CAMON OU L'EXEGETE DE NAPOLEON*

Bruno COLSON

 

* Ce texte servira de préface à la réédition de La guerre napoléonienne. Les systèmes d’opérations, Économica, Bibliothèque stratégique, 1996.

 

Le général Hubert Camon naquit à Dieuze dans la Meurthe, le 19 mai 1855. Il fit Polytechnique, suivit les cours de l’Ecole d’application de Fontainebleau et sortit dans l’artillerie. Capitaine en 1884, il passa par l’Ecole de guerre, devint chef d’escadron en 1898, puis enseigna l’art militaire à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie à partir de décembre 1900. Nommé lieutenant-colonel, il dirigea l’Ecole d’artillerie du 10e corps en 1905. Il retrouva l’école Polytechnique en décembre de l’année suivante pour y exercer les fonctions de commandant en second. En mars 1909, il devint colonel, en juin 1913 général de brigade. Il alla prendre le commandement de l’artillerie du 14e corps. La Première guerre mondiale lui vit confier la surveillance de la fabrication des matériels et projectiles de l’artillerie lourde. Le 15 février 1917, il fut admis au cadre de réserve. Il mourut à Paris le 13 novembre 19421. Comme beaucoup de penseurs militaires, Camon n’exerça pas de grand commandement en campagne. Il fit une carrière de technicien et d’enseignant. Son appartenance aux "armes savantes" le rattachait à une grande tradition intellectuelle de l’Armée française qui avait donné Vauban, du Teil, Bourcet, Carnot, Rogniat, Foy, etc. Camon a laissé une œuvre écrite considérable.

Premières études et discours de la méthode

 

Les premiers écrits de Camon furent des études techniques à propos de la téléphonie militaire et de l’organisation du commandement, publiées chez Berger-Levrault2. A partir de 1890, il donna ses premières pages sur la guerre napoléonienne et la bataille3. A l’Ecole de guerre, il avait suivi les conférences du commandant Cardot qui enseignait la guerre napoléonienne d’après Clausewitz. Au sortir de l’Ecole, il se mit en tête d’approfondir la question. Un jour, flânant le long des quais, il trouva à un prix dérisoire les 32 volumes de la Correspondance de Napoléon. "Leur lecture, dit-il, me révéla bientôt qu’il y avait dans les campagnes de l’Empereur d’autres enseignements que ceux que Clausewitz y avait vus" 4. A cette époque, Camon se complaisait dans l’étude des théories évolutionnistes par lesquelles les élèves de Lamarck, de Geoffroy-Saint-Hilaire et de Darwin cherchaient à fixer les lois qui régissent les rapports entre les êtres organisés. Appliquant aux études militaires les méthodes des naturalistes, Camon fut amené à

 

remarquer que les principales entrées en campagne de Napoléon reproduisaient un même schéma. Il fit la même remarque pour ses principales batailles. Il avait dès lors les éléments d’une théorie de la guerre napoléonienne. Camon voulait arriver à connaître les méthodes, les systèmes qui avaient assuré le succès des grands capitaines. Il était convaincu qu’il fallait partir de cette connaissance pour induire les méthodes qui convenaient à la guerre du XXe siècle. Pour cela, il lui fallait comparer les manœuvres et les batailles afin d’extraire ce qu’elles avaient de commun. C’est ce qu’il entreprit, à la lumière des ordres et des bulletins de Napoléon. L’étude comparée lui facilita la compréhension des manœuvres et des batailles dont, au départ, il s’expliquait mal le plan, faute de documents suffisants. Elles s’éclairaient par le rapprochement avec telle autre manœuvre ou bataille dont le système était nettement accusé ou qui avait été expliquée par Napoléon lui-même. Pour l’étude des manœuvres, Camon pouvait utiliser de nombreux ordres écrits, souvent très développés, qui généralement donnaient une vue complète des systèmes. Pour les batailles, les ordres écrits de Napoléon étaient plus rares ; les instructions avaient été le plus souvent verbales. La veille d’une bataille, l’Empereur réunissait ses généraux et leur expliquait son plan. Au cours de l’engagement, c’est encore par des ordres verbaux, portés par des officiers d’ordonnance ou des aides de camp, qu’il prescrivait les mouvements qu’exigeaient les circonstances. "Mais, dit Camon, si Napoléon n’a pas fait un exposé complet de ses systèmes de bataille, s’il n’a pas livré formellement son secret, ce secret on peut le surprendre dans les conseils qu’il a adressés au Prince Eugène, à Murat, à Marmont, à tel ou tel de ses maréchaux et aussi dans ses critiques après une bataille perdue par eux ; mieux encore dans ses bulletins de bataille écrits le soir même de la lutte, tout chauds des préoccupations qui l’ont agité dans la journée" 5. Camon put constater que Napoléon n’avait eu que deux systèmes de manœuvre et deux systèmes correspondants de bataille. Comparant alors les plans à ces systèmes abstraits, il rechercha dans quelle mesure et comment ils en différaient. Il arriva à découvrir les raisons des modifications apportées dans les différents cas au système normal et "ainsi l’exception confirmait la règle".

Avant de mettre au point les analyses de campagnes par lesquelles il y était arrivé, Camon publia le résultat de ses recherches en 1899 dans une courte brochure in-8° de 59 pages : La bataille napoléonienne. Les écrivains militaires la reçurent sans indulgence. Ils critiquèrent la comparaison avec les organismes vivants qui, par accident, ne se développent pas toujours normalement. Camon attribua une partie de ces critiques au fait qu’il avait raccourci son étude pour la publier au plus vite. Aussi, nommé en décembre 1900 professeur du cours d’art militaire à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie, il reprit ses découvertes et les étaya par une analyse plus approfondie des campagnes napoléoniennes. Entre-temps, avant de publier une étude définitive sur Napoléon, il dut régler son compte à Clausewitz.

 

La critique de Clausewitz

 

Camon plaçait Clausewitz au premier rang des classiques de la littérature militaire et considérait que son De la guerre et ses études de campagnes devaient être les livres de chevet de tous les chefs d’armée. Le premier apport de Clausewitz était sa prise en compte des "forces morales". Il avait eu raison d’écrire que la guerre n’était qu’une continuation de la politique par d’autres moyens : "On comprend, écrivait Camon, que les guerres doivent changer de caractère, suivant le but poursuivi et la trempe de l’adversaire, et qu’il est inutile de pousser la guerre jusqu’à sa limite logique : la destruction des forces ennemies, si l’adversaire cède auparavant ou si les sacrifices à faire pour arriver à cette fin sont hors de proportion avec le but poursuivi" 6. Le chapitre consacré par Clausewitz à la guerre comme instrument de la politique était d’après Camon "de tout premier ordre" et devait être médité par les hommes de gouvernement aussi bien que les généraux7.

 

Mais De la guerre n’était pas d’un abord facile. Sa forme "teuto-philosophique" décourageait le lecteur français et, de plus, l’ouvrage était inachevé. Impressionné par la campagne de 1812, Clausewitz avait conçu, selon Camon, "une malsaine inclination" pour une forme de guerre qu’il appelait "défensive-offensive". Clausewitz avait bien saisi le caractère de vigueur et de décision imprimé par Napoléon à la guerre. Mais il n’avait pas compris le procédé si simple par lequel Napoléon obtenait la démoralisation de l’ennemi : l’attaque enveloppante. Partisan du coup droit sur l’adversaire, Clausewitz aurait méconnu la part primordiale de la manœuvre chez Napoléon. Camon était particulièrement déçu par le "tableau d’une bataille moderne" de Clausewitz, où tout semblait se réduire à une affaire d’usure. "Depuis quand, lançait Camon, la théorie propose-t-elle en exemple les œuvres malvenues"8 ? Pour lui, Clausewitz était resté fermé aux admirables procédés de l’Empereur. La manœuvre, toujours la même, sur les derrières de l’adversaire, "qui crève les yeux", Clausewitz ne l’a pas vue9. Il n’a pas compris le principe essentiel de Napoléon, à savoir la marche initiale vers un point fixe choisi a priori sur la ligne de retraite de l’ennemi. Parmi les causes qui ont empêché Clausewitz de voir clair dans la stratégie napoléonienne, il y avait sa haine pour Napoléon. "La haine est une pauvre lumière pour voir clair dans les œuvres d’un génie" 10.

Camon avait réagi contre l’engouement dont avait bénéficié Clausewitz en France après 1870. Il n’acceptait pas l’idée que Clausewitz n’avait fait que rédiger la doctrine de guerre de Napoléon. D’ailleurs, dit-il, Clausewitz n’avait à sa disposition ni les ordres, ni les instructions de l’Empereur11. Pourtant Camon fut certainement un des meilleurs interprètes français de Clausewitz. Il avait voulu réagir contre une assimilation un peu trop hâtive entre celui-ci et Napoléon. En ce sens, son Essai sur Clausewitz avait été une œuvre de combat. Lorsqu’il réunira ses articles en un livre en 1911, son intention aura changé car, à ce moment, l’engouement pour le stratégiste prussien aura cessé. Camon voudra alors inciter les officiers français à lire Clausewitz12.

 

L’analyse méthodique de la guerre
napoléonienne

 

A l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie, Camon eut le temps de perfectionner son étude de la guerre napoléonienne. En toute logique, il commença par établir un Précis des campagnes, qui constituait son cours et qu’il publia en 1903. "Rechercher les idées fondamentales sur lesquelles reposent les manœuvres et les batailles de Napoléon ; indiquer les procédés techniques par lesquels il les a réalisées, en un mot, faire la théorie de la guerre napoléonienne, tels sont les objets de cet ouvrage" 13. Napoléon avait songé à écrire une telle théorie mais les écrits de Sainte-Hélène ne contiennent que quelques commentaires de ses campagnes ou de celles de César, Turenne, Frédéric, ainsi que des observations sur les ouvrages de Jomini et de Rogniat. La théorie de l’Empereur est donc à extraire des 32 volumes de sa correspondance. La publication de celle-ci avait été terminée en 1869. Camon disposa aussi des documents mis à jour par la Section historique de l’Etat-Major de l’armée. Son Précis des campagnes ne veut pas faire œuvre historique : on n’y trouvera pas le récit le plus minutieux et le plus complet sur les manœuvres et les combats. Camon voulait donner "l’idée absolument exacte de ce que Napoléon avait voulu faire" 14. "Dégager le système d’une manœuvre, d’une bataille, c’est tout autre chose que d’en faire la critique historique. Pour la critique historique, il faut vérifier les états d’effectifs, comparer les relations adverses, fouiller les archives" 15. Camon n’avait en vue que de caractériser la stratégie et la tactique de Napoléon. Son travail le passionna. Il entrait "dans des terres que nul encore n’avait foulées" 16. Le dieu de la guerre lui révélait son secret.

 

Le Précis de Camon se décompose en campagnes, en périodes et en actes. Ceux-ci correspondent généralement à des manœuvres. Le plan est annoncé au début de chaque campagne, après un exposé de la situation politique, de la situation militaire et des plans des adversaires. A l’intérieur de chaque période et de chaque acte, les événements sont alors décrits et analysés jour par jour. L’exécution est toujours rapportée à la conception. Un résumé clôt chaque campagne et reprend les procédés utilisés par Napoléon. Camon n’aborde ni la campagne d’Egypte ni celle d’Espagne : le point est à noter ; Camon n’étudie que la "grande guerre". Après le rappel des campagnes, sont développés, dans un deuxième volume de La guerre napoléonienne, les systèmes d’opérations17. Ce volume, s’il consacrait le plus grand nombre de pages aux grandes campagnes de l’Empereur, abordait aussi les théâtres secondaires comme l’Italie en 1805 et 1809, le Portugal, la Dalmatie, où opéraient, seuls, certains lieutenants de Napoléon. Ensuite viennent les batailles. Camon dit s’être efforcé de faire court et réaffirme son souhait d’être lu "afin de ramener le plus possible de camarades à l’étude trop négligée des batailles de Napoléon" 18.

L’essentiel de l’ouvrage se ramène à cette constatation : de même que Napoléon a seulement deux systèmes de manœuvre, la manœuvre sur les derrières et la manœuvre sur position centrale, il n’a aussi que deux systèmes de bataille, la bataille avec attaque tournante et la bataille sur position centrale ; la première est sa bataille favorite, comme la manœuvre sur les derrières est sa manœuvre favorite19. Napoléon avait un système favori de bataille, un plan idéal qu’il regardait comme le plus sûr et le plus économique pour arriver à la victoire. Aucune de ses batailles ne l’a peut-être entièrement réalisé, mais toutes en procédaient et quelques unes s’en approchèrent de très près. Ce plan idéal figure dans presque tous les ouvrages de Camon. Chez Napoléon, précise Camon, la bataille était stratégique : il ne visait pas seulement à gagner la bataille mais entendait, par elle, remplir un but stratégique qui était de décider la campagne en fermant toute retraite à l’ennemi20. Il savait que toute bataille était chanceuse et, pour ne pas s’y exposer, il préférait adopter la manœuvre sur les derrières dont l’objet était de se débarrasser de l’ennemi sans affaire générale21.

 

Synthèse et applications à la Première Guerre mondiale

 

Camon publia une synthèse de ses découvertes sur la guerre napoléonienne en 1923, avec Le système de guerre de Napoléon. Après avoir étudié les détails, il avait voulu "n’en conserver pour ainsi dire que les Formes pour donner aux élèves stratèges un répertoire copieux, facile à retenir, qui aidera, le cas échéant, leur imagination" 22. Dans sa conclusion, il défendait le principe de son approche "systématique". "Cette simplicité extrême des conceptions stratégiques et tactiques chez Napoléon peut étonner, écrit-il, ceux qui croient que le génie n’a pas de systèmes et qu’il invente pour chaque situation une solution particulière. Il n’en est pas ainsi, et Napoléon lui-même a reproché à Moreau de n’avoir pas de système" 23. Tout général, selon Camon, a besoin de se faire un système car il est toujours obligé d’improviser une solution sur des renseignements incertains et souvent contradictoires. "On peut aller plus loin, poursuit-il, et se demander si l’audace qui caractérise les grands capitaines ne vient pas justement de ce qu’ils se sentent en possession d’un système d’opérations et de bataille élaboré avec soin, longuement mûri et dont ils attendent avec confiance la victoire" 24. Camon s’appliquera à retrouver comment Napoléon avait élaboré son système.

 

En attendant, la Première guerre mondiale, qui venait de se terminer, le contraignait à montrer que le système de Napoléon présentait encore quelque intérêt. Sur le front occidental, la guerre de tranchées ne s’était établie qu’après l’échec de la manœuvre initiale allemande, manœuvre qui, d’après Camon, rappelait l’entrée en campagne de Napoléon en 1812. Si cette manœuvre avait échoué, ce n’était pas que les moyens de guerre de 1914 eussent rendu caduc le système napoléonien, mais parce que l’exécution avait été défectueuse. Sur le front russe, où la guerre de mouvement se prolongea au-delà de 1915, les manœuvres de Ludendorff furent des manœuvres napoléoniennes. En 1918, le mouvement réapparut sur le front occidental. L’offensive de Ludendorff, au mois de mars, s’inspirait de l’entrée en campagne de Napoléon en Belgique en 1815. Sur le front bulgare, la percée de Franchet d’Esperey fut aussi une manœuvre napoléonienne, destinée à atteindre les grands dépôts et les lignes de retraite de l’armée ennemie. Au niveau des batailles, celle de la Marne en 1914 ne fut que partiellement napoléonienne. Il lui manqua seulement la pièce capitale : la masse de rupture25.

En 1925, Camon développa son analyse de la Grande Guerre. Imbu de Clausewitz, Moltke n’avait pas compris la manœuvre napoléonienne prévue par Schlieffen et l’avait abandonnée en cours d’exécution. Camon faisait une très bonne analyse des origines intellectuelles du plan Schlieffen, qu’il reliait à toute une tradition de pensée militaire allemande. Il avouait que l’intérêt didactique du combat napoléonien était nul désormais : les moyens étaient trop différents. Par contre les systèmes d’opérations et les systèmes de bataille présentaient encore de l’intérêt car il s’agissait de systèmes de forces et, comme tels, ceux-ci étaient indépendants, dans une certaine mesure, de l’ordre de grandeur de ces forces26. En étudiant Ludendorff, qui constamment avait cherché à appliquer la manœuvre napoléonienne sur les derrières, Camon souligna que celui-ci pourrait encore jouer un rôle dans une guerre de revanche et que ses opérations étaient certainement étudiées en Allemagne27.

Peut-être Camon avait-il en tête les tueries de la Grande Guerre lorsqu’il insista en 1928 "sur la nécessité pour un gouvernement et son général en chef de ne pas perdre de vue que la guerre est l’ultime argument de la politique ; qu’il s’agit avant tout de démoraliser les gouvernants adverses pour les amener à se plier à nos conditions ou à abandonner les leurs. L’anéantissement de toutes les forces adverses n’est pas pour cela nécessaire" 28.

 

Bilan d’une Œuvre

 

Les années 1930 voient Camon rechercher les origines du génie et du métier chez Napoléon29. Il découvre que celui-ci s’est formé son système vers 1788-1789 "par des études acharnées" sur les ouvrages militaires de Frédéric II, Guibert, Bosroger, si bien qu’au début de la première campagne d’Italie, en mars 1796, il était déjà en pleine possession de son système30. Constatant que l’Empereur, à Sainte-Hélène, a prôné la lecture des campagnes des grands capitaines qui l’ont précédé, Camon s’y applique, espérant détecter les modèles que Napoléon a pu trouver. Il aborde ainsi Condé et Turenne, Luxembourg, Maurice de Saxe31. Camon a été un écrivain militaire très fécond et ces quelques pages n’ont pas la prétention de faire un relevé exhaustif de ses publications32. Celles-ci comportent de nombreuses répétitions et reprises. Elles reflètent l’enrichissement continu d’une réflexion qui s’est tenue fidèlement à son objet. Mais la lecture de Camon est toujours aisée. Le style est simple, lapidaire et vivant. Il traduit remarquablement la volonté du chef, l’ordre imposé par Napoléon aux événements. Camon a rationalisé la manière napoléonienne. Raymond Aron estime qu’il donnait à celle-ci "un caractère plus systématique qu’elle n’en possédait, commettant une erreur de sens contraire à celle de Clausewitz selon lequel Napoléon choisissait, selon les circonstances, tel ou tel mouvement stratégique, tel ou tel point de rupture du front ennemi" 33. Camon, nous l’avons vu, a justifié son approche "systématique". En jouant sur l’expression "forces armées", il évoquait la mécanique, où l’on "cherche à combiner les forces en systèmes susceptibles de les utiliser pour le mieux". De même en art militaire, il estimait qu’il y avait lieu "de combiner les forces armées suivant des systèmes qui assurent leur maximum de rendement. Par suite de l’évolution des moyens de guerre, la forme générale des systèmes peut évoluer ; mais elle doit satisfaire à des principes permanents. Pourquoi, dès lors, ne pas admettre que du jour où Napoléon eût trouvé les systèmes d’opérations et les systèmes de bataille qui convenaient le mieux à la mise en œuvre des forces armées de son époque, il n’ait pas cherché à les réaliser toutes les fois que les circonstances le permettaient et dans la mesure où elles le permettaient" ?34 Camon, ne l’oublions pas, était un Polytechnicien. De plus, il voulait faire œuvre didactique. Il écrivait principalement pour ses "camarades" dont il espérait contribuer à former le jugement stratégique et tactique.

 

 

L’influence de Camon

 

Comme il le laisse entendre à quelques reprises dans ses ouvrages, Camon a développé une approche qui s’opposait à celle qui régnait avant 1914 à l’Ecole de guerre, où dominait le général Bonnal. Celui-ci déduisait la stratégie de l’étude détaillée d’une seule campagne et l’art des batailles de l’étude détaillée d’une seule bataille. Pour Camon, c’était une erreur car cela ne permettait pas d’établir une théorie générale35. Camon reprochait aussi à Bonnal et à ses disciples — dont le général Buat — d’avoir suivi Clausewitz dans sa méconnaissance de la manœuvre au profit d’une approche directe de l’ennemi. D’après Camon, Bonnal ne tenait pas Napoléon en très haute estime. "Pour notre malheur en 1914, ajoute-t-il, ce mépris et cette animosité du général Bonnal pour Napoléon avaient empêché de nombreuses générations de l’Ecole de guerre d’étudier comme il eût été nécessaire les méthodes du "dieu de la guerre". Souhaitons qu’entre Bonnal et Napoléon, notre Ecole de guerre choisisse désormais Napoléon" 36. Avant 1914, Camon enseignait à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie à Fontainebleau et c’est dans ce cadre qu’il développa son analyse de la guerre napoléonienne. Il n’eut donc pas la possibilité d’exercer une influence comparable à celle de Bonnal, qui enseignait à l’Ecole de guerre. Il reconnaît d’ailleurs que celle-ci, avant 1914, n’avait jamais accepté dans son enseignement les formes stratégiques et tactiques qu’il avait trouvées. Cette "horreur des schémas", d’après Camon, aurait porté préjudice aux officiers français durant la Grande Guerre37.

 

Comme tous les officiers stagiaires de l’Ecole de guerre, Charles De Gaulle a été formé par la méthode de Bonnal, entre 1922 et 1924. Il n’évoque pas Camon dans ses écrits, alors qu’il mentionne Cardot, Maillard, Gilbert, Grouard, Bonnal, Colin38. Pourtant, dans les conférences d’histoire qu’il donne à Saint-Cyr en 1921, son exposé des campagnes de 1805 et de 1813 s’inspire visiblement de Camon39. La lecture de Camon est perceptible chez le général de Cugnac, qui publia dans la Revue de Paris un article où il se demandait ce qu’aurait fait Napoléon à la bataille de la Marne. Cugnac rappelait que l’Empereur avait remporté nombre de ses victoires en provoquant lui-même l’allongement, et, partant, l’affaiblissement de la ligne de bataille de l’adversaire à l’endroit choisi par lui, pour ensuite y lancer sa masse de rupture. Sur la Marne, Joffre avait eu la chance extraordinaire de voir l’adversaire créer volontairement un vide dans son front. Or, rien ne fut poussé dans la brèche et Cugnac en accusait d’abord le commandant du 2e corps de cavalerie, le général Conneau. Dans sa démonstration, Cugnac s’appuyait sur un ouvrage de Camon paru en 1935 : Quand et comment Napoléon a conçu son système de bataille 40. Dans les années 1930, les idées de Camon sur la guerre de mouvement rejoignaient celles de Charles De Gaulle. Camon désapprouvait en effet les orientations prises par l’armée française au cours de ces années. "On ne forme plus d’âmes militaires, se plaignait-il, et pourtant notre pays en aura toujours grand besoin" 41. D’après lui, on consignait les officiers dans des besognes insignifiantes.

Dans ce qui, semble-t-il, fut sa dernière publication, Camon revenait au point de départ de sa momumentale étude de la guerre napoléonienne : la première manœuvre de Napoléon, celle de Turin (12-28 avril 1796). Camon épiloguait avec nostalgie sur la jeunesse de Bonaparte et des généraux de l’Armée d’Italie. La jeunesse, quelle force pour un stratège ! "Or, à notre époque, disait-il, on n’arrive au commandement des armées que vers soixante ans" 42. Mais, surtout, il entendait montrer la supériorité de l’offensive sur la défensive pour la défense d’une frontière. Il y avait une leçon à tirer "pour aujourd’hui" : la défense passive sur une barrière n’est pas le meilleur système de défense43.

Les écrits de Camon ne sont pas restés inaperçus aux Etats-Unis. En 1939, le colonel Charles Andrew Willoughby reprenait ses analyses44. Dans sa conclusion, il montrait que le titre de son ouvrage, Maneuver in War, venait d’être amplement justifié par la Blitzkrieg allemande en Pologne : "Toute la campagne à l’Est a été une campagne de maneuvre - en écho aux grandes campagnes de l’histoire, celles d’Ulm, de Bautzen, de Königgratz - et une fois de plus l’histoire a pointé son doigt, pour ceux qui prennent soin d’ouvrir les yeux" 45 ! Bel hommage rendu à Camon, dont toute l’œuvre était basée sur la manœuvre ! Willoughby, pendant la guerre du Pacifique, devint général et fut mis à la tête de tout le service de renseignements de MacArthur. Il y exerça un pouvoir considérable et joua un rôle déterminant dans la conception des opérations46. Or, celles-ci consistèrent à plusieurs reprises en de gigantesques "manœuvres sur les derrières", dont la plus spectaculaire fut celle d’Hollandia en avril 1944. En février 1991, c’est en recourant au même type de manœuvre enveloppante que le général Schwarzkopf entreprendra de libérer le Koweit et de détruire l’armée irakienne. Or si l’armée américaine a su, à cette occasion, renouer avec sa tradition de manœuvre, c’est dû en grande partie à de nombreuses études doctrinales menées dans les années 1980, où certains officiers se sont efforcés de retrouver les grands principes de l’art opérationnel47. L’un de ces officiers s’est largement inspiré de Willoughby et a même reproduit le schéma de la bataille napoléonienne idéale que celui-ci avait repris… à Camon48.

 

 

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Notes:

1 Dictionnaire de biographie française, sous la dir. de M. Prévost et R. d’Amat, Paris, Latouzey et Ané, 1956, tome VII, p. 983, d’après les Archives de la Guerre.

2 Nouveaux appareils de téléphonie militaire, 1885, in-8°, 19 p. (extrait de la Revue d’artillerie, février 1885) ; Le grand état-major et les états-majors d’armée, 1889, brochure in-8° ; Le commandement et ses auxiliaires, 1893, brochure in-8°.

3 Préparation stratégique des actions décisives. Analyse de la campagne de 1809 en Italie et en Allemagne, Paris, Berger-Levrault, 1890, 1 vol. in-8° de 191 pages ; Indications sommaires sur la bataille, 1891, brochure in-12 ; Campagne de 1813 en Allemagne, 1892, 1 vol. in-8° de 136 pages avec cartes ; Guerre de 1870. Discussion du plan d’opérations français, 1893, 1 vol. in-8° (repris sous le titre Le plan de campagne français, 1911, 104 pages).

4 Hubert Camon, Le système de guerre de Napoléon, Paris, Berger-Levrault, 1923, p. 9.

5 Ibid., pp. 10-11.

6 Hubert Camon, "Essai sur Clausewitz", Journal des sciences militaires, 1900, VII-VIII, p. 128.

7 Ibid., p. 229.

8 Ibid., pp. 134-135.

9 Ibid., p. 357.

10 H. Camon, "Essai sur Clausewitz. Deuxième partie. Etudes critiques des campagnes", Journal des sciences militaires, 1901, IX, p. 37.

11 H. Camon, Le système…, pp. 6-7.

12 H. Camon, Clausewitz, Paris, Chapelot, 1911, p. VI.

13 H. Camon, La guerre napoléonienne. Précis des campagnes, 2e éd., 2 vol., Paris, Chapelot, 1911, I, p. V.

14 Ibid., pp. VI-XI.

15 H. Camon, Le système…, p. 13.

16 Ibid., p. 12.

17 La guerre napoléonienne. Les systèmes d’opérations. Théorie et technique, Paris, Chapelot, 1907. Le présent article constitue la préface à la réédition de ce volume.

18 H. Camon, La guerre napoléonienne. Les batailles, Paris, Chapelot, 1910, p. X.

19 Ibid., pp. V-VI.

20 Ibid., p. 5.

21 Ibid., p. 9.

22 H. Camon, Le système…, p. 15.

23 Ibid., p. 137.

24 Idem.

25 Ibid., pp. 1-3.

26 H. Camon, L’effondrement du plan allemand en septembre 1914. Etude stratégique, Berger-Levrault, 1925, pp. VIII, IX et 156.

27 H. Camon, Ludendorff sur le front russe, 1914-1915. Manœuvres et batailles, Paris, Berger-Levrault, 1925, p. VI.

28 H. Camon, Pour apprendre l’art de la guerre, Paris, Berger-Levrault, 1928, p. VI.

29 H. Camon, Génie et métier chez Napoléon, Paris, Berger-Levrault, 1930. Il s’agissait d’une reprise de cinq articles parus dans la Revue militaire française.

30 H. Camon, Quand et comment Napoléon a conçu son système de manœuvre, Paris, Berger-Levrault, 1931. Un volume correspondant relatif au système de bataille sera publié en 1935.

31 Ouvrages parus chez Berger-Levrault en 1933, 1936 et 1934.

32 Signalons encore les publications suivantes, toutes chez Berger-Levrault : La manœuvre napoléonienne dans le combat de cavalerie, 1912, brochure in-12 ; La fortification dans la guerre napoléonienne, 1914, vol. in-8° de 92 pages ; La motorisation de l’armée et la manœuvre stratégique, 1926, in-8, 132 pages ; La campagne de 1866 en Bohême, 1929, in-8°, 100 pages. Chez Félix Alcan : La manœuvre libératrice du maréchal Pilsudski contre les Bolcheviks, août 1920. Etude stratégique, 1929.

33 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, 2 vol., Paris, Gallimard, 1976, II, p. 317.

34 H. Camon, Le système…, pp. 8-9.

35 H. Camon, Pour apprendre…, p. 11.

36 H. Camon, La manœuvre de Wagram, Paris, Berger-Levrault, 1926, p. 73.

37 H. Camon, Ludendorff…, p. VII.

38 Pierre Messmer et Alain Larcan, Les écrits militaires de Charles De Gaulle. Essai d’analyse thématique, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p. 362.

39 Charles De Gaulle, Lettres, notes et carnets, 2 vol., Paris, Plon, 1980, II, pp. 111-135.

40 Général Chambe, Adieu, cavalerie ! La Marne, bataille gagnée… victoire perdue, Paris, Plon, 1979, pp. 112-118.

41 H. Camon, Le maréchal de Luxembourg (1628-1695), Paris, Berger-Levrault, 1936, p. 199.

42 La première manœuvre de Napoléon. Manœuvre de Turin, 12-28 avril 1796, Paris, Berger-Levrault, 1937, p. 126.

43 Ibid., pp. V et 123.

44 Charles A. Willoughby, Maneuver in War, Harrisburg, Pa., Military Service Publishing Co., 1939, pp. 136-171. Les cartes de Camon étaient littéralement recopiées : voir par exemple la carte de la région d’Ulm à la p. 154 dans Willoughby et celle de la p. 95 dans Le système… de Camon.

45 C. A. Willoughby, op. cit., p. 286.

46 Ronald Spector, Eagle Against the Sun. The American War with Japan, New York, Free Press, 1984 ; Londres, Penguin Books, 1987, pp. 188, 281, 455, 458, 459.

47 Voir mon ouvrage sur La culture stratégique américaine. L’influence de Jomini, Paris, FEDN-Economica, 1993.

48 Wallace P. Franz, "Grand Tactics", Military Review, vol. 61, 1981, 12, pp. 32-39 et "Maneuver : The Dynamic Element of Combat", Military Review, vol. 63, 1983, 5, pp. 2-12. Le schéma de la bataille napoléonienne, qui figure dans les conclusions du présent ouvrage, se trouve à la p. 11 de ce dernier article et à la p. 155 chez Willoughby. Je l’ai reproduit dans La culture stratégique américaine…, p. 267, car ce schéma correspondait aussi au plan de bataille idéal selon Jomini.

 

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