LA CONCEPTION CHINOISE DE LA DISSUASION NUCLÉAIRE À L’ÉPOQUE DE MAO ZEDONG (avant 1978)

Chen Shi Nin

 

En 1959, la révocation du ministre de la Défense Peng Dehuai a signifié l’arrêt de la modernisation et de la professionnalisation de l’Armée Populaire de Libération des années 501. Ultérieurement, et jusqu’à l’établissement du régime de Deng Xiaoping à la fin de 1978, la pensée militaire de la "guerre populaire", fondée sur les expériences de guerre d’avant la fondation du régime communiste par Mao Zedong, conditionnait toujours la direction de la stratégie et l’entraînement de l’armée2. C’était une pensée militaire très différente de celle des autres pays nucléaires. Pendant cette époque, les armes nucléaires chinoises servaient aussi à aider concrètement la réalisation de cette théorie. Dans cette pensée, on insistait sur la théorie selon laquelle "le facteur peuple l’emporte sur le facteur arme". Le peuple était le facteur le plus important pour décider du résultat de la guerre. En temps de guerre, il fallait mettre l’accent sur la justesse de l’objectif politique afin de mobiliser les masses populaires. Même si l’on était dans une situation d’infériorité par rapport à la force matérielle de l’ennemi, on croyait quand même, malgré un équipement de moindre qualité, à la victoire sur les adversaires à cause de la taille du territoire, de la variété du relief, de l’ardeur des soldats au combat et du soutien du peuple chinois. Par conséquent, on mettait l’accent sur la préparation à la guerre prolongée, à la guerre de partisans et à la guerre de mouvement afin de battre l’ennemi intrus. La conception de la dissuasion nucléaire, sous la direction de la pensée militaire de la "guerre populaire", mérite ainsi d’être étudiée.

 

I. La nature de la guerre nucléaire

A. La probabilité d’une guerre nucléaire générale

Les points de vue chinois sur l’éventualité d’une guerre générale ont changé plusieurs fois depuis 1949. Pendant les années 50, Pékin estimait que "la guerre mondiale générale pouvait être évitée"3. Pourtant, à la fin des années 50, ces

points de vue ont graduellement été remplacés par l’idée de la "guerre générale inévitable". Le 17 février 1958, le Premier ministre Zhou Enlai a indiqué dans la réunion des cadres des soldats volontaires : "Il est inévitable que nous nous mesurions avec les États-Unis. Le problème est seulement le choix de l’endroit (ou du domaine) (difang)"4. En février 1962, Zhou a avancé que "nous devons renforcer le militaire et préparer la guerre". Le 12 octobre 1965, Mao a lancé, dans le discours sur le troisième programme quinquennal, le principe stratégique de "se préparer à la guerre, se préparer à la famine et tout faire pour le peuple"5. "La préparation à la guerre" devenait l’objectif premier. Le point de vue sur "l’inéluctabilité de la guerre générale" s’est donc encore manifesté dans les actes de "préparation à la guerre" dans le milieu des années 606. Cependant, ce n’était pas la Chine populaire qui voulait déclencher la grande guerre. En revanche, Pékin considérait que la guerre générale pourrait arriver par l’intrusion de l’impérialisme américain ou du révisionnisme soviétique en Chine. Bien que, dans la déclaration très prudente sur le premier essai nucléaire en 1964, Pékin ait fait remarquer ceci : "nous espérons sincèrement que la guerre nucléaire n’éclatera jamais ; nous avons la profonde conviction que tant que tous les pays et peuples épris de paix conjugueront leurs efforts et persisteront dans la lutte, il sera possible de conjurer la guerre nucléaire"7, ces points de vue n’ont plus été présentés dans les déclarations des essais nucléaires pendant la Révolution culturelle. Après le déclenchement de la Révolution culturelle en 1966, l’extrême-gauche a pris plus de force. Les points de vue chinois sur la probabilité de la grande guerre sont devenus très radicaux. L’idée lancée par Lénine selon laquelle "sur la base économique du système de la privatisation des moyens de production, " la guerre impérialiste " est absolument inévitable" était considérée comme vraie. Puisqu’on ne pouvait pas éviter la guerre, Pékin estimait que la préparation à la guerre devrait être basée sur les principes suivants : "le combat sans attendre (zaoda), le combat de grande ampleur (dada) et la préparation à la guerre nucléaire (da hezhan)"8.Par conséquent, les dirigeants chinois pensaient qu’on était dans "une situation proche de la guerre". Le 28 avril 1969, pendant la première session plénière du Comité central issu du VIIe Congrès du Parti, Mao a appelé à "se préparer à faire la guerre"9. Lin Biao, ministre de la Défense, a aussi rapporté : "Il ne faut pas négliger le danger d’une guerre d’agression d’envergure déclenchée par l’impérialiste américain et le révisionniste soviétique. Nous devons être préparés à fond. Nous devons nous préparer à nous battre contre eux et sans attendre (zaoda) et dans un combat de grande ampleur (dada). Nous nous préparons à faire la guerre classique ainsi que la grande guerre nucléaire contre eux"10. Pendant la session élargie de la Commission centrale militaire du 24 juin 1975, la "remise en ordre de l’armée" et la "préparation à la guerre" ont été avancées comme des points importants de la défense11.

Pendant les deux premières années après la mort de Mao Zedong en 1976, Pékin n’a pas changé ces points de vue. En 1977, pendant la cérémonie du cinquantième anniversaire de la fondation de l’Armée populaire de Libération, le maréchal Ye Jianyin a appelé le peuple entier "à comprendre la situation, à avoir l’esprit à la guerre et à se conformer aux principes du combat sans attendre et du combat de grande ampleur"12. Dans le rapport politique du XIe Congrès du Parti, le Premier ministre Hua Guofeng a aussi indiqué : "Si le système social de l’impérialisme et de l’impérialisme socialiste ne change pas, la guerre ne pourra pas être évitée. On assistera soit à la guerre entre ces pays, soit à la révolution venue du peuple. Il est impossible d’avoir la paix durable"13.

Quant aux idées du "combat sans attendre, du combat de grande ampleur et de la préparation à la guerre nucléaire", elles ne signifient pas que Pékin ait envie de déclencher la guerre aussitôt après l’agression et de mener une guerre nucléaire de grande ampleur. Ces idées mettent l’accent sur la "préparation à la capacité de réponse" devant le déclenchement de la guerre par l’ennemi. Les dirigeants chinois ont estimé que la guerre risquait d’arriver assez tôt. Ce que Pékin a indiqué sur la guerre, c’était l’intrusion d’envergure des États-Unis (avant la fin des années 60) et de l’Union soviétique (après la fin des années 60). Et la Chine estimait que si la guerre avait été déclenchée, elle aurait été générale et aurait conduit à une escalade jusqu’à la guerre nucléaire. Il fallait s’y préparer. Après tout, la stratégie de la "guerre populaire" était une stratégie défensive. Elle consistait à répondre à l’intrusion des ennemis dans le territoire national mais pas à attaquer le pays ennemi. Cette stratégie mettait l’accent sur "l’attraction de l’ennemi vers l’intérieur de notre territoire". De plus, à ce moment-là, la force chinoise n’était pas suffisante pour déclencher la grande guerre.

À cette époque, Pékin estimait que la grande guerre était inévitable et ne tarderait pas. En particulier après le milieu des années 60, les rapports sino-soviétiques ont continué à se détériorer de jour en jour et les États-Unis ont de plus en plus élargi l’intervention militaire dans la guerre du Viêt-nam. En outre, sa force nucléaire était encore facile à éliminer par l’attaque chirurgicale des superpuissances. Il est évident que les dirigeants chinois, en particulier Mao, estimaient que la situation de la sécurité nationale s’était rapidement dégradée et que le danger de la guerre s’était rapproché. La situation mondiale était proche de la guerre générale. En conséquence, Pékin a pensé devoir se préparer à répondre à la guerre mondiale. La considération militaire principale a été plus de se préparer au "combat de grande ampleur", et moins d’empêcher ou de dissuader le déclenchement de la guerre. À tel point que la Chine a toujours déclaré qu’elle n’avait pas peur de faire la guerre, même la guerre nucléaire. C’était peut-être le seul pays, à l’âge nucléaire, à avancer qu’il ne craignait pas de faire la guerre nucléaire et qu’il faisait même bon accueil à la guerre nucléaire immédiate. Pour cette raison, Moscou a considéré Mao comme un fou qui ne comprenait pas l’arme nucléaire14. Alors, était-ce vraiment la pensée de Pékin ou un point de vue stratégique à propos de la guerre nucléaire ?

B. Les points de vue sur la "victoire" et la "survie
après la guerre nucléaire"

Les raisons importantes pour lesquelles Pékin a déclaré ne pas craindre la guerre atomique concernent les points de vue présentés sur la "victoire" et la "survie" dans cette guerre. Sur ce point, il existe beaucoup de différences entre la Chine populaire et l’Occident. En Occident, on estime toujours qu’il est presque impossible de gagner la victoire et de survivre après la guerre nucléaire. Aussi la guerre nucléaire ne peut-elle pas être considérée comme une continuation de la politique par d’autres moyens. Pourtant, à lire les discours des dirigeants chinois, on se rend compte que, à cette époque, Pékin ne le croyait pas. Conformément à la pensée de la "guerre populaire", c’est l’esprit d’initiative et la motivation de l’homme qui décident de l’issue de la guerre. L’arme nucléaire est seulement un "tigre de papier" et elle ne peut pas déterminer le résultat de la guerre. Comme Lin Biao l’a remarqué dans un article célèbre du 3 septembre 1965 intitulé "Vive la victoire de la guerre populaire", "quel que soit le développement de l’armement, de la technique et de l’équipement modernes, et quelle que soit la complexité de la guerre, le résultat final sera quand même déterminé par les combats incessants des troupes de terre, par les combats de courte distance sur le champ de bataille et par le courage et l’esprit de sacrifice de l’homme. Ici, les défauts de l’impérialisme américain sont grandement mis en évidence et les mérites de la supériorité du peuple révolutionnaire sont amplement mis en jeu. La "bombe atomique spirituelle" du peuple révolutionnaire sera beaucoup plus forte et utile que la bombe atomique matérielle. Le peuple agressé peut utiliser la "guerre populaire" pour battre l’impérialisme américain"15.

Ensuite, Pékin a déclaré que les Chinois ne seraient pas éliminés par la guerre nucléaire. La Chine pourrait encore survivre et se redresser. C’est le capitalisme qui serait tout à fait détruit. Aussi, après la guerre atomique générale, on pourrait établir un monde complètement socialiste. Ce serait un point de vue capitaliste de croire qu’il n’y aurait pas de vainqueur après la guerre nucléaire générale. En 1955, Mao Zedong a indiqué que, "le chantage atomique des États-Unis ne saurait pas intimider le peuple chinois. Dans notre pays, il y a six cents millions d’habitants et neuf millions six cent mille kilomètres carrés de territoire. Les bombes atomiques américaines ne pourront pas éliminer les Chinois. Si les États-Unis déclenchent la troisième guerre mondiale, (...) il en résultera l’élimination de la classe dirigeante des États-Unis, de la Grande Bretagne et d’autres pays complices. La plupart des régions du monde deviendront des pays dominés par le communisme. L’issue de la guerre mondiale ne sera pas bénéfique aux belligérants, mais aux communistes et aux peuples révolutionnaires du monde"16. Dans le livre Vive la pensée de Mao Zedong publié en 1969 par le gouvernement, on trouve un discours de Mao de 1958 : "Plusieurs fois dans l’histoire chinoise, la population a été à demi éliminée. À l’époque de l’empereur Wudi de la dynastie Han (de 206 av. J.-C. à 220 ap. J.-C.), la population était de cinquante millions d’habitants. En raison des guerres pendant les Trois Royaumes (220-280) , la dynastie des deux Jin (265 - 420) et les dynasties du Sud et du Nord (420 - 581), il ne restait plus qu’une population d’une dizaine de millions d’habitants. Au début de la dynastie Tang (618-907), la population était de vingt millions de Chinois. à l’époque de l’empereur Xuanzong, elle atteignait le chiffre de cinquante millions. Après la rébellion d’An Lushan, pendant la période des Cinq Dynasties (907-960), la Chine était éclatée entre plusieurs États, jusqu’à la dynastie Song (960-1279), où elle a été réunifiée. Il restait seulement un peu plus de dix millions d’habitants. À mon avis, les armes modernes ne sont pas plus puissantes que le sabre de Guan Yunchang. (...) Peu d’hommes sont morts pendant les deux guerres mondiales. Dix millions sont morts pendant la première, vingt millions pendant la seconde. Quant à nous, nous avons eu quarante millions de morts plusieurs fois dans notre histoire. Voyez ! Quelle puissance ont les sabres ! On n’a pas encore d’expérience sur la guerre atomique. On ne peut pas savoir combien de morts il peut y avoir suite à la guerre nucléaire. On peut imaginer qu’il reste la moitié ou le tiers de la population. C’est-à-dire neuf cents millions d’hommes sur les deux milliards neuf cents millions. Après quelques programmes quinquennaux, on pourra se redresser. Or, le capitalisme sera complètement éliminé et on aura gagné la paix durable. Ce n’est pas une mauvaise chose".17 En 1977, le vice-ministre de la Défense Su Yu déclarait encore : "Comme chacun le sait, dans l’éventualité où les deux parties disposent de l’arme nucléaire, cette arme menacera davantage l’impérialisme et l’impérialisme socialiste, dont les industries et la population sont très concentrées. Notre économie prend l’agriculture comme base et l’industrie comme facteur dominant. (...) Afin de faire disparaître la guerre injuste par la guerre juste, nous nous préparons à faire le plus grand sacrifice national et nous ferons tout ce que nous pourrons pour l’œuvre de libération de l’humanité"18.

D’ailleurs, Pékin a encore tenu compte de la disposition en faveur de la "défense civile" afin de renforcer sa capacité de survie et de donner l’impression à l’ennemi que la Chine se préparait à faire la guerre et pourrait survivre quoi qu’il arrive. En 1969, Mao a lancé un slogan aux Chinois : "Creuser de profonds souterrains, constituer partout de vastes réserves de céréales et ne jamais se comporter en superpuissance"19. Ce slogan a été publié comme un document officiel du gouvernement en 197220.

En somme, selon les discours des dirigeants chinois de cette époque, Pékin croyait que la grande guerre nucléaire n’était pas suffisante pour détruire le monde. La victoire nucléaire serait encore possible. Après la guerre nucléaire, le capitalisme serait éliminé et le reste du monde socialiste se redresserait. Les dirigeants chinois pensaient pouvoir supporter le dommage considéré inacceptable par d’autres pays, et pouvoir s’en relever. La capacité de la Chine à supporter ce dommage était beaucoup plus grande que celle de l’Occident. Ceci est peut-être le résultat des expériences de lutte des dirigeants chinois. Après la fondation de l’armée Rouge chinoise en 1921, les communistes chinois ont vécu la Longue Marche (1934-35), la guerre contre le Japon et la guerre civile. Chaque fois, ils ont d’abord subi de grandes pertes. Pourtant, ils ont su les surmonter et reconstituer rapidement leurs forces pour remporter la victoire et le pouvoir en 1949. En raison de ces expériences, les dirigeants chinois ont appris à supporter des dommages importants et en sont venus à penser que si l’on peut maintenir l’existence de l’autorité politique et militaire et raffermir la volonté de gagner, la victoire serait toujours possible. Cela influençait peu ou prou leur point de vue sur la puissance de destruction massive de l’arme nucléaire et sur la question de savoir si la "victoire" est possible dans une guerre nucléaire.

C. Le genre de guerre préparée et l’idée chinoise de "l’escalade"

Suivant le principe de "l’inéluctabilité de la grande guerre", Pékin estimait que la guerre future serait une guerre mondiale générale. Si la guerre avait été déclenchée, elle aurait conduit à une escalade jusqu’à la guerre nucléaire générale. En 1963, Pékin a publié un discours de Mao, prononcé à Moscou en 1957, devant le congrès général des communistes de chaque pays : "S’ils (les ennemis) lançaient (des bombes atomiques), nous en lancerions aussi. (...) Nous devons considérer le problème dans la situation la plus mauvaise. Imaginez ! Si la guerre était déclenchée, combien de morts y aurait-il ? Parmi les deux milliards sept cents millions d’habitants, il serait possible qu’un tiers meure. (...) Si la guerre était déclenchée, les bombes atomiques et thermonucléaires seraient lancées"21. En 1966, Zhou Enlai a aussi déclaré au monde quatre points, les deux derniers étant : "3. la Chine est déjà prête à faire la guerre, si les Américains veulent la faire. Quel que soit le nombre d’hommes et la nature de leurs armes, y compris les armes nucléaires, nous pouvons vous affirmer qu’ils pourraient peut-être entrer en Chine, mais pas en ressortir ; 4. la limite n’existe plus, une fois la guerre déclenchée"22. En 1977, Su Yu a aussi remarqué : "Si l’impérialiste et l’impérialiste socialiste osent nous faire la guerre, nous leur tiendrons compagnie jusqu’au bout, que ce soit une guerre classique ou une guerre nucléaire. De plus, si la guerre est déclenchée, ce sera une guerre populaire prolongée et générale"23. On peut donc comprendre qu’à cette époque, Pékin n’ait pas accepté les concepts occidentaux de la "guerre limitée" et de "l’escalade contrôlée". Les dirigeants chinois n’ont pas eu envie de distinguer les phases classique et nucléaire de la guerre parce qu’ils avaient peut-être la supériorité seulement dans la guerre conventionnelle et ont laissé croire aux ennemis "l’impossibilité de conquérir la Chine". Il fallait donc déclarer que la guerre terrestre suivrait sans le moindre doute l’attaque nucléaire ennemie. Pékin a estimé que toutes les sortes d’armes seraient employées et que la guerre serait illimitée après son déclenchement. L’escalade serait certaine.

Pendant cette période, Pékin a imaginé que les adversaires utiliseraient d’abord les armes nucléaires pour détruire les centres industriels et de population dans la future guerre agressive. Cependant, la Chine étant un pays agricole, les armes nucléaires ne sauraient pas écraser les villages chinois. En conséquence, la Chine ne serait pas détruite ni battue et elle ne céderait pas. Il serait certain que les ennemis, ayant envie de remporter la victoire, envahiraient la Chine avec l’armée classique après la frappe nucléaire. Sinon, avec l’attaque nucléaire seule, les ennemis ne pourraient rien obtenir. Si les troupes ennemies envahissaient la Chine, elles seraient englouties dans l’immensité de la "guerre populaire". En raison des mérites de la taille du territoire et de l’importance de la population, les Chinois feraient une guerre d’usure et prolongée. Ils n’insisteraient pas sur la défense ferme des positions, mais emploieraient la tactique d’"attraction de l’ennemi vers l’intérieur du pays" et des guerres de partisans et de mouvement pour battre l’armée ennemie intruse. Finalement, les Chinois gagneraient la victoire24. Dans l’article "Vive la victoire de la guerre populaire" de 1965, Lin Biao a indiqué : "Même si vous "agitez" votre bombe atomique, vous ne pourrez pas intimider les Chinois. Si vous voulez envoyer l’armée chez nous, venez ! Envoyez-en le plus possible. Nous anéantirons tout ce que vous enverrez. Nous pouvons aussi vous écrire un récépissé".25 Spécialiste de la Chine populaire, Wang Jitang a aussi remarqué : "Après la fondation de la nouvelle Chine en 1949, (...) nous étions sous la menace d’une intrusion générale de l’hégémonisme. En raison du retard de notre équipement, nous ne pouvions pas adopter la tactique qui consiste à tenir tête à l’ennemi sur la frontière. Nous pouvions seulement utiliser la stratégie d’attraction de l’ennemi vers l’intérieur du pays"26.

Par ailleurs, puisque la Chine pensait pouvoir remporter la victoire, survivre et se redresser, et que ce serait le capitalisme qui serait éliminé, elle exprimait encore le bon accueil qu’elle faisait au "combat sans attendre, au combat de grande ampleur et à la préparation de la guerre nucléaire". En 1965, le ministre des affaires étrangères Chen Yi a déclaré publiquement : "Si les impérialistes américains insistent pour nous faire la guerre, nous serons heureux qu’ils le fassent assez tôt. Même si c’est demain, nous serons aussi ravis. (...) Il y a déjà seize ans que nous attendons que les impérialistes américains nous attaquent. Moi, je les ai attendus jusqu’à ce que me poussent des cheveux blancs"27. En 1977, le ministre des Affaires étrangères, Huang Hua, a déclaré : "Le résultat de la révolution sera l’avènement du monde communiste. Si nous le croyons, pourquoi craindrions-nous encore la guerre ? Après la destruction des villes, il restera encore les villages. (...) C’est pour cela que nous n’avons jamais peur de la guerre. À ceux qui veulent nous faire la guerre, nous disons : " Venez ! ""28. Il est évident que, au sujet de la guerre nucléaire, Pékin a donné aux adversaires l’image irrationnelle d’une force de haut niveau.

D. Les rapports entre les armes nucléaires et les armes classiques

À cette époque, Pékin n’a pas accepté la conception occidentale de considérer les armes nucléaires comme des "armes absolues". On a déjà indiqué que Mao avait toujours avancé que la bombe atomique était un tigre de papier. C’était le peuple qui déciderait l’issue de la guerre, mais pas les armes. Pékin a remarqué après son premier essai nucléaire en 1964 : "Si la Chine développe des armes nucléaires, ce n’est pas qu’elle croie en l’omnipotence de ces armes nucléaires ni qu’elle ait l’intention de les employer"29. En 1966, Pékin a aussi indiqué dans le journal officiel, le Quotidien du Peuple : "Bien que la bombe atomique ait un pouvoir de destruction massive, elle ne peut pas changer la règle de la guerre. (...) Elle ne peut pas décider du sort de la guerre. Elle ne peut pas non plus causer la destruction de l’humanité"30. Les dirigeants maintenaient à cette époque encore les points de vue traditionnels sur la guerre. Ils considéraient qu’on ne saurait de toute façon pas occuper un territoire avec des armes nucléaires. Ce seraient les armes classiques qui pourraient le faire et qui décideraient donc de l’issue de la guerre. Su Yu a remarqué : "On ne peut pas résoudre le problème de la guerre avec les armes nucléaires. En utilisant ces armes, les agresseurs pourraient détruire une ville, mais ils ne pourraient pas occuper cette ville et gagner le soutien du peuple"31.

D’après Pékin, le rôle des armes nucléaires était de renforcer la puissance des armes classiques. Le pouvoir principal de la dissuasion chinoise reposait sur la force conventionnelle de la "guerre populaire". La force nucléaire jouait seulement un rôle secondaire pour aider les armes classiques à combattre l’ennemi, à la différence de l’Occident où la force nucléaire était toujours la pierre angulaire de la dissuasion. À cette époque, la Chine ne distinguait pas nettement les armes classiques des armes nucléaires, de même qu’elle ne différenciait pas la guerre classique de la guerre nucléaire. "Les armes nucléaires sont quand même une sorte d’armes en soi, elles ne peuvent pas remplacer les armes classiques"32. Elles étaient seulement une arme plus destructrice. Et la guerre nucléaire était simplement une guerre plus dévastatrice. Pékin pensait que le point de vue selon lequel "la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens" restait correct malgré le changement important de la technique et de l’armement33. La Chine n’a pas attaché d’importance au sens stratégique symbolique du "seuil nucléaire". Si Pékin ne voulait pas distinguer clairement ces deux genres d’armes et de guerres, c’est peut-être parce que la Chine n’aurait eu la supériorité que face à l’attaque terrienne. Il fallait donc déclarer qu’il était certain que la guerre terrestre suivrait l’attaque nucléaire ennemie. Sous la pression du besoin, la Chine devait maintenir le lien entre les guerres classique et nucléaire et annonçait fermement que la guerre atomique ne serait pas décisive.

 

II. La conception de la dissuasion nucléaire

La "dissuasion" n’est pas un concept étranger à la Chine populaire. Certains spécialistes de la Chine populaire pensent encore que ce pays est le lieu d’origine du concept de dissuasion34. Wang Shuchun, Niu Li, et Wang Jinrui ont remarqué : "Notre pays est le lieu d’origine de la théorie de la dissuasion. Dans le livre L’Art de la Guerre de Sun Zi, vieux de plus de deux mille quatre cents ans, apparaît déjà la conception la plus ancienne de la dissuasion : "Ceux qui sont experts dans l’art de la guerre soumettent l’armée ennemie sans combat". Dans l’histoire militaire de notre pays, le principe de "dissuasion" a toujours été pris en considération par les hommes d’État et les militaires de chaque dynastie"35. Pourtant, pendant les dix années de la Révolution culturelle, la force de l’extrême-gauche s’est beaucoup accrue. Comme Wang Shuchun et d’autres l’ont remarqué, "en raison de l’influence de la pensée de gauche, la théorie de la dissuasion ne pouvait pas être l’objet d’un domaine d’études stratégiques. Plusieurs personnes pensaient que la "dissuasion" était une politique militaire de l’impérialisme et de l’hégémonie. À cette époque, personne n’a osé étudier ce sujet"36. Le mot "dissuasion" était un terme sensible en politique. Il faut attendre la troisième session plénière du Comité central issu du XIe Congrès du Parti en 1978 pour voir le concept de "dissuasion" prendre petit à petit de l’importance et être traité plus objectivement en Chine populaire.

D’autre part, après le premier essai nucléaire de 1964, la Chine n’a jamais fait savoir publiquement comment elle utiliserait les armes nucléaires, par exemple dans quelle circonstance elle utiliserait la force nucléaire, quel objectif elle attaquerait, quelle capacité de la force nucléaire elle posséderait, quel genre d’armes nucléaires elle développerait, comment et où elle les déploierait. À cette époque, il n’y avait que des déclarations sur des essais ainsi que des articles attaquant l’impérialisme et méprisant le rôle des armes nucléaires. Parmi les déclarations sur les essais, Pékin a avancé trois points : 1. non-emploi en premier ; 2. légitime défense ; 3. désarmement nucléaire total37. Or, ces trois points ne peuvent pas résoudre les questions ci-dessus. C’est pourquoi certains ont douté de l’existence d’une stratégie nucléaire de la Chine populaire et ils pensaient que le développement des armes nucléaires n’aurait d’autre but que le prestige national. Pourtant, comme He Maochun, spécialiste de la Chine populaire, l’a indiqué, "Si l’on a les armes nucléaires, on se préparera à les utiliser en cas de besoin. Sinon, pourquoi les posséder ?"38. Disposant de cette arme tant significative, les dirigeants chinois risquent fort de s’attacher à la question de son utilisation39. Cependant, pourquoi Pékin n’avait-il pas envie de déclarer publiquement sa stratégie nucléaire ? Était-ce pour une raison stratégique ?

A. Dissuasion par empêchement (Deterrence by Denial)

Malgré l’absence du terme "dissuasion" (Weishe) dans les discours militaires des dirigeants chinois à cette époque, Pékin utilisait quand même la dissuasion dans les faits, comme Wang Shuchun et d’autres l’ont remarqué. M. Wang pense que "par les pratiques concrètes de notre Parti et du camarade Mao dans cette période, le développement de la théorie de la dissuasion avait des résultats, répartis en trois points principaux : 1. l’insistance sur la réalisation de la politique consistant à faire de chaque citoyen un soldat en puissance et l’établissement de l’image de la "dissuasion générale" ; 2. le renforcement général de l’édification de la défense nationale - en particulier, le développement de "deux bombes et d’un satellite" et la proposition concrète de la pensée de "l’empêchement (ezhi) nucléaire" ; 3. les dirigeants osaient manifester notre capacité et notre volonté de combattre tous les ennemis, et le faisaient très bien"40. On peut comprendre de cette phrase que la puissance de dissuasion chinoise à cette époque était basée principalement sur la force classique de la "guerre populaire". Afin de dépasser la période de menace de l’attaque chirurgicale au plus tôt, Pékin devait faire tout son possible pour développer les armes nucléaires stratégiques. Cela a beaucoup gêné la modernisation des armes conventionnelles. Il convenait donc de mettre l’accent sur la stratégie de guérilla de la "guerre populaire" fondée essentiellement sur la force morale. À cette époque, Pékin déployait beaucoup d’efforts à propager sa ferme conviction de remporter la victoire ultime par la puissance de la "guerre populaire". La Chine déclarait toujours qu’elle ne serait pas battue par l’attaque nucléaire ennemie et qu’elle saurait survivre et se redresser après cette attaque. De plus, la Chine proclamait régulièrement que la guerre déclenchée serait illimitée et qu’elle continuerait quand même à résister à l’ennemi. Les dirigeants chinois prônaient qu’il ne fallait pas craindre de faire la guerre nucléaire, et faisaient même bon accueil au "combat sans attendre, au combat de grande ampleur et à la préparation à la guerre nucléaire". Ils déclaraient toujours leurs points de vue : "Si vous ne nous attaquez pas, nous ne vous attaquerons pas. Si vous nous attaquez, nous vous attaquerons certainement". Cela consistait à accréditer, vis-à-vis des adversaires, la résolution chinoise de déployer tous ses efforts pour résister à l’ennemi jusqu’au bout. Mao a même annoncé que l’issue de la guerre nucléaire serait favorable pour la Chine et le monde parce que la société capitaliste serait éliminée et que le monde socialiste la remplacerait. La Chine était prête à sacrifier la moitié ou les deux tiers du peuple pour la libération du monde.

Ce serait une stratégie de "l’irrationalité calculée"41 en vue de faire accepter à l’ennemi "l’impossibilité de conquérir et de soumettre la Chine". Il ne pourrait rien obtenir par l’attaque nucléaire, et il serait condamné par l’opinion publique mondiale et s’attirerait la haine d’un quart de la population mondiale. Si l’ennemi voulait faire succomber Pékin, il faudrait qu’il envahisse ou occupe la Chine avec les troupes conventionnelles. Or, en raison de la déclaration active de la Chine sur sa conviction de survie après la guerre nucléaire et sur sa résolution de résistance absolue, les adversaires ne seraient pas sûrs de remporter la victoire. Ils estimeraient donc avoir plus de pertes que de profits en attaquant la Chine et seraient ainsi dissuadés de faire la guerre contre les Chinois. C’était une stratégie qui mettait l’accent sur la "dissuasion par empêchement" visant à empêcher le perturbateur d’agir, celui-ci étant persuadé qu’il ne pourrait l’emporter. Le cas concret a été le conflit militaire sino-soviétique sur l’île de Golchinski en mars 1969, très probablement déclenché par l’armée chinoise42. Pékin a appliqué l’irrationalité calculée dans ce conflit afin de manifester son mécontentement à propos de l’idée soviétique de la souveraineté limitée du pays socialiste et de dissuader la menace soviétique43. La Chine aurait réussi à donner à Moscou l’image de dirigeants chinois irrationnels qui n’hésiteraient pas à faire la guerre. En même temps, Pékin déclarait activement sa ferme conviction de remporter la victoire finale par la force de la "guerre populaire". Cela aurait calmé les ardeurs de Moscou à battre et à soumettre la Chine et aurait entamé la volonté soviétique d’élargir le conflit.

B. L’incertitude, une ambiguïté calculée ?

À cette époque, la Chine ne s’est jamais exprimée publiquement sur la stratégie, la capacité et le déploiement de ses armes nucléaires. Cela nous donnait un sentiment d’"incertitude" sur l’intention et la force de la Chine et ce sentiment a encore été renforcé par l’isolement chinois pendant la Révolution culturelle. Est-il donc possible de considérer qu’il n’existait pas de stratégie nucléaire chinoise ? Harry Gelber a remarqué que la politique qui consiste à ne pas vouloir exprimer la stratégie nucléaire était en soi une partie importante de la doctrine chinoise de la dissuasion. Pour Gelber, ce que Pékin a fait était une stratégie d’"ambiguïté calculée", ce qu’il expose pour la première fois dans son livre et qui est d’ailleurs accepté par certains spécialistes44.

Les dirigeants chinois émettaient à cette époque des thèses très irrationnelles, lorsqu’on les voit de l’extérieur. On ne sait pas si Pékin a véritablement cru à ces thèses. Quoi qu’il en soit, les dirigeants ennemis, devant ces thèses, croyaient plus ou moins à la volonté chinoise d’accepter le dommage, estimé insupportable par l’ennemi, et à la mentalité très irresponsable des dirigeants chinois. De plus, Pékin prônait toujours que les ennemis intrus seraient certainement battus par la "guerre populaire" et que les Chinois résisteraient jusqu’au bout. Et comme la Chine avait déclaré plusieurs fois que la guerre déclenchée serait illimitée, on avait l’impression que Pékin allait utiliser les armes nucléaires pour riposter45 Au moins ces thèses continuaient-elles à renforcer le sentiment d’incertitude de l’ennemi quand il avait à apprécier l’intention et la capacité de la Chine. En raison de la puissance de destruction massive des armes nucléaires et de l’incertitude volontairement entretenue par les dirigeants chinois envers leurs adversaires, ceux-ci auraient eu tendance à tenir compte de l’analyse de la situation la plus mauvaise et auraient pris en compte les facteurs les plus dangereux de chaque stratégie probable. Et les faiblesses de la Chine auraient alors été peu perçues par les adversaires. Ils auraient considéré avec prudence la "crédibilité" de la riposte chinoise et auraient été portés à surestimer la "volonté" de la Chine d’employer ses armes nucléaires. Cela aurait pu compenser la faiblesse assez réelle de la "capacité" de la Chine. Dotée d’ambiguïté et d’une forte volonté, la force de dissuasion générale chinoise aurait quand même été puissante.

Bien entendu, une autre alternative est possible : cette ambiguïté pouvait être comprise, par l’ennemi, comme l’absence de volonté d’utiliser les armes nucléaires et de rendre la situation davantage instable et dangereuse46. En effet, à cette époque, d’une part, la faible force nucléaire chinoise était vraiment insuffisante pour battre l’ennemi (principalement l’Union soviétique ou les États-Unis) et pour soutenir une stratégie nucléaire "explicite" utile à la sécurité nationale. D’autre part, on peut supposer que l’ennemi avait été incité à effectuer l’attaque chirurgicale à cause des déclarations claires de la Chine sur l’utilisation de ses armes nucléaires. Bien sûr, la situation instable, causée par le comportement ambigu de la Chine à propos de sa force nucléaire, constituait aussi un risque d’incitation de l’ennemi à passer à l’attaque chirurgicale. Or, en raison des déclarations de la Chine sur le mépris du rôle des armes nucléaires et sur son engagement de "non-emploi en premier", cette attitude ambiguë aurait été moins de nature à susciter l’attaque des ennemis que la stratégie clairement affichée de l’emploi de ses armes nucléaires.

Cependant, il n’existe pas encore de preuve précise pour témoigner que Pékin ait volontairement adopté la doctrine de l’ambiguïté calculée. Il est possible que cette attitude ambiguë ait été causée par les luttes intérieures des factions et que les dirigeants chinois n’aient donc pas pu trouver de consensus sur l’utilisation des armes nucléaires47. D’autre part, comme la Chine méprisait toujours le rôle de la force atomique et qu’elle ne distinguait pas les armes nucléaire et classique, il est aussi probable que Pékin ait pensé qu’il n’était pas nécessaire d’élaborer spécialement une stratégie nucléaire48. Pourtant, dans un article de 1987 paru dans le journal officiel de l’Armée populaire de Libération et intitulé "Mes points de vue sur la stratégie nucléaire des puissances nucléaires de moyenne importance", le premier article publié en Chine sur la stratégie nucléaire chinoise, Zhang Jianzhi a indiqué que "la possession (des armes nucléaires) aurait un effet de dissuasion. L’incertitude est la quintessence de la dissuasion"49. Wang Shuchun et d’autres ont aussi remarqué, dans un article intitulé "Développer une théorie de la dissuasion à la chinoise" : "En général, il existe trois options à propos des objectifs de la dissuasion : 1. faire comprendre aux ennemis qu’ils subiront certainement notre riposte s’ils nous attaquent ; 2. faire savoir aux ennemis qu’ils auront plus de pertes que de profits en attaquant notre pays ; 3. faire en sorte que les ennemis aient du mal à se faire une idée de la situation et qu’ainsi, ils n’osent pas nous attaquer à la légère"50. La troisième option est l’utilisation de l’"incertitude". En ce temps-là, les dirigeants chinois devaient connaître l’utilité stratégique de l’"incertitude". D’après l’auteur, c’est l’explication qui lui semble la plus évidente de la doctrine chinoise de la dissuasion nucléaire à cette époque.

En somme, à l’époque de Mao, la conception chinoise de la dissuasion mettait l’accent sur les deux dernières options décrites dans cet article. D’une part, Pékin employait les armes classiques de la "guerre populaire", force principale de sa doctrine de dissuasion, pour atteindre le but de la deuxième option. La Chine déclarait toujours que l’attaque nucléaire ennemie ne pourrait pas la vaincre ni la soumettre. Elle prônait plusieurs fois sa ferme conviction de remporter la victoire par la "guerre populaire" et sa résolution de ne pas avoir peur de faire la guerre nucléaire. Cela avait pour objet de faire croire aux adversaires qu’ils ne pourraient pas gagner la victoire finale dans la Chine intérieure et qu’ils auraient donc plus de pertes que de profits. D’autre part, la Chine rendrait ambiguë la capacité et l’utilisation de ses armes nucléaires. Aussi les ennemis ne pourraient-ils pas estimer la riposte et le niveau de dommage qu’ils risquent de subir. Et ils n’oseraient pas attaquer la Chine sans réfléchir. C’était la stratégie de "l’ambiguïté prudemment calculée". Les déclarations, radicales et irrationnelles vues de l’extérieur, seraient une manière d’afficher l’"irrationalité calculée" en vue de renforcer la "volonté" de dissuasion et de compenser la faiblesse de la "capacité" des armes nucléaires chinoises. Cela pourrait donc augmenter la force de dissuasion générale51.

C. Non-emploi en premier

Le 16 octobre 1964, la Chine populaire a réussi sa première explosion nucléaire. Dans l’annonce de ce succès, Pékin a proclamé : "À n’importe quel moment et dans n’importe quelle circonstance, la Chine ne sera pas la première à utiliser des armes nucléaires"52. La Chine a donc été le premier pays nucléaire à confirmer unilatéralement son engagement. Comme mentionné ci-dessus, pendant les années 60 et 70, la force nucléaire chinoise aurait été un facteur plutôt négatif pour la sécurité chinoise. Il était peut-être préférable pour Pékin de diminuer la valeur militaire de sa force nucléaire. L’engagement unilatéral chinois du "non-emploi en premier" aurait été un discours visant à diminuer la valeur militaire de sa force nucléaire, et à inciter les deux superpuissances à renoncer à une attaque chirurgicale. Aussi cet engagement aurait-il été favorable à la sécurité de la Chine populaire et c’est la raison principale pour laquelle Pékin a pris cet engagement en 1964. C’est une différence importante par rapport à l’Europe occidentale. En effet, il n’est pas certain que cet engagement aurait été favorable à la sécurité des pays de l’OTAN.

Après la fin des années 70, au moment où la Chine populaire avait acquis la capacité de riposte nucléaire, il n’y avait plus pour Pékin de menace d’attaque chirurgicale. La force nucléaire devenait un facteur positif pour la sécurité de la Chine continentale. Par conséquent, il n’était pas nécessaire de diminuer volontairement la valeur militaire de la force nucléaire pour assurer sa sécurité. Alors, pourquoi Pékin continue-t-il à insister en faveur de l’engagement du "non-emploi en premier" ? Afin de mieux comprendre le problème, il faut réfléchir à la spécificité de la géopolitique chinoise. Généralement, on peut dire que la Chine est un pays presque impossible à conquérir à cause de sa forte population et de l’étendue de son territoire. Si l’ennemi n’utilise pas la force nucléaire, la force classique chinoise serait suffisante pour maintenir le régime.

D’autre part, Pékin pense toujours que "c’est l’homme (c’est-à-dire la force classique) qui décide de l’issue d’une guerre. (...) Le sort de la Chine est décidé par le peuple chinois, (...) non par les armes nucléaires". La stratégie militaire de Pékin dépend toujours de la force conventionnelle pour dissuader la première frappe nucléaire et l’attaque classique des ennemis. Pékin met l’accent sur la puissance de la "guerre populaire" qu’il prépare. Il propage toujours la certitude que la "guerre populaire" serait victorieuse, c’est-à-dire l’idée d’impossibilité de conquérir la Chine. Par conséquent, en Chine populaire, la force principale de la dissuasion est toujours la force classique. La force nucléaire joue seulement un rôle secondaire pour renforcer la puissance de la force conventionnelle. C’est l’autre différence importante entre la Chine populaire et l’OTAN. Dans l’Alliance atlantique, l’arme nucléaire est toujours la force principale pour la défense. Et il est plus facile à la force classique des ennemis de conquérir ou d’occuper l’Europe de l’Ouest.

Par conséquent, même si l’engagement du "non-emploi en premier" diminuait la force de dissuasion nucléaire, la force de dissuasion générale (c’est-à-dire l’association des forces de dissuasion nucléaire et classique) serait encore suffisante pour la défense de la Chine populaire. Après les conflits militaires avec les Soviétiques, les Américains, les Indiens et les Viêt-namiens, Pékin aurait pensé pouvoir résister à toutes les agressions classiques sans recourir à la force nucléaire. La force nucléaire chinoise ne dissuade que l’attaque nucléaire de l’ennemi. Pékin n’estime pas que l’engagement du "non-emploi en premier" porte atteinte à sa sécurité. Et peut-être , dans les années 60 et 70, cet engagement était-il favorable à sa sécurité. Cet engagement aurait l’avantage de ne pas faire courir le risque de la guerre à la Chine populaire. Cependant, l’OTAN a officiellement estimé que cet engagement constituait un risque de guerre à l’époque de la Guerre froide.

Par ailleurs, cet engagement serait peut-être favorable pour éviter la prolifération nucléaire de ses voisins, en particulier le Japon, l’Inde et Taiwan. En outre, il est aussi utile de renforcer l’image chinoise du maintien de la paix. Dans presque toutes les conférences sur le problème du désarmement nucléaire, Pékin avance la proposition d’une convention internationale sur le "non-emploi en premier" inconditionnel et général des armes nucléaires. Cette proposition est une composante importante de la position chinoise sur le désarmement nucléaire.

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Notes:

1 Sur la modernisation de la défense de la Chine populaire pendant les années 50 et sur les raisons de son échec, voir Ellis Joffe, The Chinese Army after Mao, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1987, chap. 1.

2 Sur la pensée militaire chinoise de la "guerre populaire", voir Mao Zedong, "Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine" (décembre 1936), Oeuvres choisies de Mao Zedong, vol. 1, Beijing, Renmin Press, 1990, pp. 154-225 ; "Problèmes stratégiques de la guérilla de résistance contre le Japon", op. cit., vol. 2, pp. 373-406 ; "De la guerre prolongée" op. cit., vol. 2, pp. 407-484 ; "La guerre et les problèmes stratégiques", op. cit., vol. 2, pp. 506-521 ; Lin Biao, Vive la victoire de la guerre populaire, Beijing, Renmin Press, 1965 et Ralph L. Powell, "Maoist Military Doctrine", Asian Survey 8, 4 avril 1968, pp. 239-262.

3 En 1950, Mao a indiqué, pendant la troisième session plénière du Comité central issu du VIIe Congrès du Parti communiste chinois : "Si les communistes du monde entier peuvent continuer à unifier toutes les forces possibles de paix et de démocratie, (...) la nouvelle guerre mondiale générale pourra être évitée". En 1956, le ministre de la Défense Peng Dehuai a aussi fait remarquer dans la session élargie de la Commission centrale militaire : "La stratégie de " défense active " doit être d’éviter ou de retarder le déclenchement de la guerre par le moyen militaire et politique. Cette stratégie peut aussi éviter ou retarder le déclenchement de la guerre mondiale générale". Voir Ma Xianglin, "L’histoire de l’idée du combat sans attendre (zaoda), du combat de grande ampleur (dada) et de la préparation à la guerre nucléaire (da hezhan)", Histoire militaire, n° 37, Beijing, novembre 1991, n° 6, p. 6.

4 Ibid.

5 Ibid.

6 Ibid.

7 Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), 17 octobre 1964, Pékin, p. 1.

8 Dong Shoufu, "Réflexion sur la question : la guerre peut-elle être évitée ?", Essais de la pensée militaire, Beijing, Université de la Défense, 1988, p. 55.

9 Ma Xianglin, op. cit., p. 6.

10 Lin Biao, "Le rapport au IXe Congrès du Parti communiste chinois" (1er avril 1969) dans La collection des documents du IXe Congrès du Parti communiste chinois, Pékin, Renmin, mai 1969, p. 55.

11 Ma Xianglin, op. cit., p. 6.

12 Ibid.

13 Hua Guofeng, "Le rapport politique au XIe Congrès du Parti communiste chinois", in Zhang Lili, Relations internationales contemporaines, Chongqing (Chine populaire), Presses de Chongqing, 1989, p. 318.

14 Moscou a plusieurs fois diffusé ce point de vue dans les médias soviétiques pendant les année 1969 et 1970.

15 Cet article est le signe avant-coureur de la décision de Mao de déclencher la Révolution culturelle, laquelle commence officiellement en août 1966. Lin Biao, Vive la victoire de la guerre populaire, Beijing, Renmin, 1965, pp. 47-48.

16 Mao Zedong, "La bombe atomique ne peut pas intimider le peuple chinois", Oeuvres choisies de Mao, Zedong, vol. 5, Beijing, Renmin, 1977, pp. 136-137.

17 Mao Zedong, Vive la pensée de Mao Zedong, vol. 1, publication à usage interne, 1969, p. 208.

18 Su Yu, "La grande victoire de la direction militaire de Président Mao", Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), Pékin, 6 août 1977, p. 2.

19 Zhang Lili, op. cit., p. 302.

20 Ces points de vue existent déjà dans les années 50. Voir Ma Xianglin, op. cit., p. 8.

21 C’est le discours de Mao Zedong devant le Congrès mondial des Partis communistes nationaux de Moscou le 18 novembre 1957. Publié dans "La déclaration du porte-parole du gouvernement chinois : une critique vis-à-vis de la déclaration soviétique le 21 août", Quotidien du Peuple, 1er septembre 1963, Pékin, p. 1.

22 Quotidien du Peuple, 10 mai 1966, Pékin p. 1.

23 Su Yu, op. cit.

24 Robert E. Johnson, "China’s Nuclear Forces and Policies", in Larry M. Wortzel, China’s Military Modernization : International Implications, Westport, Connecticut, Greenwood Press, 1988, p. 78.

25 Lin Biao, Vive la victoire de la guerre populaire, op. cit., p. 56.

26 Wang Jitang, "Il faut considérer la "défense de frontière" comme la direction de la construction militaire", Journal de l’Armée Populaire de Libération, 22 janvier 1988, p. 3.

27 Beijing Review, n° 41, 8 octobre 1965, p. 14.

28 Huang Hua, "Le rapport du ministre des Affaires étrangères Huang Hua sur la situation mondiale", Mensuel de la situation de la Chine populaire, vol. 20, n° 5, Taipeh, novembre 1977, p. 78.

29 Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), 17 octobre 1964, Pékin, p. 1.

30 Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), 25 août 1966, Pékin, p. 2.

31 Su Yu, op. cit.

32 Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), 24 août 1966, Pékin, p. 2.

33 Voir l’analyse de Wang Pufeng et Guo Shanyi, "La guerre nucléaire ne pourrait pas changer les points de vue de " la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens "", Sciences militaires chinoises, Pékin, mars 1990, pp. 40-49.

34 L’expression chinoise, employée pour traduire "dissuasion" au sens où l’entend la pensée stratégique occidentale, est weishe. Littéralement, weishe signifie "terroriser par la force militaire, car she correspond à une idée de "terreur" ou d’"intimidation", et wei concerne une "force (militaire) impressionnante".

35 Wang Shuchun, Niu Li, et Wang Jinrui, "Développer une théorie de la dissuasion avec la spécificité chinoise", in Département de la stratégie de l’Institut des sciences militaires, Problèmes fondamentaux de la théorie de la stratégie militaire Beijing, Éditions des sciences militaires, 1990, p. 127.

36 Ibid, p. 129.

37 Voir en annexe la déclaration chinoise du premier essai nucléaire.

38 He Maochun, "Réflexion sur la future sécurité nationale", in Yuzhang Hung, Hier, aujourd’hui et demain de la "guerre locale", Beijing, Université de la Défense, 1988, p. 170.

39 Les spécialistes donnent de nombreuses définitions du mot "stratégie". Dans le présent mémoire, l’auteur définit la "stratégie nucléaire" comme le développement, le déploiement et l’emploi physique aussi bien que psychologique de la force nucléaire, sur le principe et dans la pratique, en temps de guerre comme en temps de paix, pour la réalisation des objectifs extérieurs et intérieurs. Selon cette définition, bien que Pékin ne déclare pas publiquement sa stratégie nucléaire, la Chine populaire possède quand même sa propre stratégie nucléaire.

40 Wang Shuchun, Niu Li et Wang Jinrui, op. cit., p. 128.

41 Ce terme vient du livre de Allen S. Whiting dans lequel il étudie les activités de la Chine populaire pendant la guerre sino-indienne et la guerre du Viêt-nam, in Allen S. Whiting, The Chinese Calculus of Deterrence, India and Indochina, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1975, p. 218.

42 Sur le conflit militaire sino-soviétique de 1969, voir Thomas W. Robinson "The Sino-Soviet Border Dispute : Background, Development, and the March 1969 Clashes", American Political Science Review, 66-4 décembre 1972, pp. 1175-1202.

43 Harvey Nelsen, "Continuity and Change in Chinese Strategic Deterrence", in June Teufel Dreyer, Chinese Defense and Foreign Policy, New York, Paragon House, 1989, p. 258.

44 Voir Harry G. Gelber, "Nuclear Weapons and Chinese Policy", Adelphi Papers, n° 99, été 1973, p. 27 ; John Wilson Lewis, "China’s Military Doctrines and Force Posture", in Thomas Fingar, China’s Quest for Independence : Policy Evolution in the 1970’s, Boulder, Colorado, Westview Press, 1980, p. 157 ; Robert E. Johnson, op. cit., pp. 78-79 ; et Baylis (John), "Chinese Defense Policy", in John Baylis, Contemporary Strategy, Part 2 : The Nuclear Powers, Londres-Sydney, Croom Helm, 1987, p. 136.

45 Selon les observations de Robert Sutter, les dirigeants soviétiques ont fait plusieurs fois mention des discours irrationnels des chefs chinois. Moscou estimait peut-être que Pékin aurait eu la volonté d’utiliser ses armes nucléaires en cas de besoin. Voir Harlan W. Jencks, "PRC Nuclear and Space Program" in Richard H. Yang, SCPS, Yearbook on PLA Affairs, 1987, Kaohsiung, Taiwan R.O.C., Sun Yat-sen Center for Policy Studies, National Sun Yat-Sen University, 1988, p. 109.

46 La question de savoir si l’incertitude peut renforcer la dissuasion reste encore controversée. Sur cette controverse, voir Michael F. Altfeld, "Uncertainty as a Deterrence Strategy, A Critical Assessment", Comparative Strategy, vol. 5, n° 1 1985, pp. 1-26, et Stanley Sienkiewicz, "Observations on the Impact of Uncertainty in Strategic Analysis", World Politics, vol. 32, octobre 1979, pp. 90-110.

47 Robert E. Johnson, op. cit., p. 79.

48 John Wilson Lewis, op. cit., p. 153.

49 Zhang Jianzi, "Mes points de vue sur la stratégie nucléaire des pays nucléaires moyens", Journal de l’APL (Jiefangjun Bao), 20 mars 1987, p. 3.

50 Wang Shuchun, Niu Li, et Wang Jinrui, op. cit., p. 136.

51 Généralement, il y a trois facteurs de dissuasion, la capacité, la crédibilité (basée sur la volonté) et la communication. C’est un rapport de multiplication entre ces trois facteurs, et non pas d’addition, qui relie ces trois facteurs. Si la force d’un de ces trois facteurs est nulle, la puissance de la dissuasion sera nulle. Alors que si la force d’un de ces trois facteurs est forte, la puissance de dissuasion générale augmentera de façon multipliée. Voir Phil Williams, "Nuclear Deterrence", in John Baylis, Ken Booth, John Garnet et Phil Williams, Contemporary Strategy, (I) Theories and Concepts, Londres-Sydney, Croom Helm, 1987, p. 115.

52 Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), 17 octobre 1964, Pékin, p. 1.

 

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