Éditorial

par Hervé Coutau-Bégarie

 

 

L'étude qui ouvre ce numéro est due à l’un des plus brillants disciples de Clausewitz au XXe siècle : Herbert Rosinski. Esprit étincelant, aux prises avec des difficultés de tous ordres, il n’a jamais pu produire le grand livre auquel il rêvait et n’a laissé que des fragments disjoints et généralement inédits qui ont reposé pendant des années dans ses papiers déposés au Naval War College de Newport. L’Institut de stratégie comparée a entrepris de les publier. Le premier volet est son Commentaire de Mahan paru l’an dernier qui va bientôt être rejoint par ses Essais de stratégie navale. Le texte que nous publions ici est tout à fait révélateur du style de Rosinski, en ce qu’il a de meilleur, avec des aperçus pénétrants sur la dialectique attaque-défense, sur la supériorité de la stratégie sur la tactique, mais aussi en ce qu’il a de plus fâcheux, puisque ce texte, comme beaucoup d’autres, est resté inachevé, à l’état d’esquisse. tel qu’il est, il mérite cependant une lecture attentive. La publication des cahiers Rosinski s’étalera sur plusieurs années. Lorsqu’elle sera achevée, ils seront réunis en volume.

L’article de Martin Mandl sur les conflits de basse intensité revient sur le débat en cours aux États-Unis autour des nouvelles modalités d’intervention extérieure. C’est un sujet qui a déjà été abordé dans cette revue, notamment par Bruno Colson ("concepts américains pour l’après-Guerre froide", n° 57). Martin Mandl donne du concept de Low Intensity Conflict une vision érudite et cohérente, que d’aucun jugeront trop systématique, sinon idéologique. Peut-on dire que le LIC doit être regardé comme un instrument de guerre contre le tiers monde ? Il y a là un manichéisme dont on revient quelque peu aujourd’hui. Mais cette lecture montre le souci d’approfondissement doctrinal qui caractérise la stratégie américain, souci que l’on ne trouve pas au même degré chez les Européens et particulièrement en France.

Jean-Baptiste Margeride, dans l’un de ses derniers textes, évoque le concept de force d’action rapide qui n’est pas sans lien avec les conflits de basse intensité. L’idée, depuis son lancement dans les années 80, a connu un très grand succès, autant par ses qualités intrinsèques que parce qu’elle offrait un substitut commode au déclin des corps de bataille classique. La formule n’est cependant pas exempte de limites dont il importe de se souvenir. La réflexion du général Bru (alias Margeride) revêt, comme toujours chez lui, une tournure éminemment pratique : les raffinements théoriques n’ont de sens, en matière stratégique, que s’ils contribuent à une plus grande efficacité de l’action.

Christian Malisse revient à Clausewitz à travers le commentaire de Raymond Aron. Il s’agit d’un sujet qui a été maintes fois traité et qui n’en reste pas moins inépuisable. La concordance des concepts fondamentaux chez Kant, Clausewitz et Aron relève de la théorie pure et même de la philosophie de la stratégie. Il s’agit d’un exercice dont il ne faut point abuser mais qui mérite d'être pratiqué à intervalles réguliers pour élucider les concepts fondamentaux et les soumettre à l’épreuve de la critique avant qu’ils ne subissent l’épreuve des faits.

Les deux articles suivant témoignent de la diversité des préoccupations de la revue : la rubrique "géostratégie" s’intéresse au concept de thalassocratie qui a sous-tendu les analyses de Mahan et de nombre de penseurs navals, tandis que la rubrique "histoire" évoque le lent, trop lent, apprentissage de la théorie et de la pratique des opérations combinées en France dans l’entre-deux-guerres. C’est une illustration supplémentaire de l’inertie bureaucratique face à une innovation qu’un certain nombre d’autres pays ont su assimiler et exploiter avec plus de rapidité et plus d’efficacité.

Enfin, ce numéro ouvre une rubrique "recherches en cours" qui entend présenter, sous forme de notes brèves, l’exploration de chantiers théoriques. Le premier thème retenu est celui du concept de stratégie à travers différentes cultures. Valérie Niquet pose ici la question de son équivalent en chinois. D’autres cultures suivront.

 

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