CRITIQUE DE LA RAISON STRATÉGIQUE
À LA LUMIÈRE DE CLAUSEWITZ

  1.  Christian Malis

Comprendre l'économie politique, comprendre les relations internationales : "utilité" et "puissance"

 

Dans le panorama de la réflexion stratégique française depuis un demi-siècle, deux figures se détachent par l'élévation qu'elles ont prise vis-à-vis de leur objet : Lucien Poirier, comme Raymond Aron, sont à l'origine d'une pensée de la stratégie, au-delà de la réflexion sur les problèmes stratégiques de leur époque. Si Camille Rougeron et Charles Ailleret furent des théoriciens militaires, Pierre-Marie Gallois1 et André Beaufre des théoriciens stratégiques2, l'auteur des Essais de stratégie théorique et celui de Penser la guerre, Clausewitz prennent figure d'épistémologues, de théoriciens de la théorie stratégique ; de "stratèges théoriques", si l'on veut.

Dans un numéro récent de cette revue, François Géré identifiait à juste titre chez le général Poirier un effort conceptuel tendant vers une critique de la raison stratégique 3. Nous voudrions ici montrer qu'Aron a visé une ambition du même ordre, pour répondre à la question de fond : par-delà la succession historique des stratégies, qu'est-ce qui rend possible un discours de nature stratégique ? Ce qui, peut-être, se ramène à cette autre question : quelle est la relation structurelle entre la politique et la stratégie ? Après avoir de manière assidue contribué au débat stratégique français et transatlantique à travers ses nombreux articles du Figaro et ouvrages comme Le Grand Débat (1963), il a souhaité étendre à la stratégie cette démarche critique, au sens philosophique, qui était la sienne depuis les années trente. C'est ce qu'a clairement aperçu Pierre Hassner dans sa préface à un recueil de textes d'Aron sur Clausewitz : "La préoccupation théorique permanente d'Aron, depuis l'Introduction à la philosophie de l'histoire, celle des rapports entre concepts et réalité, entre sujet historique et rationalité abstraite, se retrouve en filigrane" 4.

De fait, c'est avant tout en affrontant la pensée de l'auteur prussien, d'abord dans les cours du Collège de France professés en 1972, puis dans Penser la guerre, Clausewitz, le maître-ouvrage de 1976, qu'Aron constitue son épistémologie. S'il avait d'abord lu Clausewitz, à partir du milieu des années cinquante, pour chercher à mieux cerner les éventuelles modifications apportées à la réflexion stratégique par l'irruption du fait nucléaire, il s'attache ensuite à reconstituer un système et une démarche conceptuelles, et il découvre chez le stratège allemand la mise en œuvre d'une véritable méthode philosophique pour penser un domaine d'action sociale : cette méthode, Aron lui-même l'a mise à l'épreuve et formalisée quelques années plus tôt dans Paix et guerre entre les nations, pour penser les relations internationales.

Le concept central dont Aron analyse le statut épistémologique chez Clausewitz est celui de guerre absolue. Pour bien comprendre le statut épistémologique qu'Aron lui assigne dans l'économie de De la guerre, il faut, nous semble-t-il, remonter à Paix et guerre entre les nations où il se livre à une critique épistémologique comparée des concepts d'utilité pour l'économie politique, et de puissance pour les relations internationales. Cette critique ne surgit pas tout armée dans l'œuvre d'Aron, elle doit être raccordée à sa conception de la méthode des sciences sociales, élaborée dès les années trente, et qui emprunte à Max Weber l'idée que subsistera toujours un hiatus entre les concepts utilisés et la réalité sociale étudiée : c'est cette approche que synthétise la notion de type idéal.

C'est précisément ce statut épistémologique de type idéal qu'Aron va assigner à la "guerre absolue" dans l'œuvre de Clausewitz, dont la préoccupation fondamentale est de comprendre comment la diversité historique et concrète des phénomènes guerriers peut être subsumée sous un seul concept. Cette interprétation permet de retrouver chez le stratège prussien une démarche articulant des "niveaux conceptuels de la compréhension" de la stratégie, qui rappellent la méthode d'Aron lui-même pour comprendre les relations internationales dans leur ensemble. Au-delà même des méthodes des sciences sociales, c'est aux conceptions philosophiques de Kant qu'il faut raccorder la façon dont Aron, vieux lecteur du philosophe germanique, cherche à comprendre la stratégie.

 

Comprendre l'économie politique,
comprendre les relations internationales :
"utilité" et "puissance"

Dans Paix et guerre entre les nations (1961), Raymond Aron, après avoir commenté l'actualité internationale dans la presse pendant une quinzaine d'années, cherche à synthétiser cette expérience sous forme d'un traité théorique. Aussi élabore-t-il les principaux concepts nécessaires à la compréhension des relations internationales : unité de la politique étrangère à travers le double visage de la stratégie et de la diplomatie ; distinction de la puissance, de la force et des ressources ; pluralité des buts potentiels avec les grandes catégories que sont la puissance et la sécurité, la gloire, l'idée.

La "puissance", concept inadéquat pour comprendre les relations internationales

Cette démarche passe notamment par une analyse critique des concepts utilisés dans une même perspective par d'autres théoriciens, à commencer par celui de puissance 5. A l'issue de la phase conceptuelle de la première section de l'ouvrage, il conclut sur l'impropriété du concept de puissance pour comprendre la logique fondamentale des relations internationales. Cela lui permet de développer sa propre approche : la logique spécifique des relations internationales est la pluralité des souverainetés militaires. Entre les États règne l'état de nature, ce qui distingue essentiellement l'ordre international de l'ordre interne où règne la paix civile. mais aussi, cette validation s'ouvre et se clôt par une confrontation de la théorie des relations internationales avec la démarche propre à l'économie. Dans l'introduction de Paix et guerre, les analyses consacrées au "problème économique" identifient l'"utilité", plus exactement la maximisation de l'utilité, comme concept premier, relativement univoque, qui fonde et rend possible les théories générales et les modèles ; à l'issue des trois premiers chapitres, la conclusion s'impose que la puissance ne possède pas les propriétés du concept d'utilité et se trouve donc impropre à donner lieu à une théorie générale des relations internationales. L'analyse du concept a au contraire mis en lumière l'impossibilité d'une quantification rigoureuse des moyens de la puissance, ainsi que l'indétermination des buts de la politique étrangère, deux acquis qui invalident a priori la possibilité d'une théorie générale.

L'"utilité", concept adéquat pour comprendre l'économie
politique

Que l'utilité comme concept de base se prête à la mise au point de modèles d'économie pure, Aron le constate à plusieurs reprises dans ses articles de sociologie ou de théorie politique6. Cette propriété découle du caractère relativement univoque du concept, qui rend bien compte de la logique, initiale et explicite, des acteurs économiques. Elle est par exemple au cœur de la théorie de l'économie présente dans la sociologie de Pareto :

"[Soit] la conduite que Pareto appelle logique, celle du sujet économique en son type idéal : le consommateur ou le spéculateur emploie un moyen - son argent - en vue d'une fin à la fois définie et consciente, la satisfaction que lui apporteront les biens acquis. La délibération - le rapport moyen / fin - se déroule dans la conscience comme les événements - l'acte et ses conséquences - se produisent dans la réalité ; en fait, le sujet économique se trompe maintes fois dans ses spéculations et il ne connaît pas lui-même clairement ses échelles de préférence. La conduite économique n'en reste pas moins la plus proche du modèle logique, défini par la congruence entre l'aspect subjectif et l'aspect objectif du rapport moyen-fin. A partir de là, on conçoit d'un côté l'économie pure, élaboration rigoureuse et schématique de l'équilibre économique dans l'hypothèse d'une conduite logique des acteurs (...) ; de l'autre côté la sociologie 7 avec la double fonction d'étudier les conduites non logiques aussi bien que les conduites logiques et de saisir l'ensemble du système social" 8.

Cette congruence entre l'aspect subjectif et l'aspect objectif autorise à y voir un exemple de la rationalité finale qui est une des catégories de la sociologie wébérienne de l'action. En droit et en fait, les acteurs économiques raisonnent de cette manière. Or, une telle rationalité ne se retrouve pas dans la démarche spontanée du diplomate et du stratège, figures réelles et symboliques de la politique étrangère. Rien n'autorise à dire que le diplomate serait toujours guidé par un objectif unique qui serait la "maximisation de la puissance". Une telle image n'est pas même une simplification ou une rationalisation de la conduite des acteurs réels, elle ne fournit pas un portrait stylisé par rapport auquel les conduites réelles ne serait qu'un portrait retouché. L'interprétation pourrait, à la rigueur, se rapporter à la diplomatie des États européens de l'époque moderne (XVIIe-XVIIIe siècles). Mais cette période ne fut qu'un épisode historique compréhensible à la lumière d'un contexte international particulier. Pour le reste, l'image cynique qu'elle véhicule est une déformation des conduites réelles. En ce sens, prendre la recherche de la puissance comme source véritable de la politique étrangère voile la pluralité des buts et pèche par unilatéralisme.

C'est donc à la théorie politique en général, et à sa branche "politique internationale" en particulier, que s'applique la critique du "monoconceptualisme". La méthode aronienne, qui consiste à délimiter et spécifier le champ propre des relations internationales, se révèle beaucoup plus féconde puisqu'elle permet de retrouver une pluralité de concepts et de rendre compte de l'indétermination des buts de la politique étrangère : aucun concept réducteur comme la "puissance", ou l'"intérêt national", ne permet de rendre compte systématiquement des comportements des acteurs internationaux9. La faute consiste moins dans le choix du mauvais concept que dans la méconnaissance du statut méthodologique légitime des concepts en matière de sciences sociales.

 

Aron, Max Weber et le problème de la réification des concepts

 

C'est en faisant référence à l'épistémologie wébérienne qu'on peut le mieux comprendre la conception de Raymond Aron en la matière. A cet égard, la dette de l'auteur de Paix et guerre envers le sociologue allemand a été bien mise en lumière par Philippe Raynaud10, mais nous voudrions montrer que la filiation apparaît aussi dans la théorie des relations internationales, et pas seulement dans l'œuvre purement sociologique. En effet,

cette dette d'Aron envers Max Weber se manifeste dans l'attitude constante de Raymond Aron envers les formes majeures de l'illusion spéculative dans les sciences sociales contemporaines. Péché majeur de la démarche scientifique, l'illusion spéculative prétend à une intelligibilité intégrale du devenir humain. Sa forme parfaite se retrouve dans le projet de l'idéalisme hégélien pour lequel dans le mouvement même de l'histoire par le principe dialectique, finit par se résoudre le hiatus entre concept et réalité. La synthèse qui accomplit et couronne le processus dialectique, c'est au fond le concept qui prend possession de la réalité, ou la réalité qui se dissout dans le concept. L'illusion spéculative a pour corrélât naturel la réification des concepts et des catégories : la déduction des phénomènes n'a de sens que si les concepts dont on les déduit ou par lesquels on les "explique" représentent des entités cachées derrière les phénomènes 11.

 

Le dévoiement de la démarche réellement scientifique, qui finit par contaminer nombre de secteurs des sciences sociales modernes en transitant par le marxisme et les divers historicismes, Max Weber a voulu en purifier la sociologie en restaurant le statut des concepts comme outils méthodologiques, de façon à réintroduire la disjonction entre pensée et réalité. A la réification des concepts, aux théories absolues s'oppose donc le modèle du type idéal, modèle que Raymond Aron a repris maintes fois à son compte aussi bien sur le plan théorique que sur le plan pratique. Le type idéal ne prétend pas réduire le hiatus entre la conceptualisation et la réalité observée : il se présente comme une totalité rationnelle, significative, stylisée, il ne se donne pas comme une totalité réelle. A cet égard, la démarche par laquelle Aron choisit de penser les relations internationales, démarche qu'il oppose à la méthode des réalistes, s'apparente à la méthode de l'idéal-type, comme il le reconnaît lui-même au début des années quatre-vingts :

Paix et guerre entre les nations avait pris pour point de départ cette thèse classique : l'état de nature (ou de guerre potentielle) entre les États diffère en essence de l'état civil à l'intérieur des États. Les citoyens obéissent à la loi même si cette dernière exprime et en même temps camoufle la Force. Mon livre portait donc sur le système interétatique : système dans lequel s'intègrent les États, chacun d'eux surveillant les autres afin d'assurer sa propre sécurité, étatique puisque la guerre constitue non un rapport entre individus, mais un rapport entre États (...). Cette théorie philosophique peut être aussi interprétée comme un schéma idéal-typique. Les guerres purement interétatiques servent à la fois de modèle sociologique et peut-être d'idéal, tant que l'état de nature n'aura pas été surmonté et n'aura pas laissé la place à l'état de paix (ou à l'état civil entre les États) 12.

 

La vertu de la méthode idéal-typique est non seulement de reconnaître et de rendre compte de la disjonction entre théorie et réalité, elle est aussi, grâce à la reconnaissance de ce hiatus même, de constituer le meilleur antidote contre les prétentions normatives ou moralisatrices. La théorie des relations internationales peut éclairer les conditions dans lesquelles s'exercent les choix historiques, elle peut fournir les données propres à la mise en place d'une politique raisonnable, non suggérer ou commander une politique rationnelle.

Il n'est pas difficile de s'apercevoir que la thématique de la disjonction irréductible entre pensée et réalité, dans son opposition à l'illusion spéculative dont l'hégélianisme constitue la forme philosophique achevée, fait signe vers la tradition antagoniste du criticisme kantien. Sans faire du général prussien un disciple du penseur de Koenigsberg, Raymond Aron retrouve néanmoins chez l'auteur de De la guerre une effort critique pour penser la guerre et la stratégie, une méthode essentiellement philosophique propre à identifier des concepts vraiment universels, sans édifier une doctrine prétendant indiquer des recettes applicables en toutes circonstances.

Clausewitz, précurseur de la méthode
idéal-typique

Penser la guerre, Clausewitz (1976) est assez largement postérieur à Paix et guerre entre les nations (1961). Cependant, il est certain que c'est dès 1955 qu'Aron se mit à lire Clausewitz avec le plus grand intérêt, afin d'affronter le problème théorique posé par l'avènement de la stratégie nucléaire. On notera d'ailleurs que Clausewitz est l'auteur le plus cité dans Paix et guerre entre les nations (davantage même que Montesquieu). Le tout premier chapitre s'ouvre ainsi par une reprise de la distinction entre "guerre absolue" et guerres réelles. En réalité, le point de départ de Raymond Aron (la théorie asociale des relations internationales) est, d'une certaine manière, le point d'aboutissement de Clausewitz théoricien de la guerre ; en outre, la démarche clausewitzienne, à la reconstitution de laquelle Aron voudra consentir un ouvrage spécifique, est pour l'auteur de Paix et guerre un modèle de réussite méthodologique en ce sens que Clausewitz est parvenu à surmonter la disjonction entre le concept et l'expérience (en l'occurrence l'histoire) sans pour autant absolutiser le concept au point de vouloir en déduire l'histoire.

Le problème : unicité du concept de guerre, diversité
des phénomènes guerriers

Le problème fondamental qui se pose au théoricien Clausewitz selon Raymond Aron est un problème d'ordre philosophique. Pour celui qui souhaite étudier et comprendre le phénomène "guerre" dans sa généralité se présente d'emblée la difficulté suivante : comment comprendre à partir d'un concept unique un phénomène qui présente une diversité quasi infinie ? Que peut-on dire en théorie sur un phénomène qui prend selon les circonstances et les civilisations des formes si diverses ? Comment appréhender rationnellement une réalité (l'histoire) doublement complexe : complexe par la diversité des formes historiques de la guerre, complexe par la singularité absolue de chaque conflit ? Historiquement, comment ramener sous un même concept de guerre la forme absolue prise par les guerres napoléoniennes, caractérisées par la fameuse ascension aux extrêmes, et l'exemple des conflits "modérés" du XVIIIe siècle faits de manœuvres savantes plus que de batailles, d'observation armée plus souvent que d'affrontement direct ?

Cette difficulté, Clausewitz l'affronte, selon Raymond Aron, de manière philosophique, c'est-à-dire conceptuelle, en adoptant une méthode qui procède en deux étapes qu'Aron baptise "réduction" et "modification".

Réduction et modification

La réduction consiste à définir tout d'abord le concept abstrait, universel de la guerre. Ce concept abstrait est le suivant : la guerre est le choc violent de deux volontés animées par une intention hostile. Clausewitz montre que ce choc obéit à la fameuse loi de l'ascension aux extrêmes : "La guerre est un acte de violence et il n'y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l'autre, d'où il résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes" 13. Cette définition conceptuelle s'appuie sur la métaphore des deux duellistes. La logique abstraite de leur affrontement est l'ascension aux extrêmes, avec comme fin intrinsèque de désarmer l'adversaire. Si ce schéma abstrait rend compte de l'essence du phénomène guerrier, il ne correspond pourtant concrètement qu'à certains types de conflits historiques : la guerre du Péloponnèse, les guerres de la Révolution et de l'Empire, les grandes guerres du XXe siècle, toutes guerres où les belligérants se sont totalement mobilisés en vue d'anéantir l'adversaire.

C'est pourquoi, après avoir déterminé l'essence rationnelle de la guerre, Clausewitz va réintroduire progressivement des éléments permettant de rejoindre la diversité du réel14. Ce processus de modification suit quatre étapes :

1) introduction du temps et de l'espace ;

2) introduction de l'asymétrie de l'attaque et de la défense ;

3) insertion de la dimension du calcul des probabilités et de l'incertitude sur l'ensemble des données d'une situation, aspect essentiel pour comprendre la conduite réelle de la guerre ;

4) introduction de la politique, en substituant aux duellistes abstraits des États réels. Le royaume du politique fait référence non seulement aux intentions politiques et au calcul politico-stratégique qui modulent en permanence la vigueur de l'engagement guerrier, mais aussi à la "politique objectivée", c'est-à-dire à l'ensemble du contexte sociologique et macro-politique qui détermine ou influence l'organisation des armées, les coutumes et la réglementation internationales, la nature des objectifs politiques.

Point n'est besoin pour nous d'entrer dans les détails de ces diverses étapes. Ce qu'il faut indiquer, c'est le point d'aboutissement de la démarche clausewitzienne, à savoir la nouvelle caractérisation de la guerre sous la forme de l'"étrange trinité" :

1) l'entendement politique, qui se rapporte au chef politique, car la guerre est fondamentalement un fragment ou un instrument de la politique ; le chef politique se livre à un calcul des coûts, c'est-à-dire suppute la proportionnalité entre les efforts et les profits escomptés de la victoire ;

2) la libre activité de l'âme qui se rapporte au chef de guerre, lequel combine le moyens disponibles en vue d'atteindre les objectifs militaires qui permettent d'arriver aux fins politiques ;

3) le peuple, élément qui contient et symbolise la violence passionnelle, la passion hostile.

De cette définition trinitaire, Aron tire avec Clausewitz au moins trois leçons. Tout d'abord la guerre, au départ épreuve violente de volontés, peut désormais être comprise comme un fragment de la politique. Le commerce entre unités politiques

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s'exprime alternativement à travers les notes diplomatiques et à travers l'usage des armes, l'engagement guerrier ne met pas fin au commerce diplomatique. Cette nature instrumentale de la guerre justifie la subordination du militaire au politique : si la victoire est le but de la tactique, le but naturel de la stratégie est l'usage des victoires en vue d'atteindre les objectifs militaires censés permettre d'arriver à la fin politique, et il ne s'agit pas nécessairement de la complète mise hors de combat de l'adversaire. Enfin, l'élément passionnel de la guerre explique que la guerre monte parfois aux extrêmes et rejoigne son essence abstraite, celle de la violence totale, qui requiert l'anéantissement de l'adversaire : ainsi les guerres de la Révolution et de l'Empire, les grandes guerres du XXe siècle, guerres nationales, guerres de peuples à peuples, ont vu se briser toutes les barrières politiques retenant habituellement la violence propre à la guerre sur la voie fatale.

La "guerre absolue", type idéal

Ainsi la définition trinitaire, définition complète de la guerre, n'annule-t-elle pas la définition initiale en ce sens que, sous certaines conditions, la guerre peut réaliser son essence idéale. Cependant, à l'issue du processus, on peut comprendre que la notion première de guerre absolue constituait avant tout une idée théorique, un outil méthodologique, et d'une certaine façon un type idéal :

        L'interprète n'a aucune peine à comprendre aujourd'hui la méthode de Clausewitz, la démarche qui va du duel à mort instantané à la guerre réelle, étendue à travers l'espace et le temps entre deux collectivités politiquement organisées : les sciences de la nature, la théorie des jeux, ou la notion wébérienne de type idéal peuvent également contribuer à cette compréhension 15.

La méthode de réduction idéal-typique, et son corollaire la méthode de la modification, peuvent alors donner une vision complète du phénomène guerrier à trois niveaux de compréhension :

1) au niveau du concept rationnel, qui rend compte "idéalement" de la guerre ;

2) au niveau sociologique, la substitution aux duellistes des collectivités organisées permettant de réintroduire le contexte social et de rendre compte de la diversité des formes de guerre16 ;

3) au niveau historique, la "libre activité de l'âme" du stratège permet de rendre compte du caractère unique, de la singularité absolue de chaque conflit, du même coup de l'impossibilité d'une doctrine rationnelle universalisable de la stratégie : 

        Les généraux sont toujours dans l'ignorance ; ils ne savent jamais avec certitude l'ensemble des éléments qui seraient nécessaire pour prendre une décision dont la rectitude serait garantie à l'avance. Par conséquent, en raison de ce qu'il appelle la friction, en raison du caractère innombrable des circonstances qui peuvent intervenir, en raison du fait que l'on ne sait pas tout ce qu'il faudrait savoir, et que l'on agit toujours dans l'aveugle, le chef militaire est celui qui a légitimement le droit d'innover ou d'inventer, de créer, un peu à la manière de l'artiste 17.

Ces trois points, du concept idéal-typique au conflit pris dans sa singularité historique, sont trois étapes par lesquelles est réduite (non annulée) la fracture entre le concept et la réalité ; ils sont aussi trois modes distincts et successifs d'intelligibilité du phénomène guerrier - ne pourrait-on dire : trois niveaux conceptuels de compréhension ?

La source kantienne de l'épistémologie aronienne

La nature du "jugement" chez Kant

La méthode clausewitzienne, telle que reconstituée dans Penser la guerre, coïncide avec la méthode des niveaux conceptuels de la compréhension (au moins des trois premiers) tels qu'ils sont décrits par Aron dans l'introduction de Paix et guerre 18 et développés dans le corps du livre par application aux relations internationales. La relation apparaîtra davantage à la lumière si l'on accepte de considérer la relation à la philosophie kantienne que les méthodes de Clausewitz comme d'Aron nous paraissent entretenir.

Le problème qui, au fond, se pose à Aron comme à Clausewitz, est un problème fondamentalement philosophique : il s'agit de savoir comment penser rationnellement la diversité inscrite dans l'expérience, comment ramener à l'unité cette diversité, la subsumer sous un concept. En sa nature ce problème est analogue au problème kantien du jugement, qui est d'établir des relations entre les représentations, de les ramener à l'unité. Ecoutons Aron lui-même évoquer cette parenté des problématiques à propos de Kant et Clausewitz :

        J'ai repris ce matin la Critique de la raison pure et je me suis reporté au tableau des catégories ; finalement (je ne prétends pas du tout que Clausewitz a tiré son premier chapitre et les analyse du concept abstrait pour arriver au concept concret, d'une réflexion sur la Critique de la raison pure), dans la première partie du tableau, il y a la quantité des jugements : il y a le jugement général ou universel (allgemein), particulier et ensuite singulier ; ces trois formes de jugement, par rapport à la quantité, donnent trois catégories : unité, multiplicité et totalité. La démarche clausewitzienne consiste à partir de l'unité, c'est-à-dire le concept de guerre dans son universalité, en tant qu'épreuve de volonté utilisant la violence, dans son isolement ; cela, c'est le concept universel, valable pour toutes les guerres parce qu'il correspond à l'essence même de la guerre qui est une épreuve de volonté utilisant la violence. Deuxièmement, la multiplicité : il y un nombre indéfini de formes de guerres et nous avons toute la série des étapes qui montre pourquoi le concept pur de guerre ne se réalise pas dans la réalité. Le dernier terme (einzigartigkeit), c'est la guerre singulière, or la guerre singulière c'est toute guerre, car Clausewitz ne cesse de proclamer le caractère absolument unique et irrépétible de chaque conflit.

Des formes du jugement aux niveaux conceptuels
de la compréhension

La logique transcendantale montre à partir de quels concepts a priori nous pensons la réalité, elle renverse le rapport pensée/ expérience et montre que les formes pures a priori de l'entendement sont les cadres nécessaires à l'intérieur desquels l'expérience se donne à connaître. En ce sens, la démarche aronienne nous paraît procéder elle aussi de cette inspiration critique, ou transcendantale : le mode théorique permet de reconstituer la texture intelligible du système étudié sous une forme idéal-typique ; le mode sociologique identifie les formes de la causalité sociale, économique, géographique, démographique, etc., et rend compte de la pluralité des configurations historiques ; le mode historique s'applique à l'étude d'une conjoncture unique à l'aide des concepts dérivés de la théorie et de causes éclairées par l'analyse sociologique. Ainsi, l'articulation des trois niveaux conceptuels de la compréhension, qui se retrouvaient dans la méthode clausewitzienne de compréhension de la guerre, renvoie à cette théorie philosophique de la connaissance qu'est la logique transcendantale, à travers les catégories du jugement au point de vue de la quantité (laquelle désigne le champ d'extension du jugement, son degré de globalité). On peut dès lors construire le tableau de correspondances suivant :

Kant, Aron, Clausewitz : Table de correspondance
des concepts de la compréhension

Kant

Forme du jugement

Aron

Théorie des relations internationales

Clausewitz

Théorie de la guerre

Universel : Théorie

Définition asociale des relations internationales

Concept de guerre absolue

Particulier : Sociologie

Pluralité des systèmes internationaux

Diversité des sortes
de guerre

Singulier : Histoire

Caractère unique de toute constellation diplomatique

Caractère unique de chaque conflit

La référence à Kant nous paraissait la meilleure manière d'éclairer les fondements ultimes de la démarche théorique d'Aron, et de mieux comprendre cette critique de la raison stratégique à laquelle il procède à la lumière de Clausewitz. La critique de la compréhension des relations internationales à partir du concept de puissance trouve son origine dans le procès fait à une méthode intellectuelle qui se fourvoie dans la réification d'un concept, et méconnaît dès lors les principes épistémologiques auxquels doit obéir l'effort d'intelligibilité d'un sous-système social. L'épistémologie aronienne des sciences sociales est fondamentalement critique. L'auteur de Paix et guerre n'avait-il pas commencé son œuvre intellectuelle par une critique de la raison historique, dont Sylvie Mesure a montré qu'on pouvait la prolonger à partir de la problématique de la Critique de la faculté de juger ?

Sans doute ne saurait-on mieux conclure qu'en laissant à nouveau la parole à Pierre Hassner. Philosophe de formation, élève et disciple de Raymond Aron, il est de ceux qui ont bien compris la logique qui parcourt en profondeur son œuvre, depuis la maîtrise sur Kant, et sa thèse : l'"introduction aronienne à Clausewitz devrait conduire le lecteur non seulement à Penser la guerre et à De la guerre, mais aussi à Paix et guerre entre les nations, voire à l'Introduction à la philosophie de l'histoire. Surtout, elle devrait servir au but qu'Aron comme Clausewitz assignait à la théorie stratégique : non pas nous fournir une doctrine ou un ensemble de propositions scientifiques, mais éduquer le regard et le jugement que nous portons sur le champ de bataille de l'histoire mondiale, sinon comme chefs de guerre du moins comme observateurs et comme citoyens" 19.

 

Notes:

1 Dont la fécondité est toujours intacte, comme en témoignent ses ouvrages récents.

2 Le théoricien militaire réfléchit à la tactique d'emploi des armes nouvellement conçues ; ainsi Rougeron préconise-t-il le bombardement en piqué dans les années trente, l'explosion nucléaire en haute atmosphère dans les années soixante, etc. Le théoricien stratégique réfléchit aux conséquences stratégiques du développement des nouvelles armes.

3 François Géré, "Critique de la raison politique, crise de la raison stratégique", Stratégique, 60.

4 Raymond Aron, Sur Clausewitz, Bruxelles, Complexe, 1987, p. 9.

5 Raymond Aron fait également "un sort" au concept d'"intérêt national", utilisé notamment par certains théoriciens réalistes américains. Sur ce point, je me permettrai de renvoyer le lecteur à mon article "Raymond Aron et le concept de puissance", Le Trimestre du Monde, 3e trimestre 1995.

6 Cf. Études politiques, Paris, Gallimard, 1968 et Études sociologiques, Paris, PUF, 1985.

7 Nous soulignons.

8 "Vilfredo Pareto", Études politiques, 1972, pp. 25-145.

9 Pour autant, Aron ne refuse pas le concept même de puissance. On pourrait dire de la même façon que, en sociologie, il ne refuse pas a priori le concept de classe sociale - ou tout au moins il ne nie pas la lutte des groupe sociaux pour le partage du produit économique. Mais, dans un cas comme dans l'autre, c'est l'opération subreptice de réification des concepts qu'il récuse et dont il dénonce les effets d'obscurcissement de la réalité étudiée. Non seulement cette réalité est trahie par la mono-interprétation mais surtout c'est le concept lui-même qui se trouve dévoyé par son "absolutisation".

10 "Raymond Aron et Max Weber. Épistémologie des sciences sociales et rationalisme critique", dans Raymond Aron, Histoire et politique, 1905/1983, 1985, pp. 213-221.

11 Ibid., p. 218.

12 Raymond Aron, Les dernières années du siècle, Paris, Julliard, 1984, p. 18.

13 De la Guerre, I, 1, p. 51.

14 Pour cette reconstitution de la démarche conceptuelle de Clausewitz, cf. Penser la guerre, Clausewitz, et le cours non publié du Collège de France, professé en 1972, et consultable au Centre politique Raymond-Aron.

15 Sur Clausewitz, p. 58.

16 Ce mode d'intelligibilité a constitué la méthode privilégiée de compréhension de la guerre chez un historien comme Delbruck. Les sociétés font la guerre comme elles sont, la diversité des guerres se rapporte à la diversité des sociétés. C'est ainsi qu'a procédé également et plus récemment le grand historien britannique Michaël Howard avec La guerre dans l'histoire de l'Occident. Aron vouait à Delbruck une grande admiration ; l'Histoire de l'art de la guerre fut sa première lecture sur les problèmes de la guerre, bien avant Clausewitz.

17 IVe cours au Collège de France.

18 Ces niveaux sont la théorie, la sociologie et l'histoire.

19 Sur Clausewitz, p. 11.

 

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