aérien lourd et à grande distance. Nous n’aurons pas toujours, loin de là, des délais de cinq à six mois et une aide internationale, comme lors de la guerre du Golfe, pour nos transports.

La mise en place de "Turquoise" au Rwanda n’a pu être menée à bien que grâce à un apport important d’avions étrangers de transport spécialisés (car les avions civils de nos compagnies nationales ne sont pas conçus pour embarquer des matériels lourds ou/et volumineux : d’autre part ils ne sauraient s’accommoder de pistes rudimentaires). L’heure de vol des Antonov AN 22 loués12 nous revenait à 850 000 F et le transport de nos 2 500 hommes, avec matériels légers13 a coûté, toujours pour la seule mise en place, de l’ordre de 120 MF.

Actuellement, notre parc de transport aérien est représenté par 62 Transall franco-allemands C160, dont 22 dits de "nouvelle génération"14, et 12 C130 "Hercules", de caractéristiques voisines, c’est-à-dire capables de porter une vingtaine de tonnes à un peu plus de 4 000 km15. Ces appareils présentent les défauts suivants :

- rayon d’action insuffisant, sauf ravitaillement en vol pour les Transall NG qui disposent des dispositifs adéquats (mais nous n’avons que 12 ravitailleurs KC135) ou escale pour ravitaillement sur une base d’une nation amie ;

- charge marchande faible ;

- soute de faibles dimensions : larg. 3,10 m ; haut. 2,70 m ; long. 12,60 m, ce qui donne un volume de 104 m ;

- nécessité de pistes longues, pas trop "rustiques".

Par ailleurs les transall "de première génération" - la majorité - dont le premier vol a eu lieu en février 1963, commencent à être fatigués. Les C 130 sont du modèle H, qui date de 1966, mais c’est fondamentalement l’avion qui a effectué son premier vol en août 1954.

En résumé, nos moyens d’intervention sont passablement périmés et ont un rayon d’action insuffisant, comme leur charge "marchande".

Devant cette situation, un certain nombre de pays européens ont décidé de se lancer dans la voie d’un avion de transport "stratégique"16, l‘"Avion de Transport Futur" ou "Future Large Aircraft" (ATF/FLA), projet piloté par une société créée en 1991, Euroflag, dont cinq entreprises sont actionnaires à parité de 20 %. Pour le moment, ce projet implique directement la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne et 1a Turquie. La Belgique et le Portugal en sont au stade d’observateurs ; enfin la Grande-Bretagne "observe" aussi, mais de plus loin puisqu’elle a annoncé, malgré la participation de British Aerospace à l’ATF, qu’elle comptait acheter une soixantaine d’exemplaires du futur C130 J américain, version très modernisée du vénérable Hercules.

Les caractéristiques et performances attendues de l’ATF/FLA sont les suivantes :

- 4 turbopropulseurs de 6 800 CV (5 000 kW), donnant une vitesse de croisière de Mach 0,68, soit 835 km/h ;

- train "tous terrains" à 2 fois 4 roues doubles plus "diabolo" avant ;

- soute de 3,85 m de large et de hauteur et de 17,25 m de long, soit un volume utile de 265 m3 (contre 104 m3 pour le C130 J).

- capacité de transport de 25 t à 4 000 km ou de 12 t à 7 000 km, etc. (contre 16 et 6,5 t au futur C130 J).

Dans l’état actuel des intentions d’achat - donc hors éventuel ralliement de la Grande-Bretagne - les besoins sont de 300 appareils pour un programme évalué à 182 Mds de F (dont 26 Mds de développement), avec livraison des premiers appareils vers 2003, et des derniers dans une vingtaine d’années.

Ce programme est séduisant, d’autant plus que les firmes associées dans le projet sont bien décidées à ne pas commettre les erreurs qu’elles ont accumulées - sauf l’Aérospatiale, non concernée - dans le programme concurrent de celui du Rafale, l’"Eurofighter 2000"17.

Mais est-ce un programme en concordance avec les besoins de transport aérien pour les opérations envisagées par les scénarios
I à V ?

On remarquera, en particulier, que les deux premiers scénarios font expressément référence à un adversaire disposant de matériels au moins en partie très modernes, avec des potentiels pouvant atteindre "souvent plusieurs milliers de chars, plusieurs centaines d’avions et d’hélicoptères".

Or l’ATF/FLA, avec sa limite d’emport de 25 tonnes, ne permettra pas d’embarquer certains de nos matériels terrestres, et précisément les plus modernes, tel le char Leclerc de 54 tonnes ou le canon de 155 Au F1 de 37 t à vide.

En d’autres termes, pour les missions fixées à terme d’une vingtaine d’années, nous devrions nous rabattre sur des matériels déjà quelque peu périmés, comme l’AMX 10 RC - 15,8 t - dont le prototype n° 1 fut remis, pour essais, à la STAT le 15 juin 1974 ; ou comme l’"automouvant"18 de 155 F3 - 17 t - sur châssis de l’AMX 13, en service depuis l966.

A titre d’exemple, si pour "Turquoise" nous avions déjà eu l’ATF et besoin de matériels lourds, nous aurions dû envoyer par navire - délais importants - les AMX 30 ou 30 B2 et les canons Au F1 jusqu’à un port situé au plus près (avec accord des autorités politiques de la nation dont relève ce port), tel que Mombasa au Kenya ou Dar-es-Salaam en Tanzanie, puis acheminer ces engins sur plus de 1 500 km par des routes médiocres dans le premier cas - donc nécessité d’envoyer aussi des remorques porte-chars et leurs camions-tracteurs, et accord pour traverser la Tanzanie et le Burundi19 - ou par la voie ferrée Dar-es-Salaam à Kligoma dans le second - ce qui suppose l’existence de wagons appropriés à Dar-es-salam, puis l’autorisation de traverser le Burundi.

Plus généralement, ce qui frappe dans nos programmes d’armement actuels, tout particulièrement pour ceux de l’armée de Terre, est le fait que les programmes des matériels en début de production de série - ex : Leclerc - ou dont la "sortie" est pour un avenir proche - hélicoptère Tigre/Gerfaut - n’ont, en aucune façon, tenu compte des prodigieux changements qui se sont produits dans le pacte de Varsovie puis en URSS au cours des quatre ou cinq dernières années : nous aurons à faire face aux missions définies par le Livre blanc avec des matériels qui ont été étudiés pour affronter en Europe centrale et occidentale un corps de bataille gigantesque, équipé des matériels les plus modernes et mis en œuvre, au moins pour les divisions dites "de première catégorie", par des personnels très entraînés.

C’est dès l’explosion officielle de l’URSS - 25 décembre l991 - que ce problème aurait dû être étudié.

Reprenons l’exemple du Leclerc20, et de ses 54 tonnes, deux solutions se présentent :

a) étudier au plus vite un engin - à roues, toujours plus léger qu’un chenillé à puissance de feu égale21 - successeur de l’AMX 10 RC ne dépassant pas 25 t à vide, et si possible quand il serait prêt au combat.

b) passer de l’ATF prévu à un appareil qui, sans atteindre les capacités d’emport des C5, C17, An 22 et autres An 124, soit au moins capable d’enlever un char par rotation, mais le coût du programme de l’avion serait nettement plus important, et rien ne dit que nos associés européens, déjà réticents, nous suivraient.

L’envoi de chars Leclerc n’est concevable que dans le cadre d’une très vaste opération internationale - comme la "guerre du Golfe" - en disposant de plusieurs mois avant l’engagement de nos forces terrestres.

On peut noter, d’ailleurs, que pour la division Daguet nous n’avons acheminé que 40 AMX 30 - 40e R.D. - contre 12 AMX 10 RC (1er R.Sp. et 1er REC) et environ 600 blindés légers divers : ERC 90, VAB, VAB-HOT, etc., bien que nous ayons disposé de cinq mois, d’un port "réservé", et d’un réseau routier qui, bien que peu dense, était d’une qualité remarquable. L’artillerie était représentée par 18 pièces tractées F.1 (11e RAMA)22.

Mieux vaut livrer le fond de notre pensée : si l’on tient pour exhaustifs les scénarios du Livre blanc (à quelques détails près), nos 600 Leclerc n’auront, pendant 20 ans, d’autre utilité que de participer aux défilés du 14 juillet.

A défaut de solutions nouvelles, nous nous trouverons placés devant une alternative :

- soit ne pouvoir entreprendre une action qu’avec l’accord et le soutien en transport aérien de la Russie - ou de l’Ukraine - ou des Etats-Unis (accord et mise en place des avions retardant l’opération) :

- soit assurer le transport par voie maritime - avec les délais que cela représente et l’accord des autorités politiques du port de destination - puis résoudre le problème de l’acheminement ultérieur par voie de terre.

Pour l’artillerie, on ne peut que regretter que, par mesure d’économie, nous ayons utilisé pour le 155 Au F1 le châssis de l’AMX 30, en profitant de sa capacité de portance pour l’équiper d’une énorme tourelle blindée, ce qui l’amène à plus de 40 tonnes. Un matériel beaucoup mieux adapté au transport aérien, puis au déplacement terrestre depuis la base de débarquement jusqu’à la zone des combats, aurait pu être analogue à l’automoteur japonais de 155 "type 75" de 25,3 t en ordre de combat et 22 t. à vide23.

 

Les personnels

Le Livre blanc n’évoque la question des effectifs qu’à propos de l’armée de terre : "Un format de 230 000 hommes permet, dans les conditions actuelles, d’affecter 130 000 hommes environ dans les formations opérationnelles, si l’on tient compte des participations extérieures (interarmées, interministérielles…), des effectifs indisponibles24, de ceux du soutien, de l’administration". Ce nombre de 230 000 semble optimiste, puisque l’on trouve, dans divers documents officiels ou officieux, 227 000 ; 225 000 et - le plus souvent - 220 000 à l’horizon de l’an 1997. Rappelons que nous en sommes à 240 372 pour 1994.

Les appelés ne représentent que 29 % des effectifs de la Marine et 37,6 % de ceux de l’armée de l’Air (où ils sont traditionnellement quelque peu sous-employés pour la plupart). L’armée de Terre en emploie 56 %, dont certains, par exemple les informaticiens, lui sont absolument indispensables.

ceci se traduit d’ailleurs dans le "coût moyen" en rémunérations et charges sociales - "RCS" - des différentes armées et services. Le tableau qui suit comprend aussi les personnels civils (en 1994)25 :

Total RCS
(mil. + civ.)

Nb pers. mil. + civ.

Moyenne RCS 1994

% Appelés

Terre : 21 112 MF

273 280

77 254 F (6 437/mois)

50,06

Marine : 9 642 MF

70 902

113 452 F (9 454/mois)

26,18

Air : 10 755 MF

94 969

113 247 F (9 437/mois)

35,65

Gendarm. : 14 548 MF

93 024

156 390 F (13 033/mois)

12,58

S. com. : 16 088 MF

77 827

206 715 F (17 226/mois)

 8,58

Total : 71 965 MF

609 902

117 943 F (9 828/mois)

30,04

La Gendarmerie et les Services communs sont à mettre à part, leurs personnels bénéficiant de traitements ou/et de primes spéciales26. En revanche, la disparité entre Terre d’une part, Marine et Air de l’autre, est plus difficile à expliquer. Certes, la proportion supérieure de personnels du contingent joue mais on devrait alors trouver une différence entre Air - 35,65 % d’appelés - et Marine - 26,18 % d’appelés.

L’explication du très faible coût du "terrestre" moyen ne réside pas seulement dans la forte proportion d’appelés. Le Livre blanc en donne une explication partielle27 : si le taux moyen d’encadrement français est le plus faible en Occident avec 40 %, contre, par exemple, 55 % aux USA et 49,6 % en Grande-Bretagne, "c’est dans l’armée de Terre qu’il est le plus manifeste" avec 31 % hors cadres appelés (contre un taux d’encadrement moyen Marine + Air de 54,05 %28).

L’autre explication tient à ce que les personnels d’active de l’Air et de la Marine reçoivent, en moyenne, des primes diverses, au total supérieures à celles de ceux de l’armée de Terre29 (par exemple, la gratuité du repas de midi sur les bases aériennes, etc.)30.

quoi qu’il en soit, le passage à une armée de métier - type Grande-Bretagne, Japon, USA - au format "an 2000" a été calculé devoir impliquer une augmentation du Titre III - essentiellement par RCS - de l’ordre de 25 milliards de francs (de 1994) qui ne sauraient être pris que sur le Titre V, réduisant ainsi d’un quart environ les études, développements et fabrications de matériels.

Les cadres

On notera le fait que la Terre reste la "Cendrillon" des trois armées, avec un taux d’encadrement inférieur à celui, moyen, des deux autres, et des cadres qui, pendant leur carrière, reçoivent un total, solde plus primes, inférieur.

Par ailleurs, c’est aussi l’armée qui a été "ponctionnée" de l’essentiel des déflations d’effectifs depuis une vingtaine d’années31 : comme conséquence, les jeunes gens qui pourraient devenir les futurs cadres de valeur - officiers et sous-officiers - hésitent très naturellement à entrer dans un organisme qui leur apparaît en voie d’implosion puisqu’ils peuvent prévoir, en moyenne, soit une carrière (donc une retraite) médiocre ; soit avoir à abandonner le métier militaire, donc se reclasser dans le civil à un âge où - surtout dans la situation actuelle de l’emploi - ce "reclassement" est loin d’être assuré.

Le phénomène ne fait qu’amplifier une évolution déjà ancienne : prenant le cas des officiers, avant 1939 on comptait un nombre non négligeable d’ingénieurs d’école civiles dans les armes dites "savantes", (Génie-Transmissions, Artillerie), et de nombreux polytechniciens. Après 1945, et la nouvelle "grille" des soldes, le recrutement d’ingénieurs issus d’écoles civiles a disparu. Pendant une dizaine d’années - et contrairement à ce que l’on croit et dit - des polytechniciens sont encore venus dans les armée : 173 (non compris les ingénieurs militaires) pour les promotions 1944 à 1955 - sortis de 1947 à 1958 - pour un effectif total de ces promotions de 2435. Puis ce recrutement est allé se raréfiant au point d’être tout à fait exceptionnel et la grande majorité de ces officiers a quitté prématurément le service. Il faut reconnaître que les armées, notamment celle de Terre, n’ont pas fait grand chose - bien au contraire - pour les retenir.

Le phénomène nouveau, récent et inquiétant parce que sans précédent, a été la demande de démission dès la sortie de l’école, de Saint-Cyriens (option d’entrée "sciences" essentiellement). Cela ne doit pas surprendre quand on sait qu’un ancien élève de Saint-Cyr sur cinq, dans les conditions actuelles, sera bloqué au rang de capitaine.

Ainsi on peut craindre que, dans une société de plus en plus hédoniste, il devienne difficile de recruter les cadres de valeur dont une armée digne de ce nom a besoin. En témoigne le faible niveau qu’il a fallu accepter des derniers candidats à recevoir - 75 places offertes - à l’Ecole navale.

Le recrutement des sous-officiers pose moins de problèmes et, en moyenne, leur niveau scolaire est nettement plus élevé qu’il y a quelques décennies ; beaucoup - Ecole d’Issoire pour la Terre par exemple - peuvent être formés à des spécialités, limitées en étendue mais très "pointues" (informaticiens, électroniciens, électromécaniciens, etc.).

Malheureusement, la vocation militaire des meilleurs éléments résiste mal à l’attraction d’un meilleur salaire et d’une plus grande stabilité dès qu’interviennent le mariage et la paternité : comment un adjudant-chef ou un major pourrait-il espérer - compte tenu des mutations et de la difficulté de l’épouse à trouver et retrouver un emploi tous les 2 ou 3 ans - pouvoir subvenir aux frais d’études supérieures d’enfants que l’on doit entretenir, de loin, dans la ville (ou les villes) où ils sont en faculté ?32

Un autre signe inquiétant relatif aux cadres, sans doute lié à la crise économique, a été signalé en juillet 94 par le rapport parlementaire dit "rapport Cova" : par la raréfaction croissante des départs prématurés des personnels sous contrat33, "l’institution militaire vieillit et l’avancement des cadres est ralenti", ceci notamment parce que la mobilité de la carrière militaire34 ne permet pas à 70 % des conjoints d’avoir une activité professionnelle. Or les pensions allouées aux "carrières courtes" sont plutôt "une indemnité viagère pour services rendus ", dont le montant est trop faible pour faire face aux charges familiales à un âge où les cadres en ont un besoin pressant. Une promotion de l’Ecole nationale des sous-officiers d’active (Saint-Maixent) a été supprimée et le recrutement des sous-officiers de l’armée de Terre a diminué35 de 35 % en 1993.

Les hommes du rang

Les besoins actuels en engagés se montent à 20 000 hommes (et femmes). La Marine - satisfaction du désir d’"évasion" et bonne formation professionnelle - et l’Air - initiation à des techniques de pointe - paraissent ne pas avoir de difficultés à satisfaire leurs besoins, d’ailleurs numériquement faibles. En revanche, l’armée de Terre, à laquelle colle l’étiquette "1914" : "baïonnette au canon, chargez !", doit se contenter "du reste". Or, le moins que l’on puisse dire est que l’on n’observe pas (malgré la crise) de bousculades à l’entrée des bureaux d’engagement, et ce "reste" est trop souvent de très bas niveau général scolaire. l’armée a dû résilier des contrats, pour insuffisance de capacité de formation, d’engagés revenus médaillés pour actes de courage ou de dévouement de la "guerre du Golfe" !

Seule la Légion étrangère échappe actuellement à cette désaffection : elle dispose d’un poste pour 10 candidats, ce qui lui permet de recruter à un niveau de baccalauréat.

Chez les appelés, la création du Service national a donné lieu à des abus criants. Si l’on peut admettre que des jeunes gens le fassent dans la Gendarmerie puisque qu’elle relève du ministère de la Défense, l’affectation dans la Police est déjà plus discutable, au moins au plan des principes, car il s’agit, en cas de troubles, de "forces de 1ère et 2e catégorie", alors que les armées - forces de 3e catégorie - ne peuvent intervenir qu’en cas de troubles graves, généralisés, et avec l’accord du Parlement.

Mais c’est dans les affectations purement civiles, dites de coopération, que se rencontrent des situations scandaleuses résultant de "pistons" plus qu’abusifs.

Si, en effet, on peut comprendre que des jeunes gens titulaires de diplômes "utiles" - ingénieurs, agronomes, professions de santé - soient envoyés en coopération dans des nations du tiers-monde (encore qu’ils manquent d’expérience professionnelle), la "coopération" avec des nations hautement industrialisées comme les Etats-Unis, le japon, l’allemagne, ne peut se faire qu’en sens unique : au profit des "coopérants" (qui, outre des frais importants d’entretien par la france, reçoivent parfois sur place un salaire de montant non négligeable). Mais il y a mieux ou pire puisque certains arrivent même à obtenir un poste de coopérant chez des industriels amis ou obligés. Ces pratiques, qui se sont beaucoup développées dans les années 80, ne peuvent être ignorées de ceux qui accomplissent un véritable service militaire, chez qui elles provoquent des sentiments d’indignation et d’exaspération. Il apparaît urgent de faire cesser ces honteuses faveurs.

Pour la formation des appelés, nous avons dénoncé plus haut la minceur des crédits d’"activité" ; l’armée de terre étant, là comme ailleurs, tout particulièrement défavorisée36. Mais peut-être est-il admis que la croissante "technicisation" de cette armée ne permet plus de faire des appelés que des valets d’armes ou des "biffins type 1914". Il est évident que l’on ne va pas confier à un appelé faisant 10 mois de service un emploi sur un char leclerc de plusieurs dizaines de millions (risque de détérioration), moins encore sur un hélicoptère et qu’il ne peut être question de l’entraîner au tir réel de roquettes ou de missiles AC, ni de missiles AA. Restent donc les "corvées" pour lesquelles les employés civils sont trop peu nombreux car revenant trop cher ; la conduite de voitures et camionnettes ; des emplois de secrétariat et une formation de "sous-fantassins" ou analogues37, utilisables par exemple en DOT contre des adversaires eux-mêmes peu et mal formés et équipés. Mais le "métier" de fantassin - de vrai fantassin - est devenu l’un de ceux qui réclament le plus de qualités intrinsèques et de connaissances : courage, sens de l’initiative, utilisation des armes individuelles et collectives38, conduite et dépannage des véhicules, utilisation des postes de radio, parachutisme39.

De toute évidence ce n’est pas en dix mois - moins encore en six - ni avec des crédits d’activités dérisoires que l’on pourra former des combattants d’élite. Tout au plus l’équivalent des "mobiles" de 1870, parfaitement inemployables pour la grande majorité des missions définies pour les vingt années à venir par le Livre blanc.

Les budgets

L’évolution du budget total des armées - gendarmerie et services communs compris - a été la suivante depuis une dizaine d’années :

Années

Montant F. courants

Inflation cumulée

Montant F. constants de 1985

1985

150 200 MF

-

150 200 MF

1986

158 350 MF

 4,7 %

151 241 MF

1987

169 200 MF

 6,9 %

158 278 MF

1988

174 276 MF

10,2 %

158 144 MF

1989

182 300 MF

13,6 %

160 465 MF

1990

189 300 MF

17,7 %

160 832 MF

1991

194 548 MF

21,7 %

159 858 MF

1992

195 268 MF

25,6 %

155 468 MF

1993

197 916 MF

28,1 %

154 501 MF

1994

193 828 MF

30,8 %

148 186 MF

En réalité, le blocage, début 1993, de 5 500 MF et leur déblocage en 1994 donne pour ces deux années les budgets réels suivants :

1993

192 416 MF

soit 150 207 MF de 1985

Report relatif au Titre V

1994

199 328 MF

soit 152 391 MF de 1985

"Investissements"

 

On voit clairement une certaine "relance" qui s’est maintenue jusqu’au vote du budget 1992, le premier qui ait cherché à "tirer les dividendes de la paix", suivie d’une retombée rapide aux ordres de grandeur d’avant 1987. Malheureusement, le législateur n’a pas tenu compte de deux faits :

- le vieillissement des matériels - surtout terre et "marine-surface" - qui nous a placés dans la nécessité de tenter de passer à de "nouvelles générations" presque simultanément dans de multiples domaines : chars, hélicoptères de combat, missiles AC et AA, frégates, porte-avions, etc.

- les dérives annuelles des coûts sur les matériels en production, et le "bonds" de ces coûts pour les nouveaux matériels.

Ces oublis ont été masqués par le fait que les continuelles déflations des effectifs avaient permis - de 1987 à 199240 - d’avoir, pour la première fois depuis bien longtemps, un titre V (investissements), supérieur au titre III (vie courante). Mais ces artifices ont un portée limitée puisque les soldes suivent, en principe, les rémunérations de la fonction publique41, de sorte que, pour 1994, le titre V revient à 49 % et le III à 51 %.

Un autre aspect plus qu’inquiétant pour le maintien de nos matériels au niveau technique compétitif comme à celui de la production de ceux déjà existants, est celui relatif aux "autorisations de programmes", point très généralement ignoré du grand public, des journalistes et même de bon nombre de parlementaires.

Chaque année, la loi de finances fixe les "crédits de paiement" ; c’est-à-dire les sommes maximales à dépenser au cours de l’année suivante pour le titre III d’une part, le V de l’autre. Elle donne aussi le montant des "autorisations de programme", somme maximale à engager pour des études-développements au cours des années qui suivront celle relative à la loi de finances, ou pour payer des fabrications à livrer, aussi ultérieurement.

Comme conséquence les crédits de paiement du titre V d’une certaine année sont strictement liés aux autorisations de programme des années précédentes. Il est normal et courant que des crédits de paiement - les "C.P." - se réfèrent à des autorisations de programmes - les "A.P." - de plusieurs années en arrière.

Traditionnellement, les A.P. d’une loi de finance étaient nettement supérieures aux C.P. de la même année pour tenir compte :

- de la baisse du pouvoir d’achat du franc, sous l’effet de l’inflation ;

- de la "dérive" des coûts de matériels déjà en cours de production ;

- des "bonds" de ces coûts pour la sortie de matériels de nouvelle génération.

A titre d’exemple, le tableau qui suit donne les C.P. et les A.P. des années 1979 à 1983 (répétons qu’il s’agit du titre V, investissements) :

Année

C.P. (MF courants)

A.P. (MF courants)

rapport A.P./C.P.

1979

33 347

42 892

1,286

1980

39 843

52 500

1,318

1981

47 685

64 390

1,350

1982

56 302

72 298

1,284

1983

60 930

78 443

1,277

 

Il s’agissait donc de rapports de l’ordre de 1,30. Un "tournant" vers une diminution des A.P. eut lieu à partir de 1984 :

Année

C.P. (MF courants)

A.P. (MF courants)

rapport A.P./C.P.

1985

 71 700

 85 000

1,185

1986

 75 680

 85 000

1,123

1987

 85 810

102 000

1,188

1988

 90 847

105 920

1,166

1989

 98 000

111 900

1,142

1990

102 100

116 000

1,136

1991

103 148

116 000

1,125

1992

102 933

102 785

0,998

1993

102 940

102 792

0,998

1994

 94 916

94 916

1,000

 

Il y avait donc passage, sauf pour les budgets 87 et 88, à des rapports AP/CP d’un ordre de grandeur de 1,13 (on notera le fait que les A.P. correspondent en gros aux C.P. - francs courants - de 3 à 4 ans plus tard).

Le rapport AP/CP tombe à 1,00, ce qui signifie :

- soit que l’on pense depuis le budget 92 que l’inflation, la dérive des coûts de fabrication, de ceux de production des nouveaux matériels, seront désormais nuls.

- soit que les études et recherches, développements et les séries des matériels, en production ou futurs, seront de plus en plus réduits.

Peut-on trouver une solution à ce problème des matériels ? L’inflation ne sera jamais nulle, année après année. Même en espérant qu’elle se limitera à 2 % (annuels), les C.P. étant dépensés 3 à 4 ans en moyenne après fixation des A.P., ces derniers devraient être supérieurs à chaque budget d’au moins 1,024 = 1,083 pour ce seul motif. Mais il faut tenir compte de la dérive annuelle et des "bonds" lors du passage à un matériel de nouvelle génération. Ceci ne peut qu’entraîner une majoration supplémentaire des A.P. De combien ? Nous n’avons pas la compétence qui serait nécessaire pour donner un nombre, mais il est bien évident que cette majoration devrait être la plus faible possible. Nous pouvons donc, tout au plus, proposer certains "remèdes" :

a) le plus évident est la standardisation des équipements européens. Il existe trois types de char récents, six de fusil d’assaut, etc. Deux modèles de chasseurs sont en concurrence. Le programme commun de frégate NFR 90 - 8 nations - a échoué en raison de la multiplication de variantes nationales exigées par les différents E.M. concernés. Comme conséquence, les séries sont trop réduites par rapport aux frais d’étude et développement, et certaines fabrication sont plus assimilables à l’artisanat qu’à la production à la chaîne42 ;

b) Pour accroître cet effet de série, les productions devraient être plus concentrées dans le temps : sortir rapidement tous les chars d’une nouvelle génération, puis passer à tous les blindés de reconnaissance à roues, puis à tous les transports de troupe, etc, en un cycle revenant tous les 20 ans environ, au lieu de "saupoudrer" chaque année quelques chars, automoteurs d’artillerie, blindés de transport, blindés de reconnaissance43.

c) Savoir limiter de manière stricte les perfectionnements techniques lors du passage d’une "génération" à une autre : le leclerc - si tant est qu’il ait une utilité dans les vingt prochaines années - est bien une merveille d’électro-informatique, comparable et voire supérieure sur certains points aux avions des années 70. Mais, après chaque mission, ces avions trouvaient sur leur base des mécaniciens, électromécaniciens, électriciens, prêts à réparer ou changer toute pièce ou composants défaillants. En guerre, un char reste engagé jour après jour ; ce qui peut lui être apporté est le carburant et les munitions ; éventuellement un moteur ou une chenille. Le fonctionnement en mode "dégradé" risque d’être la règle.

Il est indispensable que, malgré les pressions politiciennes, la défense ait totale autorité pour refuser les matériels dont elle n’a guère l’emploi - chose plus fréquente qu’on le pense - et ceux dont les dérives de coût en cours de développement sont manifestement abusives ; quelques refus "exemplaires" de temps en temps inciteraient les constructeurs à ne pas faire de sous-évaluations initiales puis à mieux tenir leurs prix par la suite.

Par ailleurs - et comme nous l’avons dit plus haut - les matériels à acquérir en priorité à court/moyen terme - et à bas prix - sont ceux convenant le mieux aux missions I à V du Livre blanc : notamment armements légers, portables - en plusieurs fardeaux si nécessaire - à bras comme les mortiers de 81, les missiles AC.ERYX ceux AA épaulables, pour l’armée de terre. Pour l’armée de l’air, outre les transports lourds déjà évoqués, l’acquisition d’un certain nombre d’appareils de type "COIN" ("Counter Insurgency"), de faible coût unitaire, serait très souhaitable44. Enfin, la marine aurait besoin d’augmenter ses capacités en bâtiments de transport de troupe et de matériel lourd45.

Conscription ou armée de métier

L’effondrement des effectifs "terre", la diminution de ceux de la marine et de l’air ont permis, pendant un certain temps, une baisse sensible du poste RCS (rémunérations et charges sociales) du budget total :

années

Titre III en % du budget total :

 

Total III

dont RCS

1976

58,1

40,0

1979

56,8

38,4

1982

54,2

36,1

1985

52,3

35,8

1987

49,3

33,9

1988

47,9

33,2

1989

46,3

32,5

1990

46,1

32,7

1991

47,0

33,8

1992

47,3

34,0

1993

48,0

35,2 (budget voté)

1994

51,0

37,1 (budget voté)

 

On voit clairement que la diminution du titre III a été la conséquence de celle des RCS ; c’est-à-dire de la réduction continuelle des effectifs des trois armées - de l’"implosion" pour l’armée de terre (encore que les économies faites sur elle soient les moins "rentables"). Mais il ne s’est agi, une fois de plus, que d’un palliatif provisoire : les soldes des militaires et les salaires des personnels, civils suivent - surtout les seconds - les traitements de la fonction publique et, dès que les budgets n’ont plus augmenté (en francs courants), la remontée de la part RCS, donc du titre III, était inévitable, à moins de continuer à réduire massivement les effectifs de manière indéfinie…

Le débat du moment est donc celui du choix entre armée de métier et armée dite "mixte". Le Livre blanc prend nettement position pour l’armée "mixte", à la fois pour des questions financières et pour que l’esprit de défense soit présent dans l’esprit des citoyens.

D’autres nations, font valoir les partisans de la suppression de la conscription, ont choisi l’armée de métier, et ne s’en portent pas si mal : pour la guerre du golfe - et en "raclant les fonds de tiroirs" - nous avons pu envoyer 12 000 soldats pour 35 000 britanniques, ainsi que des forces aériennes et navales de l’ordre de la moitié à deux tiers selon les types de matériels. Or, à cette époque, nos effectifs totaux s’élevaient à 438 500 hommes et femmes, dont 280 300 pour l’armée de terre, alors que ceux du royaume-uni étaient de 300 100, dont 149 600 pour l’armée de Terre : la législation française sur l’envoi des appelés hors des frontières étant très restrictive, ils restent dans leurs casernes où il ne peut être question, évidemment, de les abandonner sans un encadrement suffisant.

Donc seules nos formations totalement professionnelles - légion - ou qui le sont largement peuvent être réellement disponibles pour les opérations extérieures : celles qui, précisément, sont surtout prévues pour les 20 années à venir par le Livre blanc (scénarios I à V).

On peut noter que toutes les nations qui ont choisi l’armée de métier sont des "nations-îles" (ou "quasi-îles") : Grande-bretagne, Japon, Etats-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande. Une agression majeure, en effet, ne pourrait être que, soit une frappe nucléaire - avec riposte par ses propres moyens pour les unes, menace de riposte par un "grand allié" nucléaire pour les autres46 -, soit un débarquement de très grande envergure - type 6 juin 1944 - qui n’est plus guère concevable à l’ère de l’arme nucléaire et des satellites d’observation.

Si, en revanche, l’invasion peut avoir lieu par frontières terrestres, elle peut être plus "sournoise" et l’emploi du feu nucléaire en défense serait beaucoup plus difficile à faire admettre aux opinions publiques internationales, car "il tue des civils aussi bien que des militaires". Les Etats-Unis n’ont pas employé l’arme nucléaire en Corée, au Vietnam ou contre l’Irak.

Seule et très récente exception : la Belgique, passée brusquement de 85 450 hommes, dont 27 500 appelés, à 40 000 professionnels, dont 22 000 pour l’armée de terre, ce qui ne permet - soutiens, services, administrations, etc. exclus - que la mise sur pied d’une petite division47.

La Belgique ayant une population de 9 860 000 et un PIB (en 1992) de 217,7 Mds de $, la France pourrait disposer d’une armée de métier de 224 000 hommes… mais il faut déduire pour nous les frais relatifs au maintien de notre potentiel nucléaire, les 93 000 hommes de la gendarmerie et N (?) milliers des personnels de la DGA.

En définitive, il serait difficile de compter sur un total Terre, Marine, Air, de plus de 100 000 hommes. Donc une réduction drastique du "format"48.

Une meilleure comparaison pour la France serait celle faite avec la grande-bretagne : populations presque égales ; PIB peu inférieur (rapport 1,3 à 1 en faveur de la France) et budgets militaires presque égaux.

Il faut bien voir, toutefois, que cette comparaison a des limites :

* La grande-bretagne étant une île, des forces très limitées, UKHF ((United Kingdom Home Forces) suffisent pour contraindre un adversaire à donner à un éventuel débarquement une ampleur ne laissant pas de doute sur ses intentions. En conséquence, en 1993, la seule armée de Terre déployait plus de 75 000 hommes à l’extérieur et 13 900 en Irlande du nord.

* L’équivalent de notre gendarmerie - County Constabulary - est à la charge du ministère de l’intérieur (Home Office) ;

* Les dépenses pour le nucléaire stratégique sont inférieures : par exemple, les missiles SLBM sont achetés aux Etats-Unis. Il n’y a pas de SSBS. Les expérimentations - tant qu’il y en eut - se faisaient aux USA sauf les premières (Australie), et furent peu nombreuses car profitant de données américaines non divulguées - loi Mac Mahon - aux autres alliés (c’est-à-dire la France).

* Enfin ce qui pourrait être assimilé à notre DGA a des effectifs inférieurs.

En revanche :

* Le niveau des soldes est très supérieur : un "private" débutant reçoit plus qu’un caporal-chef français d’active (ce qui se répercute sur le montant total des retraites : dépenses "post-défense").

* La proportion employés civils/militaires est très supérieure à celle que l’on trouve dans l’armée française. Les salaires de ces employés civils sont évidemment bien au-delà du "prix de revient", tout compris, d’un appelé49, et ils interviennent pour une part non négligeables dans ces dépenses - que nous avons qualifiées de "post-défense" - de retraites.

Il en découle (malgré l’absence de gendarmerie) que les titres III de l’armée britannique ont toujours été, proportionnellement, supérieurs aux nôtres depuis la "professionnalisation"50. Mais les économies que nous venons de relever sur le nucléaire et sur la "DGA" du royaume-uni lui ont permis d’aligner des matériels classiques du même ordre de grandeur que ceux que nous détenons : 1130 chars lourds et 590 légers ou de reconnaissance ; 475 pièces d’artillerie dont 120 automoteurs de 15551 ; 40 navires de surface principaux, dont 38 destroyers et frégates, 2 porte-aéronefs52 (plus un en très grand carénage qui pourrait être vendu) ; 688 avions de combat (plus 118 en stockage), en comprenant les avions de transport, dont 62 C 130, et ceux de formation et entraînement.

Une autre comparaison aurait pu être faite avec les "forces d’auto-défense" du japon (totalement "professionnelles") puisque leur budget n’est qu’un peu supérieur au nôtre : 39,71 Mds de $ pour 1993 contre 35,83 Mds de $ (supériorité allant croissant d’année en année).

Mais les différences avec nos forces armées sont plus grandes encore que dans le cas de la grande-bretagne :

* effectifs moins nombreux - 237 700 contre 274 800 - mais dont les soldes sont encore supérieures (a fortiori très au-dessus de celle de nos personnels d’active) ;

* aucune dépense "nucléaire" ;

* pas de gendarmerie, ni de DGA (services techniques réduits à de très faibles effectifs de chacune des 3 armées)53 ;

* détachements extérieurs - cambodge, mozambique, rwanda - très minces : de l’ordre de 1 200 hommes actuellement ;

* Marine - la 3e du monde en tonnage - spécifiquement tournée vers la protection des voies de communications navales : 17 sous-marins classiques, 7 destroyers, 55 frégates mais pas de porte-aéronefs (à noter que cette imposante marine est mise en œuvre par seulement 43 000 hommes). En outre, la garde côtière - ministère des transports - met en œuvre 48 bâtiments de plus de 1 000 t pouvant être armés "en guerre" en quelques jours ;

* armée de terre équipée de manière comparable à la france ou à la grande-bretagne, avec une puissance de feu supérieure : 890 pièces d’artillerie dont 300 automoteurs et 1 900 mortiers ;

* armée de l’air plus réduite numériquement (peu d’avions de transport) mais très moderne : majorité de F15.

CONCLUSION

La récente loi de programmation54 prévoit une progression du titre V à partir de 1994 de 0,5 % par an - sans d’ailleurs préciser s’il s’agit de francs courants ou francs constants (pouvoir d’achat)55 ; et, si la situation économique le permet, de 1,5 % par an à partir de 1997.

Est-ce assez ? Pour avoir un point de comparaison, remontons à un passé récent :

Année

Titre V,

MF courants

% Augmentation

Frs courants

% Inflation

an N à N+1

% Augmentation

Frs constants

1976

20 952

     

1977

23 933

+ 14,2 %

8,0 %

6,2 %

1978

28 479

+ 19,0 %

6,9 %

12,1 %

1979

33 345

+ 17,1 %

12,3 %

4,9 %

1980

39 843

+ 19,5 %

11,8 %

7,7 %

1981

47 685

+ 19,7 %

13,6 %

6,1 %

1982

56 282

+ 18,1 %

14,0 %

4,1 %

1983

60 930

+ 8,2 %

9,7 %

- 1,5 %

1991

103 148

+ 1,0 %

3,4 %

- 2,4 %

1992

102 933

- 0,2 %

3,2 %

- 3,4 %

1993

102 940 *

+ 0,007 %

2,0 %

- 2,0 %

1994

94 916 *

- 7,8 %

2,1 %

- 9,9 %

* vote initial du budget.

En résumé, depuis 1976, il n’y eut qu’une année - 1978 - où la croissance du titre V permettait de faire face simultanément aux dérives annuelles de coût de production et à celles résultant des "changements de génération" des matériels. Jusqu’en 1982, ces augmentations ont à peu près correspondu aux seules dérives annuelles de production. Puis les "augmentations" sont devenues négatives en termes de pouvoir d’achat… précisément au moment où :

- de nombreux matériels "majeurs" commençaient à être vieillis ;

- la mise au point et l’acquisition de certains matériels, non "majeurs" dans le passé, mais devenus indispensables et faisant appel à des techniques de pointe, devenait nécessaire.

- le renouvellement de certains engins totalement hors d’âge s’imposait.

Nous avons dit et répété que les actions militaires à envisager pour ces vingt prochaines années seront radicalement différentes de ce que nous avons connu au cours de décennies précédentes.

C’est donc le moment de procéder à une totale remise en question de nos armées (de celle de terre en particulier, qui a le plus souffert des multiples "réformettes") : et sur le plan des personnels, et sur celui des matériels. Vingt ans peuvent nous sembler être une durée suffisante pour prendre tout notre temps ; et il est vrai qu’il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Toutefois, ce n’est pas dans vingt ans que nous aurons à faire face aux situations nouvelles puisque nous y sommes impliqués dès à présent.

Or, depuis 1992, nous avons déjà perdu près de trois ans pendant lesquels nos programmes d’armement sont restés ceux de la guerre froide ; nos seules "réformes", pour les personnels, ont été de ramener de 12 à 10 mois la durée du service militaire et de dissoudre les formations que les diminutions d’effectifs ne permettaient plus de garder, même en "sommeil". Peut-être parce que, comme l’écrivait Ovide il y a vingt siècles : "nous sommes lents à admettre ce qui nous fait mal à admettre".

 

 

________

Notes:

 

1 En pouvoir d’achat, 1 franc de 1993 valait 0,16 F de 1962 et 0,36 de 1976.

2 Il fallait “refaire” une armée apte à agir sur le théâtre d’opérations européen, et contre un adversaire éventuel radicalement différent.

3 Le “coût de possession” comprend tous les frais relatifs aux dépenses de formation des personnels, d’une part, (p. ex. munitions, carburants, rémunération de ces personnels, etc.) et d’entretien et réparation, d’autre part.

4 Une étude du Sénat a conclu à une double dérive des coûts d’acquisition :

5 Activités de formation et de maintien de l’entraînement : nombre de jours de manoeuvre, de cartouches ou d’obus tirés, de jours à la mer pour les navires, d’heures de vol pour les aéronefs.

6 On peut estimer qu’en 1985 les AMX 13 et en 1993 les AMX 30 “non B2”, ne “font plus le poids”, pour des questions de calibres, de conduite de tir, etc.

7 Les PA Clemenceau et Foch ont été lancés respectivement en 1957 et 1960 et mis en service en 1961 et 1963.

8 Nous avons considéré comme périmés à ces dates, et défalqué, respectivement :

9 Non-explicite mais, peut-on penser, pour contraindre l’adversaire à se limiter à un conflit de type “conventionnel” (pour cohérence avec caractéristique suivante).

10 Les forces irakiennes ont envahi le Koweït le 2 août 1990. Leurs capacités de transport logistique ne leur permettaient guère de submerger la péninsule arabique que progressivement, d’où la nécessité d’une pause. Mais, dès le 8 août, arrivaient en Arabie Saoudite les premiers détachements américains. Pour symboliques qu’ils fussent à cette date, toute nouvelle avance irakienne impliquait un engagement, non plus limité aux unités saoudiennes, mais avec combat contre des membres de l’US Army et de l’USAF. Si cet envoi avait attendu la résolution du conseil de Sécurité - novembre l990 - autorisant le recours à la force si le Koweït n’était pas évacué avant le 15 janvier 1991, il possible que l’invasion ait continué : on peut se demander comment les alliés auraient pu appliquer cette résolution en ne disposant plus des ports et aérodromes de l’Arabie.

11 Italie : 1 porte-aéronefs ; Espagne : 1 ; Royaume-Uni : 3, dont un en très long “grand carénage” qui pourrait être vendu ensuite. Ces navires sont évidement dans l’impossibilité de porter et de lancer des bimoteurs AWACS marins du genre Hawkeye.

12 Plus de 100 t de charge “marchande” et possibilité de poser sur pistes rudimentaires. Nous avons eu recours aussi à des Illyouchine 76.

13 ERC “sagaie” de 7,4 t ; VAB de 12,8 t engins légers du génie du type “tracto-chargeur”, etc.

14 Nous n’avons pas décompté les C160 “Elint”, ni ceux de communication et de formation, au total 15 appareils.

15 En “convoyage”, charge marchande nulle et maximum de carburant 8 000 km.

16 En gros, et suivant en cela la nomenclature américaine, le transporteur est dit “tactique” si à pleine charge le rayon d’action est inférieur ou égal à 4 000 km. Il est “stratégique” pour des rayons d’action supérieurs.

17 L’EF 2000, notamment pour des problèmes de logiciel des commandes électriques de vol - “fly by wire” -, n’a toujours pas franchi la vitesse du son. La mise au point de son radar ECR-90 connaît aussi quelques difficultés. Enfin l’estimation du coût unitaire s’est “enflée” au point que le gouvernement allemand a réduit de 250 à 140 le nombre des avions qu’il envisage d’acheter… sous réserve que le prix initial ne dépasse pas 100 millions de DM, exigence qu’il semble impossible de tenir.

18 Canon à l’air libre - sans tourelle - sur son châssis. L’équipe de pièce et les munitions doivent suivre sur camions.

19 Dans les deux cas (car, après le terminus de Kligoma, il resterait plus de 300 km à parcourir sur routes et pistes), il faudrait prévoir des moyens de pontage lourd en accompagnement.

20 Programme initial de 1 400 chars, réduit à 1 100, puis à 700/800 et enfin fixe, en principe définitivement (?), à 600 soit 7 régiments à 80 engins, plus une quarantaine de chars en école et en centre de formation (Saumur et Carpiane).

21 Et à plus grande autonomie : le Leclerc est donné pour une autonomie de 550 km sur route ; le “vieil” AMX 10 RC (RR pour roues-canon), de l’opération Daguet, pour 1 000 km.

22 Ce qui paraissait un peu faible au commandant en chef, le général Schwarzkopf, qui fit renforcer Daguet d’un groupe de 58 pièces américaines. Par ailleurs l’action de nos 60 hélicoptères AC Gazelle-Hot fut appuyée par celle d’avions spécialisés A-10, “Tank-killer”.

23 Caisse et tourelle en aluminium soudé pour protection contre la “ferraille” du champ de bataille. Tir rapide - 18 coups en 3 minutes - par 2 barillets de 9 coups chacun (plus ou moins inspiré par le système du char AMX 13). Certes, sa capacité de tir rapide est très inférieure à celle de l’Au F1 à 42 coups en réserve, mais il est admis qu’après ouverture du feu,
un déplacement s’impose au bout de 3 minutes, pour éviter un tir de contre-batterie très vite mis en place par l’adversaire grâce à ses radars de trajectographie, qui remontent jusqu’au point de tir.

24 Pour raisons de santé, mais surtout effectifs à l’instruction et effectifs “instruisants”, ces derniers nettement supérieurs à nos besoins propres puisque nous formons aussi de nombreux stagiaires étrangers (essentiellement d’Afrique francophone, mais aussi du moyen-orient). Les effectifs en permission n’ont pas à être décomptés puisqu’ils peuvent être rappelés immédiatement.

25 Les 32 098 personnels civils attribués à l’armée de Terre, contre 6 732 à la Marine et 5 016 à l’Air, ne doivent pas faire illusion : en nette majorité ils sont détachés pour emploi dans des postes interarmées ou interministériels.

26 Par exemple, “prime de rendement” semestrielle des ingénieurs militaires, attribuée de manière pratiquement automatique, etc.

27 Page 171 dans l’édition “10/18”.

28 Un peu supérieur pour l’armée de l’Air et inférieur pour la Marine, puisque la première compte une proportion d’appelés supérieure.

29 Quelle que soit l’armée, et contrairement aux personnels civils - qui sont défendus par des syndicats - aucune prime n’est prise en compte pour le calcul des personnels militaires de carrière.

30 La base aérienne est réputée être situé trop loin du domicile des intéressés. En revanche le “terrestre” est censé pouvoir se loger facilement (!) à proximité immédiate de la caserne.

31 Il était normal que des déflations interviennent après 1918, 1945, 1962.

32 ceci revient en pratique, pour doués qu’ils soient, à interdire aux enfants de sous-officiers ou d’officiers terminant la carrière dans le grade de capitaine l’accès aux études supérieures (indice de solde au 01-08-94, du major 7e échelon, après 29 ans de Service : 495 ; du capitaine 4e échelon, après 26 ans de service : 542).

33 J. Isnard - Le Monde du 27-07-94.

34 Sauf s’ils arrivent “aux étoiles” de généraux, les militaires britanniques font normalement toute leur carrière dans le même régiment (avec, à tour de rôle, envoi éventuel au loin d’un “bataillon de marche” pour une durée limitée). Dans ces conditions, les épouses peuvent avoir un emploi, c’est-à-dire un revenu et se constituer leur retraite. Chose impossible en France en raison de la fréquence parfois vertigineuse des mutations (l’auteur a subi une moyenne d’une mutation tous les 19 mois au cours de sa carrière, avec famille laissée le plus souvent “à la traîne” pour des questions scolaires ou/et de découverte d’un logement).

35 C’est-à-dire : a dû être supprimée, en raison du faible taux de départ que M. Cova estime avoir été en recul de plus de 15 % en 1991 et en 1992 (ce qui n’a pas empêché, naturellement, le départ des meilleurs : ceux dont les spécialités restent rares sur le marché de l’emploi).

36 Nous avions pris l’habitude, jusqu’au budget 93, à partir duquel il a été beaucoup plus difficile de le faire en raison de la nouvelle présentation, de calculer la moyenne du budget “activité” par homme, tous grades confondus pour chacune des trois armées. Voici les résultats pour les deux dernières années cumulables facilement.

37 Nous mettons à part les rares spécialistes tels qu’informaticiens, directement utilisables dans leurs spécialités respectives. On citera le cas de l’armée suisse : mais pendant les 4 mois initiaux les recrues suivent un entraînement grâce à des crédits “activités” très larges. Puis les rappels annuels de 1 mois sont tout aussi intenses comme ceux (plus brefs) qui se font jusqu’à 50 ans. Au total le 2e classe suisse fait un peu plus de 3 ans sous les drapeaux, plus la gestion administrative permanente de la compagnie qu’il aurait à commander en cas de guerre, (rappelons que le Suisse réformé verse un supplément d’impôt de 3 % pendant 30 ans).

38 Des enquêtes américaines sur le second conflit mondial, la guerre de Corée, le Vietnam ont montré qu’en dehors des troupes de métier - les “marines” - le fantassin moyen se limite à tirer dans la direction de l’ennemi, ce qui fait plus de bruit que de pertes chez cet ennemi. Il n’y a qu’une faible minorité de soldats qui s’efforcent de viser avec précision (pourtant, savoir que l’on pratiquera un tir efficace serait excellent pour le moral). Les revers, notamment au Vietnam, s’expliquent en partie par l’envoi de recrues trop vite formées.

39 bon nombre des opérations à effectuer dans le cadre des scénarios I à V du Livre blanc devront commencer par des parachutages parfois massifs : s’emparer d’aérodromes, de ponts, de nœuds de communication, de centres de transmissions. En opérations, bloquer des adversaires en retraite.

40 Mais pas en 1993, puisque la Loi de Finances initiale avait subi le blocage de 5 500 MF du titre V.

41 Loi votée, mais le déblocage de 5 500 MF de 1993, faisant passer les crédits réels de 193 828 F à 199 328 MF, donc le titre V de 94 916 à 100 416 MF, ramène ce dernier à 50,3 %. Mais c’est là une “aubaine” de remboursement, sans lendemain comme nous allons le voir.

42 Par exemple, l’armée a reçu 13 AMX leclerc en 1993 et en recevra autant pour 1994. Que l’on songe à combien reviendrait une voiture de tourisme, de bas de gamme, produite à 13 exemplaires par an.

43 Ce qui faciliterait la logistique : en 1993, il fallait disposer de pièces de rechanges pour AMX 30, AMX 30-B2, leclerc. Et aussi pour les engins de reconnaissance-combat AMX 10 RC, ERC 90 et AML60/90 ; pour les transports blindés, on trouvait l’AMX 10 P, le VAB et encore 124 AMX 13 VTT. Ne parlons pas des 7 types ou variantes de types d’hélicoptères en service dans l’ALAT.

44 Genre, modernisé, de l’OV-10 “Bronco” de Rockwell, bi-turbomoteur muni de 4 mitrailleurs plus canon orientable de 20 mm, et pouvant porter 4 bombes de 272 kg et un de 554, ou 5 parachutistes et 2 blessés. Possibilités très supérieures - pour un avion de 1965 - en vitesse et en distance de vol de “convoyage” 2 300 km - à celle de tout hélicoptère actuel. La possession d’appareils capables d’enlever une quinzaine de parachutistes - genre du récent Defender 4000 de Pilatus (à turbomoteurs aussi) - serait également très souhaitable. Caractéristique commune : pouvoir se poser sur - et décoller de - pistes courtes et grossièrement aménagées.

45 Car l’expérience montre qu’il est délicat, parfois bien difficile, d’envoyer des bâtiments civils requis dans des eaux proches de zones de combats, même escortés de bâtiments de guerre.

46 Grand allié qui, utilisant le feu de ses SNLE, n’a même pas besoin de “signer sa riposte”, encore que son origine ne soit guère douteuse.

47 Il ne faut, d’ailleurs, pas trop s’illusionner sur les économies faites par la Belgique : une forte partie des appelés devront être remplacés par des personnels civils, individuellement beaucoup plus coûteux en temps normal ; plus encore en cas de situation nécessitant des horaires prolongés, et dont la disponibilité 24 h sur 24 est douteuse.

48 Par exemple en multipliant les effectifs actuels - total 394 395 en 1994 - par le coefficient de réduction de 100 000/394 395 = 0,2535, on trouve :

49 Pour 1993 l’appelé français moyen revenait à environ 30 000 F annuels. Les jeunes gens effectuant d’autres formes de Service national coûtaient, en gros, le double à l’Etat.

50 Sans atteindre les valeurs relevées pour le canada où des titres III dépassant 80 % du budget sont chose courante.

51 Plus, en stockage, 200 automoteurs de 105 mm (“Abbot” de 16,5 t en ordre de combat).

52 Avions ADAC-ADAV et hélicoptères.

53 tous les matériels sont produits par des sociétés privées ; en partie (avions, missiles) sous licences américaines ; ou achetés à l’extérieur (Etats-Unis, encore).

54 voir par exemple Armées d’aujourd’hui, n° 190 (spécial), mai 1994.

55 S’il s’agit de francs courants, cette “augmentation” sera une diminution, à moins de réduire l’inflation en dessous de 0,5 % par an.

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