LE SENS DE L’ESPACE CHEZ LES STRATÈGES CHINOIS

Valérie Niquet

 

 

Rejoignant l’idée d’espace, le concept de terrain est particulièrement développé chez les stratèges chinois et chez Sun Zi tout particulièrement. Mais, si l’on admet la pertinence de la notion d’échelle de grandeur dans la définition du concept de géostratégie, alors on est ici plus dans le domaine de la topographie où de la "topostratégie" que dans celui de la véritable "géostratégie".

Succédant à une époque où la guerre était très ritualisée et beaucoup plus limitée, la période plus chaotique des "Royaumes Combattants" a vu les combats s’étendre, se dérouler dans un paysage, sur des terrains, moins "définis" de collines boisées, de lacs aux rives couvertes d’herbages, de marais, autant de caches possibles favorables aux embuscades, à la ruse et à l’utilisation des "forces extraordinaires" chères à Sun Zi. Au contraire, l’époque de la dynastie des Zhou, et, dans une moindre mesure, de la première partie des Printemps et Automnes (1121-771, 770-403), la guerre se résumait à une succession de batailles ritualisées, qui avaient lieu à certaines époques de l’année, selon un code théoriquement accepté par tous et surtout sur un type de terrain bien défini, théâtre de la bataille, propice à l’évolution des chars, au déploiement des acteurs et du décor et à la consultation des oracles qui résumaient, un peu comme en Grèce peut-être, les engagements militaires aux époques les plus anciennes.

Opération limitée, la bataille frontale devait permettre de bousculer l’ennemi et de briser ses rangs, de s’emparer de prisonniers et d’un trésor de guerre. Elle se déroulait sur un terrain ouvert, champ d’une bataille bien délimitée, qui n’offrait que peu de possibilité d’expression à un art de la guerre encore balbutiant et dont nous n’avons d’ailleurs pas conservé de traces. Le Tai Kong liu tao est censé exposer les enseignements de Tai Kong au roi de Zhou, mais il a été composé à une époque beaucoup plus récente, sans doute autour du IIe siècle av. J.C., même si l’on peut considérer qu’il a conservé la trace d’une pratique plus ancienne.

A l’époque de Sun Zi en revanche, qui a sans doute composé son Art de la guerre à la fin du Ve siècle, période de transition entre les combats de l’époque dynastique de Zhou et ceux de la guerre beaucoup plus "moderne" de l’époque des royaumes combattants, la notion de terrain, dans toute sa complexité, acquiert un importance nouvelle.

Le terrain, désormais, est inclus dans une stratégie. Sa configuration, son analyse, l’exploitation des avantages qu’il offre ou non sont intégrés aux plans élaborés par le stratège avant le combat et devient un des facteurs de la victoire et de la défaite. Prenant en compte les concepts de temps et d’espace, combinés avec le facteur terrain, la notion d’adaptabilité aux situations existantes devient essentielle chez Sun Zi et sera reprise par tous les stratèges chinois jusqu’aux époques les plus récentes.

Au XVIIe siècle par exemple, le géographe militaire Gu Ziyou soulignera l’importance d’une bonne connaissance géographique de l’espace et le rôle précurseur de Sun Zi dans ce domaine. De même les Japonais, qui étudiaient Sun Zi, au même titre que les autres classiques chinois, depuis au moins le VIIIe siècle après J.C., ont tenté d’exploiter au mieux ce facteur au cours de leur campagne de Malaisie lors de la seconde guerre mondiale. Même si, en revanche, ils semblent avoir mal appréhendé la notion d’espace stratégique en étendant démesurément leur zone d’intervention.

Le terrain chez Sun Zi devient ainsi un matériau ou un instrument que l’on exploite ou que l’on abandonne éventuellement pour atteindre un objectif supérieur, l’une des plus grandes fautes du général étant justement de s’accrocher à un terrain au risque de mettre en péril son armée. De cette importance nouvelle accordée au terrain à l’époque de Sun Zi découle donc la nécessité absolue pour le général d’analyser correctement le facteur terrain, le général incapable d’utiliser le terrain devant être démis de ses fonctions.

Texte fondateur de la stratégie chinoise, écrit à une période charnière et particulièrement riche de l’histoire de la Chine, l’Art de la guerre, qui pose justement la guerre comme un acte essentiel de l’Etat que l’on doit analyser, le fait en utilisant, dès la première phrase du traité ce terme de terrain, pris ici dans un sens évidemment abstrait. "La guerre est une chose importante pour le pays, c’est le terrain de la vie et de la mort" qui est intéressante parce que l’on retrouvera cette dichotomie entre terrain où l’on survit et terrain mortel dans des passages plus concrets. Par ailleurs, le mot chinois utilisé, di, est exactement le même que celui qui est utilisé pour désigner le terrain d’action, territoire ou champ de bataille des armées.

Chez Sun Zi également, le terrain s’élargit pour englober une espace plus vaste, celui du territoire, le sien propre et celui de l’ennemi, sur lequel évoluent des armées de fantassins beaucoup plus nombreuses, qui ont pu atteindre près de 100 000 hommes, et où les combats de chars sont devenus marginaux. Un espace profond et complexe, dans lequel il est dangereux, selon Sun Zi, mais également Shangyang et le Sima fa, composés au IVe siècle avant Jésus-Christ, de s’enfoncer à n’importe quel prix. Notion qui sera d’ailleurs reprise, inversée, par Mao Zedong, lorsqu’il présentera ses principes de stratégie consistant à attirer l’ennemi profondément sur son territoire pour mieux le noyer dans l’espace et la masse chinoise.

Faisant œuvre de stratège, Sun Zi rejette donc consciemment la manière traditionnellement admise de concevoir et de préparer la guerre, fondée en particulier sur la consultation des augures et le respect des rites, et insiste au contraire sur la nécessité de procéder à des calculs en prenant en compte des variables. Le terrain, ou l’espace, est l’une de ces variables parmi les plus importantes.

Par ailleurs, Sun Zi ne s’intéresse plus tant à la bataille décisive qu’aux détours qui permettent de "vaincre sans combattre", le terrain devenant ainsi, non pas seulement le lieu des combats, mais également un instrument que l’on peut exploiter à son avantage. Instrument qui permet également de compenser sa faiblesse numérique ou au contraire, lorsqu’il est mal utilisé, de perdre l’avantage du nombre.

Le terrain constitue donc dans l’Art de la guerre l’une des cinq variables, avec la vertu, le ciel, le général et la méthode qui permettent de codifier la guerre. Il peut être lointain ou proche, difficile ou facile, vaste ou resserré, fatal ou favorable. Dès le premier chapitre, Sun Zi dessine donc un paysage complexe sillonné par ailleurs de voies de communications qu’il faut couper.

Par ailleurs, l’espace conquis ne doit pas être détruit mais intégré au "royaume", plus tard à l’Empire, et ce sera le principe d’extension du monde chinois à partir d’un noyau central. Le territoire ennemi, espace parcouru par une armée en campagne hors de ses "frontières", doit permettre de nourrir soldats et animaux en économisant ses propres ressources.

Cette complexité du terrain et la fascination chinoise pour les nombres, dont l’abondance masque souvent, à nos yeux, le défaut de rationalité dans la classification, est encore plus nette dans le chapitre consacré aux circonstances, où il est précisé que celui qui sait bien se défendre doit se cacher sous les "neuf territoires" ou dans les "replis de la terre" comme le précise Cao Cao. L’espace du stratège chinois devient ainsi presque vivant, le terrain apparaissant comme une peau qui offre des replis, des crevasses, dont on peut jouer.

Mais, s’il est repli et creux, le terrain est également forteresse, position stratégique où l’on ne peut être détruit selon Li Quan, mais également forteresse d’où l’on peut fondre sur ses ennemis.

 

L’Art de la guerre selon Sun Zi, c’est donc les mesures, qui placent l’espace au premier plan puisqu’il s’agit de la topographie et de l’analyse de la configuration du terrain. Mesures qui engendrent l’analyse des capacités de chacun, qui engendrent les calculs, qui engendrent l’évaluation des chances de victoire.

Le terrain peut également être un espace vide, dans lequel on se meut rapidement et silencieusement, "tel un esprit", en ne rencontrant aucune résistance, ce qui permet une avancée ou au contraire une retraite rapide, ou au contraire trop plein. Comme l’eau qui adapte son cours aux reliefs du terrain, l’armée doit donc éviter les pleins et attaquer les vides.

On retrouve souvent ce type d’image très forte qui assimile l’armée ou les soldats à des objets inanimés, dont la puissance découle de la configuration du terrain sur lequel ils se trouvent, comme les pierres rondes ou les billes de bois sur un terrain en pente par exemple.

Dans ce paysage complexe, le général surimpose un ordre plus rigide, celui des camps militaires et de l’organisation des étapes, mais Sun Zi insiste toujours sur l’importance primordiale de la géographie, c’est-à-dire de la connaissance intime de la configuration des forêts, des montagnes, des défilés et des marécages, au besoin grâce à l’utilisation de guides locaux.

Cette connaissance seule permettra au général de tirer avantage du terrain et de résister aux embuscades. Selon les principes de l’inventaire, Sun Zi définit, pour les besoins du stratège, différents types de terrains qui déterminent l’action du général. On trouve dans l’Art de la guerre les terrains que l’on peut traverser, ceux dont il faut se méfier, les terrains de soutien, où l’on trouve des passages difficiles, dangereux ou lointains.

Eux-mêmes se divisent en neuf types de territoires, de dispersion, (c’est-à-dire, selon Cao Cao, territoire trop proche des bases d’origine, sur lesquels les soldats peuvent être tentés de se disperser pour rejoindre leur famille), faciles, contestés, de rencontre, formant carrefour (c’est-à-dire permettant de contrôler d’autres territoires), difficiles, où l’on peut être détruit, encerclés ou mortels, qui sont ceux sur lesquels, paradoxalement, la victoire est assurée puisqu’elle devient le seul espoir, pour les soldats d’échapper à la mort. D’où découle d’ailleurs l’idée selon laquelle il faut toujours laisser une brèche dans l’encerclement de l’ennemi, ce qui diminue d’autant sa volonté de combattre.

Une citation célèbre, mais souvent tronquée, de l’Art de la guerre montre l’importance que Sun Zi et à sa suite l’ensemble des stratèges chinois et japonais ont accordé à la notion d’espace :

Connais ton ennemi et connais-toi toi-même, ainsi la victoire ne sera pas incomplète, connais le ciel et connais la terre, ainsi la victoire ne sera pas en péril.

 

 

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