L’ENNEMI EN TANT QUE SYSTÈME 1

John A. Warden III

 

 

Nous étions dès le départ d’une espèce différente : nous volions dans le ciel pendant que les autres marchaient sur le sol.

Général Carl A. Spaatz

 

La plume de Spaatz donne des aviateurs une description aussi valable maintenant qu’il y a un demi-siècle. Légèrement modifiée, elle peut s’appliquer à la guerre stratégique que nous connaissons aujourd’hui et qui est d’une autre nature que la guerre pratiquée jusqu’ici dans l’histoire. Ce n’est pas facile à comprendre sans jeter par dessus bord beaucoup de nos idées sur la guerre. De plus, mener cette nouvelle guerre suppose qu’on réfléchisse du sommet vers la base - une réflexion qui va de l’ensemble au particulier - plutôt que de bas en haut comme cela réussit si bien quand on a à faire à des problèmes tactiques.

Il y a, fondamentalement, deux manières de penser : on induit ou on déduit. Dans le premier cas, il faut rassembler de nombreux faits de détail pour voir si on peut en tirer quelque chose. Dans le second, on part de principes généraux à partir desquels on peut apprendre le détail. La première démarche est tactique, la deuxième stratégique. Dans l’Air Force, la majeure partie de notre entraînement initial nous met en face de processus inductifs. Pour devenir de bons praticiens et stratèges opérationnels, cependant, nous devons apprendre à raisonner par déduction. Un bon exemple est fourni, dans le monde civil, par une comparaison entre architectes et maçons.

Les architectes, quand ils s’occupent de l’endroit où des gens vont vivre, approchent le problème du haut vers le bas. En premier lieu, ils imaginent une ville avec des espaces consacrés aux écoles, aux habitations, aux commerces. Quand ils ont dans l’esprit le plan d’ensemble ils se mettent à réfléchir au genre de bâtiments qui iront dans chaque secteur. Ils décident du style de maison qui, à leur avis, répondra aux besoins des résidents probables. Ils dessinent une maison en partant d’idées générales sur sa taille et son apparence. Ce n’est qu’à la fin du parcours qu’ils spécifieront peut-être des revêtements en briques et combien de sortes de briques seront utilisées.

Pensons à la manière dont des poseurs de briques traiteraient le même problème. Compte tenu de leur formation, leur idée de départ serait d’empiler des briques. Mais ils n’auraient pas de moyen de savoir comment les intégrer au milieu des autres matériaux, ou comment situer une maison par rapport à une autre ou comment diviser la ville. Autrement dit, vous ne pouvez construire une ville bien organisée en procédant de bas en haut.

La même chose s’applique à la conception d’une campagne. Si vous commencez à réfléchir à partir des briques dans le camp ennemi, il est peu probable que vous aboutissiez à un plan cohérent. A l’inverse, si vous avez pour point de départ des idées générales sur vos objectifs et la nature de l’ennemi, vous avez de bonnes chances de développer quelque chose qui marchera.

Nous ne pouvons penser au niveau stratégique si nous démarrons notre processus intellectuel avec un avion, des sorties ou des armes, ou même avec l’ensemble des moyens militaires ennemis.
Au lieu de cela nous devons nous concentrer sur l’ennemi dans sa totalité, puis sur nos objectifs et ensuite sur ce qui doit arriver à l’ennemi avant que nos objectifs deviennent aussi ses objectifs... Quand tout ceci a été mené rigoureusement, nous pouvons commencer à réfléchir, sur la manière d’obtenir l’effet désiré chez cet ennemi, sur les armes, les vecteurs et les autres moyens que nous utiliserons.

Comme stratèges et praticiens de l’art opérationnel, nous devons nous débarrasser de l’idée que la partie principale de la guerre est le heurt de forces armées. Dans la guerre stratégique, ce heurt peut certes se produire mais il n’est pas toujours nécessaire, il devrait normalement être évité, et constitue presque toujours un moyen pour une fin et non une fin en lui-même.

Si nous voulons penser stratégiquement, nous devons voir l’ennemi comme un système composé de nombreux sous-systèmes. Penser à l’ennemi en tant que système nous donne une beaucoup plus grande chance de le forcer ou de l’amener à faire de nos objectifs les siens et ceci avec le minimum d’efforts et le maximum de chances de succès.

En somme, en tant que stratèges du XXe siècle, nous devons dans une certaine mesure démystifier la guerre. Napoléon et Clausewitz avaient raison de parler de forces de frottement ou de frictions, de brouillard ou d’incertitude et de moral. Ils avaient cependant raison à une époque où les transmissions étaient presque inexistantes, où les armes avaient à peine plus de portée et de précision que celles des légions romaines, où la plupart des déplacements se faisaient à la vitesse de la marche, où les batailles étaient gagnées ou perdues selon l’issue de dizaines de milliers de rencontres quasi individuelles entre soldats qui pouvaient se voir quand ils faisaient feu, et où la guerre était réduite à la rencontre brutale d’hommes ou de navires en un point limité dans le temps et dans l’espace.

Dans ces circonstances, le moral était au physique dans le rapport de trois à un. En fait, le physique était largement la "force physique" du soldat individuel et il était presque impossible de séparer les notions intangibles, telles que le moral, les frictions et le brouillard, de ce physique. Aujourd’hui, la situation est très différente ; le combattant individuel est devenu un directeur d’équipements importants tels que des chars, des avions, des pièces d’artillerie ou des navires. Les combattants dépendent de ces entités, ces entités physiques, pour mener à bien leur mission. S’ils en sont privés, leur aptitude à affecter l’ennemi tombe au voisinage de zéro. Que l’équation ait changé au point que le physique soit au moral dans le rapport de trois à un n’est pas certain. Que les deux termes soient au moins égaux est cependant vraisemblable.

L’avènement de la puissance aérienne et des armes de précision a rendu possible la destruction physique de l’ennemi. Cela ne veut pas dire que le moral, les frictions et le brouillard aient tous disparu. Cela veut dire néanmoins que nous pouvons désormais les ranger dans une catégorie à part, séparée du physique. En conséquence nous pouvons, dans les grandes lignes, penser à la guerre sous forme d’une équation : (le physique) x (le moral) = le résultat.

Dans le monde d’aujourd’hui les entités stratégiques, qu’il s’agisse d’un État industriel ou d’une organisation de guérilla, dépendent largement des moyens physiques. Si le terme physique de l’équation peut être amené au voisinage de zéro, le meilleur moral du monde ne suffira pas à obtenir un produit élevé du côté résultat de l’équation. En la regardant nous sommes frappés par le fait que le côté physique de l’ennemi est, en théorie, parfaitement connaissable et prévisible. Inversement le côté moral - le côté humain - est au-delà du domaine du prévisible dans une situation donnée parce que les hommes sont trop différents les uns des autres. Nos efforts de guerre, en conséquence, devraient porter en priorité sur l’aspect physique.

Les objectifs sont la clé du succès dans la guerre stratégique. Quand nous entrons en guerre avec un État, ou toute autre entité stratégique2, nous devons (ou en tout cas nous devrions) avoir des objectifs et ceux-ci, pour être valables, doivent aller bien au-delà de ceux qui consistent simplement à battre l’ennemi ou à écraser ses forces militaires. (A vrai dire ce dernier objectif peut être précisément ce que nous ne voulons pas faire ; rappelons-nous, la guerre au niveau stratégique n’est pas la même qu’au niveau tactique où la défaite des forces ennemies est recherchée pour ainsi dire par définition). Après tout, nous n’entrons pas en guerre simplement pour mener un beau combat, nous y entrons plutôt pour obtenir quelque chose qui ait une valeur politique pour notre camp.

Ce quelque chose que nous voulons atteindre peut être aussi radical que l’anéantissement de l’État considéré ou sa colonisation. A l’opposé, peut-être voulons-nous simplement que notre ennemi ne nous fasse pas disparaître. Entre ces deux extrêmes figure un large éventail de possibilités dont voici quelques exemples : dans la guerre du Golfe, les États-Unis voulaient que l’Irak évacue le Koweït et que sa puissance soit ramenée à un niveau qui ne menace plus ses voisins ; pour l’opération El Dorado Canyon, ils voulaient que Muhammar Khadafi mette fin au support du terrorisme international par la Libye ; en Indochine, les États-Unis voulaient que le Viêt-nam reste libre de toute domination nordiste et communiste ; par la guerre d’Indépendance, les Américains voulaient s’affranchir de la tutelle britannique ; avec la guerre de 1898, ils voulaient détacher Cuba et les Philippines de l’Espagne ; et avec la deuxième guerre mondiale, le Japon voulait posséder ses propres sources de matières premières et d’énergie.

Au niveau stratégique, pour atteindre nos objectifs, nous provoquons de tels changements dans un ou plusieurs secteurs du système physique de l’ennemi, que ce dernier décide d’accepter ces objectifs, ou alors nous rendons physiquement impossible toute opposition de sa part. Nous appelons cette deuxième option la paralysie stratégique. Le choix des éléments du système ennemi à attaquer (avec une diversité d’armes qui va des explosifs aux virus informatiques non létaux) dépendra de nos objectifs, de la volonté de résistance de l’ennemi, de ses capacités et de la somme d’efforts que nous sommes physiquement, moralement et politiquement capables d’exercer.

Le bon endroit où commencer notre examen des systèmes ennemis est à leur centre. Par définition, tout système a une sorte, ou une autre, de centre, d’organisation. Le noyau d’un atome contrôle les orbites des électrons et le soleil le mouvement des planètes. Dans le monde biologique, tout organisme a un mécanisme de direction, depuis le cerveau humain complexe au noyau de l’amibe. une entité stratégique - un Etat, un organisme d’affaires, une organisation terroriste - possède à la fois des éléments physiques et biologiques, mais, au centre de tout système global et de chaque sous-système, il y a un être humain qui donne la direction et sa signification. Ceux qui fournissent cette direction sont les leaders soit du pays entier, soit d’une de ses parties. Ils sont ceux sur qui repose le fonctionnement de chaque sous-système. Ils sont ceux qui décident si l’entité stratégique à laquelle ils appartiennent doit adopter - ou ne pas adopter - de nouveaux buts. Eux, les leaders, sont au centre stratégique et, dans la guerre stratégique, ils doivent être, au figuré mais parfois aussi au sens propre, les objectifs de chacune de nos actions. Pour rendre compréhensible et utile le concept du "système ennemi", nous devons en donner un modèle simplifié. Nous utilisons quotidiennement des modèles et chacun comprend qu’ils ne représentent pas la réalité. Ils donnent cependant un aperçu assez clair d’un phénomène complexe pour que nous puissions nous en servir.

Les meilleurs modèles au niveau stratégique sont ceux qui nous donnent la vue d’ensemble la plus simple possible. A mesure que nous avons besoin de détailler davantage, nous agrandissons des parties de notre modèle de façon à avoir une vision de plus en plus fine. Il est important cependant que, pour construire et utiliser notre modèle, nous partions toujours de l’ensemble avant de descendre vers le détail. Le modèle qui, à notre avis, donne une bonne approximation du monde réel est le modèle en cinq cercles. Il semble qu’il puisse représenter la plupart des systèmes avec une précision acceptable et il est facile à agrandir pour obtenir toute la finesse de détail souhaitée. Réfléchir à quelque chose d’aussi vaste qu’un État est difficile, aussi nous commencerons notre examen des cinq cercles par un exemple qui nous est familier : notre propre corps (tableau).

 

Concept du système ennemi

 

Corps

Etat

Cartel de la drogue

Réseau électrique

Direction

Cerveau

- yeux

- nerfs

Gouvernement

- transmissions

- sécurité

Leader

- transmissions

- sécurité

Centre de contrôle

Fonctions organiques essentielles

Nourriture et oxygène (transformation dans les organes vitaux) Energie (électricité, pétrole, nourriture) et monnaie Production et transformation de coca

Agents (chaleur, eau)
Production (électricité)

Infrastructure

Vaisseaux, os, muscles Routes, aérodromes, usines Routes, voies aériennes et maritimes

Lignes électriques

Population

Cellules Habitants Cultivateurs, fabricants, distributeurs

Employés

Mécanisme de lutte

Leucocytes Armée, police, pompiers Membres armés (zones urbaines)

Mécaniciens

 

Vraiment au centre - le centre stratégique personnel - il y a le cerveau. Le corps peut exister sans un cerveau qui fonctionne, mais dans ces circonstances, le corps n’est plus un être humain, ni une entité stratégique. (Une entité stratégique est tout organisme qui peut fonctionner en autonome et qui est libre et capable de décider où aller et que faire). Le cerveau dirige l’ensemble du corps et ses parties. Lui, et lui seul, est absolument essentiel en ce qu’il ne peut être remplacé et que, sans lui, le corps, même s’il est techniquement vivant, ne fonctionne plus au niveau stratégique. Rangés avec le cerveau, il y a les organes qui lui permettent de rassembler et de distribuer l’information, en interne et en externe. Les yeux, entre autres, entrent dans cette catégorie. Tous les systèmes ont besoin de certaines fonctions organiques essentielles - normalement une énergie absorbée sous une certaine forme et des dispositifs pour changer cette forme. Pour les hommes, les entrées principales sont la nourriture et l’oxygène. C’est pourquoi, dans l’ordre de priorité, viennent après le cerveau les organes dits vitaux, tels que le cœur, les poumons et le foie - ceux qui acheminent et convertissent la nourriture et l’air en quelque chose que le corps peut utiliser. Sans ces organismes essentiels3, le cerveau ne peut remplir son rôle stratégique et, sans le cerveau, ces organes ne reçoivent pas les ordres dont ils ont besoin pour fournir un soutien intégré. On note ici qu’on peut substituer une machine à tous les organes vitaux alors qu’aucune machine ne peut prendre à son compte les fonctions stratégiques du cerveau. On pourrait se demander pourquoi les organes vitaux ne seraient pas plus ou aussi importants que le cerveau. La réponse est que, sans les fonctions d’intégration et de direction du cerveau, ces organes n’ont aucun sens. A l’inverse, le cerveau pourrait théoriquement être maintenu en vie et communiquer avec le monde extérieur à travers quelques systèmes de support. Dans de telles circonstances, il serait encore une "personne" capable d’influencer le monde extérieur. Un cœur sans cerveau, lui, n’est qu’une pompe chère et complexe sans signification et sans capacité d action ni influence.

Au rang suivant, on trouve l’infrastructure des os, des vaisseaux et des muscles. Elle est importante mais abondante, et le corps est capable de résoudre les problèmes qui la concernent. En continuant l’examen du corps, nous pourrions citer ensuite les dizaines de millions de cellules qui transportent la nourriture et l’oxygène à travers le corps. Elles aussi sont importantes, mais on peut néanmoins en perdre une bonne partie et survivre. Jusqu’ici nous avons identifié un système complet, un corps qui peut faire tout ce pourquoi il a été conçu. Dans un monde parfait, il n’aurait besoin de rien d’autre. Malheureusement, le monde n’est pas parfait ; il est même rempli de parasites néfastes et de virus qui attaquent le corps dès qu’ils en ont l’occasion. Le corps se protège avec des cellules spécialisées telles que les globules blancs. Elles constituent la cinquième et dernière partie de notre modèle universel de système.

Quand nous pensons au corps humain, nous pensons en termes de système ; bien que nous puissions attribuer divers degrés d’importance aux diverses parties du corps, ces parties constituent vraiment un système. Si une partie du système devient incapable de fonctionner, cela aura un effet plus ou moins important sur le reste du corps. Il est intéressant de constater que chaque partie du corps est à son tour un système. Le cœur, par exemple, a un mécanisme de contrôle interne, il utilise une entrée d’énergie, il a un réseau interne de vaisseaux, des millions de cellules pour faire le travail nécessaire et ses propres cellules de protection spécialisées. Ainsi nous avons une entité stratégique ou un système (le corps) qui, à son tour se compose de nombreux sous-systèmes, chacun d’entre eux tendant à copier l’entité globale dans la manière dont il est organisé.

A l’autre bout du spectre, il y a le système solaire. Le soleil est analogue au cerveau. Il est situé au centre et sa gravité retient les planètes sur des orbites ordonnées. Sa fonction organique essentielle est le processus de fusion qui fournit de la chaleur à tout le système solaire et qui conserve à l’astre une taille et une masse appropriées. Il diffuse sa chaleur et sa gravité à travers l’infrastructure de l’espace et les orbites planétaires. Les planètes elles-mêmes sont analogues aux cellules d’un corps ou aux habitants d’un État. La seule chose qui manque au système est la cinquième composante qui le protégerait d’une attaque extérieure. Les systèmes inorganiques, à la différence des systèmes organiques, n’ont pas de capacité d’autoprotection.

Si quelqu’un voulait détruire le système solaire, il pourrait le faire en attaquant et en détruisant chaque planète - ou il pourrait simplement détruire le soleil (ou peut-être mettre un écran à gravité autour de lui s’il avait besoin du soleil pour autre chose). Le soleil parti, ou sa gravité bloquée, toutes les planètes disparaîtraient dans l’espace extérieur et le système solaire entrerait dans l’histoire. Il est intéressant de noter que l’effet sur la terre de la destruction du soleil ne se ferait sentir qu’au bout de neuf minutes environ et qu’ensuite la vie sur la terre continuerait pendant un certain laps de temps. (On doit toujours s’attendre à un certain délai entre les événements stratégiques et leurs effets tactiques). La terre cependant n’aurait plus de sens si le soleil, son centre stratégique - son "cerveau" -, venait à disparaître.

Entre le corps humain et le système solaire, en taille et en complexité, on trouve des constructions humaines telles qu’un grand réseau électrique par exemple. Un tel réseau comporte un centre de contrôle, il a des fonctions organiques essentielles d’absorption et de transformation d’énergie pour créer de l’électricité, il a une infrastructure de lignes de transmission, il est peuplé de gens qui assurent son fonctionnement et de mécaniciens pour le réparer quand quelque chose tombe en panne.

Après avoir observé ces quelques systèmes avec lesquels nous sommes familiers nous remarquons une similitude certaine.

Le modèle qui se déploie devant nous et qui semble décrire un nombre appréciable de systèmes de nature différente comporte quatre éléments de base : la direction centrale, les fonctions organiques essentielles, l’infrastructure et la population. En plus, tous les systèmes organiques semblent avoir une cinquième composante qui les protège des attaques extérieures ou de la dégradation générale. En d’autres termes, nous avons un modèle simple qui peut nous servir de guide pour comprendre des processus très complexes. Si nous avions à partir de la base vers le sommet pour comprendre quelque chose comme un réseau électrique, il faudrait que nous devenions experts en électricité, en ordinateurs, en mécanique, en matériaux et en bien d’autres disciplines. Sauf à en faire le travail de notre vie, nous ne comprendrions probablement jamais comment tout cela s’imbrique. Et les systèmes électriques ne sont que l’une des multiples catégories de systèmes qui intéressent le penseur stratégique et le planificateur d’une guerre. Etant donné qu’il n’est vraiment pas possible d’apprendre un de ces systèmes dans le détail, nous devons les présenter d’une manière qui permet une compréhension suffisante de façon à pouvoir nous en occuper dans le monde concret - et nous en occuper est un devoir car ils sont notre essence même et celle de nos ennemis.

Ce modèle bâti, nous pouvons rechercher des ressemblances additionnelles entre les systèmes en général. L’une des plus intéressantes est l’applicabilité apparente de la deuxième roi de la thermodynamique. Cette loi naturelle nous dit que l’inexorable évolution de toute chose va d’un état d’ordre à un état de désordre. Nos domiciles donnent de bons exemples de cette deuxième loi en action4. Nous savons tous qu’il faut une grande énergie pour les rendre ordonnés - et plus encore pour ralentir l’avènement du désordre.

Nous savons que nos habitations sont dans un état permanent de détérioration, depuis la tendance des vêtements et des livres à "migrer" des placards et des étagères pour parsemer la maison, jusqu’à l’entartrage des tuyauteries et à l’écaillage des peintures.

Plus un système est complexe plus précaire est sa maintenance et plus il est probable que des injections d’énergie aux mauvais endroits ne feront qu’accélérer ce mouvement naturel vers le désordre - peut-être même vers le chaos.

Voyons maintenant comment nos modèles s’appliquent à une entité stratégique comme un État ou un cartel de la drogue et comment nous pouvons les utiliser pour développer des plans de campagne. Avant de procéder, cependant il est impératif de comprendre que la guerre stratégique peut ne rien avoir à faire avec les forces militaires ennemies.

La guerre stratégique est la guerre pour forcer l’État ou l’organisation ennemie à faire ce que vous voulez qu’ils fassent. A la limite, cela peut même être une guerre pour détruire cet État ou cette organisation. C’est cependant l’ensemble du système qui est l’objectif et non pas ses forces militaires. Si nous traitons le système comme il faut, ses forces militaires se retrouveront comme un appendice inutile, n’ayant plus aucun support de la direction, des organes essentiels, de l’infrastructure ou de la population. Cela ne veut pas dire que nous n’avons plus à nous soucier de la manière de battre directement une force militaire ennemie. En vérité, il y aura des occasions où sa défaite est le seul moyen d’atteindre les centres stratégiques que cette force protège ; dans d’autre cas, il se peut que nous n’ayons pas les moyens d’atteindre les centres stratégiques ennemis. Dans ce cas cependant, il faut encore réaliser que les forces militaires ennemies sont un système correctement décrit par le modèle à cinq cercles. La clé du succès est de garder présent à l’esprit que les stratèges et les artistes opérationnels partent de l’entité la plus vaste, le système ennemi, et ensuite seulement descendent dans les détails en fonction des besoins.

Le concept de centres de gravité est simple à imaginer mais difficile à employer dans la pratique parce que vraisemblablement il existe plus d’un centre à un moment donné et que chaque centre influe sur ses semblables d’une manière ou d’une autre. Il est aussi important de noter que, parfois, des centres de gravité peuvent n’avoir qu’une influence indirecte sur les capacités de l’ennemi à conduire des opérations militaires concrètes. Par exemple, un des centres de gravité stratégiques, dans la plupart des États qui ont dépassé le stade agraire, est leur système de production d’énergie. Sans puissance électrique, la fabrication des matériels civils et militaires, la distribution de la nourriture et des autres produits essentiels, les transmissions civiles et militaires et la vie en général deviennent difficiles sinon impossibles. A moins que les enjeux de la guerre soient très élevés, la plupart des États feront les concessions souhaitées si leur système de production d’énergie est soumis à des pressions suffisantes, voire détruit. Même s’ils ne recherchent pas la paix, la perte de leur énergie électrique aura un effet dévastateur sur les assises de leur stratégie ce qui rendra la poursuite et le soutien de la guerre extrêmement difficiles - surtout si ce système de production électrique est neutralisé rapidement, quelques jours plutôt que des mois ou des années. On remarque que la destruction de ce réseau électrique peut cependant n’avoir que très peu d’effets à court terme sur le front - si front il y a.

Tout État et toute organisation militaire ont un éventail de centres de gravité - ou de vulnérabilité - qui leur est propre. Néanmoins, le modèle à cinq cercles nous donne un bon point de départ. Il nous montre quelles questions de détail poser, et il suggère une priorité pour ces questions et pour les opérations - du plus vital au centre à ce qui l’est moins à la périphérie. Ces centres de gravité, qui sont aussi des anneaux de vulnérabilité, sont véritablement critiques pour le bon fonctionnement d’un État.

Le cercle le plus critique est le cercle de la direction ou du commandement parce qu’il constitue la structure de commandement ennemie, qu’il s’agisse d’un civil à la tête du gouvernement ou d’un chef militaire manœuvrant une flotte, et que cette structure est la seule composante ennemie qui peut faire des concessions, prendre les décisions complexes nécessaires pour maintenir le cap d’un pays, ou, en guerre, le diriger. En fait, les guerres à travers l’histoire ont été menées pour changer (ou faire changer d’avis) les instances de commandement, pour renverser le prince au propre ou au figuré ; autrement dit, soit pour persuader les dirigeants ennemis de faire des concessions soit pour les rendre incapables de commander.

Capturer ou tuer le chef d’un État a souvent été décisif. Dans les temps modernes cependant, il est devenu plus difficile, mais pas impossible, de le faire. En même temps les transmissions de commandement sont devenues plus importantes que jamais, et celles-ci sont vulnérables aux attaques. Quand ces transmissions sont très endommagées, comme en Irak, les leaders ont de grandes difficultés pour diriger les efforts de guerre ; dans le cas d’un régime impopulaire, le manque de communications, non seulement rend difficile de maintenir le moral national à un niveau suffisamment haut, mais aussi facilite la rébellion d’éléments dissidents.

Quand le commandement ne peut être menacé directement, le moyen consiste alors à appliquer une pression indirecte suffisante pour qu’il juge logiquement que des concessions sont souhaitables, pour qu’il réalise que sa poursuite de l’action est impossible ou pour qu’il soit rendu physiquement incapable de poursuivre dans la même voie ou de continuer le combat. Les dirigeants ennemis arriveront à ces conclusions en fonction des dommages infligés aux autres cercles. En l’absence de réaction rationnelle de ses dirigeants, il est possible de rendre l’ennemi impotent - d’imposer une paralysie stratégique - en détruisant un ou plusieurs de ses cercles stratégiques ou de ses centres de gravité extérieurs.

Le cercle critique suivant assure les fonctions organiques essentielles. Il s’agit des installations et des processus sans lesquels l’Etat et son organisation ne peuvent se maintenir. Les organes essentiels ne sont pas directement liés au combat ; les relations entre les industries voisines et l’industrie de guerre par exemple ne sont pas immédiatement perceptibles. Mais, comme exemple, examinons ce qui se passe si la production de drogue d’un cartel cesse. De même que rien ne se produit pendant neuf minutes sur terre si le soleil disparaît, le cartel de drogue ne se dissipera pas instantanément en fumée. Il est clair cependant qu’il doit changer drastiquement ou périr.

Au niveau des États, la taille croissante des agglomérations urbaines dans le monde et leurs besoins en électricité et en dérivés pétroliers pour fonctionner ont rendu ces produits de base essentiels pour la plupart des pays. Si les fonctions organiques essentielles d’un État - qu’elles soient générées en interne ou qu’elles dépendent de l’importation - sont détruites, la vie elle-même devient difficile et l’Etat devient incapable d’utiliser des armes modernes et doit faire des concessions majeures, ne serait-ce que de renoncer aux opérations offensives au-delà de ses propres frontières. Selon la taille de l’État et l’importance qu’il attache à ses objectifs, même des dommages faibles à des industries essentielles peuvent conduire les instances dirigeantes ennemies à faire des concessions. Ces concessions peuvent provenir de ce que :

1) les dommages aux organes essentiels conduisent à l’écroulement du système.

2) les dommages aux organes essentiels rendent physiquement impossible le maintien d’une certaine politique ou la poursuite du combat.

3) les dommages aux installations essentielles ont des répercussions politiques ou économiques trop coûteuses à supporter.

Le nombre d’objectifs concernant ces fonctions essentielles est relativement faible, même dans un grand pays et, dans des sous-systèmes comme la production d’électricité ou le raffinage du pétrole, tout objectif est fragile.

Le troisième cercle critique est celui de l’infrastructure. Il contient le système de transport de l’État ennemi - le système qui déplace les produits civils et militaires et les services dans l’ensemble de la zone d’opérations de cet État. Il comporte les chemins de fer, les compagnies aériennes, les autoroutes, les ponts, les aéroports, les ports et bien d’autres systèmes du même genre. Il comprend aussi la plus grande partie de l’industrie qui n’est pas consacrée à des fonctions essentielles. Que ce soit à titre civil ou militaire, il est toujours nécessaire de déplacer des marchandises, des services et de l’information d’un point à un autre. Si cela devient impossible, l’État tombe rapidement à un niveau d’énergie inférieur et donc à une capacité inférieure de résistance aux pressions de son adversaire. Comparées aux installations qui assurent des fonctions organiques essentielles, les installations d’infrastructure sont plus nombreuses et redondantes ; c’est pourquoi un effort plus grand peut être nécessaire si on veut leur infliger des dommages suffisants pour produire des effets sensibles.

Le quatrième cercle critique est la population. Aspect moral des choses mis à part, il est difficile d’attaquer directement la population. Il y a trop d’objectifs et, spécialement dans les Etats policiers, la population est prête à beaucoup souffrir avant de se retourner contre son propre gouvernement. Des attaques indirectes de la population, comme celles employées par le Nord-Viêt-nam contre les États-Unis, peuvent être cependant très efficaces si le pays visé attache un intérêt relativement limité à l’issue de la guerre. Comme les Nord-Viêt-namiens l’ont montré, il est tout à fait possible de créer des conditions qui conduisent la population civile de l’ennemi à demander à son gouvernement de changer de politique. Les Nord-Viêt-namiens ont atteint leurs buts en élevant le niveau des pertes américaines plus haut que le peuple américain n’était prêt à le tolérer. Il y a presque toujours des actions propres à persuader la population ennemie d’offrir une certaine résistance à la politique de son gouvernement. Mais il n’est pas facile de déterminer quelles sont ces actions, tant les réactions humaines sont imprévisibles. En tant qu’élément d’un effort global pour altérer le système ennemi, une approche indirecte de sa population est probablement utile ; on ne doit cependant pas compter dessus.

Les premiers théoriciens de l’air tels que Giulio Douhet pensaient que les guerres pouvaient être gagnées en infligeant de telles pertes à la population civile que le moral s’écroulerait jusqu’à la capitulation. Historiquement, bien sûr, il avait raison ; les villes assiégées se sont habituellement rendues quand la douleur et les souffrances sont devenues trop grandes pour que les civils les supportent. Beaucoup soutiennent cependant que les bombardements de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale ont en réalité durci le moral civil. Bien qu’il n’y ait pas de preuves réelles pour soutenir cette thèse improbable, il est tout à fait clair que ni le moral civil des Anglais ni celui des Allemands ne sont tombés à un niveau suffisant pour forcer leurs gouvernements respectifs à se rendre.

Que le moral ne se soit pas écroulé en Grande-Bretagne et en Allemagne n’apporte pas la preuve qu’une approche différente, en des lieux et des temps différents, n’aboutirait pas à des résultats différents. A titre d’exemple, les attaques irakiennes visant à semer la terreur en Iran ont certainement affecté le moral civil et très probablement conduit le gouvernement iranien à accepter un armistice avec l’Irak. Bien sûr, il doit être réitéré que nous tenons les attaques directes sur des civils comme moralement répréhensibles et militairement difficiles. Ceci n’empêchera pas cependant quelqu’un d’autre d’en tenter sur nous ou nos amis. La chose existe depuis des temps immémoriaux et ne disparaîtra pas dans le proche avenir.

Le dernier cercle comporte les forces militaires déployées de l’ennemi. Bien que nous ayons tendance à croire que les forces militaires sont dans une guerre ce qu’il y a de plus important, en fait elles ne sont que des moyens pour une fin. C’est-à-dire que leur seule fonction est de protéger leurs propres cercles intérieurs ou de menacer ceux de l’ennemi. On peut certainement amener un État à faire des concessions en réduisant ses forces militaires en campagne et, si elles sont toutes détruites, il peut être amené à faire la concession ultime simplement parce que ses dirigeants savent que les cercles intérieurs sont maintenant sans défense et sujets à destruction.

Voir les forces déployées comme des moyens pour une fin et non nécessairement importantes en elles-mêmes n’est pas une manière de voir classique - en grande partie parce que la majeure partie des écrits et de la pensée militaire sur la guerre ont été l’œuvre de soldats continentaux qui n’avaient pas d’autre choix que de se mesurer aux armées ennemies. La technologie nouvelle cependant offre aujourd’hui des options nouvelles et politiquement puissantes qui permettent de ranger les forces en campagne dans la catégorie des moyens et non des fins.

Dans la plupart des cas, tous les cercles existent dans l’ordre présenté, mais il peut ne pas être possible d’en atteindre davantage qu’un ou deux extérieurs avec des moyens militaires. A la fin de 1943 par exemple, les Allemands étaient incapables d’attaquer autre chose que les quatrième et cinquième cercles (population et forces militaires) de leurs principaux ennemis ; ils n’avaient pas de capacité d’attaque à longue distance utilisable. Les Japonais ne pouvaient attaquer que le cinquième cercle de leurs ennemis principaux (forces déployées). A l’inverse, les États-Unis et les Alliés pouvaient attaquer la totalité des cercles de vulnérabilité allemands et japonais. Les Irakiens lors de la guerre du Golfe en 1991, avaient un problème encore plus difficile : ils ne pouvaient attaquer aucun des cercles stratégiques de leur principal ennemi, à moins que les Etats-Unis ne choisissent de mettre eux-mêmes leurs forces en danger. Dans de tels cas, lorsque l’outil militaire ne peut être utilisé contre les centres stratégiques ennemis, le seul recours est l’attaque indirecte par le biais de la guerre psychologique ou non conventionnelle.

Il est impératif de se rappeler que toutes les actions offensives sont dirigées contre le cerveau du commandement ennemi ou contre le système ennemi dans son ensemble. Ainsi une attaque contre l’industrie ou l’infrastructure n’est pas conduite d’abord pour l’effet qu’elle peut avoir ou non sur les forces en campagne. Elle est plutôt entreprise pour son effet direct sur le système ennemi, y compris son effet sur les dirigeants nationaux et les chefs militaires qui doivent évaluer le coût de la reconstruction, l’effet sur la situation économique de l’État pendant l’après-guerre, l’effet en politique intérieure sur leur propre survie et si le gain potentiel d’une continuation de la guerre en vaut le prix. L’essence de la guerre est d’appliquer une pression sur le cercle stratégique le plus central de l’ennemi, sa structure de commandement. Les forces militaires sont un moyen pour une fin. Il est sans intérêt de s’occuper des forces militaires ennemies si elles peuvent être évitées par la stratégie ou la technologie, que ce soit en attaque ou en défense.

Un point supplémentaire doit être souligné à propos des cinq cercles. Ils sont dans l’ordre présenté pour plusieurs raisons : le plus important est au milieu (l’Allemagne de la deuxième guerre mondiale continua à résister, même de façon inefficace, jusqu’à la mort de Hitler) ; il y a une augmentation du nombre de personnes et d’installations quand on se déplace du centre vers le quatrième cercle (un ou deux leaders, quelques douzaines d’organes essentiels, de nombreux ouvrages d’infrastructure et un très grand nombre d’habitants) ; et les vulnérabilités théoriques décroissent de l’intérieur vers l’extérieur - principalement à cause des nombres concernés. Le cinquième cercle est en réalité inférieur en nombre au quatrième, celui de la population, mais il est en réalité moins vulnérable aux attaques directes parce qu’il a été conçu pour cela. Quelques bombes autour de Khadafi l’ont amené à faire des concessions ; le même nombre sur ses tanks aurait été sans effet.

Bien que nous ayons déjà souligné que la guerre stratégique est différente de la guerre telle qu’elle est vue communément, il s’agit d’un concept si difficile à saisir qu’il supporte un autre débat. Revenons en arrière dans un monde mythique, bien que logiquement vraisemblable, où tous les hommes vivaient en paix. C’est-à-dire vivaient en paix jusqu’à ce qu’un groupe décide qu’il voulait quelque chose qu’une communauté voisine avait et qu’il allait le prendre. Ce quelque chose, bien sûr, se situe dans les quatre cercles intérieurs ; peut-être de la nourriture, peut-être quelques éléments d infrastructures ou peut-être les gens eux-mêmes.

Cette première guerre a certainement été couronnée de succès puisqu’il n’y avait pas de cinquième cercle pour défendre les quatre premiers. (En dépit de l’absence de rencontre entre forces armées, ce fut une guerre en tout point comparable à celles qui survinrent par la suite). La communauté attaquée cependant remédia rapidement à la situation, et créa une force, un cinquième cercle, pour défendre les quatre premiers. Notre point est simple : la guerre stratégique vint en premier, et ce n’est qu’après la création généralisée de forces militaires du cinquième cercle que nous commençâmes à penser à la guerre comme un choc entre ces forces. La logique, bien sûr, nous enseigne que le but de la guerre, si elle doit être autre chose qu’un spectacle annexe, est de faire quelque chose aux quatre cercles intérieurs de l’ennemi ou de l’empêcher d’en faire autant chez nous. Si tel est le cas, alors clairement nos plans doivent être basés sur l’atteinte ou la défense des cercles intérieurs dès qu’une occasion se présente et au moindre coût. Nous ne devrions nous engager dans une bataille classique que si nous n’avons pas le choix.

Avant de continuer nous devons nous demander s’il existe des États ou des organisations qui n’ont pas les cinq cercles ou centres de gravité. Notre réponse est non, pour la simple raison que nos cinq cercles sont simplement une maquette du monde réel construit autour de toutes sortes d’entités vivantes. D’un autre côté, l’importance relative des quatre cercles extérieurs (le cercle dirigeant est par nécessité toujours de première importance) a changé avec les temps. De plus les vulnérabilités des cercles changent évidemment d’un système de société ou d’une méthode historique à l’autre.

A titre d’exemple, quand Guillaume le Conquérant a développé son plan de campagne pour la conquête de l’Angleterre, il n’aurait pas identifié les organes essentiels, l’infrastructure ou la population comme centres de gravité contre lesquels il pouvait agir avec l’espoir de résultats décisifs. Son but devait être le cercle central - le roi Harold lui-même. Il n’avait ni le temps ni les moyens de s’occuper de la population, de l’infrastructure ou des ressources essentielles. En conséquence, il visa directement Harold, qui était protégé par son armée du cinquième cercle. (A cette époque, le leader et l’armée ne formaient souvent qu’une seule et même entité). Quand Harold fut abattu par une flèche à trajectoire haute, Guillaume avait accompli son objectif stratégique. Aujourd’hui le problème est plus difficile parce qu’il est rarement possible d’opérer directement et avec succès contre un leader unique. C’est pourquoi il sera normalement nécessaire de frapper plusieurs cercles intérieurs.

L’utilité du modèle à cinq cercles peut être quelque peu diminuée dans les circonstances où un peuple entier se lève pour conduire une bataille défensive contre un envahisseur. Si la population est suffisamment motivée, elle peut se battre pendant longtemps en utilisant les ressources naturelles dont elle dispose. Ceci arrive, à l’occasion, quand l’envahisseur est si terrible que les gens n’ont aucun espoir en cas de reddition. Quand un peuple se bat jusqu’au bout ce sont des individus qui se battent et, en définitive, chaque personne devient une entité stratégique en elle-même. Mais, si cela est possible pour la défense, il n’en est pas de même pour l’attaque. Il s’agit d’un cas d’espèce qui ne doit surtout pas être confondu avec les idées maoïstes sur la guerre révolutionnaire. Dans ce dernier cas, l’organisation de guérilla est bien décrite par les cinq cercles.

Jusqu’ici nous avons parlé de centres de gravité qui sont stratégiques parce qu’ils sont des éléments principaux du système ennemi. De façon idéale, un chef militaire attaquera des centres de gravité aussi rapprochés que possible du cercle de direction. Il se peut cependant qu’il soit obligé de s’occuper des forces militaires ennemies déployées parce qu’il ne peut atteindre de centres stratégiques sans d’abord éliminer les défenses ennemies, ou parce que l’ennemi menace ses propres centres de gravité opérationnels ou stratégiques, ou encore par ce que ses chefs politiques ne l’autorisent pas à attaquer les centres stratégiques ennemis. Dans tous ces cas, il doit considérer les forces militaires ennemies comme des systèmes et procéder à la même analyse que lorsqu’il avait à faire à l’ennemi dans son ensemble. Que doit-on faire quand il est nécessaire de s’occuper des forces militaires de l’ennemi, quelle qu’en soit la raison ?

Les centres de gravité n’existent pas seulement au niveau stratégique mais aussi au niveau opérationnel et, en définitive, tous sont très semblables. Au niveau opérationnel, le but est encore de persuader le chef ennemi de faire des concessions, telles que de battre en retraite, de se rendre ou d’abandonner une offensive. Comme pour la structure de commandement de l’État, cependant, le commandement opérationnel a des cercles de vulnérabilité - ou des centre de gravité - autour de lui. En fait chaque élément majeur de son commandement aura également de semblables centres de gravité.

Au niveau opérationnel, le premier cercle ou centre de gravité est le chef lui-même. Il est le but d’opérations, directement ou indirectement, parce qu’il est celui qui décidera de concéder quelque chose à l’ennemi. A l’intérieur de son cercle central il y a son système de commandement, de contrôle et de transmissions ; si il ne peut rassembler des informations et faire parvenir ses ordres à ses subordonnés, le commandant, et son commandement, sont en danger. Comme au niveau stratégique cependant, la probabilité de saisir ou de neutraliser physiquement le cercle de commandement est relativement faible ; c’est pourquoi le recours aux cercles opérationnels, ou centres de gravité, qui entourent le chef opérationnel peut être nécessaire.

Le cercle opérationnel suivant est celui des organes essentiels (qui à ce niveau peut se confondre avec la logistique) parce qu’il comporte ce qui est essentiel pour le combat - les munitions, le carburant et la nourriture, sans lesquels une guerre moderne ne peut être menée. Un rapide survol de l’histoire montre vite la triste situation dans laquelle les commandants opérationnels se sont trouvés quand leur cercle logistique avait souffert des attaques ennemies5. La guerre aux XVIIe et au XVIIIe siècles consistait, dans une large mesure, à isoler le commandement de son cercle logistique. L’expérience des deux côtés pendant la guerre du Golfe, aussi bien que l’étude de la distribution des carburants, de l’huile et des lubrifiants ("POL") au niveau tactique dans l’armée soviétique, montrent que la fourniture du soutien logistique pour une offensive à grande échelle est devenue un problème incroyablement plus difficile qu’il ne le fut jamais dans les annales de la guerre. La difficulté et la complexité, cependant, rendent l’attaque de ce centre de gravité plus facile et plus décisive que pendant la deuxième guerre mondiale elle-même, alors que de nombreux équipements étaient encore tirés par des chevaux6 et que le total des besoins par homme en campagne n’était qu’une fraction de ce qu’il est aujourd’hui.

Une infrastructure est nécessaire pour déplacer le matériel qui se trouve dans le cercle des productions organiques essentielles aussi bien que les forces militaires déployées elles-mêmes - et cette infrastructure constitue le troisième cercle opérationnel. Il est constitué de routes, de voies aériennes et maritimes, de chemins de fer, de lignes de transmissions, de pipelines, et de myriades d’autres facilités dont on a besoin pour employer des forces en campagne.

Aucun des trois cercles intérieurs ne fonctionnera sans personnel, et ces personnels de support constituent le quatrième cercle opérationnel. Comme la population du quatrième cercle stratégique, cependant, les personnes constituent des objectifs difficiles et se prêteront rarement à des attaques directes.

Le cinquième et dernier cercle du commandement opérationnel est constitué par les forces qui lui sont attribuées - ses avions, ses navires et ses troupes. Le cinquième cercle est le plus dur à réduire tout simplement parce qu’il a été conçu pour cela. En règle générale une campagne qui se concentre sur le cinquième cercle (soit par choix, soit parce qu’il n’y a pas d’autres alternatives) sera probablement la plus longue et la plus sanglante pour les deux côtés. Néanmoins, il est parfois indiqué de concentrer des efforts contre ce cinquième cercle, et il peut être nécessaire de le réduire dans une certaine mesure pour atteindre les cercles extérieurs opérationnels ou stratégiques.

La plus importante condition à remplir pour une attaque stratégique est de comprendre le système ennemi. Une fois ce système compris, le problème devient de savoir comment le réduire au niveau désiré ou le paralyser si nécessaire. Les attaques parallèles seront normalement l’approche préférée, à moins qu’il n’y ait une raison majeure pour prolonger la guerre.

Les États ont un petit nombre d’objectifs vitaux au niveau stratégique, aux alentours de quelques centaines avec une moyenne de peut-être dix points à atteindre par objectif vital. Ces objectifs tendent à être petits, très chers, sans remplacements et difficiles à réparer. Si un pourcentage significatif d’entre eux est frappé en parallèle le dommage devient insurmontable. Il faut comparer l‘attaque en parallèle avec l’attaque en série dans laquelle un ou deux objectifs seulement sont attaqués en un jour (ou plus). L’ennemi peut pallier les effets de l’attaque en série par la dispersion dans le temps, en augmentant les défenses des objectifs susceptibles d’être attaqués, en concentrant ses ressources pour réparer les dommages subis par tel ou tel objectif, et en menant des contre-offensives. L’attaque en parallèle l’empêche de riposter efficacement, et plus nombreux sont les objectifs atteints en une seule fois, plus cette riposte devient impossible.

L’attaque en parallèle n’était pas possible à une échelle suffisante dans le passé parce qu’un chef militaire devait concentrer ses forces s’il voulait avoir le dessus contre une certaine partie, vulnérable, des forces ennemies. S’il l’emportait, il pouvait se concentrer à nouveau et passer à l’attaque en un autre point des défenses ennemies. Le processus de concentration et de re-concentration était normalement long et l’ennemi faisait tout pour le déjouer. Ce processus, mieux compris quand on l’intitule guerre en série, autorisait manœuvre et contre-manœuvre, attaque et contre-attaque, mouvement et pause. Il donna aussi naissance au phénomène connu comme le point culminant d’une campagne - celui où l’équilibre est tel que le bon effort d’un côté ou de l’autre peut avoir un effet déterminant. Toute notre réflexion sur la guerre est basée sur les effets de série, sur le flux et le reflux. La capacité de faire la guerre en parallèle rend périmée toute cette école de pensée. La technologie a rendu possible l’attaque pratiquement simultanée de toutes les vulnérabilités stratégiques - et opérationnelles - de l’ennemi. Ce processus de guerre en parallèle, à l’opposé de l’ancienne forme de guerre en série, redonne de l’actualité à ce que Clausewitz appelait la forme idéale de la guerre, à savoir porter des coups partout en même temps. Pour Clausewitz l’idéal était une ombre platonique derrière le mur de la cave, destinée à ne jamais être connue des mortels. L’ombre s’est matérialisée et rien ne sera plus jamais pareil.

La guerre stratégique fournit la solution aux conflits la plus positive. Pour la mener comme il convient, cependant, nous devons bouleverser nos habitudes de pensée ; nous devons réfléchir du grand vers le petit et du haut vers le bas. Nous devons penser en termes de systèmes ; nous-mêmes et nos ennemis sommes des systèmes et des sous-systèmes avec des dépendances mutuelles. Notre objectif consistera presque toujours à faire quelque chose pour réduire l’efficacité de l’ensemble du système ennemi, pour le rendre en quelque sorte vulnérable aux idées infectieuses que nous voulons implanter chez lui.

Simultanément nous devons prendre les mesures nécessaires pour nous assurer que l’ennemi n’inflige pas de dommages inacceptables à notre système ni à aucun de ses sous-systèmes.

Nous ne devons pas commencer notre réflexion sur la guerre par les outils de guerre - par les avions, les tanks, les navires, et ceux qui les mettent en œuvre. Ces outils sont importants et ont leur place, mais ils ne peuvent être notre point de départ, et nous ne devons pas non plus les considérer comme l’essence de la guerre. Combattre n’est pas l’essence - ni même une partie souhaitable - de la guerre. La véritable essence de la guerre est de faire ce qu’il faut pour que l’ennemi accepte que nos objectifs deviennent ses objectifs.

 

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Notes:

1 Texte publié dans l’Air Power Journal, printemps 1995, et traduit par le Comité de réflexion et d’études stratégiques aérospatiales de l’Association des anciens élèves de l’Ecole de l’Air ; reproduit avec l’aimable autorisation du Centre de réflexions et d’études aérospatiales (CREAS).

2 Les entités stratégiques sont véritablement le cœur de notre sujet, l’État nation étant un type d’entité stratégique. Une entité stratégique est toute organisation qui peut opérer de façon autonome ; c’est-à-dire qui se dirige et se supporte elle-même. Un État est une entité stratégique de même qu’une organisation criminelle comme la Mafia ou des organisations d’affaires comme General Motors. A l’inverse, ni une armée ni une force aérienne ne sont des entités stratégiques, parce qu’elles sont dirigées et soutenues par ailleurs. Ceci est une distinction importante en elle-même. Plus important encore, cependant, notre propos sur les centres stratégiques et la guerre stratégique s’applique aussi bien à une organisation de guérilla qu’à un État industriel moderne.

3 Ceux qui sont familiers avec le modèle à cinq cercles utilisé pour développer le plan de campagne aérienne de la guerre du Golfe remarqueront ici un changement de “productions clés” à “fonctions organiques essentielles”. Il a toujours été clair qu’il y avait un certain nombre de facilités et de processus tellement importants pour un état qu’ils méritaient un titre et une catégorie à part. Ainsi nous avons identifié la production d’électricité et de produits pétroliers comme “productions clés” parce que nous croyons qu’en priver un État qui en disposait jusqu’ici le rendrait très différent et beaucoup moins puissant. Beaucoup de gens cependant eurent des difficultés à distinguer productions clés, productions quelconques et infrastructure. Je crois que le changement de nom en “fonctions organiques essentielles” (signifiant qu’il s’agit d’une partie bien définie du système, et essentielle à sa survie dans son état actuel) pourrait aider à clarifier ce problème. De plus, à mesure que la similarité qui existe entre de nombreux types de systèmes différents devient plus claire, la notion de fonctions organiques essentielles semble pouvoir s’appliquer de façon plus universelle.

4 Avec mes remerciements à Stephen Hawking et à son livre A brief history of time : from the Big Bang to Black Holes, New York, Bantam books, 1988.

5 Superficiellement les attaques alliées sur l’industrie allemande pendant la deuxième guerre mondiale semblent contredire l’idée que les industries essentielles sont fragiles. Dans ce conflit, cependant, la précision de bombardement n’était pas bonne, plus de la moitié des bombes larguées manquaient leurs buts de bien plus de mille yards. Quand les précisions se sont accrues au point que plus de la moitié des bombes tombent à quelques pieds de leur cible, comme ce fut le cas pour la majorité de celles qui visaient des installations pétrolières ou le réseau électrique en Irak, il devient clair que ce qui prenait des milliers de sorties et de tonnes de bombes peut aujourd’hui être accompli avec des efforts inférieurs de plusieurs ordres de grandeur.

6 Plus d’un tiers des transports allemands utilisés dans leur offensive contre les Soviets en 1941 étaient hippomobiles. Dans le même sens le ravitaillement nécessaire pour entretenir l’offensive de la troisième armée de Patton en 1944 serait à peine suffisant pour un simple corps d’armée aujourd’hui. La prolifération des véhicules à moteur et des équipements de transmission, ainsi que la doctrine des cadences de feu élevées, ont peut-être créé plus de problèmes qu’ils n’en ont résolus pour une armée sur l’offensive.

 

 

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