LES THÈSES DU GÉNÉRAL DOUHET ET LA DOCTRINE FRANÇAISE

Colonel Mendigal

 

 

Douhet fut très vite connu en France, même si ses écrits ne furent que très partiellement traduits. Il eut de fervents partisans, mais suscita surtout de nombreuses critiques. Le colonel Mendigal, professeur à l’Ecole de guerre aérienne, lui consacre d’importants développements dans son cours, professé en 1937-1938 avant de devenir, comme général, premier sous-chef d’état-major de l’armée de l’Air (il commandera les forces aériennes en Afrique du Nord en novembre 1942). L’indépendance de l’armée de l’Air acquise, on voit s’esquisser une synthèse dégagée des emportements initiaux. Hervé Coutau-Bégarie

 

La doctrine douhétienne

Le général italien Giulio Douhet n’était pas, à proprement parler, un technicien de l’aviation lorsqu’il a commencé à écrire ; il appartenait bien à l’aéronautique italienne, mais comme officier aérostier et non comme aviateur ; pendant la guerre de 1914-1918, il a été appelé à d’importantes fonctions dans l’état-major : en 1917, il était chef d’état-major d’un corps d’armée, sur le front italien de Caporetto.

C’est après la guerre, et au moment du grand déclin de l’aviation italienne, qu’on le retrouve à la tête de cette aviation ; c’est à ce moment qu’il conçoit sa doctrine et qu’il commence à l’exposer ; de sorte que son œuvre paraît constituer au premier chef un acte de foi dans l’aviation et un plaidoyer en sa faveur.

Les postulats fondamentaux

La doctrine de Douhet repose sur trois postulats :

a) Difficulté de l’offensive sur terre et sur mer : facilité de l’offensive dans les airs

Sur terre et sur mer, par suite de la solidité des fronts défensifs fortifiés, de la puissance défensive de l’armement moderne, de l’étendue des théâtres maritimes d’opérations, de la puissance des flottes de haute mer, l’offensive exige des moyens si considérables qu’elle est devenue une entreprise extrêmement difficile.

Dans les airs, la défensive est impossible, car elle exigerait, en raison du rayon d’action des appareils de l’attaque, un émiettement complet des forces de la défense et des moyens extrêmement nombreux.

Au contraire, l’offensive est une attitude facile ; l’aviation se prête, mieux que toute autre arme, aux concentrations rapides, qui permettent la convergence des efforts et assurent aux entreprises aériennes le bénéfice de la surprise.

b) L’air forme un théâtre d’opérations indépendant

les actions menées sur terre et sur mer n’ont, en effet, aucune réaction dans le domaine de l’air, qui en est distinct.

Au contraire, les actions entreprises dans les airs réagissent directement sur les opérations terrestres et maritimes, soit qu’elles privent l’ennemi de son observation aérienne, soit qu’elles paralysent ses mouvements, soit enfin qu’elles tarissent les sources de son ravitaillement.

c) L’air est devenu le théâtre d’opérations décisif

C’est là, on le conçoit, le plus important des trois postulats. La guerre n’est plus une guerre entre les armées seules, mais une lutte entre nations ; elle met en œuvre toutes les ressources des états belligérants, particulièrement les ressources agricoles et industrielles, et s’appuie sur la force morale et l’organisation politique de ces Etats.

Privée de ces ressources et lorsque l’armature morale et politique du pays se désagrège, la résistance ne peut se prolonger.

Or ces ressources, ces forces morales, cette organisation politique, l’aviation, qui seule peut s’affranchir des fronts de combat qui les protègent, est seule à même de les attaquer et, si elle les atteint avec une efficacité suffisante, elle peut, en en privant l’adversaire, amener la décision.

Cependant la simple prudence exige que, tout en recherchant soi-même la décision dans les airs, on s’entoure sur terre et sur mer des garanties indispensables pour empêcher l’adversaire d’y obtenir lui-même la décision.

La doctrine de Douhet

Elle tient dans une formule célèbre qui résume ce qui précède : "défensive sur terre et sur mer, pour faire masse en l’air". Formule que Douhet paraphrase ainsi :

- défensive aux frontières terrestres, pour en assurer l’intégrité.

- défensive sur mer, pour assurer l’inviolabilité des côtes et la liberté de la navigation dans les mers étroites.

- défensive dans le ciel national :

* par les moyens de défense actifs, pour les points sensibles ;

* par les moyens de défense passifs, pour le reste du territoire.

- offensive dans le ciel ennemi, à laquelle il faut consacrer toutes les ressources devenues disponibles :

* par la réduction des armées de Terre et de Mer ;

* par la suppression de l’aviation de renseignement et de l’aviation de chasse.

Grâce à ces réductions, l’armée de l’Air pourrait être dotée d’une flotte de bombardement extrêmement puissante et nombreuse : Douhet a parlé de 2 000 avions de bombardement de jour1.

Il va de soi que les appareils utilisés doivent permettent à cette flotte d’accomplir ses missions malgré la défense adverse.

Ils doivent donc être susceptibles d’assurer, d’une manière absolument efficace, leur propre défense.

C’est le "croiseur aérien" de Douhet ; l’apparition de ce vocable ne suffit pas du reste à surmonter les difficultés de sa réalisation.

L’action de cette flotte de bombardement comporterait :

- une action préalable, visant la destruction de l’aviation adverse, par l’attaque à la bombe des bases aériennes, des magasins et des usines d’aviation.

Cette action est déclenchée par surprise, extrêmement soudaine et puissante, la mettrait définitivement hors de cause en quelques jours.

- aucune riposte de l’aviation ennemie n’étant désormais plus à craindre, l’armée de l’Air pourrait entreprendre librement la destruction méthodique des centres de puissance militaire, maritime, économique, politique : voies ferrées de concentration, arsenaux et flottes, usines de guerre, centres urbains, etc.

Cette seule menace suffirait, pense Douhet, à contraindre l’ennemi à demander la paix.

 

Critique de la doctrine douhétienne

Il est indéniable que la doctrine douhétienne a eu une influence considérable, tant dans le domaine des idées que dans le domaine technique ; elle a exercé un attrait tout spécial sur les esprits les moins informés.

Mais elle ne peut apparaître comme un ensemble cohérent et solide qu’à la condition que les postulats sur lesquels elle s’appuie ne soient point en contradiction avec les faits et que, ceci étant, la flotte aérienne, dont elle implique la réaction, ait numériquement et techniquement une puissance suffisante.

a) On doit tout d’abord noter que la défensive sur terre doit mettre à coup sûr, quelle que soit l’organisation militaire de l’ennemi et quelles que soient ses entreprises, le territoire national à l’abri de l’invasion ; car, si l’aviation peut prétendre détruire, elle n’y parvient que progressivement et d’une manière incomplète ; elle concentre son action - afin qu’elle soit efficace - sur un nombre limité d’objectifs et doit négliger les intervalles qui les séparent ; par là une notable partie des ressources de l’adversaire (récoltes, cheptel, petites industries, etc.) lui échappe.

L’invasion, au contraire, prive d’un seul coup le belligérant de la totalité des ressources du territoire envahi.

Au reste, il ne s’agit pas de savoir si la défensive sur terre est une attitude facile, mais si elle suffit à obtenir ce résultat minimum : mettre le territoire national à l’abri de l’invasion.

Dès que l’on envisage le problème sous cet angle, comment refuserait-on à l’armée de Terre les moyens nécessaires pour colmater un front défensif rompu, pour rétablir, par des contre-attaques d’ensemble, une situation compromise, pour remonter - au cas où la bataille défensive aux frontières aboutirait à un échec - une nouvelle manœuvre d’ensemble, qui, comme toute manœuvre d’ensemble, comporterait une combinaison d’actions défensives et d’actions d’offensives ?

Comme pourrait-on la priver de la coopération de l’aviation de renseignement, sans laquelle une bataille moderne ne peut être ni conçue, ni conduite, et des moyens d’aviation légère nécessaires pour assurer la liberté d’action de l’observation aérienne ?

Dans le domaine maritime, une étude analogue aboutirait aux mêmes conclusions.

De telle sorte que, lorsqu’on examine la situation de la France, nation à la fois continentale, maritime et coloniale, qui tire une partie de ses ressources militaires et de son ravitaillement de l’empire nord-africain, on est frappé immédiatement par le fait que ses armées de Terre et de Mer sont à peine suffisantes pour assurer le résultat minimum : intégrité des frontières terrestres et maritimes, liberté de navigation dans le bassin occidental de la Méditerranée.

Encore l’obtention de ce résultat suppose-t-il, qu’indépendamment de nos forces armées, nous ayons quelques amis.

Dans le domaine des Airs, il ne s’agit pas non plus de savoir si la défensive est une attitude difficile, mais si elle est nécessaire.

Il y a là, peut-être, une confusion, malheureusement très courante, entre le rayon d’action théorique d’un appareil et ses possibilités de pénétration dans les lignes ennemies.

La puissance de pénétration dans les lignes ennemies est la distance à laquelle les appareils d’un type donné peuvent y pénétrer sans subir des pertes exagérées du fait de la défense adverse.

Elle est très sensiblement différente du rayon d’action théorique et même du rayon d’action pratique, surtout de jour, dès l’instant que cette défense est organisée et que, par cela même, les pertes deviennent sensibles2.

Supprimer l’aviation de chasse et renoncer du même coup à défendre, par le combat aérien, le ciel national, c’est donc augmenter considérablement les possibilités de pénétration, en territoire national, des appareils ennemis, et augmenter dans la même mesure l’étendue de ce territoire où ils pourront porter leurs coups.

Ainsi le premier postulat de Douhet paraît en contradiction avec les faits. Pas plus dans le domaine de l’Air qu’au cours des opérations terrestres on ne peut renoncer aux avantages que donne la possibilité d’entreprendre, à la fois, des actions défensives et offensives ; aussi difficiles à mener à bien qu’elles puissent paraître, elles constituent des modalités d’action indispensables ; il n’y a pas de manœuvre qui ne comporte une combinaison d’actions offensives et d’actions défensives.

Dans le cas particulier de la France, les réductions que l’on pourrait songer à faire subir aux armées de Terre et de Mer au bénéfice de l’armée de l’Air sont, de ce fait, étroitement limitées.

b) est-il vrai par ailleurs que l’Air constitue un théâtre d’opérations indépendant ?

Bien que le rayon d’action théorique des appareils de bombardement ait beaucoup augmenté, leur puissance de pénétration dans les lignes ennemies, particulièrement de jour, est cependant limitée.

La nécessité de les soustraire aux entreprises ennemies conduit à les stationner à une certaine distance des fronts de contact.

Les déplacements importants du front de combat terrestre entraîneront donc le déplacement des bases d’envol ; de ce fait, les succès remportés au sol diminuent sensiblement la profondeur de la zone du territoire où l’aviation adverse peut faire sentir son action ; ils peuvent même, s’ils sont assez importants, mettre le territoire national à l’abri des attaques aériennes.

La situation de guerre n’est pas non plus sans exercer une influence décisive sur la conduite de la guerre aérienne.

Si au mois d’août 1918, alors qu’ils disposaient d’une quantité suffisante de bombes incendiaires Elektron pour tenter une attaque massive sur Paris, les Allemands y ont renoncé, c’est que :

la situation s’était modifiée de telle façon en faveur des alliés, que les avantages que l’on pouvait escompter de l’attaque de Paris ne l’emportaient plus sur les inconvénients des représailles, que les alliés ne manqueraient pas d’exercer sur les villes allemandes 3.

Mais, plus encore, les opérations terrestres exercent une influence tyrannique sur la lutte aérienne. Qu’on le veuille ou non, elles produisent fatalement, en période de crise, une concentration des actions aériennes au voisinage et sur les arrières du front de bataille. L’essentiel n’est-il pas alors de gagner la bataille engagée, bataille dont la perte peut entraîner l’invasion du territoire ?

Dès lors comment l’armée de l’Air ne serait-elle pas amenée à abandonner plus ou moins complètement son action indépendante et à s’engager, au bénéfice direct de cette bataille, soit pour paralyser les réactions terrestres et aériennes de l’ennemi, soit pour remédier aux défaillances momentanées du dispositif de bataille terrestre, soit encore pour entreprendre au plus tôt l’exploitation tactique et stratégique du succès ?

L’emploi de la division aérienne en 1918 nous offre, sur ce point, un exemple typique.

Grande unité constituée en vue d’actions indépendantes, visant la destruction de l’aviation adverse, placée sous les ordres du chef qui en avait conçu l’emploi et qui l’avait organisée, n’a-t-elle pas été engagée au bénéfice même des batailles défensives et offensives qui ont marqué l’année 1918, et cela à l’instigation même de son chef ?

En dépit des théories contraires, les grandes batailles terrestres, parce qu’elles mettent en jeu le sort de la guerre et celui du pays, tendent de plus en plus à absorber l’ensemble des forces disponibles ; et plus la puissance de la force aérienne augmentera, plus son intervention au bénéfice de la bataille terrestre prendra de valeur.

L’air constitue bien, de par ses propriétés, un théâtre d’opérations distinct, on ne peut dire qu’il constitue un théâtre d’opérations indépendant.

c) Reste le dernier postulat : l’Air est-il devenu le théâtre d’opérations décisif ?

Rien ne permet d’affirmer que, dans le prochain conflit, lorsque le moral d’un des belligérants aura été considérablement diminué par les privations de toutes sortes, les pertes et la répétition des échecs militaires, l’action de l’armée de l’Air intervenant sur ses arrières profonds n’exercera pas sur lui une influence décourageante définitive.

Mais ce n’est pas en cela que réside la doctrine de douhet.

Ce découragement, cette lassitude qui détruisent toute volonté de résistance, il prétend l’obtenir de prime abord, avant toute intervention des armées de Terre et de Mer ; il fait toutefois de la destruction de l’aviation adverse la condition préalable de son entreprise.

Est-il possible de réaliser cette destruction en peu de temps ?

Certes, l’attaque à la bombe de l’aviation adverse est susceptible d’obtenir des résultats matériels et moraux avec lesquels on doit très sérieusement compter.

Aussi voit-on, dans tous les pays, s’organiser la parade : camouflage des terrains, dispersion des appareils et des installations, fréquents changements de déploiement, décentralisation de l’industrie aéronautique, couverture aérienne des déploiements, etc.

Parallèlement se prépare la riposte sur les bases d’aviation adverses, qui réduira la puissance de destruction de la flotte aérienne ennemie et paralysera en partie son action.

Aussi la destruction rapide de l’aviation ennemie nous paraît-elle devoir rester un souhait plutôt qu’une réalité ; elle s’avère difficile, longue, incomplète ; elle peut, certes, prétendre à un effet d’usure progressif et qui doit tourner à l’avantage du plus fort ; il est difficile d’admettre qu’elle parvienne en peu de temps à la destruction quasi totale dont Douhet a fait la condition préalable de sa doctrine de guerre.

Au reste, même si les résultats obtenus par l’attaque à la bombe de l’aviation adverse devaient produire des résultats plus rapides et plus complets que ceux qu’on peut légitimement escompter, de quelle puissance pratique de destruction, compte tenu des réactions de la défense, une force de bombardement donnée est-elle capable sur les objectifs autres que l’aviation ?

Si nous commençons à avoir des notions plus précises de l’efficacité des bombes d’avion, les résultats des expériences entreprises sont des résultats "de polygone" et n’ont trait qu’à certaines catégories de projectiles et d’objectifs, en nombre limité ; il ne paraît pas possible d’entreprendre, en temps de paix, les expériences nécessaires pour déterminer la nature des projectiles à utiliser et le poids de projectiles à lancer pour détruire une grande ville, une usine importante, etc.

Tout ce que l’on a pu écrire de la guerre aérochimique, de l’incendie, de la guerre aérobactériologique, etc. ne repose encore sur aucune donnée expérimentale.

Indiscutablement il y a dans ces formes de guerre un danger, une cause d’usure nouvelle, et cela nous impose l’obligation d’organiser la défense et la couverture des objectifs menacés et de préparer la riposte, qui est une des formes de défense les plus efficaces.

Mais, en l’absence de toute donnée expérimentale, faire de cette forme de guerre l’élément unique de la décision comporte de tels éléments d’incertitude qu’il est impossible de se rallier à une semblable conception.

Une simple erreur d’appréciation - et cette erreur, en l’absence de toute donnée expérimentale, est inévitable - et c’est l’effondrement de tout le système de guerre, la défaite et l’invasion.

A la fragilité des données expérimentales de base on mesure les aléas inséparables de la doctrine douhétienne, et les risques inadmissibles qu’elle comporte.

d) Enfin il reste à examiner si dans l’avenir immédiat qui nous préoccupe, il est possible de réaliser la flotte de bombardement que Douhet avait conçue.

En supposant qu’on puisse déterminer, sur des bases solides, l’importance numérique qu’il convient de lui donner, peut-on songer à créer la force aérienne nécessaire pour entreprendre le grand dessein qu’il lui avait assigné ?

Cette flotte aérienne ne dispense en aucune manière, nous l’avons vu :

- de créer et d’entretenir une armée de Terre, s’appuyant à de solides organisations défensives et assez puissante pour assurer l’inviolabilité des frontières ;

- de créer et d’entretenir une armée de Mer s’appuyant à des bases bien gardées et assez puissante pour assurer la protection des côtes et la liberté des communications maritimes essentielles ;

- de disposer de l’aviation de renseignement indispensable aux armées de Terre et de Mer et de l’aviation de chasse qui assurera sa liberté d’action ainsi que la couverture des points sensibles du territoire.

L’ensemble de cet appareil militaire - armée de Terre, de Mer et de l’Air -, c’est avec les budgets du temps de paix qu’il faut le créer, l’entretenir et l’instruire.

Or, on sait que, de 1923 à 1933, le budget de l’Air, en ce qui concerne le matériel, n’a pu que doubler tandis que le prix unitaire des avions, selon les types d’appareils, a quadruplé ou sextuplé.

Avec la mise en service du matériel moderne, le prix unitaire des avions est devenu 13 à 14 fois plus élevé qu’en 1923, de telle sorte que, malgré l’importance des crédits extrabudgétaires affectés à l’armée de l’Air, la mise en service des nouveaux matériels n’a pu se faire qu’au prix d’une nouvelle réduction des effectifs mis en ligne.

Au reste, et c’est là un argument essentiel, non seulement les budgets modernes ne permettent pas de donner à la flotte aérienne les effectifs que Douhet avait estimés nécessaires, mais encore aucune technique n’est en état de réaliser le "croiseur aérien" dont son imagination l’avait dotée.

Les appareils de bombardement les plus modernes restent des appareils non protégés et, en raison de leurs dimensions, plus vulnérables que les avions de chasse ; leur armement est moins puissant, moins précis et moins juste que celui des monoplaces-canons.

Singulier "croiseur" en vérité que celui qui se trouve être plus vulnérable et moins bien armé que l’adversaire dont il doit forcer la défense.

Ainsi, ni au point de vue spéculatif, ni au point de vue technique, la doctrine douhétienne, considérée comme une doctrine générale de guerre, ne nous paraît offrir de garanties suffisantes, et il est curieux de constater qu’elle s’est acclimatée en France précisément au moment où l’Italie s’en détournait.

C’est là, pour nous, une occasion nouvelle de constater que Montesquieu est éternel.

 

Réflexions pour servir de base à une doctrine d’emploi

Si, considérée comme une doctrine générale de guerre, la doctrine douhétienne est loin de nous offrir des garanties suffisantes, doit-on considérer qu’elle est sans influence sur nos conceptions de la lutte aérienne ?

Certes, en dehors d’affirmations de caractère général assez gratuit, Douhet - contrairement à ce que l’on pense - n’a pas imaginé, pour l’aviation de bombardement, de modalité nouvelle d’intervention ; les objectifs qu’il se propose d’attaquer : terrains d’aviation, usines de guerre, bassins industriels, voies ferrées de concentration, centres urbains et politiques, etc. l’ont tous été, avec plus ou moins de bonheur et de continuité, pendant la dernière guerre. Il est même curieux de constater que les premiers objectifs du bombardement (usines de la Badische Anilin près de Ludwigshafen, Carlsruhe) ont été choisis, dès le printemps de 1915, bien au-delà et en dehors du cadre de la bataille terrestre.

Il n’en reste pas moins que l’œuvre de Douhet n’est nullement négligeable ; son intérêt et son mérite résident en ceci, qu’il a attiré l’attention du monde militaire sur l’importance du rôle dévolu à l’aviation - et spécialement à l’aviation du bombardement - au cours d’un conflit armé, et qu’il a clairement et pleinement exposé les développements que comporte son action.

Les perfectionnements réalisés dans ce domaine et l’accroissement de puissance qui en résulte ont sur la lutte aérienne une influence décisive ; ils modifient profondément ses caractères.

a) Dans une certaine mesure, il est devenu possible de fixer l’aviation de la défense adverse

S’il n’existe pas, dans les airs, de directions essentielles, il existe, au sol, des objectifs dont la défense est nécessaire : grands centres urbains, arsenaux, grandes gares régulatrices, usines ou centrales électriques importantes, etc.

Dès que le bombardement peut prétendre obtenir sur ces objectifs, les grands centres urbains notamment, des effets de destruction importants, on doit admettre que l’on consacrera à leur défense une partie des moyens dont on dispose.

A la vérité, ce n’est pas là non plus une constatation absolument nouvelle. Pendant la dernière guerre, on pouvait déjà la faire, en ce qui concerne la DCA, pour de nombreux objectifs ; on a même été conduit à consacrer à la défense des plus importants d’entre eux - Paris et Londres - des effectifs d’aviation parfois considérables4.

Toutefois, on doit retenir que les résultats matériels obtenus pour l’attaque de Paris étant apparus à peu près négligeables, des prélèvements importants ont été effectués sur les moyens d’aviation consacrés à sa défense pendant les grandes batailles de 1918.

Par l’augmentation de la puissance de destruction du bombardement, c’est surtout la faculté de réduire les moyens affectés à la défense des points sensibles, pour les intégrer à la bataille terrestre, qui diminue.

On conçoit aisément que, passé le premier moment de stupeur, on puisse délibérément se résigner à laisse attaquer une grande ville, afin de ne pas disperser ses moyens, lorsque les résultats matériels obtenus par l’attaque sont peu importants ; il n’en est évidemment plus de même dès qu’ils atteignent une certaine ampleur, parce qu’une grande ville représente toujours un centre de puissance industrielle et commerciale et une somme considérable de forces morales.

Dans une mesure qui est proportionnée à sa puissance de destruction réelle et compte tenu de la situation de guerre du moment, l’aviation de bombardement est donc susceptible de fixer les forces de la défense.

b) les dangers, en matière de lutte aérienne, de la défensive systématique

Dès que l’attaque par le bombardement des objectifs essentiels, s’il produit des résultats matériels importants, peut, dans une certaine mesure, fixer les forces de la défense, on conçoit aisément le danger que présente pour elle une attitude strictement défensive.

Les barrages frontaux s’avérant impuissants à interdire à coup sûr le franchissement des frontières, l’aviation de la défense devrait se scinder en groupements de forces, au moins équivalents en puissance à celles de l’attaque, afin d’assurer, en arrière des frontières, la couverture des points sensibles importants du pays.

Si l’on tient compte, d’une part, de la faculté qu’a l’attaque de concentrer ses moyens par surprise sur un petit nombre d’objectifs, d’autre part, du nombre et de l’emplacement des points sensibles à couvrir, enfin des délais et des limites d’intervention des groupements de défense, on constate que ceux-ci devraient être très fortement constitués et que le nombre de groupements à mettre en œuvre est assez élevé.

Les forces d’aviation de combat seraient ainsi absorbées, en majeure partie, par la défense des points sensibles du pays et manqueraient à la bataille terrestre, lorsqu’elle s’engagerait.

A côté de la lutte dans les airs, dont les buts sont essentiellement défensifs, nous devons donc concevoir maintenant une autre forme de lutte, de caractère nettement offensif : la lutte contre les objectifs terrestres :

- contre les grands centres politiques et urbains, au-dessus desquels doit constamment planer, pour être mise à exécution si le besoin s’en faisait sentir, une menace de représailles qu’il faut rendre brutales et immédiates ; procédé en quelque sorte négatif, mais dont l’efficacité ne fait pas de doute ;

- contre les centres industriels et économiques intéressant la défense nationale adverse : sources d’énergie électrique, usines fabriquant du matériel de guerre, des explosifs, chantiers de construction navale, etc. ;

- contre l’aviation adverse, attaquée sur ses bases et contre ses sources de ravitaillement : magasins et usines de production ;

- contre les objectifs militaires ou maritimes importants : magasins et arsenaux, réseaux de communication, flottes au mouillage, réserves en cours de transport, dépôts de munitions, réserves du champ de bataille, etc.

Mais, dès que la destruction de l’aviation ennemie par l’attaque à la bombe n’est plus le but unique proposé au bombardement, il faut s’attendre à ce que les résultats qu’il obtiendra dans cette action ne soient que fragmentaires ; une notable partie de l’aviation adverse échappera à ses coups et conserverait son entière liberté d’action si aucune force n’entrait en jeu pour la limiter.

L’attaque de l’aviation ennemie au sol n’exclut donc pas la lutte dans les airs ; l’une est, au contraire, le complément indispensable de l’autre.

c) La lutte aérienne, en dépit des modalités d’action différentes, conserve son unité

Le fait que l’accroissement de puissance du bombardement confère à la lutte contre les objectifs terrestres une importance accrue depuis la guerre n’a pas pour conséquence de créer deux formes indépendantes d’action : la lutte dans les airs et la lutte contre les objectifs terrestres.

La lutte dans les airs bénéficie, en effet, des résultats obtenus par l’attaque des objectifs terrestres, soit qu’une partie de l’aviation ennemie ait été détruite par cette attaque, soit que l’ennemi ait été obligé de consacrer une partie de ses moyens aériens à la défense des objectifs attaqués.

La lutte dans les airs se trouve ainsi d’autant facilitée et les effectifs qu’elle absorbe peuvent, dans une certaine mesure, être diminués.

De la même façon, la lutte contre les objectifs terrestres doit s’efforcer d’exploiter les résultats obtenus par la lutte dans les airs ; pour cela, elle interviendra sur ces objectifs au moment où l’aviation ennemie qui viendra de participer à cette lutte dans les airs sera revenue à ses bases et s’y trouvera pour un temps immobilisée.

Les circonstances se présentent alors d’une manière particulièrement favorable, d’une part parce que les bases d’aviation occupées constituent des objectifs extrêmement sensibles, d’autre part parce que les réactions de la défense seront, à ce moment-là, beaucoup moins à craindre.

Il faut, du reste, noter que cette lutte dans les airs, dont les accalmies sont extrêmement favorables à l’attaque des objectifs terrestres, n’est pas liée seulement à la couverture des points sensibles du territoire, mais qu’elle s’exerce également au profit des opérations terrestres et en liaison intime avec elles.

De même qu’il existe une liaison étroite entre la lutte dans les airs et la lutte contre les objectifs terrestres, il existe une interdépendance indiscutable entre les actions appelées - à tort du reste - "indépendantes" de l’armée de l’Air, et les actions entreprises par les forces aériennes engagées dans la bataille terrestre.

Il en a été de même pendant la guerre.

En 1918, à maintes reprises, on avait remarqué les interférences qui se produisaient entre les actions indépendantes entreprises par la Division aérienne et l’engagement des groupes de combat isolés des Armées.

C’est ainsi que les dispositifs d’aviation de chasse, mis en place par les Armées, ont pu être allégés aux heures et aux lieux où les escadres de la Division aérienne intervenaient en masse, et qu’à l’inverse, on était conduit à les renforcer notablement lorsqu’elles quittaient le champ de bataille aérien, parce que, dès le départ, se produisait une réaction aérienne ennemie, parfois très violente.

Mais cette interdépendance des différentes actions aériennes a surtout été perçue par les commandants d’aéronautique d’armée qui subissaient cette réaction ; elle n’avait pas reçu la consécration officielle des textes ; elle était, du reste, difficile à exploiter parce que, en fait, les deux chefs qui menaient, dans la même partie du ciel, ces deux actions - le commandant de division aérienne et le commandant de l’aéronautique de l’armée - étaient indépendants l’un de l’autre.

De telle sorte que la réalisation de cette unité de l’action aérienne était laissée à l’initiative des deux chefs en présence ; qu’elle dépendait de l’établissement de liaisons et de transmissions, qui, pour des causes diverses, n’ont été parfois que très incomplètement réalisées ; elle eût été, à coup sûr, beaucoup plus sûrement obtenue s’il n’y avait eu, dans cette partie du ciel, qu’un seul chef.

Il n’en reste pas moins que cette interdépendance a été maintes fois constatée.

Aussi, bien qu’ayant un double visage, la lutte aérienne conserve un caractère marqué d’unité.

Cette constatation ne peut manquer d’influer sur l’organisation du commandement ; nous y reviendrons plus loin ; elle a en outre profondément modifié la tactique aérienne.

Cette tactique ne se présente plus, comme en 1918, sous la forme d’actions juxtaposées et liées, dans l’espace et dans le temps, de l’aviation légère et de l’aviation lourde de défense, auxquelles venaient se superposer, ou plutôt s’accoler, à certains moments, celle des dispositifs d’aviation légère, mis en place a priori par les armées pour leurs propres besoins.

Elle s’offre maintenant à nous sous la forme d’actions, parfois simultanées et parfois successives, des différentes subdivisions d’arme, chacune de ces actions étant liée à la précédente par les réactions que celle-ci aura provoquée et réagissant elle-même sur la suivante, sans qu’il soit possible du reste de séparer les actions et les réactions dues à la coopération de l’aviation à la bataille terrestre, de celles qui se rattachent aux opérations aériennes proprement dites.

A ce point de vue, l’air nous paraît constituer un tout indivisible et si l’on est bien obligé, par suite des difficultés des liaisons latérales, de le diviser en grandes tranches, du moins, dans chacune de ces tranches, la lutte doit-elle être organisée en profondeur.

d) Les buts assignés à la lutte aérienne se sont multipliés et leur réalisation implique un balancement de forces entre des actions différentes

Ce n’est pas seulement la tactique aérienne qui s’est modifiée ; la transformation la plus radicale réside en ceci que le cadre de la lutte aérienne s’est singulièrement élargi.

Il n’est plus, comme en 1918, presque exclusivement limité aux dimensions de la bataille terrestre.

L’action de l’armée de l’Air englobe, à la fois :

- l’étroite coopération aux opérations terrestres (ou maritimes) ;

- la couverture aérienne d’une notable partie du territoire national ;

- l’attaque des centres de puissance économique, industrielle et politique de l’adversaire ;

- toutes actions dont le corollaire obligé est la diminution de puissance de l’aviation ennemie par l’attaque aérienne de ses bases, de ses magasins, de ses centres de production.

On ne peut évidemment songer à éparpiller les moyens afin d’entreprendre, en même temps, des tâches aussi nombreuses et aussi diverses ; la condition sine qua non de l’efficacité de l’action aérienne est, qu’à chacune des actions entreprises, soient consacrés les moyens nécessaires et suffisants pour obtenir le résultat recherché.

Les moyens d’aviation dont on dispose étant strictement limités, on ne pourra donc entreprendre, en même temps, qu’une partie de ces tâches ; leur nombre dépendra alors évidemment des moyens qu’il est nécessaire de consacrer à chacune d’elles.

Est-ce à dire qu’il faille renoncer systématiquement à certaines de ces tâches, et tout d’abord, comme certains l’ont pensé, à celles qui n’ont pas de rapport immédiat avec la bataille terrestre ?

Si une diminution même sensible de la production des usines de guerre, l’interruption des communications maritimes, l’affaiblissement du moral des populations, etc. sont sans effet immédiat sur la bataille terrestre engagée, parce qu’elle trouve dans les approvisionnements antérieurement accumulés tout ce qui est nécessaire pour l’alimenter, leur influence sur la suite des opérations n’est en aucune façon négligeable : on ne doit donc renoncer à ces résultats que s’il est impossible de les obtenir.

Or, précisément, la forme même de la guerre moderne se prête à un semblable emploi de l’armée de l’Air, en lui permettant d’entreprendre ces différentes tâches, non pas simultanément, mais successivement.

L’attaque se trouve précédée d’une période de préparation plus ou moins longue destinée à réunir les moyens nécessaires et à les mettre en œuvre…

la nécessité de semblables périodes ne saurait s’éluder complètement ; elle donne aux opérations offensives une allure saccadée qui est caractéristique de la mise en œuvre d’un important matériel 5.

L’action de l’armée de l’Air nous paraît en définitive devoir comporter un balancement de forces entre des tâches diverses : les unes directement et immédiatement liées à la bataille terrestre (ou navale) en cours, les autres visant la diminution progressive de la puissance de l’adversaire.

e) Le balancement des forces entre les diverses tâches assignées à l’armée de l’Air est limité par des nécessités tactiques et techniques

Dès que ce balancement de forces nous paraît nécessaire, l’idéal serait qu’il puisse être complet, c’est-à-dire que, suivant les circonstances du moment, on puisse affecter successivement, aux tâches compatibles avec les moyens dont on dispose, l’ensemble de ces moyens.

Ce souhait n’est malheureusement que partiellement réalisable.

L’aviation de renseignement, parce qu’elle ne peut recueillir que des indices fragmentaires, parce que sa surveillance n’est qu’intermittente, et parce que les renseignements négatifs qu’elle rapporte sont incertains, se trouve hors d’état de tracer en quelques heures un tableau suffisamment clair et précis de la situation de l’ennemi.

La connaissance de cette situation, à un moment donné, ne peut être que le fruit d’une recherche antérieure, longue et patiente, qui aura permis de suivre, avec une fréquence suffisante, l’évolution de cette situation ; c’est, avant tout, de la comparaison des indices recueillis à des moments différents que résultera une approximation suffisamment approchée de cette évolution.

Les forces aériennes de renseignement doivent donc rester en permanence à la disposition des Grandes Unités auxquelles elles sont organiquement affectées. Tout au plus pourrait-on faire une exception à cette règle pour l’aviation des Grandes Unités non engagées.

Pour l’aviation de défense, le balancement des forces se heurte également à des difficultés qui le limitent.

Le déploiement des moyens réalisé est, en effet, fonction des objectifs à attaquer ou des objectifs à couvrir, ainsi que des routes aériennes qui permettent de les atteindre.

Malgré que l’aviation possède, plus que toute autre arme, la faculté d’effectuer aisément des concentrations de forces en des zones éloignées des bases d’envol, la distance à laquelle ces concentrations peuvent être réalisées est limitée, soit par la faible durée de vol utile qui résulte de cet éloignement, pour l’aviation légère, soit par l’augmentation des durées de trajet dans les lignes amies ou ennemies qu’elle entraîne, pour l’aviation lourde.

Les emplacements des objectifs à attaquer ou à couvrir variant avec les tâches confiées à l’aviation, l’aviation de défense ne peut songer à les remplir toutes en partant d’un unique déploiement.

A chaque tâche correspondra donc un déploiement qui différera - en totalité ou en partie seulement - du déploiement adopté pour d’autres buts.

Chacun des changements de déploiement, malgré les mesures prises pour en hâter l’exécution, exige des délais plus ou moins importants.

D’ailleurs, lorsqu’il s’agit, pour l’aviation de défense, de participer à la bataille terrestre, son intervention est liée, dans l’espace et dans le temps, au développement de cette bataille.

Pour que son intervention dans cette bataille soit opportune, elle doit maintenir avec le chef qui la conduit des liaisons étroites ; le maintien de semblables liaisons est incompatibles avec l’éloignement des bases d’envol ; d’où nécessité d’un nouveau déploiement.

De même, parce que, dans la participation à la bataille terrestre, les objectifs à attaquer seront fréquemment des objectifs mobiles et fugitifs, ou que les zones à couvrir et les moments où cette couverture est nécessaire varieront rapidement, la nécessité d’un contact étroit avec les unités de renseignement chargées de situer ces objectifs ou avec les éléments à couvrir rendront inutilisables les déploiements éloignés.

Par ailleurs, l’entrée en action de l’aviation lourde dans la bataille terrestre implique, de la part des équipages, une connaissance suffisante du terrain où peuvent apparaître les objectifs, de la situation de l’ennemi dans cette zone de terrain, des réactions aériennes adverses dans la partie du ciel correspondante ; cette connaissance ne s’acquiert qu’au bout d’un certain temps.

Dans un autre ordre d’idées, ce balancement des forces entre différentes tâches n’est possible qu’à la condition que le matériel dont on dispose soit apte à les remplir toutes.

On s’explique par là l’attrait qu’a exercé à deux reprises différentes, dans l’évolution de notre matériel, le principe de la non-spécialisation, contraire cependant à l’enseignement formel de la guerre.

Malheureusement, à l’usage, on s’aperçoit que le matériel ainsi conçu ne convient pas à certaines tâches et l’on revient à la spécialisation.

Au reste, cette non-spécialisation du matériel est un leurre. Dès qu’un progrès technique notable est acquis, on constate que le matériel construit pour la tâche la plus difficile n’est plus susceptible de la remplir et comme il n’est pas encore usé, on l’utilise pour les tâches plus faciles.

A quoi bon, dès lors, partir du principe de la non-spécialisation si, au bout de très peu de temps - car dans l’aviation le matériel évolue vite -, on est obligé de revenir à une spécialisation qui cette fois n’est pas voulue, mais subie, et qu’il paraît à peu près impossible d’éviter ?

Quoi qu’il en soit, on doit retenir, qu’à côté des nécessités tactiques que nous avons précédemment exposées et qui limitent le balancement des forces entre les différentes tâches, il existe des servitudes techniques plus impérieuses encore.

Ainsi, si le balancement des moyens aériens entre les opérations aériennes proprement dites et la bataille terrestre (ou navale) nous paraît nécessaire et si, étant donné l’allure "saccadée" des opérations terrestres (ou navales), il nous paraît possible, son importance est limitée, son rythme est plus lent qu’on ne l’imagine et il se trouve astreint à des règles très strictes, tant en ce qui concerne l’organisation du commandement que les conditions d’entrée en action des moyens de renforcement.

f) Nécessité de l’unité de commandement aérien

Nous avons vu précédemment que l’Air forme un tout indivisible.

Les entreprises aériennes y affectent la forme d’actions, simultanées ou successives, des différentes subdivisions d’armes, chaque action étant liée à la précédente par les réactions que celle-ci a provoquées et réagissent sur la suivante ; sans qu’il soit possible d’ailleurs de séparer les actions et les réactions dues à l’intervention de l’aviation dans la bataille terrestre, de celles qui se rattachent aux opérations aériennes proprement dites.

Dans ces conditions, que penser d’une organisation du commandement qui diviserait cet espace indivisible en deux parties, l’une liée à la bataille terrestre et dans laquelle le commandement aérien est subordonné au commandement terrestre, l’autre, indépendante de cette bataille, où un autre chef exercerait son autorité ?

Comment concevoir qu’une expédition de bombardement ennemie pénétrant profondément en territoire national serait, le long de son itinéraire aller, justiciable de deux autorités aériennes différentes et qu’il en serait de même à son retour ?

Comment tracer les limites des zones aériennes dépendant de ces deux commandements, alors que, sauf pour ceux qui se trouvent très éloignés du front de contact, les objectifs à attaquer ou à couvrir, qu’ils intéressent la bataille terrestre ou les opérations aériennes proprement dites, se trouvent étroitement imbriqués les uns dans les autres et souvent seront les mêmes ?

Comme enfin, après les leçons de 1918, admettre une fois encore que, dans la même partie du ciel, deux chefs, dont les préoccupations sont différentes, conduisent deux actions aériennes indépendantes, alors que toute action aérienne est dans l’étroite dépendance de celle qui la précède et réagit sur celle qui la suit ?

Parce que le ciel est indivisible, parce que les actions aériennes sont en étroite dépendance les unes par rapport aux autres, parce que les entreprises aériennes sont soudaines, extrêmement rapides, et exigent des réactions immédiates, parce que, enfin, la lutte aérienne est "une", qu’il n’y a pas des opérations aériennes proprement dites et une bataille terrestre, mais une lutte aérienne unique qui s’exerce par moments plus spécialement au profit de la bataille terrestre, pour toutes ces raisons s’impose à notre esprit la nécessité d’un commandement aérien unique, exerçant son action dans toute la profondeur du ciel où peuvent se développer les entreprises aériennes amies et ennemies.

g) Primauté des besoins de la bataille terrestre

Examinant les conclusions auxquelles le général Douhet était arrivé, nous avons été amené à conclure que, dans l’état actuel des institutions militaires, et aussi longtemps que l’usure préalable de l’adversaire n’a pas été réalisée, l’Air ne pouvait constituer le théâtre d’opérations décisif.

En particulier, les résultats auxquels l’action de l’aviation peut prétendre nous paraissent devoir être beaucoup moins complets et beaucoup moins rapides que ceux qu’obtient d’un seul coup l’invasion.

Or, la perte d’une grande bataille - et en particulier de la bataille initiale - oblige presque toujours le vaincu à un repli profond de son corps de bataille, afin de gagner le temps indispensable pour préparer une nouvelle manœuvre d’ensemble, et apporter au dispositif général de ses forces les modifications nécessaires.

Cette perte de terrain présente, il va de soi, les plus graves inconvénients pour les opérations, mais, par surcroît, elle inflige aux populations des misères et des privations de toutes sortes et prive le vaincu de la totalité des ressources du territoire envahi.

Dans le cas particulier de la France, la présence, à proximité des frontières, des riches bassins industriels du Nord et de l’Est, rend l’invasion encore plus désastreuse parce qu’elle fait disparaître, d’un seul coup, l’ensemble des ressources de ces deux bassins, qui sont indispensables à la défense nationale.

Dans l’ensemble des opérations terrestres, maritimes et aérienes que comporte une guerre moderne, la bataille terrestre revêt donc une importance capitale.

Au fur et à mesure que s’accroît la puissance de l’armée de l’Air, s’accroît proportionnellement l’importance des résultats que son intervention dans la bataille terrestre peut obtenir. A certains moments de la bataille, on l’a vu pendant les crises de 1918, l’intervention de l’aviation peut même être décisive.

Renoncer à faire bénéficier la bataille terrestre des résultats de cette intervention équivaudrait à aller à la bataille avec des forces dispersées ; ce serait courir à un désastre dont nous avons pu, en 1914, mesurer toute l’étendue : la perte de la bataille terrestre initiale.

Cette constatation de simple bon sens confère, en matière d’action aérienne, aux besoins qui résultent de la préparation et du développement de la bataille terrestre un caractère de primauté absolue sur tous les autres besoins.

Les conséquences qu’entraîne l’application de ce principe n’ont pas toujours été clairement entrevues.

L’intervention de l’aviation dans la bataille terrestre implique, nous l’avons vu, des délais importants, tant pour la réalisation des nouveaux déploiements correspondant aux missions particulières confiées à l’aviation dans cette bataille, pour l’établissement des liaisons indispensables avec les chefs terrestres qui la conduisent, que pour permettre aux équipages de connaître le terrain où ils auront à agir, ainsi que la situation de l’ennemi terrestre et aérien dans la zone où s’exercera leur action.

La primauté des besoins de la bataille terrestre exige que ces délais - sans lesquels l’intervention de l’aviation dans la bataille risque de perdre une notable partie de son efficacité et son caractère d’opportunité - soient respectés, même si l’on est ainsi amené à suspendre plus tôt qu’on ne le désirerait l’exécution des autres tâches de l’aviation.

En particulier, nous avons vu que les servitudes de l’observation aérienne, la forme très progressive que revêt la recherche du renseignement aérien, conduisent à laisser, en permanence, aux unités engagées la libre disposition de leur aviation de renseignement, même si les opérations terrestres ne présentent pas encore les caractères d’une crise.

Par ailleurs, l’exemple de 1918, aussi bien que les réflexions que nous sommes amenés à faire de nos jours, nous ont conduits à conclure à la nécessité du commandement aérien unique.

Est-il possible d’admettre que ce commandement changera de mains selon que, dans les circonstances du moment, la participation de l’aviation à la bataille terrestre prendra le pas sur les opérations aériennes indépendantes ou inversement ?

Et ne voit-on pas tout le danger que présente, au moment où s’engage une grande bataille terrestre, l’arrivée d’un nouveau chef aérien, moins bien connu des chefs militaires intéressés, ne connaissant qu’imparfaitement leur pensée et leurs besoins, ainsi que la situation de l’ennemi et le "climat" aérien dans la zone où l’aviation doit intervenir ?

Si l’on accorde vraiment - et sur ce point il est difficile de ne pas être d’accord - aux besoins qui résultent de la préparation et du développement de la bataille terrestre, un caractère de primauté absolue sur tous les autres besoins, on doit reconnaître également que le commandement aérien doit être exercé en tout temps par le chef qui, de par ses attributions, est le mieux placé pour connaître l’ensemble des besoins de cette bataille.

A ce point de vue, le rôle du commandant des forces aériennes et de la DCA du groupe d’armées nous paraît avoir considérablement grandi.

Mais il convient de noter que ce commandement unique doit s’exercer dans toute la profondeur du ciel où peuvent se produire les interventions aériennes amies et ennemies.

Cette zone déborde, à coup sûr, les limites assignées à l’autorité du commandant de groupe d’armées.

De telle sorte qu’il existe un décalage entre le commandement terrestre et le commandement aérien qui, en l’absence d’une autorité suprême coiffant toute la hiérarchie du commandement (militaire, maritime et aérien), rend particulièrement ardue l’organisation du commandement aérien.

Enfin, si, comme nous le pensons, la spécialisation du matériel en vue des tâches distinctes qu’on exige de lui est infiniment souhaitable, la primauté des besoins de la bataille terrestre obligera à concevoir, au moins pour l’aviation de renseignement, un matériel spécialement conçu en vue des missions qu’elle doit remplir dans cette bataille. Il n’est pas prouvé que le multiplace de combat, dont une notable partie de l’aviation de renseignement a été dotée, réponde uniquement à cette préoccupation.

 

Conclusions

L’exposé qui précède nous conduit à penser que si le général Douhet peut, dans une certaine mesure, faire figure de précurseur et d’apôtre, la doctrine française d’emploi, pour autant que l’esprit français restera cartésien, doit s’écarter délibérément de la sienne.

Douhet a conçu un système complet de guerre, dans lequel l’armée de l’Air joue le rôle essentiel, décisif. A la constitution d’une armée de l’Air aussi puissante que possible, il sacrifie les opérations terrestres et maritimes et les forces chargées de les mener.

Mais son système n’a aucun fondement expérimental ; il suppose d’ailleurs l’existence d’une forme aérienne qu’aucun pays n’a pu réaliser, ni numériquement, ni techniquement ; enfin, il ne tient pas un compte suffisant de l’organisation des forces armées de l’adversaire. Pour nous, nous ne pouvons négliger la puissance et l’esprit offensif de l’armée de Terre qui nous sera peut être opposée et avec laquelle nous sommes bien obligés de compter.

A cette doctrine idéaliste et absolue, nous nous devons d’en opposer une autre, plus objective et plus souple.

Si nous devons accorder aux opérations aériennes proprement dites toute l’importance que l’accroissement de puissance de l’aviation lui confère, nous devons, par dessus tout, reconnaître que la décision ne peut s’obtenir que par la convergence des actions entreprises dans les trois domaines de la Terre, de la mer et du Ciel.

Au lieu de nier certains besoins, il convient d’établir entre eux, dans chaque situation particulière, à chaque moment, une hiérarchie logique, et d’appliquer ensuite successivement, à chacun d’eux, les moyens nécessaires et suffisants pour les satisfaire.

Lorsqu’il s’agira de passer à l’exécution, notre imagination se heurtera à des servitudes nombreuses - délais d’entrée en action, organisation du commandement, besoins permanents des opérations terrestres, matériel - qui entraveront son essor. La dernière guerre nous a montré qu’on ne peut impunément s’en affranchir.

Enfin, et c’est là, pensons nous, que réside l’essentiel du débat, nous devons reconnaître, qu’aussi longtemps que nos institutions militaires resteront ce qu’elles sont, l’intérêt qui s’attache au succès des opérations terrestres donne, aux besoins qui résultent de leur préparation et de leur développement, un caractère de primauté absolue.

 

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Notes:

1 Douhet ne croit guère à l’efficacité du bombardement de nuit en raison de la difficulté que l’on éprouve, la nuit, à identifier les objectifs et à les attaquer.

2 Le Bréguet XIV de 1918 avait un rayon d’action théorique de 250 km environ ; et pourtant l’aviation de bombardement, qui en était armée, ne pénétrait de jour dans les lignes ennemies qu’en vol groupé et à une distance n’excédant guère 25 km.

3 Ludendorff, Mémoires.

4 280 pilotes pour la défense de Londres au début de 1918.

5 Règlement provisoire sur l’emploi tactique des Grandes Unités : rapport au ministre.

 

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