L’ARMÉE ET L’ART DE LA GUERRE VUS PAR LES LÉGISTES CHINOIS

 

Xu Zhen Zhou *

 

Apparu en Chine entre le Ve et le IIIe siècle avant Jésus-Christ, le légisme, plus que le confucianisme dont la dimension éthique va au delà d’une simple vision fonctionnaliste du pouvoir, est un principe de gouvernement. Rigoureux, égalitaire, mathématique presque dans l’application des lois, le légisme est un moyen d’action.

En ce sens, instrument de pouvoir et de conquête du pouvoir, le légisme a considéré la guerre, selon un principe énoncé bien plus tard en Occident, comme un prolongement naturel du politique, et un élément essentiel de ce pouvoir. Alors que le souverain, selon les principes légistes, est seul détenteur du pouvoir, et souverain de ce fait, seul maître de la loi qui s’applique à tous, les instruments constitutifs de la puissance que sont l’armée et l’économie occupent une place primordiale.

Mais si l’armée est primordiale chez les légistes, comme moyen de contrôle de la population, la guerre elle-même et la stratégie militaire ne font pas l’objet d’une réflexion aussi approfondie. L’armée c’est la mobilisation, c’est le quadrillage minutieux du pays en territoires, c’est la mise en place d’un système de responsabilité collective où le crime de l’un est puni par le châtiment de tous. Si Sun Zi, dans son Art de la guerre, insiste sur le coût que représentait pour un pays la mobilisation de la population, les légistes, au contraire, voient dans la mobilisation permanente du peuple un moyen de gouvernement.

Comme Sun Zi cependant, et influencés en ceci sans doute par les nombreux écrits stratégiques qui circulaient en Chine à l’époque particulièrement troublée des Royaumes Combattants, les légistes ont perçu le lien essentiel qui existe entre la guerre et l’économie et, par voie de conséquence, la nécessité de renforcer la puissance économique d’un pays avant que d’entreprendre une action militaire et de la remporter ainsi "d’avance".

Comme dans Sun Zi également, et peut-être comme chez tous les penseurs chinois, les notions taoïstes de souplesse et d’adaptabilité aux circonstances ne sont jamais oubliées. Enfin, chez les légistes comme chez Sun Zi, et selon le même principe d’économie des forces, un ennemi vivant et convaincu de se rallier vaut mieux qu’un ennemi mort.

Comme les traités d’Art de la guerre, les théories légistes ont été fortement déconsidérées par l’idéologie confucianiste dominante qui s’imposa progressivement dans l’Empire à partir de la dynastie des Han. Après le bref épisode de la dynastie des Qin, qui vit l’intronisation en 221 av. J.C. du premier Empereur, le légisme et l’intérêt pour les choses de la guerre, la ruse et les espions, laissèrent officiellement la place au triomphe du Bien et de la morale, au règne des lettrés fonctionnaires.

Valérie Niquet

 

* Cet article est extrait de la thèse del'auteur, L'art de la politique chez les légistes chinois, préface de Jean-Louis Martres, Economica, 1995

 

 

Refusant tout manichéisme primaire, les légistes arrivent à conclure, au travers d’une analyse objective de l’histoire et de la politique, que dans la réalité, le détenteur du pouvoir n’est ni le détenteur du Bien ou du Mandat céleste, ni le représentant de la "haute vertu", mais celui qui possède le plus de force. Etre le plus fort constitue ainsi le premier ou le seul critère du détenteur du pouvoir. Leur conviction devient d’autant plus ferme qu’ils observent les caractéristiques de leur époque, celle des Royaumes Combattants où les guerres n’ont jamais cessé, où les conflits internes, les complots et les coups d’Etat étaient des phénomènes quotidiens, où les plus forts et les plus puissants avaient l’espoir de garder leur pouvoir ou d’en obtenir davantage.

Encore une fois, le légisme se trouve être l’antagoniste du confucianisme qui hérite de l’idée traditionnelle chinoise selon laquelle le détenteur du pouvoir est décrété par le Tian Ming, à savoir le Mandat céleste. Quand le Ciel, gouverneur suprême de l’univers, choisit quelqu’un, il lui donne le pouvoir pour appliquer sa volonté sur la terre. C’est ainsi qu’en ancienne Chine, les empereurs s’appellent Tian Zi, fils du Ciel. Or, le Ciel peut punir le roi "méchant" quand il ne contente plus le peuple, en suspendant sa procuration. Donc, pour les confucianistes, le Mandat céleste doit être complété par le perfectionnement continu des qualités personnelles du détenteur du pouvoir. Sa bonté, sa bienveillance, la fraternité et l’indulgence, conduisent ainsi à une politique moins sévère. Si le détenteur du pouvoir parvient à cette perfection, il sera soutenu inconditionnellement par le peuple. Cela lui assure un pouvoir sûr et stable. Ce principe s’applique aussi dans les relations internationales : quand le roi d’un pays se consacre sincèrement à se perfectionner et à aimer son peuple, les rois et les peuples des autres pays l’admirent et lui sont soumis. Son pouvoir s’élargit automatiquement et sans conquête. Cela démontre encore une fois la conviction des confucianistes : pour eux, la politique et l’éthique sont inséparables.

Quant aux légistes, ils refusent de croire en ce genre de sermon. Ils cherchent à assurer un pouvoir stable aux rois qu’ils servent, et ensuite, à l’accroître dans les relations internationales, afin d’établir l’hégémonie et d’unifier la Chine. Ce genre de pouvoir ne peut venir que de la force. "C’est à ceux qui possèdent le plus de force que les autres se soumettent. Ceux qui en possèdent moins se soumettent aux autres. Ainsi, un roi compétent ne court qu’après la force" 1. "Ce qui rend le pays influent et le roi respecté, c’est la force" 2.

Ils reconnaissent cependant qu’il y a une mutation à propos du détenteur du pouvoir. Ils divisent, en général, l’histoire en trois époques : la plus haute antiquité, la moyenne antiquité et l’époque moderne. Pendant ces trois époques de l’histoire, les détenteurs du pouvoir possèdent respectivement la supériorité sur les autres à l’égard de la morale, de l’intelligence et de la force. Selon eux, la raison profonde de cette mutation réside, principalement, dans l’augmentation de la population et la pénurie relative de biens matériels. Quand une terre limitée ne peut plus nourrir sa population, les conflits et les guerres entre les hommes sont inéluctables. "Dans l’antiquité, les hommes n’avaient pas besoin de cultiver, les fruits et les graines des plantes étaient suffisants pour assurer leur nourriture. Les femmes n’avaient pas besoin de tisser, les plumes des oiseaux, les cuirs et les fourrures des animaux fournissaient leur habillement. Grâce à cet excédent de richesse naturelle, ils pouvaient subvenir à leurs besoins sans trop travailler. Ainsi, ils ne se disputaient jamais... De nos jours, il n’est pas regardé comme excessif qu’un homme ait cinq fils, et chaque fils, à son tour, encore cinq fils. Donc, avant son décès, le grand père peut avoir vingt-cinq petits-enfants. Par conséquent, la population s’accroît plus rapidement que les richesses naturelles. Les gens travaillent laborieusement mais les rendements ne leur suffisent plus. C’est alors qu’ils commencent à se disputer" 3.

Déterminée par ce changement de circonstances purement économique, la mutation du détenteur du pouvoir devient inévitable. Un roi sage doit s’apercevoir que "dans les temps anciens, on cherchait la perfection de la morale. Au moyen âge, on se concurrençait par l’intelligence et le stratagème. A notre époque, on rivalise par la force... Dans l’antiquité, les gens s’entraidaient car ils étaient peu nombreux. Ils étaient généreux et prêts à céder au respect en raison des excédents de richesses. Donc, il y eut des exemples de transmission de pouvoir par modestie... Or, l’homme sage ne suit pas ce genre d’exemples dans une époque de disputes violentes" 4.

Une fois la force affirmée comme l’attribut déterminant du détenteur du pouvoir à cette époque, les légistes commencent à explorer les composantes de la force. Pour eux, la force se présente principalement sous deux formes en ce moment : la richesse et la puissance militaire. Quand un pays ou un roi est riche et puissant, il possède la force. "La base d’un pouvoir d’hégémonie se construit sur un vaste territoire, d’abondantes richesses naturelles et humaines et une armée forte" 5. Nous lisons que "le fait qu’un roi soit respecté, son territoire élargi, et qu’il devienne par conséquent le gouverneur du monde, ou au contraire qu’il soit méprisé, son territoire diminué, et qu’il perde son pouvoir, est décidé par la guerre. De l’antiquité à nos jours, il n’y a pas d’exemple que l’on puisse devenir gouverneur du monde sans avoir triomphé par la guerre, ou que l’on perde le pouvoir sans avoir été battu" 6. Quant à l’importance de la richesse, "on ne peut pas gouverner le monde quand on n’est pas le plus riche" 7. En effet, ces deux composantes de la force sont étroitement liées et s’influencent mutuellement : "Ce qui est puissant deviendra certainement riche ; ce qui est riche deviendra certainement puissant" 8. Donc, si un roi veut maintenir son pouvoir, et puis l’élargir à l’extérieur de ses frontières, il doit se consacrer à renforcer sa puissance militaire et à enrichir économiquement son pays.

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A l’époque des légistes où les conflits et les guerres étaient pratiquement quotidiens, la force militaire d’un roi constituait le garant et la source de son pouvoir, ainsi que le moyen essentiel pour résoudre ses problèmes. Un roi sage devait donc maintenir une armée puissante. "Ce qui détermine la dignité ou la bassesse d’un roi, et la sécurité ou l’insécurité d’un pays, est son armée" 9. Contrairement aux confucianistes qui estiment que la guerre ne peut rien apporter de positif à long terme au pays, les légistes indiquent que "si nous gagnons la guerre, notre pays sera en sécurité, notre armée plus forte et nous aurons une réputation. Donc, il n’y a pas d’autre chose à long terme de plus important que la victoire... Si nous perdons la guerre, notre armée sera affaiblie et le pays asservi. Face à ce genre de danger, avons-nous le temps d’attendre les résultats positifs à long terme ?" 10

Pour rendre le pays militairement fort, il faut d’abord mobiliser le peuple. Cela implique plusieurs conditions : le pays doit être en ordre et accepter le principe de la guerre, c’est-à-dire que les citoyens seront simples, disciplinés et actifs, prêts à supporter l’effort de guerre. "On ne trouve pas d’exemple d’un pays qui ait renforcé son armée sans avoir mobilisé son peuple, qui ait vaincu ses ennemis sans avoir au préalable renforcé son armée... et qui soit devenu maître suprême du monde sans avoir vaincu ses ennemis" 11. De toute manière, si l’on veut établir l’hégémonie dans le monde par la force militaire, cette mobilisation est indispensable, puisque le peuple compose l’armée. "Le peuple forme la base de l’hégémonie. Quand cette base est solide, le pays devient fort ; quand elle est faible, le pays se trouve en danger" 12. "La puissance d’un pays dépend de la victoire militaire. La victoire militaire dépend, à son tour, du soutien du peuple" 13.

Pour mobiliser le peuple, les légistes estiment nécessaire d’orienter toutes leurs activités dans deux directions : l’agriculture et la guerre. La deuxième orientation semble évidente, parce que "l’on gagnera la guerre si le peuple est courageux. On perdra la guerre si le peuple est lâche. Le peuple deviendra courageux si on réussit à l’attirer dans la guerre. Il deviendra lâche si on échoue dans cette tâche. Le roi sage s’aperçoit que son pouvoir vient de l’armée, il lui accorde donc toute l’importance... Comment peut-on savoir que l’enthousiasme du peuple pour la guerre est mobilisé ? S’il se jette dans la guerre comme un loup affamé sur la viande, alors ce sera une preuve" 14. Mais quel rôle peuvent jouer les activités agricoles dans ce rapport ?

En effet, l’insistance sur l’importance de l’agriculture constitue une caractéristique du légisme. Le premier rôle de l’agriculture à cette époque restait certainement de faire vivre les habitants et d’enrichir le pays. Or, l’engagement dans l’agriculture, parallèle à l’engagement dans la guerre, se présente également comme moyen efficace de discipliner le peuple et d’entraîner sa mentalité de guerrier. Ainsi, "la raison pour laquelle les citoyens aiment le roi et n’épargnent rien pour le pays, c’est qu’ils s’engagent toute leur vie dans l’agriculture... S’ils s’en échappent, ils ne s’attachent plus à leurs domiciles. Quand ils ne s’attachent plus à leurs domiciles, ils ne se montrent plus volontaires pour défendre leur pays et faire la guerre pour le roi" 15.

Subsiste alors une question : comment assurer l’engagement du peuple dans l’agriculture et dans la guerre ? Par nature, ces deux activités ne sont guère attirantes : l’agriculture est dure et la guerre dangereuse. Il y a d’autres métiers plus intéressants. A l’époque des légistes, les artisans, mais surtout les commerçants, s’enrichissent plus facilement, et les orateurs éloquents occupent souvent les fonctions publiques. Il est naturel que les citoyens tentent de s’éloigner de l’agriculture et de la guerre.

Afin d’éviter cette tendance, le roi doit utiliser alternativement les deux outils en sa possession : la récompense et la sanction.

Par principe, la récompense ne sera accordée qu’aux citoyens qui se consacrent à ces activités. Personne ne pourra devenir riche, obtenir une fonction publique ou tirer sa renommée d’autres métiers. Quand le peuple prendra conscience de cette réalité, il deviendra plus courageux et plus actif.

Nous lisons : "Ce que le roi peut utiliser pour mobiliser ses sujets, ce sont les titres. Ce qui renforce le pays, c’est l’agriculture et la guerre. Maintenant, les gens cherchent les titres en utilisant leurs paroles et leur éloquence, au lieu de se consacrer à l’agriculture et à la guerre... Le pays devient certainement impuissant. Quand un pays est impuissant, il sera certainement annexé" 16. "Ainsi, ceux qui gouvernent habilement le pays, fixent une seule voie aux citoyens pour leur carrière (à savoir l’agriculture et la guerre)... Quand les citoyens voient que la récompense du roi ne vient que par cette voie, ils la suivront" 17. "Le bon gouvernant accorde tous les gains de guerre aux soldats et tous les profits de marché aux paysans, de sorte que l’armée est forte et le pays riche. Quand le pays est fort et riche, son roi deviendra le gouverneur du monde" 18.

Dans le même sens, il faudra limiter les activités des artisans, des commerçants, ainsi que celle des orateurs éloquents, et dévaloriser leur statut, non seulement parce qu’ils ne pratiquent pas eux-mêmes l’agriculture et la guerre, mais également parce que leur existence constitue un mauvais exemple et exerce une fascination sur le peuple. "Si le roi nomme ses fonctionnaires d’après l’intelligence, les gens rusés scrutent sa volonté et abusent de leur pouvoir pour le flatter. Ainsi le pays est mal gouverné... et les terres deviennent incultes. Dans un pays, quand les poèmes, les livres, les rites, la musique, la moralité, la bonté, l’intelligence et l’éloquence sont tolérés, le roi ne peut plus conduire le peuple à défendre le pays et à faire la guerre. Si un pays poursuit ce genre de qualités, il est annexé quand il y a des ennemis ; quand il n’y en a pas, il est pauvre. Si un pays élimine ce genre de qualités, les ennemis n’osent pas l’attaquer. S’ils essayent, ils sont battus. Quand il y a la guerre, ce pays la gagne ; quand il n’y en a pas, il est riche" 19. Donc, le roi sage doit abandonner toutes ces belles qualités estimées des confucianistes, pour que les citoyens deviennent simples et responsables.

D’une part, l’agriculture et la guerre sont encouragées par des récompenses importantes. D’autre part, les autres métiers connaissent une quasi-interdiction. Dans cette situation, les citoyens ne détestent plus l’agriculture et la guerre. Ils ont même envie de les pratiquer.

Parallèlement à la récompense, la sanction se présente comme un autre instrument important à la disposition du roi pour inciter ses citoyens à se consacrer à la guerre. Nous avons vu que les légistes avouaient que ces deux activités n’étaient guère attrayantes par nature. La récompense dans ce domaine constitue donc un moyen indispensable afin d’attirer le peuple. Mais elle ne suffit pas. La sanction sévère ouvre un autre moyen, encore plus efficace pour le roi.

Le caractère essentiel de la sanction réside dans sa sévérité. Si l’on essaie d’échapper à la dureté de l’agriculture et de la guerre, on risque de subir une sanction qui dépassera nettement cette dureté. "Pour le peuple, il n’y a pas de chose plus dure que l’agriculture ; il n’y a pas de chose plus dangereuse que la guerre. Même les enfants ou les fonctionnaires loyaux ne peuvent pas les pratiquer volontairement pour leurs parents ou leur roi. Si on veut maintenant guider le peuple à exercer ces deux métiers, difficiles à accepter par les enfants et les fonctionnaires loyaux, on n’a pas d’autre choix que de le dissuader par la sanction et l’attirer par la récompense... Il ne peut chercher ses intérêts qu’à travers le travail agricole ; il ne peut échapper à la sanction que par la participation à la guerre. Donc, dans le pays, tout le monde travaille d’abord dans ces domaines et en profite après" 20. "Le métier le plus dangereux pour les citoyens est l’armée. Ainsi une loi lâche ne suffit pas pour les engager... Celui qui demande que les citoyens soient actifs à la guerre doit appliquer une loi stricte, c’est-à-dire donner une récompense importante et prononcer une sanction sévère... Lorsque les citoyens sont attirés par l’abondance de la récompense, ils ne craignent plus la mort. Quand ils comprennent la sévérité de la sanction infligée aux déserteurs, ils n’osent plus épargner leur vie" 21. En bref, "celui qui sait forcer les citoyens à aimer la guerre deviendra le roi du monde. Dans un pays puissant, quand le père, le frère aîné et la femme saluent le départ de leur fils, leur frère cadet et leur mari à la guerre, ils les encouragent : ne rentrez pas si vous n’avez pas acquis de mérites. Ils les avertissent également : si vous n’obéissez pas à la loi et aux ordres, nous serons tous punis de la peine capitale. A la campagne, toutes les familles s’organisent par cinq. Elles se surveillent et se distinguent par une plaque d’identité. Ainsi, les déserteurs et les gens qui s’échappent du service militaire ne peuvent s’y réfugier... Par conséquent, les soldats deviennent obéissants et ils affrontent bravement la mort" 22.

Donc, en jouant simultanément de la récompense et de la sanction, un roi sage arrivera à mobiliser tous les citoyens pour qu’ils se consacrent à l’agriculture et à la guerre : ils viendront alors renforcer l’armée.

A part la mobilisation du peuple, les légistes étudient également la stratégie et les problèmes techniques de la guerre, peut-être moins précisément qu’un stratégiste comme Sun Zi, mais en leur prêtant tout autant d’intérêt.

Pour eux, le renforcement de l’armée et l’enrichissement du pays sont destinés uniquement à la guerre. Un roi sage doit savoir à la fois accumuler la force et l’employer. S’il n’insiste que sur l’accumulation de la force et néglige son usage, elle deviendra la cause de conflits internes et de sa chute. "Le roi sage emploie la force en même temps que son accumulation... Il accumule la force par l’enrichissement du pays et le renforcement de l’armée. Il l’emploie au moyen de la guerre. Si on ne sait qu’employer la force en omettant son accumulation, on en manquera. Si on ne sait que l’accumuler et que l’on oublie son usage, il y aura des complots contre le roi... En conséquence, si le roi sait équilibrer ces deux aspects, son pays sera fort ; sinon il sera faible" 23. Donc, la guerre se manifeste non seulement comme moyen d’obtention du pouvoir, mais également comme moyen de le stabiliser.

Or, si l’on veut gagner la guerre, il faut d’abord commencer à l’intérieur du pays. C’est-à-dire qu’il faut que le pays soit bien administré et le peuple bien organisé. Car "la victoire militaire dépend toujours de la bonne administration du pays. Quand le pays est bien gouverné, les masses ne se disputent plus. Elles n’ont donc plus leur propre volonté et considèrent la volonté du roi comme la leur. Sous une bonne administration, le peuple s’éloigne des conflits internes et il devient courageux pour la guerre menée par le roi... Il ne faut jamais faire la guerre avec un pays qui est mieux gouverné que le sien" 24. La préparation de la guerre est à la fois institutionnelle et matérielle. "Il y a trois conditions pour gagner la guerre : l’établissement et la publication de lois, la transformation des lois en réflexes du citoyen et la préparation des matériaux de guerre. Il faut remplir ces trois conditions à l’intérieur du pays avant d’envoyer les troupes... Quand le pays est bien administré, il sera riche et donc en mesure d’accorder une récompense importante aux soldats... Ainsi on dit que la force militaire réside dans une bonne administration" 25. Mais la préparation de la guerre ne s’arrête pas ici. Elle doit certainement contenir d’autres éléments. En effet, les légistes nous proposent un plan très précis, d’après la pratique de Guan Zhong, afin de militariser la société. Chaque famille doit fournir un soldat. "Guan Zi organise toutes les cinq familles en Gui, qui possède un chef ; tous les dix Gui en village, qui a un responsable ; tous les quatre villages en commune, qui a un maire, toutes les dix communes en canton, qui possède un directeur afin de faire régner l’ordre. Donc un Gui de cinq familles doit fournir une escouade de cinq soldats, dont le chef est celui du Gui. Un village de dix Gui doit fournir une section de cinquante soldats dont le chef est le responsable de village. Une commune de quatre villages doit fournir un bataillon de deux cents soldats dont le chef est le maire. Un canton de dix communes doit fournir une brigade de deux mille soldats dont le général est le directeur de canton. Et tous les cinq cantons fournissent une division de dix mille soldats... Une fois cette organisation effectuée, le peuple n’a plus le droit de se déplacer. Dans cette organisation, les familles s’entendent harmonieusement et les gens s’entraident. Ils se connaissent depuis leur enfance et vivent en communauté à l’âge adulte. Ils se rendent hommage à l’occasion de rites et se présentent leurs condoléances quand il y a des décès. Ils partagent leur bonheur, leur misère, leur soucis et leurs joies. Quand les guerres ont lieu dans la nuit, les voix familières peuvent calmer les soldats. Quand les guerres ont lieu dans la journée, ils peuvent facilement distinguer les visages connus. Et ils n’hésitent pas à sacrifier leur vie pour leurs amis. Donc, quand ils se défendent, ils sont imbattables ; quand ils attaquent, ils gagnent. Si un roi possède trente mille soldats de cette sorte, il sera invincible dans le monde entier" 26. Donc, l’idée des légistes est claire : le triomphe ou la défaite sont déjà décidés avant même que la guerre ne soit déclenchée. Seul un roi qui arrive à gouverner habilement son pays, à organiser strictement son peuple et à mobiliser son enthousiasme a l’espoir de gagner la guerre. La triomphe militaire dépend, en premier lieu, de la bonne administration et de l’organisation efficace du pays.

Les légistes étudient aussi la stratégie de la guerre, qu’ils appellent également Shu, l’art du roi. "L’ancien roi sage conquit le monde par l’art du roi, qui est décisif" 27.

Pour eux, si le roi veut vaincre un pays ennemi, il doit chercher d’abord l’aide du peuple de ce pays. Pour obtenir son soutien, il faut simultanément démontrer sa propre bienveillance, sa bonté et faire connaître la malfaisance du gouvernant du pays ennemi. Quand le peuple de ce pays ennemi nous admire et déteste son gouvernant, il nous choisira et nous apportera son soutien. "Celui qui court après le pouvoir du monde doit d’abord courir après le soutien du peuple. Ceux qui calculent les intérêts stratégiques à long terme obtiennent son soutien ; Ceux qui ne voient que les intérêts présents le perdent" 28.

Il faut également profiter des erreurs des ennemis ou même les provoquer à en commettre, puisque ces erreurs facilitent à coup sûr l’établissement de l’hégémonie. "La bonne administration de notre pays et les erreurs des pays voisins constituent les atouts de notre hégémonie... Ce que l’ancien roi sage emploie pour son hégémonie, c’est provoquer ces erreurs" 29.

Pour concevoir la politique, il faut analyser stratégiquement la situation mondiale. Les légistes distinguent, comme les autres courants de leur époque, le Wang, la majesté, du Ba, l’hégémonie. Ce sont les caractères du pouvoir politique monarchique tant au niveau national qu’au niveau international. Mais les nuances existent. Le Ba, l’hégémonie, désigne une souveraineté exercée par la force face à d’autres principautés qu’on peut intimider mais non totalement subjuguer. Tandis que le Wang, la majesté, signifie une souveraineté universelle. Tout en se basant sur la force, il recourt également à la justice, à l’indulgence et à la bienveillance et il est donc supérieur, selon certains, à l’hégémonie. Or, pour les légistes, cette supériorité théorique ne constitue pas elle-même le facteur décisif a priori dans l’élaboration de la politique. Le choix entre la recherche de l’hégémonie ou la poursuite de la majesté ne dépend que d’une analyse stratégique des circonstances du monde à un moment donné. Quand les circonstances favorisent l’hégémonie, il ne faut pas insister sur la majesté. Quand les situations encouragent la majesté, il ne faut pas chercher l’hégémonie. Puisque la majesté et l’hégémonie sont le but de la politique, elles représentent finalement deux formes différentes d’une même substance : le pouvoir. L’essentiel consiste à obtenir plus efficacement et plus habilement le pouvoir au lieu de se lier par la réputation de telle ou telle forme de pouvoir. Ainsi, "quand les pays puissants sont nombreux, il faut s’allier avec eux pour combattre les pays faibles en vue de l’établissement de l’hégémonie. Quand les pays puissants sont peu nombreux, il faut s’allier avec les pays faibles pour combattre les puissants en ayant pour but la majesté. Ceux qui parlent de la majesté dans une circonstance où il y a plusieurs pays puissants manquent d’intelligence. Ceux qui mènent une politique hégémonique quand il y a peu de pays puissants perdent leur cause. L’homme sage est celui qui sait analyser la situation du monde, choisir l’opportunité de l’action et prévoir la réussite et le danger. Quand les pays puissants sont nombreux, ceux qui prennent l’initiative de l’action prennent en même temps le risque ; ceux qui savent attendre en profitent. Quand il y a peu de pays puissants, celui qui prend l’initiative de l’action devient le roi du monde et ceux qui restent passifs échouent. Quand il y a plusieurs pays en guerre, celui qui agit le dernier a l’espoir de parvenir à établir son hégémonie ; Quand il y a peu de pays en guerre, celui qui agit le premier est en mesure d’établir sa majesté" 30. Ici, l’idée est claire : l’obtention du pouvoir, grâce à une stratégie sans faille, reste prioritaire, tandis que la supériorité morale de la majesté sur l’hégémonie semble peu importante. Ce point est particulièrement intéressant car il montre bien que la pensée légiste se situe dans une optique stratégiste ou réaliste de recherche de l’efficacité. On comprend très bien, à ce niveau du développement, l’opposition que peut susciter ce type de pensée auprès des défenseurs d’une morale du pouvoir. Nous sommes très proches des définitions d’Aristote sur la tyrannie modérée, comme d’ailleurs des réalistes américains, comme Kennan et Morgenthau, dans le domaine des relations internationales.

Ce conflit, majeur dans la pensée politique, semble opposer les tenants d’une morale et les machiavéliens indifférents à l’éthique. L’opposition, binaire, révèle davantage la pensée occidentale qu’elle n’apporte d’éclaircissement sur le débat. Les légistes, à cet égard, sont beaucoup plus clairs. Leur condamnation du modèle confucéen ou de la recherche de la "Majesté du pouvoir" ne vient pas d’un point de vue moral, et ne l’élimine pas a priori. Ils rappellent simplement que la politique est un art qui dépend des circonstances.

La discussion qu’ils présentent sur l’opposition entre le Wang et le Ba est parfaitement significative de leur mode de raisonnement. Loin d’être une opposition de principes, il s’agit en fait d’un problème de circonstances stratégiques, le choix étant dicté par les lois de l’ordre et non par celles d’une morale dogmatique.

Dans le but de renforcer le pays et d’affaiblir les ennemis, il y a une autre mesure aussi importante que la guerre : attirer leurs citoyens, qui composent à la fois la force productive et la réserve de l’armée, en notre faveur. En effet, la guerre coûte cher et nous y sacrifions inévitablement nos soldats. De plus, même si nous gagnons la guerre, les pays ennemis ne nous seront pas soumis tant que nous n’avons pas séduit leurs citoyens. Donc, il est nécessaire de mener une politique favorisant l’immigration. Shang Yang proposa à ce sujet son projet au roi de Qin, en analysant les défauts de la politique de Qin dans ce domaine. "Pendant les victoires de Zhoujun et de Huajun, nous avons annihilé les forces des ennemis. Or il était clair que cela ne nous apportait rien, mais nos officiers les considéraient comme de brillants exploits parce que cela avait affaibli nos ennemis. Maintenant si nous recrutons les citoyens des Trois Jins (ennemis principaux de Qin à cette époque, plus peuplés) pour défricher notre terre, nous obtiendrons les mêmes résultats que la victoire de guerre au niveau de l’affaiblissement des ennemis. Et nous aurons en même temps une récolte pour nous nourrir. C’est faire d’une pierre deux coups. D’ailleurs, combien de membres de notre peuple ne pouvaient se consacrer aux activités économiques, à part de ceux qui perdaient leurs vies, en assurant leur service militaire, pendant les victoires de Zhoujun, Huajun et Changping ? Je pense qu’ils étaient innombrables... Mais si nous pratiquons mon projet, nos citoyens n’auront même pas un jour de service militaire et notre gouvernement ne dépensera que très peu d’argent. Pourtant, en vue d’affaiblir les Jins et de renforcer le Qin, les résultats seront plus remarquables que ces trois victoires" 31. "Depuis quatre générations, le Qin ne cesse de vaincre les Jins... Mais la raison pour laquelle ils ne sont pas encore soumis se trouve dans le fait que le Qin peut annexer leur territoire, mais il n’arrive pas à séduire leurs citoyens... Il y a un dilemme. Si nous faisons la guerre, notre pays deviendra pauvre. Si nous nous jetons dans l’agriculture, nos ennemis auront le temps de se reposer. C’est pour cette raison que nous gagnons depuis trois générations la guerre mais nous n’obtenons pas l’hégémonie. Maintenant, (si nous réussissons à attirer les citoyens de nos ennemis), nous pouvons faire faire la guerre à nos citoyens et faire cultiver la terre par les immigrés. Nous n’abandonnons pas notre agriculture, et la guerre continuera. Ce sera une solution à double effet, à savoir obtenir à la fois richesse et puissance" 32. Donc, les légistes examinent la guerre dans une perspective globale. Ils ont en tête que la guerre est un art compliqué et que le triomphe et la défaite sont souvent décidés en dehors des champs de bataille ou même avant le commencement de la guerre.

Cela étant, ils étudient en même temps les problèmes techniques de la guerre en proposant certains principes. Pour eux, si l’on veut gagner la guerre, il faut que les commandants connaissent bien leurs adversaires, que les soldats soient disciplinés, l’armée correctement équipée et, surtout, les stratagèmes bien étudiés. "Pour réussir la guerre il faut étudier et fixer les tactiques avant d’envoyer les troupes. Sinon, c’est un suicide" 33. Or, l’élaboration des tactiques n’est pas subjective. Elle doit être basée sur des analyses précises des adversaires. "Quand on ne connaît pas la politique et les situations des ennemis, il ne faut pas déclencher la guerre. Quand on ne connaît pas leurs commandants et leurs soldats, il ne faut pas se lancer dans la bataille" 34. Afin d’obtenir les renseignements concernant les ennemis, Guan Zhong proposa différentes solutions : "Envoyer des espions (pour connaître leur politique et leurs situations) et étudier leur plan (pour se familiariser avec leur géographie)" 35. De toute façon, "le premier principe dans l’armée est la prudence. D’après l’analyse de la situation des ennemis, la victoire ou la défaite peuvent être prévues" 36.

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Les légistes ont prêté leur attention au renforcement militaire du pays et à la guerre. Ces études, peu analysées jusqu’à nos jours, sont tout à fait originales. En Chine, seuls les stratégistes de la même époque leur sont comparables. Mais il faut noter que les légistes possèdent une conscience plus claire de la relation entre la guerre et la politique : ils ont englobé les études de la stratégie et de la tactique dans leur système politique en envisageant la problématique du détenteur du pouvoir. Parmi les penseurs classiques occidentaux, Machiavel est peut-être le plus proche, par son insistance sur l’importance de la force et ses études sur l’art de la guerre. Selon lui, l’élément crucial pour un prince, qui veut acquérir ou conserver le pouvoir, est d’avoir des forces suffisantes. La guerre, les institutions et les règles qui la concernent, constituent les seuls objets auxquels un prince doive consacrer ses pensées et son application, et dont il lui appartient de faire son métier. La guerre est la véritable profession de celui qui gouverne et par elle, non seulement ceux qui sont nés princes peuvent se maintenir à ce rang, mais encore ceux qui sont nés simples particuliers peuvent souvent devenir princes. Les études sur la mobilisation et l’organisation du peuple comme moyens de préparer la guerre constituent ainsi une partie importante du légisme.

Les légistes ne reconnaissent que la force comme critère décisif du détenteur du pouvoir, et, en premier lieu, ils considèrent l’importance de la force militaire. Mais elle n’est pas le seul facteur de puissance. L’économie constitue la deuxième forme de la puissance. Elle est aussi cruciale pour le roi que la force militaire, puisque ces deux forces s’influencent réciproquement et se déterminent, dans la mesure où la force militaire dépend de la force économique. Comme l’indique Guan Zhong, "les batailles ne représentent qu’un cinquième de l’importance de la guerre" 37, tandis que l’administration de l’économie, du peuple etc., est capitale. Les légistes sont ainsi les premiers à souligner de manière aussi systématique l’intégration de l’art de la guerre dans une stratégie globale.

 

 

 

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Notes:

1 Han Fei Zi, Les courants à la mode, p. 354.

2 Le livre du Seigneur Shang, Insister sur la loi, p. 41

3 Han Fei Zi, Les vermines des cinq espèces, p. 339.

4 Han Fei Zi, Les huit absurdités, p. 326.

5 Guan Zi, L’autorité de l’ordre, p. 81.

6 Le livre du Seigneur Shang, Conseils aux gouvernants, p. 31.

7 Guan Zi, Les sept méthodes du gouvernement, p. 31.

8 Le livre du Seigneur Shang, Renforcer le fondement, p. 21.

9 Guan Zi, Les désavantages de l’extrémisme, p. 160.

10 Han Fei Zi, Première interrogation, p. 264.

11 Guan Zi, Les sept méthodes du gouvernement, p. 28.

12 Guan Zi, Les recettes pour l’hégémonie, p. 144.

13 Guan Zi, L’autorité de l’ordre, p. 81.

14 Le livre du Seigneur Shang, Conseils aux gouvernants, p. 31.

15 Le livre du Seigneur Shang, L’agriculture et la guerre, p. 7.

16 Ibid., p. 5.

17 Ibid., p. 5.

18 Le livre du Seigneur Shang, La politique extérieure et intérieure, p. 38

19 Le livre du Seigneur Shang, L’agriculture et la guerre, p. 6

20 Le livre du Seigneur Shang, Insister sur la loi, p. 41.

21 Le livre du Seigneur Shang, La politique extérieure et intérieure, p. 37.

22 Le livre du Seigneur Shang, Conseils aux gouvernants, p. 31

23 Le livre du Seigneur Shang, L’unification des institutions, p. 18.

24 Le livre du Seigneur Shang, Le secret du triomphe militaire, p. 20.

25 Le livre du Seigneur Shang, Renforcer le fondement, p. 21.

26 Guan Zi, Un bon fonctionnaire, p. 123.

27 Guan Zi, Les recettes pour l’hégémonie, p. 143.

28 Ibid., p. 142.

29 Ibid., p. 142.

30 Ibid., pp. 144-145.

31 Le livre du Seigneur Shang, Recruter les immigrés, p. 26.

32 Ibid., p. 27.

33 Guan Zi, Les sept méthodes du gouvernement, p. 31.

34 Ibid., p. 31.

35 Guan Zi, L’interrogation pour un bon gouvernement, p. 274.

36 Le livre du Seigneur Shang, La préparation de la guerre, p. 21.

37 Guan Zi, L’équilibre A, p. 389.

 

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