BOULEVERSEMENTS DÉMOGRAPHIQUES EN ASIE CENTRALE

Martha Brill Olcott

 

L’indépendance est survenue soudainement pour les États d’Asie centrale, en l’espace de quelques semaines, et les populations de ces États étaient loin d’être unanimes quant à leur aspiration à un État indépendant et souverain. Bien sûr, un grand nombre des habitants de ces nouveaux États en fut enthousiasmé. Mais un plus grand nombre encore se serait satisfait d’un statut sans pleine indépendance si celui-ci avait procuré une autonomie dans le cadre d’une URSS aux liens plus souples. Cela est particulièrement vrai de la part des gens qui s’installèrent en Asie centrale dans le cadre de la politique d’expansion de la Russie ou des efforts de développement menés par les Soviétiques.

Cette catégorie regroupait à peu près un tiers de la population de l’Asie centrale, la majorité écrasante de celle-ci étant russe. Mais cette population "non-indigène" n’était pas - et n’est pas - répartie de manière égale dans toute la région, si bien que leur présence ou leur absence influence maintenant le processus de construction de l’État de manière assez différente suivant les nations. Au moment de l’indépendance, plus de la moitié de la population du Kazakhstan n’était pas kazakhe et tout juste moins de la moitié de la population du Kirghizistan n’était pas kirghize, alors qu’au Tadjikistan, au Turkménistan et en Ouzbékistan plus de 70 % de la population étaient issus de la communauté ethnique qui a donné son nom à l’État.

Pour l’essentiel, la population "non-indigène" n’envisageait pas l’indépendance de la même manière que la population "indigène". Nonobstant l’ampleur avec laquelle ils avaient soutenu la réforme de l’URSS, la population allogène fut complètement désorientée par l’effondrement du pays, en partie parce que cela les mettait en face d’un choix difficile. Ils pouvaient rester là où ils étaient et s’adapter à la nouvelle donne économique et politique et aux réalités culturelles, ou pouvaient au contraire s’en aller. Mais la question se posait cependant de savoir pour quelle destination. L’éclatement de l’URSS procura aux Russes et aux membres des autres nationalités de nouvelles "patries" où ils pouvaient retourner, mais, pour la plupart des gens, il s’agissait de régions qu’eux où leurs ancêtres avaient quittées depuis longtemps, parfois depuis plusieurs siècles. Peu d’entre eux disposaient d’un autre lieu de résidence où retourner.

La Russie et chacun des États d’Asie centrale ont cherché à encourager la population allogène à rester sur place, bien que certains États aient adopté une politique légèrement différente et que les efforts n’aient été que partiellement couronnés de succès. Durant les dernières années, des millions de personnes ont choisi de supporter les contraintes que représentent un départ d’Asie centrale et une réinstallation dans un nouveau pays, même si personne n’a réellement désiré qu’ils partent. Les changements démographiques consécutifs à ces départs vont compliquer la transition de ces États vers l’indépendance et vont bouleverser la nature de leurs sociétés.

Ces bouleversements démographiques ne sont pas d’une ampleur telle que l’on pourrait parler d’une brusque et dramatique dégradation du statu quo politique en vigueur. Environ 10 % des Russes vivant en Asie centrale ont quitté la région(*) depuis les indépendances, et même si beaucoup envisagent encore de partir, le nombre de personnes se préparant effectivement à émigrer a chuté de manière significative en 1995 et 1996. Cependant, l’émigration des Russes est suffisamment substantielle pour influencer la transformation de plusieurs des sociétés d’Asie centrale, immédiatement ou avec des effets qui se feront sentir dans une génération. Partout, à l’exception du Kazakhstan, il apparaît que ce sont les jeunes qui quittent le pays.

Le départ des Russes est volontaire dans une très large majorité. La plupart des migrants russes d’Asie centrale quittent en effet un domicile dans lequel ils pourraient vivre en paix. Les affrontements interethniques qui se sont produits en Asie centrale juste avant les indépendances opposèrent la nationalité titulaire à une autre nationalité originaire de la région. Par exemple, dans la vallée de Ferghana, en Ouzbékistan, des Ouzbeks s’attaquèrent à des Turcs meskhets en juin 1989, et, un an plus tard, c’est la minorité ouzbèque dans l’oblast de Osh, au Kirghizistan, qui fut la cible des attaques. Même la guerre civile au Tadjikistan a opposé les Tadjiks entre eux, chacune des parties prenant soin de s’en prendre le moins possible à la population russe. Néanmoins, les Russes quittant le Tadjikistan ravagé par la guerre, et qui représentaient 5 % de la population russe résidant en Asie centrale, peuvent être considérés comme ayant eu à faire face à un grave danger, et, par conséquent, près de la moitié des Russes vivant au Tadjikistan a émigré.

Le départ des Russes d’Asie centrale a soulevé de graves inquiétudes, aussi bien en Russie que dans les pays de départ. Une partie des raisons pour lesquelles les dirigeants russes ne redoutaient pas l’effondrement de l’URSS était que des millions d’"otages" russes allaient vivre dans ces nouveaux États et que leur présence pourrait être utilisée à l’avantage de Moscou sur le plan géopolitique. De ce fait, peu d’éléments parmi l’élite russe souhaitent que les dix millions de Russes qui constituent la population européenne d’Asie centrale se réinstallent en Russie. En dehors des considérations géopolitiques, les dirigeants russes sont bien conscients que la Fédération de Russie manque cruellement des ressources nécessaires, même pour aider les personnes fuyant les différentes zones de combat de l’ex-URSS à se reloger. Les minorités russes vivant en Asie centrale sont donc devenues des enjeux politiques ; les politiciens russes invoquent leur sort pour s’attirer des votes chez eux tout en cherchant à obtenir des concessions de la part des chefs d’État d’Asie centrale.

Ces derniers cherchent également à limiter les départs de Russes, en partie par peur de représailles de la part de la Russie. C’est surtout vrai en ce qui concerne le Kazakhstan où, au moment de l’indépendance, les Russes représentaient plus de 35 % de la population, la plupart d’entre eux vivant dans des zones compactes ethniquement homogènes à proximité des quelques 5 000 kilomètres de frontières que le Kazakhstan partage avec la Russie. Non seulement ces territoires ont toujours fonctionné comme une seule unité économique, mais les zones situées à la lisière de la Russie abritent la quasi-totalité de l’industrie kazakhe ainsi qu’une grande partie de ses ressources naturelles. Cette proximité fait de cette république un État particulièrement vulnérable aux représailles économiques russes qui toucheraient d'abord les Russes du Kazakhstan, accroissant de ce fait leur mécontentement.

Des représailles russes seraient plus difficiles à diriger contre d’autres républiques, mais cela n’a pas pour autant rendu les dirigeants locaux favorables au départ des Russes. Aucun de ces États n’a de frontière commune avec la Russie, mais ils désirent cependant une assistance spéciale de sa part sous différentes formes allant de prix préférentiels pour l’énergie à l’aide pour le transport des ressources naturelles vitales.

Les quatre autres États d’Asie centrale ont également souffert d’un manque de personnel qualifié du fait du départ des Russes. Dans le long terme, cette lacune pourrait permettre l’amélioration des qualifications techniques dans les langues locales et encourager les ressortissants d’Asie centrale à investir des domaines desquels ils étaient auparavant exclus. Pour l’heure, cependant, les États de la région ne disposent pas des fonds nécessaires à une campagne massive portant sur la réforme de l’éducation, les dirigeants cherchant à épargner à leur population les conséquences de cette hémorragie de docteurs, d’ingénieurs et autres personnels qualifiés.

Afin d’y parvenir, les gouvernements d’Asie centrale ont essayé des approches différentes. L’Ouzbékistan et le Turkménistan ont cherché à rendre l’émigration des Russes plus difficile en compliquant la procédure de vente des biens pour ceux qui souhaitent partir. Des restrictions en matière de change des devises locales en roubles russes ont aussi découragé les émigrants ; des directives mises en place par les autorités ouzbèques en 1992-93 ont par exemple rendu impossible l’obtention de conteneurs à des fins privées.

Les gouvernements du Kirghizistan et du Kazakhstan ont tenté une approche plus positive en changeant les politiques locales dans un sens destiné à se concilier la population russe. Le Kirghizistan apporte une aide à ceux qui cherchent à s’installer dans le pays ainsi qu’aux Russes qui cherchent à regagner la Fédération de Russie. Il a également modifié sa Constitution afin d’octroyer aux langues russe et au kirghize un statut juridique égal, celui de langue officielle. Alors que les Kazakhs ne sont pas allés aussi loin, ils ont cependant réussi à créer une égalité virtuelle entre le russe et le kazakh. Plus important encore, le gouvernement kazakh a fait de l’intégration de ses politiques économique et culturelle avec celles de Russie son objectif principal.

Malgré ces nombreux efforts, les dirigeants des États nouvellement indépendants (y compris la Russie) n’ont pas été capables de mettre fin à la vague d’émigration. Cela s’explique en partie par la priorité que revêtent d’autres questions, même si une bonne part de cet échec est due à l’ambivalence des parties impliquées. Le gouvernement russe n’a pas encore décidé quels sont ses devoirs à l’égard des Russes vivant à l’étranger ; les différents gouvernements d’Asie centrale cherchent en même temps à ce que la population russe reste et s’en aille ; et les Russes vivant en Asie centrale n’ont pas encore déterminé à qui leur loyauté doit aller. À mesure que chacune des parties aura résolu ce problème, la nature des sociétés d’Asie centrale évoluera en même temps que ces dernières divergeront de plus en plus entre elles.

Les mouvements migratoires avant
les indépendances

Les changements démographiques que les États d’Asie centrale ont connu depuis l’indépendance ne constituent pas le début d’une phase fondamentalement nouvelle dans ces sociétés mais la poursuite des tendances économiques et sociales qui sont apparues pendant les années soixante-dix et quatre-vingts. Durant le dernier quart de siècle, la plupart des républiques d’Asie centrale étaient devenues des endroits où les Russes ne voulaient plus vivre. Elles commençaient lentement à avoir davantage l’allure de foyers des peuples qui leur avaient donné leur nom que de parties constituantes de l’URSS.

La direction soviétique déploya de grands efforts afin de convaincre les officiels locaux ainsi que les résidents que ces républiques et ces régions nationales n’étaient pas des foyers. Ceux qui dirigeaient les républiques étaient nommés par la direction du Parti à Moscou et supervisaient l’application des politiques décrétées de la capitale. La plupart des républiques avaient à leur tête un membre de la nationalité titulaire, mais il était toujours flanqué d’un adjoint russe. Le système fédéral soviétique prétendait au minimum préserver et encourager les nationalités, mais seulement dans la mesure où les objectifs internationalistes soviétiques étaient correctement respectés. L’éducation et les manifestations culturelles pouvaient se dérouler dans la langue de la nationalité titulaire, mais le russe demeurait cependant la seule langue possible si l’on voulait jouer un rôle sur les plans politique et économique. Bien que toutes les nationalités en URSS fussent égales devant la loi, les Russes jouissaient du statut le plus favorable. Leur langue était la langue officielle pour la communication internationale, et leur histoire ainsi que leur culture formaient la base de l’héritage multinational soviétique. Les "nationalistes" étaient exclus des postes à responsabilité par tous les dirigeants soviétiques, y compris par Mikhaïl Gorbatchev qui limogea le membre du Politburo du PCUS et chef du Parti au Kazakhstan, Dinmuhammad Kunaïev, justement sur ces accusations de nationalisme.

De ce fait, après la Seconde Guerre mondiale, les Russes trouvèrent le fait de s’installer en Asie centrale comme relativement pratique et facile, et environ la moitié des Russes vivant dans la région en 1991 s’y étaient installés depuis 1945 ou étaient les enfants d’immigrants récents. La grande majorité de ces immigrants étaient venus dans la région de leur propre volonté, principalement pour des raisons économiques. Plus d’un million de Russes s’installèrent au Kazakhstan durant la "campagne des terres vierges" des années cinquante, en partie en tant qu’activistes sociaux répondant à l’appel du gouvernement, mais surtout dans un plus grand nombre afin de s’échapper des régions agricoles au nord et à l’ouest du pays, dévastées par la guerre et qui n’étaient que lentement reconstruites. Plusieurs centaines de milliers de Russes arrivèrent en Asie centrale dans les années soixante et soixante-dix comme techniciens ou dirigeants d’entreprises industrielles liées à l’exploitation d’énergie. En plus d’un progrès en terme de carrière, ils recherchaient une région au climat favorable, productrices de nombreux fruits frais, et offrant à la fois des vols réguliers et bon marché vers Moscou et le même accès aux médias en langue russe et à la vie culturelle que dans leur région d’origine.

Pendant les années soixante-dix, la situation a commencé à changer. Le Kazakhstan demeura la destination principale de l’immigration russe, mais les chiffres suggèrent que les Russes commençaient à quitter d’autres parties de l’Asie centrale. Au Kirghizistan, le taux d’augmentation de la population russe pendant les années soixante-dix fut plus faible que celui projeté en tenant compte de la reproduction normale, alors que les trois autres républiques n’enregistraient pas de pertes nettes de Russes. Mais, plus important, la part des Russes dans la population totale commença à décliner plus rapidement que leur diminution en chiffres absolus, car les familles d’Asie centrale étaient plus nombreuses que celles des Russes. Au moment du recensement de 1989, les effets de ce "baby boom" des années cinquante en Asie centrale commençaient à se faire sentir, ce qui encouragea d’autant plus l’émigration russe. La seule exception, comme on l’a vu, fut le Kazakhstan où les Russes vivaient en général dans de larges enclaves ethniquement homogènes.

La non-validité notoire des statistiques soviétiques rend difficile la mesure précise de l’émigration russe d’Asie centrale pendant ces années. Mais les problèmes que cette émigration commença à créer peuvent être estimés compte tenu des annonces faites, de temps en temps, par les journaux au sujet d’un déficit régional de physiciens et d’autres personnels techniques qualifiés, à une époque où les journaux soviétiques ne faisaient pas en général état des problèmes sociaux.

Pendant la plus grande partie de cette période, la solution préférée de Moscou concernant le "problème migratoire" en Asie centrale était de réduire le nombre de ressortissants originaires de la région vivant dans leurs terres natales en les incitant à quitter celles-ci afin d’obtenir une compétence technique ou encore du travail en Russie, particulièrement dans les régions qui avaient à faire face à de graves pénuries de main-d’œuvre, comme en Sibérie orientale et dans l’extrême Nord. Cependant, pour la plus grande partie, ces efforts se soldèrent par un échec. Non seulement les peuples originaires d’Asie centrale manifestaient peu d’intérêt pour quitter leurs foyers, mais aussi, à l’exception des Kazakhs, la plupart ne maîtrisaient pas suffisamment le russe pour acquérir une formation technique, y compris dans les meilleures institutions de leurs propres républiques, et encore moins en Russie.

En décembre 1986, quand le limogeage de Kunaïev conduisit à des émeutes dans la capitale du Kazakhstan, Gorbatchev commença à repenser la politique traditionnelle de Moscou en matière de nationalités. Pendant la Glasnost, les non-Russes se virent accorder les mêmes droits sur le plan de la préservation de leur culture que les Russes. Durant cette même période, les républiques commencèrent à exiger de plus grandes prérogatives en matière d’autogouvernement, y compris pour gérer elles-mêmes leurs propres économies. Ce mouvement débuta dans les républiques baltes en 1987-1988 comme conséquence de la Perestroïka. En 1990, il s’était étendu à tout le pays, transformant de fait l’URSS en une série de foyers nationaux.

Avec l’autorisation de Moscou, les républiques commencèrent à promulguer des lois qui firent du langage de la nationalité titulaire leur langue officielle. Tout en accordant des délais allant jusqu’à quinze ans avant une application effective, ces lois exigeaient que les employés de l’Administration maîtrisent la langue nationale. La taille considérable du secteur public dans ces pays qui étaient encore communistes faisait que ces lois représentaient une réelle menace à l’encontre des milliers de Russes vivant hors de Russie.

Pour la première fois, ceux-ci se percevaient eux-mêmes comme des étrangers, comme ce fut le cas pour de nombreuses minorités. En effet, l’un des objectifs de ces nouvelles politiques linguistiques aboutit au départ des minorités ou à ce que celles-ci acceptent un minimum d’intégration. Cependant, la Glasnost permit d’accroître la conscience ethnique parmi les principales nationalités et les minorités d’URSS, rendant l’intégration, ou la perte du sentiment national, moins souhaitable encore qu’elle ne l’était auparavant. Tout comme les ressortissants originaires d’Asie centrale commencèrent à exiger le droit de restaurer le statut privilégié de leur histoire et de leur culture dans leurs propres républiques, le sentiment de fierté ethnique se propagea sur tout le territoire de l’URSS. Les Russes vivant en Asie centrale virent pour la plupart d’un très bon oeil les efforts de leurs voisins pour satisfaire leurs doléances culturelles, car ils considéraient qu’ils avaient tout autant souffert qu’eux de l’expérience soviétique, que ce soit sur un plan personnel ou collectif. Une renaissance culturelle en Asie centrale pourrait également leur permettre de partager la renaissance culturelle qui se faisait jour en Russie.

Vers la fin des années Gorbatchev, le courant irrégulier depuis plusieurs dizaines d’années des Russes qui quittaient l’Asie centrale devint impétueux, prenant les officiels soviétiques par surprise. Comme le montre le tableau 1, de nombreux Russes quittèrent l’Asie centrale aussi bien en 1990 qu’en 1991, donc bien avant la dissolution de l’URSS. En effet, à l’exception du Turkménistan, dont les Russes ne représentaient de toute façon qu’une petite partie de l’émigration russe totale, bon nombre de gens quittèrent l’Asie centrale dans ces années-là.

Tableau 1
L’immigration russe d’asie centrale vers la russie

 

1990

1991

1992

1993

1994

Total

Kazakhstan

36 300

25 600

82 400

104 400

234 300

483 000

Ouzbékistan

40 200

27 900

65 200

50 700

93 500

277 500

Tadjikistan

31 700

14 400

47 100

40 900

25 800

159 900

Kirghizistan

16 100

15 500

41 400

66 400

42 900

182 300

Turkménistan

4 400

4 700

10 900

6 700

13 000

39 700

Total

128 700

88 100

247 000

269 100

409 500

1 142 400

 

 

La peur d’un conflit interethnique fut l’une des causes du surcroît d’émigration des Russes. Des enquêtes effectuées après les émeutes dans la vallée de la Ferghana en 1989 et à Osh en 1990 - émeutes dans lesquelles les communautés russes ne furent nullement impliquées - indiquèrent que les gens commençaient à redouter que les conflits interethniques ne se propagent à d’autres communautés en Asie centrale. De telles peurs ne semblaient ni exagérées ni particulièrement alarmistes, les médias soviétiques se faisant largement l’écho de ces affrontements interethniques, non seulement dans la vallée de la Ferghana mais aussi en Azerbaïdjan, en Arménie et en Géorgie. Il suffisait de peu d’imagination pour appréhender une Asie centrale à feu et à sang.

Des indices suggèrent cependant que d’autres motivations ont également joué. Pour la première fois, la privatisation des logements permit aux gens souhaitant quitter la région de simplement vendre leurs appartements, plutôt que de passer plusieurs années à tenter de parvenir à un échange de logement par le biais d’un circuit, élaboré de ville à ville et de république à république, nécessaire à l’époque soviétique. Que la première vague d’émigration ait été causée en partie par ce désir si longtemps réprimé puisqu’irréalisable, cela est attesté par la chute de l’émigration russe du Tadjikistan qui se produisit entre 1990 et 1991, même si de violentes manifestations antiarméniennes à Douchanbé en février 1990 eurent pour conséquence de soumettre la ville à la loi martiale pendant les dix-huit mois suivants.

Cependant, le désir de la population russe d’Asie centrale de se réinstaller grandit au fur et à mesure que les politiques gorbatchéviennes de Glasnost et de Perestroïka se firent sentir. Dans les années soixante-dix, les non-Russes de l’URSS devaient apprendre le russe afin de faire la preuve de leur patriotisme soviétique et de pouvoir profiter de la mobilité sociale ; soudainement, la tâche fut inversée, et les Russes vivant dans les républiques durent faire face à la nécessité d’apprendre la langue locale s’ils ne voulaient pas apparaître déloyaux ou réduire fortement leur potentiel économique. Pareillement, les élites locales du Parti - qui avaient été accusées depuis le début des années quatre-vingts de corruption, de népotisme et de "tribalisme" - accédaient désormais au pouvoir en se présentant fièrement comme des fils de la nation et de fervents partisans de celle-ci. Ces Kirghizes, Kazakhs et Turkmènes ne ressentaient plus l’impérieuse nécessité de dissimuler leur clan et leurs relations familiales ou l’obligation d’employer et de promouvoir ceux de leurs compatriotes qu’ils savaient issus de ces réseaux. Parallèlement, les Ouzbeks et les Tadjiks cherchèrent à satisfaire leurs intérêts régionaux plutôt qu’à favoriser une démarche unitaire.

L’effet de ce renversement de situation fut de faire craindre aux Russes qu’ils n’avaient plus d’avenir en Asie centrale. Cela est clairement reflété par une enquête menée en 1991 par le Centre national pour l’étude de l’opinion publique :

 

 

en Ouzbékistan, 25 % des Russes interrogés envisageaient de quitter la république, 35 % envisageaient de rester, et 40 % restaient indécis ;

 

 

au Kirghizistan, 24 % souhaitaient partir, 33 % souhaitaient rester, et 41 % étaient indécis ;

 

 

au Tadjikistan, 36 % souhaitaient s’en aller, 23 % rester et 41% demeuraient indécis ;

 

 

au Turkménistan, 28 % voulaient partir, 32 % rester et 40 % ne s’étaient pas encore déterminés1.

 

La nouvelle migration russe

La même étude fut de nouveau menée dans trois de ces quatre républiques en 1992, cette fois par un institut de recherche différent (l’Institut de Prévision économique de l’Académie des sciences russe). Les résultats montrèrent que l’effondrement de l’URSS ainsi que la proclamation des indépendances augmentèrent le désir d’émigrer des Russes :

 

 

en Ouzbékistan, 43 % des Russes interrogés souhaitent partir, seuls 18 % envisageant de rester ;

 

 

au Kirghizistan, 36 % déclarèrent vouloir partir, tandis que 25 % affirmèrent vouloir rester ;

 

 

au Tadjikistan, qui avait basculé dans la guerre civile et l’anarchie en 1991, 66 % souhaitaient partir alors que seulement 6 % souhaitaient rester2.

Bien sûr, le désir d’émigrer n’est pas la même chose que l’émigration effective. Cependant, le départ des Russes d’Asie centrale s’est accéléré après 1991, quoiqu’à des rythmes différents suivant les républiques. L’émigration la plus précoce et la plus complète provient du Tadjikistan, le pays qui a perdu le plus grand pourcentage de sa population russe. L’émigration russe d’Ouzbékistan a également augmenté de manière significative, bien qu’il soit difficile de la mesurer car les nouveaux immigrants en Russie ne sont interrogés que sur le lieu d’où ils viennent le plus récemment plutôt que sur leur région d’origine. Cette pratique dissimule de ce fait les origines de nombreux migrants russes qui viennent d’autre part en Asie centrale et s’installent au Kazakhstan, puis tentent d’obtenir un travail et un logement en Russie.

Ce que les chiffres de l’immigration ne révèlent pas sont les raisons pour lesquelles les gens s’en vont. Les Russes du Tadjikistan et des régions du Kirghizistan et d’Ouzbékistan situées à proximité ont dû quitter le pays par peur de voir leur sécurité physique menacée. D’autres ont pu partir pour des raisons économiques traditionnelles, comme le suggère une étude qui révéla que les Russes qui vivaient dans des dortoirs pour travailleurs étaient beaucoup plus susceptibles d’émigrer que ceux ayant de meilleures conditions de logement3. Des anecdotes fournies par nombre de journaux laissent à penser que la plus grande motivation de ces "réfugiés russes" était leur sentiment d’une détérioration du climat psychologique. Les "réfugiés" du Kazakhstan ou du Kirghizistan citaient fréquemment des incidents dans lesquels ils furent interpellés dans les rues ou dans les transports publics, alors que ceux d’Ouzbékistan et du Turkménistan se plaignaient régulièrement que la nature de plus en plus "islamique" de ces États risquait d’entraîner des accusations de comportement ou d’habillement immoral à l’encontre de leurs filles ou de leurs femmes.

Cet état de chose fut encouragé par les médias faisant usage de leur nouvelle liberté acquise après l’indépendance. Les récits de meurtres, de crimes dans la rue et de cambriolages devenus de plus en plus fréquents alimentèrent le sentiment de vulnérabilité des gens. De tels crimes ne revêtaient que rarement une connotation directement ethnique, mais dans de nombreux lieux les Russes plus aisés faisaient des victimes tentantes pour une population locale appauvrie, augmentant de ce fait l’impression des Russes de se trouver entourés de forces hostiles. L’émigration des plus jeunes et des plus qualifiés des Russes combinée à une population locale en augmentation constante tendit à démontrer que les crimes recensés par les médias prenaient pour victimes les Russes les plus âgés et pour responsables les jeunes issus de la population locale.

Ainsi, en Ouzbékistan et au Turkménistan - ainsi qu’au Kirghizistan également, où la population locale dans sa quasi-intégralité utilise sa langue d’origine -, la plupart des médias substituèrent la langue locale au Russe alors que pratiquement aucun Russe ne la parle, accroissant ainsi leur sentiment d’isolement. Les médias en langue russe encore disponibles se firent l’écho de ce sentiment de désarroi en utilisant des "méthodes scientifiques" pour attester de la détresse des Russes. Les universitaires russes locaux citèrent les "excès nationalistes" de leurs nouveaux compatriotes comme la raison qui poussait tant de Russes à émigrer, renforçant ainsi le sentiment de victimisation et de désarroi. De tels comptes rendus et de telles explications circulèrent, bien que plus discrètement, au Turkménistan et en Ouzbékistan, alors que la censure de la presse contribuait à éliminer ce genre de récit des médias.

Bien sûr, ce en quoi consiste l’"excès" dépend de là où l’on se place. Une fréquente cause de préoccupation fut l’application des lois réglementant l’usage de la langue locale, qui fit craindre à beaucoup de Russes les répercussions sur leur emploi ou l’avenir de leurs enfants. Mais toutes les lois relatives à la langue avaient été élaborées avant l’indépendance, avec l’intention de préserver et de soutenir l’usage de la langue locale dans un environnement dominé par le russe. C’est seulement lorsque l’Union soviétique eut disparu que les lois sur la langue de la république semblèrent davantage rigoureuses.

Pratiquement partout en Asie centrale, les lois sur la langue eurent pour effet de faciliter l’embauche et la promotion de nationaux plutôt que de Russes. Il n’y a aucun doute que beaucoup de décisions de ce genre revêtirent également une connotation de revanche de la part des élites locales. Cependant, des considérations concernant les structures gouvernementales ou les fidélités à l’intérieur du Parti dans les nouvelles républiques furent à peu près autant responsables des décisions que le désir de se faire justice et de revenir sur certaines erreurs du passé. Cela est démontré par le grand nombre de nationaux qui, à l’instar des Russes, se sont retrouvés désavantagés dans les conditions issues de l’indépendance, du fait de leur appartenance au mauvais clan ou à la mauvaise famille, d’un mauvais choix de profession ou simplement par malchance. Contrairement à la population locale, cependant, qui peut attribuer au népotisme ou au "tribalisme" ce manque de succès, les Russes ne tardèrent pas à trouver l’explication de cet échec dans le sentiment antirusse.

En général, pendant les premiers temps de l’indépendance, les gens cherchèrent désespérément des explications aux multiples bouleversements qui les affectaient. Cela fut particulièrement le cas des Russes vivant hors de Russie proprement dite car, en plus d’avoir à subir l’effondrement de l’URSS, ils eurent également à faire face à la transition que représente le passage du statut de membres d’une majorité à celui de minorité.

Ils eurent à faire face sous une forme particulièrement aiguë à la question de savoir quel type d’allégeance ils devraient faire à l’égard de leurs nouveaux États. Les élites d’Asie centrale eurent tendance à utiliser des définitions du nationalisme nées de leur expérience soviétique, celles de minorités persécutées luttant pour préserver leur culture face à l’élite "assimilationniste" et "internationaliste" qui dominait le processus de décision en matière éducative et culturelle depuis Moscou. Inévitablement, le type de patriotisme que de telles personnes défendirent était plus étroitement national que multinational. Il fut dès lors compris comme tel par les Russes et les autres nationalités et considéré par conséquent comme menaçant.

Ce problème de nouveau patriotisme était particulièrement désorientant pour les Russes. Les Ouzbeks ou les Ukrainiens pouvaient choisir de continuer à vivre au Kazakhstan, tout en tirant une certaine fierté des progrès accomplis par leur "mère patrie". Comme la plupart de ces minorités étaient habituées à vivre en dehors de leur région d’origine, elles n’eurent simplement qu’à passer d’une citoyenneté "étrangère" à une autre. Ce qui arriva aux Russes, et à la Russie, fut plus complexe. Comme les autres peuples, les Russes avaient été "libérés" du communisme mais seul leur État perdit une part de son statut et de son territoire. Ce sentiment d’amoindrissement territorial fut probablement plus fort parmi les Russes installés dans le nord du Kazakhstan, la plupart d’entre eux considérant leur région comme partie intégrante de la Russie sans en avoir le nom, alors que le reste de la république était la propriété commune de deux peuples au cours de l’histoire. Les Russes qui vivaient dans le reste de l’Asie centrale semblaient quant à eux concevoir la Russie moins en termes territoriaux que de manière abstraite.

Cela peut être démontré par les résultats d’une enquête menée en septembre et octobre 1994 par l’ethnographe Nadejda Lebedeva de l’Académie des sciences de Russie. Lebedeva a interrogé 62 Russes et 30 Kazakhs, choisis afin de respecter la représentation des Russes se préparant à émigrer - ce que 71 % des personnes interrogées se sont déclarées prêtes à envisager. Le sondage laissait aux personnes interrogées le choix de donner plus d’une réponse par question, suggérant ainsi que les émigrants ont une variété de motivations. Cependant, l’étude ne clarifie pas à l’aide de quelles combinaisons les attitudes différentes des personnes interrogées sont prises en compte4.

Comme on pouvait l’attendre des personnes interrogées, les Russes ont une attitude négative à l’égard du Kazakhstan : 21,9 % disent qu’il s’agit d’un endroit "où je ne me sens pas en sécurité" ; 6,3 % déclarent : "On me jette hors d’ici" ; et 15,6 % décrivent le Kazakhstan comme "le pays que je quitte".

Quand on leur demande : "Qu’est-ce que la Russie pour vous ?", les Russes interrogés ont répondu de la manière suivante : 25,8 % ont dit : "ma véritable patrie", 56,3 % : "la patrie de mes ancêtres" et 18,8 % ont répondu : "une maison paternelle dans laquelle je ne peux pas retourner". Étant donné leur sentiment généralement négatif à l’encontre du Kazakhstan, il est significatif de relever que, quand on leur pose la même question au sujet du Kazakhstan, un nombre plus important de Russes le qualifie de "ma patrie" plutôt que la Russie ; 6,4 % déclarent le Kazakhstan comme étant "la terre de mes ancêtres", et 65,6 % disent simplement que "c’est là où je vis".

Les Russes furent également interrogés sur les raisons pour lesquelles ils veulent quitter le Kazakhstan. La réponse la plus fréquente est : "Il n’y a pas d’avenir pour mes enfants ici" (59,4 %), alors que la deuxième raison citée était : "à cause de difficultés matérielles" (40,2 %). Presque autant de personnes interrogées (37,5 %) ont donné comme raison : "peur pour ma vie (ou celles de mes proches)" ; mais ce chiffre devrait être traité avec précaution car la "peur pour sa vie" était le critère majeur que le gouvernement russe exigeait des immigrants pour prouver qu’ils désiraient acquérir le statut de "migrants forcés" leur donnant le droit à une assistance financière en vue de se réinstaller. Peut-être plus révélateur comme un indice de la peur actuelle des Russes au Kazakhstan est le fait que seuls 6,3 % des Russes interrogés se sont eux-mêmes décrits comme "fuyant" le Kazakhstan.

Il apparut clairement qu’un grand nombre de personnes quittaient le pays à cause des nouvelles réalités politiques : 28,2 % déclarèrent partir car "ne pas connaître la langue kazakhe crée des difficultés dans le monde du travail", et 25 % mirent en avant "les changements dans le statut politique national des Russes"5.

Lebedeva a utilisé le même questionnaire en Ouzbékistan où elle a interviewé 86 personnes, 56 d’entre elles étant russes. La méthode de sélection employée était la même que dans l’enquête concernant le Kazakhstan, 73,2 % des personnes interrogées indiquant qu’elles souhaitaient quitter l’Ouzbékistan. Les réponses obtenues en Ouzbékistan furent semblables à celles obtenues au Kazakhstan, mis à part le fait que les Russes d’Ouzbékistan furent plus nombreux à se considérer comme n’ayant pas de patrie du tout : seuls 16,7 % des personnes interrogées décrivent la Russie comme telle, et 27,8 % l’Ouzbékistan.

Les questions culturelles semblent troubler plus les Russes d’Ouzbékistan que ceux du Kazakhstan : 19,4 % des Russes (plus qu’au Kazakhstan) déclarèrent qu’ils étaient forcés d’émigrer et 38,9 % citèrent les difficultés provenant de leur manque de maîtrise de la langue ouzbèque comme la raison de leur départ6. Ce n’est pas surprenant : la loi sur la langue en vigueur en Ouzbékistan est plus sévère que celle du Kazakhstan et les Ouzbeks maîtrisant l’usage de leur langue sont plus nombreux que ne le sont les Kazakhs. De ce fait, le passage du russe à la langue nationale a été plus complet et plus rapide en Ouzbékistan qu’ailleurs en Asie centrale. Les gens qui ne maîtrisent pas la langue nationale sont de fait exclus de la sphère publique et de la vie culturelle de leur pays de résidence. L’accès aux médias en langue russe est également plus limité en Ouzbékistan qu’au Kazakhstan, en partie à cause du mécontentement du président Islam Karimov sur la façon dont les médias russes rendent compte de sa république.

Cette atmosphère explique probablement pourquoi l’Ouzbékistan a perdu une plus grande proportion de sa population russe que le Kazakhstan. Quand ils doivent faire face à la nécessité de déclarer leur citoyenneté, les Russes d’Ouzbékistan ont choisi la citoyenneté russe en plus grand nombre que ceux des autres États d’Asie centrale. Seul le Tadjikistan a perdu plus de Russes que l’Ouzbékistan, sa population russe s’effondrant de 41 % entre 1989 et 1995, par rapport aux 17 % de l’Ouzbékistan. Pendant la même période, pour en être certain, le Kirghizistan a perdu 20 % de sa population d’origine russe, mais des dizaines de milliers y sont probablement revenus en 1995 et 1996.

L’incapacité de stopper l’immigration a représenté un mauvais point pour chacune des républiques d’Asie centrale, bien que ce problème ait été plus largement débattu dans certaines que dans d’autres. La discussion la plus ouverte a probablement eu lieu au Kirghizistan, où la presse en langue russe a publié des centaines d’articles traitant du départ des Russes en soulignant les différents statuts des langues kirghize et russe, la nature relativement faible de l’économie kirghize ainsi que la rupture des liens avec la Russie7.

Le gouvernement du Kirghizistan, préoccupé de réduire l’émigration, a répondu à ces différentes plaintes. À partir de la fin de l’année 1994, le statut du Russe a été progressivement révisé à la hausse, jusqu’à ce qu’en mars 1996, un statut équivalent à celui de la langue kirghize lui soit accordé. Le Kirghizistan a également fait un grand nombre d’efforts afin d’améliorer les liens avec la Russie, le plus récent de ceux-ci - une union économique quadripartite avec la Russie, le Kazakhstan et la Biélorussie - a débuté au mois de mars 1996.

Le Kirghizistan nourrit de grands espoirs que cette nouvelle union permettra de convaincre la population russe du pays qu’ils peuvent maintenir des liens avec la Russie tout en demeurant à l’extérieur de ses frontières. La Russie semble entretenir les mêmes espoirs ; quand le traité a été signé, Boris Eltsine a évoqué le Kirghizistan comme un "modèle pour tous les pays de la CEI" et a en plus déclaré que "la plupart des quelque cent mille Russes qui ont quitté la république envisagent à présent d’y retourner"8. Les Russes semblent en effet revenir au Kirghizistan, mais les raisons de ce retour semblent moins avoir rapport avec le traité qui nécessitera plusieurs années pour être appliqué effectivement, que les problèmes que ces immigrants ont rencontrés en Russie. Le Russe moyen au Kirghizistan gagne environ un tiers de ce que touchent ses compatriotes en Russie, ce qui a représenté un excellent stimulant pour l’émigration. Mais à leur arrivée en Russie, ces "Russes kirghizes" se sont fréquemment retrouvés confrontés à une forte compétition dans la recherche d’un emploi, ainsi que des prix bien supérieurs à ceux pratiqués au Kirghizistan en ce qui concerne les biens, les services et les logements. Même ceux qui purent vendre leurs possessions au Kirghizistan découvrirent souvent que leurs ressources étaient insuffisantes dès lors qu’il s’agissait de s’installer en Russie.

Le chiffre relativement plus faible de l’émigration russe en provenance du Turkménistan (10 % entre 1989 et 1995) semble être une anomalie, compte tenu du fait que le Turkménistan est non seulement un quasi-État policier, à l’instar de l’Ouzbékistan, mais a de plus subi l’une des plus fortes dégradations du niveau de vie de la région. Les Russes du Turkménistan, cependant, profitent d’un certain nombre d’avantages que n’ont pas leurs compatriotes d’Ouzbékistan : la langue russe demeure plus largement utilisée, le Turkménistan autorise les Russes à disposer de la double nationalité, et de nombreux Russes sont installés dans la république du fait de leurs activités dans les industries énergétiques extrêmement lucratives du pays.

La réponse de la Russie

La Russie a fait part de sa sympathie à l’égard des Russes d’Asie centrale, offrant son assistance au plus grand nombre possible et œuvrant à rassembler un soutien international en leur faveur. En grande partie du fait de tels efforts pour mobiliser la communauté internationale, le haut-commissaire pour les minorités nationales de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, Max Van der Staal, s’est rendu à plusieurs reprises en Asie centrale pour tenter d’améliorer la tolérance ethnique des deux côtés. Le haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a été encore plus impliqué, cherchant à influencer les développements dans la région et à ralentir le processus migratoire dans toute la CEI.

Cependant, après des tentatives initiales pour impliquer la communauté internationale, les autorités russes comprirent rapidement qu’une intervention internationale ne pouvait fournir une réponse qu’à des problèmes définis comme internationaux. Pour que la Russie obtienne une assistance internationale en faveur des Russes d’Asie centrale, il aurait fallu que ces derniers fussent considérés comme fuyant l’Asie centrale plutôt que cherchant à se réinstaller. À cette fin, le parlement de la Fédération de Russie adopta une loi en février 1993 concernant les "personnes déplacées de force", qui devint la base d’un accord régional de la CEI de septembre 1993, signé par l’ensemble des membres à l’exception de l’Ukraine et de la Moldavie (la Géorgie ne faisait pas alors partie de la CEI). Cet accord établissait les règles suivantes :

Pour les besoins du présent accord, le terme de "personne déplacée de force" devra s’appliquer à toute personne qui, disposant de la nationalité du pays d’accueil, a été forcé de quitter son lieu de résidence situé sur le territoire d’une autre Partie, du fait d’actes de violence ou de persécution commis à son encontre ou à l’encontre de sa famille, quelles que soient les circonstances, ou du fait d’un sentiment de peur justifié, de persécution à cause de sa race, de sa nationalité, de sa religion, de sa langue, de ses opinions politiques ou de son appartenance à un groupe social particulier à l’occasion de conflits armés interethniques 9.

La Russie a créé le Service fédéral des migrations afin d’aider à reloger les personnes qui remplissent les critères évoqués, son travail étant basé sur les directives établies par le Programme fédéral des migrations datant du mois d’août 1994. Ces lignes de conduite ont permis à des milliers de personnes provenant d’Asie centrale d’être comptabilisées comme des réfugiés ou comme des migrants forcés, ce qui leur donne le droit de recevoir une assistance financière et leur permet d’être relogés dans des "nouvelles implantations" situées dans diverses régions de Russie.

Bien que signataires de ce traité, les États d’Asie centrale ont exprimé de fortes réserves à l’égard de la manière dont le gouvernement russe l’a mis en pratique. Tous ces États, à l’exception du Kirghizistan, ont nettement fait valoir que les Russes quittant leur république l’ont fait pour des raisons personnelles et non pas parce qu’eux ou leurs familles ne s’y sentaient pas en sécurité. Ces objections sont justifiées, car il y a peu de cas, hors quelques-uns, dans lesquels les Russes aient souffert d’autre chose que de détresse psychologique.

Autres migrations en provenance d’Asie centrale

L’émigration des Russes d’Asie centrale n’est que l’un des nombreux changements démographiques que ces États ont eu à subir depuis l’indépendance. Dans tout l’espace de l’ex-Union soviétique, la tendance est au "mononationalisme", bien que des statistiques précises soient difficiles à produire. Les meilleures données disponibles sont peut-être celles qui concernent les immigrants non-Russes en Russie, ceux-ci étant estimés à environ 400 000 en 1990-1994. Bien que ces chiffres ne reflètent que le nombre des migrants, mais pas leur nationalité, on peut supposer que beaucoup d’entre eux proviennent de groupes ethniques disposant de "foyers" nationaux (territoires semi-autonomes) au sein de la Fédération de Russie.

Les chiffres concernant les autres républiques sont plus vagues. Par exemple, le gouvernement kirghize n’a publié que des résultats partiels d’un micro-recensement datant de 1994 dans lequel il fut révélé que 590 000 personnes avaient quitté la république depuis 1989 et que 190 000 y étaient entrées10. Aucune information complémentaire ne fut fournie à propos de l’identité de l’un ou l’autre de ces groupes ou à propos des points de départ (pour le premier groupe) et de destination (pour le dernier).

En 1995, le Comité statistique interétatique de la CEI a rendu publics les chiffres de l’émigration urbaine pour 1993, qui montrent que 43 736 Ukrainiens et 40 532 Tatars ont quitté l’Asie centrale (ces données sont probablement un peu élevées, compte tenu du fait que le Kazakhstan a comptabilisé tous les migrants en provenance des villes sans faire la distinction entre ceux qui se sont déplacés au sein même de la république et ceux qui l’ont quitté). Le lieu où ces immigrants se sont rendus n’a pas été divulgué, bien que l’on puisse présumer que l’essentiel de ces deux groupes est allé en Ukraine, les Tatars étant probablement dans leur grande majorité des Tatars de Crimée retournant dans leur région d’origine aujourd’hui située en Ukraine11. Les autorités biélorusses ont indiqué que 6 120 "réfugiés et migrants forcés" ont demandé la citoyenneté biélorusse entre 1992 et 199412.

Le problème des réfugiés tadjiks est particulièrement complexe. Environ 25 000 de ces réfugiés sont considérés comme vivant dans la CEI, la Russie mise à part ; cela prend en compte 5 000 d’entre eux au Kirghizistan et au Kazakhstan, et plus de 10 000 au Turkménistan. On considère également que près de 10 000 réfugiés tadjiks vivent encore à l’heure actuelle en Afghanistan13.

Tous les émigrants n’ont pas quitté l’Asie centrale pour d’autres régions de la CEI. Les départs les plus nombreux ont été le fait de la population d’origine allemande. De 1989 au début de l’année 1995, la population allemande du Kirghizistan a chuté de 102 000 à 38 000 personnes14. De même, entre 1989 et la mi-1994, celle du Kazakhstan est passée de 958 000 à un peu plus de 600 000 personnes15. La plupart de ces émigrants se sont installés en Allemagne, laquelle a commencé dans les années quatre-vingts à accepter ces "rapatriés" (la grande majorité d’entre eux descendant d’immigrants installés en Russie au XVIIIe siècle), mais un nombre indéterminé n’est pas allé plus loin que la Fédération de Russie, qui avait été leur "foyer national" le plus proche avant leur expulsion vers l’Asie centrale pendant la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de ces derniers a augmenté depuis la réunification, lorsque le gouvernement allemand a commencé à encourager les populations allemandes à demeurer en Asie centrale, en partie en envoyant une assistance étrangère au Kazakhstan et au Kirghizistan destinée aux Allemands de la région qui choisissaient de rester en Asie centrale plutôt que de migrer vers l’Allemagne16.

Ceux qui ont la nationalité juive inscrite sur leur passeport - ou qui revendiquent des ancêtres juifs - ont également quitté l’Asie centrale à destination soit des États-Unis, soit d’Israël. En 1993, 12 336 Juifs ont quitté l’Asie centrale, plus de la moitié d’entre eux provenant d’Ouzbékistan17 (le nombre actuel est certainement plus élevé, les statistiques officielles de la CEI considérant comme Juif uniquement les personnes dont la nationalité juive est indiquée sur le passeport). Les raisons de ce départ peuvent inclure un sentiment accru de malaise dans le cas où l’Islam continuerait à reprendre vigueur, mais, en général, les Juifs d’Asie centrale semblent partis pour à peu près les mêmes raisons que les autres russophones : ils n’entrevoient pas d’avenir pour eux en Asie centrale.

Bien sûr, certaines personnes se sont installées en Asie centrale durant la période concernée, mais il n’y a pas eu d’étude sérieuse de ces flux migratoires. Des renseignements anecdotiques laissent à penser que ces flux sont largement composés de bureaucrates de l’ère soviétique, de quelques fonctionnaires du Parti communiste et d’étudiants attendant d’achever leurs études en Russie pour retourner en Asie centrale.

Le groupe le plus important à retourner "chez soi" sont les Kazakhs, à qui le gouvernement du Kazakhstan a, dans un premier temps, offert des incitations financières afin de les convaincre de retourner au pays. Le Kazakhstan a été le seul État d’Asie centrale à avoir systématiquement essayé de pousser au retour les membres de la nationalité titulaire. De ce fait, plus de 120 000 Kazakhs se sont réinstallés au Kazakhstan en 1991-94, près de la moitié d’entre eux provenant des États de la CEI et le reste de Mongolie18. Ce "retour" des Kazakhs de Mongolie a fait partie d’une politique gouvernementale complexe visant à accélérer la formation d’une majorité kazakhe dans la république ainsi que dans chacun de ses oblasts, en restituant leurs biens aux descendants des Kazakhs ayant fui ou ayant été déportés lors du soulèvement de 1916 et durant la collectivisation. La plupart des Kazakhs de Mongolie ont été installés dans les régions orientales du Kazakhstan où les Russes étaient majoritaires, mais ils se révélèrent beaucoup plus difficiles à assimiler que le gouvernement ne s’y attendait car leur culture, leur mode de vie et même leur langage sont très différents de ceux de leurs compatriotes. Le gouvernement kazakh encouragea aussi les migrations internes au sein même de la république, en partie afin de modifier l’équilibre ethnique dans les régions à majorité russe du nord du Kazakhstan, mais également afin de satisfaire les revendications de certains Kazakhs portant sur les terres d’où leurs ancêtres avaient été chassés par les autorités impériales russes.

Traiter le problème des flux migratoires

Tous les États d’Asie centrale comprennent que, quelles que soient leurs perspectives à long terme, il leur sera difficile de compenser immédiatement la perte que représente le départ des Russes. En conséquence, chacun des dirigeants de la région cherche à ralentir, ou même à inverser, ce mouvement d’émigration. Le gouvernement russe partage cette préoccupation car il est dans l’intérêt géopolitique et économique de la Russie d’avoir autant de Russes que possible demeurant en Asie centrale. Le fait qu’il y ait des Russes dans la région permet de légitimer une doctrine de sécurité qui met l’accent aussi bien sur les responsabilités de la Russie dans la défense de ces derniers que sur le droit qui en découle de surveiller l’ensemble des frontières de la CEI. En cherchant à maintenir les Russes d’Asie centrale là où ils sont, la Russie a un intérêt économique encore plus grand, car elle pourrait difficilement supporter les coûts de réinstallation d’une population que certaines sources chiffrent avec inquiétude jusqu’à sept ou huit millions de personnes.

Néanmoins, l’on perd parfois de vue, lorsqu’on traite de l’émigration et des problèmes qu’elle engendre, le fait qu’il n’y a pas une seule et unique réponse à un environnement radicalement nouveau. De ce fait, on peut penser que pendant les cinq années qui ont suivi l’indépendance, ceux qui considéraient leur situation comme particulièrement instable ou intenable ont accompli les ajustements qu’ils jugeaient nécessaires. La plupart des autres, aussi remplis d’incertitudes qu’ils puissent être, resteront probablement là où ils étaient en faisant obstacle aux changements susceptibles d’intervenir dans la stabilité de l’environnement politique et économique. Par exemple, le chercheur Nadejda Lebedeva prédisait, dans une étude datant de 1993, que les premiers Russes à quitter l’Asie centrale seraient ceux qui étaient arrivés le plus récemment - qui se percevaient comme ayant peu de choses en commun avec la population locale en terme de culture et qui vivaient en isolement relatif par rapport aux autres Russes19. Les comptes rendus des médias ainsi que des récits anecdotiques suggèrent effectivement que de telles personnes sont déjà parties.

Le gouvernement russe et la plupart des universitaires russes pensent que les Russes qui n’ont pas encore émigré seront davantage susceptibles de demeurer en Asie centrale si leurs nouveaux gouvernements leur garantissent le droit de détenir la citoyenneté à la fois de leur pays d’accueil et de la Russie. Cette suggestion, évoquée pour la première fois en 1993, a été totalement rejetée par tous les États d’Asie centrale à l’exception du Turkménistan. Toutefois, les problèmes croissants du Kirghizistan en matière économique et démographique ont obligé l’Administration locale à faire marche arrière, laissant suggérer qu’elle pourrait envisager une telle option. Cependant, au même moment, les Kirghizes ont fait savoir que leur préférence allait nettement à une solution s’apparentant à celle proposée par le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbaïev - à savoir que les citoyens des États membres de la CEI soient autorisés à échanger leur citoyenneté "à parité" s’ils changent de résidence au sein de la CEI.

Aussi bien le Kazakhstan que l’Ouzbékistan restent intransigeants sur la question de la double citoyenneté en considérant le prix de celle-ci par trop élevé pour conserver les Russes sur place. En effet, ces États ont mis en place des programmes pour permettre aux résidents locaux d’échanger leurs passeports soviétiques contre des nationaux pendant toute l’année 1996, ce qui obligera les résidents à décider s’ils veulent devenir les citoyens des nouveaux États ou des résidents étrangers. À l’opposé, le gouvernement russe a offert aux citoyens de l’URSS habitant en Russie la possibilité de choisir leur citoyenneté jusqu’au tournant de ce siècle.

Cependant, le fait que la plupart (quoique pas la totalité) de la population russe adulte résidant actuellement en Asie centrale soit susceptible d’y rester ne signifie pas que les départs de Russes de cette région aient cessé. La population russe d’Asie centrale est déjà, en moyenne, beaucoup plus âgée que la population locale, avec une proportion considérable de retraités au sein de chaque république. Durant la prochaine décennie ou à peine davantage, beaucoup de ces Russes vont quitter naturellement la scène. L’autre groupe susceptible de quitter l’Asie centrale dans les prochaines années comprend ceux qui sont actuellement encore enfants ou étudiants. À l’exception du Kazakhstan, la plupart des jeunes Russes d’Asie centrale indiquent qu’ils chercheront à faire des études ou à trouver un emploi en Russie plutôt que dans les États dans lesquels ils sont nés.

Les perspectives possibles pour l’Asie centrale

On perçoit donc que d’ici une génération, même sans une émigration substantielle continue de la part des Russes, le visage de l’Asie centrale sera à coup sûr assez différent de ce qu’il est aujourd’hui. Une émigration continue des jeunes Russes, la diminution naturelle de la population la plus âgée ainsi que le taux de natalité de la population locale (celui-ci, bien que quelque peu réduit par rapport aux records antérieurs du fait d’une moindre qualité des services de santé ainsi que du déclin d’autres indices reflétant le niveau de vie, restera élevé comparé à celui des Russes) se combineront pour ne plus laisser que de petites minorités européennes au Tadjikistan, au Turkménistan et en Ouzbékistan. Le Kirghizistan restera probablement de peuplement plus diversifié mais sera néanmoins beaucoup plus monoethnique qu’aujourd’hui. Ce changement est suggéré par le fait que, contrairement au recensement de 1989 qui indiquait que le Kirghizistan était peuplé de 52,4 % de Kirghizes et de 21,5 % de Russes, le micro-recensement mené en 1994 montra que le pays était à 58,1 % kirghize et à 18 % russe20. De tels processus sont également à l’œuvre au Kazakhstan. À la fin de l’année 1994, les Kazakhs avaient déjà connu une augmentation de leur part de 5 % comparée à 1989, atteignant la proportion de 44,3 %. Durant la même période, la part de la population russe a diminué de 2 % pour atteindre 35,9 % de la population totale. En 2010, les Kazakhs constitueront selon toute vraisemblance la majorité au sein de l’État21.

Bien que certains éléments de ce changement démographique, comme le taux de natalité élevé de la plupart des peuples d’Asie centrale, furent déjà visibles avant la dissolution de l’URSS, l’essentiel de la transformation démographique de l’Asie centrale a constitué une réponse aux conditions induites par la dislocation du pays. À condition que celles-ci continuent à prévaloir, les différents gouvernements d’Asie centrale et celui de Russie - agissant de concert ou au contraire les uns contre les autres - pourront continuer à jouer un rôle dans les choix que les Russes vivant en Asie centrale devront faire quant à leur avenir. La garantie de l’emploi, d’un logement subventionné et de la double citoyenneté ou, en fin de compte, de la citoyenneté russe, devraient encourager les Russes à demeurer là où ils sont ainsi qu’à modérer les lois sur les langues.

Aucune de ces mesures, néanmoins, ne sera suffisante pour transformer les États d’Asie centrale en sociétés multiethniques stables. Une telle transformation devrait requérir la création d’une nouvelle identité étatique qui permettrait à la fois aux populations minoritaires et majoritaires de ressentir un même sentiment d’inclusion dans cet État et, par voie de conséquence, d’allégeance à ce dernier.

Il est difficile de prévoir un tel développement étant donné les conditions actuelles qui prévalent en Asie centrale. Tous les États de la région se sont éloignés des apparences démocratiques qu’ils avaient manifestées dans les premiers temps de l’indépendance (et encore ne furent-elles, dès le départ, que peu nombreuses en Ouzbékistan et au Turkménistan). Dans trois des États d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan et Turkménistan), les structures politiques actuelles ont été paralysées par l’extension de la durée du mandat des présidents sortants jusqu’à une échéance indéterminée. Le Kirghizistan est demeuré attaché à l’idée d’organiser une élection présidentielle, mais il y a peu de chance qu’une opposition à l’actuel président Askar Akaïev se développe, tandis que la situation politique au Tadjikistan demeure chaotique - le contrôle de larges parties du pays étant encore contesté les armes à la main.

Peut-être davantage, de puissantes forces économiques et sociales sont à l’œuvre dans chacun des États d’Asie centrale, créant des différences de plus en plus fortes à la fois au sein de chaque État et également entre chacun d’entre eux. Formées durant la période soviétique, les élites existantes et les jeunes adultes d’aujourd’hui forment un groupe assez homogène avec une propension élevée au bilinguisme - héritage du système commun d’enseignement - et, concernant les personnes les plus âgées, un ensemble d’expériences "soviétiques" partagées. Cette homogénéité fonctionne non seulement entre les groupes ethniques mais également au sein de ceux-ci, si bien que les Ouzbeks ou les Kazakhs d’aujourd’hui ont encore nombre de choses en commun, qu’ils habitent la campagne ou qu’ils vivent en ville.

Au fur et à mesure que le temps s’écoule, cette homogénéité "intra-ethnique" va se modifier. De profondes différences vont apparaître dans les sociétés ouzbèque, kazakhe, kirghize et peut-être turkmène - les enfants de l’élite effectuant des études de bon niveau dans deux ou trois langues, alors que la grande masse de leurs compatriotes ne recevront qu’une faible éducation, voire pas du tout, et n’apprenant aucune langue étrangère. Les niveaux de vie vont connaître des écarts similaires, avec une petite part de la population prospère et privilégiée alors que la vaste majorité de celle-ci continuera à subir des difficultés économiques considérables.

Une conséquence de ce creusement des inégalités économiques est que l’influence de l’Islam va probablement grandir, particulièrement au sein des déshérités, et peut-être de manière substantielle au Turkménistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan, où l’Islam est déjà fermement établi. L’"islamisation" grandissante des masses va entraîner une pression croissante sur les dirigeants des républiques, car chacun des présidents actuels est dans une certaine mesure lié à l’athéisme officiel en vigueur à l’époque soviétique.

Chaque État va se retrouver dans un "voisinage" géopolitique de plus en plus différent. Le Kazakhstan demeure plus sensible aux changements économiques et politiques survenant en Russie, à la fois du fait de la longue frontière que ces deux États ont en commun et à cause des oblasts du Nord qui resteront vraisemblablement parmi les régions les plus "russes" d’Asie centrale. Cependant, le fait que le Kazakhstan ait également une frontière commune avec la Chine - frontière qu’il ne peut pas défendre - est tout aussi important. La Chine ne tient pas à voir émerger sur ses flancs aussi bien un État démocratique fort qu’un État musulman puissant qui pourrait attiser les aspirations séparatistes des Ouïghours, des Kazakhs et des autres peuples turcophones de ses propres marches du nord-ouest.

Pauvre et isolé, le Kirghizistan restera probablement une extension virtuelle du Kazakhstan et de la Russie, dépendant de ces deux États pour l’assistance, notamment financière. Il partage avec le Kazakhstan une frontière vulnérable avec la Chine et doit également faire face aux problèmes créés par la large majorité d’Ouzbeks qui peuplent la ville méridionale d’Osh ainsi que ses alentours, celle-ci étant à la fois physiquement et culturellement isolée de la capitale et du nord du pays. Aussi bien le Kazakhstan que le Kirghizistan demeureront probablement des États qui, tout en étant différents de la Russie, ne seront pas totalement étrangers sur le plan culturel aux yeux des Russes.

A l’opposé, les États qui n’ont de frontière commune ni avec la Chine ni avec la Russie risquent de tourner leur regard vers le sud et ressembleront de plus en plus à des États comme le Pakistan ou l’Iran (du point de vue de la structure sociale mais pas nécessairement sur le plan de l’idéologie religieuse). Le potentiel de coopération entre ces États a été démontré par la récente ouverture d’une liaison ferroviaire entre le Turkménistan et l’Iran. Cette ligne de chemin de fer permettra aux biens et aux matières premières de rentrer et de sortir du flanc sud de l’Asie centrale, et ce sans avoir recours à la Russie - amenant inévitablement l’Ouzbékistan, le Turkménistan et (peut-être) le Tadjikistan à nouer des contacts plus nombreux avec l’Iran, le Pakistan et les États arabes du Moyen-Orient.

Au fur et à mesure que les États d’Asie centrale évoluent, leurs besoins changeants et leurs intérêts vont les éloigner de la Russie ainsi que les uns des autres. Il semble que la Russie commence à reconnaître ces différences d’intérêts, certains États étant une source de plus grande préoccupation que d’autres, tel le Kazakhstan, à l’inverse du Turkménistan. Une indication de cette réorganisation des priorités de la Russie est son désir grandissant de trouver une solution aux problèmes du Tadjikistan, ce qui permettrait à Moscou de s’épargner l’essentiel des responsabilités qu’elle assume actuellement dans la région.

Ces changements dans les intérêts de l’État seront à la fois impulsés et accrus par les effets des bouleversements démographiques. Bien que le temps des migrations massives en provenance ou en direction de l’Asie centrale semble atteindre son terme, les ajustements démographiques plus lents engendrés par le vieillissement de la population, les taux de natalité ainsi que l’aspiration de la frange la plus jeune de la population à l’éducation et à l’emploi vont se poursuivre. La conséquence de tels changements sera que les États d’Asie centrale seront, dans une décennie, fortement différents de ce qu’ils sont aujourd’hui et que, par ailleurs, ils le seront les uns par rapport aux autres, chaque État évoluant selon ses caractéristiques propres.

 

 

Traduit de l’anglais par François Richard

 

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Notes:

1 A.A. Rybakovski, "Tsentralnaïa Aziia i Rossija : mejgosudarstvenniy migratsionnyi obmen" (L’Asie centrale et la Russie : les flux migratoires d’échange entre les États), inédit, Moscou, p. 15.

2 Ibid.

3 Ibid.

4 Nadejda Lebedeva, Novaïa Russkaïa Diaspora, Moscou, Institut d’ethnologie et d’anthropologie de l’Académie des sciences de Russie, 1995, p. 51.

5 Ibid., pp. 48-49.

6 Ibid., pp. 88-89.

7 cf. Slovo Kyrgyztana (La voix du Kirghizistan), 8 avril 1995.

8 "Les résultats de la rencontre Akaïev-Eltsine", Open Media Research Institute, OMRI Daily Digest, 29 mars 1996.

9 Bureau régional du HCR pour l’Europe, La conférence de la CEI sur les réfugiés et les migrants, European Series, vol. 2, n° 1, pp. 162-163.

10 Slovo Kyrgyzstana, 5 janvier 1995.

11 Cf. Comité statistique interétatique de la Communauté des États Indépendants, Demographic Yearbook, Moscou, ISCCIS, 1995.

12 Bureau régional du HCR pour l’Europe, La Conférence de la CEI..., p. 47.

13 Ibid., p. 50.

14 Vetcherny Biskek, 24 avril 1995.

15 Ekspress-K, 30 août 1994.

16 Panorama, 13 août 1994.

17 Cf. Comité statistique interétatique, Demographic Yearbook.

18 Bureau régional du HCR pour l’Europe, La Conférence de la CEI..., p. 48.

19 Cf. Nadejda Lebedeva, Sotsialnaïa psikhologiia etnitcheskikh migratsii, Moscou, Institut d’ethnologie et d’anthropologie de l’Académie des sciences de Russie, 1993, pp. 160-179.

20 Slovo Kirghizstana, 5 janvier 1995.

21 Ibid.

 

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