UNE DÉFINITION DE LA GÉOSTRATÉGIE

Martin Motte

... Enfin, par combinaison des éléments modernes, sur terre, sur mer et dans l’air, naîtrait une stratégie nouvelle assez étendue dans l’espace et assez rapide dans le temps pour être à l’échelle de leurs possibilités. Nul doute, d’ailleurs, que cette extension du rayon d’action de la force doive entraîner un vaste élargissement des théâtres d’opération et, par suite, de profonds changements dans la conduite politique du conflit. Le développement de la guerre mécanique, allant de pair avec celui de la guerre économique, impliquera la mise en activité de secteurs actuellement passifs sur la carte du monde...

Charles de Gaulle

LA GÉOSTRATÉGIE : IMPOSTURE OU RÉALITÉ ?

État des lieux

Il n’existe à ce jour aucune définition satisfaisante de la géostratégie. Les travaux sur la question oscillent entre deux tendances contradictoires : d’une part, une description des problématiques géostratégiques assez allusive quant à l’essence du concept ; d’autre part, des formulations théoriques a priori qui ont l’inconvénient majeur d’ignorer totalement les travaux des pères fondateurs de la géostratégie, les Mahan, Douhet, etc. La première méthode est notamment illustrée par les recherches d’Hervé Coutau-Bégarie ou de Paul Claval, qui soulignent les particularités d’opérations militaires conduites sur de très vastes théâtres -interpénétration croissante des forces terrestres, maritimes et aériennes, problèmes nés du télescopage de leurs échelles spécifiques d’espace-temps comme de leurs règles propres, etc.1 Franck Debié et ses collaborateurs insistent quant à eux sur la notion de "glacis" : pour la géostratégie, l’espace ne se réduit pas au cadre passif des combats, il est susceptible de retarder la progression de l’ennemi, donc de garantir un préavis pour percer à jour ses intentions et élaborer une riposte. Inversement, la géopolitique ne raisonne pas en termes de zones de glacis mais de zones d’influence2. A cette école descriptive se rattachent encore les innombrables études de cas précisant la façon dont tel ou tel pays a compris et organisé son environnement stratégique. Il y a là de précieux points de départ, mais non un aboutissement théorique, puisque montrer ce que fait la géostratégie ne dit pas explicitement ce qu’elle est.

On trouve aux antipodes l’approche dogmatique d’Yves Lacoste, pour qui la géostratégie qualifie "les antagonismes entre des États ou des forces politiques se considérant comme absolument adverses", par opposition à la géopolitique entendue comme "discussions et controverses entre citoyens d’une même nation ou habitants d’un même pays"3. Distinction extrêmement contestable, car les antagonismes interétatiques ne revêtent pas toujours une forme militaire ; lorsqu’ils s’expriment en termes économiques ou diplomatiques, on ne peut plus parler de "stratégie" que par abus de langage. C’est bel et bien de lutte armée que traitent les grands auteurs géostratégiques, non des multiples formes de Guerre froide. D’autre part, l’analyse de la géopolitique comme "débat pacifique" laisse rêveur. Elle tourne le dos à la réalité historique de la discipline, certes faite de recherches libres et contradictoires, mais portant systématiquement sur des rivalités interétatiques et relevant de cette logique d’affrontement où l’on prétendait tantôt discerner le critère de la géostratégie. Yves Lacoste est beaucoup plus convaincant lorsqu’il restreint le qualificatif "géostratégique" aux conflits dans lesquels "tel détroit, tel passage, tel archipel, tel gisement ou tel espace ethnique" n’est plus la scène inerte d’une rivalité interétatique, mais son enjeu fondamental et son facteur déterminant4. On en revient alors à une approche descriptive du premier type : remarquons toutefois que c’est encore désigner la géostratégie par son objet sans s’attacher à sa spécificité. A s’en tenir là, il n’y aurait pas de géostratégie, mais seulement des zones géostratégiques, susceptibles d’être conquises par les moyens ordinaires de la stratégie.

Faut-il définir la géostratégie ?

La géostratégie ne constitue assurément pas un objet intellectuel clair. Si son étymologie combine géographie et stratégie, la pondération respective des deux composantes est malaisée à établir : la géographie détermine-t-elle intrinsèquement la stratégie ou lui impose-t-elle seulement un conditionnement extrinsèque ? Pour corser la mise, l’art militaire n’a jamais ignoré l’importance du facteur géographique, déjà évoqué par Sun Tzu il y a 2500 ans5 ; l’originalité de la géostratégie n’a donc rien d’évident. Question passablement embrouillée et peut-être oiseuse, car toute démarche stratégique relève de la pratique, non de la théorie. On voit alors poindre la tentation de jeter par dessus bord les tentatives d’élucidation formelle de la géostratégie, notion trop synthétique pour se laisser réduire à une essence claire. Elle ne constitue pas une science, mais tout au plus une méthode de conduite des opérations "à grande échelle", dont le sens commun identifie sans peine les applications et dont l’exacte définition, de ce fait, importe peu.

Malheureusement, l’approche empirique conduit à une impasse : si la géostratégie se réduit à la stratégie "en plus grand", sans modification des problématiques, elle n’est qu’un pseudo-concept. Or, en obscurcissant inutilement l’analyse, le pseudo-concept hypothèque du même coup l’action. Clausewitz a beaucoup réfléchi sur ce point. Il n’a jamais nié que la guerre fût un art plus qu’une science, mais il a abondamment démontré que l’exercice correct de cet art suppose, en amont, un sain diagnostic de la situation. Lorsque le diagnostic n’est pas conduit avec la plus grande rigueur conceptuelle, le général ne peut discerner la permanence des schémas stratégiques derrière l’apparent chaos des événements et l’armée marche à l’aveuglette. Le plus subtil des stratèges maritimes, Sir Julian Corbett, complétait l’analyse de Clausewitz en faisant valoir que la clarté des concepts est la condition sine qua non de la compréhension réciproque entre le pouvoir politique et ses exécutants militaires d’une part, entre le général en chef et ses subordonnés de l’autre : pour mener une action commune, encore faut-il parler le même langage6. La réflexion épistémologique sur le concept de géostratégie n’est donc pas une querelle byzantine ou un pur débat nominaliste.

Trois hypothèses sur la géostratégie

Trois cas de figure peuvent expliquer l’apparition d’un néologisme. Tantôt la nouveauté du mot tient à celle de l’objet : c’est ce qui se produit couramment dans le domaine de l’innovation technologique. Le terme "automobile" par exemple n’est aucunement superfétatoire, il devient nécessaire dès lors qu’est dépassée la contrainte de la traction animale. Tantôt, au contraire, le néologisme renvoi à un objet préexistant, mais jusque-là inconnu : ainsi Monsieur Jourdain faisait-il de la prose sans le savoir. La nouveauté du mot répond en ce cas à la nouveauté de la prise de conscience. Tantôt, enfin, le néologisme s’applique à un objet à la fois préexistant et déjà connu ; c’est alors un pur phénomène d’idéologie, voire de mode. Il n’y a plus de nains aux États-Unis, mais des "verticalement différents", ce qui ne change pas grand chose à la taille des intéressés. Les mass-media ont généralisé l’emploi de tels tours de passe-passe sémantiques, où la pédanterie de la langue le dispute à l’obscurité du sens ; d’où l’impérieuse nécessité de passer tout néologisme au crible de la critique.

Appliqués au concept de géostratégie, ces trois cas de figure posent l’alternative suivante :

- le terme de géostratégie est lié à l’apparition d’une problématique entièrement nouvelle, que l’amiral Célérier définissait en 1955 comme le primat récent de "l’échelle mondiale" dans les calculs stratégiques7. De fait, ce concept a été utilisé par les analystes occidentaux dans le contexte de la rivalité Est-Ouest et sa récente percée médiatique correspond au désordre international de l’après-communisme. Dans les deux cas prévaut la dimension planétaire.

- le terme de géostratégie désigne la prise de conscience par les militaires, les géographes et les historiens de la spécificité des opérations conduites "aux plus vastes dimensions, et avec la plus grande variété de moyens d’action", selon l’expression d’André Vigarié8. Mais dès lors que chaque époque, en fonction de ses moyens de communications, possède ses propres "plus vastes dimensions", le spécialiste des luttes planétaires du XXe siècle peut élargir la méthode géostratégique à l’étude du passé. C’est ce qu’a fait Edward Luttwak, un temps conseiller influent de la Maison blanche, dans La grande stratégie de l’empire romain9.

- dernière hypothèse, on a affaire à un concept parfaitement superflu. "L’espace est l’une des catégories usuelles de la pensée stratégique", souligne le général Poirier ; par conséquent le terme de géostratégie est "tautologique" 10. Sa vogue illustrerait seulement l’inflation de néologismes déjà évoquée. Mais on pourrait alors s’attendre à ce que les premiers utilisateurs du terme soient issus des milieux médiatiques : seule la généalogie historique du concept permet de trancher ce point.

Généalogie historique du concept de géostratégie

L’origine de la géostratégie est longtemps restée obscure. Jusqu’à une date très récente, on en était réduit aux hypothèses quant à la datation du vocable : l’analyste américain Colin S. Gray en aurait revendiqué la paternité, mais le général Gallois laisse entendre que l’amiral Castex l’aurait utilisé dès les années 194011. Peut-être d’ailleurs est-il vain de vouloir assigner au concept de géostratégie un développement diachronique ; l’histoire des idées offre, en effet, de nombreux exemples de développements synchroniques. La démarche géostratégique a fort bien pu s’imposer à des penseurs isolés les uns des autres mais confrontés aux mêmes problèmes, ce qui constituerait un puissant argument en faveur de son originalité.

Quoi qu’il en soit, bien avant Colin S. Gray, les pères fondateurs de la géopolitique allemande avaient confusément pressenti la nécessité de la méthode géostratégique. S’ils n’emploient pas le mot à notre connaissance, ils subodorent le fait, "tournent autour du pot". Ratzel s’est beaucoup interrogé sur les spécificités d’une stratégie conduite à l’échelle planétaire ; son adhésion à la Ligue navale allemande le conduisit à esquisser en 1900 une théorie comparée de la puissance maritime et de la puissance continentale, démarche qui, pour le sens commun, tombe immédiatement sous la catégorie de géostratégie12. Disciple de Ratzel, le général Haushofer parlait dans l’entre-deux-guerres de "géopolitique militaire" à propos de la future guerre mondiale par laquelle l’Allemagne briserait la paix de Versailles13. Même intuition chez les marins allemands : l’amiral Scheer évoquait en 1916 les "désavantages de la situation géomilitaire de l’Allemagne", bloquée au fond de la baie d’Heligoland par la flotte britannique ; reprenant cette analyse une dizaine d’années plus tard, l’amiral Wegener proposait le concept de "situation géographico-stratégique" comme paramètre fondamental de la guerre navale14. L’adjectif "géomilitaire" se retrouve aussi sous la plume de Hitler15. Or l’influence sur Hitler de Rudolf Hess, disciple et ami intime de Haushofer, est incontestable : il lui servit de secrétaire pour la rédaction de Mein Kampf durant sa détention à Landsberg, après l’échec du putsch de 1923. De là une certaine continuité entre Haushofer et Hitler, bien que l’ex-caporal autodidacte ait défiguré la doctrine du général-universitaire16.

On peut toutefois remonter encore plus loin dans la généalogie du concept. Comme vient de le révéler le colonel Ferruccio Botti, le terme même de géostratégie est antérieur aux travaux de Ratzel et de ses épigones : il fut utilisé dès 1846 par le général Giacomo Durando, héros du Risorgimento puis ministre piémontais de la Guerre et des Affaires étrangères, dans son livre-manifeste De la nationalité italienne, essai politico-militaire. Pour Durando, la formation d’une nationalité, entendue au sens naturaliste du romantisme plus qu’au sens volontariste de la Révolution, est toujours tributaire du milieu géographique :

J’entends par nationalité l’union politique de populations associées naturellement par leur situation géographique et artificiellement par la langue, les mœurs, les traditions, la législation, les intérêts matériels et moraux. Ces dernières conditions artificielles de la Nationalité ne sont autres, selon moi, que la conséquence nécessaire du lien de sociabilité produit par l’ossature spécifique du sol… La situation ou posture géographique détermine de façon inaltérable le caractère géostratégique d’un pays, et les Nationalités s’affermissent d’autant mieux que ce caractère du sol s’harmonise avec leurs traits sociaux et politiques 17.

Le propos, en tant que tel, n’est guère original ; on en trouve les prémisses dans la théorie des climats de Montesquieu et Herder n’a jamais dit autre chose, ni à sa suite Fichte, Riehl ou Frédéric Mistral. Plus surprenant est l’adjectif "géostratégique", puisque la démarche de Durando, comme le remarque le colonel Botti, relève plutôt de la géopolitique : c’est du développement politique des peuples qu’il s’agit ici, non de leur organisation militaire. Durando emploie d’ailleurs un autre terme, celui de "géotactique", pour évoquer l’influence de la géographie sur les questions militaires. Toutefois, un passage de la nationalité italienne lie plus explicitement le concept de géostratégie à l’art militaire :

J’ai employé le mot de géostratégie, que je crois inédit à ce jour, chaque fois qu’il m’a fallu envisager le terrain abstraitement, indépendamment de l’emploi des forces organisées, mais naturellement en relation avec elles. Aussi parlais-je des conditions géostratégiques, géotactiques de l’Italie ou de l’Espagne, lorsque j’étudie abstraitement l’ossature et la tessiture du sol ; et je parle de manœuvres ou d’axes stratégiques quand je veux évoquer telle opération militaire conduite sur certains points déterminés du terrain. Je sépare donc en théorie, pour plus de clarté, deux données qui sont étroitement associées dans la pratique 18.

 

Il n’y a, par conséquent, nulle solution de continuité entre géopolitique et géostratégie dans l’œuvre de Durando. Ses thèses sur l’humanité primitive renforcent encore la parenté des deux notions. Pour lui, les premiers hommes ont essaimé à partir d’un berceau originel qu’il nomme "noyau central" ou "centre protostratégique" et qu’il situe dans le Caucase, carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique via l’Euphrate (scénario dont le colonel Botti souligne la similitude frappante avec la théorie du Heartland, formulée par Mackinder en 190419). Or, dans cette grandiose expansion, la confrontation de l’homme avec le cadre physique est évoquée en termes militaires :

J’appelle développement géostratégique des premières ethnies, peuples et nationalités le système instinctif de guerre, ou si l’on préfère d’occupation, par lequel ces ethnies se frayèrent un passage vers la conquête du monde - non en combattant des armées ou en canonnant des forteresses, mais en bataillant contre les obstacles de la nature 20

 

Treize ans avant que Darwin ne publie L’origine des espèces, Durando a donc allègrement sauté le pas du darwinisme biologique au darwinisme social : qu’il soit livré à l’espace inerte ou aux tribus ennemies, le combat préside seul aux destinées de l’homme. Dans un premier temps, la contrainte du milieu oriente la dispersion de l’humanité primitive le long des grandes plaines, à travers les cols, etc. ; dans un second temps, elle individualise cette humanité et la constitue en nationalités distinctes ; dans un troisième temps, les nationalités entrent en conflit les unes avec les autres pour réaliser leur "potentiel de dilatation ethnographique", c’est-à-dire atteindre leurs "frontières naturelles"21. On comprend dès lors pourquoi, chez Durando, le terme de géostratégie recouvre indifféremment la géopolitique et la géostratégie, les ethnies allogènes s’apparentant selon lui à un obstacle géographique parmi d’autres. Sans doute cette réduction du politique au militaire tient-elle au contexte du Risorgimento : à l’époque où écrivait Durando, l’unification politique de l’Italie supposait l’anéantissement des forces autrichiennes en Lombardie, Sud-Tyrol et Vénétie.

La généalogie historique de la géostratégie révèle donc que le terme est né dans les parages immédiats de la géopolitique, sous la plume d’universitaires ou de grands capitaines investis de lourdes responsabilités, non de journalistes à effets. Mais cette caution ne suffit pas à établir la validité conceptuelle de la géostratégie, dans la mesure où celle de la géopolitique n’a rien d’évident. Elle a, au contraire, fait l’objet de violents débats que l’enquête sur la géostratégie ne saurait ignorer.

GÉOPOLITIQUE

De l’anathème à la réhabilitation

"La géopolitique est le spectre qui hante la géographie humaine depuis plus d’un siècle ; l’horreur et le dégoût qu’elle provoque sont encore perceptibles aujourd’hui", écrivait Yves Lacoste dans un livre célèbre, citant les diatribes de Roger Brunet contre "la vieille et honteuse Geopolitik et ses miasmes d’obscurantisme"22. C’est dire si l’influence, d’ailleurs surévaluée, de Haushofer sur Hitler, via Rudolf Hess, a lourdement pesé sur le destin d’une école de pensée qui remonte en fait au XIXe siècle. Mais fallait-il jeter le bébé avec l’eau du bain, et n’y a t-il pas une extraordinaire hypocrisie à ignorer les rapports évidents entre l’exercice du pouvoir d’État et la géographie ? Yves Lacoste soulignait, au contraire, que ces rapports prévalent depuis la nuit des temps ; ce sont les gouvernants et les militaires qui cartographient le monde, d’abord parce qu’ils en ont seuls les énormes moyens financiers, ensuite parce qu’ils sont les usagers naturels des cartes… d’état-major23 ! Cassini ne se conçoit guère sans Louis XIV et Vauban. Et la maîtrise de l’espace n’est pas un attribut extérieur du pouvoir, mais un de ses éléments constitutifs ; dans un groupe de combat par exemple, c’est parce qu’il sait lire la carte que le gradé exerce l’autorité. Aussi la géographie emprunte-t-elle tout naturellement au vocabulaire du pouvoir : "Étymologiquement une région (cf. regere : dominer, régir) est une forme d’organisation politique de l’espace"24.

Au reste, après avoir quelque peu éclipsé la géopolitique, la Guerre froide a fini par restaurer sa prééminence. Le célèbre paradoxe aronien, "paix impossible, guerre improbable"25, rend bien compte de cette dialectique : la dissuasion nucléaire minimise l’importance du facteur géographique, dont les vecteurs aériens ignorent globalement les contraintes. Mais dans le même temps, la confrontation Est-Ouest se déplace vers la périphérie du globe, où elle retrouve un caractère géographique appuyé. La première édition du livre d’Yves Lacoste (1976) suit d’ailleurs de quatre ans son voyage au Nord-Viêt-nam et sa dénonciation de la "guerre géographique" menée par les Américains, à savoir l’inondation du territoire ennemi par le bombardement des digues du fleuve Rouge26. Encore la géographie n’est-elle à cette date qu’un paramètre tactique dans une stratégie surdéterminée par l’idéologie ; dans la deuxième moitié des années 1970 au contraire, les conflits périphériques prennent leur autonomie par rapport à la logique des blocs : les guerres entre le Viêt-nam et le Cambodge, entre l’Iran et l’Irak relèvent de classiques rivalités territoriales. D’où la réhabilitation de la géopolitique esquissée par Yves Lacoste dans la seconde édition de son livre (1982). Depuis cette date, l’effondrement de l’URSS et les querelles des États successeurs rendent plus nécessaire que jamais l’approche géopolitique, désormais couramment évoquée par les médias.

Géopolitique et Geopolitik

La réhabilitation de la géopolitique ne s’est pas faite sans heurts ; il a fallu lever l’hypothèque des origines, liquider le passif national-socialiste. A cette fin, certains auteurs ont cru pouvoir opposer Geopolitik et géopolitique : la première viserait à conquérir l’espace, la seconde se bornerait à améliorer sa gestion en analysant ses rapports objectifs avec les phénomènes politiques. Assez piètre subterfuge développé en 1977 par Colin S. Gray et repris en France par le général Gallois27, qui revient en fait à affirmer l’existence d’une "mauvaise" géopolitique, l’allemande, et d’une "bonne", l’anglo-saxonne ; or cette distinction n’est ni neuve, ni surtout pertinente.

1) Elle n’est pas neuve, puisqu’on la trouve déjà chez des auteurs français de l’entre-deux-guerres, comme l’admet le général Gallois. Sous le titre Géopolitique, Jacques Ancel avait donné en 1936 un petit "essai doctrinal de géographie politique" où il excusait le "pédantisme apparent du néologisme" par le souci de "ne point laisser accaparer ce terme par le faux-semblant de la science allemande" 28. Marc Bloch, commentant l’ouvrage d’Ancel, s’inscrivait dans la même démarche :

Néologisme d’après-guerre, la Geopolitik a été trop souvent un instrument de propagande. Il n’y a aucune raison cependant pour que, sous un nom ou un autre, l’étude des liaisons entre les faits couramment appelés géographiques et les faits couramment appelés politiques manque à demeurer l’instrument d’une connaissance parfaitement objective - par là-même, d’ailleurs, et à ce prix, éminemment utile à l’action 29.

 

2) Elle n’est pas pertinente, car loin que l’utilisation d’arguments géographiques à des fins expansionnistes caractérise la géopolitique allemande par opposition à une géopolitique anglo-saxonne "objective", les théoriciens allemands se sont référés à des auteurs anglo-saxons antérieurs, tel Mahan qui "démontrait" dès 1890 la suzeraineté universelle de la puissance maritime pour promouvoir l’impérialisme américain. Haushofer cite Mahan parmi ses maîtres30 ; sa propre influence sur Hitler fut d’ailleurs bien moindre que celle de Mahan sur Theodore Roosevelt. En remontant plus loin, on pourrait repérer d’autres exemples de géopolitique propagandiste, ainsi Richelieu lorsqu’il attribue "L’empire de la mer à la France pour l’avantageuse situation de ses deux côtes", ou Durando estimant que les États établis sur les plateaux sont appelés à dominer ceux des basses plaines et des littoraux - ce qui confère au Piémont la primauté politique en Italie31.

On ne saurait trop souligner enfin que la collusion de la géopolitique allemande avec le nazisme se réduit à une sinistre manipulation hitlérienne. Le régime national-socialiste utilisa Haushofer comme caution scientifique et le couvrit d’honneurs, mais il trahit constamment sa doctrine. Croyant à la solidarité raciale des Allemands et des Anglais, Hitler rechercha jusqu’en 1939 l’alliance de la Grande-Bretagne contre l’URSS, bloc slave donc "inférieur". Or, pour Haushofer, ces considérations racistes n’avaient aucun sens32. La politique étrangère du Reich ne pouvait à ses yeux procéder des brumes de l’idéologie, mais uniquement de l’analyse géopolitique : en tant que puissances continentales exclues de la scène internationale par l’impérialisme des puissances maritimes, l’Allemagne et l’URSS devaient s’unir contre l’Angleterre. Aussi l’opération Barbarossa fut-elle pour Haushofer une terrible catastrophe, renouvelant l’erreur d’un conflit sur deux fronts dont la Première guerre mondiale avait démontré le caractère désespéré. Impliqué dans le complot de Stauffenberg, son fils fut assassiné par la Gestapo ; lui-même se suicida en 1946. Le patriotisme, la fidélité envers Rudolf Hess et une certaine vanité personnelle suffisent à expliquer l’aveuglement du vieux général envers le national-socialisme, mais cet aveuglement ne saurait discréditer la géopolitique, puisque le Tribunal de Nuremberg a innocenté Haushofer de toute responsabilité dans les crimes nazis33.

Concluons : la prétendue distinction entre Geopolitik et géopolitique est illégitime. Dans son essence, la géopolitique est une. C’est à cette essence que doit s’attacher l’analyse, non à la coloration idéologique que lui impriment les vicissitudes historiques et politiques.

La géopolitique comme vision du monde

Parce qu’elle mobilise la science géographique au service de l’art politique, la géopolitique est un caméléon. Il y a en effet contradiction entre le projet d’une science "objective" et son utilité pour la pratique politique, conditionnée en dernière instance par une vision du monde et une situation géographique particulières (aporie dont Marc Bloch ne semble pas s’être aperçu). Cette part de subjectivité définit l’essence de la géopolitique par rapport à la notion antérieure de géographie politique. Haushofer a établi une claire distinction entre les deux méthodes : la géographie politique envisage le potentiel démographique, économique et militaire des nations dans l’état actuel de leurs frontières, démarche "statique et uniquement descriptive" ; inversement la géopolitique étudie la "force de transformation dynamique" de ces nations, c’est-à-dire qu’elle part du bilan dressé par la géographie politique pour établir des prévisions politiques analogues aux prévisions météorologiques, et comme elles soumises à caution34. Ainsi, comme écrivait l’amiral Célérier, "La géographie politique devient géopolitique lorsqu’on extrapole un peu ses compétences"35.

C’est bien là que le bât blesse : l’extrapolation ouvre virtuellement la porte à toutes les récupérations partisanes. La prévision n’est jamais innocente ; formulée par l’État, véritable sujet de la géopolitique (à tout le moins son utilisateur privilégié), elle véhicule ses craintes ou ses ambitions. Il suffit de choisir arbitrairement tel ou tel critère géographique - relief, hydrographie, clivages linguistiques, zone d’extension d’un certain type de mise en valeur agricole lié à une lointaine influence culturelle, etc.- et d’en exagérer la portée pour "démontrer" hors contexte les "droits" d’un l’État à annexer une province étrangère. Jacques Ancel dénonçait à juste titre ces généralisations abusives, cette indifférence au détail, ces fausses analogies et louches manipulations cartographiques dont l’école géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres s’était faite une spécialité. Mais Yves Lacoste souligne que "les argumentations qui réfutent la géopolitique hitlérienne sont aussi de la géopolitique"36. La géopolitique nazie transforme la géographie en instrument d’agression, celle de Jacques Ancel en instrument de défense nationale ; les deux relèvent néanmoins d’une même pratique, la politique. C’est donc l’intention politique qui qualifie la géopolitique : la condamnation de la géopolitique hitlérienne juge l’hitlérisme, non l’essence de la géopolitique. L’Histoire, rappelait l’amiral Célérier, comporte elle aussi une part de subjectivité qui la rend parfois mystificatrice ; personne ne conteste pour autant sa légitimité37.

S’il n’est pas de géopolitique objective, il y a par contre des degrés dans la part de subjectivité qui sous-tend le discours géopolitique. Cette part de subjectivité tend à devenir prépondérante lors des périodes troubles : Richelieu écrit à l’aube tourmentée de l’absolutisme classique, dans une France assiégée par les Habsbourg ; Durando participe à l’accouchement de l’Italie par le fer et par le feu ; Mahan conçoit son œuvre comme une réponse à la crise de vocation que les États-Unis traversent après l’achèvement de la conquête de l’Ouest ; Ratzel commence ses recherches sous Bismarck, à l’heure où l’Allemagne a cuvé son unification et s’interroge sur son destin planétaire ; Haushofer, ayant combattu sur les deux fronts en 1914-1918, est marqué dans sa chair par l’humiliation du Traité de Versailles. Tous demandent à la géographie une ligne directrice, une raison ultime qui donne sens au chaos des événements. Inversement, si la dénonciation de la géopolitique allemande par Jacques Ancel peut se permettre une plus grande objectivité, c’est parce qu’elle voit le jour dans une France territorialement repue et sûre de son bon droit. Le contexte historique est donc déterminant : c’est lui qui confère à la géopolitique son caractère expansionniste ou pacifique.

Il faut aussi tenir compte du trouble intellectuel né du changement d’échelle spatiale qui accompagne généralement les grandes crises historiques. L’unification politique de la France absolutiste, de l’Italie garibaldienne, de l’Allemagne bimarckienne, l’extension des États-Unis jusqu’au Pacifique modifient complètement leur perception du monde extérieur. Face à ces mutations, le pouvoir utilise de nouveaux moyens d’appréhension de l’espace : la France louis-quatorzienne "découvre" la cartographie avec Vauban ; l’Italie, les États-Unis, l’Allemagne disposent en outre du chemin de fer, dont l’influence capitale sur les processus d’unification a été démontrée par Friedrich List dans son Système national d’économie politique (1841)38. Et comme l’écrit Yves Lacoste :

La réalité apparaît différente selon l’échelle des cartes… L’opération intellectuelle qu’est le changement d’échelle transforme, parfois de façon radicale, la problématique que l’on peut établir et les raisonnements que l’on peut former. Le changement d’échelle correspond à un changement du niveau d’analyse et devrait correspondre à un changement au niveau de la conceptualisation.39.

 

La géopolitique constitue une réponse à ce défi conceptuel. Mais en même temps, les nouveaux instruments de contrôle de l’espace décuplent les tentations expansionnistes en faisant miroiter la possibilité de l’hégémonie mondiale. Les géopoliticiens allemands ne voyaient dans l’unité du Reich qu’une étape de la conquête méthodique du globe : l’Allemagne devait ensuite soumettre la Mitteleuropa, la Mitteleuropa l’Europe, l’Europe l’Afrique, cependant que les États-Unis contrôleraient les Amériques et le Japon l’Asie ; viendrait enfin l’explication finale entre ces trois superpuissances. Mahan n’est pas loin des mêmes excès lorsqu’il attribue l’empire universel à la puissance maritime, assimilée aux États-Unis. Ainsi l’ivresse technologique renforce-t-elle la pulsion expansionniste des jeunes nations. Dans une vieille nation comme la France au contraire, l’ancienneté du contrôle de l’espace par un réseau routier millénaire prévient les débordements de la réflexion géopolitique - d’où la prudence et la modestie d’un Jacques Ancel.

Objectivité et subjectivité ne caractérisent donc pas deux géopolitiques distinctes, mais deux moments nécessaires de la géopolitique.

Réalité de l’objet géopolitique

Pourtant, à quelque moment qu’on se place, la géopolitique prétend toujours à l’objectivité scientifique. Les déclarations des géopoliticiens allemands n’ont sur ce point rien à envier à celles de Marc Bloch ou de Colin S. Gray, de sorte que leur dérive pangermaniste tient plus au climat de l’Allemagne wilhelminienne et hitlérienne qu’à leurs postulats épistémologiques. Comme l’a rappelé Michel Korinman, Ratzel entendait avant tout sortir la géographie du ghetto intellectuel où l’avait cantonnée l’Université allemande et lui restituer son caractère pratique de "technologie spatiale du pouvoir d’État", sans préjuger de l’idéologie spécifique de cet État40. Le cas de Haushofer est dans une large mesure similaire : si le ressentiment contre les Alliés a durci le caractère partisan de sa géopolitique, il la définissait néanmoins comme l’étude des "grandes connexions vitales de l’homme d’aujourd’hui avec l’espace d’aujourd’hui", visant à améliorer "l’insertion de l’individu dans son milieu naturel et la coordination des phénomènes reliant l’État à l’espace" pour le plus grand bien de l’humanité toute entière41.

Remarquons d’ailleurs que la géopolitique expansionniste est systématiquement déterministe ; pour elle, les configurations spatiales président directement aux destinées des peuples. Or, même s’il n’est pas toujours resté fidèle à ses principes, Haushofer ne croyait pas au strict déterminisme géographique :"En raison de l’arbitraire qui caractérise l’action politique, déclarait-il en 1931, "la géopolitique ne pourra faire de déclaration très précise que dans environ 25 % des cas" 42. Les grands conquérants, par exemple, déconcertent le géopoliticien : chez Alexandre ou Napoléon, la passion politique prime la raison géographique. Une insatiable ambition les pousse à ignorer les contraintes de l’espace, d’où la disproportion de l’expansion territoriale aux moyens réels qui finit par causer leur perte43. Mais derrière ces accidents historiques, poursuivait Haushofer, subsistent de grandes permanences qui constituent le champ propre de la géopolitique, telle la lutte des nomades et des sédentaires exposée dès 1377 par l’immense historien maghrébin Ibn Khaldoun, ou celle des puissances maritimes et des puissances continentales décrite par Mahan44. Il y a là une incontestable réalité, de tous temps pressentie par les historiens. La géographie est le facteur principal de la diplomatie et de la stratégie", disait Mackinder, "parce qu’elle est le plus constant" 45.

Si la géopolitique n’est pas une science, elle n’est donc pas non plus une pure idéologie : c’est encore le terme de méthode qui lui convient le mieux. Elle procède certes d’une vision du monde - plus ou moins subjective selon le contexte historique dans lequel s’inscrit le géopoliticien - mais porte sur un objet réellement existant, l’interdépendance de la géographie et de la politique.

La géopolitique est-elle toujours valable aujourd’hui ?

L’influence de la géographie sur la politique varie d’une société à l’autre : elle est fonction du degré d’évolution technologique et administrative, qui définit selon Ratzel la Raumbewältigung ou capacité à maîtriser l’espace46. Le milieu exerce un implacable déterminisme sur les peuples primitifs ;"La ruée périodique des nomades vers les terres cultivées est une loi de la nature", écrit René Grousset47. A l’inverse, dans des sociétés plus développées, on observe une certaine indépendance vis-à-vis des contraintes naturelles et les facteurs politiques équilibrent les facteurs géographiques : il n’y a plus déterminisme mais conditionnement. Or, avec l’industrialisation, ce conditionnement lui-même tend à se diluer. La première révolution industrielle, celle de la machine à vapeur, rétrécit considérablement les distances terrestres et affranchit la navigation du régime des vents. La seconde voit l’automobile succéder au chemin de fer, l’avion abolir les barrières montagneuses, l’électricité transmettre l’information en temps réel. Encore ces moyens de transport ou de communication supposent-ils des relais : l’autonomie des premiers modèles d’automobiles et d’avions est faible, les câbles transocéaniques émergent de loin en loin, la portée des émetteurs radiophoniques ne dépasse pas leur hémisphère, etc. Mais avec la troisième révolution industrielle, l’atome, le satellite, l’électronique pulvérisent toutes les limites imaginables et les sociétés les plus avancées s’affranchissent globalement des contraintes géographiques. Si l’espace demeure une condition sine qua non de toute activité humaine, il cesse d’être un acteur de l’Histoire et tend à devenir sa scène passive.

L’indifférence croissante aux facteurs spatiaux s’est d’abord affirmée dans le domaine des techniques, mais ses effets sont allés bien au-delà : on assiste aujourd’hui à une véritable déterritorialisation des rapports socio-économiques et politiques. A la recherche des plus bas coûts salariaux, les multinationales déplacent leurs usines par toute la surface du globe avec d’autant plus de facilité qu’informatisation et télécommunication permettent le contrôle à distance des processus de production et de gestion. Ces délocalisations accélèrent le développement de continents autrefois misérables, comme l’Amérique du Sud ou l’Asie ; par contrecoup les vieilles sociétés développées de l’hémisphère Nord comptent de plus en plus de chômeurs et d’exclus. Richesse et pauvreté ne caractérisent donc plus deux mondes géographiquement distincts, mais tendent à coexister dans toutes les sociétés du "village planétaire". Il y a plus : l’économie se dématérialise. La spéculation simultanée sur toutes les bourses, toutes les valeurs et toutes les monnaies du monde dégage plus d’argent (virtuel) que la production de biens et la prestation de services. Dans l’ordre politique, les mouvements de populations et la diffusion planétaire des médias internationalisent des tensions jusque-là régionales : la question intégriste agite simultanément Paris, Alger et Sarajevo.

L’objet de la géopolitique, l’influence du milieu géographique sur la politique, se trouve de ce fait complètement remis en cause par l’annihilation progressive des clivages spatiaux. Simultanément, le sujet de la géopolitique, l’État territorial, est lui aussi contesté dans ses prérogatives politiques. Certaines multinationales sont beaucoup plus riches, partant beaucoup plus puissantes que certains États. Et l’homogénéisation des modes de vie par la technique suscite en réaction le durcissement des affiliations identitaires ou religieuses au détriment de l’affiliation territoriale, phénomène dans lequel Samuel P. Huntington voit l’origine de l’actuel "Choc des civilisations" 48 ; dès lors, les frontières mentales priment les frontières géographiques… Paradoxalement, on n’a jamais autant parlé de géopolitique : géopolitique des minorités, des capitaux, de l’information, des sectes, de la pollution, toutes réalités parfaitement volatiles et déterritorialisées ! Il s’agit en fait d’un glissement sémantique autour du préfixe géo-, qui renvoyait jadis à l’influence de la géographie sur la politique et qui désigne maintenant l’échelle planétaire des phénomènes politiques, la notion d’interdépendance établissant un lien méthodologique entre les deux approches.

L’abstraction d’espace est toutefois tempérée par la permanence des représentations spatiales dans la vie des peuples. Les bouleversements technologiques n’ont pu gommer les habitudes séculaires de perception de l’environnement extérieur. Nombre de dirigeants agissent encore en fonction de ces représentations ; la survie de l’OTAN après la Guerre froide tient en partie à la prégnance des schémas mackindériens et spykmaniens dans les élites américaines49, les interventions russes dans le Caucase visent à maintenir le glacis impérial censé protéger les grandes steppes de la mère-patrie, l’islamisme distingue toujours trois ensembles planétaires, "maison de l’Islam, maison de la trêve et maison de la guerre"50, etc. D’où la redéfinition de la géopolitique comme "méthode globale d’analyse des situations socio-politiques envisagées en tant qu’elles sont localisées et des représentations habituelles qui les décrivent" 51. Elle garde à cet égard sa légitimité, mais il ne s’agit que d’une géopolitique seconde apparentée à la psychologie des peuples : aussi son autonomie comme discipline apparaît-elle de plus en plus problématique.

Conclusion

L’enquête sur le concept de géopolitique a permis de dégager les acquis, mais aussi les limites de cette méthode d’investigation et de prévision :

1) L’objet de la géopolitique, c’est-à-dire le lien étroit entre la science géographique et l’art politique, est une réalité fondamentale.

2) La prise de conscience de cette réalité est toujours une opération subjective portant la marque de l’État ; aussi la géopolitique est-elle tendanciellement manipulatrice.

3) Cette prise de conscience est tributaire d’un contexte précis, celui du changement d’échelle spatiale lié aux grands regroupements politiques, à l’essor de la cartographie et des moyens de transport ; le changement d’échelle modifie à la fois la perception géographique et la pratique politique.

4) Le lien entre géographie et politique n’est pas constant, il tend à s’étioler avec l’abstraction d’espace qui caractérise les révolutions industrielles ; la géopolitique y perd sa spécificité intellectuelle et devient synonyme d’appréhension globale des questions mondiales.

C’est à travers ces critères qu’il faut examiner la géostratégie, dans la mesure où, née de la géopolitique, elle en garde l’empreinte indélébile.

LES FONDEMENTS DE LA GÉOSTRATÉGIE

La géostratégie comme échelle

Le rapport entre stratégie et géographie est-il à ce point évident qu’il rende inutile le concept de géostratégie, comme l’affirme le général Poirier ? Les phénomènes de changement d’échelle mis en lumière à propos de la géopolitique permettent de dépasser cette objection. De même que l’art politique ne s’exerce pas de la même façon à l’échelle de la commune et à celle de la superpuissance, la stratégie découvre de nouveaux problèmes lorsqu’elle élargit son champ d’action, jusqu’à devenir proprement géostratégie. Le raisonnement vaut d’ailleurs en sens inverse, c’est-à-dire en descendant vers les échelons inférieurs du combat. La configuration spatiale n’y est pas moins importante qu’aux échelons supérieurs : tel bosquet permet d’ouvrir le feu à couvert sur la plaine avoisinante ; l’ennemi, d’abord surpris, va se jeter dans un chemin creux ; il faudra alors atteindre un mamelon pour pouvoir à nouveau le mitrailler, etc. Il ne s’agit pourtant pas de stratégie, mais de tactique : rien n’illustre mieux la différence fondamentale des deux genres que la victoire stratégique des États-Unis en 1944-1945, remportée sur une armée allemande tactiquement très supérieure à ses adversaires52. La tactique opère à l’échelle topographique, avec pour paradigme essentiel l’application des feux, la liaison des armes et le corps-à-corps ; la stratégie se déploie à l’échelle géographique, son paradigme étant la manœuvre des forces en vue de la confrontation. On peut donc postuler entre la géostratégie et la stratégie une différence analogue à celle qui existe entre la stratégie et la tactique, c’est-à-dire une différence d’échelle entraînant une différence de méthodes. Assignons à la géostratégie l’échelle "macrogéographique"53 : encore faut-il préciser ce terme et découvrir son paradigme spécifique.

Il est impossible de raisonner par déduction dans un domaine aussi malaisé. L’échelle macrogéographique n’est pas susceptible d’une définition a priori parce qu’elle est fonction des moyens de transport et du volume des armées, c’est-à-dire de leur capacité à occuper l’espace, qui évolue d’une époque à l’autre comme la Raumbewältigung des géopoliticiens. La dilatation géographique des zones d’opérations ne saurait dès lors constituer un critère suffisant, pouvant être stratégiquement compensée par la dilatation proportionnelle des effectifs et l’accroissement de leur mobilité. Ainsi, dans la Première Guerre mondiale, l’extension inédite du théâtre occidental entre mer du Nord et Suisse n’empêche-t-elle pas la constitution d’une ligne de front continue qui fonctionne globalement comme une bataille napoléonienne : quand l’ennemi frappe au centre (Verdun), on lui fait lâcher prise en contre-attaquant sur son aile droite (la Somme), etc. Point n’est ici besoin de parler de géostratégie ; il y a tout au plus "stratégie élargie", l’ampleur des moyens mis en œuvre permettant le changement d’échelle géographique sans remettre en cause les règles de la bataille frontale. Inversement, l’échelle macrogéographique ne peut se définir que comme celle où l’espace, envisagé en relation avec les conditions spécifiques de l’époque, change la pratique stratégique en pratique géostratégique.

La tautologie implicite de cette définition (où l’échelle macrogéographique renvoie à l’apparition de la pratique géostratégique et celle-ci à la conduite d’opérations à l’échelle macrogéographique) ne suffit pas à la condamner, car on la retrouve à tous les étages de l’art de la guerre : l’échelon tactique se définit par l’échelle topographique, laquelle n’a pas de valeur absolue mais renvoie à la portée tactique des armes ; la topographie s’assimile pour le hoplite à son environnement immédiatement visible alors qu’elle inclut, pour l’artilleur moderne, tel point situé à une dizaine de kilomètres et masqué par une crête. Par essence relative, une échelle ne peut être avérée que dans ses effets pratiques. C’est ce qui explique la primauté de l’approche descriptive dans les études sur la géostratégie ; mais de même que la description des phénomènes tactiques et stratégiques a permis d’induire une définition de la stratégie et de la tactique, il doit être possible de définir in fine la géostratégie.

Effets de l’échelle macrogéographique

Reprenons l’exemple de la Première guerre mondiale. L’originalité du front occidental en 1914-1918 réside moins dans son étendue que dans son enclavement géographique entre la mer et un pays neutre, configuration interdisant les classiques manœuvres de débordement par les ailes. Celles-ci ne peuvent plus être entreprises que dans les Balkans ou aux Dardanelles, c’est-à-dire sur d’autres fronts via la mer. Au reste l’alliance de revers franco-russe imposait d’entrée de jeu deux fronts principaux ; les fronts périphériques ne font que confirmer cette tendance. Mais la dispersion des zones d’opérations modifie complètement les problématiques stratégiques : en août 1914, Moltke le jeune doit compromettre l’offensive à l’Ouest en y prélevant des troupes qu’il envoie arrêter les Russes en Pologne ; durant l’année 1915, Joffre monte de sanglantes offensives à l’Ouest, non qu’elles servent à grand chose en elles-mêmes, mais pour soulager les Russes enfoncés à l’Est. On voit donc se mettre en place un système d’interdépendance macrogéographique fort complexe dans lequel les opérations conduites sur un front donné affectent l’ensemble des autres fronts, fussent-ils géographiquement distincts entre eux. Les calculs d’état-major s’en trouvent dédoublés et doivent intégrer des contraintes logistiques inédites, horaires ferroviaires, tonnage marchand disponible, etc. pour transférer les troupes d’un front à l’autre, manœuvre infiniment plus complexe que le déplacement d’unités entre deux secteurs d’un même champ de bataille.

En outre ces chemins de fer, ces navires marchands, cette capacité logistique expriment essentiellement le potentiel économique des belligérants, situation nouvelle par rapport à l’époque où les armées vivaient sur le terrain : ce qui se dessine ici, c’est le primat de l’arrière sur le front. Le rôle de l’arrière croît d’autant plus vite que la dilatation de la stratégie dans l’espace entraîne également son extension croissante dans le temps, d’où l’épuisement des stocks de guerre initiaux et la mobilisation de toutes les ressources nationales pour continuer le conflit. Lorsque l’arrière national ne suffit plus, on se tourne vers l’arrière international ; en 1915-1918, les Alliés s’approvisionnent outre-Atlantique et tentent d’interdire ce recours aux Empires centraux. Le blocus naval y gagne en importance, mais l’Allemagne répond par la guerre sous-marine à outrance et la mer devient un enjeu décisif. Alors intervient une nouvelle spécificité des opérations à l’échelle macrogéographique : comme la stratégie navale se déploie dans un élément trop vaste, trop homogène et trop inhabitable pour permettre une confrontation statique, la notion de front, déjà relativisée par le primat nouveau de l’arrière, tend à s’estomper au bénéfice de la notion plus vaste de théâtre 54. La guerre sur mer constitue un théâtre propre, ou plus exactement une juxtaposition de théâtres ; outre la protection du trafic national et la course au trafic ennemi, chaque flotte doit en effet défendre ses ports, relais, bases avancées, et attaquer ceux de l’adversaire. Cette évolution se renforcera durant la Seconde Guerre mondiale avec les progrès de l’arme aérienne, dont H.G. Wells annonçait dès 1907 la principale caractéristique : "les aéronefs changent la nature de la guerre, qui cesse d’être affaire de fronts pour devenir affaire de théâtres"55. L’avion est capable d’élargir les théâtres d’hostilités à l’arrière ou d’intercepter les lignes de communication entre l’arrière et les armées ennemies, ce qui transpose à la stratégie terrestre le concept maritime de blocus56.

Pour reprendre le terme du général Poirier, il y a donc "décloisonnement" des divers théâtres terrestres, maritimes et aériens, qui restaient auparavant cantonnés dans leur sphère propre57. L’interdépendance de milieux ayant des échelles d’espace-temps très différentes n’est pas le moindre des problèmes macrogéographiques : les forces aériennes sont plus rapides que les forces maritimes, mais leur rayon d’action est moindre ; les forces maritimes priment les forces terrestres en rayon d’action, mais les effets du blocus naval sont plus lents que ceux des offensives terrestres, etc. L’échec de la stratégie franco-britannique en 1939-1940 fournit un bon exemple de telles difficultés. Les Alliés misaient sur l’étranglement maritime de l’économie allemande, mais ce calcul supposait une guerre de plusieurs années alors que la Blitzkrieg terrestre ne mit que six semaines à s’emparer des ports français. Autre évolution fondamentale : la généralisation des stratégies économiques entraîne tôt ou tard les neutres dans le conflit, car leurs ressources deviennent un enjeu crucial pour les belligérants. Ainsi, la guerre au commerce dans l’Atlantique lésait trop les intérêts des États-Unis pour les laisser en marge des deux conflits mondiaux. Le changement d’échelle stratégique tend donc à entraîner un changement d’échelle politique, comme le notait le colonel de Gaulle dans son Mémorandum de janvier 194058. Et du même coup apparaissent de nouveaux théâtres d’opérations, point qui semble bien constituer le trait le plus constant de l’échelle macrogéographique. On peut dès lors risquer une définition précise de la géostratégie.

Définition et champ d’application de la géostratégie

La géostratégie est l’étude, la préparation ou l’exécution d’opérations militaires à l’échelle macrogéographique, c’est-à-dire à une dimension spatiale suffisante pour exclure la constitution d’un théâtre unique. Son paradigme spécifique est la coordination stratégique et logistique des différents théâtres, envisagée dans sa relation aux divers milieux physiques comme aux configurations spatiales. La coordination stratégique envisage l’effet produit par les opérations d’un théâtre donné sur les autres théâtres ; la coordination logistique porte sur le transfert des forces entre théâtres.

Remarques :

1) La définition lève toute ambiguïté sur les différents genres de l’art militaire, comme on le voit dans le tableau suivant :

 

Échelle

Paradigme

Tactique

Topographie

Feux, liaison des armes

Stratégie

Géographie

Manœuvre des armées

Géostratégie

Macrogéographie

Coordination des théâtres

2) Elle distingue un aspect théorique (la géostratégie comme étude des conflits à l’échelle macrogéographiques) et un aspect pratique (la méthode de préparation ou de conduite d’opérations à cette même échelle). Les deux aspects n’ont pas la même portée historique. Toutes les périodes de l’Histoire sont susceptibles de l’étude géostratégique, car on trouve des guerres sur plusieurs théâtres dans l’antiquité, au Moyen-Age, aux temps modernes aussi bien qu’à l’ère industrielle. En revanche, l’utilisation de concepts géostratégiques dans la planification et le déroulement des conflits se limite à la période contemporaine : à l’instar de la géopolitique, elle suppose en effet une conscience spatiale développée, tributaire des récents progrès de la cartographie et des moyens de transport. Les grands conquérants d’antan ont subi la contrainte de facteurs géostratégiques, mais ils n’ont pas formulé de géostratégie digne de ce nom.

3) A défaut d’une claire doctrine d’action géostratégique, certains États du passé ont eu de remarquables intuitions pré-géostratégiques grâce auxquelles ils ne se sont pas contentés de subir le poids de l’échelle macrogéographique mais l’ont utilisée à leur profit59. Ainsi l’Empire romain : sans même évoquer la menace parthe et les marches arabiques, africaines ou bretonnes, Rome opérait contre la Germanie sur des théâtres fort éloignés les uns des autres. Dès 12-9 av. J-C, tout en fixant les Germains par l’édification du limes rhénan, Drusus avait installé des bases navales en Frise pour débarquer sur leurs arrières via l’Ems, la Weser et l’Elbe. Ce plan fut mis en œuvre par Tibère quatre ans plus tard. Puis, en 6 ap. J-C, Tibère imagina une gigantesque offensive prenant la Germanie en tenaille depuis le Rhin et le Danube (manœuvre que la révolte inopinée de la Pannonie empêcha d’aboutir). En 16 de notre ère, l’opération amphibie de Germanicus reprit le schéma de Drusus : des troupes acheminées jusqu’à l’Ems par la flottille du Rhin attaquent à revers les Germains60. Toute alliance de revers entre également dans le champ de la géostratégie. Quand Innocent III et Saint Louis méditent de s’allier aux Mongols contre l’Islam (1245-1253), ils raisonnent à leur insu en termes géostratégiques.61

4) La définition inclut la préparation des opérations, répondant à un critère de recherche formulé par Hervé Coutau-Bégarie : "trouver une définition qui témoigne de l’élargissement de la géostratégie au temps de paix sans oublier qu’elle a d’abord et surtout son application dans la guerre"62. Lorsqu’en 1890 l’Allemagne cède Zanzibar à l’Angleterre en échange d’Heligoland, cette transaction relève de la géostratégie puisque Heligoland contrôle la "baie allemande", donc les possibilités de sorties navales et d’interventions sur d’autres théâtres. Là encore, on est conduit à distinguer les facteurs géostratégiques (position d’une île, d’un détroit, etc.) de la mise en œuvre de la géostratégie comme méthode de guerre.

5) Cette même distinction rend compte d’entreprises militaires non-géostratégiques portant sur des objectifs géostratégiques. L’invasion du Koweït par Saddam Hussein, opération des plus limitées dans l’espace et dans le temps, conduite sur un seul théâtre et sans grand étirement des lignes de communications, n’offre spécificité aucune du point de vue de la pratique géostratégique ; en revanche, son objectif était géostratégique dans la mesure où les dividendes du pétrole koweïtien auraient permis le renforcement du potentiel militaire irakien, donc sa capacité à frapper un jour sur plusieurs théâtres à la fois (Israël et les monarchies du Golfe par exemple). L’annexion du Koweït élargissait également le débouché de l’Irak sur la mer, qui aurait pu constituer un tiers théâtre contre les Émirats63. Inversement, il peut y avoir des guerres géostratégiques pour des enjeux non-géostratégiques. L’invasion de l’URSS par Hitler, se déployant sur plusieurs théâtres (Baltique, plaines centrales, Caucase, guérilla sur les arrières de la Wehrmacht), relève de la pratique géostratégique alors que son mobile est fondamentalement idéologique.

6) Toute guerre maritime intéresse la géostratégie, parce que la mer n’a pas de valeur intrinsèque mais constitue un "moyen de communication entre les États et entre ceux-ci et leurs dépendances" 64 - c’est-à-dire entre théâtres. En conséquence, la mer est géostratégique par essence, alors que la terre ne le devient que par accident, en fonction de l’échelle des opérations. C’est ce qui explique la prédominance des marins parmi les pionniers de la géostratégie : Mahan, Scheer, Wegener, Castex, ou tout au moins d’auteurs particulièrement attentifs au fait maritime, tels Ratzel et Corbett. L’air joue lui aussi comme un théâtre et un trait d’union entre théâtres, mais seulement depuis l’aviation stratégique et les transports à long rayon d’action. Aussi la Seconde Guerre mondiale et les conflits ultérieurs, englobant les trois milieux terrestre, maritime et aérien, marquent-ils l’apothéose de la géostratégie (d’où la généralisation du concept).

7) On objectera à notre définition qu’elle semble exclure de l’analyse géostratégique les opérations menées à très large échelle mais dans un seul milieu et sur un axe unique, telle la route Kowno-Moscou dans la campagne de Napoléon Ier en Russie, alors qu’à l’évidence le facteur macrogéographique y a joué un rôle très important par les contraintes logistiques qu’il a exercées. Parti avec une armée supérieure à 600 000 hommes, Napoléon n’aligne plus que 130 000 hommes à Borodino65 : outre les pertes de la bataille de Smolensk, les nombreuses garnisons laissées en chemin pour assurer la sécurité des lignes de communication ont affaibli les effectifs en première ligne. Nous répondrons que précisément, dans de telles campagnes, l’arrière devient peu à peu un théâtre à part entière, soit qu’il en absorbe les moyens réels, soit qu’il fasse effectivement l’objet d’attaques secondaires de l’ennemi. La logistique napoléonienne doit compter avec les raids cosaques surgissant de la "terre brûlée" et s’y évanouissant comme par enchantement, de sorte que la notion de front n’est plus décisive. On doit à Lawrence d’Arabie la meilleure analyse de ces phénomènes : dans la steppe ou le désert, espaces démesurés et homogènes, "les opérations sont plus proches d’une guerre navale que d’opérations terrestres ordinaires" 66 - en quoi il y a bien géostratégie, selon la remarque n° 6.

Supériorité conceptuelle de la géostratégie sur la géopolitique

La guerre étant la continuation de la politique par d’autres moyens, la géostratégie constitue naturellement une province de la géopolitique. Dans bien des cas d’ailleurs, les deux disciplines sont inextricablement confondues ; l’échange susmentionné de Zanzibar contre Heligoland, obtenu en temps de paix par les moyens de la diplomatie, est une transaction géopolitique portant sur des positions géostratégiques. Néanmoins, l’examen approfondi des concepts fait apparaître une plus grande consistance de la géostratégie. L’influence du facteur géographique sur les affaires politiques tend en effet à se diluer devant les progrès des moyens de transport et de communication (cf. supra ), alors qu’elle reste une donnée permanente et fondamentale de l’art militaire : la guerre suppose toujours un contact physique, donc territorialisé.

Ce point mérite quelques précisions. Certes, les technologies contemporaines ont déterminé l’apparition d’armes indifférentes au milieu, tels les missiles - d’où l’on pourrait hâtivement conclure au recul des contraintes spatiales en stratégie. Mais les missiles nucléaires sont une arme de non-emploi et les missiles non-nucléaires n’ont jamais gagné de guerre à eux seuls. Il existe à ce propos une dangereuse tendance à s’illusionner sur la frappe à distance de sécurité, soit le tout-missile, tendance liée à l’absurde concept d’"option zéro morts"67. En fait, la guerre du Golfe ne laisse aucun doute sur les limites de tels systèmes d’armes : ils n’ont représenté qu’une infime proportion des tirs sur l’Irak, assurant certes l’indispensable neutralisation des centres statiques de commandement ou de transmission mais ne pouvant anéantir les forces mobiles de l’ennemi, qui ont été démantelées par de classiques bombardements stratégiques et achevées par une offensive terrestre. De surcroît, ces missiles n’ont qu’une portée limitée et sont tirés depuis l’élément marin, en quoi ils relèvent toujours de la géostratégie.

Objecterait-on encore que les progrès des transports permettent le déplacement des armées dans des milieux autrefois infranchissables et restreignent ainsi le poids des données géographiques ? Le désert, par exemple, a longtemps fait figure d’obstacle imperméable ; Jacques Ancel y voyait une frontière géographique par excellence, alors qu’il réfutait cette notion dans la plupart des cas68. Pour la même raison, beaucoup d’émules de Mackinder traitaient l’Afrique subsaharienne comme un espace insulaire, ne pouvant être efficacement relié au reste du monde que par mer69. Or l’épopée de la colonne Leclerc de Brazzaville à Tripoli a démontré la victoire du moteur sur les immensités désertiques… Faux-semblant : cette victoire n’a été possible qu’au prix d’une adaptation révolutionnaire de la pratique militaire. Les blindés s’y effacent derrière le rôle croissant des camions et du corned-beef, dont Lawrence d’Arabie disait qu’"il a modifié la guerre terrestre plus profondément que la poudre à canon" 70. Les moyens de l’ère industrielle n’élargissent donc les capacités de projection des forces qu’au prix d’un accroissement proportionnel des contraintes logistiques, expression fondamentale de l’échelle macrogéographique. Argument plus décisif encore, l’extension du rayon d’action des armées favorise cette multiplication des théâtres qui définit l’essence même de la géostratégie.

Partant, géopolitique et géostratégie suivent une évolution exactement inverse : l’évolution technologique amenuise la pertinence de l’analyse géopolitique alors qu’elle renforce la pertinence de l’analyse géostratégique. Voilà en quoi l’on peut parler de supériorité conceptuelle de la géostratégie.

La géostratégie comme tribunal de la géopolitique

L’histoire du monde est le tribunal du monde, disait Hegel. Nous soutenons quant à nous que l’objectivité géostratégique est le tribunal de la subjectivité géopolitique. Parce qu’elle concerne la guerre, "art tout d’exécution", la première méthode est plus concrète que la seconde, souvent prompte aux mirages et emballements de l’idéologie : c’est le champ de bataille qui démontre de facto la pertinence de tel ou tel échafaudage géopolitique. La distinction proposée par Franck Debié entre le traitement géopolitique de l’espace comme zone d’influence et sa fonction militaire en géostratégie est ici fort éclairante, car l’influence, phénomène immatériel, est facilement mise à mal par la brutalité des armes. Les investissements massifs de la France en Russie, entre 1892 et 1914, n’ont pas survécu à l’impossibilité pratique d’appuyer directement l’allié oriental, géostratégiquement isolé par l’entrée en guerre de l’Empire ottoman et la fermeture des Détroits. On comprend dès lors pourquoi la géostratégie, initialement tributaire d’options géopolitiques, peut déterminer en dernière instance un renversement cap pour cap de ces options : témoin le rapprochement franco-britannique de 1904, alors qu’en 1898 les deux pays étaient encore au bord de la guerre. En étalant au grand jour l’incapacité de la marine française à affronter la Navy, Fachoda a joué comme un révélateur de la vanité de nos prétentions sur l’Egypte.

Il reste que de prétendus impératifs géostratégiques peuvent être intégrés à l’arsenal rhétorique de la géopolitique. Ainsi, tout en reconnaissant que l’Alsace-Lorraine n’était nullement nécessaire à l’économie du Reich, Ratzel justifiait son annexion en termes de couverture militaire71 - alors qu’à l’évidence Bismarck l’a surtout envisagée comme catalyseur de l’unité allemande. Mais précisément, dans de tels cas, la géostratégie est ravalée au rang d’argument de propagande : son objectivité propre est foulée aux pieds et se venge tôt ou tard par la sanction des faits. L’Alsace-Lorraine n’a cessé d’être le casus belli hypothéquant l’avenir de l’Allemagne, l’erreur fatale d’où sortit le "cauchemar des coalitions" qui causa finalement la défaite et la ruine du Reich. On ne peut donc avancer la récupération de la géostratégie par la géopolitique pour contester la plus grande objectivité de la première. Inversement, certains schémas géopolitiques dénoncés comme impérialistes, oppressifs etc. se comprennent seulement par l’examen approfondi de leur armature géostratégique. Lorsque le géographe marxiste Peter J. Taylor réduit l’analyse mackindérienne et spykmanienne à "un instrument idéologique utilisé par les responsables américains en matière de politique étrangère" -schéma dans lequel OTAN et OTASE ne seraient que le paravent d’intérêts économiques72-, il semble jeter aux oubliettes le contexte géostratégique du durcissement diplomatique américain en 1949-1950 : l’URSS venait de se doter de l’arme atomique, écartant a priori tout risque de confrontation directe avec les États-Unis ; dès lors, elle misait sur la conquête du Rimland par des conflits périphériques conventionnels, méthode illustrée par la victoire de Mao en Chine et l’agression communiste en Corée. Peter J. Taylor est par conséquent dans l’erreur en affirmant que l’ère atomique déclasse les raisonnements mackindériens sur l’accroissement de la puissance continentale grâce aux chemins de fer et à l’automobile : la logique de dissuasion a au contraire renforcé cette tendance. Seule la justesse de l’analyse géostratégique américaine a pu rétablir l’indispensable "endiguement" face à la stratégie soviétique de contournement.

En guise de conclusion

Nous ne prétendons aucunement faire de la géostratégie l’ultima ratio des relations internationales, ni même des problèmes militaires. Elle ne constitue qu’un paramètre statique de l’analyse, dont Hervé Coutau-Bégarie a justement souligné qu’il doit être mis en balance avec les facteurs dynamiques - à commencer par le rapport des forces73 : la géostratégie affecte certes la conduite des opérations militaires, elle les accélère ou les ralentit, mais elle n’assurera jamais le succès d’un pays désarmé sur une superpuissance. La victoire des Vietnamiens sur la France et les États-Unis est irréductible à l’influence de la jungle ou de la distance ; elle tient aussi à l’épuisement financier de la IVe République, à la crise morale et politique de l’Amérique des années 1960-1970. Sur le champ de bataille, la décision finale s’est d’ailleurs jouée par les moyens de la grande guerre, non de la guérilla rurale (artillerie lourde à Diên-Biên-Phu, chars d’assaut à Saïgon).

Dans son célèbre livre Naissance et déclin des grandes puissances, Paul Kennedy s’est attaché à décrire la corrélation de la guerre et de l’économie : "Il n’est pas douteux que, dans une guerre prolongée pour l’hégémonie entre grandes puissances, la victoire va régulièrement au camp qui possède les structures de production les plus florissantes - ou, comme disaient les capitaines espagnols, à celui qui détient le dernier escudo"74. Cette approche relativise considérablement le poids des données géostratégiques. Kennedy fait par exemple remarquer qu’un succès allié aux Dardanelles n’aurait pas substantiellement amélioré la situation de la Russie, parce que les Franco-britanniques n’avaient en 1915 ni munitions à lui expédier, ni bateaux pour charger son blé…75 Nous objecterons pourtant que les armées ne vivent pas seulement de munitions et de pain, mais aussi d’espoir. Aussi limités qu’eussent été ses effets pratiques, le désenclavement de la Russie eût constitué un extraordinaire baume au cœur des Alliés. Les Empires centraux le savaient bien, qui défendirent pied à pied Gallipoli. Ainsi, lors même qu’elle est objectivement marginalisée par d’autres facteurs, la géostratégie demeure l’une des idées directrices de la pratique stratégique.

POST-SCRIPTUM

La communication que l’on vient de lire a soulevé un débat assez vif lors du colloque sur la géostratégie. Que mes contradicteurs soient remerciés pour leurs objections, qui m’ont fourni l’occasion d’un retour fructueux sur mon travail et m’en ont révélé les lacunes. Hervé Coutau-Bégarie ayant bien voulu m’offrir ce droit de réponse, je crois pouvoir "affiner le tir" sur plusieurs questions fondamentales.

1) Stratégie et géostratégie. Le général Poirier a contesté la distinction stratégie-géostratégie que semble suggérer mon tableau analytique, d’après lequel on pourrait croire que la géostratégie est une autre stratégie. A trop insister sur les différences d’échelle, précisait le général Poirier, on risque de perdre de vue l’unité de la stratégie comme "dialectique du même et de l’autre" dont l’essence ne saurait être affectée par l’extension spatiale des opérations. On peut à cela répondre que la question des neutres, corollaire de l’extension spatiale (cf. le Mémorandum de Gaulle de janvier 1940), substitue au schéma initial une "dialectique du même, de l’autre et du tiers " aux règles spécifiques. Mais surtout, en tant qu’elle dépend de l’échelle considérée, ma distinction tactique-stratégie-géostratégie relève de la pratique, non de la théorie. Elle ne renvoie par conséquent pas à trois théories distinctes, mais à trois modes d’application d’une commune théorie, la "stratégie générale militaire" - pour reprendre les catégories du général Poirier. Le malentendu vient de ce que j’ai nommé "stratégie" l’échelle intermédiaire entre tactique et géostratégie, formulation ambiguë qu’il convient de préciser en parlant de "stratégie opérationnelle ". Cette dernière formulation fait apparaître la similitude entre la géostratégie et le concept anglo-saxon de Grand Strategy, désignant précisément l’échelle supérieure à la stratégie opérationnelle. Mais le terme de géostratégie me semble devoir être préféré, en ce qu’il insiste plus sur les données macrogéographiques conditionnant toute "grande stratégie". La Grand Strategy anglo-saxonne souffre d’ailleurs de l’ambiguïté qui en fait tantôt un équivalent de la "stratégie intégrale" du général Poirier (mise en œuvre de l’ensemble des moyens de puissance, militaires et non-militaires), tantôt une catégorie essentiellement militaire (voir Bruno Colson, La culture stratégique américaine, op. cit., pp. 2 et 259).

2) Théorie et pratique de la stratégie. Le débat ouvert par le général Poirier montre comment s’opèrent les clivages autour du concept de géostratégie. Si l’on s’intéresse à la stratégie comme catégorie philosophique, on n’accordera qu’une importance réduite aux phénomènes d’échelle. Inversement, l’historien leur fera la part belle dans l’étude de la pratique militaire. Ce clivage se retrouve chez les maîtres de la stratégie tels qu’étudiés dans la conférence du général Duffour : Clausewitz, privilégiant la philosophie de la guerre, dévalue la notion géostratégique de "clé du pays". Les "praticiens" au contraire, von Bülow, Jomini et l’Archiduc Charles, se rapprochent plus de l’intuition géostratégique. Il serait vain d’opposer les deux méthodes, puisqu’elles ne se situent pas sur le même plan. Elles sont complémentaires et non contradictoires : un clausewitzien méprisant la géographie serait aussi impuissant à vaincre qu’un géostratège ignorant la philosophie de la guerre.

3) La définition de la géostratégie. Le général Poirier, l’amiral Caron et le professeur Quang ont contesté le caractère trop formel et trop réducteur de ma définition. Le général Poirier associe plus étroitement que je ne le fais géopolitique et géostratégie, allant jusqu’à évoquer "la géopolitique-géostratégie" comme étude des "relations interactives de chacun des acteurs avec chacun et avec tous" en fonction de "deux critères d’évaluation : leurs sites et attributs géographiques ; leurs facteurs de puissance et de vulnérabilité" (La crise des fondements, op. cit. p. 170). Même tendance chez l’amiral Caron, pour qui "la géopolitique/géostratégie regroupent l’ensemble des données d’environnement susceptibles d’affecter dans un sens favorable ou non l’action des États" (cf. sa communication au colloque). Ces approches présentent deux obstacles majeurs :

- premièrement, elles dissolvent la géostratégie dans la géopolitique, laquelle souffre d’un flou conceptuel croissant en raison de "l’abstraction d’espace" que j’ai évoquée (ici matérialisée par le fait que les "facteurs de puissance et de vulnérabilité" sont de moins en moins géographiques, comme d’ailleurs les "données d’environnement" puisque l’environnement naturel marque le pas devant un environnement humain de plus en plus déterminant : finances, technologies, télécommunications…).

- deuxièmement et surtout, elles ne tiennent pas compte du fait géostratégique, c’est-à-dire de l’apparition au XIXe et XXe siècle, avec Durando, Scheer, Haushofer etc. d’une réflexion spécifiquement tournée vers les particularités opérationnelles des conflits menés à grande échelle. Explicitement militaire, cette réflexion se distingue de la réflexion géopolitique qui englobe aussi les expressions non-militaires de la puissance (en quoi on peut l’identifier à la "stratégie intégrale"). L’assimilation géopolitique-géostratégie, outre qu’elle est imprécise, me semble donc fort contestable d’un point de vue historique.

J’en viens aux objections du professeur Quang. Analysant dans sa communication le sens de l’espace chez les stratèges vietnamiens, ce dernier a relativisé l’importance du "facteur terrain" en stratégie, montrant que l’élément décisif n’est pas la géographie mais le moment opportun, ou plus exactement la combinaison des deux : "le bon endroit au bon moment". Il me semble qu’il n’est plus ici question de géostratégie, mais de stratégie opérationnelle. A l’échelle d’espace-temps retenue par le professeur Quang (qui appuyait sa démonstration sur la prise de Saïgon en 1975), il va de soi que le sens du moment opportun prime ou détermine le choix du terrain. Mais à une telle échelle précisément, les choses se jouent trop vite pour que les "tendances lourdes" de la géographie puissent exercer leur plein effet. La géostratégie se déploie sur le moyen et le long terme historique, non sur les quelques jours ou quelques semaines qui concluent une guerre de trente ans : que la chute de Saïgon soit due à l’habile exploitation d’un instant propice, elle n’en a pas moins été préparée par d’interminables opérations dans lesquelles les constantes géographiques - jungle, arrière chinois, éloignement de la France et des États-Unis - ont joué un rôle capital.

4) La géostratégie comme coordination des théâtres. Ma définition se veut un condensé des intuitions fondatrices de la géostratégie. Elle n’a d’autre a priori que la fidélité à un fait historique : l’apparition d’une pensée géostratégique aux XIXe et XXe siècle. En lisant la conférence du général Duffour, j’ai eu a posteriori la satisfaction de constater la conformité de ma définition avec les formules d’auteurs militaires que je n’avais pas pris en compte :

- Lorsque l’Archiduc Charles décrit le "point stratégique" comme pouvant être quitté "dans plusieurs directions", il sous-entend que ce point coordonne plusieurs théâtres potentiels d’opérations.

- Lorsque le général Duffour salue Moltke l’Ancien pour avoir compris que les moyens de transports modernes permettent "une extension de la base d’opérations en largeur et en profondeur qui substitue les zones aux lignes d’opérations", il pressent la dévaluation des fronts par rapport aux théâtres…

Cette distinction front-théâtre m’a été reprochée par le général Poirier. De fait, elle est parfois difficile à préciser : on parle du "front russe" dans la Seconde Guerre mondiale alors même qu’on y peut discerner plusieurs théâtres géographiquement distincts (Leningrad, le centre, Stalingrad, le Caucase…). Si l’on s’appuie sur le critère de l’unité d’enjeu, donc de commandement, la guerre navale en Méditerranée en 1941-1942 constituerait un théâtre unique ; mais si l’on considère le critère de l’unité des moyens, Méditerranée occidentale et Méditerranée orientale apparaissent comme deux théâtres distincts puisque la Navy n’a pu que très exceptionnellement faire passer ses unités d’un bassin à l’autre. Aussi ne doit-on pas chercher à donner un sens univoque aux termes de front et de théâtre, qui n’ont d’autre sens dans ma définition que leur opposition, laquelle traduit la souplesse et la fluidité géographique de la géostratégie par rapport aux schémas plus linéaires de la stratégie opérationnelle "classique". Peut-être aurai-je dû parler de "zones" plutôt que de "théâtres", comme le fait le général Duffour analysant la doctrine de Moltke l’Ancien. D’ailleurs, lorsque je cite H. G. Wells opposant la fluidité de la guerre aérienne à la linéarité des fronts classiques, je force quelque peu l’interprétation en traduisant par "théâtre" l’anglais area. "Théâtre" m’a semblé plus directement intelligible. Mais le débat reste ouvert… 

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Notes:

1 Voir Hervé Coutau-Bégarie, “Qu’est-ce que la géostratégie ?”, Stratégiques 50, 1991 et Paul Claval, Géopolitique et géostratégie, Nathan-Université, 1994.

2 Voir Franck Debié, Raphaëlle Ulrich et Henri Verdier, “A quoi sert la géostratégie ?”, Stratégique 50.

3 Yves Lacoste, “Géopolitique et géostratégie”, Stratégique 50, p. 27 (voir dans le même volume la réfutation d’Hervé Coutau-Bégarie, dont nous nous sommes partiellement inspirés).

4 Ibid., p. 29.

5 Voir Sun Tzu, L’art de la guerre, Champs-Flammarion, 1978 ; en particulier les chapitres X, “Le terrain” et XI, “Les neuf sortes de terrain”.

6 Voir Corbett, Principes de stratégie maritime, FEDN-Économica, 1993, pp. 27-29. Corbett illustre son propos par l’échec de l’amiral Rodney à la Martinique, en 1780, qu’il attribue à l’ambiguïté des signaux utilisés par la Royal Navy. Cet exemple ressortit à la tactique, mais peut être élargi à une échelle beaucoup plus vaste : ainsi, dans la Seconde guerre mondiale, l’amiral Dönitz raisonnait-il à l’échelle planétaire là où Hitler était incapable de dépasser l’échelle continentale : le terme de “stratégie” n’avait pas la même signification pour l’un et l’autre, incompréhension aux conséquences désastreuses.

7 Pierre Célérier, Géopolitique et géostratégie, coll. Que sais-je ?, 1955, p. 5.

8 André Vigarié, Géostratégie des océans, Paradigme, 1990, p. 9. Définition saluée par Hervé Coutau-Bégarie comme la plus adaptée à ce jour, mais qui n’évite pas l’impasse d’une pure description.

9 Economica, 1987.

10 Général Poirier, Postface aux Transformations de la guerre du général Colin, FEDN, 1979 ; cité par Hervé Coutau-Bégarie dans “Qu’est-ce que la géostratégie ?”, Stratégique 50, FEDN, 2e trim. 1991, pp. 10-11.

11 Pierre M. Gallois, Géopolitique, les voies de la puissance, Plon, 1990, p. 317.

12 Voir Friedrich Ratzel, La géographie politique, Fayard, 1987.

13 Karl Haushofer, De la géopolitique, Fayard, 1986, p. 27. De même, dans ses comptes-rendus de la guerre du Pacifique, Haushofer évoque des “faits géopolitiques d’ordre militaire” (p. 162).

14 Werner Rahn, “La réflexion stratégique dans la marine allemande de 1914 à 1945”, L’évolution de la pensée navale II, FEDN, 1992, pp. 138 (Scheer) et 144 (Wegener).

15 Mein Kampf, cité par Derwent Whittlesey, “Haushofer et les géopoliticiens”, E.M. Earle, Les maîtres de la stratégie, Champs-Flammarion, 1987, tome II, p. 147.

16 Voir la Préface de Jean Klein et l’Introduction de Hans-Adolf Jacobsen à Haushofer, op. cit.

17 Durando, De la nationalité italienne, cité par F. Botti, “Il concetto di geostrategia e la sua applicazione alla nazionalità italiana nelle teorie del general Giacomo Durando”, Informazioni della difesa n° 3/94, mai-juin 1994, p. 53.

18 Ibid., p. 56.

19 Voir Mackinder, “Le pivot géographique de l’Histoire” et “Une nouvelle évaluation du pivot”, Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Laffont, 1990, pp. 1038-1045.

20 Ibid., p. 54.

21 Ibid., p. 55.

22 Yves Lacoste, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Maspéro, 2e édition, 1982, p. 205.

23 Hervé Coutau-Bégarie faisait remarquer dans Stratégique 50, p. 8, que les commerçants et les industriels ont souvent précédé les militaires dans la découverte du monde. Mais sans doute ne travaillaient-ils pas à la même échelle : commerçants et industriels ont défriché le terrain, les grandes synthèses étant réalisées a posteriori par les états-majors. L’exemple-type de cet enchaînement est la façon dont Venise a édifié sa puissance politique, diplomatique et militaire sur le savoir géographique accumulé par ses marchands.

24 Yves Lacoste, La géographie..., op. cit., p. 59.

25 Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Gallimard, 1951.

26 Yves Lacoste, La géographie..., op. cit., p. 13.

27 Pierre M. Gallois, Géopolitique..., op. cit., p. 13 ; voir aussi la citation de Colin S. Gray, p. 35.

28 Jacques Ancel, Géopolitique, Delagrave, 1936, p. 5.

29 Marc Bloch cité par Pierre M. Gallois, op. cit., p. 29.

30 Karl Haushofer, De la géopolitique, op. cit., p. 159.

31 Richelieu, Testament politique, Complexe, 1990, p. 104 ; Durando cité par F. Botti, art. cit., p. 56.

32 Bien que politiquement antisémite, Haushofer récusait tout déterminisme biologique : sa propre épouse et plus proche collaboratrice était d’ailleurs juive. L’antisémitisme politique de Haushofer est indissociable de son hostilité à la République de Weimar, régime né du Diktat de Versailles, dans lequel les Juifs de l’Est avaient selon lui pris une part trop importante ; attitude procédant de l’anti-cosmopolitisme, non du racisme.

33 Sur cette tragique histoire, voir la Préface de Jean Klein et l’Introduction de Hans-Adolf Jacobsen à Haushofer, op. cit. On se défiera par contre de l’interprétation de Derwent Whittlesey dans Les maîtres de la stratégie, op. cit., dans la mesure où son article, écrit en pleine Seconde guerre mondiale, donc peu objectif, exagère l’influence de Haushofer sur Hitler.

34 Haushofer, op. cit., p. 105. Ratzel se réclamait encore de la géographie politique, mais, mort en 1904, il ignorait le terme de géopolitique, inventé en 1916 par le géographe suédois Kjellén.

35 Pierre Célérier, Géopolitique et géostratégie, op. cit., p. 12.

36 Yves Lacoste, La géographie..., op. cit., p. 209.

37 Pierre Célérier, op. cit., p. 21.

38 Sur ce grand précurseur de la géopolitique, voir E.M. Earle, “Adam Smith, Alexander Hamilton, Friedrich List : les fondements économiques de la puissance militaire”, Les maîtres de la stratégie, op. cit., tome II et Pierre M. Gallois, Géopolitique, op. cit., chap. 9.

39 Yves Lacoste, La géographie..., op. cit., pp. 64-65.

40 Michel Korinman, Avant-propos à Ratzel, La géographie politique, op. cit., p. 12.

41 Haushofer, op. cit., p. 25.

42 Haushofer, op. cit., p. 103.

43 Ce schéma s’applique aussi à Hitler, ce qui suffirait à prouver qu’il n’est pas un disciple de Haushofer.

44 Sur Ibn Khaldoun, consulter Gérard Chaliand, Anthologie, op. cit., pp. 488-500. Sur Mahan, voir notamment Les maîtres de la stratégie, op. cit., tome II, pp. 155-192.

45 Halford J. Mackinder cité par Alexandre de Marenches, Atlas géopolitique, Stock, 1988, p. 10.

46 Michel Korinman, Avant-propos à Ratzel, op. cit., p. 12. Cette notion a été beaucoup reprochée à Ratzel, dans la mesure où la propagande pangermaniste en a fait l’apanage des “races supérieures” et la caution de leur expansionnisme. Mais expurgée de cette assimilation partisane, elle présente un grand intérêt heuristique.

47 René Grousset, Bilan de l’Histoire, Plon, 1946, p. 276.

48 Voir Commentaire n° 66, été 1994, où les thèses de Huntington font l’objet d’un débat très complet.

49 C’est-à-dire à la volonté de garder le contrôle du Rimland, “ceinture marginale” séparant le Heartland eurasiatique des mers navigables et empêchant ainsi que la puissance continentale n’élargisse son champ d’action aux océans (outre Mackinder déjà cité, voir Spykman in Chaliand, Anthologie op. cit., pp. 1236-1243).

50 La “maison de l’Islam” est le monde islamique, la “maison de la guerre” le monde non-islamique proposé en pâture à la prétendue guerre sainte ; entre les deux s’étend la “maison de la trêve”, soit les marches non-musulmanes de l’Islam, dont l’autonomie est provisoirement reconnue par réalisme tactique (voir Bernard Lewis, Comment l’Islam a découvert l’Europe, Gallimard, 1990, chap. 2).

51 Michel Foucher, Fronts et frontières , Fayard, 1988, cité par Christian Daudel, “Géographie, géopolitique et géostratégie, les termes de l’échange”, Stratégique 50, op. cit., p. 42.

52 Les règlements tactiques de la Wehrmacht, procédant de la vision clausewitzienne de la guerre comme art, insistaient sur l’esprit d’initiative du combattant et sur l’adaptation du plan initial aux vicissitudes de la bataille ; à l’inverse les règlements tactiques américains, inspirés par la théorie jominienne de la guerre comme science, n’exigeaient du combattant qu’une stricte exécution du plan (voir Bruno Colson, La culture stratégique américaine, Economica, 1993, chap. XI).

53 Nous empruntons ce terme au colonel F. Botti, art. cit.

54 Sur les spécificités stratégiques de la mer, voir Hervé Coutau-Bégarie, “Quelques caractéristiques de l’élément marin”, Revue maritime n° 433, 1er trimestre 1994.

55 H.G. Wells, The war in the air, Penguin, 1979, p. 8 (cette citation est en fait extraite de la préface à la réédition de 1921, mais elle synthétise l’idée-force du roman).

56 Voir par exemple, dans Croisade en Europe du général Eisenhower, Laffont, 1949, la carte du “Blocus par l’aviation” des forces allemandes de Normandie, p. 279.

57 Lucien Poirier, Postface aux Transformations de la guerre du général Colin, FEDN, 1979.

58 Cf. citation en exergue de notre texte.

59 Pour reprendre les catégories du général Poirier, ces États eurent une conduite implicitement géostratégique sans posséder le concept explicite de géostratégie. L’historien doit garder à l’esprit cette nuance et ne pas “attribuer aux précurseurs une capacité d’intériorisation et d’explication rationnelle de leurs propres actes, ou une capacité de conceptualisation que ne pouvait leur offrir la boîte à outils théoriques de leur temps… Leur invention praxéologique fut rarement assortie de la pensée critique et théorique constituée dont, bien plus tard, nous les créditons en utilisant nos propres concepts” (Lucien Poirier, La crise des fondements, Economica, 1994, p. 87).

60 Voir J-P. Martin, Les provinces romaines d’Europe centrale et occidentale, Sedes, 1990, pp. 26-30 et 34-35 ; Grosser atlas zur weltgeschichte, Westermann, 1988, carte 36 ; Edward Luttwak, La grande stratégie..., op. cit., carte p. 227.

61 Voir René Grousset, Bilan de l’Histoire, op. cit., p. 226.

62 Hervé Coutau-Bégarie, “Qu’est-ce que la géostratégie ?”, art. cit., p. 10.

63 Nous rejoignons sur ce point Yves Lacoste (”Géopolitique et géostratégie”, art. cit., p. 29), bien que nous réfutions son assimilation de la géostratégie à la valeur géostratégique de telle ou telle région.

64 Julian S. Corbett, cité par Éric Grove, “La pensée navale britannique depuis Colomb”, L’évolution de la pensée navale II, Economica, 1992. Les bancs de pêche ou forages off-shore confèrent une valeur intrinsèque à certains espaces maritimes, mais c’est l’exception qui confirme la règle.

65 Chiffres proposés par l’Atlas historique Perrin, 1991, p. 308.

66 T.E. Lawrence, Guérilla dans le désert, Complexe, 1992, pp. 49-50.

67 Cette notion médiatique vise à rassurer les opinions occidentales, de plus en plus réticentes à l’égard des nécessités de défense. Mais le remède est pire que le mal, puisqu’il l’entretient : 18 tués ont ainsi suffi à déterminer le retrait des 28 000 soldats américains de l’intervention humanitaire Restore Hope en Somalie (mars 1994). Les “gendarmes du monde” décrochent à 0,06 % de pertes…

68 Voir Jacques Ancel, Géopolitique, op. cit., pp. 66-67.

69 C’est encore le cas de l’amiral Célérier, Géopolitique et géostratégie, op. cit., p. 100. Cet auteur considère également le Maghreb comme une île, alors qu’il est relié par des routes littorales au Machrek : mais l’optique retenue est spécifiquement française, c’est-à-dire qu’elle privilégie l’axe maritime Marseille-Alger, à cette époque fondamental pour la géostratégie française.

70 T.E. Lawrence, Guérilla dans le désert, op. cit., p. 49.

71 Voir Michel Korinman, Avant-propos à Friedrich Ratzel, La géographie politique, op. cit., p. 18.

72 Voir Franck Debié, “La géopolitique est-elle une science ? Un aspect de la géographie politique de Peter Taylor”, Stratégiques 50, op. cit. Sur le rapport entre Mackinder, Spykman et l’OTAN-OTASE, cf. supra, note 50.

73 Voir Hervé Coutau-Bégarie, “Qu’est-ce que la géostratégie ?”, art. cit.

74 Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1992, p. 27.

75 Ibid., p. 298.

 

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