L’ÉLÉMENT TERRAIN EN STRATÉGIE*

Général Duffour

 

* conférence prononcée en 1931 au Centre des Hautes Etudes Militaires

 

Dans le domaine tactique, où le feu est souverain puisqu’il y gouverne le mouvement, le terrain joue un rôle capital : il fournit des observatoires pour le tir, des positions de tir et des couverts contre le tir. Aussi peut-on observer que les progrès de l’armement et de la machinerie de guerre tendent aujourd’hui à soustraire le combat aux servitudes de terrain : témoin l’avion, l’engin blindé à chenilles, les gaz toxiques - et demain peut-être l’onde électrique. L’évolution de la tactique se produit désormais dans le sens de cet affranchissement ; une nouvelle guerre entre nations européennes le manifesterait sans doute avec éclat.

Dans le domaine stratégique, le rôle du terrain n’est pas moindre. La manœuvre y consiste à former, répartir, mouvoir des masses d’hommes et de matériel en vue de la bataille : elle ne saurait donc se concevoir ni se conduire en faisant abstraction des facilités que le terrain procure pour la réunion et les déplacements de ces masses, en négligeant les ressources que le terrain présente pour l’entretien, la conservation, le renouvellement des forces combattantes. Stratégie et géographie sont liées, comme sont liées tactique et topographie ; et la stratégie terrestre n’est capable de progresser que dans la mesure où le mouvement des masses qu’elle manie au sol acquiert plus de vitesse, ce qui autorise à dire que son évolution, à elle, doit être avant tout de caractère cinématique.

Bref, le terrain est un des élément les plus "positifs" de la guerre.

Faut-il donc, dans un cours de stratégie, rester sur cette simple constatation, et, comme on le fait dans l’enseignement de la tactique, s’en remettre pour plus ample informé aux occasions fournies par des études de cas concrets ?

Un coup d’œil sur l’histoire des idées relatives à l’emploi du terrain en stratégie va nous convaincre que cet emploi n’a pas toujours été compris, dans le passé, d’une manière également objective et appropriée aux conditions ou transformations de la guerre ; que des erreurs de jugement sont donc possibles en l’espèce et que leur spectacle doit nous instruire. Nous nous limiterons, d’ailleurs, à la période qui s’étend du début du XIXe siècle à l’ouverture de la Grande Guerre et, pour cette période, à l’analyse des doctrines successives dont l’affirmation ou l’application fut véritablement marquante. Cela nous conduira à un examen comparatif des plans d’opérations allemand et français d’août 1914, toujours au point de vue particulier de l’emploi du terrain. Puis nous passerons à un cas concret d’exécution à l’échelon armée, savoir l’offensive de notre aile droite en Lorraine pendant ce même mois d’août, jusqu’à la bataille de Sarrebourg-Morhange ; et peut-être, alors, aurons-nous acquis de meilleures lumières sur l’une des parties les plus délicates de l’exercice du commandement à cet échelon : celle qui consiste à transposer dans le plan tactique, à la tonalité du terrain, les directives stratégiques reçues d’en haut - celle donc qui ne peut faillir sans causer la rupture entre la conception du Chef suprême et l’activité des exécutants.

 

Coup d’œil rétrospectif sur l’histoire des idées (1799-1911)

En 1799, à Hambourg, paraissait un livre intitulé : L’esprit du système de guerre moderne, déduit du principe d’une base d’opérations et mis à la portée des profanes en l’art de la guerre, par un ancien officier prussien.

L’auteur s’appelait Henri von Bülow.

La "base", disait celui-ci, doit s’entendre de la ligne qui relie entre eux les magasins abrités, c’est-à-dire établis dans des forteresses, d’où une armée peut, en cours d’opérations, se ravitailler en vivres et en munitions. Les deux lignes, qui joignent les extrémités de la base à l’objectif de l’opération, forment avec cette base un triangle dont la surface représente, en quelque sorte, la portion du théâtre de la guerre sur laquelle l’armée est en situation de recevoir de l’un ou l’autre des magasins établis sur la base les vivres et les munitions dont elle a besoin. Il s’ensuit que la liaison de l’armée avec sa base est d’autant moins susceptible d’être coupée et annihilée par l’ennemi que la base est plus étendue et la hauteur du triangle plus faible.

Ces prémisses une fois posées, Bülow, par une série de raisonnements d’allure mathématique, aboutissait à formuler les deux règles suivantes :

1°) une opération n’est suffisamment "basée" que si l’angle au sommet atteint au moins soixante degrés (60°) ;

2°) pour la base, une forme enveloppante semi-circulaire est la meilleure, parce qu’à l’intérieur de cet arc l’ennemi est incapable de prendre aucune "position solide" : "il se trouve dans un sac dont on peut tirer les cordons".

Et ces deux règles le conduisaient enfin à proclamer d’une part, que la forme et la direction des bases dominent tout le problème de la guerre ; d’autre part, "qu’il est conforme à l’esprit de la guerre moderne de prendre pour objectifs des opérations les magasins de l’armée ennemie et ses lignes de ravitaillement, plutôt que cette armée elle-même".

"Éviter la bataille pour se consacrer à la manœuvre" résumait donc, dans l’esprit de ce Bülow, toute la stratégie. Le terrain ? Sans intérêt, en dehors des éléments qu’il fournit pour la figuration géométrique des bases et des triangles opératoires, pour l’assiette des bases et le tracé des lignes de ravitaillement.

La pauvreté d’une telle doctrine - contemporaine, remarquons-le, des commencements prestigieux de Bonaparte - fait aujourd’hui sourire. Il n’empêche qu’elle avait profondément pénétré les milieux militaires de la Prusse au commencement du XIXe siècle, et que les historiens allemands sont fondés à y voir l’une des causes directes de la catastrophe de 1806.

A la veille de cette catastrophe, et tandis que von Bülow continuait d’écrire pour justifier son système, notamment en lui annexant avec impudence les manœuvres de Marengo et d’Ulm, un jeune chef de bataillon, originaire de Suisse et appartenant à l’état-major du maréchal Ney, publiait à Paris, dans l’automne de 1805, un traité de grande tactique, ou relation de la Guerre de sept ans… commentée et comparée aux opérations des dernières guerres, avec un recueil des maximes les plus importantes de l’art militaire.

Il s’appelait Jomini. Son œuvre, par la solidité de l’analyse et la justesse des vues critiques, étonna Napoléon qui se l’était fait lire après Austerlitz. Elle fut le prélude d’une production copieuse qui s’échelonna sur toute la première moitié du siècle et jouit longuement d’une autorité quasi universelle. Napoléon III, préparant au mois d’avril 1859 le plan de campagne d’Italie, n’hésita pas à demander à Jomini, alors âgé de 80 ans, une consultation stratégique ; celle-ci fut donnée sous la forme d’un projet d’opérations ramassé en quelque 25 lignes, tout inspiré de la manière napoléonienne, mais dont l’exécution réclamait un autre tempérament militaire que celui de Louis-Napoléon.

Qui de nous a lu le Traité des grandes opérations militaires ou simplement le Précis de l’art de la guerre qui forme le compendium des théories jominiennes ? J’entends ce qui s’appelle lire, à savoir de près et de bout en bout. Quelqu’un, peut-être, par nécessité d’information ; aucun, sans doute, par concupiscence d’esprit.

Mais je gage que si le Centre des hautes études où j’ai l’honneur de parler avait existé sous Louis-Philippe, toute l’assemblée, à la question que je viens de poser, eût levé la main.

Jomini, en effet, a eu le mérite, aux yeux de ses contemporains, mérite qui subsiste pour nous, de fort bien démêler les principes et les procédés qui ont permis à Frédéric II et à Napoléon de manœuvrer supérieurement et de couronner leurs manœuvres par des batailles victorieuses. Mais il l’a fait en analyste sec et méticuleux, qui étiquette et catégorise à perte de vue, dans un style sans accent, sans nuances, sans fluidité. Il a bien montré la guerre napoléonienne, avec infiniment plus de précision que Clausewitz ; mais il l’a disséquée tel un cadavre, alors que Clausewitz a cherché et réussi à la saisir sur le vif. D’où la différence des fortunes réservées aux deux écrivains par la postérité. Les ouvrages du Suisse nous font aujourd’hui l’effet de manuels, en raison de leur ton didactique1. Mais c’est là sans doute une impression excessive. Ceux de l’Allemand sont beaucoup plus d’un philosophe, non moins difficile à lire d’ailleurs.

En ce qui concerne le terrain dans ses rapports avec la stratégie, l’essentiel des idées de Jomini se trouve au chapitre III du Précis de l’art de la guerre, chapitre intitulé "De la stratégie". On y trouve d’abondantes considérations sur les éléments constitutifs d’un théâtre d’opérations, qui, nous dit-on, "indépendamment des accidents topographiques dont il est parsemé, se compose pour les deux partis :

1°) d’une base d’opérations fixe ;

2°) d’un but objectif principal ;

3°) de fronts d’opérations, de fronts stratégiques et de lignes de défense ;

4°) de zones et de lignes d’opérations ;

5°) de lignes stratégiques temporaires et de lignes de communication ;

6°) d’obstacles naturels ou artificiels à vaincre ou à opposer à l’ennemi ;

7°) de points stratégiques géographiques importants à occuper dans l’offensive, ou à couvrir défensivement ;

8°) de bases d’opérations accidentelles et intermédiaires entre le but objectif et la base positive ;

9°) de points de refuge en cas de revers".

C’est un fatras indicible. Quand on s’y plonge, on comprend jusqu’où peut aller, dans un esprit spécialisé, la complication des choses simples. Car la plupart des notions que Jomini nous propose sont évidentes ou aisément accessibles. par exemple, sous la rubrique "points et lignes stratégiques", nous lisons : "Il y a des points et des lignes stratégiques de diverse nature. Les uns reçoivent ce nom par le fait seul de leur site, duquel résulte toute leur importance sur l’échiquier des opérations ; ils sont donc des points stratégiques géographiques permanents. D’autres acquièrent leur valeur par les rapports qu’ils ont avec le placement des forces ennemies et avec les entreprises que l’on voudrait former contre elles : ce sont donc des points stratégiques de manœuvres et tout à fait éventuels. Enfin il y a des points et lignes stratégiques qui n’ont qu’une importance secondaire et d’autres dont l’importance est à la fois immense et incessante : ceux-ci je les ai nommés points stratégiques décisifs". Tout cela nous paraît aller de soi. Et pourtant l’auteur ajoute obligeamment : "Je vais m’efforcer d’expliquer ces rapports aussi nettement que je les conçois moi-même, ce qui n’est pas toujours aussi facile qu’on le croit en pareille matière"… ! Suivent des pages de commentaires et de classifications qui ne tardent pas à mettre le lecteur en fuite.

En revanche, lorsque Jomini discute une manœuvre de Frédéric ou de Napoléon en oublient son arsenal de catalogues et de définitions, on retrouve l’homme qui a su discerner objectivement le pourquoi des décisions prises et des résultats obtenus. Et si l’on se donne la peine de débroussailler ses écrits pour en découvrir les assises profondes, on trouve du solide. Il a, sans contredit, éclairé le principe capital de concentration des efforts, ou d’application bien localisée du centre de gravité des forces (schwerpunkt), comme on dit aujourd’hui ; et du même coup, les principes d’unité d’action et de direction décisive. A la manœuvre, il a nettement donné pour fin la bataille ; et, par suite, fait du gros des forces ennemies, de sa mise hors de cause, l’objectif et le but essentiels de la guerre. Dans le domaine du terrain, il a dégagé de la gangue mathématique où Bülow l’avait ensevelie la notion de la base d’opérations ; et il a bien distingué, parmi les éléments géographiques ou topographiques des théâtres d’opérations, ceux qui ont une importance absolue en tant que source permanente de puissance pour les belligérants (tels les systèmes fortifiés et les centres politiques ou économiques), de ceux qui n’offrent qu’un intérêt relatif, donc passager, du fait des opérations qu’ils peuvent, suivant les circonstances, servir ou desservir.

Jomini n’a pas sacrifié au culte du terrain en soi. A cet égard, il n’est point responsable des hérésies qui se firent jour dans les armées françaises de 1870-71, et qui conduisirent aux capitulations de Metz et de Sedan, ainsi qu’aux funestes conceptions stratégiques du gouvernement de la Défense nationale.

On n’en peut dire autant d’un illustre homme de guerre qui prit la plume peu après Jomini et sur le même sujet : l’archiduc Charles d’Autriche, maintes fois vainqueur des généraux français de la Révolution et le meilleur sans doute des adversaires de Napoléon avant Wellington.

Ce prince publia en 1806, un an donc après l’apparition du premier traité de Jomini, un livre de stratégie et de tactique, intitulé Principes de l’art de la guerre à l’usage des généraux de l’armée autrichienne. C’était le fruit de son expérience personnelle et chef d’armée au cours de ses heureuses campagnes de 1796 et 1799 en Allemagne du Sud, où il vainquit Moreau et Jourdan, de sa campagne de 1797 dans les Alpes contre Bonaparte et de celle de 1805 en Haute Italie contre Masséna.

En 1809, après la campagne d’Essling-Wagram, il rédigea des Principes de stratégie appuyés d’une relation critique de sa campagne de 1796 en Allemagne, la meilleure de celle où il eût commandé en chef. Ce deuxième ouvrage a été, jusqu’en 1866, la bible stratégique des dirigeants militaires de l’Autriche.

Touchant l’emploi du terrain, on y trouve d’abondants développements qui tendent à établir que la conduite d’une armée sur un théâtre d’opérations doit procéder avant tout de vues géographiques ou topographiques, c’est-à-dire se fonder sur la possession (conquête ou défense) de points dits stratégiques, véritables "clés de pays", d’autant plus importantes qu’elles font plus intimement partie du système des communications ami ou ennemi. Voici quelques passages typiques de cette théorie.

Les événements d’une campagne ont des conséquences si graves que le général a pour premier devoir de s’assurer les plus grandes chances de succès. Or le succès ne peut être obtenu que si l’on dispose des moyens indispensables à la conduite de la guerre et, par suite, que si l’armée est maîtresse du territoire d’où elle tire ces moyens d’action, ainsi que des routes par lesquelles ceux-ci lui parviennent. Tout stationnement et tout mouvement de troupes doivent donc présenter une entière sécurité pour la clé du pays en arrière, pour la base d’opérations où l’on amasse des approvisionnements, pour les communications avec les dépôts et pour la ligne d’opérations que l’armée a prise en vue d’aller de la base à l’objectif des opérations. C’est là un principe dont on ne doit jamais s’écarter et qui renferme l’essence de la stratégie…

 

Un point est dit “stratégique” quand sa possession procure un avantage décisif pour les opérations. Mais la possession d’un point n’est décisive que s’il assure la ligne de communication qui y conduit, si son occupation va de pair avec la probabilité de s’y maintenir, si l’ennemi ne peut impunément le négliger et si l’on peut le quitter dans plusieurs directions. Dans la guerre offensive comme dans la guerre défensive, les mêmes points sont, pour des raisons inverses, des points stratégiques qui, dans un cas, doivent être atteints, dans l’autre conservés. Les seuls facteurs qui les déterminent sont la nature, la situation et les particularités du théâtre de la guerre…

Dans tout État, existent des “points stratégiques” décisifs pour sa destinée, car leur possession livre la clé du pays et rend maître de ses ressources. Les points dont la conservation décide de la possession du territoire national doivent toujours demeurer la principale préoccupation du général…

Dans tout État ayant un système de guerre, cela devrait être une maxime d’État, même en pleine paix, de mettre ces points en état de défense et les y entretenir, afin de pouvoir les garder longtemps avec peu de forces et de détourner de la guerre un ennemi quelconque en l’effrayant par la pensée des difficultés que présenterait leur conquête…

L’archiduc appuie ses préceptes d’un "cas concret", qui a pour objet d’en montrer l’application à un théâtre donné, savoir l’Allemagne du Sud supposée ouverte entre un Empire d’Occident et un Empire d’Orient qu’elle sépare, la Suisse et le Tyrol restant neutres. Mais c’est en vain que le lecteur chercherait là une discussion véritablement objective : les deux partis en présence sont très vaguement définis dans leurs moyens et leur dispositif initial, et l’on ne sait rien de précis sur leurs buts et leurs intentions. Bref, il n’y a point de situation de guerre suffisamment nette et détaillée à quoi l’on puisse rapporter l’étude du terrain : celui-ci est pris en soi, et ce sont certains de ses points, arbitrairement revêtus de valeur décisive, qui forment la raison des manœuvres.

Pareille doctrine, qui confond avec l’action le simple fait de tenir ou même de menacer tels ou tels points du théâtre des opérations, devait fatalement conduire ses adeptes à oublier que le seul moyen efficace à la guerre est le combat, que l’ultima ratio y est la bataille. De fait, l’influence des Principes de l’archiduc Charles éclatera dans la stratégie compassée de Schwarzenberg en 1814 (par exemple quand celui-ci prendra pour premier objectif de son offensive en France le plateau de Langres) - dans certaines conceptions, aussi, de l’état-major autrichien durant la campagne d’Italie en 1859 - dans la façon enfin dont l’armée autrichienne de Bohème, en 1866, sera immobilisée sur la position de Josephstadt, que le chef d’état-major de Benedek considérait comme "décisive".

Le fétichisme des "points stratégiques" avait tué chez ces chefs et ces états-majors, en dépit de l’exemple napoléonien, l’esprit même de la guerre.

Clausewitz, dont le fameux ouvrage vom Kriege, rédigé progressivement de 1816 à 1831, ne fut publié qu’après sa mort, ne s’y est point trompé. Il reproche fermement à l’archiduc Charles de s’être attaché beaucoup plus à la valeur du terrain qu’à la destruction de l’ennemi.

Les idées de Clausewitz sur l’importance et le rôle du terrain en stratégie, éparses dans sa vaste composition, sont d’une entière objectivité. On peut, croyons-nous, en rapporter le fondement et l’essence aux propositions suivantes.

Renverser l’ennemi (niederwerfen den Feind) est le but naturel de la guerre. Pour y parvenir, il faut maîtriser les principaux éléments de sa résistance, qui sont sa force armée, son territoire, sa volonté de lutte. Du point de vue idéal, d’après le concept absolu de la guerre, cela comporte :

- de détruire ses armées ;

- de s’emparer de son territoire (sans quoi il pourrait lever et organiser de nouvelles troupes) ;

- de contraindre son gouvernement et son peuple (ainsi que ses alliés s’il en a) à accepter la paix.

De ces trois fins, la première - destruction des armées - est évidemment celle qu’une stratégie forte doit se proposer au plus tôt et poursuivre sans relâche, car tout progrès vers elle rapproche des deux autres. Elle implique la recherche systématique de la bataille. La stratégie napoléonienne est, à cet égard, le modèle qui s’oppose au système de guerre amoindri du XVIIIe siècle.

Mais il n’est pas moins certain que la force armée et le territoire constituent pour une nation belligérante des facteurs de puissance solidaires. En effet, écrit Clausewitz, "la force armée est destinée à garantir son propre territoire et à conquérir celui de l’ennemi. Le territoire, de son côté, nourrit et régénère la force armée. Ces deux éléments dépendent donc l’un de l’autre, se portent l’un l’autre et ont la même importance l’un pour l’autre" 2.

Il suit de là que les opérations dirigées contre la force armée et celles qui ont pour objet la conquête du territoire sont elles-mêmes en étroite connexité ; les résultats des unes influent nécessairement sur le développement des autres. Donc il existe, même pour une stratégie uniquement tendue vers la bataille d’anéantissement, des objectifs territoriaux ou géographiques qui sont fructueux, voire qui s’imposent.

Aussi bien y a-til des guerres où l’adversaires sera plus gravement atteint dans sa volonté de lutte par la perte d’une partie de son territoire - de sa capitale par exemple - que par la perte d’une bataille.

Une chose, en tout cas, est certaine : c’est que pour songer à renverser l’adversaire il faut disposer sur lui d’une grande supériorité de moyens. Faute de cette condition, le but de la guerre offensive ne saurait être que la conquête d’une fraction de territoire ennemi. Dans le choix de cette fraction, les motifs d’ordre topographique et géographique seront parfois prépondérants.

Ces diverses considérations peuvent aujourd’hui nous paraître très ordinaires. Elles étaient d’une profonde et libre sagesse à l’époque où l’un des meilleurs antagonistes de Napoléon, l’archiduc Charles, émettait les idées que nous savons. Elles nous montrent, au surplus, l’erreur commise de nos jours par les historiens qui voient une application normale de la doctrine clausewitzienne dans la conduite du général von Kluck négligeant Paris, le 4 septembre 1914, pour courir sus à l’aile gauche de notre Ve armée : à vrai dire, dans cette circonstance, Kluck a surtout fait preuve d’incompréhension stratégique et d’indiscipline intellectuelle, faute qu’expliquait d’ailleurs la carence du général von Moltke.

En somme, un examen attentif du texte de vom Kriege permet d’affirmer que Clausewitz est nettement relativiste quant à la valeur du terrain en stratégie. Le terrain, à ses yeux, n’a d’importance que dans la mesure où sa conquête, sa défense servent l’œuvre de destruction ou de préservation que la stratégie assume. Cette manière de voir était celle de Napoléon ; elle ne sera démentie par les leçons d’aucune des guerres postérieures, y compris celle de 1914-18.

C’est naturellement aussi celle de Moltke l’Ancien, dont le génie doit tant à la méditation de l’œuvre de Clausewitz.

Comme son maître, Moltke s’est affranchi du formalisme pédantesque de Jomini. Sa doctrine stratégique, énoncée en de nombres mémoires, est positive, directe, parce qu’elle découle de la discussion concrète des problèmes de guerre inhérents aux contingences diplomatiques du moment - tels le conflit de la Prusse isolée avec l’Autriche dominatrice de la Confédération germanique, ou le conflit de la France avec la Prusse soutenue ou non par les États allemands du Nord et du Sud… En outre, elle est vivante parce qu’adaptée aux techniques nouvelles qu’imposent l’entrée en scène de la nation armée, l’avènement du télégraphe et du chemin de fer. Elle manie, non plus une armée plus ou moins articulée, mais un groupe d’armées puissantes, où le haut-commandement est méthodiquement décentralisé. Ce qui l’intéresse donc, dans le terrain, ce ne sont pas les "belles positions" du genre Cadenbronn ou Froeschwiller, ni les "sites dominants" dont jouissent telles ou telles fortifications ; ce sont les accidents à la mesure des masses qu’il entend mouvoir : barrières fluviales et montagneuses qui peuvent faire obstacle à ces masses ou leur assurer protection, réseaux routiers et ferrés qui leur donnent carrière. Comme Napoléon, il attache un grand prix à la conjugaison des cours d’eau et des forteresses formant têtes de pont : il y voit le type par excellence de la ligne de couverture à double fin - défensive et offensive. Enfin, il comprend que le développement continu des voies de communication, fruit des progrès de la vie économique, enlève aux concepts anciens de la base d’opérations et de la ligne d’opérations leur rigidité quasi géographique : il commence à baser ses armées sur toute l’étendue non seulement de la frontière mais du territoire national ; grâce à cette extension de la base en largeur et en profondeur, il peut substituer les zones aux lignes d’opérations, et dans ces zones gouverner ses faisceaux de colonnes au moyen de simples directions générales, en leur assurant des lignes de ravitaillement multiples et par conséquent moins vulnérables.

De tous ses écrits, celui où sans doute s’affirme de la façon la plus frappante le sens qu’il avait de l’emploi stratégique du terrain et de la fortification est un article sur les "positions de flanc", publié en 1859. On sait que, dans le langage des vieux traités de stratégie, prendre une position de flanc c’est disposer ses forces sur le flanc de la ligne d’opérations que suit l’adversaire, afin de l’obliger à s’éloigner de cette ligne, à vous suivre dans une direction qui le détourne de son but principal et à vous attaquer dans des conditions qui vous sont favorables. Cela s’appelle aussi faire de la "couverture indirecte" par rapport à l’objectif visé par l’ennemi. (Ainsi, le général Joffre, au début de septembre 1914, couvrit Paris indirectement quand il orienta la retraite du gros de ses forces par l’Est de la capitale). Moltke s’est attaqué à ce sujet parce que certains de ses contemporains voyaient dans l’usage des positions de flanc une panacée pour mettre en défaut la stratégie d’un envahisseur ou d’un assaillant redoutable. En quelques pages lumineuses, il met la question au point, indiquant les rapports de distance nécessaires entre la position choisie, l’objectif à couvrir et la ligne d’opérations de l’ennemi ; observant que la position doit tout ensemble offrir un front solide et se prêter à un facile débouché offensif, double condition qui implique l’utilisation d’une coupure naturelle et le recours à la fortification ; montrant qu’il faut derrière la position beaucoup de champ, d’abord pour le fonctionnement de ses communications nourricières, et en outre, si elle venait à être forcée, pour l’exécution éventuelle d’une manœuvre en retraite bien orientée. Au passage, il donne son avis sur l’intérêt de fortifier les capitales ; il déclare qu’il préfère aux camps retranchés les lignes fortifiées quand elles commandent les points de passage sur les grands fleuves ; il rappelle qu’il importe toujours, dans la conduite d’une guerre offensive, de distinguer, d’une part, l’objet même de la guerre, qui est le territoire et la capitale de l’ennemi, et en eux ses ressources et sa puissance politique, d’autre part, l’objet des opérations, qui est la force armée de l’ennemi pour autant qu’elle protège l’objet de la guerre.

Ces vues à la fois si larges et si précises du vainqueur de Sadowa, de Saint-Privat et de Sedan ont-elles trouvé en France, après 1870, une immédiate et pleine compréhension ? A cette question, en 1911, une voix autorisée, celle du général Foch, alors commandant de l’École supérieure de guerre, a donné une réponse négative. Cela peut surprendre. Pourtant, tout le monde reconnaît aujourd’hui que les études stratégiques furent officiellement négligées dans notre armée jusqu’à la veille de la Grande Guerre. Certes, notre enseignement militaire supérieur, inexistant sous le Second Empire, ne tarda pas à chercher et prendre vie dans l’examen critique des manœuvres de Napoléon et de Moltke ; mais c’est seulement en 1910, grâce justement au général Foch, qu’il fit à la stratégie et aux matières qui s’y rattachent une place régulière ; et l’on sait que l’innovation profita d’abord, pendant un an, à un petit groupe d’officiers sélectionnés à leur sortie de l’École de guerre, puis qu’elle amena l’institution d’un Centre de hautes études, ouvert à des hommes plus mûrs et par suite plus visiblement désignés pour les postes élevés de l’état-major et du commandement. Voici donc ce qu’on lit sous la plume du futur commandant-en-chef des armées alliées, dans une étude datée de 1911 et intitulée "Emploi du terrain et de la fortification dans la stratégie"3.

Quel compte du terrain notre stratégie tient-elle aujourd’hui, en particulier dans ses conceptions du temps de paix ? Longtemps encore et prévoyant cependant les grandes batailles qui marqueront le commencement de la guerre, elle s’est contentée de mobiliser, de transporter, de concentrer au plus vite ses armées, indépendamment de tout projet et de tout plan d’attaque. Il appartenait au Généralissime, pensait-on, d’arrêter ses idées et ses projets d’attaque et de manœuvre quand les forces seraient réunies à pied d’oeuvre, comme si le temps et l’espace à sa disposition allaient lui permettre de modifier les dispositions d’une concentration et d’une organisation déjà effectuées. C’est qu’en réalité, au lendemain de la guerre (de 1870), quand nous avons voulu refaire, avec nos forces, notre science militaire, stratégique ou tactique, c’est dans l’histoire analysée de nos désastres, dans la conduite de nos vainqueurs, que nous sommes allés étudier la guerre. Dans le récit de la guerre franco-allemande par l’état-major allemand, nous avons bien trouvé la tactique en entier ; la variété des rencontres survenues au cours de la campagne fut assez grande pour cela. Nous n’y avons trouvé qu’une stratégie déterminée, celle qui convenait à une politique franchement agressive, comme aussi à une supériorité numérique et à une rapidité de mobilisation indiscutables. cette stratégie ne pouvait être qu’offensive, carrément offensive ; elle avait tous les moyens pour se donner carrière. Par suite, elle n’avait pas à faire appel au terrain dans ses dispositions premières, pour se couvrir, résister ou se défendre ; elle n’avait qu’à voir les obstacles qu’il pouvait par la suite fournir contre elle…

 

… Dans le Mémoire de 1868-1869, où Moltke fixait ses dispositions du temps de paix et réglait tout pour finir, en attaquant le premier et en prenant franchement l’offensive contre un adversaire devancé dans ses préparatifs, nous n’avons pu trouver la stratégie qui convient à un pays comme le nôtre, sans idée de conquête, ni par suite d’agression, n’ayant pour lui ni la supériorité numérique, ni l’avance en mobilisation. Sur les dispositions contenues dans ce mémoire, et sans nous rendre compte de la condition particulière, relativement modeste, faite à notre stratégie par la politique, par une rapidité de mobilisation et par des effectifs tout juste suffisants, nous avons cependant calqué nos manières de voir la concentration, les transports qu’elle comporte et les mouvements d’armée.

Par là, nous avons omis de demander au terrain et à la fortification, qui n’en est que le renforcement, les moyens de garantir la sûreté voulue à des dispositions forcément faibles au début, ou par la suite à de certaines actions que nous voulons encore défensives, c’est-à-dire économiques pour pouvoir conserver aux actions offensives des effectifs considérables.

C’est ainsi que du Mémoire de 1868-1869 nous avons pu retenir des idées fausses pour notre concentration ; et des idées d’autant plus incomplètes sur l’emploi à faire du terrain et de la fortification, que les Français n’ayant jamais en 1870 défendu les obstacles de la nature, les Allemands n’ont pas eu à les attaquer comme Moltke l’avait prévu dans ses dispositions concernant la marche à la Sarre, puis à la Nied, puis à la Moselle. De là le retard pris par l’étude du terrain dans notre stratégie.

Cette étude fouillé du terrain, de l’emploi à en faire dans la concentration et en vue de la première bataille, nous les trouvons dans la conduite de la guerre de Napoléon. mais il a peu écrit, il a surtout agi, et ainsi une grande partie de ses réflexions nous échappent. Nous les trouvons surtout dans les Mémoires de Moltke antérieurs à 1866, quand il envisage des luttes possibles avec la France ou avec l’Autriche…

Ces lignes prennent un sens profond quand on songe qu’elles furent écrites vers l’époque où s’élaborait notre Plan XVII. Sans aller jusqu’à y trouver une leçon ou un avertissement, on est peut-être fondé à y voir une crainte, quelque chose comme l’intuition d’un danger… Quoi qu’il en soit, les développements dont elles sont suivies forment trois morceaux du plus grand intérêt, à savoir : un commentaire des Mémoires de Moltke antérieurs à 1868 ; une discussion du rôle des places fortes ; une "application de la théorie" à notre frontière du Nord-Est. Il sied de les analyser, car ils ont leur place dans l’histoire des idées que nous retraçons ici.

Le commentaire met en relief la plupart des notions que nous venons de signaler comme caractéristiques de la doctrine moltkienne touchant l’emploi du terrain par la stratégie ; nous pouvons donc ne pas nous y arrêter.

La discussion sur les places dégage des aphorismes et des jugements singulièrement nets et vigoureux, tels que ceux-ci :

- La fortification n’a d’autre but que de garder matériellement, d’interdire à l’ennemi le terrain qu’elle enserre de ses ouvrages ou qu’elle bat de ses canons. (Par conséquent) l’intérêt de la fortification se mesure en tout temps à l’intérêt que présentent la conservation et la jouissance du terrain fortifié…, et il se mesure aujourd’hui à l’importance de ce terrain dans la stratégie des armées et des groupes d’armées cherchant uniquement la bataille…

 

- La fortification est l’aide, rien que l’aide, mais une aide puissante de cette stratégie qui cherche la bataille à la demande des conditions topographiques de la région.

- Le salut des armées par la fortification s’est appelé Metz et Sedan… Après une bataille perdue, une armée subsiste encore, il n’y manque que les morts, les blessés, les prisonniers. Une armée s’immobilisant dans une place, si grande soit-elle, est une armée perdue…

- Les places, si vastes soient-elles, sont… les tombeaux des armées, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont par leur rôle à l’égard des armées… (Réciproquement) les armées sont la perte des places (lorsqu’elles s’y enferment).

- Quand Gambetta, après avoir vu s’engouffrer dans Paris toutes les troupes disponibles, a réorganisé les armées de province, songe-t-il à leur demander par des manœuvres combinées à la demande de leur instruction et du terrain d’user l’adversaire, de menacer ou de couper ses communications, de temporiser, de se soustraire à la destruction - puis, l’expérience et l’instruction acquises, de passer à l’offensive pour rejeter l’envahisseur ; va-t-il, en un mot, leur donner comme objectif les armées ennemies, et préparer suivant une méthode rationnelle le traitement à leur infliger ? Nullement : il imposera à ces armées de province de débloquer Paris, puis Belfort… Son erreur a été de croire que le salut des places au XIXe siècle avait à diriger les manœuvres des armées.

- Le système fortifié adopté par la France en 1875 se justifiait alors par le défaut de frontières naturelles et de fortes armées capables de manœuvrer : il reconstituait par la fortification la clôture de notre domaine et un obstacle à l’invasion. Rien de plus naturel. Mais sa prétention d’élever des digues canalisant l’invasion et permettant à nos armées disposées en arrière de contre-attaquer en flanc cette invasion dans une direction obligée, cette prétention procède de l’hérésie… qui subordonne à la fortification la manœuvre des armées, manœuvre qu’il faut maintenir libre quand même dans sa direction comme dans sa forme jusqu’au dernier moment.

Hérésie aussi, et plus formelle encore, dans l’organisation de nos places de 2e ligne - La Fère, Laon, Reims, Dijon, Langres - qui, sans renforcer véritablement aucun obstacle naturel, répondent cependant au dessein de ménager sur les routes naturelles de l’invasion des haltes qui, rompant aussitôt la poursuite de l’ennemi, permettraient aux armées battues de se reconstituer et de rentrer en ligne.

Et d’abord, qu’est-ce que les routes naturelles d’invasion, aujourd’hui qu’il y a partout des routes et que les armées pour se retirer n’ont qu’à s’inspirer des circonstances du moment…

Mais il faudrait tout citer de cette discussion, où la critique rationnelle et la philosophie de l’histoire se soutiennent sans faiblir.

Le troisième morceau - application de la théorie à la frontière du Nord-Est - n’est pas moins remarquable par la fermeté de la pensée et de l’expression. Il se divise lui-même en trois parties, traitant successivement les problèmes de la Concentration, de l’Offensive et de la Défensive.

Dans un exposé liminaire, le général Foch affirme que :

si peu ambitieuses que soient nos visées, si modérée que soit notre politique, uniquement soucieuse d’assurer l’intégrité du territoire et l’indépendance du pays, nous n’avons qu’une manière de nous défendre, c’est d’attaquer, d’attaquer dès que nous serons prêts.

 

Hâter la réunion des forces nous est donc une obligation impérieuse. La course à l’initiative dans l’attaque - dit-il expressément - est de devoir absolu.

Ce principe posé, il déclare que notre point de direction en partant de la frontière franco-allemande doit être Berlin, ce qu’il justifie en rappelant que, si le premier objectif des opérations est l’armée ennemie, l’objectif final de la guerre est le gouvernement ennemi dans sa capitale, et en citant le texte bien connu de Moltke (du 6 mai 1870) :

L’opération contre la France consistera simplement à nous avancer le plus concentrés possible sur le sol français durant quelques étapes jusqu’à ce que nous rencontrions les forces de l’adversaire, et alors à livrer bataille. La direction générale de cette marche est Paris, parce que c’est en marchant sur cette ville que nous pouvons le plus sûrement rencontrer notre objectif, l’armée ennemi. Mais il faut marcher sur Berlin, ajoute-t-il, avec une organisation technique de nos forces qui soit appropriée aux terrains et aux obstacles qu’elles rencontreront, et bien entendu avec une répartition de ces forces adéquate à l’attaque que nous voudrons exécuter des armées ennemies.

 

L’histoire toutefois nous apprend que nous ne somme jamais allés à Berlin d’une traite.

Quand Napoléon y est entré, il partait de la Fraconie, il avait déjà franchi la barrière du Rhin.

 

Un point de direction plus rapproché s’impose, et c’est Mayence. Pourquoi ? Pour trois raisons :

- Mayence se trouve sur l’axe qui joint le milieu de la ligne Verdun-Belfort (notre base de départ) à Berlin - raison géométrique ;

- Mayence est située sur la grande coupure du Rhin, qui marquera forcément le terme d’une première avance victorieuse, d’une première campagne - raison de terrain4 ;

- à Mayence, enfin, conflue le Main qui sépare l’Allemagne du Sud de l’Allemagne du Nord - raison politique.

Ce choix de la base de départ et du premier objectif géographique permet de circonscrire l’aire de la concentration et d’en orienter le centre de gravité. mais nous devons compter avec l’éventualité d’être devancés par un adversaire qui possède le droit de déclarer la guerre sans consultation préalable de son parlement et de réaliser en secret certains préparatifs d’agression. Il faut par conséquent songer à se défendre, à parer les coups avant de les rendre…, à réunir ses forces en lieu sûr, dans une situation d’où elles puissent cependant déboucher pour attaquer. C’est le terrain avec obstacles, renforcés par la fortification, qui va nous indiquer la solution".

De toute évidence, celle-ci réside dans l’utilisation de la coupure formée par la Moselle en amont de Toul, la Meuse en avant de Commercy, et jalonnée par les grandes places d’Épinal, Toul et Verdun - c’est-à-dire dans l’utilisation du rideau fortifié de Séré de Rivières. Pour atteindre ladite coupure, il faudrait aux corps d’armée allemands débarqués à hauteur du front Thionville, Metz, Sarrebourg un délai de trois jours : ce délai mesure le retard maximum permis à notre concentration sur celle de nos ennemis.

Nos forces ainsi réunies en sûreté et à temps, s’agit-il de riposter à l’attaque allemande, alors "l’obstacle de la rivière renforcée par la fortification nous permet de manœuvrer latéralement à l’abri, pour concentrer nos forces en face de la zone de terrain reconnue favorable, et de déboucher par nos places ou en dehors de la zone abordée par l’ennemi". Au contraire, l’ennemi n’a-t-il pas encore bougé, aussitôt, sans aucun retard, il nous faut entreprendre l’offensive.

De quelle manière ?

Le général Foch, tout d’abord, écarte la possibilité "pour un pays et une armée comme les nôtres de violer les premiers la neutralité de la Belgique". Du seul point de vue stratégique, cette violation lui paraît une faute : elle n’ouvre aucune direction d’attaque qui nous soit favorable et nous obligerait à distraire de nos forces, pour maîtriser l’armée belge, des effectifs relativement importants. Ce n’est que par la frontière commune avec l’Allemagne que nous pouvons attaquer.

Il examine ensuite quelle influence le terrain exercerait sur les mouvements et l’économie de notre dispositif réalisé le long de la ligne Verdun-Toul-Épinal-Belfort et poussé en direction générale de Mayence.

Notre aile gauche, débouchant au nord de Toul, atteint en deux étapes la Moselle abordable vers Pont-à-Mousson, défendue à partir de Pagny par les ouvrages de Metz-Thionville, refusée au-delà de cette ville et immédiatement enserrée par le Luxembourg. Cela lui commande de franchir la Moselle au sud de Pagny, en se constituant en groupe d’attaque à sa droite, en troupe de démonstration et d’arrêt à sa gauche. La Moselle de Pont-à-Mousson franchie, il faut qu’elle se garde fortement contre les entreprises de la place de Metz sur les deux rives du fleuve, opération d’investissement qui implique des moyens considérables : elle doit donc comprendre, dès le début, des forces, une armée de réserve capable d’entreprendre le siège de cette grande place. Après la Moselle, elle trouve la Seille à forcer. On voit que même constituée fortement, elle ne peut avancer que péniblement.

Notre centre, partant de l’intervalle Épinal-Toul, franchit aisément la Moselle en France et de même la Meurthe, pour s’avancer au-delà dans un terrain moyennement accidenté et sans obstacle de première grandeur résultant de la nature ou de la fortification (permanente), jusqu’à la Sarre. Mais certainement nous trouverons organisées la côte de Delme, les lignes de la Rotte et de l’Albe, la région de Sarrebourg, et nous ne pourrons progreser qu’en frappant des coups de bélier. Ce sera une association intime de la guerre de siège et de la guerre de campagne, signalée par von der Goltz comme le propre de la guerre moderne. Et l’auteur, ici, se demande si nos armées sont bien dotées de tout le matériel, de tous les engins, de tous les organes que ce phénomène nouveau rend nécessaire.

Notre aile droite, formée sur la haute Moselle, s’avance par le versant Ouest et le long de la crête des Vosges vers le Donon et vers Sarrebourg. Elle tourne ainsi par leurs sources les cours de la Meurthe et de la Sarre, d’où la conséquence qu’elle peut produire des résultats tactiques considérables, à la condition qu’elle ne soit pas troublée dans sa marche par des actions partant de l’Alsace entre Mulhouse et Colmar… ou de la ligne Molsheim-Strasbourg, actions qu’il faut pouvoir immédiatement tenir en respect en les attaquant. On la fera suivre par un puissant échelon capable de le flanc garder contre l’Alsace… Elle aussi recevra du matériel de siège, notamment pour attaquer la place du moment établie autour de Sarrebourg et pour neutraliser Strasbourg.

En résumé, les circonstances régionales du terrain et de la fortification font que notre offensive stratégique n’aurait plus de liberté pour manœuvrer au sens napoléonien du mot, qu’elle ne pourrait que marcher droit devant elle. Il paraît donc rationnel :

1°) que son centre, astreint à une poussée directe, dispose de sérieux moyens de destruction et de conservation, et de tous les effectifs que son front peut absorber ;

2°) que son aile gauche ait les moyens de tenir dans la Woevre contre une violente poussée partant de Metz-Thionville et plus au Nord (c’est-à-dire qu’elle dispose d’artillerie lourde blindée, de mitrailleuses abritées, d’outils pour creuser la terre), qu’elle possède des équipages de pont en nombre convenable pour franchir la Moselle de Pont-à-Mousson, la Seille de Nomeny, qu’elle comprenne une armée de siège, formée de troupes de la réserve, pour neutraliser la région fortifiée Metz-Thionville ;

3°) que son aile droite, désignée pour attaquer en manœuvrant, pour tourner, déborder et ultérieurement tenir en respect Strasbourg, compte tous les effectifs que permet le réseau routier, suivis en arrière à droit d’échelons nombreux fortement constitués en grosse artillerie et sans équipage de pont.

Voilà pour le cas où la priorité de l’offensive stratégique nous appartiendrait. Que faire ici, au contraire, les Allemands ont l’initiative des opérations ?

Ce problème de notre défensive, le général Foch l’examine en profondeur, c’est-à-dire jusqu’au-delà d’une défaite supposée de nos armées dans la bataille des frontières.

Celle-ci ne lui paraît délicate à préparer que pour l’éventualité d’une violation de la Belgique par les Allemands. Cette violation est vraisemblable : maintes dispositions la font prévoir, elle est en puissance dans les derniers aménagements de leur réseau ferré ; et si elle a lieu, cela signifiera qu’ils comptent par là produire un effort décisif, une action de premier ordre. Ils ne se mettraient pas sur les bras une armée belge et les difficultés politiques résultant de la violation des traités pour une entreprise sans conséquence. Où porteront-ils leur effort ? Le général Foch n’envisage pas qu’ils puissent tenter le renforcement de la Meuse à hauteur de liège pour faire irruption dans la plaine du Brabant (souvenons-nous qu’il écrit en 1911). Il s’en tient à la probabilité de leur attaque principale sur le secteur Givet-Namur où ils peuvent accéder par sept routes, alors que trois itinéraires seulement aboutissent au secteur Givet-Mézières ; et il observe que leur approche demandera trois à quatre jours, puisqu’il y a 80 kilomètres de malmedy à Dinant. Nous serions donc en mesure de leur disputer la Meuse de Mézières à Namur, à condition que nous ayons sur ce fossé une couverture qui nous donne le temps, en arrière, de jouer du chemin de fer pour remonter un système de nos forces répondant au nouveau danger.

Si néanmoins nos armées sont battues sur la Meuse, dans quelle direction devront-elles se retirer ?

Elles ont pour premier besoin d’échapper aux coups destructeurs de l’ennemi et de se réorganiser : il leur faut donc un abri. En même temps, elles ont pour premier objet de couvrir la capitale (centre du gouvernement) sans risquer leurs communications avec le pays, réservoir de leurs ressources en hommes et en vivres. Ces nécessités vitales dominent l’organisation de la manœuvre.

Or l’abri pour des armées de plusieurs centaines de mille hommes ne peut être demandé à la seule fortification permanente qui est incapable de tenir les espaces suffisants ; il doit être demandé au terrain, et notamment aux grands cours d’eau, défenses immuables.

D’autre part, la couverture de Paris est impraticable directement car il n’existe pas, en avant de notre capitale, de ligne de défense naturelle ou renforcée par la fortification. Reims est à 180 kilomètres de Langres, et aucun obstacle naturel ne relie ces deux places. Quant aux cours d’eau, à l’Ouest de la Meuse tous convergent sur Paris : Oise, Marne, Seine et leurs affluents. Ils ouvrent des routes à une invasion, ils ne les barrent pas. D’ailleurs, en se retirant sur Paris, le gros de nos armées risquerait de se faire rejeter vers la Manche, donc couper de ses ressources, ou d’être bientôt immobilisé autour de la place.

En conséquence, la retraite de ce gros est à diriger vers le Sud-Ouest, c’est-à-dire sur la haute et moyenne Seine, puis sur l’Yonne et la Loire de Cosne-Orléans - en démasquant Paris, qui, fortifié et pourvu d’une garnison, est capable d’imposer à l’ennemi des efforts longs et coûteux.

A cette conclusion - qui fait penser à notre retraite d’août-septembre 1914 - le général Foch ajoute des observations sur les avantages que présenterait, pour la défense du territoire, l’existence de places fortes à Chalons, Vitry, Saint-Dizier (ou Joinville), Chaumont-sur-Marne, à Romilly, Troyes, Châtillon-sur-Seine, à Montereau, Sens, Joigny-sur-Yonne, à Saint-Florentin, Tonnerre-sur-Armançon, à Orléans, Gien, Cosne-sur-Loire. Il marque qu’un seul de ces cours d’eau, ainsi pourvu de têtes de pont fortifiées, rendrait à nos armées, manœuvrant pour se soustraire à l’étreinte de l’ennemi et pour reprendre l’offensive, "des facilités et des possibilités" qu’elles demanderaient en vain aux places isolées de Laon, de Reims, de Dijon et de Langres. Mais il se hâte d’exclure la possibilité d’une telle débauche de fortification permanente : "ce serait, dit-il, une dépense hors de proportion avec les services à en attendre", dépense d’argent et d’effectifs. Il rappelle alors la rapidité d’éclosion, ainsi que la force et la souplesse de la fortification improvisée, et il termine en faisant, à titre d’exemple, le compte sommaire du matériel d’artillerie et de génie que nécessiterait l’organisation d’un système de têtes de pont du moment, établi sur deux rivières successives et d’un front déterminé.

Telles sont, à la veille de la Grande Guerre, sur le sujet qui nous occupe, les vues de l’homme qui venait de restaurer l’étude de la stratégie dans l’armée française. Avant d’aller plus loin - de considérer la place faite aux circonstances de terrain dans le Plan XVII et dans le Plan Schlieffen-Moltke - il semble utile de classer les idées que nous avons vu naître et plus ou moins se répandre au fil d’un long siècle.

Ces idées s’ordonnent évidemment suivant trois tendances qu’on peut définir ainsi :

1°) interprétation purement linéaire des grands accidents du terrain et, par suite, conception géométrique de leur emploi ;

2°) attribution au terrain d’une valeur intrinsèque qui en dicte l’emploi et qui, par suite, détermine les buts et les formes de la manœuvre ;

3°) attribution au terrain d’une valeur toute conditionnelle, toute relative, qui en fait l’aide et non point la raison d’être de la manœuvre.

Arrêtons-nous un instant à ces postulats.

L’élément géométrique est inhérent aux combinaisons de la stratégie. Il y est constitué principalement par les directions assignées aux masses qu’on manœuvre en fonction de la bataille - direction auxquelles on a donné de très bonne heure l’appellation de lignes d’opérations, qui n’est guère tombée en désuétude qu’en France. Subsidiairement, il s’y présente sous la forme des orientations données aux fronts stratégiques et aux façades des bases d’opérations. De même que la convergence des lignes d’opérations est généralement une force pour la manœuvre offensive, et leur divergence une faiblesse - de même est-il bon, dans la défensive stratégique, de pouvoir opposer à l’adversaire un front concave sur lequel ses efforts doivent aller en s’écartant. Et le fait, pour un appareil d’armées, d’avoir ses communications reliées à une base en guerre est sans conteste d’un grand prix.

Nous avons vu chez Bülow un abus ridicule des notions et des raisonnements d’ordre géométrique. Jomini s’en sert d’un air entendu, mais cependant avec discernement : à la lumière des campagnes de la Révolution et de l’Empire, il développe de justes considérations touchant certains tracés de bases d’opérations ou de frontières, et touchant l’influence que l’orientation des faces d’un théâtre de guerre peut exercer sur le choix des lignes d’opérations. Clausewitz n’attache que peu d’intérêt aux combinaisons géométriques : "il estime que le nombre et la grandeur des victoires ont plus d’importance que la forme des lignes qui les relient entre elles". Il donne toutefois quelque attention aux "positions de flanc", dans lesquelles il voit un procédé de manœuvre utile mais qui ne laisse pas d’être scabreux devant un adversaire actif et résolu comme Napoléon. Moltke est plus près de Jomini que de Clausewitz quand il fonde la sûreté de ses concentrations sur l’utilisation des grands cours d’eau qui se trouvent favorablement orientés par rapport à ses lignes d’opérations ou à celles de l’ennemi ; et ses réflexions sur la valeur et l’emploi des "positions de flanc" montrent qu’il sait ramener les séductions de la géométrie à des calculs d’espace et de temps. Le général Foch, nourri de Moltke autant que de Napoléon, est loin de négliger l’élément géométrique : dans son étude de 1911, c’est géométriquement qu’il détermine le premier point de direction de son offensive contre l’Allemagne - savoir Mayence - ainsi que l’orientation générale de sa retraite en cas d’échec aux frontières. Plus tard d’ailleurs, en 1918, comme chef des armées alliées, il n’aura garde d’oublier que la forme concave du front franco-anglo-belge doit lui permettre - une fois ressaisie l’initiative des opérations - de tendre vers une bataille d’ensemble concentrique. Et qu’y aura-t-il de plus géométrique que le tracé des têtes de pont offensives qu’il se donnera sur le Rhin en signant l’armistice du 11 novembre ?

Le culte du terrain en soi a pour théoricien classique l’archiduc Charles. Il est un reste de la guerre ancienne où, l’armement et le matériel de guerre étant encore primitifs, le chef d’armée se trouvait dans l’impossibilité d’imposer la bataille à un adversaire décidé à l’éluder et sachant pour cela s’appuyer sur les points forts du pays : ponts, défilés, sites dominants, forteresses ; où, par conséquent, les opérations autres que la recherche de la bataille rangée - c’est-à-dire les sièges, les attaques de convois, les fourrages, les cantonnements d’hiver passaient au premier plan et donnaient aux généraux des habitudes de lenteurs et de circonspection, de succès faciles et de petits risques. Ce concept absolu, nous l’avons dit, subsistait encore chez nous en 1870 et n’y a pas été ruiné tout de suite par les défaites de Wissembourg, de Froeschviller et de Forbach : on le retrouve en 1871 dans la stratégie de M. de Freycinet. Depuis lors, nous l’avons répudié en nous replaçant sous le signe de Napoléon et en méditant les leçons de Moltke ; mais il faut bien constater qu’il reparaît toujours dans l’esprit public quand il s’agit d’élever sur le sol national des fortifications permanentes. De récents débats témoignent que, pour trop de français et particulièrement d’hommes politiques, les organisations défensives aux frontières valent par elles-mêmes, indépendamment de la manœuvre de nos forces de campagne.

La relativité des vertus stratégiques du terrain, qui caractérise la troisième tendance, est donc devenue l’une des notions fondamentales d’une saine culture militaire. Elle trouve dans les annales de la Grande Guerre des confirmations éclatantes, dont la moindre n’est certes pas la remise en honneur de l’objectif géographique à partir du moment où la lutte sur front continu et sans ailes découvertes eût rendu insaisissables les gros de l’ennemi.

 

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Notes:

1 Quand Jomini, par exemple, termine des développements sur la stratégie par une “notice pour acquérir soi-même un bon coup d’œil stratégique”, on pense forcément à quelque vade mecum du général victorieux. Précis de l’art de la guerre, chap. III, in fine).

2 Livre VI, chap. 2.

3 Fascicule lithographié, déposé à la bibliothèque de l’Ecole supérieure de guerre.

4 Considération à rapprocher de ce que Clausewitz appelait la “sphère d’action d’une victoire” et dont il se servait pour délimiter les compartiments d’un théâtre de guerre.

 

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