“NOUVELLES GUERRES” ET PRINCIPES DE LA GUERRE

François Caron

 

’agissant de l’utilité qu’auraient encore de nos jours les principes de la guerre, se demander si celle-ci existe toujours n’a rien que de très banal et pourtant, se poser la question a quelque chose d’insolite, d’irréel, voire de provocant, tant la violence sous toutes ses formes paraît omniprésente depuis la fin de la guerre froide. L’impression prévaut désormais que jamais les antagonismes ne se sont affrontés avec autant de passion, d’agressivité et d’irrationnalité, comme si la chute du communisme avait fait sauter le couvercle d’une véritable boite de Pandore, fermement tenue close durant quarante ans avec la complicité tacite des deux supergrands.

Mais s’agit-il toujours de guerres telles qu’on les avait connues dans le passé, guerres qui obéissaient alors à des règles avérées et auxquelles, pour en limiter les outrances et les dévoiements, les juristes et les théologiens avaient à la fois imposé des limites et trouvé des justifications en décrétant les trois conditions de la guerre juste : "le juste titre, la juste cause et l’intention droite" ? Un ouvrage au titre volontairement provocant1 a pu, un temps, nourrir l’humanité d’illusions ; mais très vite, il a prêté à sourire tant l’idée de l’avènement d’une paix universelle a pu paraître utopique. Pourtant, il n’est pas déraisonnable de se poser la question, car dans les actuels débordements de violence, souvent incontrôlés et incontrôlables, on ne retrouve plus les schémas habituels, comme si la folie des hommes avait réussi, au bénéfice non désiré d’un mal plus absolu, à démoder même la guerre - moyen excessif sans doute, mais conventionnel, utilisé au cours des siècles pour "réguler" les relations internationales - en lui faisant perdre à la fois ses références, sa logique et même sa finalité. "La guerre est-elle toujours la guerre ?" pourrait-on se demander ? Est-elle toujours cette alternative à la paix, admise par les États qui y avaient naguère recours pour échapper à un blocage stratégique dont ils estimaient parfois pouvoir craindre le pire ?

Que dire alors des principes que l’immobilité de la nature de la guerre pendant des siècles avait permis de dégager, et qui étaient quasi-universellement considérés jusqu’à présent (même si des divergences apparaissaient ici où là sur leur nombre et leur portée pratique) à la fois comme des règles normatives, et comme les références d’une activité à laquelle ils procuraient cohérence voire justification puisqu’ils étaient censés en assurer le succès ? Existent-ils toujours ? Que sont-ils devenus ? Peut-on encore les appliquer avec profit ? Peut-on encore se référer, pour les nouvelles formes de violence rencontrées, à une "logique du probable"2 sans laquelle il ne saurait y avoir de bonnes décisions stratégiques ?

Cet article n’aborde que le cas des États qui, en tant que tels, ont souscrit aux règles définies par la communauté internationale et sont confrontés de ce fait à cette nouvelle violence, et non pas celui de ces multiples perturbateurs, le plus souvent non étatiques, qui s’adonnent ici ou là dans le monde à la violence sans lui reconnaître aucune limite, et pour lesquels la question de l’usage de principes de la guerre ne se posent pas dans les mêmes termes. Néanmoins, cette brève étude ne s’aventure pas à proposer des réponses aux diverses questions que se posent ceux qui, engagés aujourd’hui dans l’action militaire, cherchent des repères et appellent de leurs vœux une application simple de ce qu’ils ont retenu du passé. Tout au plus, et au risque de paraître parfois excessif ou sans nuances, s’efforce-t-elle de dégager quelques pistes de réflexion. D’abord, elle s’interroge sur l’origine et la nature de cette violence moderne que l’usage hésite à qualifier de guerre tant on a désiré et cru possible d’en bannir la pratique, et tant elle paraît éloignée des modèles du passé ; ensuite sont

examinées les particularités et anomalies de cette violence au regard de principes de la guerre3 que l’on voudrait immuables mais dont on perçoit bien, sinon l’inefficacité, du moins l’inadaption aux situations présentes.

  1. QU’EST DEVENUE LA GUERRE ?

    On n’emploie plus guère ce vocable tant on a presque honte aujourd’hui de ce qu’est devenue la guerre (si tant est qu’on puisse encore appeler ainsi ces antagonismes débridés qui ensanglantent l’actualité) à la suite d’un processus d’éradication patiemment mais délibérément conduit par ceux-là même qui aujourd’hui s’en lamentent. Sous l’influence d’un prétendu pacifisme, la dérive sémantique et la répudiation de la terminologie de ce qui était considéré jusqu’alors comme l’alternative naturelle à la paix des États en a progressivement détourné l’usage. En lieu et place de cette guerre qu’on prétendait définitivement éliminer, on se trouve désormais confrontés à des situations de violence "hors normes" qui se sont d’autant plus facilement imposées et substituées à la guerre que cette dernière a été plus radicalement condamnée. L’habitude prévaut aujourd’hui d’user d’euphémisme en les qualifiant de "crises", comme pour ne pas s’avouer l’échec des tentatives d’éradication de la guerre que des générations avaient pourtant justifiée en la dotant à la fois d’un droit de la guerre (jus in bello) et d’un droit à la guerre (jus ad bello). Face à ces nouvelles formes de violence, on se trouve démuni, ne parvenant plus à les comprendre et encore moins à les gérer, non pas que génie et puissance qu’exige leur traitement fassent défaut, mais parce que, intellectuellement, psychologiquement, ces situations déconcertent par absence de références capables de guider la décision stratégique.

    Dans son Discours sur la première décade de Tite Live, Machiavel écrivait il y a cinq siècles : "Là où l’on délibère du salut de la patrie, aucune considération du juste et de l’injuste, ni du pieux, du moral, du louangeable ou de l’ignominieux, ne doit intervenir ; une seule chose compte : ce qui lui sauve la vie, lui conservera la liberté" 4.

    À première vue, cette vision qui répudie toute norme, toute limite à l’usage de la guerre, paraît avoir été écrite pour notre temps. Pourtant, point n’est besoin d’y regarder de près pour constater qu’elle ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui. Par son commentaire sur la guerre, Machiavel reconnaissait une réelle légitimité à la guerre, activité jugée licite pour les États - mais pour eux seulement - auxquels était ainsi reconnu un droit d’en user pour assurer la protection de la patrie, considérée comme le plus grand bien commun d’un peuple. Cet attribut spécifique des États, attaché à la seule notion de souveraineté, traduisait le fait que l’État était sa propre loi ; ce que l’on appelait la raison d’État n’avait donc pas le caractère péjoratif qu’on a tendance aujourd’hui à lui prêter, et n’était que l’illustration de ce pouvoir des États. Comme le précise Henri Bartoli5, la raison d’État se déduisait "logiquement de la nature même de l’État et (relevait) de l’obligation pour l’homme d’État d’adopter pour hypothèse d’action, l’existence de conflits entre les membres de la collectivité internationale dans leur effort pour exister librement et affirmer leur différence, le primat du bien public et le droit pour le pouvoir suprême d’imposer le respect de ses décisions car il (avait) le monopole de la contrainte inconditionnée, le droit d’engager de façon définitive la communauté et ses membres qu’il s’agisse de l’ordre intérieur ou du choix éventuel de la guerre".

    Traditionnellement en effet, la guerre était principalement le fait des États souverains. Cette souveraineté ne s’exerçait pas, en théorie, pour sauver l’État en tant que tel, ni un régime ni des hommes (même si la confusion a pu souvent se produire au cours de l’Histoire), mais la communauté politique, autrement dit la nation, d’où l’expression qui a prévalu de qualifier ces communautés "d’États-nations". Alors, la guerre devenait possible, voire inévitable et justifiée dès qu’il y avait rivalité entre États, elle n’était que la "continuation de la politique par d’autres moyens" et qu’une étape pour amener l’adversaire à la table des négociations.

    À l’évidence, nous n’en sommes plus là ! Et, quoi qu’on en dise pour justifier l’incapacité des sociétés contemporaines à gérer cette dérive imprudemment provoquée, cette évolution a des origines anciennes puisque remontant au siècle des Lumières. Sans doute s’est-elle accélérée depuis un demi-siècle, notamment depuis la rédaction de la charte des Nations unies et la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (sans préciser d’ailleurs ce que recouvrait précisément la notion de peuple) ; mais c’est à partir de la bataille de Valmy que les choses se sont précisées. On y mourut, non pour le roi jusque là maître absolu de la guerre, mais pour le peuple, voire pour l’humanité entière, sous l’étendard de la justice et de la liberté ; mais, comme le remarque U. Campagnolo6, "ce qui se nomme justice ou liberté en deçà des Pyrénées, ne l’est plus au-delà !", montrant le caractère très relatif de ces invocations. À partir de cette époque, la guerre ne s’imposa donc plus - légitimement - que comme un pis-aller provisoire mais nécessaire dans la marche de l’humanité vers sa perfection : la démocratie dont l’avènement généralisé engendrera un ordre juridiquement universel, un unique État de droit pour lequel la guerre ne pourra plus avoir la moindre signification ni utilité. C’est d’ailleurs ce qu’affirmait déjà le dominicain espagnol François de Vittoria au XVIe siècle, quand il envisageait la substitution d’une communauté des peuples à celle qu’il jugeait déclinante de la chrétienté féodale. Par la suite, nombreux furent ceux qui en retinrent l’idée. Ainsi, Kant - et après lui la plupart des idéologues - croyait voir dans les signes des temps l’avènement d’un "État cosmopolite universel".

    La situation qui prévaut aujourd’hui est donc très directement née du refus - en soi très honorable - de la guerre comme outil de régulation des rapports entre les États. Animée au départ par un évident angélisme, la volonté d’épargner à l’humanité la violence de la guerre s’est notamment attachée à combattre la notion de souveraineté à laquelle paraissait attaché le risque de guerre puisqu’elle consacrait le droit d’un État d’y recourir. De fait, "tous les États sont nés de la violence. Partout dans le monde, l’État est le foyer d’une concentration et d’une transmutation de la violence en contrainte légitimée par les fonctions de rassemblement, de contrôle, de dire le droit qu’il remplit. Toujours dans l’Histoire, le heurt des souverainetés s’affrontant sur le terrain où elles nourrissent d’égales prétentions impossibles à satisfaire en même temps, donne à la violence le visage de la guerre"7.

    À l’époque contemporaine, le pacifisme et le neutralisme (véhiculant d’ailleurs plus souvent qu’on ne le croit des idéologies autoritaires et conquérantes) se sont nourris de l’idée que les États étaient à la fois la cause et la raison d’être de la guerre, et que supprimer non seulement les armes mais surtout les structures étatiques conduirait immanquablement à une société vraiment universelle, c’est-à-dire fondée sur la primauté des êtres humains et de leurs droits fondamentaux. Point n’est besoin de remonter loin dans l’Histoire pour retrouver des résurgences récurrentes de cette utopie. Périodiquement, elle s’est imposée avec d’autant plus d’insistance et d’autorité, que l’humanité se réveillait d’un cauchemar plus angoissant. C’est ainsi que la SDN est née des effroyables hécatombes de la guerre de 1914-1918, que l’ONU l’a été à la suite des horreurs du deuxième conflit mondial. Quant à la guerre du Golfe (dont il ne faut pas oublier qu’elle se situait à la fin du traumatisme de quarante ans de guerre froide et fut menée comme pour conjurer définitivement ce passé d'angoisse), elle s’est placée d’emblée dans la même perspective avec la croyance, vite déçue d’ailleurs, que de la victoire des coalisés naîtrait enfin un nouvel ordre mondial, une démocratie planétaire, d’où toute violence serait exclue. Dans cette perspective, la paix des États n’aurait plus comme alternative la guerre des États ; "elle (ne serait) plus (seulement) l’absence de guerre parmi des entités pour qui la guerre est naturellement possible"8, mais serait une situation durable par impossibilité pour les États de se faire la guerre, ceux-ci ayant perdu tout pouvoir et raison d’être de la faire.

    Le rêve n’en est pas nouveau ; Sénèque lui-même, mais avec toute la lucidité qui le caractérisait, ne disait-il pas : "Nous punissons les homicides et les asservissements individuels, mais la guerre et les délits des peuples tués, que nous considérons comme source de gloire, comment devons-nous les définir ?" À quelle condition pouvons-nous tenter, sans céder à un mirage, de "construire la paix et vaincre la puissance de mort" ? Depuis deux siècles, la volonté d’aboutir s’est peu à peu imposée à la communauté internationale. De fait, malgré la conviction grandissante que la lutte engagée contre la souveraineté pour éradiquer la guerre générait plus de problèmes qu’elle n’en résolvait, non seulement la portée de la notion de souveraineté a été notablement réduite mais, de par leur propre volonté, les États eux-mêmes se sont laissés enfermer dans le carcan de règlements internationaux contraignants. Ils sont ainsi convenus de céder spontanément une part grandissante de leur souveraineté, non seulement en abandonnant notamment toute possibilité de recourir à la guerre pour eux-mêmes, mais aussi en déclarant cette "activité" hors la loi. Malheureusement, en cherchant à éliminer la guerre, on a porté atteinte à la notion même d’État qui, quoi qu’on en dise, est et reste toujours le meilleur garant du fonctionnement de la communauté internationale et de sa stabilité, comme l’ont d’ailleurs bien révélé les guerres de décolonisation, à l’issue desquelles il fallut instituer l’intangibilité des frontières pour assurer la survie des nouveaux États. L’encadrement de la souveraineté des États contribue en effet à limiter le risque de guerre interétatique mais simultanément à affaiblir les États eux-mêmes et donc à les rendre fragiles et vulnérables aux autres formes de violence ; à l’inverse, la disparition des États, si elle entraîne, par le fait même, l’élimination de la guerre en temps qu’activité interétatique codifiée et codifiable, n’en suscite pas moins de nouvelles formes de violence plus radicales encore. Le bénéfice escompté en a vite été décevant car, désormais, ce ne sont plus seulement les États souverains (ou ce qu’il en reste), privés en théorie du droit d’y avoir recours, qui s’arrogent cette "raison d’État", mais des communautés aux critères d’identification les plus divers, les plus flous et parfois très éloignés du concept de communauté nationale, en se livrant à des conflits internes, morcelés, fractionnés auxquels le qualificatif traditionnel de "guerre" paraît effectivement souvent mal adapté, même si l’implication d’États dans leurs querelles peut donner à penser qu’un lien durable persiste avec la guerre telle que la concevait Machiavel.

    En succombant à l’angélisme qui a présidé à cette évolution, la communauté internationale a oublié à l’évidence qu’à l’origine des États il y a des individus, que la violence est un penchant naturel de tout être vivant qui lutte pour sa survie, le plus souvent contre et au détriment d’autrui, et que la meilleure manière de la contenir, même imparfaitement, est de regrouper les individus au sein d’États responsables. Toute l’histoire des peuples en est le témoin. Aujourd’hui, la violence infra-étatique s’inspire de la même finalité qu’au temps de Machiavel, celle de la survie, réelle ou supposée, de la "communauté". On a désormais à faire à de véritables "nations sans État", qui se développent dans les aires d’implosion de l’institution étatique, ces fameuses "zones grises" comme on en voit en URSS, en Europe de l’Est, dans nombre d’États du tiers monde, mais aussi, et tout aussi gravement pour l’avenir, dans les banlieues et autres marges des sociétés pourtant considérées, à juste titre, comme les plus avancées, les plus policées, les plus cohérentes telle la société américaine victime aujourd’hui d’une violence inconcevable il y a quelques décennies. Cette violence s’y manifeste à travers tout ce qui peut, même artificiellement, fédérer des aspirations communes, voire des refus collectifs. Elle se concrétise tout aussi naturellement dans le retour au religieux que dans d’illusoires appartenances ethniques, culturelles ou autres, en leur donnant un caractère identitaire fort, jugé seul rempart à une banalisation qui, provoquant la disparition des repères traditionnels de ces pseudo-collectivités, les entraînent dans une radicalisation d’autant plus violente qu’elle est sans issue. C’est ainsi que de vieilles solidarités éclatées que l’on avait cru définitivement évanouies, se réveillent, s’enflent jusqu’à étouffer chez leurs adeptes tout sentiment d’appartenance à la communauté qui avait été jusque-là leur ciment nationalitaire. Ces mouvements sont le plus souvent animés par des entrepreneurs politiques imperméables à toute règle de droit, qui s’emploient avec d’autant plus de succès à communiquer à des entourages parfois étrangers à leur perspective, leur foi dans un nouveau mythe fondateur, qu’ils se posent, au nom de la communauté, en détenteurs de ce droit souverain que Machiavel reconnaissait aux seuls États, et répudient plus systématiquement toute référence aux normes internationales de comportement applicables aux États. Ils exigent de leurs partisans l’acceptation du "sacrifice suprême", générateur d’une violence exacerbée, dont l’usage est de plus en plus oublié par les États établis.

    Par ailleurs, comme l’écrit Philippe Delmas9, les guerres d’aujourd’hui sont devenues "des guerres entre peuples qui n’ont rien d’autre à se dire que l’impossibilité absolue d’être ensemble et qui n’ont rien à négocier. Ils perçoivent l’autre comme une menace absolue.... L’objectif est que l’adversaire disparaisse, non pas qu’il négocie, qu’il cède ou qu’il vienne autour du tapis vert, mais qu’il disparaisse. Parce que son existence est une menace". Il ne s’agit plus d’États-nations établis, dont l’égalité, la légitimité, la souveraineté et le droit de gérer la violence étaient jadis garantis par les institutions internationales dont elles sont membres de droit, et qui se faisaient la guerre pour amener l’autre à la négociation.

    Alarmée par ce réveil imprévu de la violence à l’état pur, la communauté internationale, empêtrée dans ses contradictions, n’a probablement pas perçu le danger qu’il y avait à accélérer la décomposition des États par la reconnaissance implicite d’un "droit d’ingérence" - ce que la charte des Nations unies avait pourtant bien pris soin d’interdire. Elle s’est attribuée d’autorité ce droit pour se donner bonne conscience face aux erreurs commises ; par la proclamation de ce "droit" - que beaucoup, pour sauver les apparences, voudraient voir qualifier de "devoir" - elle prétend en effet ressentir comme une obligation morale le besoin de faire cesser cette violence que, sans l’admettre, elle a parfois provoquée en jouant les apprentis sorciers. En admettant la possibilité de restreindre, voire de supprimer la souveraineté, les défenseurs du droit international ont confondu celle-ci, attribut essentiel du droit, avec les prérogatives dont l’État peut disposer. En s’autorisant des actions d’ingérence, ils ont assimilé les relations entre États-nations aux relations entre citoyens d’une même nation, alors que les comportements des États sont d’une toute autre nature que ceux des citoyens, ils n’ont pas vu la difficulté majeure qu’il y a aujourd’hui à mener des "actions de police" là où la paix est menacée.

    Que peut-on effectivement en attendre ?

    Ainsi, à la patiente démarche raisonnée de maîtrise de la guerre par des réglementations adaptées pour en limiter les effets ou du moins les rendre moins insupportables, s’est substituée aujourd’hui, à travers un pseudo-droit d’ingérence, la recherche d’un processus de contrôle d’une violence qui y échappe par nature parce que s’exerçant le plus souvent hors du cadre étatique. À la guerre accusée il y a peu de tous les maux de l’humanité, a succédé une radicalisation de la violence d’autant plus souvent désirée implicitement par les pacifistes les plus extrémistes qu’ils espéraient y puiser de meilleurs arguments pour dénoncer l’existence des États ; là où les organisations humanitaires traditionnelles s’étaient efforcées de limiter les occasions de recours à la guerre par des procédures et, quand elles n’y parvenaient pas, de chercher à l’humaniser (conventions de Genève de 1864, conférences de La Haye de 1899-1907,...), on trouve un désordre absolu, une sorte de "libanisation" extrême, qu’en cherchant à déclarer la guerre "hors la loi", la communauté internationale a en quelque sorte imprudemment légitimé. Face au déchaînement qu’elle a provoqué, la communauté internationale cherche à réinventer l’argumentaire banni de la guerre juste, mais sans oser se l’avouer. Car les populations, trop longtemps chapitrées sur le caractère inacceptable de la guerre, ne l’entendent plus ainsi et en refusent la relégitimation, contraignant la communauté internationale à recourir à des actions pudiquement habillées du qualificatif rassurant de "rétablissement de la paix", mais inaptes à résoudre les problèmes qu’elles prétendent régler, comme le confirme chaque jour l’actualité. Quel but peut-on assigner à des actions de cette nature lorsque les deux parties se veulent inconciliables, où la violence n’est pas un prélude à l’accord mais à l’extermination ?

    Avec une évidente sagesse (peut-être involontaire), le pacte créateur de la SDN s’était bien gardé de prohiber le recours à la guerre, se contentant de le réglementer. En revanche le pacte de Paris du 27 août 1928, dit pacte Briand-Kellog, très marqué par le pacifisme démobilisateur de l’époque osa, pour la première fois et de manière irresponsable parce que n’y proposant aucune alternative, dénoncer le recours à la guerre, les États signataires déclarant "y renoncer en tant qu’instrument de la politique nationale". Prolongeant cette avancée des pacifistes européens, la charte des Nations unies en 1945 condamna, à son tour, fermement tout recours à la guerre, considérant qu’un état de guerre ne pouvait plus être considéré comme égal à un état de paix, et que toute déclaration de guerre constituait une infraction internationale qui engageait la responsabilité de l’État qui la prononçait. Sans doute était-ce la mise au ban de la communauté internationale des seuls États agresseurs, mais peu à peu c’est l’idée même de guerre qui fut bannie, comme en témoigne la résolution 2625 du 24 octobre 1970 qui stipule que "tout État a le devoir de s’abstenir de recourir à la menace ou à l’emploi de la force".

    Les années de l’après-guerre n’ont probablement pas facilité la prise de conscience des effets pervers de ces dispositions, car le clivage Est-Ouest et la stratégie de dissuasion nucléaire ont contribué à geler une situation qui, en bannissant de fait entre États la guerre devenue une absurdité dont nul ne tirerait bénéfice, a pu donner à penser qu’elle était un effet heureux des nouvelles dispositions internationales et serait applicable aussi aux conflits périphériques. Fâcheuse extrapolation dont la fin de la guerre froide n’a pas tardé à révéler l’absurdité. C’est précisément à ce moment de l’histoire de l’humanité, où il paraissait légitime de célébrer l’avènement d’un ordre planétaire nouveau sous l’étendard des droits de l’homme et de la solidarité universelle, que la multiplication d’explosions de violence associées à des mobilisations communautaires sans précédent a révélé l’étendue et la gravité d’un problème jusque-là insoupçonné (ou délibérément masqué ?). Dans l’incapacité de le régler par d’autres voies (puisque l’on s’interdisait tout recours à la guerre même juste), on s’est retranché derrière "l’humanitaire" ; comme l’on pouvait s’y attendre, - et bien que ce fût paradoxal - c’est aux militaires, traditionnellement chargés de faire la guerre au nom de l’État, que l’on en a confié le soin de le mettre en œuvre, entretenant ainsi une redoutable confusion que le droit d’ingérence n’a fait qu’aggraver.

    Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’il faut beaucoup de bonne volonté pour identifier dans les Nations unies une capacité réelle de rétablissement de la paix là où la violence se déchaîne. Nulle part l’intervention des Casques bleus n’a visé - ni a fortiori réussi - à imposer la solution de problèmes de fond (qu’autrefois la guerre était censée faciliter, voire résoudre). Sans doute l’interposition des "soldats de la paix" protège-t-elle plus ou moins bien des populations menacées dans les zones où ils stationnent, mais l’impuissance des Nations unies à enrayer un conflit et à rétablir une paix véritable et durable n’en paraît que plus évidente. Or, cette tentative de maîtrise de la violence ne peut plus être que le fait d’une action collective de la part de la communauté internationale, puisqu’un État n’est plus autorisé, par lui-même, à recourir à la guerre, fût-ce pour la bonne cause. Les États-Unis l’ont bien compris, qui - avec les encouragements naïfs des autres États - s’abritent désormais derrière l’étendard du droit international pour continuer à mener à bien leur propre politique !

    En corollaire de cette nouvelle conception des relations entre États d’où serait bannie la guerre, il était évident qu’on en viendrait rapidement à considérer qu’un des meilleurs moyens pour en éliminer tout risque serait de s’efforcer de faire disparaître la notion même d’ennemi. C’est désormais le cas. Quel pays aujourd’hui oserait se désigner publiquement un ennemi sans encourir les foudres de la communauté internationale et s’exclure du concert des nations ? On en arrive à cette incongruité d’avoir dans chaque pays des forces armées, une stratégie et des doctrines d’emploi, mais aucune allusion même implicite à un ennemi éventuel, bien que personne ne s’illusionne sur cette miraculeuse disparition ! Désigner un adversaire n’implique pas obligatoirement de lui chercher querelle ; c’est d’abord se prémunir pacifiquement contre les actions nuisibles qu’il pourrait entreprendre à votre encontre. Par ailleurs, lorsque l’on est confronté à la nécessité de faire cesser une violence qui oppose un agresseur et une victime, comment procéder sans afficher clairement contre qui doit s’exercer le pouvoir cœrcitif de la communauté internationale ? On a vécu de récents et fréquents exemples de cette difficulté.

    Ainsi, on peut dire que les États se retrouvent aujourd’hui confrontés à des situations conflictuelles qui n’ont plus rien de la netteté originelle de la guerre traditionnelle, parce que s’y opposent le plus souvent des communautés ne possédant de droit aucun des attributs habituels de la souveraineté mais ne s’en livrant pas moins à toutes les extrémités de la violence pour faire prévaloir de manière exclusive leur point de vue. Les États, empétrés dans les contradictions imposées par la communauté internationale, ressentent le légitime besoin de lutter contre cette violence qui échappe à toute règle, à toute codification, mais sont démunis face à des actions se situant d’emblée hors du cadre d’une activité connue mais dorénavant hors la loi. N’y aurait-il pas en effet quelque chose de paradoxal à vouloir réglementer une activité prohibée ? Par ailleurs, comment justifier la possession d’arsenaux militaires ; comment justifier les budgets qui leur sont alloués ? À quoi tout cela peut-il servir ? On objectera que les armées existent aussi pour interdire la guerre, pour maintenir la paix ou la rétablir, tout en convenant du caractère spécieux de l’argument, car comment interdire la guerre, comment rétablir la paix sans se réserver, pour soi-même ou au nom de la collectivité universelle, le pouvoir et le droit d’y recourir ? C’est d’ailleurs bien pour cela que la communauté internationale manifeste un engouement croissant pour les organisations dites de "sécurité collective" qui, au prix d’une perte de souveraineté, légitiment la possession d’un outil militaire et, de surcroît, en cas de recours éventuel à la guerre, "déresponsabilisent" - au moins partiellement - ceux qui y participent.

    Enfin, puisqu’il n’y a plus d’ennemi (cela est particulièrement vrai, comme on l’a dit, dans le cas des missions dites de rétablissement de la paix), que la guerre est définitivement bannie, comment faire accepter aux populations "l’impôt du sang" traditionnellement lié aux activités militaires, et dont l’appartenance à une collectivité faisait naguère un impérieux devoir civique ? À l’évidence, on se trouve en pleine contradiction qu’a prétendu lever le concept de "zéro mort", devenu d’autant plus nécessaire que le sentiment d’appartenance à une communauté nationale s’est affaibli avec la perte de souveraineté de l’État. Il ne faut pas oublier que c’est principalement pour en finir avec les hécatombes et les atrocités des guerres que celles-ci ont été bannies. Le concept du "zéro mort", en répudiant les pertes humaines qui sont l’une des manifestations les plus tangibles de l’horreur de la guerre, semble bien ainsi confirmer que les actions entreprises par les forces armées sous cet étendard rassurant de l’humanitaire n’ont aucun lien de filiation avec la guerre traditionnelle. Se référer au concept "zéro mort", n’est-ce pas tenter de légitimer, en quelque sorte, le recours à l’action militaire, tout en prétendant ne pas "réinventer" la guerre ? Malheureusement, une action militaire conduite sans l’acceptation du risque de pertes humaines ne peut s’inscrire au mieux - et encore ! - que dans le cadre d’activités de police, qui, par nature, ne cherchent que le maintien d’un statu quo.

    Dans ces conditions, comment établir des règles de conduite dans une activité qui n’a plus comme finalité d’assurer la victoire et dont on n’accepte plus de payer le prix (les deux étant à l’évidence liés) ? C’est bien là que se pose le difficile problème des principes de la guerre.

  2. QU’EN EST-IL DES PRINCIPES DE LA GUERRE ?

    En premier lieu, et avant de se poser la question de savoir quelle peut être, dans ces situations hybrides de violence d’aujourd’hui, l’utilité des principes de la guerre, il n’est peut-être pas inutile de préciser pourquoi les militaires ont de tout temps ressenti le besoin de recourir à des principes pour guider leur réflexion et faciliter leurs choix stratégiques.

    Qu’est-ce en effet que la réflexion stratégique, si ce n’est la recherche de ce que l’on peut faire avec des moyens militaires pour parvenir au résultat politique recherché, et ce dans les meilleures conditions possibles ? Autrement dit, il s’agit d’identifier le meilleur "Quoi Faire ?" dans le domaine militaire, pour satisfaire au mieux le "Pour quoi faire ?" du politique à l’origine de toute action de guerre. Afin de ne pas rester purement spéculative et donc stérile, la réflexion stratégique doit se concrétiser dans une décision, prélude indispensable à l’action. Mais, parce que par nature totalement subjective, cette décision a besoin d’être guidée par des critères d’évaluation dont il est préférable de ne pas être soi-même juge et partie, de manière à leur conserver un caractère d’objectivité le moins discutable possible. "Il n’y a pas de décision stratégique possible sans recourir à un système d’évaluation capable de rendre compte le plus objectivement possible de la probabilité éventuelle de succès de l’action envisagée. Cela n’est d’ailleurs pas spécifique à la stratégie ; tout individu confronté à un choix difficile ressent naturellement le besoin de s’entourer de précautions, de faire appel au conseil d’autrui ou de se référer à des règles éprouvées de manière à éviter de se prononcer en se laissant séduire par ses propres espoirs de réussite avec toutes les déceptions qu’il pourrait en subir à terme. Dans la guerre où la décision, plus qu’ailleurs, fait appel à tous les ressorts de la subjectivité, il est impératif de disposer d’un étalon de mesure qui soit le plus indépendant possible du décideur lui-même, donc le plus objectif possible ; il n’en existe pas d’autre possible que les principes de la guerre"10.

    Ainsi, pour ceux qui, croyant à leur vertu, les ont recherchés sinon trouvés, ces principes ont été considérés comme des repères auxquels il est indispensable de se référer pour s’assurer du succès. En un mot, les principes de la guerre, s’il n’ont pas vocation par eux-mêmes à procurer la victoire, n’en conditionnent pas moins l’accès. Les ignorer délibérément ou inconsciemment, c’est confier au seul hasard le soin d’en décider et donc l’issue de l’action entreprise.

    De tout temps et quelle qu’en soit la forme, la guerre (ou plus directement la violence) a eu pour objet d’amener, par la contrainte physique, l’adversaire à accepter de se plier à sa propre volonté. Et la manière la plus commune et la plus évidente de l’y contraindre - oserait-on dire, la plus conforme au penchant naturel de l’homme - est de le battre au cours d’un combat. Il y a donc une relation très étroite et très directe entre le succès de l’un des adversaires et la défaite physique de l’autre. C’est pourquoi pendant longtemps, pour le chef des armées (qui se confondait alors le plus souvent avec le responsable politique), le but de la guerre a été l’anéantissement militaire de l’ennemi au cours d’un engagement décisif contre ses forces armées. De fait, l’Histoire a principalement retenu des guerres du passé les batailles (notamment terrestres) où sa défaite sur le terrain a amené l’ennemi à résipiscence. Il ne faut donc pas s’étonner si les principes de la guerre ont été, à l’origine et encore il y a peu, essentiellement recherchés - et trouvés par certains - dans ces guerres qui privilégiaient l’anéantissement des forces armées adverses. Il suffit de relire les auteurs du siècle dernier qui, les premiers, ont tenté de codifier ces principes, pour constater à quel point ils étaient fascinés par le heurt frontal avec l’ennemi.

    D’ailleurs la règle commune à tous les stratèges de l’époque n’était-elle pas qu’il fallait rechercher en priorité l’engagement avec les forces ennemies ? ("La guerre fut toujours : attaquer !" disait déjà Frédéric II). Ils considéraient, avec une évidence que le bon sens ne peut réfuter, que battre l’ennemi est un moyen assuré de le priver de sa liberté d’action et donc de l’amener à négocier ; c’était le primat de l’offensive. Atteindre l’objectif militaire équivalait alors à accéder au but politique, ce que la confusion naturelle entre fonctions politiques et responsabilités militaires rendait sans conséquences ! Mais était-ce le meilleur - et le seul - moyen d’accéder à la paix souhaitée ? La question mérite d’être posée tant il y eut souvent, et même chez les plus brillants stratèges ou stratégistes, absence de distinction entre les deux. Malheureusement, comme le dit avec justesse Lidell Hart, emporter une victoire militaire n’équivaut pas en soi, à atteindre l’objet de la politique", ou "gagner la guerre n’est pas un but politique. C’est le genre de paix qui suit la guerre qui est le véritable but de la guerre", ou encore "l’objet de la guerre est une meilleure situation de paix, même si cette appréciation vous est personnelle. C’est pourquoi il est capital de conduire la guerre en ne cessant de considérer la paix que vous voulez obtenir"11.

    Ainsi, si logique que paraisse la démarche maximaliste d’élimination physique systématique de l’adversaire, elle néglige tous les autres cas où sa destruction, soit n’est pas souhaitable, soit n’est pas accessible du fait de la faiblesse des moyens dont on dispose ; il faut alors avoir recours à une autre stratégie. D’ailleurs, depuis David et Goliath, l’Histoire ne confirme pas l’échec systématique des plus faibles. Pourtant les stratégies qui tentent de contourner la force armée de l’ennemi pour ne pas avoir à l’affronter, et auxquelles étaient réduits les pays insuffisamment puissants, ont suscité le plus souvent des sarcasmes peu flatteurs à l’encontre de ceux qui les ont pratiquées12 pourtant souvent avec succès, sous le prétexte qu’il est douteux que ces stratégies parviennent à abattre la puissance militaire de l’adversaire ; mais, comme on l’a dit plus haut, le but de la guerre est-il toujours d’anéantir l’ennemi ? À l’évidence non ! Durant la guerre de l’indépendance américaine, Vergennes, alors ministre des affaires étrangères de Louis XVI, ne disait-il pas : "En nous occupant d’humilier l’Angleterre, il faut bien prendre garde de laisser supposer vouloir l’écraser" ? Il fallut plus d’un siècle et demi et les effroyables hécatombes des deux guerres mondiales pour que l’on commençât à prendre conscience qu’anéantir les forces armées de l’ennemi n’est pas en soi un but de guerre !

    Ce qui importe dans la guerre - qui n’est qu’un moyen et jamais un but - ce n’est pas de détruire l’adversaire, c’est de le priver de sa liberté d’action pour l’amener à céder. Depuis un demi-siècle particulièrement, on en a pris conscience et l’on admet que la stratégie - que l’on qualifie désormais "d’usure" - puisse, elle aussi, y contribuer efficacement et, par conséquent, suggérer des règles tout aussi valables et dont l’application serait de nature à assurer le succès ou du moins à mieux rendre compte de la possibilité d’y parvenir lors de la prise de décision ; c’est bien à cela que doivent servir les principes de la guerre. Il n’en reste pas moins que la conversion n’est pas totale et que c’est toujours avec une certaine réticence que l’on recourt à la stratégie "d’usure", comme si l’on en avait encore honte, et même si des exemples modernes13 lui ont conféré ses lettres de noblesse à l’égal de la stratégie "d’anéantissement". L’Histoire, qui aime cultiver le culte du héros, a toujours magnifié cette dernière, véritable expression symbolique de la virilité et du courage des hommes, au détriment de la stratégie "d’usure", le plus souvent considérée comme un pis-aller à peine avouable. On préférera toujours le Philippe Auguste de Bouvines au Louis XI de Péronne ! Néanmoins, l’admission progressive de cette nouvelle démarche dans l’arsenal stratégique a contribué à enrichir et élargir le champ couvert par les principes de la guerre, ou du moins à révéler de nouvelles approches dignes d’intérêt. C’est ainsi que, dans la stratégie "d’anéantissement", il était d’usage de privilégier les moyens offensifs en se dotant d’un arsenal militaire supérieur à celui de l’adversaire. En revanche, le recours à la stratégie "d’usure", qui en requiert moins, a conduit à s’intéresser plus particulièrement au renseignement, dont on attend qu’il supplée aux déficiences ou insuffisances éventuelles de son propre arsenal militaire. Quoi qu’il en soit, dans ces deux formes de stratégie, il ne fait de doute pour personne que la première de toutes les règles à appliquer est "qui veut, peut !". En définitive, ce qui importe le plus à la guerre est la détermination, la persévérance manifestée par l’autorité militaire sans doute mais surtout politique, de parvenir à ses fins, comme l’ont bien illustré l’obstination et la constance des dirigeants des mouvements de décolonisation qui ont réussi, avec des moyens souvent dérisoires, à faire céder les puissances coloniales.

    L’enrichissement des principes de la guerre par la pratique d’un éventail élargi de stratégies a permis de redécouvrir ce que Clausewitz avait pressenti sans toujours bien la décrire, cette "triade" qui tend à résoudre l’apparente incompatibilité des deux méthodes de raisonnement cartésienne et hégélienne qui semblent à tout instant s’opposer et se contredire dans la réflexion stratégique. Toute pensée appliquée à l’action procède en effet - et ce, quel que soit le domaine considéré - du Savoir, du Vouloir et du Pouvoir, le Savoir incluant non seulement l’information nécessaire à toute action mais aussi et surtout la connaissance intime, par l’autorité, de la fin qu’elle recherche, le Vouloir étant l’expression de sa détermination à tout mettre en œuvre pour y parvenir et le Pouvoir traduisant la possession de moyens aptes à en assurer le succès. Aucune action ne peut prétendre conduire au résultat attendu en l’absence de l’un de ces trois éléments constitutifs de l’union intime de la pensée et de l’action. Sans doute la part à accorder à chacun d’entre eux peut-elle varier en fonction des conditions dans lesquelles on se trouve ; on peut en effet adopter divers niveaux de synthèse qui, chacun, en privilégient l’un ou l’autre aspect. Le meilleur résultat est atteint lorsque l’on en a fait le choix optimum compte tenu des circonstances rencontrées et des capacités dont on dispose. C’est à l’esprit humain, à son génie qui gère intellectuellement ces trois supports de la pensée appliquée à l’action, de trouver le meilleur équilibre et de savoir pallier la déficience de l’un par le renforcement de l’autre. Ainsi, dans le passé, privilégiait-on spontanément le Pouvoir, autrement dit la force, parce qu’il fallait compenser l’insuffisance du Savoir (voire aussi parfois du Vouloir 14 que l’on ne pouvait avoir. C’est d’ailleurs sur ces deux critères du Savoir et du Pouvoir que se sont, pour une large part, établies les distinctions entre stratégie "directe" et stratégie "indirecte" qu’il ne faut pas caricaturer en les assimilant respectivement à la stratégie "d’anéantissement" et à la stratégie "d’usure" encore qu’il soit évident que la première conduit plus naturellement à une stratégie "d’anéantissement" et la deuxième à une stratégie "d’usure".

    En définitive, la recherche constante de principes de la guerre a visé à concrétiser cette "triade" pour lui trouver la meilleure utilisation possible en fonction des circonstances et des moyens dont on dispose.

    Qu’en est-il désormais de cette "triade" ? Existe-t-elle toujours et sous quelle forme peut-on la mettre en pratique ?

    Plus que jamais, les stratèges sont aujourd’hui confrontés à la nécessité de prendre des décisions pour lesquelles il leur manque l’outil permettant d’évaluer la probabilité de mener à son terme heureux l’action entreprise. Il ne fait pas de doute que c’est la difficulté à définir aujourd’hui des principes de la guerre ou à s’y référer, autrement dit à recourir à "une logique du probable", devenue moins lisible du fait des circonstances, qui rend le succès de l’action militaire plus aléatoire ; et l’on en ressent d’autant plus l’impérieux besoin qu’il est plus que jamais nécessaire de s’entourer de précautions pour éviter de se laisser entraîner dans des situations qui, devenues sans issue par absence de solutions acceptables, pourraient dégénérer gravement et entraîner dans une spirale de violence l’ensemble de la communauté internationale. On ne peut décemment prétendre se mêler militairement des affaires d’autrui pour satisfaire un légitime penchant à "l’humanitaire", que si l’on en a une solution à proposer, ainsi que les moyens et la volonté de l’imposer. Mais les acteurs, instigateurs de ces interventions, en ont-ils la claire conscience ? On peut en douter quand on voit le flou dans lequel est délibérément maintenue par la communauté internationale la notion même de but à atteindre : que recherche-t-elle exactement ? Le sait-elle ? le veut-elle vraiment ?

    Il est évident, comme on l’a dit plus haut, qu’une "logique du probable" ne peut être valablement établie que par référence à des critères d’efficacité éprouvés où doit entrer au premier chef la satisfaction du but recherché, but qui doit impérativement être extérieur à l’action elle-même. On ne fait pas la guerre pour la guerre, mais encore faut-il savoir pourquoi on la fait ! On ne saurait définir clairement un "Quoi faire ?" sans s’être préalablement pénétré du "Pour quoi faire ?". Car s’il n’y a pas de but, si celui-ci est insuffisamment défini (ce qui est le cas de toute formulation purement qualitative donc subjective tel que "le rétablissement de la paix", car de quelle paix s’agit-il ?) ou, s’il n’est pas extérieur à l’action entreprise elle-même, celle-ci tend à devenir sa propre finalité ; il n’y a pas d’issue possible. C’est alors le douloureux constat de l’incapacité à en apprécier le succès, donc à atteindre le but, alors que le prix payé devient d’autant plus exorbitant qu’il est consenti en pure perte ; c’est l’enlisement ou au mieux l’arrêt de l’action entreprise dans les pires conditions, avec les conséquences politiques désastreuses que l’on peut imaginer. Les exemples fourmillent de cette difficulté à gérer une action militaire - parce que se voulant humanitaire - et à y mettre un terme, sans qu’aient été préalablement affichés le but politique à atteindre et les critères objectifs à partir desquels sera jugé le succès de l’opération permettant d’y mettre fin.

    Ici, une remarque s’impose. Si la stratégie "d’anéantissement" était compatible avec une relative confusion des buts militaires et politiques, il en va autrement dans le cas de la stratégie "d’usure" (à laquelle s’apparente la stratégie retenue pour le rétablissement de la paix), comme l’a bien montré l’histoire contemporaine qui retiendra de nombreux exemples de ces guerres virtuellement gagnées militairement mais qui furent des échecs politiques (les États-Unis au Viêt-nam par exemple), et le plus exceptionnel d’entre eux avec la disparition du communisme : l’arme nucléaire, en poussant à l’extrême la stratégie "d’anéantissement", l’a rendue absurde au point de donner une dimension irremplaçable à la stratégie de "dissuasion" ; celle-ci a fonctionné durant plus de quarante ans, avant de devenir une stratégie de "persuasion" qui contraignit l’URSS à abandonner la confrontation. Mais dans le cas du "rétablissement de la paix", peut-il jamais y avoir confusion entre objectif militaire et but politique ? Et d’ailleurs, quel est ce dernier ?

    On voit qu’une difficulté importante naît de cette distinction entre but politique et objectif militaire15, car la force armée ne peut agir et définir ses propres tâches que dans la cohérence avec la finalité assignée par l’autorité politique à l’action militaire entreprise. Mais dans les missions de "rétablissement de la paix" quel est objectivement le but politique visé par la communauté internationale ? Sans doute cherche-t-elle avant tout à faire cesser la violence dans le cadre d’une paix négociée entre les deux antagonistes. Mais de quelle paix s’agit-il, sachant que la perception que peuvent en avoir les deux adversaires sont inconciliables et qu’il n’y a pas de notion moins objective que la paix, même pour les acteurs de l’intervention humanitaire ? Même le terme de "rétablissement" prête à confusion et revêt un caractère éminemment subjectif, au point que nul de ceux qui s’y consacrent ne s’accorde sur ce qu’il doit être et la nature des actions qui doivent en découler. En outre, le refus de la communauté internationale de se désigner un ennemi pour ne pas compromettre les chances d’un hypothétique accord revient à privilégier un statu quo ante, immanquablement inacceptable pour au moins l’une des parties au conflit - sinon les deux. Dans ces conditions, quelles peuvent être les activités des forces armées et quel succès en attendre ? Il convient ici de rappeler que le principe de la guerre a pour vocation exclusive de servir au choix entre divers modes d’action. Dès lors qu’il n’y a pas choix - ou que l’on s’y refuse par opportunité politique, faiblesse ou incapacité -, à quoi bon des principes ? Le décideur militaire, réduit à une dangereuse et coûteuse passivité, n’est plus alors entre, les mains du politique, qu’un pion inerte et inefficace, tout au plus un gestionnaire de la situation sur le terrain, dont il abandonne la maîtrise au temps qui passe. L’on comprend qu’il lui soit particulièrement difficile de manifester une détermination à œuvrer en faveur d’un but inexistant ou aussi peu explicite. Or, pour gagner (et donc rechercher éventuellement les principes de la guerre susceptibles de guider le bon choix) il est indispensable de se pénétrer de la nature du but visé, d’être convaincu de sa nécessité et d’en avoir la volonté.

    C’est bien là pour le militaire la vraie difficulté, celle d’être subordonné aux directives d’une communauté internationale qui se croit moralement dans l’obligation d’intervenir mais ne sait pas ce qu’elle veut y faire et, quoi qu’il en soit, ne manifeste guère sa détermination autrement qu’en ordonnant au militaire de "gérer" au mieux ses propres défaillances.

    On touche là un des aspects les plus inquiétants de cette maladie qui ronge la communauté internationale, cette velléité d’agir qui ne se concrétise que rarement dans l’expression claire d’une volonté. Les beaux sentiments n’ont jamais fait une politique ni réglé les difficultés du monde ! Qu’il était simple d’obéir au temps du Roi-Soleil qui affirmait : "L’État, c’est moi" et était le seul à le dire ! De fait, la démocratie, en confiant au peuple le soin d’en décider souverainement, a incontestablement rendu moins aisée l’expression, partagée par l’ensemble des citoyens, de la volonté politique. Et si la représentation nationale a accompagné l’exercice de la démocratie pour faciliter, malgré la diversité des opinions, la conduite des affaires de l’État, il n’en fallut pas moins, comme en France, recourir au choix d’un mode de scrutin majoritaire au détriment de la règle républicaine idéale de la proportionnalité pour assurer une relative cohérence et continuité à l’expression de cette volonté.

    Malheureusement, les attaques nombreuses et répétées contre la souveraineté des États ont affecté la qualité du mandat accordé à la représentation nationale, la privant de fait de l’autorité nécessaire pour manifester avec force sa volonté. La légitimité d’un État, c’est en effet essentiellement la réponse à la question "Qui sommes-nous ?" Si l’État n’y répond pas, s’il est incapable d’y répondre, les populations lui refusent toute autorité pour décider. "En fait, la plupart des États n’ont rien d’autre à proposer à leur nation qu’une modernité importée. Ce sont les droits de l’homme, l’économie de marché à l’américaine, la modernité technologique. Où est le projet qui fait que l’on est encore fier d’être soi ?"16. C’est dans cette situation que se trouvent aujourd’hui par leur faute les États, du fait des capitulations successives en matière de souveraineté : ils ne savent plus Vouloir. Et que dire d’une communauté internationale incapable d’exprimer avec force, autorité et conviction de véritables choix politiques dès lors qu’ils impliquent l’usage de la force ?

    Cette situation s’est renforcée du fait que le monde s’est inscrit de plus en plus, en raison de l’internationalisation des échanges, des communications, des techniques relationnelles, dans un espace de mondialisation, de médiatisation qui a modifié en profondeur l’exercice de l’autorité politique. Se sont en effet positionnés sur la scène mondiale, non seulement des institutions internationales fondées sur l’idéologie universelle des droits de l’homme, mais aussi de nouveaux partenaires, particulièrement actifs, bien que dépouillés en droit de toute responsabilité dans l’exercice du pouvoir. Rien n’échappe à la vigilance et à la "soif de compassion du téléspectateur, du touriste, de l’électeur"17. L’opinion internationale, détentrice de capacités réelles d’intervention, mais a priori étrangère aux causes en jeu, s’est impliquée dans les conflits locaux en qualité d’arbitres, de juges ou même de parties prenantes. En intervenant ainsi, elle interfère ainsi avec l’action des gouvernements, réduisant encore l’espace d’expression de la volonté des États dont elle a accéléré le déclin, ainsi que celui de la communauté internationale plus sensible encore à l’influence des médias. Cela est particulièrement vrai dans les actions à caractère "humanitaire" où le pouvoir de compassion de l’opinion publique internationale, souvent habilement conditionnée par les parties en présence dans la violence18, décide en lieu et place des gouvernants de l’intervention sur le terrain, mais sans proposer ni but, ni moyens, ni solutions. S’est développé de la sorte un véritable marché "qui privilégie le cœur sur la raison, l’éthique sur le droit, la solidarité sur les frontières"19 et se soucie moins d’être efficace que d’être présent. Quelle part de volonté peut alors exprimer l’autorité qui exerce - et de manière encore exclusive - la tutelle des forces armées ?

    Dans le passé, notamment en France contrairement à l’Angleterre, le politique l’emportait toujours sur l’économie, par conviction autant que par nécessité. En des temps plus récents, certains pays dirigistes ont tenté de soumettre autoritairement l’économie à la tutelle de la politique. L’expérience a échoué, facilitant l’expansion partout dans le monde du modèle de l’économie de marché, et de son corollaire la mondialisation. L’adoption, imposée par les circonstances, de cette libéralisation forcée de l’économie, a signifié la capitulation des États dans de nombreux domaines, y compris politique, dans la mesure où c’est désormais l’économie qui le commande au politique. Cela est tellement vrai que c’est le plus souvent par le biais d’accords économiques que s’imposent aux États les contraintes politiques les plus fortes. L’Union européenne ne se serait sans doute jamais faite si l’économie n’avait pas progressivement rogné les pouvoirs régaliens des États, les privant peu à peu de leurs compétences dans le domaine politique. Le recours systématique à l’économie libérale, comme nouvelle forme de puissance (au profit des seules multinationales), déresponsabilise chaque jour un peu plus l’État, désormais privé de ses pouvoirs et la guerre, apanage traditionnel de l’État, n’en devient que plus délicate à gérer et à faire accepter.

    Par ailleurs, vouloir quelque chose, c’est accepter d’en payer le prix. Comment Vouloir une action militaire dont on refuse par avance les conséquences éventuellement fâcheuses ? Aujourd’hui que la peine de mort a été abolie, tout usage de la violence même légal est remis en question du fait même qu’il peut impliquer l’éventualité de pertes humaines. Cela est d’autant plus vrai que la décision est partagée par un plus grand nombre "d’autorités" soumises à l’influence de l’opinion publique. Ainsi se trouve t-on en présence d’une opinion publique qui exige de l’État et de la communauté internationale qu’elle s’implique mais lui refuse le plus souvent le prix de son intervention.

    Se pose pour terminer la question du Pouvoir. Les États disposent, depuis la fin de la guerre froide, d’arsenaux assurément démesurés si l’on en juge par l’usage qu’ils en font (ou prétendent en faire) dans les situations de violence qu’ils veulent traiter. En fait le Pouvoir n’a de valeur et d’efficacité - et ce quelle que soit l’importance des moyens dont on dispose - qu’autant qu’il s’appuie sur un Savoir et un Vouloir sans ambiguïté et clairement annoncés. Comme le dit Philippe Jacquet20, "la matière, la masse qui constituent la puissance, sont par essence des phénomènes inanimés. Elles ne font pas l’Histoire. Un empire, c’est une masse et une puissance animée soudain par du volontarisme (cette démarche qui, par la volonté transformée en acte, change l’Histoire) et projetées vers un but nécessairement impérial", et l’on peut redire ici des États et de la communauté internationale ce que ce journaliste écrit de l’Amérique : "Si l’on accepte notre paradoxe, on dira que l’Amérique n’est psychologiquement et intérieurement plus assez forte pour contrôler et orienter sa puissance. Elle n’a plus le contrepoids d’un pouvoir politique fort, la présidence étant devenue une fonction symbolique et médiatique et, accessoirement, le premier métier de relations publiques".

  3. CONCLUSION

Au terme de ce bref article, le lecteur en jugera peut-être la vision à la fois abusivement pessimiste et, quoi qu’il en soit, très réductrice de ce qui se passe aujourd’hui. De fait, en focalisant sur ces pseudo-guerres auxquelles les Nations unies ont eu à faire face dans un passé récent, et en laissant de côté les autres formes plus classiques de conflits (parmi lesquels la guerre du Golfe fait presque figure d’anachronisme), cette étude a incontestablement schématisé une situation à l’évidence plus complexe. Cependant, il ne fait pas de doute que le cas étudié, s’il n’est pas exclusif, n’en demeure pas moins très représentatif de la gêne à laquelle sont aujourd’hui confrontés les États-nations dans la gestion de la violence. Des guerres, comme celles qu’a connues l’humanité dans le passé continueront à se produire, mais ce ne sont vraisemblablement pas celles qui poseront à la communauté internationale les plus grandes difficultés de gestion.

Face aux formes modernes de violence, dont on peut craindre qu’elles se répandent de plus en plus avec la mondialisation et l’affaiblissement du rôle des États, l’incapacité à laquelle est confrontée la communauté internationale d’en définir clairement l’essence et d’y appliquer les règles traditionnelles de plus en plus souvent dénoncées comme dépassées - parce que faisant référence à la notion démodée de "victoire" -, ne fera qu’en rendre le contrôle plus délicat. Sans pour autant prôner un retour à un passé révolu, il n’est peut-être pas inutile de se poser la question que devrait se poser tout décideur politique : peut-on agir efficacement sans savoir préalablement ce que l’on veut, sans l’avoir clairement exprimé et sans accepter d’y mettre le prix ? Paradoxalement la guerre n’a jamais été si répandue et inutile que depuis qu’on l’a voulue prohibée. La guerre, celle qu’ont pratiquée les générations précédentes, avec toutes les horreurs sans doute qu’on lui connaît, n’a pu assurer une pause de stabilité, sinon de paix à l’humanité, que parce que certains de ceux qui ont voulu y mettre fin l’avaient compris et en avaient accepté le prix. Cessons donc de nous culpabiliser dans une activité regrettable sans doute, mais qui le sera d’autant moins qu’on saura y mettre efficacement un terme ! Car, cette pseudo-guerre, cette violence qui ne s’avoue pas telle, est et reste une guerre, et les États doivent en accepter l’idée sans chercher à se masquer une réalité inscrite pour longtemps dans le destin de l’humanité. Cessons d’écouter le "politiquement correct" de ceux qui ont fait du "Charity Show" un véritable fonds de commerce où ils exercent autoritairement une véritable dictature sans jamais y apporter l’amorce d’une réponse. Ne nous laissons pas détruire par cette crise de conscience qui nous pousse à nous laisser séduire par les sirènes d’une impossible paix universelle qui nous entrave. Alors, peut-être redécouvrira-t-on que la gestion de ces nouvelles formes de violence ne diffère pas notablement de celles qu’ont connues nos ancêtres et que seule notre incapacité à réellement les regarder en face et à les juger comme telles nous prive des moyens de les faire cesser.

Pour sauver la paix, il est temps que les nations démocratiques osent. Qu’elles osent dire clairement et sans tergiversations ce à quoi elles croient, qu’elles aient le courage de le dire et d’assumer sans faiblesses ni faux-fuyants la responsabilité de leurs convictions. Qu’elles ne craignent pas de communiquer aux forces armées leur foi dans la justesse des causes qu’elles prétendent défendre en leur donnant les moyens de les faire prévaloir. Alors les armées retrouveront la voie de la réflexion stratégique. Alors les militaires, dont la mission, dans nos démocraties, est de contribuer à réduire la violence, pourront utilement retrouver les principes de la guerre hérités de leur patrimoine militaire et enfin réussir la paix.

 

 

 

 

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Notes:

 

1 Claude Le Borgne, La Guerre est morte... mais on ne le sait pas encore, Paris, Grasset, 1990.

2 L’expression est empruntée à Raymond Aron dans Penser la Guerre - Clausewitz, Paris, Gallimard, 1976.

3 Sur ce que pense l’auteur des principes de la guerre, voir "L’art militaire de la décision. De l’utilité des principes de la guerre", Le Trimestre du monde, juillet 1993.

4 Discorsi sulla prima deca di Tito Livo, 1513.

5 Henri Bastoli, "Raison d’État, guerre et paix", conférence prononcée au colloque de 1994 organisé à Brest par l’Université de Bretagne occidentale.

6 U. Campagnolo, "Raison d’État et raison de l’homme devant le problème des armements atomiques", Comprendre, n° 20, 1959.

7 Henri Bartoli, art. cit.

8 U. Campagnolo, "La Paix, la guerre et le droit", Revue générale de droit international public, juillet-août 1938.

9 Philippe Delmas, "La guerre est-elle de retour ?", Le Figaro, 2 novembre 1995.

10 François Caron , art. cit.

11 B.H. Liddell Hart, Histoire mondiale de la stratégie, Paris, Plon, 1962.

12 Les marins français l’ont bien compris, qui furent le plus souvent mal jugés par l’Histoire parce que, rarement supérieurs, ils durent le plus souvent recourir à une stratégie d’usure en un temps où celle-ci s’apparentait, dans l’esprit de beaucoup, à la couardise et à la pusillanimité.

13 La longue marche de Mao Zédong, toutes les guerres modernes dites de libération, ont privilégié une stratégie d’usure.

14 Il est évident que l’abondance des moyens ne stimule pas autant la volonté que l’insuffisance. C’est bien sur ce critère que se sont bâties toutes les stratégies du faible au fort.

15 "Lorsque l’on aborde la notion d’objectif dans la guerre, il est essentiel d’effacer toute ambiguïté ; l’esprit ne doit pas perdre de vue la distinction entre l’objectif politique et l’objectif militaire, les deux étant différents quoique non indépendants l’un de l’autre. Car la nation ne se lance jamais dans la guerre pour l’amour de la guerre, mais pour poursuivre une politique. L’objectif militaire est seulement le moyen au service d’une fin politique". Liddell Hart, Histoire mondiale de la stratégie.

16 Philippe Delmas, Propos recueillis par J.-P. Mulot, Le Figaro du 2 novembre 1995.

17 Ce que l’on pourrait qualifier de "charity show", de "business humanitaire" fait appel aux techniques publicitaires amplifiées par la demande des moyens de communication de masse en quête de publics.

18 Guy Nicolas, "Stratégies victimaires", Cultures et Conflits, n° 8, hiver 1992-1993.

19 Idem.

20 De Defensa, 10 février 1997, volume 12, numéro 10.

 

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