LES ILES SPRATLEYS : UNE SOURCE DE CONFLIT EN ASIE DU SUD-EST

Audrey Hurel

 

L’archipel des Spratleys s’étend sur 810 kilomètres du nord au sud et sur 900 kilomètres d’est en ouest ; il se situe respectivement à 1 100 kilomètres de l’île chinoise d’Haïnan, à 1 700 kilomètres de Taiwan, à 800 kilomètres d’Ho Chi Minh-ville, et à 400 kilomètres de l’île philippine de Palawan. Il est donc en dehors des limites des eaux territoriales des principaux pays riverains. L’archipel est constitué d’une centaine d’îles, îlots, bancs de sable et récifs coraliens, mais il ne peut pas être habité, les îles étant de petite taille et submergées pour certaines au moment des marées. Pourtant, les îles Spratleys sont aujourd’hui l’objet d’un important contentieux territorial, qui crée de vives tensions en Asie du Sud-Est. Aussi convient-il de s’interroger sur les intérêts que peuvent présenter les Spratleys.

Les intérêts de l’archipel

Ils sont à la fois stratégiques et économiques. Les ressources de ces îles sont en effet nombreuses et variées. Tout d’abord, les eaux de l’archipel sont particulièrement riches en poissons, et cela à cause de fonds sous-marins peu profonds, de débouchés d’importants fleuves dans la mer de Chine du Sud et de l’abondance de plancton. Ensuite, la présence dans les fonds marins de nodules polymétalliques contribue à attirer l’attention des États côtiers, même si ce sont surtout les réserves d’hydrocarbures potentiellement importantes qui intéressent les États parties à ce contentieux. Il ne s’agit, pour l’instant, que d’hypothèses et de suppositions, la plupart des prospections ayant eu lieu en marge de l’archipel : en 1973, le Viêt-nam a accordé plusieurs concessions sur le bord ouest de l’archipel qui ont révélé l’existence de gisements modestes mais commercialement exploitables ; en 1975, les Philippines ont découvert un gisement de gaz sur le banc de Templer ; enfin, en mai 1992 et avril 1994, la RPC et le Viêt-nam ont accordé des concessions dans des zones extrêmement proches de l’archipel, à Wan’an Bei et à Dai-Hung. Les réserves de la zone sont donc supposées importantes et ces suppositions sont, pour une bonne part, responsables de l’agitation politico-diplomatique autour de l’archipel.

En outre, la position géographique des îles présente également un intérêt aux yeux des États côtiers : situé sur les routes maritimes les plus courtes entre le Pacifique Nord et l’océan Indien, l’archipel est le lieu de passage du quart des échanges maritimes mondiaux et notamment de 70 % des importations japonaises de pétrole. La plupart des voies aériennes de la région survolent les îles.

Ces intérêts ont été accentués, en 1982, à la suite de l’évolution du droit de la mer qui a consacré la largeur des eaux territoriales à 12 milles, introduit le concept de zones économiques exclusives (ZEE) et élargi celui de plateau continental. Ce développement du droit maritime a ainsi accru les avantages économiques (contrôle des ressources) et stratégiques (contrôle des passages) que pourrait conférer la souveraineté sur ces îles. Aussi ce différend est-il devenu une véritable pierre d’achoppement dans la région.

Données historiques

Cette contestation trouve ses origines au début du siècle avec la première revendication officielle de l’archipel en 1909 par la Chine, qui procède à une annexion. Si celle-ci n’a pas été accompagnée d’une occupation effective - ce qui aurait permis de conférer la souveraineté aux Chinois - la Chine n’en a pas moins considéré que l’absence de protestation valait acquiescement tacite à son annexion. En 1929, les îles sont rattachées administrativement à la province cochinchinoise de Ba Ria. La France annonce, dans le Journal officiel du 26 juillet 1933, la prise de possession de deux îles de l’archipel (Itu Aba et Thi Tu). Malgré les protestations chinoises, la France occupera ces îles jusqu’à ce que le Japon, poussé par sa politique expansionniste, prenne possession des Paracels puis, en 1939, des Spratleys. Cette occupation va durer jusqu’en 1945, date à laquelle le contentieux connaît une nouvelle phase en raison du vide politique causé par la défaite japonaise mais aussi de la Guerre froide et de la décolonisation.

En effet, à la faveur de ces événements, la contestation va se complexifier du fait de l’apparition de plusieurs acteurs, très actifs. Tout d’abord, le Viêt-nam fait sienne la revendication française de 1933 à propos de l’archipel. Ensuite, la division de Chine a pour conséquence la reprise des revendications chinoises par la RPC et par Taiwan ; enfin, les Philippines réclament officiellement l’archipel en juillet 1970, après avoir apporté leur caution à Tomas Cloma, ressortissant philippin qui affirme avoir découvert et pris possession d’une partie de l’archipel à partir de 1956.

Au cours des années 1970, le contentieux connaît une nouvelle phase marquée par une intensification des réclamations et un renforcement des occupations, essentiellement en raison de l’intérêt grandissant pour les ressources supposées de l’archipel en hydrocarbures. Au-delà des résultats encourageants de quelques prospections pétrolières, les résolutions de la 3e Conférence des Nations unies sur le Droit de la mer (1982) - relatives à la délimitation des eaux territoriales, des plates-formes continentales, et des zones économiques exclusives - vont venir augmenter les avantages que confèrerait la souveraineté sur l’archipel. C’est pourquoi deux nouveaux prétendants, la Malaisie et le Brunei, vont se présenter. Mais surtout, la Chine communiste, qui n’occupait jusqu’à présent aucune île, va entreprendre au début des années 1980 une politique de plus en plus agressive et ambitieuse. À l’heure actuelle, la plupart des pays ont procédé à des occupations afin de soutenir leur revendication.

Les forces en présence

La RPC occupe ainsi une dizaine d’îles - sa principale position étant Fiery Cross - et elle aurait pour projet de construire une piste d’aviation sur l’une d’elles. Ses arguments sont historiques et géologiques : découverte de l’archipel au IIe siècle avant notre ère et occupations intermittentes à partir du XVe siècle ; en outre, les Spratleys seraient la prolongation du plateau continental chinois. La République de Chine reprend, bien entendu, ces arguments historiques, auxquels elle ajoute l’occupation et l’annexion de l’archipel à laquelle elle a procédé en 1947. De plus, Taiwan a recours à un argument juridique en invoquant le traité de paix avec le Japon de 1952, dans lequel ce dernier renonce à ses droits sur l’archipel et cela implicitement au profit de Taipei. Taiwan n’occupe que l’île d’Itu Aba, mais il s’agit de la plus grande de l’archipel (environ 45 hectares) et 600 hommes y sont installés. Par ailleurs, l’île est dotée d’une piste d’atterrissage et possède le meilleur mouillage de la zone.

Les Philippines ont déployé la présence militaire la plus importante avec environ mille hommes répartis sur seulement sept îles, dont 500 sur Thi-Tu. Cette dernière est dotée d’une piste d’atterrissage. Les Philippines ne revendiquent qu’une partie de l’archipel, en invoquant la proximité géographique et en prenant appui sur des arguments historiques : "découverte" et occupation de l’archipel par le ressortissant Cloma, mais aussi habitudes ancestrales de pêches au large de l’île philippine de Palawan. Le Viêt-nam a, lui, pris possession d’une vingtaine d’îles et y concentre 350 hommes : sa position la plus importante est Southwest Cay, même si une piste d’aviation a été construite sur Spratley. Les arguments avancés sont historiques (découverte et occupation par l’Annam avant le rattachement administratif à l’Indochine effectué par la France en 1933) et géographiques (invocation de la proximité). Enfin, le Viêt-nam use d’un argument juridique, rappelant que la délégation viêtnamienne a clairement affirmé sa souveraineté sur l’archipel en 1951, lors de la Conférence de Paix de San Francisco - à laquelle n’ont participé ni la Chine communiste, ni Taiwan - et ce sans qu’il n’y ait eu de protestation...

Les deux derniers pays se distinguent par des réclamations limitées et une présence restreinte dans l’archipel : la Malaisie a pris possession de dix îles depuis 1983-86, mais elle a une présence militaire permanente sur seulement quatre d’entre elles ; elle revendique une partie sud de l’archipel qui se trouverait dans sa ZEE. Quant au Brunei, il ne réclame que Louisa Reef, située dans les limites de sa ZEE (250 kilomètres de Bandar Seri Begawan), et n’accompagne sa revendication d’aucune occupation.

Le rôle-clef de la RPC

Si des occupations ont été entreprises dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est après la bataille des Paracels - opposant la RPC et le Viêt-nam en janvier 1974 - qu’a lieu un important déploiement de troupes. Celui-ci s’explique par la crainte de voir la Chine populaire mener une politique agressive vers le sud depuis ses positions, récemment acquises, dans les Paracels. Et Pékin va effectivement entreprendre un certain nombre d’activités dans l’archipel des Spratleys : dès le début des années 1980, patrouilles aériennes régulières et expédition scientifique ont lieu pour aboutir finalement à un débarquement sur Fiery Cross en février 1988. Cette présence physique de la Chine communiste dans l’archipel va entraîner un regain de tension, conduisant en mars 1988 à un nouvel accrochage naval entre chinois et viêtnamiens près du récif de Johnson.

Depuis, la situation est relativement tendue, d’autant plus que les bouleversements mondiaux de 1989 ont eu un impact particulier sur ce contentieux. En effet, la disparition de la présence soviétique et le relatif désengagement américain en Asie du Sud-Est ont créé un vide politique, laissant une marge d’action assez large à la Chine pour satisfaire ses tentations hégémoniques. Aussi cette dernière a-t-elle clairement affiché sa volonté de faire de la mer de Chine du Sud un "lac chinois" : la loi du 25 février 1992 affirmant la souveraineté chinoise sur l’archipel et les nouvelles occupations effectuées en 1992 en sont sans aucun doute les meilleures preuves.

La RPC a un rôle-pivot dans ce contentieux. La vigueur de ses revendications s’explique par l’ampleur des enjeux internes que Pékin associe à la souveraineté. En premier lieu, tout laisse à penser que depuis la fin des années 1970, les Chinois considèrent la mer de Chine méridionale comme un espace économique vital. En effet, les éventuelles ressources en pétrole de l’archipel pourraient permettre à Pékin de faire face à la diminution de ses champs pétrolifères continentaux (notamment dans la province du Xinjiang), diminution particulièrement préoccupante étant donné l’ambitieuse politique de développement économique entreprise par la RPC. Cet aspect a un impact d’autant plus important que la Chine y associe des préoccupations de "fierté nationale", pour une bonne part à l’origine de son attitude intransigeante. De plus, l’économie chinoise semble s’être tournée vers la mer : le contrôle des eaux de la mer de Chine du Sud pourrait permettre aux Chinois de protéger efficacement (notamment contre les actions de piraterie) les activités de la flotte marchande chinoise, essentielles pour poursuivre le développement de leur commerce extérieur. Enfin, ce contrôle faciliterait l’activité des Zones économiques spéciales, des ports modernes situés en bordure de la mer de Chine méridionale, et des exploitations off-shore.

Outre cet aspect économique, la revendication de l’archipel semble jouer un rôle important en politique interne, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle constitue un argument de poids pour les navalistes dans le débat qui les oppose aux continentalistes, partisans d’une marine destinée à la simple défense côtière. En effet, le rapprochement sino-soviétique durant les années 1980 et la disparition de la menace représentée par la présence de la flotte soviétique dans la région ont conduit à faire du soutien des revendications territoriales en mer de Chine du Sud l’unique mission de la marine en mesure de justifier des demandes onéreuses de modernisation. De plus, le nationalisme qui sous-tend cette revendication pourrait être une manière de faire face aux risques de régionalisme, suscités par l’ouverture de la Chine à l’économie capitaliste et par une perte de prestige de l’idéologie marxiste-léniniste. On a aussi avancé l’hypothèse selon laquelle cette référence au nationalisme aurait permis de faire accepter à l’armée et aux hommes politiques conservateurs l’introduction du capitalisme ("Coca-cola-isation" de l’économie).

Devant l’ampleur de ces enjeux, la Chine semble hésiter entre deux voies : domination politico-militaire de la région ou tentatives de coopération et d’entente régionales. Aussi suscite-t-elle une vive inquiétude chez ses voisins, non seulement parce qu’elle a entrepris une intense modernisation de ses forces de projection, mais aussi parce qu’elle mène une diplomatie ambiguë. En effet, en 1987, l’amiral Liu Huaqing annonçait la mise en œuvre d’un plan de modernisation de la marine chinoise. A l’heure actuelle, les évolutions les plus inquiétantes et les plus significatives sont l’apparition de nouvelles classes de frégates (Jianghu et Jangwei) et d’un nouveau destroyer (Luhu) ainsi que l’acquisition en 1992 de vingt-six chasseurs-bombardiers Sukhoï Su-27. À cela, il faut ajouter la modernisation des forces amphibies (embarcations plus importantes, rapides et maniables) qui fait désormais de l’infanterie de marine une force moderne, capable de conduire rapidement des manœuvres de débarquement mais aussi de défense des îles et des points stratégiques de la zone côtière. Plus que ses capacités actuelles, c’est le rythme auquel la marine se modernise qui est inquiétant. En outre, cette modernisation s’accompagne d’une intensification, dans la région de l’archipel, d’exercices interarmes et de manœuvres navales comprenant parfois des débarquements.

Ces actions inquiètent d’autant plus les autres États parties à ce contentieux que, parallèlement, Pékin laisse planer un doute sur ses intentions en combinant déclarations de bonne volonté et politique du fait accompli. En effet, depuis l’escarmouche de 1988, les Chinois n’ont de cesse de réaffirmer leur volonté de régler de manière pacifique ce différend et leur souhait de trouver un moyen de coopérer avec leurs voisins ; mais ils persistent en même temps à affirmer leur souveraineté et restent surtout le principal obstacle à des engagements concrets, notamment lors des réunions informelles organisées par l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) à ce sujet à Bandung (1991) et à Djakarta (1992). À cette absence de réel engagement dans la voie de la négociation, il faut ajouter le fait que la Chine a mis à plusieurs reprises les pays côtiers devant le fait accompli. Aussi, en 1992, le Parlement a-t-il voté une loi - déjà évoquée - sur les eaux territoriales, procédé à de nouvelles occupations et concédé une prospection à la Creston Energy Corporation à l’ouest de Vanguard Bank. En juillet 1994, les Chinois ont bloqué des activités viêtnamiennes de forage (situées près de la concession accordée à la Creston) en interceptant un navire ravitailleur. Plus récemment, le 21 janvier 1996, un incident maritime entre navires philippins et chinois dans les eaux territoriales philippines a renforcé l’inquiétude des pays voisins face aux pressions répétées de Pékin.

Cette attitude déroutante laisse planer un doute sur les intentions de la Chine et conduit ses voisins à envisager plusieurs scénarios : celui d’une annexion complète de l’archipel, par grignotage progressif ou expansion brutale ; ou celui d’une extension aussi large que possible afin de renforcer au maximum la position de Pékin durant les négociations, la modernisation de sa marine lui permettant alors d’augmenter considérablement son influence politique et militaire. Compte tenu de cette situation, les pays côtiers de la mer de Chine du Sud accompagnent leur tentative de règlement pacifique d’une mini-course aux armements.

L’Asie du Sud-Est face aux défis chinois

Face à cette menace potentielle, les pays côtiers ont choisi de moderniser leur outil militaire ; néanmoins, ce contentieux les conduit aussi à explorer les voies d’un règlement pacifique. En effet, les perspectives d’une intervention armée de Pékin sont d’autant plus probables que les évacuations de Cam Ranh par la Russie, ainsi que de Subic Bay et Clark Field par les États-Unis, fragilisent considérablement la sécurité de la région. Aussi les voisins de la Chine pourraient-ils être contraints d’assurer eux-mêmes leur défense : ils se sont donc lancés dans une course aux armements, très sensible dans le domaine naval. Ainsi, les Philippines ont annoncé, en juin 1990, un plan de modernisation sur dix ans de la marine, comprenant l’acquisition de 35 patrouilleurs, 6 bâtiments de combat, ainsi que 6 navires amphibies. Quant à la Malaisie, elle a acheté, en 1992, 2 corvettes britanniques ainsi que 4 sous-marins basés à Labuan, une île proche des Spratleys. Elle a également fait l’acquisition de 28 avions Hawk, ainsi que de 18 chasseurs Mig 29. Par comparaison, les efforts du sultanat du Brunei restent relativement limités, même si il faut noter un changement de doctrine militaire avec l’apparition d’un souci de protection des gisements pétrolifères offshore, des frontières maritimes, ainsi que du libre passage des détroits. L’île de Taiwan s’est aussi lancée dans cette course, même si ses acquisitions sont d’abord et surtout en rapport avec la menace directe que représente la Chine continentale. Il n’en reste pas moins que Taipei est sérieusement engagé dans ce contentieux et entend défendre sa principale position d’Itu Aba. Dès 1991, Taiwan a acheté à la France 16 frégates de type La Fayette, mais a aussi entrepris la modernisation systématique de ses 24 destroyers et de ses 6 frégates. En outre, d’importants contrats ont prévu l’acquisition de 150 F16 américains, et de 60 Mirage 2000 français. Enfin le Viêt-nam, dans une situation économique plus délicate, est le seul pays de la région à réduire ses dépenses militaires alors que son importante flotte est en voie d’obsolescence.

Parallèlement à cette course, des tentatives de règlement pacifique de ce contentieux sont constamment entreprises par l’ASEAN. L’Association a multiplié les efforts pour réunir les États parties à ce contentieux et envisager les modalités pratiques d’un règlement : réunion informelle en 1990 à Bali des pays de l’ASEAN ; réunions informelles en 1991 et 1992 - déjà mentionnées - auxquelles participaient la Chine, le Viêt-nam et Taiwan ; invitations régulières de ces pays aux réunions annuelles des ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN. En outre, l’Association a publié en juillet 1992 une Déclaration sur la mer de Chine, approuvée par le Viêt-nam, dans laquelle elle affiche clairement sa volonté de résoudre pacifiquement ce différend et de coopérer.

L’Indonésie, à l’origine de ces réunions sur le problème des Spratleys, en a vite perçu les limites : si ces rencontres informelles permettent aux États de s’exprimer sincèrement et de débattre librement des solutions possibles, elles ne les conduisent pas pour autant à des engagements concrets. C’est sans doute pour toutes ces raisons qu’a été créé le Forum régional de l’ASEAN (FRA), dont le premier sommet s’est tenu à Bangkok en juillet 1994 et qui a pour objectif de mettre en place un système de sécurité collective. Jusqu’à aujourd’hui, les efforts de l’Association sont restés vains ; étant donné le climat de suspicion qui règne actuellement, la première étape devrait sans doute consister en la mise en place progressive de mesures de confiance, pouvant aboutir éventuellement à une démilitarisation complète de l’archipel, objectif prioritaire des pays de l’ASEAN depuis quelques temps. À terme, la création d’une Zone de paix, de liberté et de neutralité (Zone of Peace, Freedom and Neutrality ou ZOPFAN) en Asie du Sud-Est pourrait être l’ultime aboutissement de cette démilitarisation, ce qui renforcerait la capacité d’organisation de la région et l’affirmation de son identité.

Si ce but est atteint, le gel des revendications territoriales ainsi que la mise en place d’une exploitation commune de l’archipel seront alors sérieusement envisageables. Cette exploitation commune paraît être la meilleure des solutions étant donné les vives tensions qui existent entre la Chine et le Viêt-nam à propos des concessions pétrolières, véritables casus belli à long terme. En outre, elle pourrait être mise en œuvre à partir des dispositions de la Convention sur le Droit de la mer (1982) qui prévoit, pour les États en bordure d’une mer semi-fermée, une coopération pour la conservation et l’exploitation des ressources en poissons, la préservation de l’environnement maritime, et la recherche scientifique. À partir de ces données, il est possible d’envisager la mise en place d’une organisation et d’un système particuliers, permettant et supervisant l’exploitation des ressources minérales.

Si ce contentieux venait à dégénérer en conflit, il représenterait assurément un test politico-militaire pour chaque pays impliqué ; à l’heure actuelle, il constitue surtout, pour la région, un défi en matière de diplomatie préventive et de sécurité collective. L’enjeu est important et dépend pour une bonne part de l’attitude chinoise. Cependant, une entente à propos de l’archipel serait certainement un prélude à un rapprochement entre pays côtiers, d’autant plus que les affrontements idéologiques risquent d’être moins marqués à l’avenir. En outre, l’entrée récente du Viêt-nam dans l’ASEAN ainsi que la participation envisagée (par le Premier ministre malais en 1990) de la RPC à l’Association risquent de favoriser également un tel rapprochement. Ce dernier, associé au constant renforcement des liens économiques entre les pays de la région, marquerait sans doute l’affirmation de la puissance de l’Asie du Sud-Est et pourrait l’amener à jouer un nouveau rôle, plus important, sur la scène mondiale.

 

 

 

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