REFLEXIONS SUR LA STRATEGIE AERIENNE AU TRAVERS DE TROIS GUERRES

1 - La supériorité aérienne

Michel Forget

 

La Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée et celle du Viêt-nam offrent de riches sources d’informations, en raison de leur durée, de la nature et de la qualité des moyens utilisés.

Toutefois des conflits comme la guerre des Six Jours, du Kippour, ou du golfe Arabo-Persique pourront apporter aussi leurs enseignements malgré les limites liées à la brièveté des opérations.

Ce sont à partir d’archives américaines, allemandes (troisième Reich) et de quelques rares et courtes études françaises qu’ont été dégagés les grands axes d’une stratégie aérienne moderne.

 

    1. Overlord : un exemple significatif de supériorité aérienne

      L’acquisition de la supériorité aérienne doit être préalable à toute autre opération aérienne.

      Ce constat constitue le premier enseignement de la Seconde Guerre mondiale et tout spécialement d’Overlord.

      En effet, il est apparu très tôt au commandement suprême allié que, la première mission à confier aux forces aériennes, est l’acquisition de la supériorité aérienne, appelée à l’époque suprématie aérienne.

      L’Air Marschal Tedder, adjoint "air" au général Eisenhower déclarait après la guerre. "Nous avions découvert à la rude école de la guerre que sans la suprématie aérienne aucune autre action de guerre ne pouvait être tentée sauf à admettre une efficacité faible et de fortes pertes. La suprématie aérienne est donc un préalable à toute opération victorieuse en mer, sur terre ou dans les airs. Pour des opérations de courte durée, le commandement "air" peut accepter des pertes relativement élevées en lançant des actions d’une autre nature avant d’avoir obtenu la supériorité aérienne. Pour des opérations plus longues dans le temps, la suprématie aérienne est essentielle".

      Déjà lors de la campagne de Tunisie cette priorité bien affirmée en matière d’emploi de l’arme aérienne avait été la source d’un incident entre alliés. Le général Georges Patton s’était amèrement plaint de l’absence d’appui rapproché ainsi que de défense aérienne, en particulier face aux attaques constantes conduites par la Luftwaffe lors de la bataille d’El Guettar.

      Le général Eisenhower détacha l’air Marshal (britannique) Tedder afin d’expliquer, avec tout le tact nécessaire, qu’une fois la supériorité aérienne obtenue, la Luftwaffe n’aurait qu’un potentiel réduit pour attaquer et que l’aviation alliée pourrait alors assurer l’appui rapproché des forces terrestres.

      Sur le front européen, une part importante de l’aviation de combat alliés fut consacrée dans un premier temps à l’acquisition de la supériorité aérienne essentiellement par l’attaque au sol, des forces aériennes adverses et de leurs logistiques. Ce furent d’abord les terrains d’aviation, les dépôts de munitions et de carburant, la défense antiaérienne des bases qui furent attaqués. Et les résultats obtenus furent bien supérieurs, semble-t-il, à ce qu’aurait été la recherche prioritaire de la destruction en vol d’avions ennemis. En plus, comme le souligne le général (Usaf) William Momyer, "si nous avions consacré d’abord nos efforts à la

      bataille terrestre avant l’acquisition du contrôle de l’espace aérien, nos pertes dans les airs puis au sol eussent été vraisemblablement infiniment plus importantes".

      Il apparaît ainsi que l’arme aérienne excelle d’abord et surtout dans son rôle offensif. Les avions furent et demeurent vulnérables au sol, ils le sont beaucoup moins en vol. En outre, sans infrastructure opérationnelles une unité aérienne ne peut opérer efficacement. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le taux d’avions détruits en vol, toutes causes confondues (chasse, DCA, collisions) est de 90 pour 10 000 sorties soit moins de 1/100.

      L’efficacité de l’arme aérienne s’exerce donc principalement et prioritairement dans son action offensive qui permettra d’acquérir la maîtrise du ciel. Eisenhower d’ailleurs l’écrivait dans l’une de ses directives pour Overlord2 "l’utilisation de la puissance aérienne ne peut être assurée que si la supériorité aérienne a été préalablement acquise".

      Il décida donc d’engager massivement l’U.S. Strategic Air Force et le RAF Bomber Command afin de neutraliser les terrains d’aviation, en France en priorité, puis dans la profondeur du dispositif allemand. Au cours des 90 jours qui précédèrent le débarquement allié en Normandie, bombardiers lourds et moyens ainsi que chasseurs-bombardiers pilonnèrent sans répit, jours et nuits, les terrains allemands situés en France, à un degré tel que l’état-major allié avait envisagé une réaction de la Luftwaffe sur la tête de pont normande limitée à 700 sorties/jours. Or sur les 200 avions de combat allemands stationnés en France, 60 seulement purent prendre l’air pour n’effectuer que 160 sorties lors du premier jour d’Overlord. Les alliés effectuèrent, ce même jour, 14 000 sorties SANS aucune perte due à la chasse allemande.

      La neutralisation quasi-totale au sol de la Luftwaffe fut une performance superbe, un exemple indiscutable d’obtention et de maintien de la supériorité aérienne3 par l’action offensive.

      La bataille d’Angleterre fournit l’exemple inverse. Dans un premier temps, la Luftwaffe s’est attaquée aux bases de son adversaires. Mais, "le 7 septembre 1940, des ordres venus de très haut vont tout changer. Désormais il faut attaquer Londres !… Ce bouleversement stratégique sera considéré par les Anglais, et avant tout par Churchill, comme la plus grosse erreur commise par les Allemands. C’est le salut de la chasse anglaise, elle va pouvoir se remettre des coups sévères portés contre les terrains d’aviation" 4. La bataille d’Angleterre a certes été gagnée par la RAF mais surtout perdue par la Luftwaffe qui a cessé de la neutraliser sur ses terrains :

      Après sa victoire sur les armées continentales franco-britanniques, l’Allemagne se trouve confrontée aux problèmes posés par le franchissement de la Manche. Elle pratique alors avec succès une stratégie d’attaque de surface de dimensions beaucoup plus considérables qu’une base aérienne à savoir celle de grandes villes britanniques. Aussitôt le rendement militaire s’effondre. Le temps passe, la Luftwaffe s’épuise, Hitler abandonne finalement son projet d’envahir la Grande-Bretagne 5.

      Cette brève analyse de quelques chiffres reconnus par les historiens permet de dégager certains enseignements concernant la supériorité aérienne et qui pourront être comparés à ceux de conflits différents, en particulier pour ce qui concerne les contraintes.

      Quels sont ces enseignements ?

      C’est surtout par des actions offensives que s’acquiert la supériorité aérienne qui est un préalable à la pleine utilisation de la puissance aérienne.

      C’est parce que l’avion est peu vulnérable en vol (destruction en vol inférieure à 1/100 des sorties) que ce choix stratégique s’impose, dès lors que l’avion est beaucoup plus vulnérable au sol, comme l’est son environnement logistique (stocks, voies de communications, transmissions).

      L’arme aérienne excelle d’abord et surtout dans son rôle offensif.

    2. La supériorité aérienne pendant la guerre de Corée

      La radioscopie de ce conflit qui éclata cinq ans après la fin de la guerre mondiale fait apparaître combien la recherche de la supériorité aérienne devint une priorité absolue pour le commandement des Nations-Unies, c’est-à-dire des Américains.

      En effet, le rapport quantitatif des forces terrestres apparut, dès le début des opérations, favorable aux sino-coréens, de façon écrasante.

      Afin que ce grave déséquilibre n’entraînât pas un désastre pour les forces terrestres de l’ONU, il fut indispensable d’éviter que des avions nords-coréens ne puissent appuyer leurs troupes.

      En fait les forces aériennes nord-coréennes étaient constituées, pour une part importante, de pilotes soviétiques et polonais. La plupart des engagements en combat aérien contre les F 86 américains le fut par des MIG 15 aux mains de pilotes soviétiques (les escadrons soviétiques étaient relevés toutes les six semaines).

      A cette situation militaire défavorable s’ajouta une sévère contrainte politique. Il fut, en effet, interdit aux forces aériennes de l’ONU d’intervenir au sol comme en vol en territoire chinois, base de départ nombreux raids "nord-coréens".

      Dans ces conditions, la recherche de la supériorité aérienne fut conduite dans ce qui fut nommé la "Mig Alley" :

      - par le biais de la destruction par la 5e US air force des 75 terrains militaires nord-coréens.

      - par l’engagement en vol des forces aériennes ennemies.

      Même si les engagements furent fréquents dans cette "allée", les résultats des destructions en vol furent faibles.

      En décembre 1952, qui est un mois particulièrement "actif", 3 997 MIG 15 furent aperçus par la chasse américaine, 1849 furent engagés (46 %), 27 seulement furent abattus c’est-à-dire 1,5 % des avions engagés, la plupart du temps en combat tournoyant.

      Sur l’ensemble de la guerre de Corée, les pertes d’appareils "alliés" en vol s’établirent à 44 avions détruits pour 10 000 sorties6, soit moins de la moitié du taux de destruction en vol constaté lors de la Seconde Guerre mondiale.

      Ne pouvant intervenir en et au dessus du territoire chinois, l’USAF adopta rapidement la stratégie du containment c’est-à-dire de l’endiguement, le long de la rivière Yalu, dès lors que les terrains de Corée septentrionale étaient devenus inopérationnels en raison des sévères destructions subies.

      La souplesse d’emploi de l’arme aérienne autorisa le respect rigoureux de la règle d’or de l’aviation de combat occidentale : la poursuite d’un objectif unique. La concentration des moyens dans le temps et l’espace, la quasi-permanence des "sweeps" de chasse dans ce quadrilatère, la rapidité des interventions constituèrent les éléments les plus représentatifs de la stratégie aérienne.

      Si le conflit de Corée constitue un cas particulier, compte tenu des données politiques et géographiques, il convient toutefois de souligner que les chefs aériens, nourris des riches enseignements de la Seconde Guerre mondiale, surent s’adapter afin d’atteindre rapidement à cet impératif de la supériorité aérienne, en complétant l’action de neutralisation des terrains ennemies en Corée du Nord par la fixation des forces aériennes soviétiques et chinoises dans un quadrilatère choisi par eux.

      Cette stratégie de l’abcès de fixation fonctionna merveilleusement. En effet :

      - le taux de pertes en vol fut faible, inférieur de moitié au taux observé pendant la Deuxième guerre mondiale.

      - l’appui au sol des forces nord-coréennes écrasantes numériquement, fut en conséquence insignifiante.

      Une nouvelle voie pour l’obtention de la supériorité aérienne venait de s’ouvrir. Elle fut appliquée en Corée. Une autre s’ouvrira au Viêt-nam, toujours autour de l’enjeu prioritaire qu’est l’acquisition avant toute autre action de guerre, de la supériorité aérienne par d’autres moyens que le combat aérien.

    3. La supériorité aérienne pendant la guerre du Viêt-nam

      En 1965 débuta la réalisation d’un important système intégré de défense aérienne au Nord-Viêt-nam. Ce système bien intégré d’avions MIG, de SAM 2, de DCA classique, de radars, constitua d’emblée l’objectif prioritaire des responsables militaires américains sur le terrain. Toutefois le pouvoir politique, craignant l’escalade du conflit, refusa toute attaque de destruction jusqu’au printemps 1966 ; même après 1966 ce système de défense ne fut jamais attaqué dans sa globalité. Les conclusions devront donc tenir compte de cette contrainte que le général Westmoreland dénonce violemment dans son livre A soldier reports 7.

      Dès 1966, le système de défense aérienne réalisé au Nord Viêt-nam englobait 200 radars qui participaient à la coordination des interventions des MIG, des SAM (200 sites fixes et quelques SAM 4 et SAM 6 mobiles) et de l’artillerie classique, cette dernière composée de 7 000 pièces de tout calibre.

      Près de 80 % des pertes américaines furent le résultat de la DCA, la chasse et les SAM 2 se partageant les 20 % restants.

      Face à l’interdiction politique de paralyser par le feu ce menaçant système de défense aérienne, le commandement de l’USAF au Viêt-nam se lança dans un important programme accéléré d’équipement de guerre électronique, en particulier au profit des avions de chasse.

      Acquérir la supériorité aérienne par le biais de contre-mesures électroniques apparut très novateur, surtout à l’aviation de chasse pour laquelle la vitesse et la manœuvrabilité demeuraient les éléments principaux de sa relative vulnérabilité. Il fallut donc changer les mentalités avant de changer les équipements.

      Les équipements de contre-mesures ne pouvaient plus, sauf à admettre de longs délais, être installés en interne. Des nacelles "E.C.M"8 furent donc montés sur des chasseurs d’accompagnement qui protégèrent les raids composés d’au moins 16 avions. L’efficacité de ces contre-mesures contre les SAM 2 en particulier fut remarquable en dépit des tirs de barrage menés par les nord-Viêt-namiens, sur les lourds dispositifs aériens.

      De même, la DCA classique, en dépit de quelques bons résultats en 1967, vit son efficacité décroître rapidement alors que les actions offensives américaines connurent une augmentation quantitative importante.

      Si la DCA classique fut la plus meurtrière, sans atteindre des résultats satisfaisants pour les Nord-Viêt-namiens, leur aviation de chasse, comme d’ailleurs le système de missiles SAM, virent leur efficacité de plus en plus réduite avec le temps9.

      Cette aviation de chasse opéra à partir de 9 terrains principaux (13 terrains auxiliaires), pour l’essentiel interdits d’attaques par les autorités américaines.

      Sa flotte, riche d’une cinquantenaire de MIG 19 en 1965, doubla en 1967 pour atteindre plus de 200 appareils en mai 1972 (80 MIG 17, 33 MIG 19, 93 MIG 24).

      Il s’agissait donc d’une flotte au potentiel de combat non négligeable pour un territoire de faible superficie relative, d’autant plus que la manœuvrabilité des MIG est en général meilleure que celle des avions américains10. Le missile air-air des MIG, "l’atoll", aurait pu permettre des tirs meurtriers sur les raids "lourds" de l’USAF.

      Les importants moyens de guerre électronique mis en œuvre par des tactiques appropriées permirent d’atteindre et de maintenir une supériorité aérienne totale.

      Par voie de conséquence, les forces terrestres et maritimes américaines purent jouir d’une complète immunité face à la menace aérienne adverse.

      Jamais le déploiement des troupes américaines, le stockage, l’approvisionnement des forces, la concentration presque provocatrice des navires dans les ports ne furent limités par la menace aérienne ennemie.

      Les raids offensifs américains ne furent pas sérieusement désorganisés par le dispositif de défense aérienne adverse, comme en témoigne le taux de perte, toutes causes confondues  : 25 avions détruits pour 10 000 sorties (99 pour la deuxième guerre mondiale, 44 pour la guerre de Corée).

      La supériorité aérienne fut ici acquise grâce à la mise en œuvre d’impressionnants moyens de guerre électronique autorisant le largage d’un tonnage de bombes non moins impressionnant (6 500 000 tonnes, 2 000 000 par les alliés de 1940 à 1945).

      L’arme aérienne, dont la stratégie reste fidèle à la recherche prioritaire de la supériorité aérienne, démontra, une fois encore, sa faculté d’adaptation technique et tactique, face à des données nouvelles et des contraintes politiques inattendues et variables dans le temps.

      *
      * *

      A partir de ce regard porté sur trois conflits aux contraintes diversifiées, il peut être dégagé quelques réflexions d’ordre stratégique.

      L’arme aérienne possède de fortes spécificités que l’on ne retrouve pas dans les armes de surface, terrestres ou maritimes.

      La vitesse d’exécution des missions, la soudaineté résultante des actions aériennes dans un espace à trois dimensions confèrent à l’aviation de combat - avions et missiles - la vertu de l’effet de surprise, quelles que soient les défenses adverses11.

      C’est ainsi qu’est donnée cette préférence à l’offensive sur la défensive dans la totalité des conflits depuis un demi-siècle, même et surtout pour conquérir la maîtrise du ciel. L’arme aérienne excelle d’abord et surtout dans son rôle offensif. A ce titre, elle est l’arme des premières heures qui sont un préalable à des actions de guerre installées dans la durée.

      En leur temps, la brève campagne de Suez (1956), la guerre des Six Jours (1967), celle du Kippour (1973) ont souligné la validité du recours privilégié à l’offensive pour l’arme aérienne.

      Il faut bien comprendre que ce constat ne peut être réduit à une photographie instantanée de la prétendue lutte éternelle que se livrent le glaive et le bouclier.

      Non, la chose aérienne, ici l’avion de combat, possède, par essence même, une relative invulnérabilité, que les progrès techniques n’amoindrissent pas véritablement.

      C’est ainsi que l’initiative de Défense stratégique (l’IDS) ou guerre des étoiles, dont l’hérésie opérationnelle était éclatante dès sa conception, n’a jamais vu le jour. Mais le Président Reagan avait ainsi contenté les responsables du Pentagone qui virent, un long moment, les crédits couler à flots.

      L’interruption volontaire… de naissance du projet devait marquer un retour aux vérités orthodoxes de l’analyse stratégique.

      Du côté français, la lecture de cette donnée stratégique devrait toutefois donner l’impression d’absence de choix.

      Certes, numériquement, les forces aériennes tactiques répondaient au choix privilégié de l’offensive. Les deux tiers de l’aviation de combat étaient affectés aux forces aériennes tactiques, le tiers restant à la défense aérienne.

      Mais il en est tout autre pour ce qui concerne la définition des avions ainsi que de leur équipement.

      La France est-elle victime du "syndrome de Guynemer" avec tous les symptômes qui le caractérisent ? Certains, y compris dans les rangs de notre armée de l’air, le pensent.

      La fascination du combat aérien, par son aspect chevaleresque, va avoir des conséquences importantes pour l’équipement de nos forces qui est réalisé par un industriel doté en France du monopole de l’avion de chasse et qui, pour de multiples raisons, procéda à un choix unique : l’intercepteur.

      A une seule exception près, tous les avions de chasse12 fabriqués par la France, du Mystère II au Rafale monoplace, sont en effet initialement des intercepteurs dont sont dérivées les versions d’avions de pénétration : F1 CR, Mirage 2000 N, F1 CT.

      Or, jusqu’à la guerre du golfe Arabo-Persique comprise, toutes les interventions menées par la France avec participation aérienne ne l’ont pas été par des avions franco-français. Seul le Jaguar, avion conçu en coopération avec la Grande-Bretagne sur le thème tactique, c’est-à-dire de pénétration, participera aux interventions armées en Afrique et au Moyen-Orient. Et encore, pendant la "Tempête du désert", ce bon Jaguar n’a pu intervenir la nuit. Son sous-équipement est patent.

      L’industriel, c’est-à-dire l’unique avionneur français pour l’aviation de chasse, n’a d’ailleurs pas prêté une attention particulière à la rénovation du seul avion engagé depuis longtemps en opérations. Certes la guerre du golfe Arabo-Persique conduira à améliorer le système de navigation du Jaguar. Bien tardivement, selon l’avis d’un utilisateur responsable d’une grande unité !…

      Il faut en outre souligner que les raids effectués par les Jaguar français ne purent l’être que sous accompagnement "électronique" des appareils américains. De nombreuses missions prévues pour les Jaguar furent annulées pour insuffisance de moyens de guerre électronique.

      D’autres armées de l’air, la RAF, la Luftwaffe, l’armée de l’air italienne, ont voulu et se sont dotées d’appareils spécifiquement conçus pour la pénétration, c’est-à-dire de "gros camions aériens" qui, de jour et de nuit, délivrent en masse des munitions de grande précision. Le célèbre Tornado en est un exemple. Sous cet aspect, qu’il eût été bon de construire un avion de combat européen avec participation française !… Et les contribuables autant que les militaires peuvent s’interroger sur les raisons qui ont conduit à réaliser, encore une fois, un avion de chasse franco-français.

      En guise de conclusion, il peut être souligné que la réflexion stratégique n’est pas un jeu purement intellectuel. Partant du réel, elle s’élève au niveau du concept pour retourner au réel, au concret.

      Les choix deviennent alors plus rationnels et la contribution de l’armée de l’air à la politique de défense n’en sera que plus efficace13.

      Annexe 1
      Efficacité des SAM au Nord-Viêt-nam (1965-1972)

       

      Missiles tirés

      194

      1 096

      3 202

      322

      4 244

      10 704

      Avions détruits

      11

      31

      56

      3

      49

      150

      Taux de destruction

      5,7 %

      2,8 %

      1,75 %

      0,9 %

      1,15 %

      1,4 %

      En 7 ans, le taux d’efficacité des SAM au Viêt-nam est divisé par 5 environ.

       

      Annexe 3
      A propos des enseignements à tirer
      de la guerre du kippour

      En ce qui concerne l’emploi des systèmes d’armes durant le conflit, il faut savoir que le meilleur score a été réalisé par les armes automatiques et plus précisément par les quadritubes de 23 mm à qui, semble-t-il, on peut attribuer plus du tiers des résultats, aussi bien du côté syrien que du côté égyptien en matière de défense antiaérienne. Viennent ensuite et assez loin derrière les SAM 1 6 et les SAM 7 et enfin les SAM 3 qui étaient déjà connus ; à peu près au niveau de ces derniers se situe le quadritube de 57 mm. Mais il y a un missile dont on a peu parlé et qui, de tous les missiles a réalisé le meilleur score, c’est le Hawk, employé du côté israélien. C’est quand même intéressant à savoir puisqu’il est encore en service dans les armées occidentales. Quant au SAM 6, qui est le missile dont cette affaire a assuré la popularité, son efficacité a été de 5 % (on a tiré près d’une centaine pour abattre 5 avions). Ceci rejoint ce que je disais tout à l’heure du poids très lourd de la logistique qui aurait été encore plus durement ressenti si cette guerre avait été une guerre de mouvement.

      Du côté israélien, l’effet de surprise a été considérable. Il a été provoqué autant par la quantité d’armes antiaériennes que par leur qualité. On se l’explique assez mal cependant car la guerre au Nord-Viêt-nam, du point de vue de la défense antiaérienne, avait déjà bien montré dans quelle voie s’engageaient les conflits de ce genre. Les pertes au Nord-Viêt-nam furent assez lourdes : 25 appareils pour 10 000 sorties moins cependant que celle de la dernière guerre mondiale : 90 appareils pour 10 000 sorties. Elles conduisirent les Américains à monter des expéditions beaucoup plus lourdes que celles auxquelles ils avaient d’abord pensé. Ces expéditions, à la fin, comportaient un petit noyau d’avions attaquants et un nombre beaucoup plus grand - jusqu’à trois fois plus dans certaines circonstances - d’avions porteurs de contre-mesures électroniques ou d’avions spécialisés dans l’attaque des systèmes aériens.

      Si les Israéliens n’ont pas, d’entrée de jeu, utilisé ce procédé, c’est sans doute parce qu’ils n’avaient pas des moyens assez nombreux pour monter des expéditions de ce genre, mais aussi parce qu’ils ont été surpris et qu’ils ne disposaient pas des contre-mesures nécessaires en tout cas pas de celles concernant le SAM 6. Il en résulta des pertes de 100 avions pour 10 000 sorties, taux supérieur à celui de la dernière guerre mondiale : ce taux a été particulièrement élevé pour les trois premières demi-journées pendant lesquelles est revenu à l’aviation israélienne l’honneur de sauver son pays, car rien n’était prêt au sol pour cette bataille… L’aviation israélienne s’est donc trouvée seule face aux armements dont je viens de parler, sans aucun support d’artillerie, alors qu’on sait le très grand rôle que celle-ci a été appelée à jouer par la suite dans la destruction des sites des missiles.

      Sans vouloir extrapoler plus qu’il ne convient, quels enseignements retiendrai-je de ce conflit pour ce qui nous concerne ? Ceci tout d’abord : il faut reconnaître que des progrès considérables ont été faits en matière d’armement de défense antiaérienne, aussi bien canons que missiles. J’insiste plus particulièrement sur l’efficacité des canons. Il faut par conséquent s’attendre à l’avenir pour un certain nombre d’objectifs, y compris les objectifs tactiques, à des expéditions beaucoup plus lourdes que celles que nous avions envisagées au cours de ces quinze dernières années, à des expéditions qui ressemblent beaucoup plus à celles de la dernière guerre qui comportent des avions attaquant les défenses et des avions de contre-mesures.

      Extrait de la conférence du général d’armée aérienne Grigaut, chef d’état-major de l’armée de l’air, aux auditeurs de l’IHEDN, novembre 1973, air Actualités, n° 293.

       

      Annexe 4
      de la protection des installations terrestres
      de l’aviation

      Après la guerre des Six Jours en 1967, les états-majors des armées de l’air de part et d’autre du rideau de fer sont stupéfaits.

      En effet la supériorité aérienne ABSOLUE fut acquise par les forces aériennes israélienne en détruisant au sol dès les premières heures du conflit l’aviation adverse. De la même façon fut réalisé l’anéantissement à peu près complet des autres moyens de défense aérienne : les batteries de SAM installées le long du canal furent en effet détruites, dès l’après-midi du premier jour, par des attaques aériennes au canon, à très basse altitude et à très grande vitesse (500 nœuds).

      Les états-majors européens, y compris ceux de l’OTAN, décidèrent d’importants programmes de construction d’abris pour les avions de combat.

      En trois ans 80 % de la flotte de combat devaient être ainsi protégés du "coup facile" tel que dévoilé pendant la guerre des Six Jours.

      Le pacte de Varsovie procéda de la même façon, avec des systèmes plus rustiques que "maniaient" un grand nombre de soldats.

      Les avions protégés, en tout cas moins vulnérables, il restait à protéger les autres installations opérationnelles. Là, la vulnérabilité n’a pas pu être sensiblement réduite. C’est essentiellement par la multiplicité des terrains de stationnement qu’une diminution de la vulnérabilité des bases aériennes a été obtenue (terrains "auxiliaires").

 

Eléments de Bibliographie

- David Irving, die Tragödie der Deutschen Luftwaffe, Francfort, 1975.

- Cajus Bekker, Angriffshöhe 4 000, Hambourg, 1967.

- Paul Carell, Sie kommen  !, Paris, 1994.

- Johannes Fischer, Über den Entschluss zur Luftversorgung Stalingrads, Bonn, 1975.

- Holger Nauroth, die Deutsche Luftwaffe, Hanau, 1967.

- Carl Berger, The United Sates Air Force in Southeast Asia, Washington DC, 1977.

- Général W. Momyer (USAF), Air Power in three wars, Washington DC, 1978.

- Les enseignements tactiques et techniques de la bataille aux terrestres au Viêt-nam, EMAA, 1972.

- L’industrie aéronautique allemande de 1933 à 1945, Paris, 1946, ministère de l’armement (Rapport du Ministre Speer).

- Christian Bernadac, La Luftwaffe, Paris, 1983.

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Notes:

1 La seconde partie traitera de l’interdiction ; pour schématiser, la supériorité aérienne a un lien direct avec la défense aérienne, l’interdiction avec l’attaque d’objectifs de surface (terre ou mer).

2 Project Checo, Report Opérations Junction City, p. 26.

3 Albert Speer, ministre allemand de l’armement, déclarait : “la destruction au sol de nos avions par les alliés dépassait nos capacités de fabrication. Aussitôt construits nos avions étaient détruits”.

4 Cajus Bekker, Angriffs Höhe 4 000, p. 179.

5 colonel vauchy, “essai sur une stratégie tridimensionnelle”, Le piège, septembre 1995.

6 Il semblerait que ce taux pour les avions sino-coréens ou soviétiques fût supérieur. L’USAF donne quelques chiffres niés par les Russes et les Chinois.

7 Selon le général Mac Naughton, le secrétaire adjoint à la défense déclara, en réponse à la demande de bombardements des sites. “Vous n’imaginez pas que les Nord-Viêt-namiens sachent un jour utiliser les SAM”.

8 Electronic Counter Measures.

9 Cf. Annexes 1 et 2.

10 La charge alaire est supérieure chez les avions de l’USAF en particulier en raison de la masse de carburant emportée, nettement plus élevée chez les avions U.S.

11 Cf. annexes 3 et 4. La projection des forces par voie aérienne n’est pas l’objet de nos réflexions dans cette communication.

12 Un avion de pénétration est très différent d’un intercepteur : taille, autonomie, motorisation, équipements de navigation, de contre-mesures, nécessairement biplace.

13 La définition des matériels de guerre ne devrait pas être menée par la seule armée future utilisatrice mais par l’état-major des Armées (Terre - Mer et Air). Ceci existe dans les forces armées britanniques.

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