PRODUITS TOXIQUES ET BIOLOGIQUES : ARMES DE TERRORISME

 

Jean-Baptiste Margeride

 

Le 20 mars 1995 au soir, la "une" des informations de 20 heures était consacrée à l’attentat qui, le matin - 8 heures locales -, avait tué une dizaine d’usagers du métro de Tokyo et en avait intoxiqué plusieurs milliers, dont plus de 700 de manière assez grave pour que leur maintien en hospitalisation soit nécessaire. Le lendemain matin, cette information était reprise dans toute la presse, avec les inévitables commentaires "techniques" de journalistes - fort ignorants du sujet - et, faute de mieux, des interview d’"experts" dont on peut légitimement douter, soit de la compétence en la matière, soit de la manière dont leurs déclarations avaient été fidèlement rapportées1.

Nous ne reviendrons pas en détail sur les divers toxiques organo-phosporés découverts successivement - Tabun, Sarin, Soman, "agents" V - renvoyant le lecteur au long article publié sur le sujet dans les numéros 14 et 15 de Stratégique, sinon pour rappeler :

- que ces toxiques, à partir du Sarin, ont des effets létaux d’un ordre de grandeur de 100 fois supérieur à ceux employés pendant le premier conflit mondial ;

- que, contrairement à la "prudence" qu’ont cru devoir observer les journaux - genre : "NDLR : nous ne sommes pas plus précis volontairement" - les formules chimiques et organo-phosporés sont bien connues (voir par exemple Encyclopaedia Universalis). Le Sarin, par exemple, toxique mis en cause à Tokyo, est le : "Mythylfluorophosphonate d’isopropyle".

Enfin, contrairement à ce qui a été imprimé, ce corps ne dégage pas "une forte odeur", ce qui accroît son danger puisqu’il ne peut être détecté que par des appareils relativement complexes (le "Détalac", par exemple en France).

Soulignons encore :

- que le Sarin - comme les autres toxiques organo-phosporés - n’est pas aussi facile à produire que l’ont laissé entendre de nombreux médias avides de "sensationnel" et dans le cas d’espèce, en faisant frissonner les lecteurs ou auditeurs ("c’est un liquide composé d’alcool ramifié et de fluorure de phosphonate (…) produits de base pouvant être dénichés dans le commerce"). En somme, le premier venu pourrait acheter ces "produits de base" chez le marchand de couleurs du coin de la rue, puis fabriquer son Sarin dans sa cuisine, et que, là aussi contrairement à ce qu’en ont dit certains médias, le produit ne se présente pas "généralement sous forme d’arme binaire". C’est-à-dire de deux composés non toxiques séparément2, mais qui donnent le produit en se mélangeant pendant la trajectoire du projectile, les conteneurs étanches de chacun des composants étant brisés en début de trajectoire - par exemple, par la formidable accélération au départ d’un obus. L’idée d’un projectile binaire n’est survenue qu’au cours des années 80, pour une meilleure sécurité du stockage des projectiles en dépôt ; mais, entre le début de production et la conférence de Paris, il n’y a guère eu de temps pour une production importante3.

S’il semble bien que c’est le Sarin qui a été utilisé à Tokyo, en revanche il paraît avoir été de qualité (ou quantité) médiocre, ne serait-ce que par les effets limités produits : il y eut 6 points de dépôt d’après l’enquête. Supposons qu’en chaque point ait été relâché seulement 1 kilo du toxique pur ; c’eût été suffisant pour donner la concentration létale 50 % en une minute - de 70 mg/m3 - dans un volume d’air de 6 000 000 mg/70 mg/m3 = 86 000 m3 (ou le double, 170 000 m3 pour la concentration létale 50 % de 2 minutes : 35 mg/ m3. Or à une heure où la station Kasumaseki - qui dessert des ministères et administrations par les 3 voies qui s’y croisent - est bondée de voyageurs sur les quais, dans les rames qui s’arrêtent et dans les couloirs, ce ne sont pas une dizaine de morts qu’il y aurait eu à déplorer, mais des centaines.

Que s’est-il donc passé ? Nous en sommes réduits, au stade actuel de l’enquête (nous écrivons deux mois plus tard), à des suppositions.

- Les faits :

* il y a bien eu emploi de Sarin, mais en quantité très limitée ;

* beaucoup de témoins ont déclaré avoir senti "une odeur piquante" qui leur a provoqué une violente toux ;

* certains ont fait état de la présence, sur le sol des wagons d’où semble être issu le gaz, de paquets de journaux qui "dégageaient une forte odeur".

Une explication (tout à fait éventuelle et fruit de l’imagination, faute de mieux) : il pourrait s’agir, de fait, d’un emploi binaire : les terroristes4 peuvent être munis chacun de deux paquets de journaux, en emballage plastique étanche mais à ouverture rapide, imbibés les uns du produit "A", les autres du produit "B". A l’heure choisie chaque terroriste ouvre son paquet "A" et dépose le contenu sur le sol du wagon5. Puis, retenant sa respiration, il ouvre le paquet "B", pose ses journaux sur ceux imbibés de "A" et s’éloigne au plus vite, toujours en retenant sa respiration le plus longtemps possible. Au total, on peut penser que, à la fois pour les faibles quantités de produits mises en jeu, et en raison des très mauvaises conditions de mélange, il n’y ait eu au total que quelques dizaines à centaines de grammes de Sarin produites.

Ce qui nous a fait imaginer ce scénario est le fait, plusieurs fois rapporté, de l’"odeur piquante" provoquant la toux - ce que ne fait pas le Sarin. Mais en cas de binaire genre "A" isopropanol et "B" difluorure de métaphosphoryle, nous avons dit que le rendement, même dans les meilleures conditions, reste imparfait. En particulier, il reste de l’acide fluorhydrique non consommé : ce qui correspondrait bien à une "odeur piquante" provoquant de violentes quintes de toux6 et les autres odeurs "méphitiques" signalées, provenant des restes d’isopropanol et de difluorure de métylphosphoryl (produits dont la senteur est bien loin de celle d’un parfum). Nous regrettons que, si ces fameux journaux ont fait l’objet d’analyses, les résultats n’en aient point été divulgués.

Naturellement, bien d’autres explications sont possibles pour l’affaire de Tokyo, et d’autres scénarios envisageables pour des attentats de ce genre : jusqu’à celui du "terrorisme-suicidaire" qui ouvre ou brise au milieu de la foule un récipient contenant du Sarin pur (après tout, au Moyen-Orient, il s’est bien trouvé des hommes se faisant sauter au volant d’un camion rempli d’explosif !).

A noter que l’évocation par certains médias de la pénétration du produit dans le corps humain à travers la peau n’est pas tout à fait idiote : le Sarin, comme le Soman, peut traverser la peau, même à l’état gazeux. Mais il faut pour cela des concentrations considérables : de l’ordre de 15 000 mg/m3 pour une létalité 50 %
- une minute, dans le cas du Sarin - ce qui explique pourquoi les tenues de protection doivent être, ou bien étanches, ou bien contenir une couche absorbante qui doit protéger même contre une dose incapacitant une faible proportion d’individus : par exemple 100 mg/m3 au contact de la peau pendant 10 minutes donnent environ 5 % de personnels incapacités7.

Le problème qui se pose est celui de la production du Sarin (ou de ses composants binaires). Encore une fois, ce n’est pas un exalté isolé, ou même un petit groupe d’exaltés, qui peut :

- se procurer les produits de base,

- et les traiter discrètement "sur le coin d’un évier",

Il faut une organisation puissante, disposant d’installations chimiques "de pointe" et de chimistes très compétents8.

Ceci ne peut être le fait que, soit de gouvernements, soit de sectes ou mouvements extrémistes à la fois fanatiques, très puissants - ressources et moyens d’action - et pas assez surveillés par les services de sécurité des nations où ils seraient implantés.

Dans le cas d’espèce, la secte Aum Shinrikio, plus que véhémentement soupçonnée au moment où nous écrivons - mai 1995 - disposait, en effet, d’installations chimiques importantes dans lesquelles se trouvaient des quantités importantes de produits divers dont certains sensibles : il a fallu de véritables convois de camions à la police japonaise pour évacuer les fûts contenant ces produits. Par ailleurs, il s’agit là d’une organisation importante, qui aurait des adeptes hors du Japon et disposait de moyens financiers considérables. Les mois à venir nous diront, sans doute avant même la parution de cet article, si c’est bien la secte Aum qui est en cause.

Mais, en règle générale, les sectes se composent d’un "gourou" - dont le seul but est de s’enrichir, le plus souvent - et d’illuminés au comportement doux en général, sauf si le "gourou" donne un ordre tel que le suicide généralisé ou un comportement analogue (Waco, etc.) ; et dans les pays industrialisés (hantés par la critique écologiste), la construction d’une usine chimique importante est soumise à des autorisations et surveillance très sérieuses. A cet égard, le comportement des autorités japonaises vis-à-vis de l’usine Aum est, pour le moins, surprenant.

En revanche, il existe des nations dont on peut légitimement penser que c’est bien le gouvernement qui, lui-même, directement ou indirectement, favoriserait l’édification de telles usines - ou s’adresserait à un protecteur - pour disposer d’armes de terrorisme ou de répression. Il est troublant, par exemple, de savoir qu’une usine en Libye, présentée comme productrice de médicaments, est gardée militairement par des forces terrestres et des missiles anti-aériens.

Une autre source possible de toxiques vient de l’effondrement de l’URSS. Si, en effet, les armes nucléaires dont les nations auxquelles cet effondrement a donné naissance semblent9 comptabilisées et surveillées, le problème des armes chimiques a une ampleur beaucoup plus vaste : à la fin des années 80, l’armée soviétique aurait disposé de 500 000 à 600 000 t de projectiles - obus et surtout têtes de roquettes de lanceurs multiples - chargés de toxiques, d’après les experts. Nul ne sait si cette formidable réserve (2 à 3 fois le tonnage de la marine nationale française) est assez surveillée pour éviter que les mafias de la CEI puissent y puiser pour revente à l’extérieur…

Les neurotoxiques ont-ils été déjà employés ?

- Pas pendant le second conflit mondial et par le seul état en ayant alors : l’Allemagne nazie ; bien qu’elle ait eu 10 000 t de Tabun disponible en 1944. Les historiens émettent des avis aussi brillants que contradictoires à ce sujet. De toute façon, nous ne saurons jamais ce qui se passait dans l’esprit devenu (justement vers 1942) pathologique chez Hitler, sur ce point.

- Des bruits persistants ont couru sur l’emploi de ces toxiques, d’abord contre les populations des hauts plateaux du Viêt-nam après 1975 ; puis en Afghanistan entre 1979 et 1989 ; mais la multiplicité de témoignages de personnes peu qualifiées constitue des indices, par une preuve.

- L’Irak a certainement utilisé des "vésicants" (genre ypérite), dans sa guerre contre l’Iran, mais pas des organo-phosphorés. En revanche, il y eut très probablement emploi contre les populations kurdes de l’Irak : les quelques films d’actualités pris dans certains villages ne laissent guère de doutes, au vu de l’état des victimes.

Dans l’avenir, l’usage des toxiques en situation de guerre ouverte reste peu vraisemblable : précisément parce que les organo-phosphorés, pour être utiles militairement doivent "noyer" brutalement la zone d’application (quelques km2 au moins), avec une concentration qui ne laisse pas aux forces ennemies visées le temps de placer correctement leur masque à gaz10 et moins encore de revêtir les tenues spéciales, y compris gants et bottes, de protection. Le moyen préférable de lancement ("vecteur"), est le lanceur de roquettes multiples LRM car le rapport de la masse de métal des têtes "conteneurs" à celui du produit contenu est très supérieur à celui d’un obus d’artillerie (dont les parois doivent supporter la formidable accélération du départ du coup).

Nous avions montré (Stratégique 14 et 15), que, par exemple, pour "couvrir" la surface occupée par un bataillon en défensive - ordre de 5 km2 - une seule salve des LRM d’une division soviétique était suffisante en dispersant sur ces 5 km2 de l’ordre de 4 tonnes de produit. Mais nous avions aussi montré (en appliquant les lois de Sutton sur la dispersion des gaz en atmosphère libre) que ce seul tir pouvait, le nuage étant entraîné par le vent, provoquer la mort de dizaines de milliers de personnes dans la population civile non protégée11 : en conséquence l’agresseur ayant employé une arme de "destruction massive" peut se voir "puni" par armes nucléaires. Et comme l’a si bien dit le général Thiry : "Dissuader, c’est proclamer ce que l’on ferait si la dissuasion venait à échouer". Mais ce qui suppose un "décideur" dont la résolution soit crédible : dissuasion nucléaire = moyens fiables + crédibilité d’emploi.

En situation de guerre non ouverte, c’est par la multiplicité des attentats terroristes12 que l’ennemi peut agir, et dans un flou qui ne permet pas l’identification formelle du pays agresseur : puisque, pouvant utiliser des ressortissants fanatisés d’autres nations, il proclame sa parfaite innocence.

Reprenons le cas du Sarin : le dépôt d’un récipient de 2 litres du produit pur (à ouverture par minuterie), dans une des poubelles de quai du métro peut passer complètement inaperçu, et si ce dépôt se fait dans une station "nœud" de plusieurs lignes - Châtelet, Odéon, Montparnasse-Bienvenue - si la minuterie est réglée pour ouverture à une heure de pointe, ce n’est pas par quelques dizaines, mais par centaines que se compteraient les victimes.

Il faut reconnaître que nous sommes, et resterons, très désarmés contre des actes terroristes de ce genre :

- d’une part, parce qu’il est matériellement impossible de fouiller les paquets, sacs, etc. portés par tous les usagers du métro ou du RER aux heures de pointe. Et, puisque le simple contrôle d’identité soulève chez certains de vives protestations, qu’en serait-il de fouilles généralisées quotidiennes ?

- d’autre part, parce qu’il faudrait disposer brusquement, non seulement d’un très grand nombre de lits d’hôpitaux pour les personnes intoxiquées gravement atteintes mais non décédées, et de moyens et personnels médicaux spécialisés, eux aussi en nombre considérable13 et porteurs de tenues de protection car la victime - ses vêtements surtout - est contaminante.

Il existe des médicaments :

- préventifs, qui doublent en gros la résistance des individus (TBM-4 ; PAM ; P2S ; etc.) les oxymes. Mais la protection qu’ils apportent ne fait effet que s’ils ont été absorbés plusieurs heures avant l’attaque chimique ; il ne saurait être question d’en administrer systématiquement, matin et soir, à toute la population d’une grande ville. D’autant plus que ces produits, ayant une toxicité propre, ne doivent pas être "accumulés" chez un individu.

- curatifs : la pharmacopée actuelle repose essentiellement sur l’injection d’atropine ; et plus exactement sur le mélange (TAB) de trimedoxine, d’atropine et de benactysine, avec appoint d’un tranquillisant, le diazepan (commercialisé sous le nom de Valium), le contrathion… Mais il ne saurait non plus être question de munir chaque citoyen - y compris les enfants ? - de la seringue contenant ces corps, qui doivent être administrés sous contrôle médical car on peut craindre que, sous l’effet d’une psychose sans fondement, de nombreuses personnes se les injectent sans aucune nécessité. Or des doses modérées du médicament entraînent une incapacitance, voire être dangereuses selon l’état de santé, l’âge, et le poids de l’intéressé(e).

Naturellement, une station de métro n’est pas le seul objectif envisageable par le terrorisme ; une grande salle de spectacle pourrait, aussi, très bien "faire l’affaire", comme un des grands bâtiments du Parc des expositions, etc.

Nous nous en tiendrons là pour la menace du terrorisme par toxique chimique.

Non toutefois sans noter des rumeurs - assez récentes mais persistantes - selon lesquelles, juste avant son implosion, l’URSS aurait mis au point un toxique encore beaucoup plus actif - ordre d’une centaine de fois ? - que les organo-phosphorés. Ce "Produit 33", s’il existe, n’a fait l’objet d’aucune application technique en Occident, à notre connaissance du moins. On peut noter, toujours s’il existe, que sa fabrication demanderait des précautions à côté desquelles celles de production des organo-phosphorés paraîtraient infimes.

Nous passons maintenant à l’examen de l’emploi terroriste d’armes biologiques. En principe, cette forme d’agression consiste à disséminer des agents pathogènes sur le territoire de la ou des nations que l’on veut toucher ; afin d’y provoquer des épidémies, voire pandémies ; peste, charbon, choléra…

Toutefois, il existe un intermédiaire entre les armes chimiques et biologiques. C’est l’emploi, non des germes pathogènes eux-mêmes, mais des toxines qu’ils sécrètent. On obtient ainsi des toxiques naturels - nous allions écrire : écologiques - sans risque de prolifération incontrôlable (dont le retour à l’envoyeur). Nous en prendrons la définition donnée par le Manuel de chimie militaire de l’ex-RDA : "Agents produits par des organismes biologiques, tels que des micro-organismes, des plantes, des animaux, mais qui ne peuvent se reproduire par eux-mêmes". Un exemple bien connu est celui des macromolécules protéiques de l’amanite phalloïde. Le champion des poisons naturel semble bien être la toxine botulique, (du bacillus botullinus), bacille anaérobie, qui peut exister dans des boites de conserve "hors limite" de consommation. Cette toxine est mortelle pour l’homme à des doses absorbées inférieures au microgramme14. C’est donc là une toxicité formidable, mais fort heureusement non employable militairement, car il faudrait distribuer - action via système digestif - le microgramme à chaque personne à éliminer. En revanche, on peut se demander ce que donnerait le déversement de quelques décigrammes, par un "kamikaze" dans le système d’alimentation en eau potable d’une grande ville.

Venons-en aux agents biologiques contaminants : tel le virus "Ebola" qui, au moment où nous écrivons, sévit au Zaïre.

Ici le territoire a, si l’on peut dire, la partie belle :

- s’il est lui-même vacciné ;

- et si l’agent actif est bien choisi.

Le second point est plus difficile que l’on pourrait penser, car cet agent doit :

- être très facilement transmissible pendant une assez longue période d’incubation chez l’individu atteint, de manière à toucher un maximum de victimes ;

- donner lieu à une maladie grave, spectaculaire, difficile à soigner, de manière à submerger les services hospitaliers au moins dans un premiers temps ;

- être pourtant soignable, pour que la nation attaquée jugule l’épidémie avant un éventuel "retour à l’envoyeur" si cet "envoyeur" ne possède pas les moyens préventifs - vaccination - ou curatifs, stockés et préparés pour mise en œuvre.

Or contrairement à ce que l’on peut craindre, les agents vecteurs de maladies contagieuses graves répondant à ces critères sont rares : dans nos pays le choléra peut maintenant être soigné facilement, et ne serait dangereux que pour des personnes âgées, ou déjà gravement atteintes d’une autre maladie, ou bien chez de très jeunes enfants. Lors de l’accident de laboratoire de Sverdlovsk, il y a une quinzaine d’années, l’épidémie de charbon a pu être circonscrite rapidement. Les évaluations occidentales les plus pessimistes se limitent à un ordre de grandeur de 2 000 victimes.

Restent les maladies contagieuses considérées comme "éradiquées" et qui, de ce fait, ne donnent plus lieu aux vaccinations préventives obligatoires. Prenons en exemple la variole. Nos esprits restent frappés par les grandes épidémies de peste qui ont sévi - on pourrait dire, par "à-coups" - depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle. En particulier, celle de 1347-1352 avait dépeuplé l’Europe - ordre de 25 000 000 de morts, avec, curieusement, des zones totalement épargnées.

Mais la variole, maladie endémique jusqu’à la vaccination15, a certainement fait beaucoup plus de morts dans le monde que la peste16. Bien que les statistiques anciennes n’aient pas la rigueur moderne, on peut estimer que sur 10 personnes atteintes par le virus, 3 à 5 mouraient et presque toutes les autres conservaient définitivement des traces de la maladie (visages "grêlés", dont un exemple bien connu est celui de Mirabeau).

Or, à la fin des années 1970, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré cette maladie éradiquée. En France, dès juillet 1979, la primovaccination obligatoire a été "suspendue", c’est-à-dire supprimée17.

Par conséquent, tous les enfants et adolescents âgés actuellement de 16 ans et moins ne sont absolument pas protégés, et chaque année, une nouvelle classe d’âge ne l’est pas.

Ceci représente-t-il un danger ? En principe non puisque, officiellement, il ne reste dans le monde depuis 1979 que deux souches - à Moscou et à Atlanta (États-Unis, État de Géorgie) - en laboratoires particulièrement surveillés.

Mais, en 1992, le gouvernement tchèque a annoncé18 avoir découvert une autre souche sur son territoire, dans un laboratoire créé avant l’effondrement du pacte de Varsovie et l’avoir fait détruire.

Ceci pose la question de savoir s’il n’existe pas dans le monde d’autres souches "clandestines". Nous penchons à croire que c’est le cas malgré les vertueuses déclarations de l’OMS, à partir desquelles il est possible de produire des vaccins (action défensive), mais aussi des armes de terrorisme.

En effet :

- contrairement aux armes chimiques, et à plus forte raison, nucléaires, la production du virus et du vaccin peut se faire dans de petites installations qui sont faciles à "camoufler" dans un centre de recherche tout à fait "honorable" sur diverses maladies.

- les personnages chargés d’un attentat peuvent être vaccinés, donc à l’abri des effets du virus qu’ils transportent.

- ce virus peut "imprégner" de petites quantités d’un matériau en apparence tout à fait banal (par exemple les brins de tabac que tout fumeur retrouve inévitablement au fond de ses poches), et dont le terrorisme fait mine de se débarrasser en un lieu où ce matériau sera inévitablement manipulé (par exemple, dans le bac à sable d’un jardin public pour enfants).

- la période d’incubation de la maladie étant de l’ordre de 7 à 15 jours, l’individu contaminé est contaminant à partir du 4e ou du 5e jour.

- enfin la maladie ayant disparu des pays évolués, grâce à la vaccination, depuis plus d’un siècle, on peut douter que les médecins appelés au chevet des premiers malades soient en mesure d’identifier immédiatement la variole : ce qui retarderait de quelques jours, cruciaux, l’organisation générale de la défense contre la maladie.

Ce n’est qu’un exemple.

On peut noter à cet égard qu’il déborde le terrorisme proprement dit, c’est-à-dire à des fins politiques : un groupe d’individus peut l’employer à des fins de chantage rémunérateur, c’est-à-dire menacer un gouvernement de passer à l’acte si N millions de dollars ne lui sont pas versés avant telle date selon des modalités que ce groupe fixerait.

Ce type de comportement peut, évidemment, être un "bluff" ; mais il placerait le gouvernement concerné dans une alternative effrayante : céder et être désormais vulnérable à tout ultimatum de ce genre sous la pression de l’opinion publique ; ou bien refuser mais en s’exposant à une menace réelle qui aurait des implications infiniment plus graves que celle représentée actuellement par le Sida, pour lequel existent des moyens de prévention19 et qui, malgré le "battage" médiatique, ne vient, malheureusement, qu’assez loin dans les causes de mortalité (cancers, maladies cardio-vasculaires, accidents de la route, etc.), bien que la France soit la nation la plus touchée d’Europe.

*
* *

En conclusion, nous dirons que la menace d’un terrorisme "de masse", chimique ou biologique, est loin d’être à négliger. En particulier si les terroristes relèvent de ce nouveau concept des "fous de Dieu", ayant fait délibérément et d’avance le sacrifice de leur vie pour devenir ce qu’ils appellent "martyrs" de leur religion.

 

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Notes:

1 A titre d’exemple, c’est ainsi que Le Parisien du 21, rapportant (?) les propos du professeur chef de service en toxicologie de l’hôpital Fernand Vidal, imprimait : “ce qui m’étonne pour Tokyo, fait remarquer Chantal Bismuth, c’est qu’il puisse s’agir effectivement du Sarin : certes ce gaz est redoutable, bien plus violent que les pesticides, mais tout dépend du périmètre d’exposition (?) et à ma connaissance, il faut qu’il y ait pulvérisation ; que le Sarin entre directement en contact avec les personnes”. Nous espérons pour Mme Bismuth que le journaliste a mal compris son exposé : le Sarin est un toxique particulièrement “fugace”, c’est-à-dire s’évaporant rapidement (le temps d’évaporation d’une gouttelette se compte en secondes : celui d’une petite “flaque” en minutes), et si, juste après l’explosion du projectile le contenant, de petites gouttelettes sur la peau peuvent être très dangereuses (50 % de décès environ pour un dépôt de 100 mg), c’est essentiellement par voie respiratoire qu’agit ce neurotoxique : pour ces mêmes 50 % de décès, il suffit de respirer un air contenant 70 mg de produit par m3 pendant une minute (ou 35 mg/m3 pendant deux minutes, etc.).

2 Par exemple, et pour le Sarin, produit “A”, l’isopropanol et produit “B”, le difluorure de méthylphosphoryle… Qui ne se trouvent pas non plus chez le marchand de couleur du coin ; avec un rendement - masse de Sarin obtenu/masse des composants, qui serait de l’ordre de 70 % en conditions optimales.

3 A l’automne 1982, l’US Army avait passé un contrat avec la société Lumnus Cy, de Houston, pour étudier une usine de production de munitions binaires à bâtir à l’arsenal de Pine-Bluff, Arkansas, en 1985. Le contrat prit un tel retard que la production (si elle eut lieu, ce que nous ignorons) ne put qu’être minime. (Pour ce qui fut, ou non, réalisé en URSS nous en savons moins encore. D’ailleurs l’URSS ne semble s’être jamais beaucoup inquiétée de la sécurité dans ses dépôts de projectiles toxiques).

4 Il ne peut s’agit d’un seul homme, agissant simultanément dans six wagons de plusieurs rames.

5 Des journaux jetés au sol n’attirent guère l’attention.

6 A fortes concentrations - par rapport au Sarin - l’acide fluorhydrique, FH, est aussi un toxique, mais d’un type suffoquant (comme l’ypérite, la lewisite, etc.) provoquant des brûlures des voies respiratoires. Mais son action est trop faible pour qu’il ait jamais été employé à cet effet pendant le conflit 1914-1918 (concentrations létales 50 % en une minute de l’ordre de 19 000 pour le chlore ; 3 200 pour le phosgène, 2000 pour l’acide cyanhydrique, etc.).

7 Toutes données chiffrées relatives à expériences sur animaux.

8 Le Sarin a été découvert en Allemagne en 1939. Le régime décida la construction d’une usine de production près de Fürstenberg - ex. RDA. Les difficultés techniques firent qu’au 8 mai 1945 la production totale n’arrivait pas à 500 kg. Après démontage, l’usine de Fürstenberg partit pour l’URSS, mais des techniciens avaient fui vers l’Ouest ; comme pour ceux de l’usine de Tabun bâtie près de Breslau-Wroclaw (10 000 t de Tabun - découvert fin 1936 - produites de 1942 à 1945).

9 Au moins pour les ICBM et IRBM. Ceci est moins sûr pour les armes tactiques, tels les obus nucléaires de 152 mm, de puissance (énergie) de 2 et 5 kt.

10 Dit. en France, réglementairement l’ANP : appareil Normal de Protection.

11 Pour vent standard de 4 m/s et gradient de température de + 0,4, considérant les densités moyennes de population au km2, nous avions calculé pour une seule salve de LRM divisionnaires soviétiques les nombres de décès suivants dans les populations civiles :

12 De tous ordres : contre les populations mais aussi contre des installations d’importance capitale (par exemple, centraux téléphoniques ; lignes électriques à très haute tension, centres de recherche…). Le recensement des sites sensibles, dans une nation évoluée comme la France, montre que l’ensemble Police, Gendarmerie, Armées, n’a pas les effectifs suffisants pour tout garde sérieusement. Fort heureusement nos centrales nucléaires, outre une surveillance toute particulière, sont construites de telle sorte - cuve épaisse d’acier spécial ; enceinte de “confinement” de forte épaisseur de béton armé - qu’elles peuvent résister par elles-mêmes à des charges explosives importantes.

13 - moyens de mesure rapide du taux de cholinestérase ;

14 En d’autres termes, moins de 10 kg de cette toxique, répartie à raison de 1 microgramme par être humain, rayeraient notre espèce de la surface de la planète. Par comparaison, l’agent actif du venin du crotale - crotactine - est, environ 5 000 fois efficace (action par voie sanguine).

15 Commencée à la fin du XVIIIe siècle à la suite des observations de Jenner sur la protection acquise par les personnes trayant des vaches atteintes du “Cow pox”, maladie bénigne pour l’animal, mais reçue avec réticence par la population (pour donner l’exemple, Louis XVI tint à faire “jenneriser” ses enfants).

16 Cf. les récits des auteurs canadiens de la fin du XIXe siècle sur la terreur inspirée par l’apparition de la “mort rouge” dans telle ou telle zone (taux de mortalité très élevé).

17 Puis, comme avait été oubliée la revaccination, son obligation, rarement observée d’ailleurs, a été supprimée par la loi du 30 mai 1984.

18 Ce qui a été loin de faire la “une” des médias.

19 Qui, contrairement à ce qui se dit, et se croit, ne sont pas systématiquement rejetés par l’Église catholique : c’est en 1993 que la Conférence des évêques de France a publié la déclaration suivante : “Il peut être nécessaire de faire comprendre aux intéressés que se protéger soi-même et protéger d’éventuels partenaires sexuels d’une contamination cachée, constitue une toute première étape de responsabilisation”. Il s’agit, en somme, dans l’extrême urgence, de répondre au Commandement : “Tu ne tueras point” (texte qui avait reçu l’approbation du Pape).

 

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