GÉOPOLITIQUE ET GÉOSTRATÉGIE

 

François Caron

 

Il n’est de conférenciers ni d’auteurs d’articles ou d’ouvrages les plus divers qui, traitant de la situation dans le monde, ne fassent référence, à l’appui de leur thèse, à la géopolitique et à la géostratégie, comme à de banals repères méthodologiques ou à des concepts au contenu clairement identifiable et universellement admis. Ainsi, dans leurs tentatives d’explication de ce qui se passe aujourd’hui ici ou là - ou pourrait se passer demain -, ils en appellent indifféremment ou simultanément aux évolutions géopolitiques et/ou géostratégiques dont serait affectée notre planète et qui seraient cause de nos tribulations présentes et de nos incertitudes futures, sans qu’au travers de leur démarche analytique l’on puisse discerner de manière évidente ce que recouvrent ces deux mots dont on nous convainc pourtant aisément qu’ils sont les maîtres de notre destin.

La plupart des auteurs, il est vrai, omettent le plus souvent - ou se gardent prudemment - de s’expliquer sur le sens à leur donner, privant de la sorte le profane d’une indispensable clef de compréhension du monde qui l’entoure. Au-delà de leurs appréciations personnelles de la situation, ce qui importe au lecteur est de savoir dans quel domaine et de quelle manière les données géostratégiques et géopolitiques dont on lui rebat quotidiennement les oreilles, concourent ou s’opposent à la politique et à la stratégie susceptibles d’être conduites par les gouvernements ; mais, pour cela, il lui faut disposer d’une grille de lecture qui pour l’instant lui fait défaut. Sans doute, il sent intuitivement que la géopolitique et la géostratégie traduisent, d’une façon ou d’une autre, le rôle dans les affaires du monde de la géographie, prise dans son sens le plus large ; par ailleurs il se rend compte que les événements et le progrès - ou du moins ce que l’on prétend tel - ne cessent de modeler la planète, comme le montre l’évolution de la cartographie politique, économique, sociologique… Mais s’il admet que les mêmes évolutions qui affectent la géopolitique puissent influer aussi sur la géostratégie, il ne se satisfait pas de cette substitution fréquente entre les deux concepts, qui contribue à brouiller sa vision des choses.

Ce n’est pas que de réels efforts n’aient été entrepris pour tenter de clarifier l’emploi de ces deux termes, en précisant ce qui leur est propre. De nombreux théoriciens se sont essayés à en identifier et à en analyser le contenu et les espaces spécifiques de validité ; un numéro de la revue Stratégique 1 y a même été consacré il y a peu d’années. Mais tous semblent s’être heurtés à une même difficulté, celle de définir des néologismes dont les radicaux de base eux-mêmes sont depuis longtemps de signification incertaine et sujets à controverses. Le préfixe géo lui-même qui renvoie uniformément à notre terre dans son extrême diversité, quelle signification précise, quelle dimension exacte lui donner alors que la cartographie, support privilégié de l’information à caractère géographique, n’échappe pas à une manipulation volontaire ou inconsciente2 ? La multiplicité des interprétations et les divergences parfois irréductibles qu’elles ont suscitées ont contribué à accentuer l’incompréhension. D’autant plus qu’à cette querelle d’experts se sont ajoutées les conséquences d’un usage irréfléchi de ces deux termes par les pseudo-vulgarisateurs des moyens de grande diffusion de l’information, irrésistiblement fascinés par la part d’ésotérisme que comporte tout langage spécialisé, ce qui a rendu un peu plus problématiques les chances de sortir de l’opacité actuelle.

On ne peut que regretter que l’objet de la géopolitique et celui de la géostratégie n’aient pas été vraiment définitivement précisés, tant on se trouve aujourd’hui démuni d’arguments pour lutter contre un usage de plus en plus banalisé qui considère que tous les facteurs qui n’ont pas de rapport direct avec les forces militaires relèveraient de la géopolitique - facteurs humains, politiques, économiques -, tandis que la géostratégie porterait sur le volume et l’implantation des forces armées et surtout sur leur capacité d’action dans l’environnement géographique considéré. S’il est apparent qu’il n’y a pas que du faux dans cet emploi, on n’en ressent pas moins une insatisfaction à cette distinction insuffisante, à la fois excessivement sommaire et réductrice, qui prolonge l’ambiguïté qui s’est emparée des mots politique et stratégie notamment depuis leur récupération par le monde des affaires, au point d’en avoir fait des mots parasites du langage courant, vides de tout contenu informatif.

La présente étude ne prétend nullement trancher un débat d’autant plus loin d’être clos que personne ne se satisfait en définitive de cette anarchie qui entretient une incompréhension génératrice de confusion, et que le besoin d’une clarification se fait plus vivement sentir même chez les spécialistes pour tenter de comprendre un monde de plus en plus compliqué. Elle se veut plus modestement une contribution aux efforts d’éclaircissement par une démarche sans doute très simplifiée et par là même très réductrice d’une réalité éminemment complexe, plurielle, foisonnante et fluctuante mais qui est peut-être de nature à procurer une grille de lecture et d’interprétation de ce qui se passe ou pourrait se passer, au lecteur non spécialiste soucieux de comprendre le monde où il vit.

Dans cette perspective il a paru utile, après un très sommaire rappel de la jeune histoire de la géopolitique et de la géostratégie, et avant d’en proposer une approche nouvelle, de revenir sur les notions de politique et de stratégie si communément dévoyées de leur sens originel par l’abus de leur emploi, afin de tenter de leur redonner un contenu propre qui puisse faciliter ensuite l’approche de ce que recouvrent réellement la géopolitique et la géostratégie.

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Bénéficiant de l’héritage historique évident bien que controversé de Ratzel qui, le premier, avait développé l’idée que le destin des peuples était déterminé par les données de leur environnement géographique - fatalisme que refusait le géographe français Vidal de La Blache - Mackinder reprit le mot géopolitique avec une définition sans ambiguïté qui traduisait clairement l’influence de la géographie physique sur l’avenir politique des États. Après la première guerre mondiale, un courant d’idées se développa, avec Haushofer, Spykman ou Huntington, qui prôna la thèse selon laquelle l’influence de la géographie ne se limitait pas à ce seul aspect statique, strictement physique, et que la vie des nations était véritablement fixée par les données de leur environnement : espace et positionnement bien sûr, mais aussi aspects politique, humain, économique, si bien que tout pays a l’histoire de sa géographie 3. Mais en raison même du déterminisme évident qu’impliquait cette nouvelle théorie et dont certains avaient fait un argument politique pour justifier les excès d’un impérialisme conquérant, l’ostracisme l’avait frappée au point d’en bannir jusqu’à l’usage pendant près d’un demi-siècle. Raymond Aron, il n’y pas si longtemps, s’était insurgé contre la facilité intellectuelle qui consiste à lire dans la géographie comme dans le marc de café, comme s’il s’agissait d’une pseudo-science, alors que, selon lui, il s’agit le plus souvent d’une approche que l’Histoire n’a jamais réellement confirmée. Pourtant, l’homme et le monde étant ce qu’ils sont, l’on est bien obligé d’admettre que certaines données géographiques, liées notamment à leur effet de masse, ont un poids indiscutable dans leur destinée ; c’est ce que résume d’ailleurs parfaitement la formule du professeur Yves Lacoste quand il écrit que la géographie, ça sert à faire la guerre. De nombreux théoriciens, conscients de l’apport que cette discipline nouvelle pouvait apporter à la compréhension de l’univers conflictuel, ont tenté depuis à peine plus de vingt-cinq ans d’en réintroduire l’étude, tout en se gardant de se laisser séduire par d’abusives allégories géographiques. Mais leurs tentatives de réhabilitation du mot, débarrassé de son contenu originel condamné par toute la classe des experts, se firent dans une complète anarchie, chacun s’appliquant, à l’appui de sa thèse, à l’habiller d’une signification qui lui fût propre ; synonyme de géographie politique pour l’un, de politique de l’espace pour l’autre, ensemble des discussions et controverses entre concitoyens d’une même nation pour un troisième, ou encore effets de l’adaptation des États au milieu géographique. La confusion, déjà apparente, devint totale lorsque s’imposa en complément mal différencié de la géopolitique le néologisme géostratégie alors que parallèlement s’accentuait la dérive de sens des mots politique et stratégie qui leur avaient donné naissance.

A dire vrai, le vocable géostratégie n’est pas à proprement parler une nouveauté linguistique puisque le mot serait né au milieu du siècle dernier sous la plume d’un général italien ; mais privé, du fait de son caractère contingent évident, de la résonance déterministe dont était marquée la géopolitique et ne correspondant pas encore concrètement à une nécessité conceptuelle nouvelle, alors même que le terme stratégie n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements et ne s’appliquait qu’au seul domaine militaire, la géostratégie ne parvint pas à s’imposer en lieu et place de ce qui paraissait alors largement suffisant : la géographie militaire, considérée de manière très élémentaire comme l’art et la science d’exploiter les particularités géographiques du terrain à des fins militaires, c’est-à-dire le découpage de l’espace et les accidents topographiques dont on ne manque pas d’exemples d’utilisation dans l’histoire militaire, autrement dit tout ce qui reposait sur les progrès de la cartographie exclusivement physique.

C’est il y a moins d’un quart de siècle, alors même que les dictionnaires de la langue française persistaient toujours à l’ignorer, que le mot géostratégie commença une timide apparition comme complément indissociable de la géopolitique. Pourtant, avec l’apparition des armes nucléaires capables d’atteindre n’importe quelle région du globe sans que leur redéploiement préalable soit nécessaire, certains avaient cru qu’elles rendraient inutile le contrôle d’espaces intermédiaires et ruineraient donc le concept même de géostratégie ; c’est ainsi que C. Rougeron estimait en 1948 que devant le progrès des armes, la géopolitique et la géostratégie ont perdu de leur importance 4.

Les bouleversements survenus à l’Est au cours des cinq dernières années et leur résonnance sur l’avenir de l’ensemble de la planète, furent de fait à l’origine de l’incroyable expansion du mot. En un temps où tout projet industriel, tout processus commercial, de quelque niveau ou portée que ce soit, se parent du titre de politique industrielle ou de stratégie commerciale, il parut judicieux de se réferrer à une conception élargie de ce que représentent la politique et la stratégie pour rendre compte de la dimension désormais planétaire des facteurs conflictuels affectant un monde de plus en plus interdépendant. Le préfixe géo accolé à politique et à stratégie était supposé y contribuer utilement sous réserve que ces deux termes fussent préalablement correctement définis. Malheureusement le manque de vigilance et de rigueur pour éviter que la politique et la stratégie ne soient dépouillées, par abus de leur emploi, de leur signification d’origine a, par contagion, atteint ces deux nouveaux vocables. C’est donc aux mots politique et stratégie qu’il convient de redonner un sens pour pouvoir mieux définir ce que sont la géopolitique et la géostratégie, dont l’amiral Célérier disait : le stratège et l’homme de gouvernement... se retrouvent et s’accordent dans les conceptions modernes de la géographie appliquées aux domaines qui les concernent que nous appelons la géopolitique et la géostratégie 5.

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A l’évidence l’exercice de la politique, de la stratégie et de la tactique, qui marque la volonté - exprimée dans une décision - de passer de la pensée à l’action, relève du domaine de l’agir ; mais pourquoi trois vocables distincts pour traduire ce qui, en définitive, ne ferait que marquer le passage à l’acte ? On peut imaginer deux réponses : ou bien chacun de ces trois termes sert à définir une étape particulière dans la chronologie du processus d’élaboration et de réalisation de l’acte, ou bien il sert à identifier par leur nature propre certains composants de l’agir. On pourrait y adjoindre une troisième réponse qui ne serait que la synthèse des deux premières. Les querelles autour de ces diverses approches ont tourné à la plus extrême confusion ; car le passage de la politique à la stratégie, et de cette dernière à la tactique, n’est pas un processus cloisonné et linéaire dont on puisse isoler totalement les parties, l’acte étant un et ne pouvant se réduire à l’une de ses parties6. En effet, si l’on s’accorde à reconnaître que la politique est l’art de gouverner et qu’à ce titre elle procède en priorité de l’expression d’un projet traduisant ce qui est jugé convenable comme finalité pour la cité, il est bien évident que la politique étant, comme le disait Voltaire, l’art du possible, il est nécessaire de prendre en compte l’espace de liberté dont on dispose et la faisabilité de ce que l’on souhaite pour définir le projet ; et l’on rentre insensiblement dans le domaine de la stratégie. On trouve les mêmes rapports récursifs entre stratégie et tactique.

Il en est ainsi pour tout acte de quelque nature ou portée qu’il soit. Tout acte est, en effet, pour l’homme la concrétisation de sa pensée au travers d’une décision. Cette pensée exprime en premier lieu une aspiration qui, au moment où il lui donne par sa décision une potentialité d’existence, demeure encore du domaine du virtuel. Cette aspiration qui s’exprime par un but à atteindre, s’inscrit dans le domaine des finalités : (Pour quoi ? et non seulement Pourquoi ?). Animateur de la pensée, ce but supporte toute la réflexion et l’alimente en la dirigeant vers ce qui est de nature à en permettre la réalisation ou du moins de progresser vers une satisfaction au moins partielle de la finalité fixée. C’est bien là concrètement le domaine de l’action : que faire pour parvenir au résultat excompté ? (Quoi faire ?) Mais la réponse à cette question ne suffit pas pour être en mesure d’agir utilement ; il faut aussi définir un mode opératoire accessible aux moyens dont on dispose dans les conditions d’environnement qui seront rencontrées : comment faut-il opérer pour réussir ? (Comment faire ?) Résultat d’un processus itératif qui passe la pensée au crible des trois critères de cohérence : mon idée est-elle convenable, réalisable, acceptable ? la décision intervient alors pour commander l’agir.

Ainsi, toute action procède toujours d’un processus, sans doute itératif, mais qui se déroule dans la logique suivante :

- Pour quoi faire ? qui traduit la finalité de l’action envisagée ;

- Quoi faire ? qui explicite la nature de l’action à entreprendre pour satisfaire à l’obligation de finalité ; réussir - ce qui est l’objectif à atteindre - concrétise le succès de l’action identifiée par sa nature ;

- Comment faire ? qui prend en considération les obligations et contraintes rencontrées, de même que l’arsenal des outils et moyens dont on dispose ; il décide de la manière dont il convient d’opérer pour accéder à l’objectif fixé par le Quoi faire ?

A l’évidence ces trois niveaux du Pour quoi faire ? du Quoi faire ?, et du Comment faire ? ne sont pas forcément dissociés dans les faits notamment lorsque les décisions qui en relèvent sont prises par le même actant ; mais ils existent en toutes circonstances bien que, par le jeu des itérations, il ne soit pas toujours possible d’identifier ce qui appartient à l’un ou à l’autre. Comme on peut en juger, cela va bien au-delà de la définition donnée par certains analystes pour qui la stratégie est l’art de combiner, et la tactique l’art de ranger !

Si donc la politique est bien projet, elle ne peut l’être qu’au travers d’une itération permanente qui, d’une part, compare les résultats attendus aux objectifs initiaux mais aussi intègre à tout instant au processus itératif une prise en compte objective des voies et moyens nécessaires et accessibles pour y parvenir. Le Pour quoi faire ? de la politique, ne peut s’apprécier de manière logique que s’il s’appuie sur un Quoi faire ? et un Comment faire ? qui soient tous deux cohérents avec la finalité escomptée, et réalisables compte tenu des capacités dont on dispose et des contraintes d’environnement parmi lesquelles la volonté de l’adversaire et les capacités qui lui sont propres tiennent évidemment le premier rôle. Cela fait que la politique et la stratégie sont indéfectiblement associées comme l’avers et l’envers d’une médaille, comme le sont également, et pour une raison identique, la stratégie et la tactique. Mais le fait qu’il y ait une intersection inévitable et nécessaire entre le Pour quoi ? et le Quoi faire ? ainsi qu’entre le Quoi faire ? et le Comment faire ? n’affecte en rien la signification première de la politique conçue comme représentation du domaine des fins accessibles et voulues par le pouvoir, à l’exclusion de toute expression des voies-et-moyens éventuels à mettre en œuvre pour la conduire qui appartiennent aux domaines de la stratégie et de la tactique.

Pour la stratégie, les controverses ont longtemps porté sur le fait de savoir s’il s’agissait d’une science ou d’un art sans toujours se préoccuper de ce qu’elle était censée représenter. Pour certains, comme Clausewitz, elle était science puisque, comme toutes les sciences, elle vise à savoir c’est-à-dire à élaborer des connaissances nécessaires à la conduite de l’action, mais elle est aussi art parce qu’elle a un deuxième objet qui est de pouvoir - autrement dit de pratiquer la guerre - et que la réussite ne saurait reposer sur une simple application d’une théorie, mais exige une capacité de création qui requiert du génie. A la vérité, cette querelle se dissipe derrière la certitude que la stratégie fait partie intégrante de l’élaboration et de la réalisation de l’acte dont elle traduit un des éléments du processus mais aussi une des phases, et que tout acte quel qu’il soit, surtout en situation d’antagonisme, exige de Savoir - la science - mais aussi de Pouvoir - l’art -. Car, en fait, qu’est-ce qu’agir ?, si ce n’est se plier à un processus rationnel, à la fois intellectuel, physique voire moral faisant appel à la connaissance (le Savoir), à la volonté (le Vouloir) et à la capacité (le Pouvoir), et parfois même à l’obligation morale (le Devoir), comme on peut le constater aujourd’hui dans les missions humanitaires.

Ainsi, ces trois domaines intimement mélés dans tout processus de décision en raison des itérations multiples exigées pour optimiser le résultat - qui reste de satisfaire au mieux aux fins fixées -, traduisent bien la cohérence qui doit régner entre le Vouloir, le Pouvoir, et le Savoir. Pour cette raison, certains considèrent que la stratégie et la tactique, n’auraient que des différences d’échelle et non de nature, la première prenant place au niveau de la conception de l’opération et du théâtre de guerre, l’autre intéressant la conduite sur le lieu de la bataille ; et nombreux sont encore aujourd’hui ceux qui font de la dimension de l’espace le critère de différenciation des deux ; ils trouvent là un argument pour affirmer que si la tactique a toujours existé, la stratégie, elle, est d’invention récente et née avec la cartographie, donc avec la connaissance de la géographie. C’est faire une confusion avec la géographie militaire applicable à tous les niveaux d’emploi des forces armées. La tactique a autant besoin de la géographie militaire que la stratégie. Clausewitz avait d’ailleurs parfaitement vu que la dimension des espaces couverts ne suffisait pas à dissocier stratégie et tactique car elle traduisait mal la différence de nature des deux activités. Mais pour lui, la séparation entre les deux domaines serait fondée sur la considération des fins et des moyens : victoire dans la bataille et forces armées pour la tactique, paix et batailles pour la stratégie. Explication peu convaincante, sans doute à l’origine de bien des erreurs !

En France, la confusion est entretenue voire renforcée par l’emploi de l’expression stratégie opérationnelle qui mèle l’opératif (Comment faire ?) à la stratégie (Quoi faire ?), ce qui revient à ne plus faire de différence entre la stratégie et la tactique qui relèvent de deux domaines complémentaires mais distincts de l’action. En réalité dans les faits, la stratégie opérationnelle n’est que de la tactique à l’échelon de la conception et au niveau du théâtre d’opération.

Avec cette approche, on comprend que la stratégie possède un caractère de relative pérennité - du moins dans ses lois - à laquelle la tactique ne saurait prétendre. Cela justifie amplement l’étude de l’Histoire dont on peut dégager des constantes. En revanche la tactique, inspiratrice du Comment faire ? revêt un caractère contingent du fait des techniques propres à une époque. La célèbre querelle entre ce que l’on a qualifié de Vieille et de Jeune écoles, ou d’Ecole historique et d’Ecole matérielle provient - du moins en partie - de cette confusion, étendue parfois aux notions de principes et de procédés, les premiers ayant un caractère universel et permanent auquel les autres ne peuvent prétendre. Les mises en garde tant de Clausewitz que de Castex, trois-quarts de siècle plus tard, visent précisément l’héritage historique ou s’entremèlent étroitement le Quoi faire ? et le Comment faire ?

En résumé, la politique couvre le domaine des finalités (Pour quoi faire ?), la stratégie concerne la nature des actions à conduire (Quoi faire ?) pour satisfaire aux exigences de la politique, tandis que la stratégie opérationnelle et la tactique visent à préciser la manière d’opérer pour parvenir au résultat (Comment faire ?) dans les meilleures conditions de succès, la première servant à la conception du déroulement des opérations au niveau du théâtre tandis que la seconde guide la conduite de l’action sur le terrain. Il ne faut en effet pas oublier qu’il s’agit, par la stratégie et par la tactique, de peser sur la volonté adverse, c’est-à-dire d’intervenir dans les processus décisionnels de l’autre, de les perturber et de les modifier dans le sens que nous souhaitons 7.

On pourrait, pour conclure cette première partie, schématiser en disant que :

- la politique, c’est vouloir l’action ;

- la stratégie, c’est imaginer l’action ;

- la tactique, c’est conduire l’action ;

et ce dans un contexte d’antagonisme qui oblige à optimiser l’acte en fonction non seulement de ses propres possibilités mais aussi de celles de l’adversaire, puisque toute situation conflictuelle traduit une dialectique des volontés qu’il faut prendre en compte au moment d’agir.

En définitive cette interprétation n’est pas si éloignée de ce que pense le général Poirier quand il écrit : Si la politique est projet et si le projet de l’Un croise nécessairement ceux des Autres coexistants, si toutes ces projections dans l’imaginaire ne s’inscrivent dans la réalité que par des actions collectives qui se rencontrent et interfèrent, s’associent ou se contrarient selon les convergences et divergences de leurs fins respectives, la politique s’accomplit par ce type particulier d’action qu’est la stratégie : celle-ci n’est que la politique en acte.

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Venons-en maintenant à la géopolitique et à la géostratégie en essayant d’éclairer ces deux concepts à la lumière de ce qui vient d’être dit de la politique et de la stratégie.

Mais avant toute chose, il convient de se poser la question de savoir si ce que représente ces deux concepts constitue ou non un outil de gouvernement à la disposition des États. Dans l’affirmative, ceux-ci pourraient alors faire de la géopolitique et de la géostratégie comme on fait de la politique et de la stratégie, la différence étant non pas affaire de nature mais seulement d’échelle qui serait plus vaste, à la fois dans le temps et dans l’espace. Dans la négative, où la géopolitique/géostratégie échapperaient à la manipulation directe par les États pour n’être que des données d’environnement, politiques, économiques et sociologiques résultant soit de l’évolution naturelle et continue de notre monde, soit d’événements provoqués par la mise en oeuvre de l’action politique de l’un d’eux, de quelle manière les gouvernements doivent-ils les prendre en compte dans la définition de leurs propres politique et stratégie nationales ?

A l’évidence, la seule référence à la dimension géographique ne suffit pas ou plus pour distinguer la géopolitique/géostratégie de la politique/stratégie. Si l’on pouvait imaginer au siècle dernier que cela fût possible dans un monde encore partiellement cloisonné, l’interdépendance accrue entre les pays dans tous les domaines d’activité exige de toute politique/stratégie d’un État qui se veut présent sur la scène internationale, qu’elles intègrent une dimension planétaire, ce qui priverait la géopolitique/géostratégie de toute signification propre. Il faut donc considérer que la géopolitique/géostratégie sont d’un autre domaine ; celles-ci regroupent en fait l’ensemble des données d’environnement susceptibles d’affecter dans un sens favorable ou non l’action des États.

Ainsi en est-il de la chute du communisme et de la fin de l’Union soviétique, issue heureuse mais inattendue (car on ne peut prétendre qu’elles furent délibérément provoquées) de quarante années de guerre froide. Elles sont à la fois la conséquence inévitable d’une expérience vouée dès l’origine à l’échec et le fruit mérité mais différé de la politique de fermeté des pays occidentaux face à l’idéologie marxiste. Ce sont des exemples de données géopolitiques/géostratégiques actuelles dont on ne peut dire qu’elles ont été imposées par les États occidentaux mais qui n’en découlent pas moins indirectement de leur action. Il en est d’autres plus immédiatement engendrées par l’action d’un pays ou d’un groupe de pays. C’est le cas de la redistribution des cartes au Proche-Orient à la suite du rapprochement israëlo-palestinien ; aucun pays ayant des intérêts dans cette partie du monde ne peut ignorer dans sa politique/stratégie l’existence de cette donnée majeure. De même la mise en cause de plus en plus évidente des principes fondateurs de la charte des Nations unies : non-ingérence dans les affaires intérieures des États - droit des peuples à disposer d’eux-mêmes - intangibilité des frontières héritées de la deuxième guerre mondiale et de la décolonisation - et leur substitution par de nouvelles règles dans le cadre d’un "nouvel ordre mondial" : droit d’ingérence (qui reste à définir) - caractère contingent des frontières actuelles - limitations à l’exercice du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes - constituent également de nouvelles donnes dont ne peuvent s’affranchir les pays pour bâtir leur politique/ stratégie. Il y a aussi les évolutions naturelles de l’humanité, démographiques et sociologiques notamment, ainsi que l’impact du progrès technique et des tendances générales de l’économie qui pèsent d’un poids important dans les décisions à prendre par les gouvernants. Le rôle croissant des espaces maritimes dans les échanges commerciaux, comme la concentration dans les bandes littorales des populations et des activités économiques sont des données irréversibles qui ne peuvent manquer d’altérer profondément la vision traditionnelle que l’on pouvait avoir de la répartition des intérêts à partir de laquelle s’étaient bâties la plupart des politiques/stratégies des États dans un passé récent. La médiatisation galopante qui procure une information en temps réel, efface les frontières et accentue le métissage culturel, la perte d’identité qui en résulte avec les conséquences qu’on peut imaginer sur le sentiment d’appartenance à une communauté, mais aussi le renforcement du besoin de se différencier, sont à l’origine de l’éclatement de l’organisation sociétale mais aussi de la déstructuration des États. L’interdépendance des économies qui échappent peu à peu aux autorités politiques au profit de centres de décision non gouvernementaux bénéficiant de réseaux transnationaux puissants et parfois peu transparents, modifie notablement la notion d’intérêts et leur délimitation jusqu’alors attachée aux frontières géographiques. On pourrait multiplier les exemples dans tous les domaines.

L’ensemble de ces données ou tendances d’évolution constituent de fait la géopolitique/géostratégie qui ne recoivent leur nom que parce qu’elles touchent, comme on vient de le voir par quelques exemples, tant à la géographie physique, qu’à la géographie économique, à la géographie politique, à la géosociologie etc. et traduisent l’influence globale que ces données exercent sur le comportement de tout pays, aucun pouvant prétendre s’en affranchir. Si les données de la géopolitique/ géostratégie sont favorables, elles ouvrent aux gouvernements qui savent les exploiter des fenêtres d’opportunité ; dans le cas contraire elles interdisent l’accès à certaines finalités politiques ou actions stratégiques. Chacun des acteurs du jeu international, soucieux de mener une action cohérente, réaliste et réalisable, devra en tenir compte dans son analyse de la situation, avant de définir sa propre politique et d’élaborer sa stratégie générale d’action.

Pour terminer, il reste à établir, à partir de ce qui a été dit plus haut à propos des domaines propres à la politique et à la stratégie, les liens qui unissent la géopolitique et la politique d’une part, la géostratégie et la stratégie de l’autre.

Ainsi, la politique étant l’expression de la finalité voulue par l’État, la géopolitique ne peut être que l’étude des facteurs généraux dont la dimension est de nature à affecter en profondeur, dans un sens ou dans un autre, le projet politique. Quant à la géostratégie, elle ne peut être l’instrument de la réalisation des buts définis par la géopolitique dont on vient de voir qu’elle n’était pas assimilable à la politique d’un État puisqu’elle n’avait aucun caractère volontariste ; elle analyse l’ensemble des données de toute sorte, appartenant tant à l’économie, qu’à la sociologie, à la démographie... mais aussi au domaine militaire, susceptibles d’affecter la stratégie générale mise en oeuvre par l’État pour parvenir à ses fins. Comme on peut le constater, il n’y a pas de différences notables dans la nature des données appartenant à ces deux disciplines ; toutes deux regroupent les mêmes éléments puisque la politique étant l’art du possible, il convient d’examiner les conditions de sa réalisation avant de décider d’un projet politique. On pourrait, comme ci-dessus, multiplier les exemples pour illustrer cette parenté très intime qui unit à travers les mêmes données les deux mondes de la géopolitique et de la géostratégie. C’est ainsi que la "maritimisation" croissante du trafic commercial ne peut que conduire les États à intégrer dans leur politique cette nouvelle dimension qui les rend dépendant des océans, de même qu’ils ne peuvent ignorer le besoin de protection de leur propre trafic commercial dans leur stratégie d’action. La démographie déséquilibrée entre pays riches et pays pauvres est au coeur des préoccupations des États dans la définition de leur projet politique ; ils ne peuvent pas l’ignorer dans la manière de construire l’avenir.

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Vues de la sorte, la géopolitique et la géostratégie gagnent incontestablement en clarté, et paraissent sans doute plus immédiatement utilisables pour comprendre ce qui se passe dans le monde. Est-ce au détriment de la richesse de ce qu’elles pourraient contenir et exprimer ; c’est vraisemblable ! Mais ce n’est d’autant moins le but ici d’en débattre que, précisément cette étude n’a eu pour très modeste prétention que d’en faire une présentation simplifiée qui puisse procurer un outil de travail et de réflexion à la portée de tous.

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Notes:

1 Stratégique, 1991/1.

2 La disposition très eurocentriste des continents et océans a déformé la perception que l’on pouvait se faire du monde durant des siècles. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner la rivalité URSS/USA en regardant une carte en représentation gnomonique polaire ; l’Europe n’y tient plus le même rôle.

3 J. Soppelsa, “Géographie et stratégie", Défense nationale, juin 1980.

4 Cité par P. Naville, préface de Mahan et la maîtrise des mers, Berger-Levrault, 1981.

5 Amiral Célérier, géopolitique et géostratégie, "Que sais-je ?", 1955.

6 Les problèmes d’interface ne sont pas aussi simples que le donnait à croire la théorie clausewitzienne qui posait une relation linéaire, transitive, de fin à moyen entre politique et guerre ; bien au contraire il s’agit toujours d’accorder fins, voies et moyens selon une procédure cybernétique de détermination réciproque, récursive… Démarche intellectuelle en spirale ou hélice, puisque l’action se développe dans le temps, constamment relancées par les décisions successives. Lucien Poirier, "Penser stratégiquement", Stratégique, 49, 1991-1.

7 Lucien Poirier, art. cit.

 

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