LA MARINE FRANÇAISE 1965-2015

Bilan et perspectives

Jean Bétermier

 

Comme ses principaux partenaires, la France procède à une profonde révision de sa politique de défense, mais par approximations successives. Le Livre blanc de 1994 prend en compte la nouvelle situation géostratégique née de la fin de la Guerre froide. La loi de programmation de 1994 qui en découlait visait à donner à nos forces armées les moyens d’y faire face en les modernisant, tout en en maintenant globalement le format ; elle a cependant dû être abandonnée pour des raisons économiques. La nouvelle loi qui vient d’être adoptée par le Parlement repose sur une hypothèse de ressources très inférieures à celles de 1994 et sur une planification définissant un format très réduit de nos armées à l’horizon 2015. Les principaux systèmes d’armes conventionnels en cours de développement sont maintenus, mais les commandes sont diminuées. La seule innovation véritable réside dans la professionnalisation des armées. La volonté d’inscrire notre politique de Défense dans le cadre de la construction européenne est réaffirmée, tandis que la modernisation de l’Alliance Atlantique nous permet d’amorcer un rapprochement significatif en direction de son organisation militaire. La dissuasion nucléaire reste la pierre angulaire de l’édifice, mais les forces conventionnelles retrouvent, à l’extérieur du territoire national, leur autonomie stratégique. La Marine voit à la fois ses principales missions confirmées et sa stature sensiblement réduite, même si elle semble relativement privilégiée par rapport aux autres armées.

Les principales décisions étant aujourd’hui arrêtées et le format de notre marine en 2015 défini et implicitement approuvé par le Parlement, il paraît possible de s’interroger sur ce que seront les capacités d’action de notre pays sur la scène internationale à cet horizon. Mais auparavant, il n’est sans doute pas inutile de chercher à dégager les enseignements des trente dernières années dans le dessein d’éclairer l’avenir. C’est donc sur une période d’une cinquantaine d’années, centrée sur la fin de la Guerre froide, que porte notre réflexion.

Il semble en effet intéressant de choisir comme point de départ de notre examen le milieu de la décennie 1960, car cette période correspond tout à la fois à la fin des conflits nés de la décolonisation, à la montée en puissance de notre effort nucléaire visant à garantir notre indépendance et notre autonomie de décision, ainsi qu’à notre retrait de l’organisation militaire intégrée de l’Alliance Atlantique. C’est aussi le début de l’essor de notre industrie d’armement appelée par le général De Gaulle à concevoir, développer et fabriquer l’essentiel des équipements de nos armées.

  1. La Guerre froide

    La situation géostratégique qui prévalait pendant ces années de confrontation peut être analysée avec du recul. Elle était inconfortable mais relativement stable et prévisible. chacun des grands protagonistes, sachant jusqu’où ne pas aller trop loin (en raison du risque nucléaire), se chargeait de faire régner l’ordre dans son camp. La France, tout en maintenant pour l’essentiel sa solidarité avec ses alliés, avait su se ménager, à l’abri de sa dissuasion nucléaire, un rôle particulier sur la scène internationale, rôle quelque peu disproportionné par rapport à sa puissance militaire, mais auquel les deux superpuissances, tout comme les non-alignés, avaient fini par reconnaître bien des mérites. Ses interventions en Afrique permettaient d’éviter ou de limiter les ingérences des deux Grands, tout en évitant que la situation ne devienne incontrôlable, tandis que sa politique arabe, coordonnée avec ses exportations d’armements, la mettait en mesure de contribuer à la stabilisation de la situation au Moyen-

    Orient et dans le golfe Arabo-Persique. Ses forces armées, plus particulièrement la Marine nationale, ont joué un grand rôle dans le soutien de cette politique indépendante, tout en s’efforçant de maintenir leur interopérabilité avec leurs partenaires de l’Alliance ; le milieu international de la haute mer s’y prêtant, la Marine y est sans doute parvenue plus facilement que les autres armées.

    La formulation des missions de la Marine au cours de la période considérée a pu varier dans la forme, mais pour l’essentiel elle peut être ainsi résumée : une mission prioritaire de dissuasion nucléaire, une mission de prévention et d’intervention comportant la protection des approches maritimes et des voies de communication, en particulier dans les mers environnantes, ainsi que la protection de nos intérêts dans le monde et, enfin, une mission de service public. Concernant cette dernière mission, nous rappellerons simplement que, conduite essentiellement avec les moyens de combat de la Marine, faute de voir les crédits spécifiques souvent annoncés réellement engagés, elle a représenté en moyenne de l’ordre de 13 % de son activité opérationnelle.

    La répartition des bâtiments de combat entre les deux façades maritimes traduit d’une certaine manière à travers l’histoire les priorités stratégiques de notre pays. Alors que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gros de nos forces navales relevait normalement du théâtre méditerranéen, le général De Gaulle décidait en 1963 de faire remonter les porte-avions et leur environnement à Brest, marquant ainsi, à la fois, la volonté de la France de se tourner vers le grand large et son souci d’indépendance par rapport à l’influence anglo-saxonne prédominante en Méditerranée ; ce qui fut fait en 1967 après les adaptations nécessaires des infrastructures de Bretagne. Une dizaine d’années plus tard, le président Giscard d’Estaing devait décider, après concertation avec le président des Etats-Unis, de renvoyer les porte-avions en Méditerranée afin de marquer notre solidarité avec l’Alliance sur un théâtre jugé alors très sensible, en raison du développement continu de l’influence de l’Union soviétique chez certains riverains et de la montée en puissance de son Eskadra. Le rôle politique des forces navales en temps de paix se trouvait ainsi une fois encore illustré.

  2. La mission de dissuasion nucléaire

    Le déploiement de la Force Océanique Stratégique (FOST) est rapidement devenu, dès le début de la décennie 70, la mission principale de la Marine qui a dû maintenir en permanence deux, puis trois sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) à la mer sur un total de 5 bâtiments, ce dernier chiffre ayant été porté à 6 pendant la durée des grandes refontes. C’est la volonté de disposer d’une capacité suffisante de frappe en second qui a conduit la France à confier à la FOST plus de 90 % de son armement nucléaire, la discrétion des sous-marins en patrouille rendant toute planification de leur neutralisation par un agresseur très aléatoire. Il est intéressant de rappeler que la force de missiles en silos implantée sur le plateau d’Albion - laquelle vient d’être désactivée - n’avait été prévue à l’origine que pour couvrir un retard éventuel dans la mise au point des SNLE, mais que les deux systèmes sont finalement rentrés en service avec un décalage d’un an seulement. Sans perdre un seul instant de vue le rôle primordial de la mission de dissuasion nucléaire, il convient de souligner que celle-ci n’est pas en soi une mission navale spécifique et qu’elle ne contribue nullement aux missions que la marine est seule à pouvoir remplir puisqu’elle ne fait qu’ajouter à ses tâches en matière de soutien et de sûreté. C’est ainsi que l’on peut évaluer à 30 % environ la part des activités des bâtiments de surface, des sous-marins d’attaque et de l’Aéronautique navale consacrée à la mise en condition et à l’environnement opérationnel de la FOST. Il est d’ailleurs tout à fait significatif que les grandes marines océaniques soient seules à mettre en œuvre des sous-marins stratégiques.

    Ce n’est qu’au début des années 80 que la Marine nationale a été en mesure de participer à la mission nucléaire préstratégique avec l’adaptation des porte-avions et des Super-Etendard de l’Aviation embarquée à l’emport de la bombe AN52, qui équipait déjà les avions de combat de l’armée de l’air, puis du missile Air-Sol-Moyenne-Portée (ASMP),

  3. Les missions de prévention et d’intervention

    Avant d’aller plus loin dans l’examen de ces missions, souvent décrites en termes de vigilance et d’action, il convient de rappeler sommairement les moyens dont la Marine a disposé, hors SNLE, au cours de la période considérée.

    Le nombre de bâtiments de combat et de soutien s’est stabilisé au début de la décennie 70 à quelques 175 unités avant de décroître inexorablement à partir de 1975 pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons. Notons qu’une centaine d’unités seulement sont en service, avant les nouvelles réductions annoncées par la loi de programmation. S’il est vrai que des unités anciennes ont été remplacées par des unités plus performantes, il n’en reste pas moins que le nombre de points sur lesquels il est possible d’appliquer nos forces s’en trouve réduit. L’Aéronautique navale, quant à elle, mettait en ligne de l’ordre de 200 avions et hélicoptères de combat dont 160 pour l’Aviation embarquée. Parmi les bâtiments de combat les plus significatifs, on citera : les deux porte-avions Clemenceau et Foch entrés au service au début des années 60, l’Arromanches utilisé en porte-hélicoptères jusqu’en 1974, le croiseur porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, sept bâtiments de défense aérienne dont le croiseur de commandement Colbert - ce nombre étant progressivement réduit à quatre à partir de 1982 - une vingtaine de frégates anti-sous-marines, une dizaine de transports opérationnels disposant de capacités amphibies, une dizaine d’avisos-escorteurs destinés aux missions de présence outre-mer et enfin une vingtaine de sous-marins d’attaque à propulsion diesel relevés progressivement au cours de la décennie 80 par six sous-marins à propulsion nucléaire (SNA), au lieu des dix initialement prévus.

    L’entrée en service des SNA a représenté un saut qualitatif important pour notre force de sous-marins d’attaque, car outre leur contribution à l’environnement opérationnel de la FOST, ils nous ont donné le moyen d’être associés à la gestion et au contrôle des espaces maritimes par nos alliés anglo-saxons. Le SNA est capable d’intervenir vite, loin et par surprise, dans des missions d’interdiction, de rétorsion ou de renseignement.

    L’importance des porte-avions pour les missions d’intervention mérite que l’on s’y attarde, et ce d’autant plus qu’après le retrait du service des porte-avions de combat de la Royal Navy au milieu des années 70, la France est la seule nation européenne à avoir conservé cette capacité. Deux porte-avions de combat sont nécessaires pour garantir la disponibilité opérationnelle d’un bâtiment, en raison des immobilisations pour entretien. Lorsque les deux unités sont simultanément disponibles, l’une d’elles est utilisée avec un équipage réduit comme porte-hélicoptères ou pour des missions d’entraînement. Or, la plupart des thèmes d’opération de projection de forces conduites dans un cadre national reposaient sur la disponibilité simultanée d’un porte-avions capable de mettre en œuvre une quarantaine d’avions de combat et d’un porte-hélicoptères d’assaut. La présence de l’Arromanches, aux côtés des porte-avions Clemenceau et Foch, permettait de disposer en permanence de deux plates-formes opérationnelles, dont au moins un porte-avions de combat et donc de répondre à ce besoin. Dans l’hypothèse d’une mission de projection de forces, le porte-avions pouvait rester au large avec une escorte réduite, à distance de la menace représentée par l’aviation adverse, et consacrer l’essentiel de ses moyens à la couverture aérienne des opérations de débarquement ainsi qu’aux missions d’appui-feux, tandis que le bâtiment armé en porte-hélicoptères d’assaut, plus menacé car tenu d’opérer en zone côtière pour héliporter rapidement 1 500 à 2 000 hommes, bénéficiait de la protection d’une escorte renforcée. Il en résultait, à l’échelle de la Marine française, une grande souplesse pour ce type de mission. On sait en effet, outre la réduction de moyens aériens de combat embarqués qui en résulte, qu’il est difficile de mettre simultanément en œuvre sur la même plate-forme des avions de combat et des hélicoptères. Mais en 1974, dans un souci d’économie, la perspective de la construction rapide du porte-hélicoptères à propulsion nucléaire PH75 conduisait la Marine à retirer prématurément l’Arromanches du service ; on sait que le PH75 a été abandonné et que la Marine a dû assurer ses missions avec seulement deux porte-avions tour à tour utilisés en porte-avions ou en porte-hélicoptères ou encore avec un groupe aérien mixte.

    Concernant l’emploi des hélicoptères, il faut rappeler que c’est au début de la décennie 70 que, confrontée à la réduction continue de son parc d’hélicoptères d’assaut, la Marine a pris l’initiative de lancer une coopération particulièrement fructueuse avec l’Aviation Légère de l’armée de Terre. Depuis cette époque, les Puma, Super-Puma et Gazelle opèrent régulièrement à la mer à bord des porte-avions, de la Jeanne d’Arc et des transports opérationnels. On peut noter que dans le cadre d’une stratégie de projection, l’US Army et la Navy sont sur le point d’explorer la même voie.

    L’entrée en service au début des années 70 des missiles anti-navires Exocet et la généralisation de l’embarquement d’hélicoptères sur les nouvelles frégates ont amélioré significativement les capacités militaires de nos bâtiments de surface et leur ont donné des capacités offensives autonomes, ce qui a beaucoup facilité l’exécution des missions de présence dans les zones de crise. Encore faut-il souligner qu’au fil des années de véritables puissances régionales dotées d’avions modernes, de missiles anti-navires, voire de sous-marins, sont apparues et qu’il a été nécessaire de prélever des grands bâtiments de combat, parfois un porte-avions, sur les deux escadres au profit des Forces Maritimes de l’océan Indien.

    Il convient enfin, au moment où les forces spéciales voient leur rôle réaffirmé, de ne pas perdre de vue les capacités des "Commandos Marine", en particulier l’intervention de nageurs de combat à partir de sous-marins qui peut être d’une efficacité redoutable.

  4. Les théâtres d’opérations

Si nous examinons plus attentivement l’exécution des missions d’action remplies par la Marine au cours des trente dernières années, et en schématisant, on peut dire que les missions de surveillance de nos approches maritimes en Atlantique nord ont été effectuées dans le cadre des missions de soutien de la FOST. Cependant les exigences de permanence ou d’alerte opérationnelle ont conduit nos unités de surface à opérer trop souvent isolément, au détriment de leur entraînement de combat en groupe, à la différence de leurs partenaires des marines alliées sur ce théâtre. En Méditerranée, les missions d’entraînement du Groupe Aéronaval nous ont en général donné une stature et une influence convenables.

En ce qui concerne les actions extérieures, outre les missions occasionnelles destinées à évacuer nos ressortissants, on peut discerner quatre axes d’effort en fonction de la situation géostratégique et des priorités fixées par le gouvernement.

Dans le Pacifique, de 1965 à 1968 un effort occasionnel intense a été demandé aux forces aéronavales au début de nos essais nucléaires, à une époque où Soviétiques et Américains avaient renoncé aux essais dans l’atmosphère et adopté un moratoire. L’envoi à deux reprises, en 1966 et 1968, d’un porte-avions et de son escorte était destiné à la fois à fournir les moyens aériens et navals nécessaires aux essais et à signifier notre résolution aux deux super-puissances. Par la suite, il a encore été nécessaire, jusqu’au passage aux essais souterrains en 1975, de continuer à détacher des grands bâtiments de métropole pour assurer le bouclage de la zone aéromaritime.
La zone dite de l’Atlantique sud a été un sujet permanent de préoccupations à partir du passage de la Guinée dans l’orbite soviétique au début des années 60. Les tensions qui en découlèrent avec les Etats voisins auxquels nous étions et restons liés par des accords de défense, mobilisèrent régulièrement nos capacités de projection ; exercices du Groupe Aéronaval, activités interarmées dans la zone et appareillages sur alerte, ont fortement marqué le programme des porte-avions jusqu’en 1974, année qui a vu la situation à la corne de l’Afrique se détériorer rapidement. En l’absence du porte-avions, détaché en océan Indien, les actions du Polisario en Mauritanie ont été contrées par les Jaguar de l’armée de l’air opérant depuis Dakar avec le soutien d’Atlantic de l’aviation de Patrouille Maritime.
Le bassin occidental de l’océan Indien et les mers adjacentes sont devenus une zone d’action prioritaire de la Marine depuis le premier choc pétrolier en 1973. En 1974, la révolution éthiopienne entraîne une déstabilisation profonde de la situation autour de Djibouti qui, plus que jamais, apparaît comme un enjeu majeur entre l’Ethiopie et la Somalie alors sous influence soviétique et alliée au Yémen du sud. Le renforcement des moyens Air est limité par l’exiguïté du seul aérodrome du territoire des Afars et des Issas et la proximité de sa frontière avec la Somalie. L’envoi en renfort à l’automne 1974 de la mission Saphir constituée autour du Clemenceau permet alors de rétablir l’équilibre des potentiels dans une phase particulièrement délicate. Il faut se féliciter d’une décision politique rapide car, à l’époque, le canal de Suez étant fermé, le groupe Saphir a dû faire le tour de l’Afrique. Cette mission devait être renouvelée en 1977-78, pendant la période d’accession de Djibouti à l’indépendance, par la présence alternée du Clemenceau et du Foch. En 1987, alors que les relations franco-iraniennes traversent une crise grave marquée par des attentats à Paris et l’attaque de nos bâtiments de commerce dans le Golfe, le groupe aéronaval constitué autour du Clemenceau est détaché dans le nord-ouest de l’océan Indien pour une quinzaine de mois, ce qui a pour effet de mettre fin aux attaques contre nos intérêts. Lors de l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990, l’envoi du Clemenceau armé d’hélicoptères anti-chars, dans les jours qui suivent le début de la crise, permet au gouvernement français d’être en mesure de réagir en cas de poursuite de l’offensive irakienne en direction des puits de pétrole saoudiens, tout en conservant son entière liberté de manœuvre politique pour la gestion de la crise.

Les unités antimines furent également mises à contribution à plusieurs reprises pour assurer la liberté de la navigation dans une zone essentielle pour le bon fonctionnement de l’économie mondiale : participation au déblayage du canal de Suez en 1975 ; nettoyage de la mer Rouge en 1984 à la suite de minages de pollution de caractère terroriste ; déminage dans le golfe d’Oman et dans le golfe Arabo-Persique en 1987-88-89 et, enfin, dans les eaux du Koweït en 91-92 au sein du groupe constitué par l’UEO.

La situation en Méditerranée orientale et, plus récemment, en Adriatique a également justifié de nombreux déploiements opérationnels de nos forces, en particulier du groupe aéronaval. Outre les missions de présence en Méditerranée centrale destinées à contrer les pressions de la Libye sur la Tunisie, cette force a été présente au large du Liban en 1982, 1983, 1984 et 1989 lors des phases les plus critiques de la crise libanaise. L’opération Mirmillon mérite un commentaire particulier dans la mesure où le déploiement ostensible du groupe aéronaval au nord de la Libye, à l’automne 1984, était destiné à couvrir nos forces aéro-terrestres pendant la phase fort délicate de leur retrait du Tchad.
  1. Le bilan

    Il paraît possible de dresser le bilan de ces trente dernières années sur quatre plans différents : les services rendus, les capacités opérationnelles, la préparation de l’avenir et enfin celui de la gestion des ressources, tant il est vrai que la réalisation d’une marine de guerre est une œuvre de longue haleine.

    Concernant le premier point, il est tentant, en l’absence de grands engagements, de minimiser le rôle joué par les forces navales tout comme celui des autres armées, mais y céder reviendrait à perdre de vue la place désormais faite par notre stratégie à la dissuasion et à la prévention. Les SNLE ont permis à la France de réaliser les conditions d’une dissuasion autonome crédible avec le minimum d’armes nucléaires ; les SNA lui ont donné la capacité d’agir puissamment, par surprise et à grande distance de ses bases, contre les intérêts maritimes d’un perturbateur ; quant aux porte-avions, ils ont été le moyen pour notre pays d’être présent là où ses intérêts étaient menacés ou son influence remise en cause et ce, sans avoir à dépendre de la couverture aérienne d’un pays tiers fût-il allié. Il faut souligner avec force que nos porte-avions sont considérés par nombre de nos partenaires n’appartenant pas à l’Alliance atlantique comme la garantie d’une politique extérieure indépendante et par les Etats-Unis comme le moyen d’une coopération privilégiée.

    Le déploiement préventif du Groupe Aéronaval a fortement contribué à contenir les conflits, l’exemple le plus évident étant celui de la corne orientale de l’Afrique dans les années 75-80. La disposition de quelques transports opérationnels, curieusement dénommés "Transports de Chalands de Débarquement", capables de débarquer des chars lourds sur des plages tout en mettant en œuvre quelques hélicoptères et dotés d’un hôpital, a très heureusement complété nos moyens de projection de forces et d’assistance humanitaire.

    La liberté de manœuvre que les forces aéronavales apportent au pouvoir politique pour la gestion des crises a été maintes fois illustrée depuis la fin du second conflit mondial. Cette souplesse reste d’actualité, comme des événements récents viennent de le rappeler. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le déroulement de la crise irakienne de l’été 96 : les Etats-Unis n’ont pas été autorisés par les pays hôtes à engager leurs avions stationnés en Turquie ou dans la péninsule Arabique et, en l’absence de porte-avions dans l’océan Indien, il leur a fallu engager des bombardiers B52 partis des Etats-Unis, via l’île de Guam au milieu du Pacifique, afin de ne pas avoir à demander des autorisations de survol à des pays qui ne souhaitaient pas être impliqués dans cette phase de la crise. Les forces aéronavales qui opèrent dans un milieu international, sans avoir à solliciter des autorisations de transit, de survol ou de stationnement, confèrent à celui qui en dispose et sait les déployer en temps utile une souplesse inégalée. Notre pays a souvent su en tirer profit pour dégager dans les meilleures conditions ses ressortissants pris dans la tourmente d’une guerre civile, comme à Mogadiscio ou à Aden.

    Pour ce qui est des capacités opérationnelles de nos forces, on peut tout d’abord noter que notre marine est seule avec celle des Etats-Unis, et celle de la Russie, à mettre en œuvre à la fois une composante sous-marine stratégique, des sous-marins nucléaires d’attaque et des porte-avions de combat, l’ensemble bénéficiant d’un soutien spatial indépendant. A côté de l’US Navy, la comparaison ne vaut qu’en termes de savoir-faire opérationnel et technique étant donné les différences de taille dans tous les domaines. II convient cependant de noter que si nous avons su préserver des compétences auxquelles la Royal Navy a dû renoncer, celle-ci a su préserver une plus grande cohérence d’ensemble et conserver en plus grand nombre ses grandes frégates ou destroyers et ses sous-marins nucléaires d’attaque. Le point faible de notre marine nous paraît résider dans les moyens de défense aérienne, alors que nos forces sont appelées à opérer plus fréquemment que par le passé en zone côtière sous menace aérienne et missiles : le nombre de grands bâtiments spécialisés restera en effet durablement réduit et nos intercepteurs hors d’âge ne seront pas remplacés avant 2002.

    Les toutes prochaines années apparaissent comme des années de transition vers des forces dont le volume sera globalement réduit d’environ 20 %. Outre la faiblesse des moyens de défense aérienne déjà soulignée, deux points sont particulièrement préoccupants : le premier concerne la construction du second porte-avions en remplacement du Foch reportée une fois encore à des jours meilleurs, le second étant le nombre de sous-marins d’attaque réduit aux seuls 6 sous-marins nucléaires après le retrait anticipé des sous-marins diesels, nombre bien faible pour assurer à la fois le soutien de la Force Océanique Stratégique, l’entraînement des moyens sous-marins et les missions opérationnelles. Nous reviendrons plus loin sur les inflexions qui pourraient être nécessaires au vu de l’évolution des missions et des menaces.

    Par ailleurs, on a assisté au cours des quinze dernières années à l’effacement de notre flotte de commerce, ce qui n’est pas sans conséquences sur nos capacités de projection.

    Enfin, notre marine, longtemps habituée à bénéficier du support de bases extérieures dans l’Empire, a appris à conduire des opérations lointaines prolongées sans le soutien direct de ports spécialisés. Pour ce faire, elle a fortement développé ses moyens de ravitaillement à la mer et ses navires-ateliers. Il faut cependant redouter que le renouvellement de ces capacités de réparation autonomes ne soit menacé par les réductions budgétaires successives. Depuis une dizaine d’années, les télécommunications par satellites ont ouvert des possibilités nouvelles dans la conduite des forces navales et leur emploi par le gouvernement dans la gestion des crises. Ces observations sur la nouvelle autonomie des forces navales ne doivent cependant pas pour autant nous inciter à négliger l’atout présenté par les facilités dont nous disposons encore à l’extérieur, et plus particulièrement sur les deux ensembles aéroportuaires de Djibouti et de Dakar, lesquels conservent toute leur importance géostratégique.

    Pour ce qui relève de la stratégie génétique, c’est-à-dire de la réalisation des forces en fonction de ce que l’on veut faire, et de la gestion des ressources, on ne peut que constater la diminution continue du nombre de nos bâtiments et avions de combat de l’Aéronautique navale, au dessous du niveau jugé initialement nécessaire. On peut bien sûr objecter que c’est là chose normale, puisque la menace principale a disparu, mais est à la fois oublier que ce phénomène a pris son essor au plus fort de la Guerre froide et perdre de vue le fait que le volume visé pour nos forces conventionnelles était depuis longtemps commandé par des critères de présence ou de permanence sur les différents théâtres, et non par une balance des potentiels. Cet affaiblissement résulte bien sûr de l’augmentation du coût des armements modernes, mais il est aussi la conséquence des difficultés budgétaires, car aucune loi de programme n’a été tenue.

    Notre marine, dont le gros des moyens avait été renouvelé au cours des années 50, avec le concours des Etats-Unis, a pu consacrer une part importante de ses crédits d’équipements - près du tiers sur une période de 25 ans - à la réalisation de la Force Océanique Stratégique. Le supplément de crédits qui lui a été attribué à partir de 1976 dans le dessein de soutenir le développement de la FOST n’a cependant pas permis d’enrayer la décroissance continue des ressources affectées à la Flotte de surface et à l’Aéronautique Navale. Plus ou moins conscients de cette situation, les gouvernements successifs se sont efforcés de dégager des objectifs à moyen terme qui n’ont jamais pu être tenus en raison des difficultés économiques, la tentative la plus spectaculaire ayant été le Plan bleu de 1972. Comme il était exclu de renoncer à des missions ou de remettre à nos partenaires le soin d’accomplir à notre profit certaines tâches, nos capacités même modernisées ont été progressivement, mais sûrement réduites dans tous les domaines, en termes de nombre plus que de performances, à l’exception de l’aviation embarquée dont les intercepteurs sont depuis longtemps hors d’âge. On se flatte souvent de la supériorité des nouveaux systèmes sur ceux qu’ils remplacent, en oubliant que la plupart des menaces évoluent en général dans le même sens et parfois plus rapidement.

    On se doit de souligner qu’une part excessive des crédits d’investissement a été dépensée en frais d’études et de développement au regard du nombre d’unités réellement construites, les séries étant trop souvent interrompues par des réductions budgétaires successives. Ce ratio excessif entre frais fixes et récurrents était à l’évidence admissible pour les sous-marins à propulsion nucléaire ou les porte-avions, que nous ne pouvions réaliser que par nos propres moyens et en petit nombre, mais il l’était beaucoup moins pour les autres systèmes qu’il était possible d’acquérir auprès de nos partenaires. C’est ainsi que nous n’avons construit que deux frégates polyvalentes type Suffren, une seule corvette Aconit, trois frégates ASM Tourville, deux frégates de défense aérienne type Cassard au lieu des quatre programmées, 28 avions de patrouille maritime Atlantique de nouvelle génération au lieu de 42, et que les projets d’acquisition du Rafale marine sont déjà revus à la baisse. Dans le même temps, l’étalement excessif des commandes contribuait à l’augmentation des coûts et à l’hétérogénéité des caractéristiques techniques et opérationnelles au sein d’une même série d’unités.

    Les critiques ne manquent pas, en particulier dans les cercles économiques, de mettre en cause la responsabilité du commandement et plus particulièrement un manque de réalisme, le porte-avions Charles de Gaulle en étant, à leurs yeux, l’exemple le plus frappant. C’est oublier ou ignorer que la décision de remplacer le Clemenceau et le Foch par des unités capables de peser d’un poids comparable dans le règlement des crises a été une décision politique, les recommandations du commandement allant plutôt vers la construction de trois petits porte-aéronefs porteurs d’avions à décollage court. Il est bien évident que de telles unités auraient eu des capacités opérationnelles très inférieures à celles du Charles de Gaulle et de ses Rafale, mais l’état-major de la marine en attendait la possibilité de disposer en permanence de deux plates-formes. Quant au choix du groupe aérien, la décision en faveur des porte-avions de combat étant prise, on sait que les préférences du commandement allaient, même si c’était à regret, à l’avion de combat américain F18 Hornet, disponible dès 1990 pour remplacer le Crusader sur le Clemenceau et le Foch, pour lequel la Marine n’avait pas à supporter des dépenses de développement qui représentent pour un nombre limité d’appareils un coût de l’ordre de celui du second porte-avions. Il ne s’agit pas ici de dénigrer le Rafale qui sera sans aucun doute un excellent avion, ni d’ignorer les légitimes considérations de politique industrielle qui ont inspiré ce choix, encore faudrait-il que la cohérence des décisions soit assurée dans la durée. Il faut souligner que les unités qui ont été désarmées avant d’être remplacées disparaissent le plus souvent définitivement, comme si la preuve été faite qu’il était possible de s’en passer sans inconvénients majeurs.

    On peut aussi constater que dans l’attribution des ressources budgétaires, l’Etat reconnaît mal les organismes vertueux en imposant les mêmes sacrifices à tous, sans tenir compte de leurs efforts antérieurs de rigueur ou d’anticipation. C’est ainsi qu’à peine la Marine vient-elle d’appliquer son plan de redéploiement et d’austérité "Optimar", qu’elle se voit dans l’obligation de procéder au désarmement anticipé de nombreuses unités opérationnelles.

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  2. L’après-Guerre froide

    Nous ne nous attarderons pas sur l’examen de la nouvelle situation géostratégique, car les analyses du Livre blanc de 1994 nous paraissent rester d’une grande pertinence. A une situation inconfortable, mais relativement figée et dominée par une menace majeure de probabilité d’occurrence faible, succède une situation très instable, porteuse de risques plus diffus et plus difficilement identifiables, mais de probabilités de matérialisation élevées. Certains de ces risques sont de nature à déboucher sur des conflits régionaux d’envergure pouvant mettre en cause nos intérêts, voire notre sécurité et celle de nos partenaires. Il devient donc de l’intérêt général de contribuer à une recherche collective de la sécurité et, s’il le faut, d’intervenir au sein de coalitions dans le cadre des Nations unies pour contenir les crises au plus bas niveau possible, avant qu’elles ne s’étendent ou ne s’exportent par le moyen du terrorisme. La prolifération des armes de destruction massive, biologiques, chimiques, voire nucléaires ne peut qu’ajouter à la nécessité de contrôler ces conflits. Membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, la France est particulièrement concernée par cette situation. Or, l’expérience des récents conflits - ceux du golfe Arabo-Persique ou de l’ex-Yougoslavie - montre clairement que c’est sur mer, milieu international par excellence, en l’absence de contraintes diplomatiques restreignant la liberté de manœuvre politique des gouvernements et le déploiement initial des forces, que les coalitions de circonstance se forment le plus rapidement et trouvent la cohésion nécessaire avant de s’engager à terre.

  3. L’importance renouvelée des espaces océaniques

    Il est désormais courant d’entendre dire que la géopolitique doit laisser la place à la géo-économie. Cette affirmation mériterait d’être discutée, mais il est vrai que depuis la fin de la Guerre froide, les enjeux économiques paraissent déterminants par rapport aux enjeux militaires, Or, nous ne pouvons que constater que les espaces maritimes jouent un rôle éminent dans le développement de l’économie internationale et sa mondialisation. Plusieurs facteurs contribuent à cet état de fait et nous nous proposons de les rappeler. Le transport maritime tout d’abord, qui reste le moyen le moins coûteux et croît presque deux fois plus vite que la production des biens et des services. Le tonnage transporté a été multiplié par trois entre 1962 et 1982, et il a encore augmenté de 30 % au cours des dix dernières années. Cette tendance paraît durable en raison des perspectives de croissance de l’Asie du Pacifique et de son intégration dans l’économie mondiale. Le développement de l’exploitation des fonds marins des zones économiques exclusives, lesquelles représentent environ le tiers des espaces maritimes, n’en est qu’à ses débuts même si la production d’hydrocarbures en mer joue déjà un rôle considérable. A terme, l’exploitation de concessions pour l’exploitation des grands fonds océaniques est appelée à se développer. Enfin, la pêche reste pour de nombreux pays la principale source de protéines.

    L’importance des échanges maritimes en fait naturellement la cible des perturbateurs, comme on l’a vu au cours des quinze dernières années. C’est au voisinage des côtes, et plus particulièrement à proximité des points de passages obligés, que les perturbateurs étatiques ou para-étatiques disposent du maximum de potentiel de nuisance pour mouiller des mines sous-marines ou dérivantes, conduire des attaques d’embarcations rapides ou de missiles anti-navires.

    De simple lieu de passage, dont le libre usage est plus que jamais indispensable à la prospérité des Etats industrialisés ou en voie de l’être, les espaces océaniques deviennent objet de convoitise et de rivalité. Il est d’ailleurs tout à fait significatif que l’affaire dite des îles Spratley constitue le sujet de discorde potentiellement le plus grave entre les riverains de la mer de Chine méridionale : on sait que cette zone est réputée riche en hydrocarbures et qu’elle constitue l’une des principales artères du commerce international.

    Le régime d’extra-territorialité qui est celui de la haute mer en fait aussi un espace privilégié pour nombre de ceux qui vivent d’activités criminelles : pirates, trafiquants en tout genre… et, le cas échéant, certains mouvements terroristes. C’est ainsi que la piraterie subsiste à l’état endémique dans le Sud-Est asiatique, et qu’elle n’a pas été totalement éradiquée sur les côtes d’Afrique et dans les Caraïbes. Pour ce qui concerne le trafic de drogue, les services spécialisés estiment à 300 milliards de dollars par an le marché de gros des stupéfiants, soit deux fois les recettes annuelles de l’OPEP, une partie significative de ce trafic empruntant la voie maritime.

    Si la mer apparaît plus que jamais comme un espace économique, elle reste aussi un espace de manœuvre. C’est ainsi que surveillances d’embargo ou de blocus, missions un temps oubliées comme relevant d’un autre âge, redeviennent d’actualité, qu’il s’agisse d’interdire les approvisionnements en armes des belligérants ou de contraindre les Etats récalcitrants à se plier aux décisions de la Communauté internationale.

    Espace économique, espace de manœuvre, les océans restent aussi un espace stratégique, comme la guerre du Golfe nous l’a rappelé. Les médias ont abondamment montré les images spectaculaires du pont aérien sans être conscients du fait que plus de 90 % des moyens de la coalition transitaient par la voie maritime. Quant aux forces nucléaires stratégiques, même si elles sont en voie de réduction, quatre des cinq puissances nucléaires reconnues remettent désormais à leurs forces sous-marines le soin d’assurer la stabilité de la dissuasion nucléaire. C’est ainsi qu’après la ratification des accords START II, l’essentiel des arsenaux russe et américain sera confié aux sous-marins stratégiques, ce qui est déjà le cas pour la France et le Royaume-Uni.

    Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les nouveaux Etats disposant de façades maritimes s’empressent de se doter de forces navales et d’avions d’assaut, dès qu’ils en ont les moyens. Or, depuis la fin de la Guerre froide, les ventes d’armes obéissent davantage à des considérations économiques qu’à des mobiles stratégiques. Les restrictions mises aux exportations d’armement par les puissances industrielles ont pratiquement disparu et il devient possible d’acquérir les systèmes les plus modernes sans devoir plus ou moins aligner sa politique étrangère sur celle de ses fournisseurs, dès lors que l’on dispose des moyens de paiement nécessaires. La Russie voit dans ce marché le moyen d’acquérir les devises qui lui font défaut, tandis que les Occidentaux cherchent à préserver un minimum de capacités industrielles dans ce domaine. Il faut aussi compter avec les capacités de nouveaux producteurs qui trouvent dans les technologies duales le moyen de pallier leur retard. C’est au Moyen-Orient et dans l’Asie du Pacifique que la prolifération est la plus visible, en particulier pour les missiles anti-navires et les sous-marins. On compte ainsi quarante-cinq marines équipées de sous-marins et ce nombre ne cesse de croître. C’est ainsi que l’achat par l’Iran de trois sous-marins diesels modernes du type Kilo à la Russie suscite une certaine inquiétude.

    Les puissances navales traditionnelles peuvent donc se trouver confrontées à des puissances régionales dont les capacités navales et aériennes se développent au fil des années, même si ces forces apparaissent davantage comme des "anti-marines" que comme de véritables marines de guerre.

    C’est donc dans ce nouveau contexte géostratégique qu’il convient d’examiner les capacités de nos forces navales.

    La mission de dissuasion nucléaire reste prioritaire, mais il paraît possible de l’assurer avec un niveau de forces réduit, sous réserve que la qualité en soit maintenue. C’est la raison pour laquelle le chef de l’Etat a, à la fois, fait procéder aux essais nucléaires en attente et décidé de réduire le nombre de sous-marins stratégiques à quatre. La Force Océanique Stratégique restera donc normalement en mesure de maintenir en permanence deux unités en patrouille. Les sous-marins de nouvelle génération, dont la première unité, Le Triomphant, est sur le point d’entrer en service, auront des capacités opérationnelles, de discrétion acoustique en particulier, qui les maintiendront durablement parmi les systèmes les plus performants. Quant au missile M51 qui remplacera le M45 à l’horizon 2010 et qui est aujourd’hui en cours de développement, ses capacités pourront éventuellement évoluer en fonction des menaces. Le choix récent d’un missile aéroporté, directement dérivé de l’ASMP, pour la seconde composante nucléaire, devrait permettre d’équiper le Rafale marine et de maintenir la capacité nucléaire du porte-avions. Il paraît en effet très souhaitable, face à un perturbateur éventuel disposant d’armes de destruction massive, de pouvoir exercer une contre-menace plus directement perceptible que celle exercée par les sous-marins stratégiques.

    La France a, à plusieurs reprises, invité ses partenaires de l’Union européenne à réfléchir à un projet de dissuasion concertée reposant, au moins dans un premier temps, sur ses forces nucléaires et celles du Royaume-Uni. Dans ce domaine, si à la différence des systèmes terrestres mobiles ou des avions, les moyens navals se prêtent mal à la démonstration du soutien que l’on peut apporter à un partenaire menacé, ils ont l’immense avantage de ne pas provoquer de réactions de rejet de la part des éléments hostiles à leur déploiement.

    Les missions de prévention et de projection deviennent prioritaires pour les forces conventionnelles qui retrouvent ainsi leur autonomie stratégique par rapport aux forces nucléaires. Mais hélas, nos moyens seront réduits d’un cinquième et limités à un, puis espérons le, deux porte-avions, quatre transports d’assaut TCD, douze frégates de premier rang dont quatre spécialisées pour la défense anti-aérienne, quatorze frégates de second rang, six sous-marins nucléaires d’attaque, seize chasseurs de mines, soixante avions de combat embarqués, une quarantaine d’hélicoptères, vingt-deux avions de patrouille maritime et une dizaine d’avions de surveillance sans capacités de lutte anti-sous-marine. A ces chiffres, il convient d’ajouter six unités logistiques et une vingtaine de patrouilleurs.

    Les missions de prévention qui imposent le plus souvent une présence permanente dans les zones de crise n’en seront que plus délicates. En outre, le développement de véritables puissances régionales ne peut que changer les conditions d’exécution de ces missions. Il sera en effet de plus en plus risqué de déployer des unités isolées, les bâtiments concernés devront être dotés de sérieuses capacités d’autodéfense contre les menaces aériennes et sous-marines et plus particulièrement contre les missiles anti-navires. La présence ne peut contribuer à la prévention que dans la mesure où le perturbateur perçoit clairement nos capacités de renforcement et de représailles pour le cas où ces unités seraient attaquées. De ce point de vue, c’est l’ensemble de notre dispositif de présence qui sera affaibli pendant les périodes d’indisponibilité du porte-avions ; le déploiement en nombre significatif de missiles de croisière ayant des capacités d’attaque d’objectifs terrestres sur les frégates de premier rang ou les sous-marins d’attaque serait de nature à compenser cette faiblesse. On peut noter que la Royal Navy qui ne dispose plus d’avions d’assaut ayant un rayon d’action convenable a entrepris d’équiper ses sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) avec des missiles de croisière Tomahawk. Mais il semble que, dans le dessein de limiter le déplacement et donc le coût de nos futurs sous-marins d’attaque, nous ayons déjà renoncé à une solution de ce type pour nos futurs SNA. Il devrait cependant être possible de donner une capacité d’action contre la terre au missile anti-navire supersonique de nouvelle génération (ANNG) destiné à remplacer les Exocet sur les frégates de premier rang.

    Pour ce qui concerne les missions de projection, il y a désormais lieu de distinguer entre les deux principaux types de missions, dès lors que l’on n’est plus assuré de disposer en permanence de moyens polyvalents. Il y a cependant lieu de noter que ces opérations justifient pleinement un approfondissement de la coopération interarmées, mais que le soutien que la marine peut recevoir est directement lié à la possibilité d’utiliser des bases extérieures.

    Les missions de projection de forces demande la disponibilité permanente d’un groupe aéronaval et d’un groupe amphibie. En effet, si l’on peut concevoir de confier une partie des missions feux contre la terre à des missiles ou roquettes longue portée, les avions restent indispensables pour assurer la couverture des opérations en zone littorale. En l’absence de porte-avions disponibles ou d’un soutien significatif de l’armée de l’air faute de bases dans la zone d’opérations, nous serons dans l’obligation de renoncer à engager indépendamment certaines interventions.

    Pour les missions de projection de puissance, il est concevable, en l’absence de porte-avions, d’avoir recours à des unités disposant d’une grande puissance de feux ; on a bien vu en effet que le tir de quelques dizaines de missiles de croisière ne suffisait pas pour intimider Saddam Hussein. Un ingénieur français, M. René Loire, propose depuis plusieurs années, sous le nom de "Frappeur", de construire une barge semi-submersible "très rustique", capable de mettre en œuvre avec un équipage réduit plusieurs centaines de missiles disposés dans des puits verticaux. Dans l’hypothèse où il nous faudrait renoncer définitivement au second porte-avions, l’idée mériterait d’être étudiée tout en étant conscient du fait qu’il faut pouvoir protéger et informer un bâtiment aussi rustique sur la situation en mer et à terre. Avec son projet "d’Arsenal Ship", l’US Navy s’oriente vers ce type de solution, non pour remplacer mais pour renforcer la puissance de feux de ses porte-avions ; toutefois l’environnement opérationnel qu’elle assure naturellement restera toujours très supérieur à ce que nous pourrons faire.

    Si le format de nos forces navales est en voie de réduction, celles-ci seront profondément modernisées puisque les développements en cours seront poursuivis : frégate de défense aérienne Horizon et missile Aster, missile anti-navire de nouvelle génération, Rafale et avion de guet avancé embarqué Hawkeye, hélicoptère multi-missions NH90… Il faut cependant relever le retard pris, tout comme c’est le cas des autres marines européennes, dans le domaine des drones embarqués : ceux-ci ouvrent aux forces navales de nombreuses possibilités nouvelles. En particulier, leur emploi pour des missions de renseignement en zone hostile permettrait d’éviter d’exposer inutilement des pilotes et de courir le risque de laisser des otages entre les mains de l’adversaire, ce qui serait de nature à entraver la liberté d’action du politique dans la gestion d’une crise.

    La plupart des interventions d’envergure devraient être le plus souvent le fait de coalitions agissant avec un mandat de la Communauté internationale. Il est donc tentant de penser que quelques unités modernes, sous réserve d’être interopérables avec la marine des Etats-Unis, suffiront pour sauvegarder notre influence, ce qui serait oublier un peu vite que ce qui compte en définitive, c’est la puissance que l’on peut jeter dans la balance. Il suffit pour s’en convaincre de mesurer l’influence résiduelle des Etats européens dans le règlement des affaires du Moyen-Orient à l’issue de la guerre du Golfe. Il faut toutefois ne pas négliger les possibilités de coopération avec des marines n’appartenant pas à l’OTAN, mais qui sont appelées à participer à nos côtés à des opérations de maintien de la paix, ce qui ne manquera pas de poser de délicats problèmes d’interopérabilté.

    Aucun Etat européen n’a aujourd’hui les moyens de conduire une opération de projection de forces d’envergure contre une puissance régionale un peu éloignée. La logique et la sagesse voudraient que ces Etats dont les intérêts sont de plus en plus imbriqués arrivent à bâtir une défense commune, comme ils en ont retenu le principe dans le traité de Maastricht. Les perspectives de bouleversement des échelles de puissance devraient d’ailleurs les inciter à vaincre leurs réticences. En effet, selon les prévisions de la Banque Mondiale, à l’horizon 2020, l’Allemagne sera la seule nation européenne à figurer encore parmi les sept nations les plus riches, la France ne sera plus qu’en neuvième position derrière la Corée du Sud et Taiwan, la Russie devant être encore plus distancée.

    Les Européens paraissent cependant encore loin de s’accorder sur une vision commune de leurs intérêts extérieurs, tout au moins sur la manière de les soutenir. Pour nombre d’entre eux, la politique internationale paraît se réduire à sa dimension économique. Nous ne saurions cependant durablement ignorer ses dimensions politique et stratégique. En effet, nous ne pourrons investir durablement dans le domaine des hautes technologies sans avoir la certitude d’accéder au marché mondial. Or, les nombreux pays situés dans des zones marquées du sceau de l’instabilité se tournent naturellement vers des partenaires disposés à contribuer à leur sécurité. La perte par les Européens dans un passé récent de grands contrats, dans l’aéronautique par exemple, en Asie du Sud-Est ou au Moyen-Orient au profit des Etats-Unis, devrait suffire à nous en convaincre. En effet, l’Europe n’est pas perçue comme vraiment capable d’exporter de la sécurité. De véritables forces navales européennes pourraient contribuer à redresser cette image.

    La constitution en cours de grandes unités européennes, comme la force navale franco-allemande ou Euromarfor entre la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal peut contribuer à l’édification d’une véritable Identité Européenne de Défense, mais il sera toujours difficile de compter sur des forces puissantes tant que chaque Etat restera libre de s’engager ou non. Un débat vient de s’ouvrir en France pour savoir si la coopération entre les marines européennes permettrait de pallier les périodes ou le seul porte-avions français serait indisponible. Outre le fait qu’aucun des porte-aéronefs européens et leurs avions n’auront des capacités comparables à celles du Charles de Gaulle, il restera toujours un doute sur la volonté de nos partenaires de s’engager dans des opérations où leurs intérêts ne seraient pas directement menacés. Rien ne permet d’ailleurs d’affirmer que nous agirions autrement tant que tous les intérêts ne seront pas clairement partagés. Ces interrogations ne doivent pas nous dispenser de préparer les conditions qui nous permettront de conduire des opérations communes dans les meilleures conditions : acquisition d’équipements standardisés comme la France, le Royaume-Uni et l’Italie entreprennent de le faire pour le programme de frégates anti-aériennes Horizon et ses missiles Aster, ou encore la France et l’Allemagne pour le missile anti-navire supersonique ; constitution de stocks de missiles et de torpilles communs ; harmonisation des périodes d’indisponibilité pour l’entretien des porte-aéronefs et des transports opérationnels ; réalisation de systèmes de télécommunications et d’observation par satellites…

    Il est indéniable, qu’à l’exception des porte-avions, les marines de l’Union de l’Europe Occidentale peuvent rassembler des forces navales significatives qui, habituées à coopérer au sein de l’Alliance Atlantique ou d’activités multilatérales, sont bien préparées à travailler ensemble. Mais la juxtaposition de forces conçues pour répondre aux priorités nationales respectives d’une douzaine de pays ne suffit pas pour faire une grande marine.

  4. Conclusion

Comme toutes les marines océaniques, nos forces naviguent en permanence dans un milieu international, au contact d’alliés, mais aussi, à certaines périodes, d’adversaires ou d’agresseurs potentiels. Il n’est donc pas exagéré de considérer qu’elles sont la plupart du temps en opérations. Il en a été ainsi au cours des trente dernières années pendant lesquelles nos forces ont contribué à la défense des intérêts nationaux, au maintien de la stabilité internationale et au respect de nos engagements. La Guerre froide, tout comme les guerres chaudes qui lui succèdent, a demandé beaucoup d’efforts pour remplir les missions avec des moyens matériels ou humains trop souvent limités. Ce qui aurait dû demeurer exceptionnel est trop souvent devenu la routine. Il ne serait donc pas raisonnable de penser tenir la même place sur mer avec des moyens réduits d’un cinquième.

Tout indique que dans le souci de dégager les ressources nécessaires à la préparation de l’avenir, la Marine va rallier très rapidement le format prévu pour 2015 : 28 bâtiments seront désarmés pendant la période de programmation tandis que six unités nouvelles seulement seront admises au service actif. En se référant au début des années 70, la Marine sera approximativement réduite de moitié, et il serait illusoire d’imaginer la possibilité d’une remontée en puissance rapide, d’autant plus que les chantiers civils qui ont par le passé contribué à la construction de bâtiments de guerre ne subsistent plus qu’en nombre très faible. Le format retenu se veut cohérent, mais l’abandon définitif du deuxième porte-avions remettrait sa logique en cause, de même que la poursuite des échenillages habituels sur les séries de bâtiments ou d’aéronefs. Au-dessous d’une certaine taille, il n’est plus possible de procéder par homothétie, il faut changer de modèle, en l’occurrence de politique.

Il est permis d’espérer retrouver au sein d’une Identité Européenne de Défense la stature convenable. Il serait normal que l’Europe, qui est la première puissance commerciale du monde et qui dispose du plus vaste empire maritime en terme de zones économiques exclusives, se dote d’une marine à la hauteur du rôle international qu’elle prétend jouer.

 

 

 

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