“LES TRÈS RICHES HEURES DE LA PENSÉE STRATÉGIQUE FRANÇAISE”

 

 

Il y a exactement 70 ans, en 1926, le capitaine de vaisseau Castex commençait la rédaction du maître-livre dont les cinq volumes allaient paraître de 1929 à 1935. Les Théories stratégiques sont, comme le rappelle Monsieur le Président de la République dans la préface dont il a bien voulu honorer cette réédition, le plus vaste traité de stratégie maritime jamais écrit et l’un des sommets de la pensée stratégique. L’influence de l’amiral Castex a été grande. Il a été lu, il l’est encore, dans le monde entier, particulièrement dans les pays hispaniques et au Japon, où les Théories ont été intégralement traduites malgré leurs 3 000 pages, mais aussi aux États-Unis, dans tout le monde méditerranéen, en Suède et jusque dans la Russie soviétique qui en traduisait des extraits au plus fort des purges staliniennes. Aujourd’hui encore, lorsque la marine américaine entreprend de se doter d’une nouvelle doctrine à base de manœuvre, elle se tourne vers l’amiral Castex dont elle fait traduire le tome II des Théories consacré à la manœuvre stratégique.

L’œuvre de l’amiral Castex constitue l’aboutissement provisoire de ce qu’il est permis d’appeler les très riches heures de la pensée militaire et navale française. Depuis le XVIIIe siècle, les auteurs français ont été à la pointe de la réflexion et leur audience a toujours été grande. Au XVIIIe siècle, Folard, Joly de Mazeroy et Guibert ont été les maîtres d’une révolution tactique qui préludait à une révolution politique, tandis que le capitaine de Grandmaison et le chevalier de La Croix posaient les bases théoriques de la petite guerre, qui allait devenir plus tard la guerre de partisans, la guérilla. Au cours des 30 dernières années, la mise sur pied d’une force de frappe n’a pas seulement été une fantastique aventure industrielle et technique elle s’est accompagnée d’une réflexion intense qui a abouti à l’élaboration d’un modèle français de dissuasion grâce aux efforts des généraux Ailleret, Beaufre, Gallois et Poirier, les quatre généraux de l’apocalypse comme les a appelés François Géré. La valeur politique et stratégique de l’instrument s’est trouvé accrue par une doctrine d’utilisation d’une cohérence impressionnante.

L’étranger ne s’y est pas trompé. Dans le monde, il n’y a guère que les Français qui ont été reconnus comme capables de proposer une stratégie nationale et non simplement calquée sur le modèle de la puissance dominante. Il y a là un facteur de rayonnement et d’influence dont nous sous-estimons parfois l’importance.

C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, votre présence en ce jour est, pour nous, non seulement un honneur et un témoignage de reconnaissance envers l’un de nos plus grands écrivains militaires, mais aussi un encouragement à poursuivre la diffusion et l’illustration de cette pensée stratégique française.

C’est dans cette aventure que nous nous sommes lancés il y a deux ans, après la dissolution de la FEDN, avec des moyens insignifiants puisque, aujourd’hui encore, l’Institut de Stratégie Comparée n’a pas de locaux propres et ne vit que des cotisations de ses membres, ce qui est évidement peu. Parti de rien, il a pris l’habitude de fonctionner avec pas grand chose. Il a dû, pour survivre, développer l’art du bricolage. Cela ne lui a pas trop mal réussi, puisqu’en 2 ans et demi, une trentaine de titres ont été publiés. C’est trop peu, mais c’est à peu près autant que la production de tous les autres instituts de recherche sur la stratégie et la défense réunis. La revue stratégique a été relancée et nous avons actuellement, en attente de publication, plus de vingt manuscrits. C’est la preuve que la recherche stratégique française n’est pas aussi anémiée qu’on le dit et qu’elle n’attend qu’une impulsion pour se développer à nouveau.

La réédition des Théories stratégiques de l’amiral Castex, que nous avons l’honneur de vous présenter aujourd’hui, Monsieur le Ministre, constitue assurément l’entreprise la plus ambitieuse de ce vaste programme. Elle n’a pu être réalisée que grâce à un concours de bonnes volontés auxquelles il convient de rendre hommage.

Ce livre énorme a été entièrement mis en forme par Isabelle Redon qui a fait toute seule ce qui aurait normalement mobilisé, selon les critères habituels, une escouade ou une compagnie. Quelques esprits chagrins trouveront certainement des fautes malgré la relecture de Madame Salkin, du commandant Pagès et de votre serviteur ou regretteront l’absence d’appareil critique, tant il est vrai que ceux qui font quelque chose se heurteront toujours à l’immense masse de ceux qui ne font rien.

Cette réédition n’aurait pas été possible sans la participation du Collège Interarmées de Défense et du Centre d’Enseignement Supérieur de la Marine, tous deux, chacun de leur côté, héritiers de l’École de guerre navale que Castex dirigea à deux reprises dans les années 30. Que leurs directeur et commandant trouvent ici l’expression de ma reconnaissance pour m’avoir aidé à tenir une promesse que j’avais faite à Monsieur Charles Castex, neveu et héritier de l’amiral. Mon regret est que celui-ci ne soit plus là aujourd’hui pour assister à cette remise, qui l’eût comblé de joie.

Mais surtout, elle a été rendue possible par celui qui éponge, depuis une quinzaine d’années maintenant, une sécrétion d’encre qui, avec l'âge, ressemblera bientôt à une infirmité. Jovan Pavlevski a accueilli mes deux premiers livres en 1983 et, depuis, il a continué. Il a bien voulu lancer, en 1987, la bibliothèque stratégique que je dirige avec le général Poirier et qui sort aujourd’hui même ses 23e et 24e titres : la guerre psychologique de François Géré et Le réseau et l’infini de Philippe Forget et Gilles Polycarpe. Une telle réédition aurait fait reculer tout autre que lui. Il est juste de lui en attribuer le mérite, en ce jour qui correspond, à trois jours près, au 25e anniversaire d’Économica. 25 ans ponctués par 3 500 titres. Je n’ai à m’accuser, sur ce total impressionnant, que d’une petite centaine. J’espère que l’on pourra faire mieux dans les prochaines années.

Ma reconnaissance s’adresse aussi à la petite équipe qui m’a accompagné dans la mise sur pied de l’Institut de Stratégie Comparée, et d’abord aux chercheurs sans lesquels rien n’aurait pu être fait. Le général Lucien Poirier, qui m’a constamment soutenu, et ce n’est pas rien, et qui nous fait l’honneur de présider notre Conseil scientifique. L’amiral Marcel Duval, qui a accueilli les premiers pas d’un jeune civil sur les questions navales alors qu’il dirigeait Défense nationale et tous ceux que je ne peux citer, avec une pensée particulière pour le général Bru qui nous a quittés cette année. Esprit véritablement encyclopédique, qui savait tout sur tout ou presque et qui était capable de livrer un article en trois jours, lorsqu’il y avait urgence, il est mort cette année en laissant une histoire de la guerre à travers l’armement, presqu’aussi grosse que les Théories stratégiques et qui constitue probablement l’ouvrage d’histoire militaire le plus monumental depuis la célèbre histoire de la guerre de l’allemand Delbrück, parue au début de ce siècle. Je lui ai promis de la publier, la promesse sera tenue.

Il faudra, comme d’habitude, improviser. Au reste, l’improvisation, l’adaptation aux circonstances, ne sont-elles pas caractéristiques de la stratégie ? Si, sur un plan pratique, elle est véritablement entrée dans l’ère industrielle et technicienne, elle reste, sur un plan théorique, affaire d’intuition et de réflexion personnelle. Malgré la prolifération des recherches programmées, elle n’a pas perdu son caractère artisanal. Mais cela n’exclut pas un cadre institutionnel qui encourage les initiatives individuelles.

Monsieur le Ministre, nous sommes ici réunis pour honorer la mémoire d’un des maîtres de la stratégie. En le rééditant avec le concours de l’enseignement militaire supérieur et grâce au dynamisme d’un éditeur exceptionnel, l’Institut de Stratégie Comparée a voulu rendre à nouveau disponible une œuvre majeure, dans laquelle ceux qui réfléchissent aujourd’hui aux problèmes stratégiques peuvent trouver des éléments et des méthodes d’analyse. Il nous appartient maintenant d’en tirer parti, c’est la tâche à laquelle devront se consacrer les nouvelles structures que vous vous proposez de mettre en place, et qui permettront à cette tradition bien française de l’intelligence stratégique, dans le vrai sens du terme, de se maintenir à travers les mutations extraordinaires que nous connaissons et de contribuer, modestement, au succès de la politique et des armes de la France.

Hervé Coutau-Bégarie

 

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