Critique de la raison politique, critique de la raison stratégique

François Géré

 

I - Affaire de comparaison

Comme dans toute entreprise comparative, il y a quelqu’artifice volontariste dans le rapprochement de deux œuvres qui s’ignorent. Simulacre, la comparaison est offense à la nature des choses. Sa légitimité tient seulement à sa volonté herméneutique. Du choc de deux objets placés l’un contre l’autre une lumière surgit que seul pouvait produire ce rapprochement arbitraire.

Commençons par faire un sort aux apparences de l’arbitraire.

La dimension d’abord. Avec ses neuf cents pages Diplomacy manifeste une volonté délibérée de pompe et de cérémonie. Il lui faut pas moins de quatre siècles non pour planter un décor mais pour reconstruire l’histoire en fonction de la lecture qu’il entend en donner. Kissinger étire la longueur fibreuse des projets et des actions des (grands) hommes : Richelieu, Guillaume d’Orange devenu Guillaume III d’Angleterre, Pitt, Metternich, Bismarck. Au fil du temps, il défait la trame des tapisseries diplomatiques. Puis viennent, savamment disséquées, les catastrophes européennes de la première moitié de ce siècle : la guerre de 1914, les totalitarismes, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide. Le final porte sur la situation présente des Etats-Unis et la fonction des alliances.

Poirier choisit de s’en tenir à l’examen des effets de la fin de la Guerre froide non seulement sur la politique des gouvernements, mais aussi sur l’esprit des responsables. Poursuivant une enquête ancienne sur les mécanismes de la pensée stratégique il interroge l’alchimie des intellects : comment et avec quoi pense-t-on dans l’après la Guerre froide ? Démarches parallèles mais décalées. En 1986, Poirier nous mettait à l’écoute des Voix de la stratégie, comme aujourd’hui Kissinger fait entendre celles de la diplomatie. Aujourd’hui, l’essai de Poirier fait de la théorie un scalpel impitoyable et subtil qui taille et incise dans ce bruit général que créent, erratiques, les discours politique et stratégique depuis cinq ans. Les ouvrages se différencient également par la méthode.

Kissinger revendique la géopolitique et l’histoire comme instruments de travail. Ce sont les tenants lieux de réalité dans le présent et le passé. Le reste est affaire d’intelligence individuelle, de ce sens de l’équilibre, du dosage qui relève d’un art dont malheureusement il ne nous est rien dit. Tant il est simple et tout d’exécution comme disait Napoléon parlant de la stratégie. C’est ce dernier aspect, la capacité à conceptualiser, à rassembler l’information éparse en un tout cohérent, à approcher au plus près de l’état réel des puissances en termes de volontés et de capacités qui font la valeur du livre. Au demeurent l’historien professionnel frémira de ces rapprochements à l’emporte-pièce qui voient Richelieu bénéficier, grâce au Sultan, de moujaheddines tout comme Ronald Reagan.

L’histoire pour Poirier également conserve cette irremplaçable vertu pédagogique. Mais avec opportunisme et irrévérence il la fait servir parmi bien d’autres disciplines au guidage de la conception et de la pratique stratégiques. Une première divergence se révèle : pour l’un la répétition n’est jamais impossible dès lors que l’on ignore les leçons du passé ; pour l’autre le Monde n’est que ce qu’il est : inexorablement trivial, irréférable à un modèle réel antérieur ou idéal à venir. L’Histoire n’est qu’une façon de se représenter des mécanismes qui furent à l’œuvre, des opérations intellectuelles qui dévoilent leur fonctionnement. L’histoire est au stratège ce que la société primitive est à l’anthropologue.

 

Cette divergence sur la validité des outils correspond aussi à une approche différente qui touche à la substance du travail lui-même. Alors que Kissinger reconnaît que certaines des conditions dans lesquelles on doit penser la politique étrangère ont changé, il croit pouvoir s’en remettre aux outils traditionnels comme la géopolitique. Or une partie du livre de Poirier est fait d’une critique et d’une révision des outils anciens, tandis qu’il s’essaie à l’emploi de disciplines nouvelles comme la théorie du chaos pour faire face au déplacements de perspective engendrés par la nouveauté de notre temps.

Différence d’approche sans doute, mais identité de préoccupation. Dans la partie des deux analyses qui porte sur le temps présent, on peut repérer un même principe que j’appellerai du filigrane. On trouve bien sûr la prise en compte de la Guerre froide, de son évolution, des conditions de son achèvement. Mais simultanément, cette représentation est travaillée dans la profondeur par tout ce qui n’était pas propre à la Guerre froide : les invariants transhistoriques et aussi les mutations étranges qui ont affecté l’espace et le temps. Au-delà de leurs apparences thématiques, les deux études sont donc animées et rapprochées par un esprit dialectique entre déterminant et déterminé, englobant et englobé sans qu’il soit possible de décider d’un primat quelconque de l’un sur l’autre.

A cela viennent s’ajouter deux similarités. La première se découvre dans le mouvement intellectuel de ces deux travaux : chacun, à sa manière, avec ses buts et ses idées fixes, sa tournure mentale, revient sur la trace de ses propres écritures pour en interroger la pertinence originelle. Regain. Les voix de la diplomatie et de la stratégie si longtemps écoutées, analysées, interprétées en vue de l’action renouvelée sont ici reconvoquées et réentendues comme en une chambre d’écho qui n’en finirait pas de vibrer.

La seconde similarité paraîtra plus essentielle encore. Pour soulever le voile de mystère du nouveau monde, les deux découvreurs ont choisi, sans un frémissement d’hésitation, un seul et même point d’appui : le socle originel du pays natal, serait-il d’adoption dans le cas de Kissinger. Les Etats-Unis pour l’un, la France pour l’autre, c’est à la fois le lieu d’où l’on parle et pour lequel on parle. A tort ou à raison, pensera-t-on. Mais le constat demeure indiscutable, c’est à partir de là que l’un comme l’autre observe, pèse et mesure le monde extérieur turbulent.

Rien de bien nouveau, il est, ce monde, le perpétuel sinon l’éternel théâtre de tensions d’intensité variable. La complexité est sa nature. Il reste déchiffrable par le travail imparfait mais tenace de la Raison appliquée qui travaille la matière métamorphique de l’action humaine. Comment ? En démêlant le réseau des intentions et des actions entrelacées dont l’interaction a dévié la direction initiale, brouillé motivations et finalités. Le travail de la raison exhume le sens originel mais c’est presqu’aussitôt pour le perdre à nouveau. Cycle épuisant. Désespérant peut-être.

 

II - Analyse des Objets

Diplomatie ? Est-ce bien de cela qu’il s’agit ? On ne trouvera nulle part de véritable définition de ce terme. La raison est que Kissinger s’intéresse aux principes qui finalisent et structurent les relations entre Etats, pour le meilleur comme pour le pire, pour l’alliance comme pour le conflit. C’est de politique étrangère qu’il est question, celle des Etats-Unis au premier chef et des principes nationaux qui la guident. Dès le départ la diplomatie américaine est caractérisée comme foncièrement schizophrène dans sa relation avec le monde extérieur.

C’est la raison pour laquelle Kissinger intercale un préambule apparemment anachronique au regard de son exposé historique où apparaissent deux figures fondatrices et emblématiques, Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson, qui incarnent les deux modes antinomiques de rupture par rapport à l’isolationnisme traditionnel et généralement persistant. Si l’engagement paraît indispensable c’est, aux yeux de l’un, en raison de l’excellence des valeurs américaines alors qu’il s’agit, pour l’autre, de s’impliquer dans les affaires internationales de manière à créer les conditions d’équilibre de puissance favorables à l’intérêt national des Etats-Unis. Convaincue de sa propre exemplarité, soit l’Amérique s’isole pour se préserver contre toute altération, soit elle se fait le croisé intransigeant et maladroit d’une irréprochable cause et entreprend de refaire le monde à sa propre image, attitude qui conduisit à l’effroyable échec du Viêt-nam.

Kissinger entend donc trouver dans l’histoire diplomatique des Etats les fondements d’un système bipolarisé où le principe d’équilibre s’oppose au principe d’harmonie.

D’un côté l’idéalisme, de l’autre, une attitude qu’il ne qualifie jamais sous un seul concept mais qui pourrait être, par antiphrase, nommée réalisme. Mais le terme n’apparaît jamais. Kissinger préfère en décliner les avatars historiques et linguistiques : raison d’Etat, balance of power, realpolitik, puisqu’aussi bien c’est dans ces trois langues différentes qu’apparaît l’unité et la continuité de l’objet.

La raison d’Etat, c’est l’invention d’Armand du Plessis cardinal de Richelieu. L’émergence du principe coïncide avec celle de l’Etat-nation. Leur épanouissement simultané s’effectue au détriment des entités impériales, animées par les anciens idéaux théistes. C’est à Guillaume d’Orange devenu roi d’Angleterre qu’est attribuée la paternité d’une politique extérieure délibérément orientée par l’équilibre des forces. Pour avoir éprouvé sur le continent les effets de la puissance française, il s’employa à nouer avec les adversaires de Louis XIV les coalitions nécessaires pour faire un contrepoids suffisant afin de mettre l’Angleterre à l’abri de la menace virtuelle que constituerait pour elle la domination du continent par une seule et unique puissance. Désormais la diplomatie britannique allait se diviser en deux écoles : les Tories convaincus qu’il fallait contribuer directement à la construction de l’équilibre des forces et les Whigs préférant se contenter de la rétablir une fois qu’elle était en péril. Au XIXe siècle, cette orientation allait devenir plus complexe avec l’apparition d’un déchirement moral entre le "splendide isolement" cher à Disraëli et le moralisme de Gladstone au moment où, sur le continent, se développait à l’initiative de Bismarck la realpolitik que Kissinger définit comme "la politique étrangère fondée sur l’estimation des rapports de forces et l’intérêt national". Mais avec prudence il relativise l’action des hommes : la raison d’Etat et l’équilibre de la puissance apparaissent bien plus comme la résultante de l’enchaînement des événements que comme la réalisation d’un dessein politique soigneusement ourdi. Le réalisme a ses limites objectives tout comme son opposé l’idéalisme.

Le rêve universaliste d’une seule et unique société mondiale (le fantasme du Même) traverse lui aussi l’histoire, à travers les tentatives constamment avortées de l’unification de l’Europe sinon du Monde sous la forme du Saint Empire romain. Chaque siècle, exemplairement celui des Lumières, est caractérisé par un projet d’universalisation. Les Philosophes interprétèrent la balance of power comme la réalisation en Europe de l’harmonie universelle alors qu’elle constituait le résultat temporaire et instable de la somme des calculs et des actions des multiples acteurs antagonistes cherchant à contrarier mutuellement leurs efforts et leurs capacités. La situation était rationnellement neutralisée. Kissinger laisse implicitement entendre que tous pratiquaient alors le même code de conduite, partageant des valeurs identiques sur l’état des sociétés. La rupture s’instaure dès lors qu’un au moins des acteurs, devenant perturbateur, change de vision, de règle et par la même de but. Ici intervient historiquement la conjonction exceptionnelle entre la Raison et la Passion.

Sur la précipitation brutale de la volonté d’universalisation des Lumières et du fait national dont la France révolutionnaire fut le surprenant creuset, si admirablement exprimé par l’évolution intellectuelle d’un Guibert, Kissinger ne dit rien. Impasse étonnante quand on songe à l’extraordinaire flambée de raison et de passion conjuguées que furent ces armées françaises catapultées à la conquête de l’Europe tandis que Kant, Hegel et Beethoven célébraient chacun à leur manière l’accomplissement de la Raison.

Omission qu’on attribuera à la hâte à retourner à l’objet principal, la diplomatie des Etats-Unis et sa composante idéaliste la plus achevée : l’idéologie wilsonienne. Avec lui et après lui l’idéalisme domine sous ses deux versions : Wilson incarne l’interventionnisme "croisé", le Congrès s’en tient à la version isolationniste de l’idéalisme. Le résultat, toujours selon Kissinger, c’est une diplomatie qui perd le sens des réalités. En effet les responsables ne craignent pas de s’engager dans des accords diplomatiques tels que le traité des Quatre puissances de 1922, issu de la conférence navale de Washington, et le pacte Briand-Kellogg de 1928, dépourvus d’instruments d’action en cas de violation. L’impuissance résultante se traduit par un neutralisme qui tend à s’actualiser avec davantage de force à mesure qu’en Europe s’aggrave la situation. Entre 1935 et 1937, à l’initiative du Sénat, le Congrès votait d’une traite les Lois de Neutralité qui interdisaient toute aide à un belligérant quelqu’il soit. Ainsi s’instaurait un état d’indiscrimination entre agresseur et agressé, entre innocent et coupable.

C’est à cette situation que doit se mesurer la diplomatie rooseveltienne, c’est par elle que son évolution se comprend.

En Franklin Roosevelt, Kissinger n’hésite pas à voir "le plus prédestiné des dirigeants des Etats-Unis, combinaison ambiguë de manipulateur politicien et de visionnaire qui parvint à restaurer la foi dans les valeurs américaines pour aussitôt devoir les protéger puis assurer leur victoire à travers le monde". Disséquée dans ses moindres détails, la manœuvre rooseveltienne comporte deux temps. D’abord, l’effort opiniâtre et rusé pour convaincre le Congrès et l’opinion de l’inexorable nécessité d’un engagement américain dans le conflit qui couve en Europe, puis la ravage. Ensuite, l’établissement de principes universels propres à satisfaire l’idéalisme américain : de la Charte de l’Atlantique jusqu’au schéma dit des Quatre Policiers. Cette tentative de compromis entre un ordre universel et un directoire à quatre conduit à l’illusion tragique de l’accord avec Uncle Joe, un Staline qui aurait consenti à entrer dans le système de valeurs de son interlocuteur américain. Kissinger laisse à l’historien, ou au médecin, le soin de savoir ce qui reste encore à Yalta du grand manœuvrier des années 1933-1939.

Relevant que sous Roosevelt, l’intérêt national reste défini en termes juridiques plus qu’en termes géostratégiques, Kissinger ne consacre aucun développement à l’élaboration de la Charte de San Francisco. La conférence de Yalta n’est étudiée que du point de vue de l’estimation comptable du rapport des forces sans faire aucune part au dessein rooseveltien d’une nouvelle institution universelle.

Le mérite de l’analyse de Kissinger est de montrer comment l’attitude des Etats-Unis combinée presqu’aléatoirement avec les objectifs de la Russie stalinienne rendit impossible le retour à l’ancien équilibre des puissances en Europe. La Russie sut se rendre bénéficiaire du nouvel état des forces sans pour autant trouver de solution acceptable et durable pour l’ensemble de l’Europe.

Ce même idéalisme est présent à l’occasion du lancement du plan Marshall lui-même épaulé par la création de l’Alliance atlantique. Imperturbable, comme indifférent à la réalité, l’idéalisme américain poursuit son chemin en Corée, dans les affres du Viêt-nam et même dans l’ultime phase de la Guerre froide menée par Ronald Reagan. A l’exception près du seul véritable géopoliticien Nixon, la diplomatie des Etats-Unis durant la Guerre froide est moins guidée par la volonté de réduire, voire d’écraser, la puissance soviétique que par le souci de rallier peuples et gouvernants à des valeurs plus proches de celles des Etats-Unis, bref à les convaincre de changer de système idéologique. L’illusion lyrique triomphe à la fin de la Guerre froide lorsque George Bush, immédiatement relayé par Bill Clinton, annonce sa "vision d’un nouveau partenariat des Nations… fondé sur la consultation, la coopération et l’action collective, particulièrement par le truchement des organisations internationales et régionales". La diplomatie américaine, écartelée entre ces deux tendances, reste cependant dominée par la première.

Tout se passe comme si le pragmatisme et la realpolitik fondées sur l’analyse géopolitique de l’intérêt national n’étaient que des pratiques tacticiennes limitées ou des sortes de parenthèses incongrues, notamment celle de Richard Nixon, au milieu de la tradition dominante. Reagan, à lire Kissinger, n’aurait pas même échappé à cet esprit missionnaire qui prétend convertir au "bien" des valeurs américaines l’adversaire en titre. Il n’y a guère lieu de douter, comme le font trop souvent les Européens modernes, de ce sens visionnaire de quelques grands présidents américains qui contribua puissamment à leur charisme. En revanche peut-on accepter de la part du conseiller pour la sécurité nationale et du ministre des Affaires étrangères que fut Kissinger qu’il laisse de côté les équipes présidentielles ? Qu’il tienne pour négligeable l’existence dans les instituts de recherche de ce viviers de rudes routiers formés à toutes les écoles de relations internationales, rompus à tous les styles de l’escrime diplomatique ? Que vaut la vision reaganienne sans l’extraordinaire potentiel de compétences (incluant parfois des incompétences) au service du projet de liquidation d’une Union soviétique encore formidable mais déjà vacillante ? Kissinger aurait-il oublié qu’au service de l’exécution présidentielle des opérateurs soucieux d’efficacité guident la vision et manœuvrent implacablement ? A qui fera-t-on croire que l’IDS n’était qu’une inspiration idéaliste destinée à en finir avec l’équilibre de la terreur nucléaire ?

Tout se passe comme si le réalisme américain et le sens de l’intérêt national ne parvenaient pas à s’exprimer en des termes autres qu’universaux rigoureusement arrimés à une éthique originelle. Ainsi s’expliquerait que ce que souvent l’on considère comme une hypocrisie, un double langage, un travestissement une duplicité américaine ne soit finalement qu’une incapacité à trouver les termes acceptables d’une politique réaliste avant tout soucieuse de l’intérêt national.

Considérant délibérément que rien n’a conceptuellement changé depuis Richelieu, Kissinger procède à une analyse de l’Europe qui repose sur une conception géopoliticienne des équilibres de puissance dont le déterminisme laisse parfois perplexe.

Ignorant superbement les intentions des Fondateurs de l’Europe, Kissinger s’en tient à une géopolitique classique centrée autour de l’Allemagne pivot de tous les équilibres de puissance. La politique du général de Gaulle est analysée comme l’effort pour organiser l’Europe sous leadership français en faisant de l’Allemagne un partenaire privilégié mais soumis. Tout le raisonnement sur l’Europe et la relation transatlantique passe par la prémisse allemande à savoir que le poids de l’Allemagne réunifiée ne peut plus être contrepesé par l’association entre la France et le Royaume-Uni. Dans la mesure où la classe politique de la tradition Adenauer prend fin avec le chancelier Kohl, l’Allemagne retrouvera la voie de la tentation nationaliste. De ce fait procède la double nécessité de l’OTAN et de l’Union européenne. L’une doit apporter la sécurité que réclament les Etats d’Europe orientale par rapport à une Russie instable et imprévisible, l’autre est seule capable d’assurer leur arrimage à la zone de prospérité et de développement que constitue l’Europe de l’Ouest.

A cette Amérique "convaincue de l’existence d’une harmonie sous-jacente" mais tellement abstraite qu’elle reste introuvable s’oppose avec constance, aujourd’hui encore la France. La querelle de l’après-Guerre froide n’est qu’un avatar de plus de l’antagonisme entre la froide logique de la raison d’Etat qui se fonde sur le calcul au plus juste de son intérêt "pour le meilleur et le pire". Etrange vision à la limite du solipsisme qui se fonde sur la croyance dans la toute-puissance de l’Allemagne en Europe. Qui fait résolument litière de la relation franco-allemande. Qui ne tient aucun compte de la posture affichée par la France qui prétend associer une vision pragmatique et un sens élevé de la défense de valeurs universelles dont elle n’entend certes pas laisser le monopole à qui que ce soit.

Mais l’ensemble de ces considérations reste surdéterminé par un principe dominant : "géopolitiquement, l’Amérique est une île au large des côtes de la vaste masse continentale eurasiatique… La suprématie d’une seule puissance sur l’une des deux principales sphères, l’Europe ou l’Asie , constitue encore une bonne définition du danger stratégique pour l’Amérique, Guerre froide ou pas Guerre froide".

De telles assertions suscitent deux catégories de questions.

Le fait de contrer plusieurs suprématies locales ne reviendrait-il pas arithmétiquement à assurer, au niveau mondial, celle des Etats-Unis ? Quand bien même ceux-ci n’aspireraient-ils plus qu’à un statut de "primus inter pares" comme le suggère Kissinger, quel est le résultat en termes de puissance dès lors que l’on est au moins deux fois le premier par rapport à des puissances dans chaque cas fragmentées et incertaines. Le tour de l’illusionniste Kissinger réside dans cette comptabilité géopoliticienne qui tend à faire accepter comme naturelle la recherche d’une domination relative sur chacune des principales aires de prospérité du globe. On se souvient qu’en 1991 la section politique du Pentagone n’envisageait rien d’autre que l’organisation des forces armées américaines en vue de contrer l’émergence de toute puissance de cette nature.

Seconde série de questions, cette école géopoliticienne ne disparaît-elle pas avec Kissinger ? A-t-elle un relais historique aux Etats-Unis et en Europe ou ne faut-il pas qu’elle se réinvente sur la base d’une évolution nouvelle, celle que Poirier suggère dans sa nouvelle vision de la géopolitique ? L’enjeu n’est pas mince, en particulier aux Etats-Unis où la qualité de la vision géopolitique commence à cliver les différents courants politiques D’un côté les géopoliticiens traditionnels spontanément unilatéralistes comme le sénateur Robert Dole, de l’autre, les géo-économistes plus facilement enclins à une approche multilatérale. Aujourd’hui, il n’existe pas d’école déterminée clairement définissable et aucun courant ne peut prétendre l’emporter. Tout simplement parce que le pouvoir aux Etats-Unis n’est pas encore parvenu à se trouver de véritables fondements politico-stratégiques. Peut-être aussi parce que l’enracinement du pouvoir n’est pas la voie choisie par le génie américain pour exprimer sa puissance à travers le monde. Parce que fidèles à leur nature, les Etats-Unis sont mouvement perpétuel, multiplicité de flux d’intensité et de portée changeantes.

On s’étonnera pourtant de l’indifférence de Kissinger à l’égard de tout ce qui est transnational, pour les nouvelles formes de la puissance et les réseaux de pouvoir émergents. Au point que l’on sera en droit de le soupçonner, lui trop informé et trop habile, de quelque dissimulation. S’agit-il de cela ? Ne manquera-t-on pas de trouver chez Poirier la même indifférence pour les intérêts particuliers des sous-ensembles constituants de l’intérêt national ? Affaire de génération ? Non pas. Affaire de perspective, déterminée comme on l’a suggéré par le choix du lieu où l’on est et d’où l’on parle. Kissinger pense le monde à partir de l’existence de centres de décisions étatiques souverains. Dominent-ils en les embrassant les intérêts hétérogènes, recentrent-ils l’acentrage de la puissance délocalisée, n’expriment-ils que l’agglomérat des intérêts mais comment se fait la synthèse ? Comment parvient-on à la composition des égoïsmes délocalisés ? Voilà qui n’est jamais explicité chez Kissinger et à quoi s’affronte Poirier non sans arbitraire. La conception kissingérienne semble parfois plus proche des visions géopolitiques chinoises ou indiennes, c’est-à-dire de politiques étrangères complexes, très pragmatiques, fondées sur un sens dominant de la force et entées sur la position géographique. L’étude de la crise hongroise est l’occasion d’une analyse sans aménité de la realpolitik de l’Inde soigneusement abritée derrière une rhétorique wilsonienne. Sans doute cette virtuosité dans la duplicité n’est-elle pas recommandable pour la conscience américaine. Mais les Indiens ne pourraient-ils, à juste titre, se définir comme déchirés par la tension entre leur spiritualité et un sens élevé de l’intérêt national ? Derrière la critique acerbe d’un homme qui se souvient encore de ses déboires face à Indira Ghandi, on perçoit quelque nostalgie de ce qui pourrait être la solution d’équilibre pour une diplomatie efficace. Or est-ce encore possible pour les Etats-Unis ? Kissinger ne méconnaît-il pas, en l’enracinant excessivement dans un espace limité fût-il doublement orienté sur l’Atlantique et le Pacifique, la nature fluide de la puissance américaine ? Ne manque-t-il pas cette capacité à coller à la modernité et même aussi à la produire ? Le sens de l’intérêt national américain qui ne questionne pas la nécessité du leadership et rejette l’isolationnisme s’exprime aujourd’hui sous des formes plus souples, aussi complexes, à vocation adaptatives et peut-être encore plus dominatrices.

Est-ce à dire que Kissinger se fait l’avocat passionné d’un réalisme machiavélien et cynique contre l’idéalisme et la politique morale ? Bien entendu rien n’est aussi simple. Car la réflexion n’est ni purement linéaire ni purement binaire. Raison d’Etat et realpolitik, lorsqu’ils parviennent au stade extrême du succès sont victimes de ce même retournement dialectique que Clausewitz découvrait dans le point culminant de la victoire. La logique implacable de la raison d’Etat finit par créer une situation de supériorité française telle qu’aussitôt les autres Etats, découvrant la vertu du même principe directeur, cherchent dans leur union à contrer cette pulsion de domination qui deux siècles durant anima la France pour s’effondrer définitivement à la fin du règne de Napoléon III. Dès lors, explique Kissinger en quelques phrases cruelles : "la France a perdu le pouvoir d’imposer son projet universel… le style ombrageux de sa diplomatie s’explique par les tentatives de ses dirigeants pour perpétuer un rôle central dans la politique européenne alors que l’environnement répondait de manière de plus en plus négative à ses aspirations".

De même, le succès de la realpolitik bismarckienne associant la force et la modération pour obtenir le meilleur équilibre au bénéfice de l’Allemagne conféra à cet Etat une si grande puissance et un si irrépressible désir de l’exercer qu’une partie de l’Europe crut nécessaire de s’unir pour contrecarrer sa domination. Les deux guerres mondiales procèdent de ce renversement catastrophique du réalisme et de l’idéalisme. "En 1914, il y avait une stratégie sans politique et en 1939 une politique sans stratégie". L’excès de réalisme conduit en 1914 à laisser les militaires imposer aux politiques les impératifs d’une mobilisation efficace pour assurer à coup sûr la victoire. L’excès d’idéalisme des démocraties conduit entre 1933 et 1939 à récuser le recours à une planification militaire efficace par rapport à un projet qui ne pouvait aboutir face à l’Allemagne nazie sans le recours à des moyens militaires puissants.

Quel avenir alors pour la diplomatie des Etats-Unis ? L’architecture de cette vaste démonstration n’a de raison d’être que pour répondre à cette ultime question. D’abord, reconnaître l’originalité de la situation nouvelle : "La victoire dans la Guerre froide a rendu encore plus difficile la réalisation du rêve wilsonien de sécurité collective…" Il est devenu nécessaire de reconnaître et d’accepter que le leadership absolu est hors de portée. La grande nouveauté qu’apporte pour les Etats-Unis la fin de la Guerre froide, c’est que l’isolement n’est plus une option alors même que leur rôle relatif dans le monde n’est plus aussi dominant qu’il l’était durant la première moitié du siècle jusqu’au Viêt-nam. Pourtant, admet Kissinger, il serait impossible à un pays comme les Etats-Unis de renier ses propres valeurs fondatrices : "un pays comme l’Amérique - relevons qu’il écrit rarement "les Etats-Unis" - ne peut fonder sa politique sur l’équilibre des forces comme unique critère d’un ordre nouveau".

Ni l’idéalisme, ni une froide realpolitik contraire à la spiritualité des Etats-Unis ne peuvent à eux seuls apporter de solution efficace. Or il est impossible de construire un ordre quelconque si l’on n’admet pas la nécessité de l’établissement d’un équilibre des puissances. Rejetant à la fois l’isolationnisme fondé sur une conception timorée de l’intérêt national et le multilatéralisme absolu qui dilue l’intérêt national dans le vague des instances internationales abouliques, Kissinger suggère une dialectique entre ces formes opposées dont l’élaboration pratique requière un art consommé du dosage et de la manœuvre. Alors se révèle le sens du mot diplomatie. La raison et le principe de réalité exigent de l’idéalisme américain qu’il passe les nécessaires compromis pour reconnaître, au nom de l’intérêt national, qu’il n’est pas possible de faire fi de la notion d’équilibre. Mais n’est-ce pas lui demander ce qu’il ne peut faire sauf à renoncer à être cela, l’Idéal ? L’azur, l’azur… dit le Poète.

 

III - Que dit Poirier ?

    Il s’agit de mesurer l’ampleur et les conséquences d’une rupture historique, la fin de la Guerre froide, qu’accompagnent deux déplacements : l’une politique, l’identité de la France, en tant qu’Etat-nation par rapport à l’Europe en construction, l’autre stratégique, avec la dévaluation du militaire due au rejet du recours aux effets de violence physique dans les sociétés démocratiques. L’organisation du travail suggère deux temps. Un retour sur le passé pour dresser l’inventaire de ce qui fut sous le regard de ce qui n’est plus, c’est la crise des fondements. Vient ensuite la réflexion sur le présent. Cette démarche qui respecte, selon l’avant-propos de l’auteur lui-même, la genèse de son travail me paraît s’effacer de fait derrière un autre mouvement, ternaire, de la réflexion. D’abord un adieu, presque une oraison funèbre à l’ancien paysage stratégique. Vient ensuite une pause, une latence, c’est le constat des lieux où se révèle la misère de la pensée stratégique actuelle. Le mouvement s’achève par l’annonciation de la stratégie à venir et l’esquisse de l’outillage heuristique dont elle aura besoin.

    1. 1. Adieu à la dissuasion nucléaire du faible devant le fort
    2. Dans les termes les plus définitifs, Poirier indique que la pensée stratégique "doit ériger en élément de doctrine l’absence même d’ennemi désigné dans l’espace européen". Conséquence : la France n’est plus fondée à conserver sa doctrine stratégique de dissuasion nucléaire du faible au fort, devenue sans objet actuellement et pour une période indéterminée. "A la stratégie de dissuasion nucléaire doit, en logique, succéder la "posture générale d’attente stratégique". Fin de la primauté de la dissuasion nucléaire du faible au fort sur les autres modes stratégiques. Ce qui doit se scander en trois : le mode, le moyen, la posture. Le besoin d’une capacité nucléaire disparaît-il pour autant ? Sa conservation, à niveau de suffisance, satisfait "la double exigence de la sûreté et de la liberté d’action politico-stratégiques". D’où la justification et l’intérêt du vide doctrinal, état de suspens qui permet de voir de loin venir la menace et qui favorise, dans l’autonomie de décision politique conservée, "la conduite de notre manœuvre vers l’Europe formée". C’est évidemment à cette aune, et à nulle autre, que devrait se mesurer toute prise de décision sur la modernisation des forces et plus particulièrement sur la reprise des essais nucléaires.

      Avec la fin d’une époque, survient celle des assurances, des catéchismes et autres conforts intellectuels : "notre pensée se brouille devant le vide". Que se passe-t-il donc dans le vortex des opinions confuses sur des objets mal assurés qui constitue aujourd’hui le chantier stratégique ? Second moment de la pensée : la critique des penseurs et des objets pensés.

    3. 2. Misère de la stratégie

Les formules sont dures : "Le silence est assourdissant sur le chantier stratégique endormi… La conversion de la stratégie nucléaire s’opère dans la plus grande confusion". Cet état de misère résulte de l’union d’un fait de conjoncture lourde et d’un fait structurel aggravant.

La conjoncture, c’est bien sûr la fin de la Guerre froide qui révèle l’état réel de la pensée stratégique. Or, dans le même temps, le retour à une situation de paix sans doute imparfaite mais qui soulage du fardeau de la menace directe et assignable réduit à son tour la part de la stratégie militaire au profit de la stratégie intégrale ou "grande stratégie" où les compétitions économiques et culturelles entre partenaires-rivaux acquièrent une dimension supérieure, bien qu’assez inexactement évaluée.

Pour ce qui est de la structure, c’est l’évolution du monde, la mutation de la nature et du statut des acteurs-actants. Le développement accéléré de l’hydre informationnelle engendre des situations hypermutantes dont l’évolution échappe à la saisie des décideurs-gouvernants. La complexité sans précédent du système-Monde ne peut qu’aggraver le caractère imparfait d’une information à la fois plus profuse et brouillée. Perte de maîtrise qui affecte le statut du "chef" politique et militaire .

Les conséquences sont doubles. C’est d’abord une crise socio-psychologique. De l’extraordinaire tension de la pensée dont Poirier établit la généalogie dans une vaste enquête socio-psychologique de ce que fut la pensée stratégique française, de cette mobilisation des expériences et des intellects que reste-t-il aujourd’hui ? A quels objets s’accrocher et pourquoi ?

Plus ou moins forcés, les chercheurs se détournent vers d’autres objets, plus classiques ou cherchent à définir de nouveau objets dans le cadre des stratégies intégrales. Mais avec l’éloignement de l’urgence, le besoin semble moindre. C’est la démobilisation qui dissimule mal une forme de désorientation de l’esprit politique "incapable de dire comment et par où commencer". Pour qui lira entre les lignes, par delà un examen peu complaisant de l’état clinique de la socio-psychologie des penseurs stratégiques d’aujourd’hui, transparaît une seconde évaluation, à peine plus amène, qui vise les disciples auxquels le Maître fait savoir combien sont peu convaincantes leurs premières esquisses. Ainsi vit la pensée stratégique, en France du moins, prenons en acte.

Sous l’effet corrosif de ces deux phénomènes, la pensée stratégique française se révèle à la fois dégradée, aliénée et limitée.

La dégradation, c’est un état d’essoufflement et une érosion sournoise qui se sont développés autour du concept de dissuasion, alors que la fin de la Guerre froide réduit considérablement l’importance des armes nucléaires. On se rend compte alors que le concept de dissuasion a englué toute pensée stratégique absorbant celui de politique militaire puis de défense. "Notre dissuasion", formule rituelle, n’est plus qu’un "concept séduisant quoique dégradé en notion passe-partout colorée d’irénisme".

L’aliénation est d’abord celle du tactico-technique. Ici Poirier rappelle une constante : l’écartèlement de la pensée politico-stratégique entre l’amont politique et l’aval tactico-technique. Or dans la situation actuelle où le but stratégique et la raison d’être politique restent encore mal définis, la capacité technique renforce son penchant traditionnel à s’imposer et à sa prétention à reléguer la doctrine dans l’après-coup de l’émergence des forces.

La deuxième aliénation, plus grave encore, procède de ce que Poirier tient pour l’état de soumission à une pensée "nordiste" de la guerre. Elle est procède d’un état d’asservissement à la culture stratégique et au mode de perception géostratégique dominants, ceux des Etats-Unis. La définition des objets stratégiques, leur qualification idéologique tendent à dépendre des catégories définies par le dualisme éthico-politique américain.

Dernière aliénation enfin, la perte d’autonomie de conception par les acteurs étatiques singuliers : "Faute d’une définition claire et opératoire de l’intérêt national qui déterminerait leur décision de s’engager ou non dans tel ou tel conflit extérieur… devant en outre se plier aux dogmes de l’idéologie universaliste, nos politiques et nos stratèges… se réfugient dans le giron rassurant des alliances, sociétés anonymes". Les Etats sont donc "captifs d’alliances fondées durant la guerre et par elle légitimées mais aujourd’hui sans but sauf à prétendre substituer de nouvelles raisons d’être à ce qui devrait disparaître. Elles tendent à s’ériger en entités politico-stratégiques autonomes ; à trouver leurs propres fins en elles-mêmes". Bureaucraties et logiques d’organisation, celles de l’UEO mais plus encore celles de l’OTAN, s’érigent en valeur-refuge face à l’impuissance de conception et de réalisation. La revendication farouche de l’autonomie du sujet politique national conduit Poirier à entrer en opposition totale avec l’objet de prédilection de la pensée kissingérienne : la coalition équilibrée et stabilisante qui couvrit l’Europe pendant la première moitié du XIXe siècle. Relevons que la Sainte Alliance de 1814-15 s’est bien attribuée cette fonction supranationale concertée à partir d’une idéologie anti-révolutionnaire et étatico-dynastique foncièrement en rupture avec le concept de nation.

Troisième volet de la critique, la limitation de la pensée stratégique. Elle s’explique à la fois par son étirement dans l’espace et sa dispersion sur des objets divers, de rencontre presqu’aléatoires. Sans but, privés de fondements, en proie à l’imprédictibilité croissante issue de l’excès des signaux, les acteurs en sont réduits à "une pensée de proximité" et à la gestion immédiate, sans recul ni perspective, des turbulences qui se présentent au hasard de desseins qui leur échappent. Poirier révèle l’absence de pensée stratégique. En lieu et place, chacun fait preuve, à des degrés divers, d’une intelligence de réaction immédiate. Mais de dessein, point.

Alors peut venir l’inventaire des objets du moment, plus ou moins modernes, plus ou moins anciens : le désarmement, l’espace, la contre-prolifération, la défense anti-missiles, l’environnement. Sur l’étal, un peu à l’abandon, chacun pensé pour soi, en déshérence d’une finalité qui leur donne cohérence. C’est tout l’opposé de la vision d’un Thomas Schelling, à la fin de la Guerre froide, lorsqu’il dresse le nouvel inventaire des objets de la grande stratégie du XXIe siècle.

On touche alors au niveau supérieur du problème : les causes profondes et les responsabilités qui sont examinées de deux points de vue : la crise par la socio-politique de la stratégie et la mise en crise du politique par l’évolution de la relation structurante information-décision.

La critique de chaque segment de la mosaïque stratégique ne procède pas d’une récusation partisane mais se développe à partir de la définition de la problématique qui surdétermine les discours tenus par l’une ou l’autre des parties prenantes du débat. Ainsi la question de la reprise des essais nucléaires français est-elle pensée à travers l’antinomie entre capacités techniques et finalité politique, d’une part, conservation de l’autonomie de décision d’autre part. Indifférent à l’actualité, Poirier évalue justement la question des essais à tous les niveaux de la structure politico-stratégique. Mais il la sent trop liée à l’essentiel, aux fondements, pour ne pas la faire revenir en mode obsessionnel à chacune des avancées de sa réflexion sur l’avenir de la stratégie, sentant bien - le texte est écrit avant la décision de reprise, qu’il y a là quelque chose qui met la France à l’épreuve de sa présence au Monde.

De même, le problème de la prolifération fait l’objet d’une critique acerbe ("névrose obsessionnelle des pays du Nord") à partir de la dialectique entre le local et le global. Celle-ci rend compte de la légitime différence des situations relatives des Etats et des perceptions qui en procèdent. Qui peut prétendre à déterminer ce qui est universellement vital et, par conséquent, attribuer à une instance le pouvoir de décider de sa défense ? Existe-t-il des enjeux à ce point planétaires (la couche d’ozone, la déforestation… etc.) pour que l’on puisse légiférer et agir sur ces bases ? Ici Poirier effectue une brève incursion dans le domaine du global pour en retenir que les intérêts nationaux affûtent des stratégies afin d’acquérir la maîtrise d’un champ nouveau, situé à un niveau supérieur. Mais dans l’état actuel du monde, au nom de quoi déniera-t-on à un Etat le droit de rechercher l’arme nucléaire s’il peut arguer de la valeur absolue que constitue la sécurité de son territoire et de son peuple ? Observation d’autant plus pertinente que Poirier n’a pas manqué au préalable de relever ce que signifie pour les Etats-Unis, dans les termes mêmes de leurs plus hauts responsables, la nécessité de conserver leur écrasante supériorité conventionnelle sans courir le risque d’être égalisé par les pouvoirs nucléaires exorbitants d’un nouveau perturbateur nucléaire. Inscrite dans des termes aussi limités, la notion de contre-prolifération n’aurait ni grand intérêt ni véritable pertinence si à travers le flou, dans les lointains n’apparaissait encore anonymes mais pas innommables les nouveaux objets de l’action stratégique.

Car au-delà de ces incantations œcuménistes, le stratège ne se dissimule pas que ce sont les nouvelles conditions de l’action militaire que l’on commence à définir ?

Dernier des objets nouveaux, mais non pas le moindre, "la résurrection de la stratégie militaire de guerre…". "Les turbulences du système international imposent de penser la guerre pour la faire et non plus menacer de la faire pour l’interdire". Sous des formes diverses, l’interposition entre les combattants, l’assistance humanitaire des populations, le droit ou devoir d’ingérence, une même logique s’impose à l’esprit stratégique : dans le malaise intellectuel de la transition, l’incapacité à formuler clairement des buts, un intérêt et des missions ne masquent pas ce retour de l’action en milieu conflictuel. Plus de huit mille hommes engagés à travers le monde, soit 10 % des forces de l’ONU, la contribution militaire française a pris une dimension considérable. Voilà qui pose le problème de la réorganisation des forces et de la redéfinition des conditions de leur emploi, à mesure qu’apparaît l’inconsistance de la stratégie opérationnelle de l’ONU et que l’OTAN se révèle comme un outil parfaitement inadapté. Or la probabilité d’occurrence de crises régionales augmente sur la périphérie de l’ex-bloc occidental, "elles tourneront fréquemment en conflits armés limités… guerres capables d’atteindre un très haut niveau d’agressivité et de violence". Or quelles que soient les raisons, idéal ou réalisme, "les Etats dits avancés se sentiront obligés de répondre par une intervention collective diplomatique et militaire, pensée comme une obligation éthique autant que politique". Cette situation nouvelle, exprimée à contre-sens dans le lexique ancien de la Guerre froide (dissuasion, crise, guerre limitée, conflit de faible intensité…), résumée à la hâte dans des notions fourre-tout comme la projection des forces (et dans le nouveau lexique russe l’admirable "projection de stabilité"), c’est quand même le retour aux sources : les opérations de guerre et l’esprit opérationnel. Voilà sans doute qui n’apparaîtra pas comme "stratégiquement correct" pour la belle âme convaincue d’en finir, une fois pour toutes, avec la guerre. A cela il convient non d’objecter mais d’ajouter que le retour de la liberté d’action doit s’accompagner d’une liberté de la pensée militaire. Liberté réglementée sans doute. Mais après la saisie par le concept adéquat de dissuasion du faible au fort d’une situation qui fondamentalement ne changea pas, il serait effrayant que succédât une paralysie intellectuelle due aux seules contraintes bureaucratiques. La pensée militaire française doit retrouver une nouvelle respiration. Il faut avoir la volonté d’accepter le débat au sein des Armées pour sortir de la tautologie autour du concept de dissuasion. Rien ne l’interdit. Tout l’exige. Et pourtant on n’en prend pas le chemin.

Respirer mais avec quels outils ? Que conserver des anciennes disciplines ? Comment les adapter ? Quelles autres convoquer au service du déchiffrement stratégique ?

Et d’abord, ne sommes nous pas la dupe de cette notion de transition se demande Poirier ? Sans doute avons nous quitté un état du monde qualifiable en des termes suffisamment simples (la bipolarité) pour que l’on puisse assez confortablement s’y repérer. Qu’est-ce que ce monde nouveau qui surgit ? N’est-ce pas le retour à la complexité naturelle affectée de paramètres nouveaux comme l’émergence de nouvelles puissances et la relativisation corrélative de celle des autres Etats dominants mais balisée par les invariants de la géopolitique ? En somme n’est-ce pas ce monde kissingérien constamment en attente d’un équilibre qui ne se maintient qu’au prix d’une épuisante et perpétuelle acrobatie ? Non point. La complexité elle-même n’est plus ce qu’elle était affirme le théoricien. La contraction de l’espace, l’interactivité planétaire, l’universalisation croissante des perceptions, le rôle accru en intensité et l’augmentation quantitative des organes internationaux, l’accession corollaire à la personnalité universelle de micro-acteurs "exotiques, anomiques, infra, intra et trans-étatiques de statut les plus divers".

L’Univers politico-stratégique naguère structuré a éclaté en une nébuleuse d’entités, plus hétérogènes qu’auparavant et surtout hétéromorphes, dont les interactions forment un treillis de fibres et de noeuds décisionnels. Il est polycentrique. La somme des deux mutations du système crée l’état d’hypercomplexité. Nouvel état de nature, infiniment redoutable, cette hypercomplexité met au défi notre capacité de connaissance. Non pas celle qui, issue de la science, sait à quoi s’en tenir, mais plutôt ce besoin de savoir du praticien politico-stratégique qui, perplexe, se demande comment l’appréhender. La rénovation des outils traditionnels s’impose, à commencer par la géopolitique. Pour survivre en tant que discipline pertinente "elle ne peut plus se borner à couvrir l’espace géographique dans lequel on peut encore situer physiquement les acteurs définis par une réalité ou une visée territoriale et voir la trace matérielle de leurs diverses opérations. Elle doit également et simultanément intégrer l’espace abstrait ou symbolique dans lequel s’inscrivent et opèrent ceux des acteurs exotiques -économiques, financiers, idéologiques dont l’organisation est a-centrée, éclatée ou diffuse".

Le recours à des outils nouveaux s’impose également. Poirier met en action deux instruments : l’analyse systémique avec sa triade organisation-énergie-information, à laquelle il a déjà eu recours dans des analyses antérieures et, innovation, la théorie du chaos.

La première approche se fonde sur la distinction entre l’information-décision directement branchée sur la commande des systèmes d’opérations et l’information-représentation qui constitue le stock de données qui expose l’état actuel et prévisible de l’Univers politico-stratégique. directement utilisable par le décideur en vue de l’action. Or cet état se caractérise, selon Poirier, non par la stabilité mais traditionnellement par la turbulence définie comme "un changement de mode dans les relations entre le Même et l’Autre. Elle résulte de la confrontation permanente entre des tensions négatives et positives". Voilà pour ce qui fut la situation ordinaire du monde fragmenté et enclavé qui avait caractérisé les dernières décennies. Or il en va autrement aujourd’hui. Dans l’espace contracté, d’un seul tenant, s’est établi un continu de situations conflictuelles engendrées par un mode permanent de turbulences. La configuration systémique nouée et continûment instable révèle dans la disproportion entre la ténuité de la cause et l’amplification informationnelle de l’effet une dynamique non linéaire du système-Monde. La pléthore des acteurs sensibles et affectés, donc susceptibles de réaction, engendre l’imprédictibilité du résultat de l’action entreprise ici qui irrigue les fibres du réseau mondial et peut là-bas revenir sous forme de réaction imprévisible, ayant les apparences de l’aléatoire. "Sa dépendance sensitive aux conditions initiales confère à la dynamique de l’actuel système-Monde les attributs du chaos".

Est-ce à dire que le stratège comme le politique en est réduit à subir ? Ne dispose-t-il pas d’éléments thermostatiques susceptibles de stabiliser l’emballement erratique du système ? Bref, le chaos, s’il est bien un état du monde au sens scientifique du terme et non une simple métaphore descriptive à quoi s’abandonnerait une faiblesse voire une paresse de la pensée, ne peut-il, par l’exercice de la raison, être relativement ordonné en se fondant sur des sous-systèmes régulants ? On trouve ici la clé sinon de l’inexplicable, du moins d’une forme nouvelle de la surprise stratégique. Ces situations fâcheuses qui voient des manœuvres d’Etats classiquement préparées se révéler imparfaites voire inefficaces parce qu’elles sont soudainement débordées par des phénomènes étranges, issus de nulle part. Reconnaissons pourtant qu’aujourd’hui, autre phénomène, les blocs étatiques résistent différentiellement. On ne trouble pas la compacité chinoise comme on perturbe la France. Et nul en occident ne s’est encore frotté au sous-continent indien pour y produire l’influence désirée. Obstacle linguistique, diversités culturelles, nationalismes ombrageux, posture officielle de non-violence : les remparts sont encore impressionnants.

Les deux études convergent sur un point focal : le ressort de la grande horloge du Monde. A défaut de grand horloger, quelle est ce que les philosophes du XVIIIe siècle nommaient la nature de la machinerie qui met en branle cette "chose" qui hier encore appelée système-Monde nous apparaît comme un Monde-Chaos. Retour aux fondements, aux principes constituants de l’atomique stratégique, De Natura Rerum. "In the real world" écrit souvent Kissinger pour opposer les objections du praticien pragmatique aux visions de l’idéalisme. Mais qu’est-ce que ce monde réel ? Qui le dit, le définit ou le désigne ? Est-il instabilité ou harmonie ? Mais qui crée ou impose l’ordre ? Comment se rompt-il ? Voici donc avec la fin de la Guerre froide que le chaos est opposé à l’ordre, voici que la complexité et l’incertitude soudainement réapparaissent comme de méchants fantômes oubliés dans la simplicité et l’équilibre de l’état antérieur. Quelle est donc cette crise des fondements qui signe la fin de la Guerre froide ? Le retour à la paix serait-il donc si douloureux ? Dans l’esprit occidental moderne un changement d’état s’interprète selon les catégories du progressif ou du régressif. Bien d’autres cultures, percevant le monde de manière différente, réagissent tout autrement. Quoiqu’il en soit le monde occidental atlanticisé a vécu la fin de la Guerre froide soit en terme de progrès vers un monde meilleur, ordonné, harmonieux soit au contraire comme un retour à l’état ordinaire de la barbarie, état de nature entre ethnies ou Etats grossiers, incapables de se soumettre à la Raison. Autant d’illusions relève Poirier pour qui l’état du monde est une transition qui n’en finit jamais. Ce que l’on prend pour un ordre n’est qu’un passage, un état temporaire, parmi d’autres, du mouvant permanent qu’il nomme "turbulence générale" au long de sa recherche de principes directeurs aujourd’hui estompés.

En fait, la crise est un simulacre qui révèle le passage d’un état à un autre. Elle est, pour le théoricien, une opportunité divine qui découvre pour un moment très bref une essence supposée qui n’est peut-être que ce découvrement lui-même. Le Monde n’est pas insensé. En revanche, nous portons le deuil des procédures de mise en signification par lesquelles nous tentions de nous donner à nous mêmes des explications apaisantes.

Ici pèse la fin des idéologies, des grandes philosophies de l’histoire qui saisissaient la complexité dans un discours de raison forcée. Ce n’est pas l’effondrement du communisme qui, seul, est en cause, En vérité, il n’était qu’une perversion de l’esprit des Lumières. Infiniment plus grave est la crise de la croyance très occidentale de l’incarnation de la Raison dans l’Histoire. La troisième faillite de l’idéalisme inspirateur d’un ordre mondial inaugure cette crise dont les répercussions pourraient être extrêmement graves pour l’ensemble des valeurs qui accompagnent ordinairement l’idéal des Lumières, particulièrement la démocratie politique.

Que le monde ne soit que ce qu’il est ou qu’il tende à reconstituer une harmonie, il n’en est pas moins vrai que nous sommes aujourd’hui confrontés à une défaillance du discours herméneutique. L’absence d’idéologie universaliste fondée sur la croyance ou sur la raison renforce le sentiment d’une situation insensée. Il est remarquable que ceux qui, comme Baudrillard avaient annoncé la mort du Marxisme et la fin des idéologies aient senti que quelque chose vacillait qui allait plus loin que le socialisme et l’URSS mais qui touchait à la Raison dans l’Histoire.

Sans doute est-ce l’explication du sentiment de régression qui n’est pas que moral mais exprime la défaite de la raison politico-historique. Hegel nous avait convaincu d’une identification de l’Histoire et de la Raison. Dès lors tout événement, même le plus obscur, devenait rationnel et intelligible puisqu’il était, selon le concept, accomplissement d’un sens. Ce que nous découvrons aujourd’hui avec la fin des idéologies rationalisantes c’est que la Raison se tient hors de l’Histoire.

L’exercice de la Raison consiste donc normalement à disqualifier les fausses raisons. Mais il lui reste, in fine, à dissiper l’effet de ses propres ruses. La plus grave, la plus retorse consistant à se faire croire en son propre avènement, cette illusion que Malraux, à la bonne époque, avait nommée lyrique. Et qui a su s’identifier à l’exercice de la raison. Napoléon à Austerlitz. On imagine que le stratège est là pour recueillir, à son tour, la pensée du philosophe de l’Histoire. Mais Clausewitz ne boucle rien puisque après lui, l’interprétant, le déformant, d’autres surviennent qui accéléreront le mouvement de la spirale.

A partir de là il y a deux voies possibles antinomiques. La première consiste à se laisser séduire et emporter par la sirène hégélienne : c’est Lénine qui confond délibérément politique et stratégie en une philosophie triomphante de l’Histoire qui ne vaut plus que par la pratique opportuniste de la prise et de la conservation du pouvoir. L’autre voie, opposée, c’est la résistance de l’esprit stratégique à son propre avènement. Parce qu’il sait que la véritable connivence entre la philosophie et la stratégie c’est dans l’exercice d’une raison qui sait, par elle-même, que rien n’est fini.

Cette crise générale de la raison et du sens est à la fois cause et conséquence de la défaillance de certaines catégories fondamentales à travers lesquelles nous avons coutume de penser le monde, les relations interactives entre unités hétérogènes constituées, bref la matière ordinaire sur quoi s’effectue le travail de la diplomatie et de la stratégie.

L’espoir de créer un système international efficace incarnant le rêve et les valeurs des Etats-Unis s’est écroulé par trois fois. Quelque chose est donc ébranlé à l’intérieur même de la vision américaine de l’histoire.

Ce vacillement touche au politique et à la façon dont il est pensé. Il exprime un double niveau de crise celui du système parce que ses fondements sont ébranlés mais aussi des outils traditionnels qui permettaient d’en appréhender le fonctionnement. Caricaturons : la crise de l’Etat et de la raison conduit à l’impasse historique de toute raison d’Etat, clé du sens de la politique telle que la voit et l’exprime Kissinger.

Crise de bas en haut et de fond en combles du national et de l’international, de l’idéal des Nations Unies parlant d’une seule voix, mais aussi du réalisme fondé sur l’intérêt national. La prétention de l’ONU à créer un ordre mondial ébranle les intérêts nationaux, tandis que d’autres sous-systèmes collectifs émergents, l’Union européenne, la CSCE, l’UEO, l’APEC ajoutent leurs effets de dilution des unités politiques traditionnelles. Mais ces projections multilatérales ne parviennent pas pour autant à s’affirmer. Soumis à d’innombrables résistances, réticences, arrière-pensées et incompréhensions, le Sommet ne parvient pas à se constituer en fondement. Immaturité ou simplement parce qu’il ne s’agit que d’une tension occidentale elle-même contradictoire qui n’est pas vécue dans les mêmes termes par les autres puissances ? L’ordre de la banque mondiale n’est pas un ordre universel. Il faut se repérer à autre chose. Tandis que le système international n’en finit pas de s’organiser, de se prouver à lui-même qu’il existe et fonctionne efficacement, il est remis en cause par l’erratisme de projets contraires. Et à mesure que les projets locaux usent la crédibilité du projet mondial, s’installe un sorte d’entre deux, situation d’inachèvement, d’imperfection généralisées qui brouille notre capacité à penser politique et stratégie. Le sujet pensant est aujourd’hui décentré et ne parvient plus à se repérer.

Plus gravement encore, ne s’agirait-il pas, se demande Poirier, de la fin du politique ? Du fait de la construction européenne, l’acception usuelle du politique dans le système international classique se voit remise en question : "dans le système d’alliance d’un type nouveau comme l’Union européenne… la relation Même-Autre change de nature… la dialectique identité-altérité cesse d’opérer dès lors que se dissout dans l’unité d’Un Sur-Même englobant la pluralité des Autres". Du même coup s’évanouit la notion fondatrice d’intérêt national qui servait de repère et de levier des politiques de chacun par rapport à tous les autres. "Si dans chacune des crises nos démocraties s’interrogent longuement sur la nécessité d’intervenir… c’est que leurs intérêts particuliers, nationaux sont rarement assez évidents - sauf peut-être pour la puissance américaine dominante - pour s’imposer pour ou contre le discours incantatoire de la pseudo-doctrine transnationale des droits de l’homme et du droit-devoir d’ingérence". Point d’exception à cette sorte d’évaporation que la psychologie nomme le "fading" du sujet. Elle affecte également les Etats-Unis où, écrit Kissinger, "personne ne dispose d’un concept assez clair pour déterminer ce qui mérite une action unilatérale…"

Quand tout vacille que reste-t-il sur quoi s’appuyer ? Pour ébranlé qu’il soit, l’Etat se maintient constate Poirier. Noyau dur, centre névralgique, réceptacle d’information, il retient, par rapport aux concurrents maffieux, le monopole d’une quantité infiniment supérieure de violence dont on lui reconnaît encore le droit d’usage. Dépositaire in fine de toute légitimité possible parce que consensuellement tolérable, l’Etat se renforce aussi en raison inverse de l’excès de turbulences qui le contestent. Les organismes amorphes qui émergent doivent se définir contre lui ou par rapport à lui rappelle Poirier. De fait, l’Etat se réaffirme lui-même en négatif par rapport à ces entreprises exotiques. Plus encore, elles contribuent à favoriser une coopération interétatique comme si les organisations de même nature s’accouplaient naturellement face à des agents extérieurs hétérogènes. Relevons que cette analyse suppose une relative identité de nature entre les Etats. N’est-ce pas amalgamer d’une part l’appareil, les rouages, les mécanismes obligés du fonctionnement et d’autre part l’identité de l’Etat telle que, dans l’histoire et la culture, elle incarne la forme singulière du consensus et du vouloir des citoyens ? L’épreuve européenne actuelle n’est-elle pas justement cette confrontation entre des expériences et des relations très hétérogènes par rapport à l’Etat ? De ce fait même, tout donne à penser que pour des individus singuliers ou des sous-systèmes agissants, il existe des degrés de porosité et de tolérance, voire de sympathie très différents à l’égard des actants transnationaux, transétatiques, délocalisés et déterritorialisés, partiellement nomades. L’Etat maintenu n’est-il pas résiduel ou au mieux minimal ?

En vérité, la pensée kissingérienne ne s’arrête guère à ces subtilités : elle ne connaît que les Etats et leurs dirigeants. Pour répondre à la faillite trois fois répétée de l’idéalisme américain, Kissinger recourt lui aussi à l’affirmation de l’Etat comme principe structurant pour l’évaluation du système international. Cette illusion trois fois répétée en un siècle fait l’objet d’une critique serrée à partir de trois questions :

- quels sont les fondements (basic units) de la politique internationale ?

- quels sont les moyens d’interaction ?

- quels sont les buts dont ils se recommandent dans cette interaction ?

La première question conduit Kissinger à distinguer trois catégories d’acteurs susceptibles de se réclamer du titre d’Etats : les excroissances ethniques issues de la désagrégation des empires délabrés ; les nations post-coloniales ; les Etats de dimension continentale (Inde, Chine) qui sont probablement les piliers du futur ordre mondial. Or, ces différentes entités qui jusqu’alors évoluaient en situation sinon d’isolement complet du moins d’indifférence relative se trouvent soudainement rapprochées, placées dans un rapport de proximité qui les conduit à mesurer leurs capacités respectives.

Dès lors que la géopolitique reste dominante, il ne saurait être question de penser que l’Etat ne soit le noyau formateur des alliances qui sont des correcteurs ou des canalisateurs de puissance. Le problème kissingerien est bien plutôt de savoir comment peuvent fonctionner les uns par rapport aux autres des identités étatiques de nature différente portées par des histoires différentes. Comment composer dans l’altérité ? Et comment trouver le meilleur de son intérêt pour la puissance qui aujourd’hui entend dominer non dans l’absolu mais dans la relatif. Or ce relatif est relation, rapport où se mesurent, se confrontent des potentiels. La géopolitique kissingérienne ne connaît que trois ensembles : l’Europe, l’Asie masse continentale biface et au centre l’Amérique. Le reste du monde fait figure de zones intermédiaires d’importances variables. Une masse oubliée, l’Afrique, un interstice stratégique le Moyen-Orient. L’Amérique guidée par les Etats-Unis doit continuer à exercer son leadership. Il n’y a pas de place pour le doute. Tout revient à la question de comment s’y prendre compte tenu des facteurs constituants.

L’Amérique donc. Et la France ? "Si un acteur-France existe, qui est-il ?" demande Poirier. Ici intervient la question suprême. Le fondement en tant qu’il est sujet du politique et acteur de la stratégie. Où le trouver dès lors que l’intérêt national se brouille ? A-t-il même droit de citation dès lors que la notion d’identité nationale se fait suspect au nom de l’individuel, de l’universel et… de l’Europe ? Qu’est-ce que cet acteur qui s’en remet à l’opinion conditionnelle des Autres et entend n’agir que dans le cadre d’organisations supranationales ? Toutes ces interrogations ne parviennent pas à abolir le fondement ontologique car c’est à partir de lui et de lui seulement qu’il est possible de les formuler. "La conscience de l’identité nationale et l’affirmation du Même devant les Autres, seraient-ils les plus étroitement alliés, constituent encore le socle primaire de toute pensée politico-stratégique, dont la nôtrel’identité nationale se définit pragmatiquement par un ensemble de dispositions et d’opérations concrètes qui lui donnent sens et la signifient sans équivoque". C’est donc dans l’agir que se révèle l’Etre, insistant, résistant, collant. L’Etre, le Nom, le Signifiant, tout ce dont, quoi qu’on en ait, dise et fasse, on ne saurait prononcer le départ.

L’un et l’autre courent le risque de mauvaise lecture et de malentendu. On fera de Diplomacy une somme historique brillante, une récapitulation de ce que l’on savait déjà, un ouvrage un peu académique, sans prendre la peine de capter, recueillir, saisir les essences et la dialectique subtile qui unit l’idéalisme et la realpolitik.

Chez Poirier on ne verra que des préceptes sortis tout armés du cerveau théoricien. On retiendra des formules percutantes qui, soudain nous dévoilent à nous mêmes ce que nous pensions déjà sans parvenir à le formuler. L’analyse devient parfois si limpide, si transparente que l’on aura l’ingratitude de dire qu’il ne s’agit sans doute que d’évidences savamment formulées.

Kissinger ce serait le retour au Même : après la Guerre froide, le monde doit revenir à ce Concert des Nations qui, après les convulsions révolutionnaires françaises, assura en Europe un équilibre durable. Poirier, lui, brûlerait, hérétique à sa propre théologie, ce qu’il avait adoré, la dissuasion nucléaire. C’est évidemment bien mal connaître deux hommes et deux pensées qui traversent le second demi-siècle de notre histoire. Poirier a développé sa réflexion sur l’ensemble de la stratégie bien au-delà. Pour qui le lit et le suit depuis 1947, soit bientôt un demi-siècle, c’est le penseur de la stratégie militaire, le nucléaire n’intervenant que comme un moment de la pensée adapté à une situation spécifique qui contraint la pensée stratégique à se réduire elle-même pour rencontrer un énorme objet foncièrement encombrant mais bigrement utile.

Ces investigations critiques de la raison politique à l’œuvre dans notre histoire sont conduites de manière radicale. La crise des fondements est un exercice de doute méthodologique cartésien qui n’épargne aucun objet. Dédaignant toute idéologie, récusant toute certitude, ces deux sommes d’expérience, rompus aux ruses et aux accidents de l’Histoire, soumettent le lecteur à l’épreuve de la prise de conscience de l’état de vertige intellectuel où le laisse, à la fin de la Guerre froide, l’évolution des éléments constitutifs de son appréhension du monde. Le voici qui doit s’accepter désorienté, a-centré, sans promesse de salut, privé de cet avenir radieux où avec la fin de l’histoire s’abolirait l’aliénation. Souvenons nous comment Sartre, justifiait, plus tôt mal, ses louvoiements intellectuels : il ne fallait pas désespérer Billancourt. Avec la fin de l’Histoire on promettait l’avènement du Même, l’assomption finale de l’épuisante dialectique et la fin de l’aliénation.

Or Poirier et Kissinger n’offrent rien de tel. Au contraire. Point de répit, aucun repos. L’esprit revendique un état d’alerte permanent. Epuisant, désespérant peut-être parce qu’il ose reconnaître qu’il n’y a pas de terme. On ne pourra se satisfaire que de l’allégresse engendrée par la jubilation de la pensée confrontée à l’action. La quête ininterrompue des raisons, la recherche fébrile du comment faire et du pour quoi faire tendent à devenir des fins en soi. Posture aristocratique au sens nietzschéen. Qui s’y reconnaîtra ?

Vient s’ajouter une dernière remarque dont la trivialité me paraît indispensable parce qu’elle touche à la fois à la substance de l’œuvre des deux auteurs et à l’ordinaire de la pratique des actants et des acteurs dont ils décrivent les conceptions et les actions. Qui abordant dans la profondeur ces deux études en tirera profit ? Car de manière paradoxale et provocatrice, elles fonctionnent délibérément à contre-emploi et plus encore à contre-temps de ce public de décideurs de haut niveau qui forment la véritable adresse de ce discours.

Car les deux ouvrages se rendent inaccessibles : longueur de l’un, trop dilaté par une extraversion monumentaliste, densité de l’autre, contracté en une ombrageuse introversion. Pressé, surmené, débordé par les flux d’information, le responsable politique ne saurait s’abandonner à ces lectures. Elles ne sont recevables que pour l’universitaire, l’étudiant, bref ceux qui par définition se trouvent hors action. Quelle valeur attribuer à ce paradoxe, si l’on veut bien accorder que les auteurs ne cèdent pas au plaisir de la coquetterie ? Il me semble que la délibération voire la manifestation d’une telle posture exprime un refus commun à s’abandonner au déterminisme techno-informationnel qui accable aujourd’hui le politique et le stratège.

Par leur forme même autant que leur nature, ces ouvrages constituent un appel à la résistance contre la tyrannie du temps semi-réel créé par des machines médiatiques aliénantes pour la décision de long terme.

L’homme doit savoir rester le maître de son temps humain. Il n’a jamais maîtrisé le temps cosmique mais il a su créer une autre dimension surhumaine, celle de ses machines informantes.

Le diplomate, le stratège, le politique du XXIe siècle sera celui qui pourra, à force de ruse et de volonté, imposer son calendrier non pas seulement, c’est là manœuvre classique, à celui des autres mais avant tout affirmer sa propre dimension du temps par rapport à la cette machinerie emballée qui conserve pour mission de le servir.

Ultime rappel contre l’abandon du pouvoir - aussi imparfait soit-il - de penser le monde. Appel à la raison et à la méditation comme seules formes possibles de la préparation à l’action. Tout bien considéré, cette pédagogie, comme toute formation authentique, ne nous désespère que pour nous fournir une nouvelle prise et sans doute, une meilleure, sur le monde. A chacun d’en passer par là.

 

 

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