UNE MISSION AUJOURD’HUI CONTROVERSÉE : L’APPUI AÉRIEN RAPPROCHÉ

Philippe Steininger

 

La mission d’appui feu au profit des troupes au sol, longtemps connue sous l’acronyme anglo-saxon de CAS (Close Air Support) a été rebaptisée, il y a peu, sous l’appellation française d’appui aérien dans la zone des contacts (AAZC). Le militaire, préoccupé d’interopérabilité avec ses alliés, affiche une certaine réserve… Pour cette raison, et pour éviter d’introduire la confusion dans les esprits, la mission d’appui feu sera évoquée, dans les lignes qui suivent, sous l’appellation anglo-saxonne de CAS.

Au-delà de ces querelles, somme toute assez secondaires, il convient de s’interroger sur la teneur même de cette mission que l’armée de l’Air assure aujourd’hui. Le colonel John Warden, de l’US Air Force, propose, dans son livre The Air Campaign, une définition séduisante que l’on retiendra ici : sera considérée comme CAS toute opération aérienne dont l’objectif peut théoriquement être pris en compte par des troupes terrestres. On conçoit généralement celle-ci comme une action de l’aviation de combat sur la ligne des contacts, en coordination avec les troupes terrestres. Ceci implique une liaison sol-air, et la plupart du temps une cible à portée visuelle du contrôleur aérien avancé. Sans plus approfondir, il est communément admis qu’il s’agit d’une mission difficile, risquée, dont l’efficacité n’est pas toujours avérée. Les exemples historiques le démontrant ne manquent pas, et s’il fallait en choisir un qui montre le caractère périlleux de la mission, ce serait les équipages du groupe I/54 qui le fourniraient. Le 12 mai 1940, ils attaquèrent en basse altitude les troupes allemandes avec 6 Bréguet 691 et pas un d’entre eux ne revint. Les causes d’un tel échec sont multiples, mais ne condamnent pas définitivement ce mode d’action utilisé d’ailleurs avec succès par l’ennemi du moment. La situation est-elle fondamentalement différente aujourd’hui ? Autrement dit, la mission CAS doit-elle être toujours prise en compte par l’armée de l’Air ? Dans l’affirmative, cette dernière a-t-elle les moyens d’assumer cette option ? Sous quelles conditions le pourrait-elle ?

  1. INTÉRÊT DE LA MISSION CAS

    Il convient, en premier lieu, d’établir une fois pour toutes que l’intérêt de la manœuvre en cours au niveau opératif ou tactique doit prendre le pas sur les logiques conservatrices ou hégémoniques des différentes armées en présence. Autrement dit, armée de Terre et armée de l’Air doivent accepter le prix d’une attrition parfois élevée si elle est imposée par les impératifs de la planification du commandant de théâtre.

    Ceci posé, il faut bien admettre que le CAS prend parfois les "atours" d’une nécessité. C’est, en effet, dans certaines circonstances, du ciel que vient le salut. Le siège de Khe-Sanh en 1968 aurait, sans nul doute, pris des allures de Dien-Bien-Phu, avec les conséquences politiques que l’on sait, si l’aviation américaine n’était intervenue massivement. Elle déversa, pendant les 70 jours que dura le siège, près de 100 000 tonnes de bombes autour du camp retranché1. L’idée stratégique du général américain Westmoreland était la même que celle de son prédécesseur français, le général Navarre. La différence résidait dans le fait que l’un pouvait compter sur la puissance d’une aviation travaillant massivement en CAS à son profit, l’autre pas, au grand dam des 12 000 soldats du corps expéditionnaire français qui ne revinrent pas de Dien-Bien-Phu.

    Certaines opérations sont, par ailleurs, inconcevables, et irréalisables dans la plupart des cas, sans un minimum d’appui aérien.

    C’est le cas des missions de recherche et de sauvetage de combat (C-SAR) dans lesquelles il s’agit d’extraire, parfois dans la profondeur du territoire ennemi, des équipages abattus. Tous les cas connus de telles extractions ont été réalisés avec des moyens spécialisés et dédiés au CAS, en complément des hélicoptères C-SAR (Combat-Search and Rescue).

    Sans être toujours une nécessité, le recours à l’appui aérien rapproché n’en est pas moins souhaitable très fréquemment. C’est le cas pour faire sauter un verrou lors d’une offensive, ou pour augmenter encore le caractère retardateur du combat que livrent des troupes au sol sur la défensive.

    Ce type de mission a même été employé dans un genre nouveau en ex-Yougoslavie, lorsque qu’il fut demandé, pendant deux ans (1993-95), aux équipages de l’OTAN de simuler des attaques sur les positions menaçant les "casques bleus" de l’ONU. La "gesticulation" ainsi produite revêtait un caractère dissuasif.

    Enfin, il convient de revenir aux événements du printemps 1940 pour prendre la mesure de l’efficacité qui peut caractériser des missions CAS lorsqu’elles sont bien intégrées à la manœuvre terrestre et effectuées avec un matériel adapté. Il suffit, pour cela, de se rappeler avec quel succès les formations de "Stukas" bombardèrent devant les Panzers (parfois à quelques centaines de mètres), accroissant, par leurs frappes, le pouvoir pénétrant des divisions blindées allemandes. Une unité spécialisée (le VIIIe corps) avait même été créée pour cela. Plus près de nous, la guerre du Golfe apporte aussi quelques enseignements, entre autres, celui que l’arme aérienne, outre ses capacités propres, peut être, le cas échéant, à peu de frais, un véritable multiplicateur des forces terrestres. Ainsi, plus de 1 000 chars de bataille irakiens furent détruits de nuit par des F-111 avec des armements de précision sans qu’un seul de ces avions ne fût perdu dans cette opération fort rentable. II s’agissait bien de CAS, puisque l’aviation s’en prenait au premier échelon ennemi, situé à portée de l’artillerie alliée.

    L’intérêt de la mission d’appui feu au plus près des troupes au contact n’est donc plus à démontrer, mais, aujourd’hui, des acteurs nouveaux sont apparus : les hélicoptères d’assaut sont, dans certains domaines, bien plus performants que les avions de combat ; l’artillerie, ayant gagné en allonge et en précision, peut élargir son champ d’action et prendre à son compte une partie des missions CAS hier dévolues à l’aviation de combat. Les automoteurs de 155 mm de la FRR positionnés sur les hauteurs de Sarajevo ont d’ailleurs démontré à l’été 1995 leurs capacités dans ce domaine. Plus performant encore, le LRM (lance-roquettes multiple) doit pouvoir aussi intervenir. Pour s’acquitter de la mission CAS, de quels moyens dispose aujourd’hui l’armée de l’Air ?

  2. UNE MISSION AUJOURD’HUI DIFFICILEMENT RÉALISABLE PAR L’ARMÉE DE L’AIR

    La notion de précision est au cœur de la problématique liée à la mission CAS. Cette précision est requise dans l’acquisition et l’identification de la cible à atteindre, ainsi que dans le tir de l’armement lui-même. L’histoire montre que, les troupes étant au contact, la probabilité de tir fratricide est élevée2. De plus, à quoi bon une juste identification des cibles si l’armement ne peut être délivré avec une précision en cohérence avec son efficacité militaire et la disposition des troupes au sol ? L’acquisition de la cible reste délicate quel que soit le profil d’attaque choisi. En basse altitude et grande vitesse, le pilote ne dispose que de quelques secondes pour acquérir la cible et la traiter. Le facteur temps est ici critique, ce qui n’est pas le cas dans les profils d’attaque depuis la moyenne altitude (3 000-5 000 m). En revanche, la distance avion-objectif étant alors importante l’identification de celui-ci est, sans dispositif d’aide associé, extrêmement malaisée. Il s’agit, par exemple, pour le pilote de distinguer à 5 km dans un environnement chargé un char de bataille camouflé. On mesure sans peine la difficulté de l’exercice, et l’on doit se rappeler qu’un fantassin tirant un missile antichar Milan à 1,5 km ou un tireur de missile Hot à 3,5 km, depuis un hélicoptère, disposent tous deux de lunettes grossissantes. Ils sont, de plus, déchargés du poids que constitue le pilotage d’un avion de combat, et sont immobiles ou presque lors du tir et de l’identification de la cible.

    Les armements que peuvent délivrer, en mission d’appui feu, les Jaguar, Mirage FICT, et Mirage 2 000 K2/D de l’armée de l’Air sont de deux types : guidé et non guidé. Il faut attendre une précision hectométrique de ces derniers, à l’exception notable des roquettes qui possèdent d’autres limitations. Les munitions de précision sont, quant à elles, des missiles ou de bombes guidées laser capables d’une précision métrique, mais nécessitant une illumination de la cible. Pour que le tir soit un succès, il est nécessaire qu’entre l’illuminateur et la cible d’une part, et entre la cible et la munition d’autre part ne se trouve aucun facteur de discontinuité tel que fumée, brouillard, nuage… Ces limitations sont importantes, tout particulièrement en centre-Europe, et lors d’attaques depuis la moyenne altitude.

    Force est de constater que les avions de l’armée de l’Air susceptibles d’être engagés dans des missions CAS ne disposent pas de capacités satisfaisantes dans le domaine de l’acquisition des cibles3. L’armement qu’ils pourraient délivrer en mission CAS est, de plus, soit insuffisamment précis, soit affecté de limitations importantes dans leur emploi lorsqu’il s’agit d’armement guidé laser (AGL). On peut d’ailleurs s’interroger sur la probabilité d’emploi en CAS de cette dernière famille de munitions, compte tenu des ressources dont dispose l’armée de l’Air en la matière.

    Les appareils de combat sont, de plus, affectés de limitations importantes qui les rendent tributaires des conditions météorologiques dans l’exécution des missions CAS. Il ne s’agit pas là d’une carence propre à l’armée de l’Air mais de limitations qui trouvent leurs origines dans les capacités des avions de combat, même parmi les plus modernes. L’armée de l’Air, en l’occurrence, n’a pas à rougir de ses performances en la matière. Il importe que le planificateur prenne pleinement conscience de la nature de la prestation qu’une flotte d’avions de combat est susceptible de lui offrir en CAS. La contre-offensive blindée allemande de l’hiver 1944-45 dans les Ardennes, avec son succès initial garanti par des conditions climatiques empêchant l’aviation alliée d’intervenir en appui, constitue un exemple historique à méditer. Aujourd’hui, en l’état actuel de la technologie des systèmes d’armes, l’avion de combat a, dans ce type de mission, des limitations météorologiques supérieures à celles de l’hélicoptère de combat. Enfin, les capacités air-air des avions d’assaut sont souvent insuffisantes en regard des nouvelles menaces, leur capacité à survivre en cas de présence de chasseurs et d’hélicoptères ennemis s’en trouve dangereusement obérée. Ce jugement sévère peut bien sûr être adouci lors de l’évaluation des capacités ennemies, souvent très faibles dans les nouveaux scénarios d’emploi. Cependant il peut être salutaire, sans vouloir jouer les Cassandre, de ne pas l’oublier.

    Il convient, en outre, de s’attarder sur les ressources que l’armée de l’Air est susceptible de dédier au CAS, et surtout sur le volume d’entre elles qu’elle est prête à perdre, c’est-à-dire à ne pas consacrer à d’autres missions ayant elles aussi leur intérêt.

    En partant de l’hypothèse d’une armée de l’Air à 350 avions de combat dont 20 %, soit 70 avions, seraient employés en CAS ; en considérant un taux d’attrition de 2,5 %, c’est la perte de 35 avions (soit 10 % de la flotte initiale) qu’il faudrait envisager après 12 jours d’opérations4. L’armée de l’Air peut-elle et doit-elle accepter une telle éventualité ? La réponse incombe aux décideurs qui apprécieront, au cas par cas, les situations. On peut rappeler que 35 avions de combat représentent environ une somme de 5 milliards de Francs, qui peut être comparée à son équivalent en chars de bataille : 500 T72 à 10 MF l’unité. Le seuil de rentabilité est ici fixé : ces 35 avions peuvent-ils détruire, en 12 jours, 500 chars ? Rien ne permet de l’affirmer. Il serait réducteur, et même dangereux, d’aborder la question sous son strict aspect financier. Il s’agit cependant d’un éclairage, parmi d’autres, qu’il convient de ne pas occulter.

    Ces quelques réflexions mettent bien en exergue les caractéristiques ingrates de la mission CAS : elle est techniquement difficile, et son efficacité comme sa rentabilité restent à démontrer. Pour ce qui concerne la plupart des forces aériennes, une formule lapidaire pourrait résumer leur action en CAS : des tactiques des années 90, employées par des vecteurs des années 80 délivrant de l’armement des années 505. Pour réductrice qu’elle soit, la formule dénonce bien une incohérence à laquelle se heurte toute velléité d’emploi du CAS.

    La mission est donc aujourd’hui difficilement réalisable par l’armée de l’Air, mais des évolutions techniques et des conditions d’emploi fermement établies pourraient rendre viable cette mission dont l’intérêt est avéré.

  3. DES ÉVOLUTIONS NÉCESSAIRES

La mission CAS doit pouvoir s’effectuer en permanence pour rester en cohérence avec le combat terrestre qui connaît de moins en moins de discontinuité temporelle. En conséquence, elle doit pouvoir s’accommoder de mauvaises conditions météorologiques, de la nuit, de brouillage électronique sévère, et de la présence de chasseurs ennemis. Celle-ci devra être, en outre, autant que faire se peut, subordonnée à une recherche systématique de la supériorité aérienne, au moins locale.

Cette dernière condition conduit au paradoxe qu’il faut pour effectuer une mission CAS avant tout des moyens performants de défense aérienne. On ne saurait envisager des missions d’escorte ou même de "Sweep"6 près de la ligne des contacts, l’avion engagé en CAS devra donc avoir une vraie capacité d’autodéfense. Au passage, il faut remarquer que la menace air-air n’est pas du seul fait de chasseurs ennemis, mais de plus en plus d’hélicoptères de combat dotés de missiles air-air performants. Leur détection et leur destruction sont cruciales. Dans cette perspective, le Rafale posséderait les potentialités techniques lui permettant d’être utilisé en CAS si la suprématie aérienne n’est pas acquise. Cela sera aussi le cas du Mirage 2000-5, à condition toutefois que des provisions pour des logiciels air-sol soient prévues dans sa version française…

Si les événements récents ou en cours incitent à imaginer un engagement des forces sur des théâtres lointains, le bon sens commande de ne pas écarter un engagement de celles-ci en Europe. Là, les conditions météorologiques y sont peu clémentes et imposent des exigences techniques sur les avions de combat et leur armement. Il suffit de se rappeler qu’un avion conçu pour des missions diurnes par beau temps est disponible, en moyenne, le tiers d’une période de 24 heures pour comprendre que, par souci de cohérence avec l’action terrestre, des avions tous temps sont requis pour la mission CAS7. Ceux-ci devront pouvoir non seulement accéder à la zone d’engagement, mais plus encore ils devront pouvoir délivrer un armement à la précision acceptable (décamétrique), quelles que soient les conditions météorologiques. L’appareil candidat à la mission CAS tous temps devrait donc être doté d’un système de navigation et d’attaque s’appuyant sur une solide capacité en matière de cartographie radar. Le Rafale approcherait cette condition.

La mission CAS nécessite un dialogue entre les équipages chargés de l’assaut lui-même et un contrôleur aérien avancé qui donne les éléments dont la connaissance est nécessaire. Il convient que ce dialogue s’établisse dans les meilleures conditions possibles. Pour cela, il doit idéalement être court, insensible au brouillage et utiliser un langage universel par souci d’interopérabilité. Autant de caractéristiques qui sont celles de la transmission de données. Recevoir les paramètres relatifs à la mission d’appui directement dans le système d’armes de l’avion via un équipement tel le MIDS8 est hautement souhaitable.

Après ces considérations concernant le vecteur, la cohérence opérationnelle de l’ensemble du système d’armes impose à l’armement d’être précis, efficace et tous temps. Par ailleurs, il devra être d’un coût réduit pour permettre une utilisation à grande échelle. Enfin, il devra être très souple d’emploi, c’est-à-dire pouvoir être utilisé contre une grande variété d’objectifs tout en ayant un domaine de tir le plus proche possible du domaine avion.

Outre son coût généralement élevé, l’armement guidé laser (AGL) ne répond qu’imparfaitement à ces critères, principalement en raison de ses limitations météo.

La future famille d’armement air-sol modulaire (AASM) devrait, en revanche, convenir. On doit pouvoir, en effet, disposer de bombes à la charge militaire adaptée et capables, grâce à un ensemble sommaire de guidage, d’une précision décamétrique. Sous réserve qu’un dialogue avion-munition soit possible via une interface numérique (ce qui élimine nos plus anciens vecteurs), cet armement pourra être tiré quelle que soit la météorologie et dans une grande diversité de profils de vol. Il sera, de plus, de type "tire et oublie" et ne devrait pas coûter plus de 500 000 Francs l’unité. Les Etats-Unis se sont résolument engagés dans cette voie et vont s’équiper des systèmes JDAM/JSOW qui répondent aussi à ces critères9. Une option d’achat sur étagère se présente dès lors si nos industriels ne tiennent pas les coûts dans les limites fixées (ensemble IDAM montable sur bombe MK 84 : 125 000 Francs). Précis et efficace, l’AASM permettra de réduire le nombre de sorties CAS, ce qui aura des conséquences heureuses sur l’attrition de la flotte d’avions de combat et permettra à celle-ci de s’investir dans d’autres missions. L’AASM présente enfin l’avantage ultime de pouvoir être tiré, dans sa version propulsée, à une quinzaine de kilomètres de l’objectif assurant ainsi un bon niveau de sécurité au tireur. L’armement guidé laser permet aussi cette possibilité, mais impose à la cible d’être vue par le pilote ou l’armement lui-même. Les statistiques montrant que la visibilité en Europe est supérieure à 20 km seulement 5 % d’une année, l’AGL ne peut être exploité de manière optimale en Europe 95 % du temps. L’AGL a néanmoins pour lui l’avantage d’offrir la possibilité à l’équipage de "désigner" la cible à son armement avec une grande précision, s’affranchissant, par la conception même du système, des problèmes liés à l’estimation et la transmission des coordonnées de l’objectif. La précision de l’AASM restera, quant à elle, tributaire de la détermination des coordonnées de la cible. Il s’agit d’une limitation non négligeable, mais qui devrait rester compatible avec le traitement d’objectifs n’imposant pas une frappe de précision métrique (99 % des objectifs selon une récente étude de l’US Air Force).

Le renseignement est au cœur de toute action militaire qui se veut efficace. En particulier en mission CAS, celui-ci est présent depuis la préparation du vol jusqu’à l’engagement proprement dit, puisque le dialogue contrôleur avancé-pilote le réactualise jusqu’au dernier instant. C’est une nécessité lorsqu’il s’agit d’intervenir sur une ligne de contacts qui peut être très mobile alors que les renseignements dont on dispose sont vieux de plusieurs heures. Les forces terrestres ont pu, pendant ce temps, se déplacer de quelques dizaines de milles nautiques, augmentant ainsi le risque de tir fratricide.

Le temps du FAC (Forward Air Controller) orbitant impunément au dessus de la zone des contacts n’est peut-être pas révolu, mais cette possibilité ne doit pas être considérée comme acquise systématiquement. De même, une équipe au sol spécialisée et bien équipée (moyens radio, désignateurs laser…) ne pourra pas toujours être en mesure d’intervenir. Le meilleur FAC semble bien être le système pouvant évoluer en toute sécurité et capable d’injecter directement dans les systèmes d’armes des avions de combat, par transmission de données, les éléments de la mission. Le concept semble futuriste mais existe pourtant déjà. Des drones, des satellites ont envoyé, lors d’essais effectués aux Etats-Unis, les images de leurs capteurs dans les systèmes de visualisation de F 16. Ce dernier appareil, dans sa version optimisée pour le CAS actuellement à l’étude, devrait disposer d’un dispositif lui permettant de faire figurer, sans intervention du pilote, sur la visualisation en tête haute les données essentielles de la mission envoyée par le FAC. Dans ces conditions, le CAS est, en effet, envisageable.

Déjà évoqués plus haut, d’autres acteurs sont susceptibles d’apporter un appui feu de qualité aux troupes terrestres engagées. Pèle mêle on peut citer l’artillerie sol-sol avec ses moyens diversifiés que sont le mortier lourd de 120 mm, le canon automoteur de 155 mm, et surtout le lance-roquettes multiple, sans oublier bien entendu l’hélicoptère de combat sur lequel il n’est pas inutile de s’attarder. Ce vecteur possède la plupart des qualités citées précédemment et décrites comme nécessaires pour un emploi convenable des avions de combat en appui feu rapproché. En effet, l’hélicoptère de combat moderne, dont la France ne sera pas dotée avant l’entrée en service du Tigre HAP/HAC, présente d’ores et déjà des caractéristiques qui le rendent apte à la mission CAS. Il est, c’est un fait, capable de frappes efficaces et bien plus précises que la plupart des avions de combat. Il présente d’autres avantages par rapport à ses cousins à voilure fixe :

- il est moins affecté que le chasseur-bombardier par de mauvaises conditions météorologiques.

- son endurance lui permet d’inscrire son action dans la durée.

- appartenant à l’armée de terre, il est plus intégré à la manœuvre menée à terre. Cela permet un emploi plus décentralisé, dans certains cas une intervention plus rapide, et un risque de tir fratricide moindre.

- ses plus grandes capacités manœuvrières lui permettent d’évoluer sans franchir la ligne des contacts et de délivrer ses feux sans survoler l’ennemi. Celles-ci le rendent également plus performant face à la menace que représente les hélicoptères ennemis.

L’argument généralement avancé à l’encontre de l’emploi des hélicoptères de combat en CAS fait état de leur grande vulnérabilité sur un champ de bataille. Ceci appelle quelques précisions que les conflits récents permettent d’établir. Ainsi, à l’été 1982, pendant l’opération "Paix en Galilée", des Gazelles syriennes ont engagé des blindés israéliens avec les résultats suivants : en 200 sorties elles détruisirent 100 blindés et de nombreux autres véhicules, et six d’entre elles furent perdues. Trois Gazelles furent abattues par des missiles sol-air infrarouge et trois autres par des F16 israéliens. Cet engagement d’hélicoptères de combat non munis de dispositifs réducteurs de signature thermique, non équipés de leurres infrarouge, à la merci de chasseurs possédant la maîtrise du ciel, et employés, qui plus est, sans coordination avec l’action terrestre en cours, représente un cas peu favorable sur lequel on peut raisonnablement s’appuyer. On constate donc que l’attrition y fut de 3 % dans des conditions très pénalisantes, que les appareils perdus le furent autant du fait de la menace sol-air que de la menace air-air, et enfin que le résultat militaire peut être qualifié de bon. L’hélicoptère de combat, même très simple, n’est donc guère plus vulnérable que l’avion, et son efficacité peut être dans certains cas meilleure (les spécialistes avancent généralement le ratio d’un hélicoptère perdu pour 10 blindés détruits). Ces données sont d’ailleurs corroborées par l’expérience américaine au Viêt-nam, puisqu’au plus fort de cette guerre les forces US perdirent chaque année le tiers de leur flotte d’hélicoptères. Il faut rapprocher ce chiffre du calcul effectué plus haut établissant qu’avec une attrition moyenne de 2,5 %, une force aérienne perd 50 % de son potentiel en une douzaine de jours d’opérations. Dès lors, les certitudes affichées quant à la vulnérabilité de l’hélicoptère doivent être tempérées. Si on ajoute que le prix d’un hélicoptère de combat moderne est de moitié inférieur à celui d’un avion de combat, les réticences s’amenuisent encore un peu plus.

Cependant, l’hélicoptère ne possède pas les capacités de l’avion en terme de vitesse, de puissance de feu, de tir à distance de sécurité. Les objectifs très bien défendus, très durcis ou très étendus devront toujours être traités par des chasseurs-bombardiers mieux adaptés.

Que faut-il donc conclure ? Probablement qu’avion et hélicoptère ont chacun un rôle distinct et complémentaire à jouer en appui aérien rapproché. Le recours à l’hélicoptère, sous réserve qu’il dispose de l’armement ad hoc, est à privilégier, l’avion intervenant, quant à lui, plus tard et lorsque toute autre solution se sera révélée inopportune. Cette ultime intervention de l’arme aérienne devra être conçue selon les règles de l’art habituellement employées : une seule passe réalisée avec l’armement le plus adapté, c’est-à-dire réalisant le meilleur compromis efficacité militaire-sécurité du tireur (très probablement l’AASM précité).

Une telle démarche doit permettre d’être efficace en CAS, tout en utilisant les ressources de l’armée de l’air là où elles sont le plus performantes (action dans la profondeur, frappe stratégique, destruction du potentiel aérien ennemi…).

Il n’en reste pas moins que l’entraînement des équipages de l’armée de l’Air à la mission d’appui aérien dans la zone des contacts est une nécessité incontournable. Mission très technique et difficile à réaliser, elle ne s’improvise pas et demande, en effet, un apprentissage et un maintien en condition sans faille. Affaire de partenariat, puisque les équipages engagés dialoguent avec un contrôleur aérien avancé, il est souhaitable que ce dernier soit issu du personnel naviguant de l’armée de l’Air. Cette condition garantit une communauté de pensée des intervenants et est gage d’efficacité.

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Le conflit idéalisé par l’aviateur est sans doute assez proche de celui livré pour la libération du Koweït en 1991 : Une campagne aérienne essentiellement stratégique et très efficace, laissant exsangues les forces irakiennes, suivie d’une campagne terrestre courte dont l’unique objet est l’occupation d’un terrain déjà bien "préparé". La réalité future risque, cependant, d’être plus rude et d’imposer des missions d’appui aérien dans la zone des contacts.

Dans cette hypothèse, l’hélicoptère de combat semble devoir être utilisé en priorité. Le recours à l’avion de combat, parfois moins efficace et aussi vulnérable, doit être envisagé en dernier ressort pour traiter les objectifs les plus délicats. Le planificateur devra se souvenir que le prix minimum à payer, hors attrition, pour l’emploi d’avions de combat en CAS, est le détournement de ces précieuses ressources des missions pour lesquelles elles ont été optimisées. Il n’est donc jamais nul. Dans un contexte de pénurie, ce paramètre prend tout son relief. Cependant, pour cet emploi, les avions de combat doivent faire l’objet d’évolutions techniques rendues nécessaires par les nouvelles conditions d’utilisation de l’arme aérienne. Même si le contexte actuel de crises donne à penser qu’une force aérienne rustique est suffisante dans la plupart des cas, on ne saurait se faire surprendre par des formes plus violentes de conflits. La vieille recommandation de Napoléon à ses maréchaux : "On peut être vaincu, surpris jamais" reste d’actualité.

L’opération Deliberate Force, en septembre 1995 en ex-Yougoslavie, offre matière à réflexion : un taux très faible de missions CAS (0,4 % des 3 000 sorties), l’intervention prépondérante de l’artillerie sol-sol qui, et cela constitue une nouveauté, est intervenue, au profit de l’aviation contre les positions de tireurs SAM. De nouvelles synergies interarmées se mettent en place. Il est souhaitable qu’elles préfigurent l’avenir du CAS.

 

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Notes:

1 Pendant toute l’année 1943, qui vit le début des bombardements stratégiques sur l’Allemagne, l’USAAF largua 133 000 tonnes de bombes sur l’Europe.

2 Pendant l’opération “Desert storm”, les A-10 de l’USAF chargés de l’essentiel des missions CAS furent responsables de la mort de 8 Marines et de 8 soldats britanniques suite à des méprises dans l’identification des cibles. Plus surprenant, les tirs fratricides entre troupes terrestres furent deux fois plus meurtriers que ceux effectués en CAS. Au total, 24 % des tués et 18 % des blessés américains le furent du fait de tirs fratricides.

3 L’exception du Jaguar est cependant notable. Equipé du dispositif Elias (Ecartomètre laser pour illumination aéroportée ou sol), le pilote tireur se voit désigner la cible à attaquer par un réticule qui se superpose à celle-ci dans son viseur. Ceci nécessite naturellement une illumination avec les limitations qu’elle comporte.

4 L’attrition est, évidemment, fonction du nombre de sorties effectuées. Le calcul, ici effectué, prend en considération un taux de 2,8 sorties/jour par avion, valeur généralement admise dans de nombreuses forces aériennes occidentales. L’attrition relative de 2,5 % considérée dans le calcul représente une valeur moyenne. A titre de comparaison l’Israeli Air Force subit une attrition de 4 % au début de la guerre du Kippour au moment où les missions CAS étaient nombreuses. Celle-ci diminua ensuite pour se stabiliser vers 1 %.

5 La faible ressource en armement de précision fera, sans doute, utiliser roquettes et bombes classiques en CAS.

6 Sweep : mission de supériorité aérienne visant à “balayer” le ciel des appareils ennemis.

7 Ce chiffre est obtenu en considérant qu’un tel appareil ne peut intervenir de jour qu’avec les conditions minimales suivantes (au demeurant fort optimistes) : visibilité 2 Nm, plafond 200 p. en route - visibilité 3 Nm, plafond 500 p. sur l’objectif. Un examen des relevés des stations météorologiques de la RAF effectués sur deux ans en Allemagne permet d’établir que :

8 MIDS : Multifonction Information and Distribution System. Système de transmission de données tactiques dont l’une des vocations est de permettre l’interopérabilité. Très bien protégé et capable d’un fort débit, ce système équipera le Rafale et probablement le Mirage 2000-5.

9 JDAM : Joint Direct Attack Munition ; JSOW : Joint Stand-Off Weapon ; JDAM est une bombe guidée (inertie + GPS) bon marché, et JSOW est une munition à dispersion.

 

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