DIX PROPOSITIONS SUR L’ARME AÉRIENNE

Philip S. Meilinger

 

Il y a six ans, alors que l’Air Force Manual 1-1, Basic Aerospace Doctrine of the United States Air Force, était en train d’être récrit, le général Dugan, sous-chef d’état-major plans/ opérations, eut une idée originale : les manuels de doctrine étaient certes utiles, mais il aurait aimé quelque chose de bref et de succinct qui résumât l’essence même de la puissance aérienne. Le fond de son idée : produire une liste de principes ou de règles concernant l’arme aérienne si condensée qu’elle tienne sur un carton que les aviateurs pourraient mettre dans leur poche de chemise.

Ma première réaction fut le scepticisme. En tant qu’historien on m’avait appris à éviter les formules, modèles et autres raccourcis destinés à simplifier des problèmes complexes. Et pourtant, ainsi que l’a formulé un observateur, "la pérennité des principes de la guerre montre que, en dépit des doutes exprimés par les théoriciens quant à leur validité, ils satisfont un besoin profond de la pensée militaire". Un tel "besoin" rassemble la recherche mentale de principes directeurs en temps de crise, la tendance à appliquer aux activités quotidiennes le concept scientifique des causes et des effets, et le désir d’un système de croyances compréhensible qui puisse servir d’outil éducatif pour les jeunes officiers.

L’idée du général s’estompa mais, en vérité, ne quitta pas mon esprit. Chaque fois que j’y pensais, elle me semblait plus attrayante. Tout bon écrit, à mes yeux, doit être court, précis et bien ciblé. Comme le disait Mark Twain, "si j’avais eu plus de temps, j’aurais écrit moins". Capturer l’essence de ce que les gens de l’air croient en matière de puissance aérienne et le mettre sous une forme concise et claire - mais pas simpliste - était un défi.

Je découvris un catalyseur à l’occasion de la préparation d’un cours sur l’histoire des théories relatives à l’arme aérienne. La lecture des principaux auteurs - Giulio Douhet, Hugh Trenchard, Billy Mitchell, John Slessor, les officiers de l’Air Corps Tactical School (ACTS), Alexandre de Seversky, John Warden et autres, mit en lumière de nombreuses similitudes. Bien que vivant à des époques, en des lieux et en des circonstances différentes, ces hommes avaient distillé quelques principes, règles, préceptes et leçons qui semblaient franchir le temps et les frontières. Certaines de leurs affirmations avaient été démontrées au cours de guerres ; d’autres n’étaient que des prédictions. Au bout de 75 ans, cependant, je pense que les exemples de bon et de mauvais emploi de l’arme aérienne ont été suffisamment nombreux pour que puissent être dérivées de ces théories quelques propositions (le mot principes paraîtrait prétentieux). Mais, auparavant, je voudrais rappeler les caractères propres à l’arme aérienne - certains des forces, d’autres des faiblesses - dont découlent ces considérations.

Avant même que l’avion fût inventé, des écrivains avaient pressenti qu’on pouvait tirer profit pour la guerre des qualités intrinsèques du milieu aérien, et il est étonnant de constater combien rapidement, après les vols des frères Wright en 1903, l’avion fut reconnu comme une arme. Pendant la guerre italo-turque de Libye, en 1911, des avions furent employés en combat pour la première fois. Pratiquement toutes les missions aériennes aujourd’hui traditionnelles furent découvertes : observation, défense et supériorité aériennes, transport, attaque au sol et même bombardement. La guerre mondiale, qui débuta quelques années plus tard, vit toutes ces missions se perfectionner. Lorsqu’elle s’acheva, les officiers de l’aéronautique militaire, aussi bien que ceux des forces de surface, étaient globalement d’accord sur les avantages et les faiblesses propres aux avions.

Les attributs de la puissance aérienne comportent le rayon d’action (même les appareils fragiles de 1918 pouvaient franchir plusieurs centaines de kilomètres), la vitesse (plus de 160 km/h), la hauteur de vol (la capacité de passer par dessus les collines, rivières et forêts qui ralentissent les forces de surface), la létalité (une puissance de feu qu’il était possible de concentrer sur des points particuliers, aussi bien dans la zone des combats qu’au-delà) et la souplesse d’emploi (combinaison des facteurs précédents autorisant l’utilisation rapide des avions dans des rôles et à des endroits variés). Les limitations de la puissance aérienne étaient également apparentes dès le début. À la différence des forces de surface, les avions ne pouvaient pas subsister dans leur milieu et devaient atterrir pour faire le plein et être réarmés. Cette restriction, à son tour, signifiait que leur présence était éphémère : les raids aériens, ne durant que quelques minutes, manquaient de persistance. Bien qu’effectivement les avions pussent s’affranchir des obstacles, ils étaient limités par le mauvais temps et la nuit. De plus, comme pour les actions des forces terrestres, des restrictions politiques pouvaient décider des endroits, du moment et du but des vols. Enfin les avions ne pouvaient ni occuper ni tenir le terrain. 75 ans plus tard, ces qualités et ces limitations restent vraies dans leurs grandes lignes, même si, petit à petit, certaines ont pu être marginalement ébréchées.

Il est intéressant de souligner ici que, au fil des années, les partisans des forces aériennes aussi bien que terrestres ont cité ces diverses caractéristiques - positives et négatives - pour justifier leurs propres vues sur la manière dont les avions devraient être utilisés en temps de guerre. Les aviateurs amplifiaient l’importance des attributs spécifiques et minimisaient les limitations. Ils désiraient établir une arme séparée qui ne serait pas subordonnée au commandement terrestre. Les avocats de la puissance terrestre (ou maritime), eux, notaient les limitations inhérentes à l’arme aérienne et mettaient une sourdine à ses aspects positifs. Ils souhaitaient rester maîtres de cette nouvelle arme. Ce débat politique, pour déterminer si la puissance aérienne constituait une révolution ou une évolution, et donc si elle devait ou non être érigée en arme indépendante, occupa des décennies de discussions serrées et fut une source d’animosités inutiles.

De nos jours, tout grand pays a une armée de l’Air indépendante. Mais, ce qui est encore plus important, chacun sait qu’indépendante ne signifie pas isolée. Les guerres sont menées sous de nombreuses formes, avec de nombreuses armes. Il est bien rare qu’une seule armée soit utilisée pour une campagne ou un conflit, même si l’une ou l’autre joue un rôle dominant. La nature de l’ennemi ou de la guerre, les objectifs recherchés et le prix que les populations sont prêtes à payer, déterminent le choix des instruments militaires qui seront employés et leurs proportions. Mon but dans cet article est d’identifier et de commenter dix propositions concernant l’arme aérienne, avec l’espoir que cette tentative servira à mieux informer ceux qui emploient la puissance militaire et à leur permettre d’atteindre les objectifs fixés par leur gouvernement.

 

1. Qui contrôle l’espace contrôle en général la surface

Si nous perdons la guerre dans les airs,
nous perdons la guerre,
et nous la perdons rapidement.

Field Marshal Bernard Montgomery

Pour se référer à ce concept certains parlent de maîtrise de l’air, d’autres de supériorité aérienne. Mais le point est clair : la première mission d’une force aérienne est de défaire ou de neutraliser la force aérienne ennemie de telle sorte que les opérations amies, sur terre, sur mer et dans les airs, puissent se dérouler librement, et qu’en même temps les centres vitaux et les forces du pays soient à l’abri des attaques aériennes. Pratiquement tous les théoriciens de la puissance aérienne souscrivent à cette proposition. Douhet, par exemple, énonçait de façon simple qu’"avoir la maîtrise de l’air c’est avoir la victoire". Dans le même ordre d’idées, John Warden a écrit : "Depuis l’attaque allemande de la Pologne en 1939, aucun pays n’a gagné une guerre face à un ennemi ayant la supériorité aérienne. Inversement aucun État n’a perdu de guerre tant qu’il a gardé la supériorité aérienne". Que cette affirmation soit vraie dans un conflit non-conventionnel peut se discuter, mais les armées allemandes, japonaises, égyptiennes et irakiennes seraient certainement d’accord pour dire que des opérations terrestres sont difficiles - sinon impossibles - quand l’ennemi a le contrôle de l’espace aérien.

Cette importance accordée à la conquête de la supériorité aérienne jette souvent le trouble dans le commandement terrestre, qui tend à confondre proximité et sécurité. Plutôt que de voir les avions attaquer des terrains ou des usines aéronautiques pour obtenir la maîtrise de l’air, ils préfèrent les avoir sous la main et à portée d’appel pour le cas où apparaîtraient des avions ennemis. Ce désir se comprend, mais il est erroné car il ne serait pas sage de maintenir la puissance aérienne dans un rôle défensif statique. Une doctrine agressive a été très efficace pour les États-Unis : les troupes américaines n’ont pas eu à combattre sans la supériorité aérienne depuis 1942 ; 1953 a été la dernière année où un soldat américain a été tué par une attaque aérienne ; et notre armée n’a jamais eu à tirer de missile sol-air sur un avion ennemi - parce qu’ils n’ont jamais pu s’en approcher suffisamment1. Dans la pratique, la doctrine de notre armée présuppose la supériorité aérienne amie et regarde sa conquête comme l’une des principales contributions de la puissance aérienne aux opérations terrestres.

Ce besoin de couverture aérienne s’étend également aux opérations navales. Dès la Première Guerre mondiale, des aviateurs marins comme John Towers comprirent le besoin de porte-avions pour assurer la supériorité aérienne au-dessus de la flotte. Pendant des années, les amiraux de surface rejetèrent ce point de vue, mais Pearl Harbor et l’envoi par le fond des navires de ligne britanniques Prince of Wales et Repulse par des avions japonais basés à terre en 1941 mirent rapidement en évidence le fait que les bateaux avaient besoin d’une couverture aérienne pour opérer efficacement. Les porte-avions fournirent les bases aériennes mobiles capables d’assurer la maîtrise de l’air au-dessus de la flotte, tout en offrant en même temps la capacité de projeter la puissance à terre. Les armadas qui conquirent le Pacifique Centre pendant la Seconde Guerre mondiale reposaient sur des porte-avions - et non sur des cuirassés - et la composition des forces de l’US Navy a toujours reflété cette priorité depuis lors.

Dans leurs écrits, les théoriciens de l’air laissent clairement supposer que la conquête de la supériorité aérienne est tellement importante qu’elle pourrait entraîner la victoire (autrement dit, la supériorité aérienne pourrait être une fin en elle-même). Mais deux problèmes se posent alors. En premier lieu, la supériorité aérienne n’a de valeur que si une volonté politique existe pour l’exploiter. Les avions des Nations unies peuvent facilement dominer les airs au-dessus de la Bosnie, par exemple, mais comment cette supériorité aérienne peut-elle être exploitée ? Si des adversaires intransigeants ne croient pas que des frappes aériennes contre leur industrie ou leurs forces militaires vont suivre, alors la maîtrise de l’espace aérien ne veut rien dire. En second lieu, l’obtention de la supériorité aérienne réintroduit le concept de la bataille anti-forces décisive. De même qu’une armée qui envahit un autre pays et évite délibérément les forces ennemies, tout en s’enfonçant en profondeur, risque l’occupation de son propre territoire ou la coupure de ses lignes de ravitaillement, de même une force aérienne qui va droit au cœur d’une nation, tout en ignorant les moyens aériens ennemis, court à la catastrophe. En conséquence, si le destin des nations repose sur la bataille pour la maîtrise de l’air, on peut présumer qu’un belligérant concentrera ses efforts et ses ressources dans ce domaine. Si cela se produit, la bataille aérienne peut être prolongée, mortelle et génératrice d’une attrition aux effets épuisants, exactement comme n’importe quelle bataille terrestre. C’est ce qui arriva pendant la Seconde Guerre mondiale. La puissance aérienne n’élimina pas le carnage de la guerre des tranchées ; elle le transporta en partie à 20 000 pieds. En réalité, l’obtention de la supériorité aérienne n’a jamais encore mis un pays à genoux. C’est pourquoi la proposition reste que la supériorité aérienne est un facteur de victoire nécessaire mais insuffisant. Elle est le premier pas, essentiel.

 

2. L’arme aérienne est, par nature, une force stratégique

La puissance aérienne est devenue prédominante, aussi bien comme arme de dissuasion que - dans l’éventualité d’une guerre - comme force dévastatrice capable de détruire le potentiel d’un ennemi et de saper définitivement sa volonté de combattre.

Général Omar Bradley

La guerre et la paix sont décidées, organisées, planifiées, soutenues et commandées au niveau stratégique. Des chefs politiques et militaires résidant dans les principales agglomérations dirigent les efforts de leurs industries, de leurs ressources naturelles et de leurs populations pour mettre sur pied et équiper des forces militaires. Ces "centres vitaux" d’un pays se trouvent généralement assez loin derrière les frontières et sont protégés par des armées et des fortifications défensives. Aussi, avant l’invention de l’avion, une nation en guerre précipitait-elle généralement ses armées sur celles de l’ennemi de façon à pénétrer dans l’intérieur de son territoire, plus vulnérable. Certains pensent encore ainsi, à l’exemple d’un historien militaire réputé qui écrivait récemment : "Selon Clausewitz et comme l’indique le simple bon sens, une armée en guerre obtient le succès par la défaite de l’armée ennemie. Détruire l’aptitude des forces adverses sous l’uniforme à fonctionner efficacement élimine les obstacles sur le chemin de la victoire militaire". Parfois, un pays fut chanceux et réussit à annihiler l’armée de son ennemi, comme Napoléon le fit à Austerlitz, à Iéna et à Auerstaedt ; un tel succès pouvait provoquer une capitulation rapide. Mais, le plus souvent, les batailles étaient sanglantes et indécises ; les guerres étaient des exercices d’attrition et d’épuisement. Au fur et à mesure que les guerres devinrent plus totales, les forces armées plus importantes, et les sociétés plus industrialisées, le rêve de l’action décisive devint, le plus souvent, une chimère inatteignable. Les armées se transformèrent en outils tactiques destinés à user les armées ennemies, dans l’espoir qu’une accumulation de victoires sur le champ de bataille les mettrait en position d’engager des opérations stratégiques concluantes.

Dans une certaine mesure, les marines sont aussi condamnées à se battre au niveau tactique. Après avoir obtenu la maîtrise de la mer, une flotte peut bombarder des forteresses à proximité des côtes, faire respecter un blocus, ou conduire des opérations amphibies. Dans le premier cas, cependant, les résultats sont limités par la portée de l’artillerie des navires ; dans le second, l’ennemi ne les perçoit qu’indirectement et au bout d’un certain temps. Certes, un blocus peut priver un belligérant des ressources nécessaires pour soutenir l’effort de guerre ; cependant, le camp soumis au blocus peut pallier ses effets par substitution et redistribution. En résumé, la guerre économique indirecte réclame de longs délais, et rares sont les cas où un blocus a mis un pays à genoux. Enfin, les opérations amphibies ne sont généralement qu’un prélude à des opérations terrestres soutenues et ce genre d’action nous ramène au cas de la bataille entre deux armées.

L’arme aérienne a changé la situation en comprimant la séparation entre les niveaux tactiques et stratégiques. Les avions peuvent couramment mener des opérations dont les effets se situent au niveau stratégique. Dans une large mesure, ils dispensent de la confrontation avec le terrain et l’environnement, compte tenu de leur aptitude à passer par dessus les armées, les flottes et les obstacles géographiques et à frapper directement les centres clés d’un pays. Cette capacité offre des alternatives aussi bien aux batailles terrestres sanglantes et prolongées qu’aux blocus navals qui se révéleraient mortels. Dans la réalité, bien que les premiers théoriciens de la puissance aérienne aient souvent parlé du potentiel de ce concept, il resta largement du domaine du rêve pendant de nombreuses décennies. La puissance aérienne ne supprima pas la nécessité d’une campagne terrestre en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, et bien qu’une invasion du Japon proprement dit se soit avérée inutile, la chose ne fut pas d’emblée évidente - il fallut quatre ans d’opérations combinées des trois armées pour préparer la phase aérienne finale et décisive. Pour beaucoup, la Corée et le Viêt-nam prouvèrent que l’arme aérienne n’était pas un outil stratégique efficace, encore que, pour d’autres, l’occasion ne lui fut pas alors vraiment donnée de faire ses preuves. L’opération Desert Storm, en revanche, fut près de réaliser les revendications des précurseurs. Il reste à voir si cette campagne fut l’accomplissement d’une prophétie ou une aberration.

Si la première hypothèse est la bonne, alors Desert Storm confirme le prémisse que le but d’un chef aérien est de maximiser son avantage intrinsèque en opérant au niveau stratégique tout en obligeant l’ennemi à se battre au niveau tactique. Les forces aériennes de la coalition parvinrent à imposer ce déséquilibre dans le Golfe quand, par exemple, elles privèrent les défenses aériennes irakiennes de leur contrôle centralisé, les obligeant à se rabattre sur des opérations tactiques inefficaces, dénuées de signification stratégique. Bien qu’on puisse aussi employer la puissance aérienne aux niveaux opérationnel et tactique, il convient d’examiner de près ces occasions pour être sûr que l’effet recherché en vaut la peine. Par essence, la guerre aérienne implique une pensée globale et stratégique. Le chef aérien doit voir la guerre dans sa totalité - non d’une manière séquentielle ou circonscrite.

Enfin il faut noter que la puissance aérienne a de grandes capacités stratégiques comme force non létale. Dans une observation intéressante, John Warden remarquait qu’à la base, la puissance aérienne délivre une information stratégique : elle peut être "négative" (comme les bombes) mais aussi "positive" (comme de la nourriture). Par exemple, le pont aérien de Berlin en 1948-1949 fut peut-être la plus grande victoire occidentale de la guerre froide avant la chute du Mur lui-même. Et pourtant cet aérotransport fut une démonstration d’application pacifique de la puissance aérienne. Après que les Soviétiques eurent fermé toutes les routes terrestres vers Berlin-Ouest, les appareils de transport fournirent toute la nourriture, les médicaments, le charbon et les autres éléments essentiels dont la population avait besoin pendant près de dix mois. Le résultat du pont aérien fut capital : la cité resta libre. Il s’agissait d’une victoire stratégique de première importance, qui n’était en rien diminuée parce que l’arme aérienne l’avait obtenue sans tirer un coup de feu. L’évolution du monde implique un plus grand appel aux capacités du transport aérien, qu’il s’agisse de projection de forces ou d’assistance humanitaire. De la même façon, les progrès techniques soulignent l’importance des systèmes spatiaux tels que les satellites de transmission et d’observation qui permettent le commandement et le contrôle instantanés des forces armées (C2), la localisation précise, le recueil du renseignement et la vérification des traités. De toute évidence, l’importance de la puissance aérienne stratégique pour nos structures de sécurité nationale est en train de croître - non de diminuer.

 

3. L’arme aérienne est, en premier lieu, offensive

La guerre, une fois déclarée, doit être menée offensivement, agressivement. Il ne s’agit pas de parer les coups de l’ennemi mais de le terrasser.

Amiral Alfred Thayer Mahan

Pour les théoriciens de la guerre de surface, l’idée que la défense est la forme la plus forte de la guerre est un axiome. Il est vrai qu’un pays dont l’armée est en position de faiblesse se mettra généralement sur la défensive, qui lui offre un certain nombre d’avantages. Un défenseur peut se retrancher, bâtir des fortifications et opérer sur des axes intérieurs en terrain ami et familier. Un attaquant, en conséquence, doit assaillir cet ennemi bien préparé, la plupart du temps en s’exposant à ses feux. En outre, plus il avance en territoire ennemi, plus il s’éloigne de ses sources de ravitaillement. Ces facteurs naturels conduisent Sun Zi à commenter que "l’invincibilité réside dans la défense ; la vulnérabilité de l’ennemi va avec l’attaque". La règle standard était qu’il fallait une supériorité numérique de trois contre un à l’endroit d’une attaque pour vaincre un ennemi établi sur des positions préparées. Il fallait, en conséquence, attaquer l’ennemi là où il ne s’y attendait pas, de manière à s’assurer de l’avantage du nombre au point crucial. Il faut cependant comprendre que les mêmes théoriciens qui clament que la défense est la forme de guerre la plus sûre admettent aussi qu’une guerre est rarement gagnée en restant sur la défensive ; une offensive sera, tôt ou tard, essentielle. Ainsi tout défenseur doit ménager ses forces pour être prêt à passer à l’attaque au moment opportun.

L’arme aérienne n’est pas adaptée à ce concept. L’immensité et l’absence de cheminements dans le ciel permettent de frapper en venant de n’importe quelle direction, alors que les armées terrestres se déplacent généralement sur des axes bien définis. L’interception est ici la question clé ; certes les radars veillent face à des assaillants, mais les masques du terrain, les mesures électroniques, le choix soigneux des trajectoires, et les techniques de furtivité rendent difficiles l’anticipation et la préparation à une attaque aérienne. H.G. Wells remarquait, en 1908, qu’il n’y avait pas de grand-routes dans le ciel - toutes les routes mènent partout. Il avait, et a encore, raison. Parce qu’il n’y a ni fronts ni flancs dans la troisième dimension, un défenseur a peu d’espoir d’y bâtir des fortifications ou de canaliser l’ennemi sur une voie prévisible qui permette à ses défenses d’être plus efficaces. Arrêter complètement une attaque aérienne est pratiquement impossible - quelques avions arriveront à passer. Même lorsque les bombardiers de la 8e Air Force subirent des pertes "désastreuses" lors de leurs raids sur Schweinfurt à l’automne 1943, plus de 85 % des appareils traversèrent les défenses ennemies et attaquèrent leurs objectifs. Généralement, les forces de surface, pour leur part, ou bien réussissent à percer ou bien sont repoussées - c’est tout ou rien.

Qui plus est, pour défendre toutes ses zones vitales, une défense aérienne doit disperser largement ses escadrons, mais chaque point protégé doit l’être suffisamment pour repousser l’attaquant2. À la différence d’une défense de surface, une défense aérienne n’a donc pas d’avantage acquis - la défense passive est peu praticable. Alors que l’assaillant peut frapper n’importe quel point, le défenseur est limité à l’attaque de l’assaillant - une situation d’un rendement faible. De plus, une défense efficace implique un réseau C2 bien organisé, à temps de réaction bref et à capacité de survie élevée ; l’attaquant n’a pas les mêmes besoins. Même si un tel système défensif est en place, cependant, la dispersion qu'entraîne la tentative de couvrir l’ensemble des zones vitales du pays peut, de facto, laisser une supériorité aérienne locale à l’attaquant. Bref, dans la guerre aérienne, le défenseur est dépouillé de toute supériorité numérique initiale, alors qu’il a théoriquement besoin de plus de forces que l’attaquant - exactement la situation inverse de ce qui se passe au sol3. Ce type de raisonnement conduisit Douhet et d’autres à définir l’avion comme l’arme offensive par excellence. Si cette notion est vraie, elle a des conséquences intéressantes.

En premier lieu, celui qui prend l’offensive est récompensé. Attendre, dans le ciel, c’est risquer la défaite ; c’est pourquoi une frappe aérienne écrasante est une grande tentation. Quand de telles attaques se produisent elles peuvent avoir des effets dévastateurs - comme à Pearl Harbor, pendant la guerre israélo-arabe de 1967 ou lors de Desert Storm. Au minimum, la nécessité de garder l’initiative implique l’existence d’une force aérienne prête à agir immédiatement et de façon décisive dès l’ouverture des hostilités. Dans la guerre aérienne, nul ne peut se permettre une mobilisation qui dure des semaines ou des mois - le conflit risque d’être terminé avant qu’elle soit menée à bien.

Dans le même ordre d’idées, la règle de Sun Zi selon laquelle un chef sage défait la stratégie de l’ennemi ne s’applique pas dans la guerre aérienne, parce qu’elle suppose d’attendre pour voir quelle est cette stratégie et ensuite d’agir pour la contrer. Non seulement l’affaire est risquée (il est facile de se tromper sur la stratégie de l’adversaire et donc de contrer la mauvaise manœuvre), mais, une fois encore, cela donne l’initiative à l’ennemi4. Enfin le concept de l’arme aérienne offensive supprime le besoin d’une réserve tactique. Les forces terrestres établissent une réserve dont la mission est d’être prête à exploiter un succès ou à renforcer un point menacé. Ces deux scénarios supposent une posture défensive prête à réagir. Les batailles aériennes, pour leur part, surviennent et s’achèvent si rapidement que, à l’exception de cas très rares, les chefs aériens doivent éviter de maintenir une réserve, mais plutôt engager tous les appareils dont ils disposent dans les opérations de combat5.

À vrai dire, cette question est suffisamment ambiguë pour mériter une étude plus approfondie. Il est clair qu’une réserve, au sens où on l’entend dans les opérations terrestres, est sans objet dans la guerre aérienne. Mais ne pourrait-on estimer que des avions basés dans un autre pays, à des centaines de kilomètres et néanmoins à quelques dizaines de minutes seulement de l’espace où se déroulent les combats, constituent en réalité une "réserve tactique"6 ? En résumé, la vitesse, le rayon d’action et la souplesse d’emploi de l’arme aérienne lui donnent une ubiquité qui, à son tour, l’imprègne de capacité offensive. Parce qu’en général le succès dans la guerre est atteint par l’offensive, l’adage selon lequel "la meilleure défense est une bonne attaque" est presque toujours vrai dans la guerre aérienne.

 

4. Par essence, la puissance aérienne dépend du choix des objectifs ; celui-ci du renseignement ; le renseignement est l’analyse de l’effet des opérations aériennes

Comment un homme peut-il dire ce qu’il doit faire
s’il ignore ce que son ennemi prépare ?

Baron Antoine-Henri Jomini

L’arme aérienne - qu’elle soit létale ou non - peut être dirigée contre pratiquement tout objectif. La guerre du Golfe a montré que creuser profondément et utiliser des tonnes d’acier et de béton ne suffit pas à garantir une protection contre des bombes de précision à effet de pénétration. Les bunkers durcis de l’armée de l’Air irakienne étaient dessinés pour supporter une attaque nucléaire, mais ils ne purent résister à une forte charge explosive parfaitement placée. Cependant, être capable de frapper n’importe quel objectif ne veut pas dire qu’il faut tous les attaquer. Le choix des objectifs à traiter ou à influencer est l’essence de la stratégie aérienne. Pratiquement tous les théoriciens aéronautiques sont d’accord sur ce point, tout en restant malheureusement d’un flou décevant à ce sujet.

Douhet, par exemple, laissa au génie des chefs aériens le soin de déterminer quels étaient les "centres vitaux" de l’ennemi. Il désigna cependant le moral des populations comme étant de première importance. Il prédit que si ces dernières ressentaient les rigueurs de la guerre - à travers le bombardement des zones urbaines au moyen d’explosifs, de gaz et de produits incendiaires - elles se soulèveraient et demanderaient à leur gouvernement de faire la paix. D’autres théoriciens eurent des objectifs différents comme cibles prioritaires. L’ACTS (Air Corps Training School) mit au point une doctrine focalisée sur l’industrie ennemie. Sa théorie du "tissu industriel" définissait la structure d’une nation comme un réseau de systèmes connectés et interdépendants ; comme pour un château de cartes, si on enlevait précisément le bon élément, l’ensemble s’écroulerait et avec lui les capacités du pays à faire la guerre. John Slessor (RAF) insistait (au début des années trente et en parlant du niveau tactique) sur la vulnérabilité des moyens de transport d’un pays, préconisant l’interdiction des mouvements de troupes et d’approvisionnements comme la meilleure méthode pour atteindre ses objectifs. John Warden insiste sur les structures de commandement : puisque ce sont les gouvernants d’un pays qui prennent les décisions touchant à la paix et à la guerre, il convient de concentrer tous les efforts aériens sur la volonté de ces dirigeants pour les amener à faire la paix. Les premiers écrits (avant 1925) de Billy Mitchell regardaient l’armée ennemie comme l’objectif prioritaire de la puissance aérienne stratégique. Et c’est ainsi que tous les théoriciens classiques de la puissance aérienne eurent la même notion de centres de gravité, tout en divergeant sur le choix du plus important d’entre eux. Au fond, un sceptique pourrait argumenter que l’histoire de la stratégie aérienne est celle de la recherche de l’objectif unique et parfait7. En tout cas, ce cadre de base pour définir la stratégie aérienne fut un premier pas utile - mais seulement un premier pas.

La capacité de l’arme aérienne à atteindre ses objectifs a toujours dépassé sa capacité à les identifier. La guerre du Golfe a démontré que, si quelqu’un ignore l’existence d’un objectif, l’arme aérienne peut être inefficace. Par exemple, bien que les appareils de la coalition aient détruit la plupart des installations connues de recherche NBC en Irak, beaucoup d’autres étaient inconnues et le restèrent jusqu’à ce que les inspecteurs de l’ONU parcourent le pays après la guerre. Pour les aviateurs, prétendre qu’il s’agit là d’une carence du renseignement - et non de l’arme aérienne - n’est qu’une esquive parce que les deux fonctions sont totalement entrelacées et l’ont toujours été. Le renseignement est essentiel pour le choix des objectifs ; qui plus est, il s’agit d’un renseignement spécialement adapté à la guerre aérienne. Des organismes militaires de collecte des informations ont existé pendant des siècles, mais leurs productions étaient de nature tactique : combien de soldats a l’ennemi ? où sont-ils ? quelle route suivent-ils ? quelle est la cadence de feu de leurs armes les plus récentes ?

Bien que ce genre d’information soit aussi nécessaire aux aviateurs pour mener la bataille aérienne tactique, la guerre aérienne stratégique demande quelque chose de plus : quelles sont les structures de la société ennemie et de son industrie ? où sont les acieries et les centrales énergétiques ? comment les dirigeants civils et militaires communiquent-ils avec leurs subordonnés ? où sont les principales gares de triage ? où en est le programme d’armes chimiques ? qui sont les principaux dirigeants de la société et quelles sont les bases de leur pouvoir ? Ce type de questions, essentielles pour un planificateur aérien, avait rarement été posé avant l’avènement de l’avion parce qu’il n’y avait pas besoin de le faire. Deux analystes soutiennent même que le renseignement est devenu "une ressource stratégique qui peut se révéler avoir autant de valeur et d’influence à l’ère post-industrielle que le capital et le travail en ont eue pendant l’âge industriel" 8. Dans cette optique, la clé de tout conflit est le renseignement.

Le troisième pas, non moins important que les deux premiers, est l’analyse des effets des attaques aériennes. Un aspect de ce problème est appelé BDA (Bomb Damage Assessment - évaluation des dommages provoqués par les bombardements) mais ce n’est qu’un de ses aspects - avec des implications largement tactiques. La manière la plus simple de procéder à cette évaluation consiste à effectuer une reconnaissance après l’attaque ; cependant l’arrivée des armes de précision rend souvent cette procédure inadaptée. Pendant la guerre du Golfe, par exemple, les avions de la coalition frappèrent un bâtiment abritant le quartier général du renseignement irakien. Le BDA estima cette mission efficace à 25 % parce qu’un quart du bâtiment avait été détruit. Cependant l’aile du bâtiment détruite était précisément celle où l’objectif était installé. En réalité, la sortie avait été totalement efficace. Mais le BDA utilisait un procédé de calcul adapté à une époque où ce degré de précision était inatteignable, et où la destruction complète était jugée indispensable. En résumé, le BDA est un art autant qu’une science et il est souvent difficile de déterminer les effets d’une attaque aérienne de précision.

Le problème de cette évaluation au niveau stratégique est beaucoup plus complexe. La qualité des modes actuels de mesure d’efficacité des frappes aériennes stratégiques est insuffisante. Dans certains cas, tels que l’évaluation des dommages infligés à un réseau de distribution de puissance électrique, la relation entre la destruction et l’efficacité n’est pas linéaire. Par exemple, pendant Desert Storm, l’Irak ferma certaines de ses usines électriques bien qu’elles n’aient pas été attaquées, espérant apparemment que, ce faisant, il les mettrait à l’abri d’une attaque. Comme la coalition cherchait à couper l’alimentation en énergie, non à la détruire, la menace d’une attaque fut aussi efficace que l’attaque elle-même. Ainsi, un petit nombre de bombes produisit une énorme perte de puissance. Malheureusement, bien qu’il soit possible de s’assurer qu’une centrale ne produit pas d’électricité, savoir comment ceci affecte les performances d’un système de défense aérienne (ce qui peut être le véritable but de l’attaque) est une tâche autrement difficile.

Ce problème d’évaluation a hanté les planificateurs aériens pendant des décennies. Certains ont encore de chaudes discussions sur l’efficacité du bombardement stratégique pendant la Seconde guerre mondiale. Les objectifs sélectionnés étaient-ils les bons ? Y avait-il une meilleure façon de mener la guerre aérienne ? Il est surprenant que cette question n’ait pas encore été résolue par les jeux de guerre sur ordinateurs, qui restent incapables d’évaluer les effets stratégiques d’une attaque aérienne. Par suite du spectacle impressionnant offert par ces jeux, cependant, les participants sont amenés à croire qu’ils sont engagés dans un exercice scientifique. Le défi pour les aviateurs est d’imaginer des méthodes permettant d’analyser les relations entre systèmes complexes au sein d’un pays, de déterminer la meilleure façon de les bouleverser, et ensuite de mesurer l’effet en cascade de la défaillance d’un système à travers une économie.

Nous sommes dans une société du quantitatif avec le besoin de compter et de mesurer les choses, en particulier notre efficacité. Le militaire a un penchant pour le calcul des pertes, les tonnages, les taux de sortie, les pourcentages de coups au but, et ainsi de suite. Cette disposition est particulièrement répandue dans la guerre aérienne parce qu’il n’y a pas de moyen simple de déterminer les progrès accomplis. Les forces de surface peuvent tracer des lignes sur une carte mais les aviateurs ne peuvent que compter des sorties puis analyser les données parfois obscures et contradictoires du renseignement. La véritable évaluation aérienne arrive généralement après la guerre. Comment se débarrasser de ce penchant américain pour la "guerre Nintendo" ? Parce que l’arme aérienne est une force stratégique, nous devons mieux comprendre, mesurer et prédire son efficacité à ce niveau de la guerre. Pendant trop longtemps, les aviateurs se sont reposés sur une philosophie de choix d’objectifs faisant appel à une "foi du charbonnier", assaisonnée de logique, et au sens commun plus qu’aux preuves empiriques.

 

5. L’arme aérienne produit un choc psychologique et physique par sa maîtrise de la quatrième dimension - le temps

Comme il est vrai que dans toute opération militaire
le temps est tout.
Duc de Wellington

Quand il parlait des raisons de son succès à Austerlitz, Napoléon notait que lui, à la différence de ses adversaires, comprenait la valeur d’une minute. Il comprenait l’importance du temps. En vérité Napoléon parlait aussi de la chronologie, du "timing". Synchroniser les actions de multiples unités de manière à maximiser leur effet est vital - ceci est le timing. Aussi important, cependant, est le temps sous forme de durée. Les chefs doivent savoir combien de temps il faudra pour mettre leurs unités en position et ensuite pour les utiliser réellement. Plus important encore, ils doivent comprendre que, si la force est appliquée rapidement, elle a des effets à la fois physiques et psychologiques. Ces effets se dissipent si elle est employée graduellement. L’arme aérienne est le plus efficace gérant de temps de la guerre moderne à cause de sa capacité à emboîter les événements les uns dans les autres. Ceci produit le choc.

Bien qu’il soit difficile de séparer les composantes physiques et psychologiques du choc, il y a entre elles une nette différence. Le choc physique se produit quand une force rencontre un objet. Il comporte une part de puissance écrasante ; il est irrésistible. Avant ce siècle, la cavalerie lourde était généralement chargée de le produire, même si parfois ce fut une infanterie lourde bien armée et déployée en colonnes. Et effectivement, quand elle était bien manœuvrée, une charge de troupes montées produisait un choc énorme, balayant complètement parfois les forces ennemies, comme à Arbèles9 et à Rossbach. Mais ce ne fut pas toujours le cas. La puissance de feu pouvait, de temps à autre, repousser de telles charges de cavalerie, comme à Crécy et à Waterloo. Néanmoins l’effet de choc sur le champ de bataille est encore important aujourd’hui, alors que ce sont les forces blindées qui en sont généralement chargées. L’arme aérienne peut, de la même façon, produire le choc physique grâce à l’énorme puissance de feu qu’elle peut concentrer sur une zone donnée. L’impact d’un B 52 chargé de 19 tonnes d’explosifs à haute puissance est légendaire, et même un F 15 E peut larguer quatre tonnes de bombes sur une surface de la taille d’une grande maison.

Chose plus importante, la puissance aérienne peut produire des effets psychologiques. À son niveau le plus fondamental la guerre est psychologique. Il se peut que le meilleur moyen d’augmenter le choc psychologique soit d’augmenter le choc physique, mais il faut faire attention de ne pas confondre destruction et efficacité. Un chef devrait plutôt tirer profit de la vitesse et de l’ubiquité de l’arme aérienne - sa capacité d’augmenter spectaculairement le "tempo" des opérations de combat. On mesure l’importance de ces caractéristiques quand on rappelle que même l’armée la plus énergique est limitée par sa vitesse de progression. En étudiant des milliers de campagnes sur plusieurs siècles, un chercheur de l’US Army découvrit que les forces mécanisées et blindées restent immobiles 90 à 99 % du temps. Quand elles sont profondément engagées avec l’ennemi, elles avancent généralement à la moyenne de trois miles par jour - à peu près la même chose que l’infanterie. Il y a évidemment eu des exceptions, mais l’étude conclut que le rythme d’avance des forces terrestres n’a pas fondamentalement changé depuis quatre siècles, en dépit de l’avènement du moteur à combustion interne et des changements qu’il a introduits sur le champ de bataille.

L’arme aérienne augmente la vitesse de mouvement de plusieurs ordres de grandeur. L’avion parcourt couramment plusieurs centaines de miles en territoire ennemi à des vitesses dépassant 700 miles à l’heure. Une telle mobilité veut dire qu’un chef peut manœuvrer si rapidement, dans tant de directions différentes, sans se préoccuper des obstacles de surface, qu’un défenseur en est sévèrement désavantagé. Cette conquête du temps par l’arme aérienne engendre la surprise, qui, à son tour, agit sur les esprits en y introduisant la confusion et la désorientation. Toute la théorie de John Boyd sur la boucle observation-orientation-décision-action (OODA) repose sur l’axiome que le raccourcissement du temps - arriver rapidement aux décisions comme aux destinations - est l’élément décisif dans la guerre par suite de l’énorme tension psychologique qu’il produit chez l’ennemi. De plus, la vitesse et la surprise peuvent parfois remplacer la masse : si un ennemi n’est pas physiquement et mentalement préparé à une attaque, alors la force - appliquée rapidement et sans préavis - peut le submerger (par exemple la France en 1940 et la Russie en 1941). En outre, la surprise et la vitesse peuvent contribuer à réduire les pertes parce que les attaquants sont moins exposés au feu ennemi. Le fait que vitesse signifiait survie est une des raisons pour lesquelles l’avion à réaction a rapidement remplacé l’avion à hélice pour la plupart des missions tactiques dans toutes les armées de l’Air. Les armes nucléaires donnent l’exemple le plus convaincant de la manière dont l’arme aérienne produit le choc psychologique. Les peuples n’ont pas réellement augmenté le pouvoir destructif de leurs armes au cours des siècles. Les Romains détruisirent totalement Carthage, rasant les bâtiments, tuant les habitants et couvrant le sol de sel pour que rien n’y pousse plus. La destruction d’Hiroshima et de Nagasaki causée par le souffle de l’explosion et les radiations eut les mêmes résultats. La différence entre ces événements est que plusieurs légions romaines eurent besoin de plus de vingt ans pour causer de telles destructions alors qu’un seul B 29 les produisit en quelques secondes. Ce fut cette destruction instantanée - cette conquête du temps, non de la matière - qui affecta à un tel point la volonté du peuple japonais et l’opinion mondiale en général. Et qui les affecte encore.

Ceci amène à une réflexion importante quant à l’efficacité de l’arme aérienne dans les conflits de faible intensité. Parce que la guérilla est une guerre prolongée, par sa nature même elle se prête mal à un traitement par l’arme aérienne, l’obtention rapide d’une décision militaire étant exclue. Des campagnes comme Rolling Thunder pendant la guerre du Viêt-nam montrent que la puissance aérienne est particulièrement inefficace quand elle n’a pas l’occasion de brusquer le temps. Dans de tels cas, les limitations de l’arme aérienne sont amplifiées. En fait, quand la dimension du temps lui est enlevée, l’impact psychologique de l’arme aérienne peut être virtuellement négatif.

 

6. L’arme aérienne peut simultanément conduire des opérations parallèles à tous les niveaux d’un conflit

Alors que le balancement des efforts d’un point à un autre, au sol, prend du temps, la souplesse inhérente aux forces aériennes leur permet, sans changer de bases, d’être basculées d’un objectif à un autre sur le théâtre d’opérations.
Field Marshall Bernard Montgomery

La taille d’une armée est généralement déterminée par celle de l’armée ennemie (ou celle de la coalition rassemblée contre lui), parce que le but de son chef est de gagner la bataille anti-forces. Une fois ce but atteint - très probablement avec beaucoup de temps et de dépenses - l’armée peut être utilisée à des tâches telles que l’occupation et l’administration de territoires. Mais celles-ci ne sont pas sa principale raison d’être ; en tout état de cause, la police ou d’autres forces paramilitaires peuvent s’en occuper avec efficacité. De l’autre côté, la taille d’une force aérienne ne dépend pas tellement de la taille de celle de l’ennemi parce que la bataille dans les airs elle-même n’est qu’une des nombreuses missions que l’arme aérienne peut remplir. Plus encore, ces autres missions - l’attaque stratégique de centres de gravité, les opérations d’interdiction, l’appui aérien rapproché des troupes terrestres au combat - ont potentiellement une plus grande importance et peuvent être menées en même temps que la campagne pour la supériorité aérienne. Des opérations parallèles ont lieu quand des campagnes différentes, contre des objectifs différents, et à différents niveaux de la guerre, sont conduites simultanément. Contrairement aux forces de surface, qui doivent généralement combattre de façon séquentielle et gagner la bataille tactique avant de pouvoir passer aux objectifs opérationnels ou stratégiques, les forces aériennes peuvent mener des campagnes séparées aux divers niveaux de la guerre. Tout en accomplissant la mission stratégique de destruction de l’industrie d’armement d’un pays par exemple, l’arme aérienne est capable de conduire une campagne au niveau opératif pour désorganiser les systèmes de transport et d’approvisionnement de l’ennemi. Et, pendant ce temps, une force aérienne peut aussi être en train d’attaquer les forces de l’adversaire déployées au niveau tactique.

C’est précisément ce qui se produisit pendant Desert Storm. Pendant que les F 117, les F 15, les F 111 et les Tornado attaquaient les installations de recherche nucléaire, les raffineries et les aérodromes, les F/A 18, les F 16 et les Jaguar bombardaient les gares et les ponts dans le Sud de l’Irak pour réduire les mouvements de troupes et de fournitures vers l’armée irakienne. Simultanément, les A 10, les AV 8 et les hélicoptères effectuaient des milliers de sorties contre les troupes irakiennes et leurs équipements au Koweït. En somme, alors qu’on ne parle jamais d’une armée ou d’une marine tactique ou stratégique, on parle de forces aériennes tactiques ou stratégiques. Il est très significatif qu’il en soit ainsi - c’est un fait qui reconnaît la souplesse d’emploi de l’arme aérienne. De la même façon, l’arme aérienne peut conduire simultanément différents types de campagne aérienne au même niveau de la guerre, par exemple une bataille pour la supériorité aérienne en même temps qu’une campagne de bombardement stratégique. En fait, elle peut même mener une troisième ou une quatrième campagne stratégique séparée, comme ce fut le cas pendant la Seconde Guerre mondiale quand la puissance aérienne alliée bombardait l’industrie allemande et défiait la Luftwaffe pour la supériorité aérienne dans le ciel d’Europe, tout en remportant simultanément la bataille de l’Atlantique contre les sous-marins allemands et en privant de tout renfort les troupes de Rommel en Afrique du Nord.

Finalement, et c’est peut-être le plus important, la vitesse et la portée de l’arme aérienne lui permettent d’attaquer des objectifs dans toute la profondeur et la largeur d’un pays ennemi. Les avions n’ont pas besoin de se désengager d’une bataille pour participer à une autre - manœuvre extrêmement risquée et compliquée pour les forces terrestres. Quand ils se désengagent, ils n’ont pas à emprunter des routes boueuses, traverser des rivières en crue ou réorienter des axes de ravitaillement pour aller se battre ailleurs. L’armée de l’Air israélienne donna un excellent exemple de cet avantage pendant la guerre du Kippour en 1973. Les Israéliens passèrent leur temps à basculer leur puissance aérienne du front du Sinaï aux hauteurs du Golan et de l’interdiction à l’appui aérien rapproché. Ils parvinrent à effectuer ces changements quotidiennement pendant plusieurs semaines.

De telles opérations parallèles peuvent aussi avoir des effets parallèles, mettant l’ennemi en face de crises multiples survenant si rapidement qu’il ne peut répondre efficacement à aucune d’entre elles. La démonstration la plus dévastatrice de ce phénomène se produisit pendant les deux premiers jours de la guerre du Golfe, quand des centaines d’avions coalisés atteignirent, parmi d’autres objectifs, le système de défense aérienne irakien, les centrales électriques, les centres de recherche nucléaire, les quartiers généraux militaires, les tours de télécommunications, les bunkers de commandement, les services de renseignement et un palais présidentiel. Ces attaques se déroulèrent si rapidement et avec une telle puissance sur plusieurs centres de gravité irakiens que, dans une grande mesure, le pays fut immobilisé et l’issue de la guerre décidée dès ces premières heures. Les dirigeants irakiens eurent d’énormes difficultés à manœuvrer leurs troupes et à les ravitailler, à donner des ordres, à recevoir les comptes rendus du front, à communiquer avec la population, à faire fonctionner les sites radar, ou à planifier et organiser une défense efficace - et à plus forte raison à envisager une contre-attaque offensive. Bien que certains s’interrogent sur la valeur de l’Irak en tant qu’adversaire, la figure ci-dessous [p. 40] montre à quoi auraient ressemblé des attaques parallèles similaires contre Washington. Aurions-nous pu garder notre équilibre face à un tel assaut ?

Gardant à l’esprit le fait que la coalition a simultanément mené des actions aériennes contre les forces irakiennes au Koweït, on peut apprécier l’impact que des opérations parallèles peuvent avoir sur l’ennemi. Un tel effet représente la "guerre des cerveaux" imaginée par J.F.C. Fuller, mais au niveau stratégique plutôt qu’aux niveaux tactique ou opératif. Les chefs militaires ont longtemps cherché à paralyser un ennemi plutôt qu’à le combattre - à rompre sa colonne vertébrale (les structures de commandement) au lieu d’en venir au corps à corps. Les opérations aériennes en parallèle offrent aujourd’hui cette possibilité. La souplesse d’emploi, attribut clé de la puissance aérienne, ne peut être plus clairement illustrée que par la conduite d’opérations parallèles.

 

7. Les armes aériennes de précision ont donné un nouveau sens à la notion de masse

À quoi sert une victoire décisive au combat si nous avons été saignés à mort pour l’obtenir ?

Sir Winston Churchill

L’effet de masse a longtemps été considéré comme un des principes de la guerre. Pour effectuer une percée dans les défenses ennemies, il faut concentrer ses forces et sa puissance de feu en un point particulier. Au fur et à mesure que les armes à feu sont devenues plus létales à de plus grandes distances, à partir du milieu du XIXe siècle, les fortifications défensives ont crû en importance. Les défenses sont devenues si solides qu’il a fallu augmenter dans de grandes proportions la puissance de feu et la masse nécessaires pour arriver à les traverser. En conséquence, il a été conseillé aux chefs militaires de ne pas découper ou disperser leurs forces : essayer d’être fort partout reviendrait à ne l’être nulle part. La masse s’est mise à dominer la guerre terrestre et les planificateurs à se pencher sur la manière d’améliorer les moyens de transport et de communication pour être sûrs que la masse serait disponible au bon moment et au bon endroit - avant que l’ennemi ne s’en aperçoive. La "loi en N2" de F.W. Lanchester - qui postulait que, lorsque la supériorité numérique augmentait dans un camp, son taux de perte décroissait en fonction de la racine carrée de cette augmentation donnait une base scientifique apparente à cette croyance en la masse.

Ce principe semblait aussi valable pour la guerre aérienne. Les premières opérations de la 8e Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale se traduisirent par des taux de perte élevés et n’eurent qu’un faible impact sur la machine de guerre allemande. L’argument de son commandant, le général Ira Eaker, était que ses moyens n’étaient pas assez importants. Pour assurer une frappe efficace tout en assurant leur protection défensive, les formations de bombardiers devaient comporter au moins 300 avions. Ce chiffre s’avéra cependant trop bas. Avant l’arrivée des avions d’escorte américains, les défenses aériennes allemandes se montrèrent si efficaces qu’il fallut des formations extrêmement nombreuses pour garantir aux bombardiers des taux de pertes suffisamment bas - apparemment la "loi" de Lanchester était vérifiée dans la pratique. De plus, la précision des bombardements était bien inférieure à ce qui était attendu, d’une part à cause des mesures de défense et de déception allemandes, d’autre part à cause de conditions météorologiques abominables. En conséquence, pour détruire un objectif de la taille d’une petite maison, il fallait une force de 4 500 bombardiers lourds avec 9 000 tonnes de bombes. Cette méthode prenait malheureusement du temps pour neutraliser un système majeur dans un pays. L’élimination d’une seule raffinerie de pétrole nécessitait des centaines de bombardiers, puis la force de bombardement recommençait sur un autre objectif lors de la mission suivante. Les avions alliés ayant à frapper des centaines d’objectifs, chacun avec un raid massif, les Allemands pouvaient rebâtir les installations entre les attaques. En d’autres termes, l’absence de précision imposait à l’arme aérienne une bataille d’attrition basée sur des effets cumulatifs, ramenant finalement la puissance aérienne au niveau tactique.

Un remarquable exemple de cette situation pendant la Seconde Guerre mondiale est fourni par le cas de la raffinerie de pétrole allemande de Leuna, une importante installation protégée par une artillerie antiaérienne extrêmement puissante et par des générateurs de fumée pour cacher la raffinerie aux bombardiers alliés. 2,2 % seulement des bombes larguées sur Leuna touchèrent réellement la zone de production de la raffinerie. Les Alliés eurent à effectuer 22 raids sur Leuna pendant la dernière année de la guerre pour parvenir à la mettre hors service. Comme le conclut le rapport américain sur les bombardements stratégiques, larguer quelques bombes avec précision eût été beaucoup plus efficace que de "disperser des bombes de 500 livres sur l’ensemble du site". C’était là la stricte vérité ! Les chiffres concernant la précision des bombardements ont changé avec le temps. La guerre du Viêt-nam a vu le premier usage répandu des munitions guidées de précision (Precision Guided Munitions - PGM) pendant les campagnes Linebacker en 1972 ; les appareils américains furent alors capables de démolir la proverbiale "petite maison" avec seulement 190 tonnes de bombes transportées par 95 avions. Desert Storm a introduit une nouvelle augmentation de la précision, combinée avec la furtivité, qui a permis un taux de perte par sortie remarquablement bas (moins de 0,05 %). Les avions pouvaient ainsi atteindre, en sécurité, plus d’objectifs en un temps donné (autrement dit, les opérations parallèles étaient possibles). Peu de gens oublieront les films vidéo de bombes guidées laser pénétrant par les orifices de ventilation et les portes de bunker. Un petit pourcentage seulement du tonnage total largué était guidé avec précision, et même ces bombes manquaient parfois leur but ; néanmoins quand les avions de la coalition utilisaient des PGM par un temps correct, notre maison n’avait plus besoin que d’une ou deux bombes et un seul avion. Cette combinaison de précision et de furtivité signifiait que les avions pouvaient frapper et neutraliser leurs objectifs rapidement et en sécurité.

Le résultat de cette tendance à "une précision de cheminée de ventilation" est l’invalidation du principe de l’importance de la masse. Les PGM fournissent la densité - la masse par unité de volume -, qui est une mesure d’efficacité beaucoup plus valable. En résumé les objectifs ne sont plus massifs, et les armes aériennes utilisées pour les neutraliser non plus. On pourrait soutenir que tous les objectifs sont des objectifs de précision - y compris chaque char, chaque pièce d’artillerie ou chaque fantassin. Il n’y a pas de raison logique pour gaspiller des balles ou des bombes dans un espace vide ou de la poussière. L’idéal serait que chaque coup tiré trouve sa marque. Si ce degré de précision et une protection par la furtivité peuvent devenir la norme, les implications politiques, économiques et logistiques sont grandes. Il devient possible de menacer des objectifs - et de les attaquer, si nécessaire - avec peu de dommages collatéraux ou de victimes civiles, ainsi qu’avec un coût et des risques faibles, ne serait-ce qu’à cause du petit nombre d’avions engagés. La précision et la furtivité permettent aussi des moyens de support très réduits : une poignée d’avions cargos seulement aurait été nécessaire pour fournir toutes les PGM employées chaque jour pendant la guerre du Golfe. Mais ce fait peut mettre les chefs aériens devant un problème inhabituel.

La précision étant devenue possible, elle est attendue. La guerre aérienne est ainsi devenue hautement politisée. Les chefs aériens doivent être extrêmement attentifs à limiter les pertes civiles et les dommages collatéraux. Toutes les bombes deviennent des bombes politiques et le commandement doit être conscient de cette nouvelle contrainte. Par exemple, à la suite des raids américains sur l’Irak de juin 1993, en représailles contre la tentative d’assassinat de l’ancien président George Bush, certaines instances européennes exprimèrent leur inquiétude parce que les missiles de croisière employés n’étaient "pas entièrement fiables". Huit civils irakiens auraient été tués par ce raid de trente missiles, pertes que certains considéraient comme excessives. On peut raisonnablement supposer que l’objectif omniprésent de la caméra de CNN sera partie intégrante de toute future opération militaire. Des centaines de millions de personnes dans le monde jugeront du bien-fondé de la moindre action d’un chef aérien. Cette réalité doit être prise en compte dans le processus de décision parce que, dans le futur, les aviateurs pourront avoir à mener une guerre sans verser de sang et délicatement. La recherche dans le domaine des armes non létales est certainement une réponse à cette tendance. Bien que l’idéal d’une guerre sans sang versé, poursuivi par les chefs militaires pendant des siècles, ait été impossible à atteindre, la quête continue. Par sa précision intrinsèque et son pouvoir de discernement (propriétés qui vont en augmentant), la puissance aérienne peut finalement aboutir à ce but convoité. En même temps, l’évolution de la situation mondiale montre que l’Amérique sera de plus en plus impliquée dans des opérations autres que la guerre, telles que les missions de maintien de la paix ou de secours humanitaire. Les parachutages de nourriture aux musulmans bosniaques sont un exemple de cette tendance. Ces opérations du genre "bombardement de nourriture" peuvent devenir dominantes alors que nos dirigeants se tournent vers des applications de la puissance aérienne plus paisibles pour atteindre des objectifs politiques.

 

8. Les caractéristiques spécifiques à la puissance aérienne exigent un contrôle centralisé, par des gens de l’air

La guerre aérienne ne peut être divisée en petites doses ; elle ne connaît pas d’autres frontières terrestres ou maritimes que celles introduites par le rayon d’action des avions ; elle constitue un tout et réclame l’unité de commandement.

Air Marshall Arthur Tedder.

Le général Carl Spaatz remarqua, un jour d’exaspération, que les soldats et les marins parlaient solennellement des années d’expérience nécessaires pour la formation d’un chef dans leurs armes de surface, rendant ainsi impossible aux gens de l’extérieur de comprendre leur métier ésotérique, et que, pourtant, ils se sentaient tous capables de commander une force aérienne. Ce commentaire, répété par les aviateurs américains pendant des décennies, fut à la source de leur revendication d’une armée de l’air indépendante. Nombre des premiers théoriciens de l’air pensaient que la puissance aérienne ne serait jamais capable de croître et d’atteindre son vrai potentiel si elle restait dominée par des officiers de surface. L’emploi de l’arme aérienne était tellement différent de la conduite traditionnelle de la guerre que des officiers élevés dans l’armée ou la marine auraient des difficultés à l’appréhender (manifestement la tâche n’était pas insurmontable : presque tous les premiers aviateurs commencèrent leur carrière comme soldats ou comme marins). Sur un plan plus pratique, la question de savoir qui contrôlait l’arme aérienne devint un problème administratif. Si l’armée de l’Air était subordonnée aux autres armées, alors celles-ci définiraient son organisation, sa doctrine, la structure de ses forces, ses effectifs. Le service aéronautique de l’armée américaine, par exemple, n’était pas commandé par des aviateurs. Il était divisé et rattaché à des unités de surface distinctes. On lui disait quels types d’avions acheter. L’avancement et les promotions étaient décidés par des officiers non-volants. Dire que les aviateurs estimaient que cette situation étouffait leur potentiel serait en dessous de la vérité. Pour des raisons administratives fondamentales, les aviateurs voulaient une armée séparée. À un niveau d’abstraction plus élevé, ils croyaient que l’arme aérienne n’était pleinement efficace que lorsqu’elle était commandée par un aviateur qui comprenait ses caractéristiques uniques.

La guerre de surface est largement une affaire linéaire définie par le terrain et les chiffres sur une carte. Bien que l’espace d’une bataille moderne se soit radicalement élargi, les forces terrestres ont d’abord un point de vue tactique et tendent se soucier d’abord de l’ennemi et des obstacles qui leur font directement face. Certes, les chefs terrestres se préoccupent des événements au-delà de leur portée immédiate, mais quand les opérations se déplacent à une moyenne de quelques miles par jour, ces préoccupations sont à long terme. De nouvelles armes ont augmenté la portée de frappe des armées et donc élargi leur zone d’intérêt ; néanmoins cette extension est faible, rapportée au domaine de la puissance aérienne. Un avion peut délivrer plusieurs tonnes de munitions en quelques minutes à une distance de centaines de miles, et cette capacité nécessite de penser en termes opératifs - et stratégiques.

Les gens de l’air doivent avoir une vue plus haute de la guerre parce que les armes qu’ils mettent en œuvre ont des effets à de plus hauts niveaux. Les systèmes spatiaux, aussi bien que les systèmes aéroportés tels que celui d’alerte et de contrôle (AWACS) et celui de surveillance et d’attaque interarmées (JSTARS), aident à fournir une perspective à l’échelle du théâtre. Plus encore, Desert Storm fut vraiment une guerre aérienne globale - la première de son genre - avec des personnels y jouant directement un rôle dans le monde entier. Par exemple des opérateurs spatiaux à Cheyenne Mountain, Colorado, détectaient et suivaient les lancements de Scud irakiens, puis relayaient cette information aux batteries de Patriot en Arabie Saoudite. De la même façon, des B 52 décollaient de bases aériennes en Louisiane puis volaient sans escale jusqu’à leurs objectifs en Irak. Enfin, des avions de transport accomplirent des douzaines de missions chaque jour des États-Unis au Moyen-Orient pour y emmener du personnel et livrer du ravitaillement.

Les aviateurs craignent que, si des officiers de surface contrôlent l’arme aérienne, ils ne la divisent pour le soutien de leurs propres opérations au détriment de la campagne globale à l’échelle du théâtre. Dans une campagne typique, les opérations ont des périodes de flux et de reflux ; par moments, un secteur est sévèrement engagé ou manœuvrant, à d’autres il est statique et calme - et cet état est souvent imposé par l’ennemi. En résultat, si l’arme aérienne est morcelée, elle peut être inemployée à un endroit pendant qu’elle vole sans interruption à un autre. Même si cela est également vrai des unités terrestres, elles n’ont généralement qu’une capacité limitée à venir aider leurs semblables en un autre endroit du front. L’arme aérienne peut rapidement intervenir sur la totalité d’un théâtre, que ce soit pour des objectifs stratégiques ou tactiques. La distribuer à des commandants d’unités de surface différents rendrait virtuellement impossible le basculement rapide et efficace de la puissance aérienne d’une partie du théâtre à une autre pour maximiser son rendement. Pour les aviateurs, la nécessité d’un contrôle centralisé a été largement démontrée. Depuis la Première Guerre mondiale, on a assisté à un mouvement inexorable en direction d’un contrôle centralisé accru de l’arme aérienne en même temps qu’augmentaient le rayon d’action et la puissance de feu des avions.

Initialement, toutes les forces aériennes étaient contrôlées par le commandement tactique de surface ; aujourd’hui, pratiquement toutes les armées de l’air du monde sont indépendantes. Plusieurs exemples illustrent cette évolution. Pendant la campagne d’Afrique du Nord en 1942, la RAF était répartie en paquets contrôlés par les chefs terrestres. Les résultats furent désastreux et conduisirent à des changements fondamentaux de doctrine. D’un autre côté, les campagnes aériennes du général George Kenney dans le Pacifique Sud-Ouest et du général Hoyt Vandenberg en Europe démontrèrent un emploi extrêmement efficace des moyens aériens au niveau du théâtre. La Corée fut un autre exemple négatif, les moyens aériens de l’Air Force et de la Navy y menant des guerres séparées avec peu de coordination. Cette situation se retrouva au Viêt-nam - encore que l’Air Force violât elle-même le principe du contrôle centralisé des moyens aériens. Par suite de rivalités internes, la 7e Air Force mena la guerre aérienne à l’intérieur du pays, la 13e Air Force dirigeant les opérations aériennes en Thaïlande et le Strategic Air Command faisant une autre campagne avec ses raids de B 52.

Pendant Desert Storm, les choses se mirent finalement en place. Le général H. Norman Schwarzkopf choisit le général Charles Horner pour commander ses forces aériennes interarmées (Joint Force Air Component Commander - JFACC). À ce titre, Horner commandait tous les moyens aériens (à ailes fixes) du théâtre, y compris ceux des autres pays de la coalition. Les synergies de forces aériennes diverses travaillant en équipe avec un seul chef pour orienter leurs efforts joua un rôle majeur dans la victoire. Pendant ce test en combat, le concept du JFACC fonctionna ; pour cette raison, il sera l’organisation normalement choisie dans le futur. Cela est particulièrement important car les conflits futurs peuvent ne pas avoir les moyens aériens abondants disponibles pendant Desert Storm. Dans de telles circonstances, de difficiles décisions quant aux priorités devront être prises par des gens qui comprennent l’arme aérienne.

 

9. La technique et la puissance aérienne sont liées de manière intégrale et synergique

La science est en selle. La science est le dictateur, que cela nous plaise ou non. La science devance les affaires politiques et militaires. La science introduit de nouvelles conditions auxquelles les institutions doivent s’adapter. Gardons notre science en pointe. Général Carl M. Spaatz

Un écrit récent de l’US Army déclare que les hommes - non la technique - ont toujours été et seront toujours la force dominante dans la guerre : "La guerre est une affaire de cœur et de volonté d’abord ; d’armement et de technique ensuite". Que le fantassin et son fusil soient au centre des choses est un thème permanent dans la culture de l’armée. Parce que cette manière de voir déprécie l’importance de la technique, la majorité des gens de l’air n’y souscrivent pas. La puissance aérienne est le résultat de la technique. Les peuples ont été capables de se battre avec leurs mains ou avec des ustensiles simples, avec l’aide des vents ou de leurs muscles, pendant des millénaires, mais le vol implique une technique de pointe. Par suite de ce fait immuable, l’arme aérienne a, avec la technique, une relation synergique que les forces de surface ne partagent pas, et qui fait partie de la culture aéronautique. La puissance aérienne dépend des développements les plus avancés en aérodynamique, en électronique, en métallurgie et en techniques informatiques. Quand on considère les aspects spatiaux de la puissance aérienne, cette confiance dans la technique devient encore plus évidente. Il suffit de regarder comment la guerre terrestre a avancé pendant ce siècle ; l’évolution des mitrailleuses, des chars et de l’artillerie s’est effectuée à une allure à peu près stable. Certes, le pas a été plus rapide que pendant toute autre période comparable, mais il pâlit en comparaison de l’évolution de la puissance aérienne de Kitty Hawk à la navette spatiale.

Plus important, les États-Unis sont parvenus à une formidable domination dans ce domaine. Nous, Américains, avons tendance à adopter des solutions techniques aux problèmes qui se posent. Ceci est mis en évidence dans notre approche de la guerre. En conséquence, nous avons mis sur pied les forces militaires techniquement les plus avancées du monde. Avec quelques exceptions, notre équipement, dans tous les domaines, est inégalé. En réalité, dans certains d’entre eux, notre domination est si marquée que peu de pays choisissent de rivaliser avec nous, et cette supériorité est particulièrement vraie pour l’arme aérienne. L’Irak refusa simplement le défi ; il essaya rarement de contrer les chasseurs de la coalition, et, au bout de deux semaines, ses appareils fuirent en Iran pour échapper à la destruction. Dans le même ordre d’idées seule feu l’Union soviétique était capable de nous approcher pour la dimension des forces de transport stratégique et de ravitaillement en vol, et ces capacités se sont rapidement atrophiées après sa dissolution. La taille et la modernité de l’arme aérienne américaine par rapport au reste du monde sont aujourd’hui stupéfiantes. Une récente étude de la RAND soulignait que les États-Unis ont plus de F 15 dans leur inventaire que le reste du monde (en dehors de nos alliés et de l’ex-Union soviétique) n’a d’avions de combat additionnés en ligne. Si on considère que les forces aériennes demandent un niveau technique et un investissement économique que seuls les pays les plus riches ou les plus avancés peuvent se permettre, nous pouvons nous attendre à ce que cette situation favorable perdure. Enfin, aucun pays ne peut reproduire l’infrastructure spatiale américaine, qui a révolutionné les fonctions de reconnaissance, de surveillance et de communication. Aujourd’hui, seuls les États-Unis peuvent projeter globalement la puissance, et ceci est un fait dont la signification est énorme.

Des surprises se produisent toujours, mais cet avantage technique ne changera probablement pas pendant les quelques décennies à venir. Bien que le budget américain de la Défense soit en train de décroître sérieusement depuis la fin de la guerre froide, celui de la Russie a diminué beaucoup plus encore, se montant à peine aujourd’hui au sixième de celui des États-Unis. De même, si on regarde les fondements de la recherche et du développement aéronautiques, les États-Unis ont plus de deux fois de souffleries, d’installations d’essais de réacteurs et de fusées, de chambres spatiales et de champs de tir balistiques que le reste du monde additionné ; simultanément ils arrivent à maintenir un avantage qualitatif. Il faut noter, cependant, que cette supériorité diminue à mesure que les pays européens et asiatiques accélèrent leur propre développement industriel aérospatial. Il faut se garder de toute suffisance. Certains soutiennent que l’art de la guerre est en train de connaître une révolution technique militaire (RTM) et que c’est la troisième de l’histoire. La première fut l’invention de la poudre à canon et la deuxième l’explosion industrielle de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, qui produisit le chemin de fer, la mitrailleuse, l’avion et le sous-marin. John Warden va plus loin, reconnaissant l’existence de l’actuelle RTM mais pensant que ce n’est qu’un début. Il soutient que l’actuel saut technique est si grand qu’il transforme les changements antérieurs en degrés mineurs d’évolution. Que cette RTM soit la première ou la troisième, la puissance aérienne est celui de nos biens qui en est le plus affecté parce que les techniques avancées dans l’espace, les ordinateurs, l’électronique, les armes furtives et les systèmes d’information renforceront les armées qui font confiance à la technique pour décider de l’issue de la guerre.

 

10. L’arme aérienne ne comprend pas que des composantes militaires, mais aussi l’industrie aéronautique et l’aviation commerciale

Avec nous, gens de l’air, le futur de notre pays est indissolublement lié au développement de la puissance aérienne.

 

Général Billy Mitchell

Une collection d’avions ne fait pas la puissance aérienne, c’est un fait que presque tous les théoriciens de l’air reconnaissent. Dès 1921, Mitchell exposait, à propos de l’importance d’une industrie civile aéronautique forte, le rôle du gouvernement pour bâtir cette industrie, et l’importance de développer dans la population le sens et le souci des choses de l’air (airmindedness). Ses derniers écrits revenaient sur ces points de façon encore plus énergique. Seversky y fit écho avec des sentiments analogues et, plus récemment, d’autres dirigeants du domaine aéronautique qui décrivirent les États-Unis - inventeurs de l’avion - comme une "nation aérospatiale". La grande taille du pays et le besoin de relier les côtes est et ouest - sans parler de l’Alaska et d'Hawaii - demandaient un moyen de transport rapide, fiable et d’un prix abordable. Le développement de diverses compagnies aériennes - aujourd’hui encore les plus grandes et financièrement les plus puissantes du monde - fut un résultat direct de la géographie américaine et du besoin qu’elle créait.

Reconnaissant de tels impératifs économiques et culturels, des hommes comme Mitchell et Seversky insistèrent sur le fait que la puissance aérienne n’était pas seulement constituée d’avions mais de beaucoup plus. Ainsi qu’il a été souligné ci-dessus, la technique nécessaire au développement des appareils militaires les plus performants était si vaste, complexe et coûteuse, qu’il était essentiel que le gouvernement et le monde des affaires y jouent des rôles actifs. Dans les premières années, cet engagement se traduisit par des subventions gouvernementales dans des domaines comme les aérodromes, les routes aériennes, les radiobalises, et le soutien de la recherche et du développement. Les investissements requis pour ce nouveau champ industriel étaient simplement trop élevés pour que les entreprises les financent seules. De nombreux théoriciens pensaient aussi que les appareils civils et militaires auraient des caractéristiques semblables et qu’il y aurait donc dans le domaine de la conception une symbiose profitable. Douhet et Seversky, par exemple, croyaient réalisable la transformation des avions de ligne en bombardiers ou cargos militaires. Mieux encore, les talents nécessaires pour construire, entretenir et piloter ces avions étaient également similaires. Les théoriciens voyaient ainsi s’établir dans l’aéronautique des relations étroites qui donneraient naissance à un fonds commun de personnels entraînés qui effectueraient des allers-retours entre les secteurs civil et militaire : mécaniciens, pilotes, navigateurs, contrôleurs aériens et autres. Dans les faits, une interdépendance existait entre les deux communautés qui n’était pas présente dans le cas des armées terrestres ou même des marines. Les capacités d’une force blindée, par exemple, ne reposaient pas sur l’industrie automobile ou sur le syndicat des camionneurs au même point qu’une force aérienne dépendait de l’industrie aéronautique ou du syndicat des pilotes de ligne.

Plus important encore, la qualité de ce complexe aérospatial est cruciale. Si les moyens de transport sont vraiment une des sources de la civilisation, alors l’aéronautique est réellement l’industrie entre toutes que l’Amérique doit continuer à dominer. Les États-Unis ont souvent été au premier rang des techniques émergentes - chemins de fer, constructions navales, automobiles, électronique et ordinateurs - pour se retirer ensuite de ces domaines et les laisser à la compétition. Nous ne pouvons nous permettre de faire la même chose dans l’air et l’espace. L’état actuel des choses est certes favorable, mais nous devons éviter les tendances négatives. Les ventes de l’industrie aérospatiale ont dépassé 140 milliards de dollars en 1991. Les compagnies aériennes du monde volent, en grande majorité, sur des cellules américaines. Bien que la société européenne Airbus ait été capable de maintenir une part de 15 à 20 % du marché mondial dans la catégorie des transport civils à réaction, Boeing et Douglas possèdent les 80 % restants... Sur le plan intérieur, cette domination signifie que l’industrie aérospatiale représente en valeur un pourcentage du PNB américain que dépassent seule l’agriculture et l’automobile. En conséquence, l’excédent commercial de cette industrie était supérieur à 30 milliards de dollars en 1991, devant le leader traditionnel qu’était l’agriculture. Simultanément le nombre de passagers aériens continue à augmenter, ainsi que la valeur et le tonnage du fret aérien. Près d’un million de personnes sont employées par l’industrie aérospatiale américaine, qui vient ainsi au dixième rang du pays. Tous ces progrès surviennent au moment où les chemins de fer sont en déclin et où les chantiers navals civils ont disparu.

Ces chiffres sont l’image d’une industrie aérospatiale extrêmement puissante et lucrative, dominée par les États-Unis. Comme on l’a déjà noté, la supériorité des moyens aériens et spatiaux américains est encore plus accentuée que dans le secteur commercial. Aucun pays au monde ne peut rivaliser avec nous en taille, en capacités, en diversité et en qualité de ses forces aériennes et spatiales. Malheureusement, cette domination est peut-être en danger à la suite des diminutions massives subies après notre victoire dans la guerre froide. Certains pensent que les États-Unis sont en train d’être dépassés par l’Europe et le Japon dans la compétition pour les satellites de télécommunications. Il faut se donner la peine de rappeler que la domination américaine dans le domaine aérospatial n’est pas automatique mais doit être constamment entretenue. Finalement, il faudrait que les Américains regardent leur pays comme une nation aéronautique de la même façon que des générations d’Anglais se sont considérés comme une nation maritime. Ils doivent voir leur destin dans l’air et dans l’espace. Dans une bonne mesure, cette perception est déjà en place. Ce n’est peut-être pas seulement la qualité des effets spéciaux qui a rendu si populaires en Amérique des films tels que Star Trek, Star Wars, The Right Stuff, Top Gun, et d’autres du même genre. Dans un sens très profond, la puissance aérienne est un état d’esprit.

Voici donc mes dix propositions concernant l’arme aérienne. La plupart d’entre elles ont une origine "ancienne" : Douhet, Mitchell, Trenchard et d’autres, aux premières années de l’aviation, les comprenaient et les ont formulées. Plusieurs n’étaient que des prophéties et avaient besoin du test de la guerre pour confirmer leur véracité. Dans certains cas, comme pour la proposition liant les objectifs au renseignement, ou celle qui a trait au contrôle centralisé, il a même fallu plusieurs guerres pour qu’elles soient comprises. Enfin quelques-unes, comme celle qui souligne l’importance de la précision, commencent à peine à prendre tout leur sens et attendent les conflits futurs pour prouver leur valeur de manière indubitable. Néanmoins, ces propositions, dans leur totalité, montrent que la puissance aérienne est une force révolutionnaire qui a transformé la guerre en moins d’un siècle. La nature fondamentale de la guerre - comment on combat, où on combat, et qui on combat - a été changée. Une caractéristique malheureuse des théoriciens de l’air est qu’ils ont longtemps promis davantage que leur instrument de prédilection ne pouvait tenir. La théorie allait plus vite que la technique, et les aviateurs, trop souvent, se trouvaient dans la position intenable où ils essayaient de planifier des inventions pour accomplir leurs prédictions. Ces jours sont révolus. L’arme aérienne a dépassé l’enfance et l’adolescence, et les guerres de la dernière décennie - notamment dans le golfe Persique - montrent qu’elle a atteint sa maturité.

 

 

 

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Notes:

1 Ceci ne s’applique pas, bien sûr, à la nouvelle menace des missiles balistiques. Les Scuds irakiens furent une menace majeure pendant la guerre du Golfe et cette menace continuera sans nul doute à croître dans les années qui viennent.

2 L’exemple type utilisé par les premiers aviateurs était la défense aérienne de Londres en 1918 avec 600 avions pour contrer à peu près 40 bombardiers allemands.

3 Il y a là un cas intéressant d’une qualité propre à l’arme aérienne venant d’un de ses défauts ! Des avions "passent" généralement parce que, du côté défensif, les avions manquent de "pouvoir d’arrêt". Des défenseurs terrestres peuvent se retrancher, tenir la position et repousser une attaque ; pas des avions.

4 La bataille d’Angleterre reste l’exception majeure. Des victoires partielles de la défense pourraient inclure l’arrêt des bombardements nocturnes par la RAF en 1943 pour échapper aux défenses allemandes et la pause temporaire dans les bombardements américains à l’automne 1943 après les pertes sévères subies par leurs raids de jour.

5 Autre exception notable pendant la bataille d’Angleterre. La RAF retira du combat une part importante de ses forces. Non pour les raisons traditionnelles : exploiter ou combler une brèche. Mais pour ménager de maigres ressources en hommes et en avions. Si la RAF avait eu des effectifs voisins de ceux de la Lufwaffe, elle eût peu gagné à réserver des forces.

6 Comme l’énonce un aviateur, on devrait envisager une réserve aérienne tant que la bataille pour la supériorité aérienne bat son plein ; une fois cette supériorité acquise, une réserve perd sa raison d’être.

7 Curieusement, non seulement la plupart des théoriciens ont eu une seule théorie avec un objectif clé, mais ils ont aussi été particulièrement directifs : leur objectif est la clé pour tous les types de guerre, dans toutes les situations et contre tous les ennemis.

8 Ces auteurs pensent que l’attaque des systèmes d’information et de transmission d’un pays (netwar et cyberwar) seront les actions dominantes des guerres du futur.

9 Bataille entre Alexandre et Darius III, aujourd’hui Erbil en Irak.

 

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