ETATS-UNIS : LENTE CHRONIQUE D’UNE RUPTURE STRATÉGIQUE ANNONCÉE

Arnaud Blin

 

La transformation géostratégique opérée par l’effondrement du système communiste européen a fait des États-Unis l’unique superpuissance sur l’échiquier international. Cette position enviable, que l’Amérique semblait attendre depuis les débuts de la guerre froide, est arrivée de manière si inattendue pour ses dirigeants que l’incertitude du moment semble avoir déconcerté la nation autant que lui complaire. Cette incertitude, ajoutée à l’éloignement de la menace qui pesait sur le pays depuis quatre décennies, explique pourquoi la transformation stratégique de l’Amérique de l’après-guerre froide est un processus qui, en 1997, est toujours en gestation ou, selon l’expression anglo-saxonne, "a work in progress"1. Et, qu’on le veuille ou non, la période de transition qui a suivi la fin de la guerre froide, si elle évolue, n’en est pas pour autant terminée. Un certain décalage subsiste entre les changements soudains et profonds du système géopolitique et les nouvelles stratégies qui tentent de s’adapter, parfois avec difficulté, souvent avec lenteur, à ces évolutions. C’est pourquoi la continuité qu’on observe dans la stratégie américaine découle de deux sources : la continuité structurelle inhérente à son système politique, et celle qui n’est qu’un résidu de la guerre froide.

La stratégie nationale d’un pays repose sur plusieurs données de base qui déterminent le rapport entre les fins et les moyens. Elles comprennent les objectifs, les menaces, l’environnement politique intérieur et extérieur, et les ressources disponibles. Ces divers facteurs ont été modifiés par la dissolution de l’URSS. À l’époque de la guerre froide, la stratégie globale de l’Amérique était relativement simple : prévenir l’expansion territoriale de l’URSS en évitant un conflit majeur. Les objectifs était clairs, les menaces distinctes, l’environnement géopolitique plutôt stable et les ressources vouées à la défense élevées. Aujourd’hui, les objectifs sont plus flous, les menaces éloignées, l’environnement géopolitique est diffus et incertain, la société américaine est moins concernée mais plus exigeante, et les ressources allouées à la défense du pays moins importantes. La seule certitude est que l’Amérique reste une superpuissance et entend le demeurer en compensant les incertitudes du moment par son avance économique, industrielle, technologique et militaire sur le reste du monde.

Si l’environnement géopolitique a subi des transformations, l’Amérique reste donc telle qu’en elle-même, même si, comme toutes les sociétés, elle évolue. Cette stabilité interne permet aux États-Unis d’agir dans une certaine continuité, notamment sur le plan de sa stratégie politico-diplomatique où les règles n’ont pas radicalement changé depuis la fin de la guerre froide. La stratégie économique de l’Amérique fonctionne également selon les principes de toujours, libéralisme et ouverture des marchés mondiaux, même si le gouvernement américain est aujourd’hui plus agressif dans ce domaine.

Pour ce qui concerne la stratégie militaire, en revanche, est en train de s’opérer une mutation qui marque une rupture importante avec le passé. Dans deux autres domaines liés au champ militaire
-  la stratégie nucléaire et le rôle des services de renseignements - la continuité apparente est une séquelle de la guerre froide et des changements importants vont également modifier les données à plus long terme. La révolution technico-militaire qui est en train de s’effectuer actuellement, sans qu’on puisse en saisir encore les conséquences stratégiques, favorise un pays comme les États-Unis dont les moyens industriels quasi-illimités permettront d’exploiter mieux que quiconque les nouvelles technologies. En ce sens, la période actuelle n’est pas sans rappeler celle qui suivit la Grande

Guerre, où les risques de conflit majeur semblaient minimes et où plusieurs années s’écoulèrent avant que n’apparaissent les nouvelles doctrines de guerre, fondées à cette époque sur une autre révolution technologique, celle de la mécanisation. Comme on le sait trop bien, la percée stratégique de l’entre-deux-guerres fut anéantie dans plusieurs pays, notamment en France et en URSS, par la faillite des dirigeants politiques.

Les dirigeants américains sauront-ils exploiter leurs atouts ? C’est l’une des questions fondamentales qu’on doit se poser aujourd’hui. Pour tenter d’y répondre, nous effectuerons un tour d’horizon de la stratégie, au sens large du terme2, de l’Amérique dans la perspective rupture/continuité, en étudiant ses diverses composantes : stratégies politico-diplomatique, économique, et militaire. Pour mieux comprendre la nature de la stratégie nationale qui est en train d’émerger, il est nécessaire d’opérer un retour en arrière sur la nature de la culture stratégique des États-Unis et sur l’évolution stratégique du pays depuis la guerre froide.

  1. Culture stratégique : une approche directe

    La culture stratégique américaine se caractérise par un goût prononcé pour les stratégies directes. L’Amérique n’est véritablement à son aise que face à un ennemi déclaré, visible, dangereux ou présumé tel, et contre lequel elle peut appliquer efficacement ses forces et son énergie : Allemagne et Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, bloc soviétique dans le contexte de la guerre froide, Irak pendant la guerre du Golfe. Alors, le pays tout entier participe à la croisade contre un adversaire qui, souvent, incarne le mal : les guerres dans lesquelles s’investit la nation doivent être des "guerres justes".

    Dans d’autres circonstances, comme celles qui prévalent aujourd’hui, l’Amérique est moins sûre de la direction stratégique à adopter, d’autant que la cohésion politique est moins forte et l’opinion publique capricieuse. La politique étrangère de l’Amérique se définit traditionnellement à partir de la volonté de promouvoir la démocratie dans le monde et à travers une certaine vision des relations interétatiques, mélange subtil de légalisme, de moralisme et de pragmatisme. Les États-Unis redoutent deux dangers fondamentaux : ceux qui mettent en péril leur territoire, y compris leurs zones d’influence, et ceux qui mettent à mal la légitimité de leur idéologie, comme le faisaient les marxistes. Ce double danger fut l’une des caractéristiques principales de la guerre froide. Désormais, l’idéologie américaine n’est plus contestée et son territoire n’est guère menacé que par les risques posés par le terrorisme et la prolifération nucléaire. Le fait que la menace extérieure directe se soit sensiblement atténuée explique en grande partie pourquoi la stratégie américaine de l’après-guerre froide a été aussi lente à se dessiner.

  2. Guerre froide : la stratégie de l’endiguement

    Deux facteurs ont modelé la politique américaine dès les débuts de la guerre froide : la menace soviétique et l’arme atomique. La menace soviétique était conditionnée par l’arme atomique et la nouvelle stratégie nucléaire fut élaborée par rapport à la menace soviétique. La politique internationale était déterminée par les rapports de forces entre les deux grands et leurs stratégies respectives s’articulèrent sur cette dynamique. La situation présente est moins claire qu’alors mais les débats actuels ne sont pas sans rappeler ceux de la période qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale.

    Depuis l’effondrement de l’URSS, les politologues recherchent un nouveau paradigme géopolitique, les policy makers sont en quête d’une nouvelle doctrine, les stratèges tentent d’appréhender le visage qu’aura la guerre dans l’avenir. Le processus n’est pas nouveau : il y a cinquante ans déjà, l’école dite "réaliste", en tête de laquelle figuraient l’universitaire Hans Morgenthau et le journaliste Walter Lippmann, posait les conditions d’un ordre mondial fondé sur les rapports de forces et sur la bipolarité des puissances. Un diplomate en poste à Moscou, George Kennan, établissait les grandes lignes de la stratégie de l’endiguement (containment). Bernard Brodie, spécialiste de stratégie navale, entrevoyait la révolution stratégique provoquée par l’arme atomique. Ainsi les principaux paramètres géopolitiques et stratégiques de la guerre froide étaient-ils pratiquement fixés.

    La stratégie d’endiguement proposé par Kennan dans le "long télégramme", envoyé de Moscou, puis dans un article, signé X, publié dans les pages de la revue Foreign Affairs, jetait les bases de la stratégie américaine pour les quarante années à venir. La stratégie de Kennan fut remodelée, réadaptée, transformée aux cours des décennies mais elle servit toujours de fil conducteur aux dirigeants américains, à travers les diverses "doctrines", depuis Truman jusqu’à Reagan. Dès 1947, Kennan avait vu juste : le système soviétique portait en lui-même ses germes de destruction. Selon lui, en exerçant une pression continuelle, l’Amérique verrait un jour l’effondrement de l’URSS. La stratégie était une stratégie à long terme, plus politique que militaire. Dès les années cinquante, d’autres en feront une stratégie militaire pour contenir l’adversaire. L’application de la doctrine sera plus ou moins souple et plus ou moins étendue selon les administrations. Avec l’écroulement de l’adversaire, la boucle était bouclée : l’Amérique devait trouver une nouvelle stratégie.

  3. La recherche de nouveaux paradigmes

    Les candidats à la succession de Kennan ne manquent pas depuis quelques années et plusieurs études ambitieuses sont apparues. Francis Fukuyama, fonctionnaire au département d’État, annonçait la rupture avec l’époque de la guerre froide dans un texte brillant sur la "fin de l’histoire" qui fit grand bruit des deux côtés de l’Atlantique. Il était naturel que la période suivant la chute du mur de Berlin fût marquée d’optimisme, voire d’un certain idéalisme. Mais avant même que ne s’installât l’idée, adoptée par le président Bush, d’un "nouvel ordre mondial", il fallut constater que la fin de la rivalité entre les deux blocs laissait la place à certains types de conflits, parfois très meurtriers. À l’optimisme succéda une forme de nostalgie, toute relative d’ailleurs, car les observateurs étaient prompts à rappeler les nombreux conflits (plus d’une centaine) qui s’étaient multipliés entre 1945 et 1989. La rupture avec l’ancien paradigme apparaissait alors moins facile à appréhender et la découverte d’un nouveau fil conducteur s’avérait problématique.

    De nouveaux paradigmes sont proposés aujourd’hui. Samuel Huntington offre une nouvelle vision de l’équilibre mondial qui repose sur la tension entre les grandes zones culturelles et religieuses3. L’historien Paul Kennedy - connu pour ses théories sur le déclin des grandes puissances - tente de raviver une ancienne théorie géopolitique, celle de Halford Mackinder sur l’importance des zones pivots, afin de réaffirmer la validité de la "théorie des dominos", discréditée depuis l’intervention au Viêt-nam4. Les "néo-réalistes" tentent de réadapter leur modèle géopolitique aux exigences du monde de l’après-guerre froide. Dans le même temps, les militaires tirent les leçons de la guerre du Golfe, les stratèges repensent le rôle de l’arme nucléaire et le Pentagone élabore sa nouvelle stratégie officielle.

    George Bush, élu en 1988 dans la foulée de Reagan, préside à la transition entre les deux périodes mais doit céder la place à Bill Clinton dont l’élection, en 1992, annonce la rupture définitive avec les années Reagan. Même s’il est un ancien étudiant en relations internationales, Clinton est élu avant tout pour remettre de l’ordre dans la politique intérieure américaine. Bush est pénalisé d’avoir consacré son énergie à la politique extérieure. Le regard de l’Amérique s’est déjà retourné sur elle-même.

    C’est d’un proche de Clinton, Anthony Lake, conseiller pour la sécurité nationale, qu’émane la tentative la plus sérieuse de la part du gouvernement de formuler une nouvelle doctrine en remplacement de la stratégie de l’endiguement. Lake propose, en 1993, ce qui deviendra la doctrine de l’extension (enlargement5. L’extension est celle de la démocratie et du libre échange commercial. Depuis une quinzaine d’années, l’idée ancienne que les États démocratiques ne se font pas la guerre entre eux resurgit aux États-Unis. Cette théorie, développée à l’origine par Emmanuel Kant, est pratiquement devenue un axiome chez les politologues et connaît un grande popularité chez les dirigeants politiques, à commencer par Bill Clinton. Par ailleurs, le président américain est favorable à une politique économique forte et ne ménage pas ses efforts, y compris financiers, pour aider les entreprises américaines à s’implanter sur les marchés internationaux. La nouvelle doctrine lie à la nécessité de l’extension la volonté américaine déclarée de s’engager à promouvoir la démocratie et le libre-échange.

    Mais la doctrine de l’extension et de l’engagement souffre de plusieurs faiblesses : d’une part, elle est trop vague pour prendre corps et pour trouver une véritable application et les résultats qu’elle se propose d’accomplir sont difficiles à appréhender. D’autre part, en l’absence d’une menace directe et visible, elle a peu de chances d’être soutenue par le public comme l’était la stratégie de l’endiguement. Enfin, cette doctrine est trop étroite et privilégie démesurément la dimension économique de la stratégie nationale américaine, au détriment notamment de sa composante politico-diplomatique. Si la doctrine de l’extension définit désormais la stratégie économique de l’Amérique, elle n’explique pas pour autant l’action diplomatique et la politique extérieure de Washington.

  4. STRATÉGIE POLITICO-DIPLOMATIQUE

    Dans les faits, la politique extérieure de l’Amérique n’est pas en rupture totale avec le passé. La stratégie politico-diplomatique choisie par Washington découle en partie de l’ancienne stratégie d’endiguement. La politique américaine à l’égard de Cuba, qui paraît désormais anachronique, illustre la difficulté qu’a le pays à enterrer ses vieux démons et à changer les mentalités. La politique à l’égard de la Russie suit les principes de l’ancienne stratégie et les efforts consacrés à l’ancien adversaire révèlent la priorité que lui accorde toujours Washington. Depuis la dissolution de l’URSS, les États-Unis ont mis en œuvre une stratégie destinée à contenir la Russie, en soutenant les anciennes républiques soviétiques - comme l’Ukraine - et des pays alliés capables de peser sur l’équilibre de la région comme la Turquie. Méfiants quant au potentiel néo-impérialiste de la Russie, les dirigeants américains entendent prévenir et empêcher un retour de bâton sans pour autant provoquer une montée des mouvements nationalistes, dont les conséquences pourraient être désastreuses pour la sécurité de l’Europe, et en évitant, dans la mesure du possible, de s’aliéner le gouvernement russe. Le Pentagone a investi des sommes considérables dans les républiques de l’ex-URSS pour aider à démanteler les arsenaux, à maîtriser la technologie nucléaire et, le cas échéant, à reconvertir les industries d’armement. L’effort américain de reconversion des industries d’armement est d’ailleurs plus important dans l’ex-URSS qu’il ne l’est aux États-Unis. La politique américaine d’élargissement de l’OTAN est un élément supplémentaire qui contribue à cadenasser la Russie. Et l’OTAN demeure, comme par le passé, la composante principale de la relation entre les États-Unis et l’Europe. Les récents accords d’Helsinki (mars 1997) ont mis en relief les nouveaux rapports de force entre les deux anciens adversaires et démontré la faiblesse de la Russie face à l’Amérique.

    De manière générale, la fin de la guerre froide a provoqué un resserrement des efforts américains sur la masse eurasiatique, au détriment de régions comme l’Amérique latine, désormais stable et démocratique. La Chine possède toujours l’arme nucléaire et figure en seconde position - après la Russie - parmi les priorités sécuritaires des États-Unis. Depuis quelque temps, la Chine est considérée comme l’ennemi public numéro un par un certain nombre de spécialistes de politique étrangère américains, perception qui n’affecte pas pour l’instant la politique de Washington. En Asie, l’Amérique est toujours liée par des traités bilatéraux à la défense de pays comme le Japon et la Corée du Sud.

    Comme auparavant, la paix au Moyen-Orient demeure un objectif majeur de l’Amérique comme l’est la protection de l’accès aux champs pétroliers (Péninsule arabique, Caucase). En Afrique, les États-Unis aimeraient étendre leur influence par rapport aux anciennes puissances coloniales, à commencer par la France. Mais il est peu probable que Washington s’investisse considérablement, au-delà d’actions strictement humanitaires, dans les zones à hauts risques (Grands Lacs, Zaïre) où elle évitera de s’enliser dans des conflits à caractère éthnique, donc difficiles à maîtriser.

  5. STRATÉGIE ÉCONOMIQUE

    C’est dans le domaine de la stratégie économique extérieure que l’Amérique se montre aujourd’hui la plus active. Pragmatisme et libéralisme gouvernent le champ d’activité économique et dominent un autre courant de la culture politique américaine, la défense des droits de l’homme, lorsqu’il y a tension, comme c’est le cas avec la Chine par exemple. La politique du commerce extérieur de Clinton est dans le droit fil de celle de son prédécesseur. Mais pour Bill Clinton, plus que pour George Bush, cette politique a pour objectif principal de stimuler la croissance économique du pays. La relance économique des États-Unis constitue le noyau de la stratégie globale de l’Amérique de l’après-guerre froide. Dans cette perspective, la stratégie américaine n’est pas en rupture avec celle de la guerre froide : un des documents clefs de cette période, le NSC 68, accordait, dans le cadre de la stratégie de l’endiguement, une place de choix aux considérations économiques.

    Toutefois, si la stratégie économique extérieure s’inscrit dans une certaine continuité, la place qu’elle occupe actuellement s’est élargie et une nouvelle vision s’impose : les adversaires économiques potentiels, comme la Communauté européenne et le Japon, sont aussi les alliés politiques et militaires. Les relations avec la Chine, puissance économique en devenir, qui en 1972 avaient progressé, avant de connaître un ralentissement en 1989, illustrent la tension entre le pragmatisme économique et la défense des droits de l’homme, entre les intérêts économiques et les priorités politiques de la stratégie américaine. Washington perçoit la Chine comme un immense marché pour l’Amérique, mais Taiwan représente toujours un obstacle à l’amélioration des relations entre Chinois et Américains. Washington applique une stratégie économique tout aussi pragmatique à l’égard d’autres pays asiatiques, comme Singapour ou l’Indonésie, dont la conduite en matière de droits de l’homme est loin d’être exemplaire.

    Un autre domaine lié à la stratégie économique est celle des sanctions économiques que l’Amérique met en œuvre à l’encontre de certains pays dits hostiles (Rogue states), comme l’Irak et Cuba. Cette stratégie d’usure présente l’avantage non négligeable de se substituer à des solutions militaires qui pourraient entraîner la mort de soldats américains, perte de moins en moins acceptable pour l’opinion publique. Les sanctions économiques sont soutenues par le public et il est probable que ce type de pression continuera à être exploité de façon grandissante par les États-Unis dans l’avenir.

  6. STRATÉGIE MILITAIRE
    1. Chute des dépenses militaires et Bottom up review
    2. La culture stratégique américaine a toujours privilégié les considérations budgétaires et la maximisation des investissements militaires du pays. L’époque de la guerre froide fut particulièrement propice aux analyses de type coûts/bénéfices. Les considérations budgétaires sont aujourd’hui, plus que jamais, au cœur des débats stratégiques américains. En termes budgétaires, la fin de la guerre froide a entraîné de sérieux changements. Sur les cinq dernières années, le budget américain de la défense a chuté d’environ 30%6. Cette chute des dépenses militaires a provoqué une réduction du nombre de troupes et la fermeture de nombreuses installations militaires. L’industrie de l’armement, largement dépendante du Pentagone, est elle-même en pleine phase de transition avec la multiplication des "mergers" qui éliminent les entreprises les plus faibles. Les industriels de la défense, avec l’appui du gouvernement et le soutien d’importantes subventions, investissent les marchés mondiaux de l’armement. Néanmoins, les budgets actuels alloués à la défense sont beaucoup plus élevés que ceux de n’importe quel autre pays et représentent près de 37 % des dépenses militaires mondiales. Ils correspondent donc à la volonté des dirigeants américains de maintenir le statut de superpuissance.

      La réduction des budgets alloués à la défense s’est accompagné d’un renouvellement de la doctrine militaire officielle du Pentagone. Le "quadrennial review" qui détermine la stratégie militaire officielle a lieu tous les quatre ans. Le dernier rapport officiel remonte à 1993. Connu sous le nom de "bottom up review", ce rapport marque la rupture avec la stratégie de la guerre froide et entérine la fin de la rivalité Est-Ouest. Selon la nouvelle doctrine, les États-Unis doivent être capables de gagner seuls deux guerres régionales de type classique contre des États hostiles de puissance moyenne. Plus précisément, l’Amérique doit pouvoir vaincre simultanément (ou presque) l’Irak et la Corée du Nord et réunir près de 400 000 troupes sur chaque théâtre d’opérations ("two nearly simultaneous Major Regional Contingencies")7. Cette doctrine est loin de faire l’unanimité dans les milieux militaires - où l’on s’interroge sur son application réelle - et apparaît à beaucoup comme un pis-aller.

      Le Pentagone, dirigé depuis le début de l’année (1997) par le républicain William Cohen, nommé par B. Clinton, doit fournir son nouveau rapport sur la direction stratégique des quatre prochaines années au printemps 1997. La question que se posent les stratèges du Pentagone est de savoir si l’Amérique doit préserver la posture stratégique des "deux guerres." Outre de savoir si cette approche répond véritablement aux menaces présentes et correspond au contexte géostratégique, l’un des problèmes est de déterminer si les budgets actuels permettent aux États-Unis de se préparer à combattre avec succès sur deux théâtres régionaux tout en effectuant la modernisation en profondeur de leurs forces armées que de nombreux observateurs estiment nécessaire. Il est probable que le Pentagone favorisera la voie de la modernisation mais tout semble indiquer, pour l’instant, que la stratégie des "deux guerres" sera préservée, avec quelques modifications. Pour concilier ces deux extrêmes, avec des budgets stationnaires, l’armée va probablement être contrainte à réduire le nombre de ses troupes. Réduite mais flexible et plus technique, cette armée devrait pouvoir assurer les missions humanitaires et les missions de maintien de la paix tout en étant capable de combattre dans deux conflits régionaux. Même si le Pentagone revoyait à la baisse le nombre de troupes nécessaires pour combattre sur deux théâtres régionaux, l’armée américaine se verrait contrainte, dans cette éventualité, d’abandonner ses missions humanitaires pour envoyer ses troupes au combat. En tout état de cause, le Pentagone prévoit une période de "pause stratégique" pour les quinze prochaines années, où aucun adversaire majeur ne devrait émerger pour remettre en cause la suprématie américaine mais où la gamme des menaces contre la sécurité du pays va s’étendre. S’il se confirme que cette nouvelle direction stratégique est adoptée, la rupture avec le passé continuera à s’effectuer, mais de manière très progressive, et le rôle de la technologie ira en s’accroissant.

    3. La révolution technico-militaire
    4. Le XXe siècle a déjà subi deux révolutions stratégiques résultant des progrès de la technologie militaire. L’apparition des avions et des chars lors de la Première Guerre mondiale a donné lieu aux doctrines de la guerre mécanisée et l’explosion de la première bombe nucléaire à la fin de la Seconde Guerre mondiale a entraîné une révolution stratégique. Dans les deux cas, il fallut un certain temps pour que les nouvelles doctrines s’affirment.

      L’origine de la révolution actuelle (Revolution in Military Affairs ou RMA) remonte aux dernières années de la guerre froide. Les Russes furent les premiers à prendre conscience de l’importance que revêtrait l’application des nouvelles technologies comme l’informatique à la guerre. Visionnaires, il ont été prompts à comprendre qu’il serait extrêmement difficile de suivre les États-Unis dans cette voie. Jusqu’à présent, aucune doctrine prenant en compte la révolution technologique n’a véritablement émergé mais de nombreux chercheurs et spécialistes travaillent actuellement sur ce problème, que ce soit dans les "think-tanks" ou au Pentagone, notamment au bureau chargé de la prospective.

      Les stratèges et dirigeants politiques débattent dorénavant de la nécessité d’investir dans la recherche et le développement des technologies plutôt que dans d’autres champs d’activités de la défense. Peu à peu, les dirigeants américains prennent conscience que l’engagement du pays dans cette voie pourrait lui offrir, par rapport à ses adversaires et ses alliés, un avantage à la fois considérable et durable qui aurait pour effet principal de décourager les ambitions de la Chine et de la Russie.

      Plusieurs facteurs donnent à penser que l’Amérique s’engagera énergiquement, à long terme, dans la voie de la modernisation. Tout d’abord, la culture stratégique américaine a toujours favorisé un certain goût pour la technologie militaire. Si l’Amérique a découvert Clausewitz sur le tard, et notamment son concept de friction, la tendance générale a traditionnellement consisté à lier la supériorité stratégique à la supériorité technologique - et à chercher à éliminer les risques de friction. Ensuite, l’évolution récente de la société permet difficilement aux dirigeants de s’engager dans des conflits potentiellement meurtriers ou de type prolongé. Or, les nouvelles technologies, au moins théoriquement, promettent des activités guerrières plus aseptisées et moins meurtrières (en particulier pour ceux qui bénéficient de nouveaux équipements) et des engagements courts et concentrés, où l’Amérique est à son mieux. La précision des nouveaux systèmes d’armements et le développement d’armes à énergie dirigée promettent aussi de réduire les risques pour les populations civiles et pour les combattants. La révolution technico-militaire n’aura probablement qu’une incidence relative sur certains types de conflits, à commencer par les conflits de basse intensité, mais elle promet de modifier radicalement les données stratégiques au XXIe siècle.

    5. Stratégie nucléaire
    6. Née avec la rivalité entre les deux blocs, la première phase de l’ère nucléaire s’est achevée avec l’affaissement de l’URSS. À bien des égards, la stratégie nucléaire de l’Amérique reflète les transformations stratégiques de l’après-guerre froide et allie une doctrine résiduelle de la guerre froide avec une stratégie qui tente de s’adapter aux transformations actuelles. L’ère classique de la stratégie nucléaire, comme on l’appelle désormais, a été marquée par la dissuasion et la non-utilisation de l’arme atomique8. Paradoxalement, la fin de la guerre froide semble avoir augmenté les risques d’utilisation alors que le danger d’une confrontation majeure entre les deux superpuissances nucléaires s’est estompé. Désormais, la dissuasion doit être redéfinie et la non-utilisation doit être assurée d’une autre manière, les liens qui rattachaient auparavant ces deux éléments l’un à l’autre s’étant brusquement distendus.

      La dissuasion forme toujours le noyau de la stratégie nucléaire américaine mais certaines questions se posent dorénavant : quel va être le rôle de la dissuasion dans la stratégie globale de l’Amérique, quel sera-t-il par rapport à la Russie et la Chine, par rapport à l’Europe, par rapport à la stratégie militaire conventionnelle, et par rapport aux États à prétention nucléaire hostiles ? Les deux anciennes superpuissances possèdent toujours des arsenaux nucléaires importants et les dirigeants américains n’ont qu’une confiance modérée dans les intentions de la Russie, d’autant que son avenir politique demeure incertain. La Chine reste une puissance nucléaire. En Europe, les dissuasions nucléaire et conventionnelle sont désormais découplées. Étant donné la complexité et l’importance de la problématique, dont la solution ne repose pas uniquement sur la volonté américaine, la transformation de la stratégie nucléaire sera probablement l’une des plus lentes à s’accomplir. À l’heure actuelle, l’Amérique pousse la Russie à ratifier le traité Start II. À Washington, des voix grandissantes s’élèvent pour postuler l’adoption d’une posture favorisant une "dissuasion minimale".

      Pour ce qui concerne les risques d’utilisation, l’Amérique a agi avec efficacité. La prolifération nucléaire représente, avec le terrorisme - y compris le terrorisme nucléaire -, l’un des dangers que le Pentagone prend le plus au sérieux. Les États-Unis fournissent, à travers les programmes Nunn-Lugar financés par le Pentagone, une aide importante aux anciennes républiques soviétiques pour démanteler les arsenaux nucléaires, et les Américains ont œuvré avec succès afin de renforcer le traité de non-prolifération nucléaire, dont la prorogation est, depuis 1995, illimitée. L’Amérique s’active aussi pour contenir les risques de prolifération chez les États dits hostiles, dont la liste comprend l’Irak, la Corée du Nord, l’Iran. Elle a conclu des accords avec la Corée du Nord (comprenant la construction de deux réacteurs nucléaires) et avec l’Ukraine. Et l’option de l’attaque préventive contre un État hostile n’est pas exclue des calculs stratégiques du Pentagone qui poursuit par ailleurs son programme de défense contre les missiles balistiques (Ballistic Missile Defense) dont le budget pour 1998 est fixé à $ 3,5 milliards9.

    7. Renseignement

    Avec le retrait de la menace soviétique, l’Amérique doit également repenser le rôle de ses services de renseignement. La guerre froide a largement contribué à l’édification d’une immense infrastructure consacrée au renseignement, dont l’une des pièces maîtresses, mais non la seule, était et demeure la CIA (Central Intelligence Agency). Une telle infrastructure constituait, en fait, une anomalie pour une société ouverte comme les États-Unis, et se justifiait, ou était justifiée, par la rivalité entre les deux blocs. La fin de la guerre froide entraîne logiquement une réévaluation du rôle des services de renseignement dans les affaires de sécurité du pays, d’autant plus que la CIA s’est largement discréditée au moment de la chute de l’Union soviétique qu’elle n’avait su, ou voulu, prévoir.

    La transformation des services de renseignement est affectée par plusieurs facteurs. Tout d’abord, les intérêts et les objectifs de l’Amérique ne sont pas suffisamment bien définis à l’heure actuelle pour l’on puisse savoir avec exactitude quels types de services vont être nécessaires dans l’avenir. Ensuite, la transparence, réclamée désormais par la société américaine, rend délicate la tâche de services fonctionnant, par définition, dans le secret. Les affaires récentes d’espionnage de hauts fonctionnaires à la CIA, et la méfiance qui prévaut aux États-Unis depuis les années 70, rendent cette tâche encore plus difficile. Enfin, les agences comme la CIA sont d’immenses bureaucraties qui sont difficiles à faire bouger, structurellement autant qu’idéologiquement. Les conflits internes entre les diverses agences de renseignements - il en existe douze sans compter le FBI - ne contribuent guère à faciliter le processus. Dans le domaine du renseignement aussi, les transformations effectives ne sont pas à la mesure des changements intervenus à la fin de la guerre froide.

    S’il est une leçon à retenir de l’invasion du Koweït par l’Irak, c’est l’importance que revêt toujours l’HUMINT (Human intelligence) à une époque où la technologie liée au renseignement, notamment les satellites, est en train d’effectuer un bond en avant. La révolution technico-militaire va transformer le fonctionnement des services de renseignement des forces armées10. Dans le domaine du "renseignement tactique", c’est-à-dire de l’information retransmise directement sur le champ de bataille, les progrès technologiques vont permettre d’accélérer la transmission d’informations utiles aux combattants et d’offrir au commandement une meilleure vision d’ensemble du théâtre d’opération. La guerre électronique va prendre de l’ampleur dans les années à venir et les spécialistes de ce type de combat vont gagner en importance. Cette nouvelle dimension de la guerre va renforcer le rôle des services de renseignement et entraîner une réévaluation de la répartition du champ d’activité des agences de renseignement les unes par rapport aux autres.

    Il demeure que les cibles principales des services de renseignement sont semblables à ce qu’elles étaient du temps de la guerre froide : les anciennes républiques soviétiques possédant un arsenal nucléaire, la Chine, autre puissance nucléaire non alliée, ainsi que les pays dits hostiles : Iran, Irak, Corée du Nord, et aussi Cuba et Libye. La fin de la guerre froide à mis en évidence un certain nombre de conflits naguère occultés par la rivalité des deux grands. Une des formes de conflit qui a pris de l’importance ces dernière années est la bataille de l’espionnage industriel et économique, mettant aux prises certains alliés politiques, qui n’en sont pas moins des adversaires, ou du moins des compétiteurs, sur le plan économique et industriel11. Le regain d’activités dans ce domaine, s’il n’est pas en rupture avec le passé, gagne en importance.

    L’un des problèmes auquel va être confrontée l’Amérique dans l’avenir concerne la protection de son avance technologique. Si le Pentagone s’investit dans la recherche et le développement pour permettre à l’Amérique de consolider son avance technologique par rapport au reste du monde, il faudra aussi éviter que d’autres pays ne profitent de ces développements pour combler leur retard rapidement et à moindre frais. Dans ce domaine, la lutte pour le contre-espionnage devra être prise très au sérieux et risque d’exiger des budgets importants.

  7. Conclusion

En 1991, au moment où l’Union soviétique perdait pied, l’Amérique se désolait sur l’inéluctabilité de son déclin. Six ans plus tard, il n’est plus question de déclin. La machine économique est relancée, la Russie n’est pas réapparue avec des habits néo-impérialistes et aucun conflit majeur n’a mis en péril à ce jour la sécurité des grandes puissances industrielles. Les pays industriels européens et le Japon ont, contrairement aux prévisions d’il y a une demi-douzaine d’années, moins bien évolué économiquement que les États-Unis et ont plus de mal à s’adapter aux nouveaux progrès technologiques et à la mondialisation des marchés de capitaux. Dans de nombreuses industries de pointe, en particulier l’informatique, les États-Unis confirment leur avance alors que le transfert des technologies civiles vers le secteur militaire se développe. Progressivement, l’Amérique prend goût à son rôle d’unique superpuissance, sans prétendre pour autant devenir le gendarme du monde. Tous les éléments sont réunis pour que les États-Unis choisissent enfin leur direction stratégique pour les années à venir.

Après la période de flottement dont on a été témoin jusqu’à présent, on peut s’attendre à ce que les décisions prises ces prochaines années déterminent l’avenir du pays pour des décennies. Le décalage existant encore aujourd’hui entre les transformations causées par la fin de la guerre froide et les stratégies adoptées par l’Amérique pour répondre aux nouveaux défis va disparaître peu à peu alors que la rupture stratégique avec le passé risque de devenir plus nette.

Dorénavant, l’Amérique aura tous les atouts pour consolider son rang de première puissance mondiale et ses dirigeants semblent en avoir la volonté.

A priori, les menaces directes contre la sécurité du pays sont faibles, et les responsables américains possèdent une marge de manœuvre suffisante pour gérer des crises imprévues. Mais la position de force dans laquelle se trouve désormais le pays et l’évolution récente de la société américaine peuvent engendrer leurs propres germes destructeurs. De nouvelles attitudes, comme le refus de la mort, sont défavorables à la prise de décisions impliquant le recours à la force. La place de l’armée dans la société est moins bien définie qu’elle ne l’était du temps de la guerre froide et va devenir de plus en plus problématique dès lors qu’on commence, comme c’est le cas aujourd’hui, à juger l’activité militaire selon les mêmes normes que les activités civiles. Les scandales affectant les différents services de l’armée, qui envahissent quotidiennement les journaux, laissent présager de la complexité de l’obstacle. En dernière analyse, durant cette période charnière, c’est peut-être dans l’affrontement avec elle-même que l’Amérique se révélera la plus mal armée.

 

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Notes:

1 Sur les débats actuels concernant la stratégie de l’après-guerre froide, voir Committee on National Security, House of Representatives, 104th Congress, United States Interests in the Post-Cold War World, Washington, Government Printing office, 1996.

2 Il n’existe pas en français de terme équivalent à Grand Strategy. Les termes employés généralement, comme stratégie intégrale, stratégie globale, stratégie générale, ou tout simplement "politique" sont parfois utilisés avec des sens différents. Nous interpréterons ici les termes de stratégie globale et de stratégie nationale dans le sens de Grand Strategy et de National Strategy. Pour des raisons pratiques, nous appellerons stratégie politique la dimension politique (extérieure) et diplomatique de la stratégie globale de l’Amérique.

3 Samuel Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996.

4 Robert Chase, Emily Hill et Paul Kennedy, "Pivotal States and U.S. Strategy", Foreign Affairs, vol. 75, n° 1, janvier-février 1996.

5 Pour une description détaillée de la genèse de cette doctrine, voir Douglas Brinkley, "Democratic Enlargement : The Clinton Doctrine", Foreign Policy, n° 106, printemps 1997, pp. 111-127.

6 Le budget pour 1997 est de $ 262 milliards. Le budget proposé pour 1998 est de $ 265 milliards.

7 Les forces armées comprennent un total de 1 465 619 hommes et femmes, y compris les élèves officiers (30 novembre 1996). Le budget 1998 prévoit un total de 1 431 000, plus 892 000 réservistes.

8 Voir Fred Iklé, "The Second Coming of the Nuclear Age", Foreign Affairs, vol. 75, n° 3, janvier-février 1996, p. 123.

9 À ne pas confondre avec le programme beaucoup plus ambitieux proposé par les Républicains sous le nom de National Missile Defense Act, rejeté par la Chambre en 1996 (Defend America Act) mais réintroduit au Congrès en janvier 1997.

10 Sur ce sujet, voir en particulier "Intelligence in the Context of the Revolution in Military Affairs", Statement of Admiral William Owens, Select Committee on Intelligence, 13 septembre 1995.

11 Voir Bruce Weinrod, "U.S. Intelligence Priorities in the Post-Cold War Era", World affairs, vol. 159, n° 1, été 1996, p. 7.

 

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