DYNAMIQUES DE LONG TERME ET RISQUES CONTEMPORAINS

Gérard Chaliand

 

Ce siècle se termine. Pour évaluer les perspectives qui sont les nôtres, un coup d’œil en arrière s’impose.

  1. mutation démographique du monde

Démographie d’abord. En 1900, ce qu’on appelait alors le monde blanc - l’Europe, l’Amérique du Nord - représentait 33% de la population du monde. Aujourd’hui, la population de l’Europe et de l’Amérique du Nord en totalise un peu plus de 15 %. Cette proportion, à l’échelle du monde, est à peu près celle des Blancs en Afrique du Sud. Entre-temps, au cours du siècle, malgré les conflits, les génocides et les épidémies, la population mondiale passait de un et demi à six milliards.

Tandis que la population de l’Europe fait un peu plus que doubler, celle de l’Asie augmente de quatre fois, celle de l’Afrique et de l’Amérique latine de sept fois.

La France, qui avait 40 millions d’habitants en 1900, n’atteint pas, un siècle plus tard, 60 millions. L’Algérie, qui n’en avait pas 5 millions en 1900, approche des 30 millions et en aura 60 millions en 2025.

Tandis que l’Allemagne, en un siècle, passe seulement de 64 à 80 millions, le Nigeria augmente de 17 à 100 millions, le Brésil de 18 à 150 millions, l’Indonésie de 38 à 200 millions. La Turquie, qui avait environ 10 millions d’habitants vers 1920, en a aujourd’hui 65 et dépassera les 90 millions en 2025. Dans l’hypothèse d’une entrée de la Turquie dans l’Europe communautaire, un Européen sur quatre serait turc.

Il y a un siècle, en dehors de la Chine et de l’Inde, aucun État d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine n’atteignait la population de l’Allemagne. L’époque où l’Europe était le plus densément peuplée des continents est révolue.

La très forte croissance du Sud de la planète commence surtout à partir de 1950. Elle se poursuivra à un rythme moindre durant le XXIe siècle.

La France, qui se classait au début du siècle parmi les 10 pays les plus peuplés du monde, ne figurera même plus en 2025 dans les 25 premiers. Elle est ou sera dépassée, entre autres, par l’Algérie, le Maroc, l’Égypte l’Iran, la Turquie, le Viêt-nam. Des États qui, tous, au début du XXe siècle, n’atteignaient pas 10 millions d’habitants.

Le cinéma américain nous avait habitués aux "stars" blondes aux yeux bleus. Désormais, on peut les regarder avec une nostalgie rétrospective comme une espèce en voie de rapide raréfaction.

La majorité des catholiques se trouvait hier encore en Europe. Ils sont plus nombreux aujourd’hui en Amérique latine, ce qui sans doute explique en partie les prises de position natalistes du pape Jean-Paul II. Quant aux musulmans, qui représentaient 10 % de la population du monde, ils ne sont aujourd’hui que 15% et passeront à 20 % en 2025.

Contrairement aux craintes exprimées depuis au moins un siècle au sujet de la surpopulation, la planète n’est pas au bord du désastre malgré une très forte augmentation de la population mondiale. Mais la misère continue d’être le lot d’une importante partie du monde, notamment en Afrique et dans certains pays d’Asie méridionale.

Trop de pays ont connu une croissance démographique trop forte dans un temps trop court, accompagnée par une croissance économique insuffisante.

L’Afrique ne pourra pas créer, d’ici 2025, les 150 millions d’emplois dont elle aura besoin. Elle ne pourra pas pourvoir à l’éducation, à la formation, au logement et à l’emploi de son accroissement de population. Les perspectives seront celles de conflits internes, d’explosions urbaines.

 

Les 21 pays les plus peuplés
(en millions d’habitants)

1900

2000

2025

Chine

415

Chine

1 275

Chine

1 475

Inde

280

Inde

1 007

Inde

1 229

Russie

133

Russie

290

Russie

368

États-Unis

76

États-Unis

259

Nigeria

338

Allemagne

57

Indonésie

213

États-Unis

332

Autriche-Hongrie

46

Brésil

178

Indonésie

273

Japon

45

Nigeria

159

Brésil

246

France

41

Pakistan

154

Bangla-Desh

219

Royaume-Uni

39

Bangla-Desh

145

Pakistan

213

Indonésie

38

Mexique

105

Mexique

154

Source : ONU.

Accroissement projeté de quelques pays du Sud

 

2000

2025

Population stationnaire hypothétique

Algérie

33

52

78

Afrique du Sud

45

65

96

Bangla-Desh

145

219

346

Brésil

178

236

303

Chine

1 275

1 566

1 835

Égypte

66

97

140

Irak

26

49

90

Iran

70

129

247

Inde

1 007

1 350

1 862

Indonésie

213

282

370

Maroc

32

47

69

Mexique

105

142

184

Nigeria

159

302

617

Pakistan

154

285

556

Thaïlande

65

83

103

Turquie

68

91

120

Viêt-nam

83

117

160

Zaïre

47

87

173

Source : ONU.

Vers 2025, l’Europe toute entière, moins la Russie et sa périphérie, représentera 4,5 % de la population mondiale.

Tandis que les États-Unis seront dans un rapport numérique de 1 à 2 par rapport à l’Amérique latine, l’Europe est avec l’Afrique dans un rapport de 1 à 3. De surcroît, l’Amérique latine progresse. L’Afrique stagne ou régresse sur le plan économique, tandis que sa population quadruple presque entre 1950 et 2000 et va sans doute quasiment doubler d’ici 2025.

Le ralentissement relatif de la croissance démographique du Sud, qui est tout récent, n’a pas encore affecté l’Afrique.

Au mythe du début du siècle fondé sur la foi en la science, le progrès et l’amélioration constante d’un univers sans limite, succède aujourd’hui le sentiment d’un monde surpeuplé en voie d’effondrement écologique.

Tout est affaire de perception. Vers le début du siècle, on évoquait en Europe le "péril jaune", alors que celle-ci dominait le monde. L’époque du "péril jaune" était en réalité - pour les autres - l’époque du "péril blanc".

Contrairement à une vision catastrophique, des avancées considérables ont eu lieu malgré l’augmentation du nombre d’habitants de la planète :

 

 

multiplication du nombre des alphabétisés,

 

 

développement de l’instruction féminine,

 

 

espérance de vie doublée dans les pays du Sud,

 

 

croissance économique générale (sauf en Afrique et certains pays d’Asie méridionale comme le Bangla-Desh).

Cependant, le Sud, qui représente l’écrasante majorité des habitants de la planète (83 %), ne produit que 18 % des richesses mondiales - encore ce pourcentage concerne-t-il surtout un petit nombre de pays d’Asie et d’Amérique latine.

Les conséquences des récents bouleversements démographiques sont doubles :

1) le Sud représente près de 85 % de la population du globe et la moitié de celle-ci a moins de 20 ans, dont une bonne partie sans perspective d’emploi ;

2) la baisse de la natalité dans les pays du Nord a fait progresser sensiblement la proportion des personnes âgées.

Ces faits inquiètent et il est vrai que l’exubérance démographique sans croissance des uns constitue un facteur négatif, tout comme la stagnation démographique des autres. Le phénomène migratoire en est une des conséquences.

Quant à l’augmentation du nombre des personnes âgées, elle ne devrait pas être perçue seulement comme une charge sociale. Au début du siècle, l’espérance de vie en Europe et en Amérique du Nord n’atteignait pas 50 ans. Chacun sait qu’elle avoisine aujourd’hui les 75 ans. Peut-être, avant de regretter le nombre croissant de personnes âgées, faudrait-il se réjouir de ce quart de siècle d’existence supplémentaire. Aujourd’hui l’humanité - car l’espérance de vie a aussi augmenté au Sud - vit en moyenne 25 années de plus, qui sont vécues en général en bonne santé. Naguère une femme de 40 ans était considérée comme vieille, un homme de 60 ans était un vieillard.

Perspectives démographiques 2025
% de + de 65 ans

 

1950

2000

2025

États-Unis

8,1 11,7 17,2

Japon

4,7 14,9 20,6

Grande-Bretagne

10,7 14,9 18,3

Allemagne

9,4 15 20

France

11,4 14,8 19,4

Suisse

9,7 20,6 27

Source : ONU.

Vers 2025, le nombre des plus de 65 ans égalera celui des moins de 15 ans. En 1950, il était dans une proportion de 1 à 4 en faveur des jeunes. En conséquence, on constate l’apparition d’une baisse de dynamisme relatif d’une société.

Depuis le XIXe siècle, l’industrialisation a porté ses fruits. Un marché mondial a été créé et l’occidentalisation du monde est à son apogée : l’État-nation, les droits de l’homme, les découvertes scientifiques, tout, du nationalisme moderne à l’idée de souveraineté populaire, est produit par l’Occident, et le monde vit par rapport à ces innovations.

Conséquence de l’industrialisation et de la démographie, l’urbanisation du monde - qui fut surtout rural durant six millénaires - fait que, pour la première fois dans l’histoire, les gens vivant dans les villes sont plus nombreux que ceux vivant dans les campagnes.

Au début du siècle, les trois plus grandes villes du monde étaient Londres (6,5 millions), New York (4,2 millions) et Paris (4 millions). Quinze des vingt villes les plus peuplées de la planète se trouvaient en Europe et aux États-Unis. Aujourd’hui, elles sont quatre seulement. Les trois plus grandes villes du monde sont Mexico, Sao Paulo et Shanghai. Elles dépassent 20 millions d’habitants. Paris et Londres avoisinent les 10 millions.

L’explosion urbaine

      Presque toutes les villes dépassant 10 millions d’habitants sont aujourd’hui au sud de la planète.

      L’urbanisation, commencée avec l’industrialisation au XIXe siècle, s’est accélérée depuis 1950. Il y a plus d’urbanisés en 1997 dans le monde qu’il n’y avait d’habitants en 1945.

      Pourcentage de la population urbanisée dans le monde

       

      1920

      2000

      2025

      Europe 46 79 86
      Amérique du Nord 52 78 85
      Amérique latine 22 77 85
      Afrique 7 43 58
      Asie 9 36 54

      Source : Banque mondiale.

      Accroissement des villes du Sud (échantillonnage)

       

      1920

      2000

      2025

      Beijing (Pékin) 0.9 - 19.4
      Calcutta 1,8 16,4 -
      Istambul 1 12 -
      Shanghai 1,7 - 23,4
      Bombay 1,2 - 27,4
      Séoul ? 13,7 -
      Madras 0,5 12,7 -
      Téhéran 0,4 12,1 -
      Karachi ? 12,8 20,6
      Manille 0,4 11,1 -
      Le Caire 0,9 13 -
      Bagdad 0,3 12 -
      Rio 1,3 18 -
      Sao Paulo 0,6 - 20,8
      Lima 0,3 12 -
      Mexico 0,7 - 18,8
      Lagos 0,2 - 24,4
      Djakarta 0,8 - 21,2
      Dakka ? - 19
      Paris

      5

      10,5 -
      Londres 7 10,5 -

      Sources : ONU 1996.

      Neuf des dix villes les plus peuplées en 2015 se situeront dans les pays en voie de développement. La dixième est Tokyo avec 28,7 millions. À l’exception de New York, les dix suivantes sont également des villes de pays en voie de développement (Chine, Inde, Brésil, etc.).

      Si la population a doublé en 35 ans dans les pays du Sud, les grandes villes et surtout les capitales se sont multipliées par six.

      C’est dans les mégapoles et à leur périphérie que se concentrent la misère, le sous-emploi, la criminalité et la frustration, ferments des émeutes.

      La révolution iranienne (1979) marque à cet égard un tournant. Jusque-là, ce sont surtout des guérillas rurales qui agitaient le Sud. Dans la révolution iranienne, plus moderne qu’il n’y paraît malgré son conservatisme religieux (utilisation de cassettes enregistrées par l’ayatollah Khomeiny pour mobiliser la population, etc.), la contestation a lieu en ville. Depuis cette date, plus d’une vingtaine d’émeutes urbaines importantes ont eu lieu, la majorité dans le Sud de la planète.

      Les émeutes urbaines au sud affecteront sans nul doute les concentrations où la croissance est la moins dynamique.

      À cet égard, l’Afrique paraît très vulnérable. Des villes comme Lagos, Kinshasa, Dakar et bien d’autres sont des foyers probables d’émeutes. L’Afrique du Nord aussi. En Asie : le sous-continent indien avec des villes comme Karachi, Dakka, Calcutta, Bombay, Madras... Certaines villes d’Amérique latine, notamment au Brésil : Rio, à cet égard, paraît bien menacé.

      Comme l’ont montré les émeutes à Los Angeles (1992), celles-ci ne sont pas l’apanage exclusif du Sud. Aux États-Unis, de même que dans les banlieues des villes d’Europe occidentale, les causes à l’origine des émeutes sont présentes : sociales, économiques, ethniques, etc.

      En Europe, les quartiers de banlieue ou les îlots dans lesquels les agents de l’État ne peuvent plus pénétrer qu’en force parce qu’ils n’y sont plus en sécurité, doivent être mieux intégrés sous peine de devenir de plus en plus des points de fixation d’où peuvent se propager des émeutes. Celles-ci seront plus difficiles à maîtriser si elles sont à caractère ethnique comme c’est le cas en Allemagne et en Grande-Bretagne.

Le phénomène migratoire

Entre 1840 et 1920, plus de 50 millions d’Européens s’établissent outre-Atlantique. À la même époque, 10 millions de Chinois et d’Indiens se rendent comme main-d’œuvre à bon marché vers les Amériques, l’Australie, en Asie du Sud-Est et en Afrique du Sud.

Le phénomène migratoire, qui était avant la Seconde Guerre mondiale en Europe surtout le fait de la France, se généralise à partir de 1950 et devient de plus en plus le fait non d’autres Européens venus de régions pauvres mais celui de migrants d’Afrique du Nord, de Turquie et d’Afrique. Depuis 1974, les frontières du Marché commun sont officiellement fermées. Cependant, des regroupements familiaux ont pu se faire légalement tandis que par ailleurs l’immigration clandestine continuait.

Depuis 1992, on ne compte plus comme travailleurs immigrés les ressortissants des pays de l’Europe communautaire.

 

Nombre d’immigrés légaux n’appartenant pas à la CEE

Groupe ethnique le plus important parmi les immigrés

Allemagne

3 210 000

Turcs 45 %

France

2 520 000

Maghrébins 56 %

Grande-Bretagne

1 650 000

Sous-continent indien

Pays-Bas

435 000

Turcs 38 %

Belgique

339 000

Maghrébins 45 %

Italie

250 000

?

Espagne

167 000

Marocains

Danemark

102 000

Turcs 22 %

Source : IISS, 1993.

Le chiffre des illégaux pourrait être estimé à un million pour l’Italie, trois cent mille pour l’Espagne, et pour l’Allemagne et la France autour d’un million.

L’Europe de la Communauté totalise en 1995 environ 10 millions d’immigrés légaux et sans doute, compte tenu des bouleversements survenus en Europe centrale depuis 1989, environ 5 millions d’immigrés clandestins. Ces 15 millions d’immigrés représentent moins de 5 % de la population de la Communauté. Mais ce chiffre ne rend pas véritablement compte des changements intervenus au cours des dernières décennies.

Si l’on considère les immigrés légaux, leur proportion entre 1973 et 1995 aurait augmenté de 52 % en France, de 150 % en Allemagne et de 700 % en Italie.

Aujourd’hui, 11 % de la population de France est née à l’étranger. Cette proportion est de 9 % aux États-Unis.

L’Europe occidentale dans son ensemble est devenue terre d’accueil. Des pays hier fournisseurs de main d’œuvre (Italie, Espagne, Portugal) abritent de nombreux immigrés, surtout issus d’Afrique.

Le rapport démographique actuel entre l’Amérique du Nord et l’Amérique latine est de 1 à 2. Celui de la Communauté européenne avec l’Afrique est de 1 à 3. L’écart économique entre les États-Unis et l’Amérique latine est de 1 à 4. Celui de la Communauté européenne avec l’Afrique, de 1 à 7.

L’Europe se trouve à proximité de la zone de misère et de croissance démographique la plus importante du monde.

À l’heure actuelle, l’Afrique du Nord (Maghreb et Égypte) et la Turquie enregistrent 1,5 million de naissances de plus par an que la Communauté européenne dont la population est près de deux fois plus importante.

Tandis que la population de l’Algérie représente aujourd’hui la moitié de celle de la France, il y a un tiers de naissance de plus en Algérie qu’en France. La proportion des moins de 15 ans au Maghreb est de 42 %, au sein de la Communauté elle est de moins de 20 %.

Quant à l’écart démographique entre la Communauté et l’Afrique, il sera en 2025 de 1 à 5.

L’immigration est une solution au déficit démographique de l’Europe. Comme partout où elle existe, elle représente une main-d’œuvre à bon marché dont profitent les économies des pays industriels. Mais les demandes excèdent très largement l’offre, y compris dans les grands pays d’immigration comme les États-Unis ou le Canada.

Aux États-Unis, terre d’immigration par excellence, on constate, comme en Europe, depuis 1945, une mutation dans l’origine des migrants.

Provenance des immigrants légaux aux États-Unis

 

Avant 1920

1965-1995

Europe 93 % 11 %
Amérique latine 3 % 37,5 %
Asie 2,7 % 48 %

Chaque année, depuis vingt ans, le chiffre des immigrants est de 500 000 (les estimations des illégaux varient de 300 à 500 000).

Le bureau des recensements des États-Unis indique qu’en 2050 la population du pays sera composée comme suit :

 

Hispaniques1

22 %

"Non-blancs"

Noirs

14 %

 

Asiatiques

11 %

 

Total

47 %

Source : US Census Bureau.

La situation sera à peu près similaire au Canada. Depuis 1992, ce pays accueille 250 000 migrants par an, soit 1 % de sa population. Avant 2050, le Canada aura 50 % de sa population qui sera non-blanche.

L’avenir dépendra moins de la couleur de la peau des populations que de la capacité des pays d’accueil d’intégrer les migrants en rappelant qu’en même temps que des droits, ils ont aussi des devoirs dont l’essence tient au respect de l’État de droit et aux règles qui le fondent.

En ce qui concerne l’intégration des immigrés, le modèle français - radicalement différent de celui des Anglo-Saxons, fondé sur le communautarisme - a, pour l’essentiel, fonctionné de façon satisfaisante depuis la fin du XIXe siècle jusqu’en 1974. La crise, le chômage qui en est résulté et les regroupements familiaux ont rendu cette forme d’intégration beaucoup plus difficile.

Il est normal de vouloir contrôler l’immigration, ne serait-ce que pour pouvoir intégrer les immigrés récents. Par ailleurs, le modèle qui est le nôtre ne doit pas être abandonné au profit d’une mosaïque multi-culturelle où chaque groupe ethnique s’intéresse d’abord à ses intérêts communautaires.

La marche du siècle

    Notre XXe siècle est tout d’abord caractérisé par une série d’innovations scientifiques : maîtrise de l’espace, essor des télécommunications, avancées en biologie, en physique et en chimie. Par ailleurs, l’émancipation des peuples a multiplié le nombre des États. Un peu plus de trente pays indépendants en 1900, près de 200 aujourd’hui. Le XXe siècle est aussi celui de l’émancipation sociale et politique des femmes en Occident et de la réduction considérable des heures de travail : 60 heures hebdomadaires en 1900, 48 en 1920, 40 en 1936, et du développement de la protection sociale.

    Sur le plan politique, trois phénomènes majeurs :

    1) la double tentative allemande en 1914 et en 1939 de dominer l’Europe et d’assurer ainsi son hégémonie planétaire. La défaite de 1945 n’est pas seulement l’effondrement d’un régime raciste mais marque aussi la fin de la domination de l’Europe.

    2) l’après-guerre est dominé par l’affrontement Est-Ouest. Déjà le communisme avait, dès 1917, suscité l’opposition du reste des pays industriels. Au terme d’une guerre froide fondée sur la dissuasion nucléaire, l’Union soviétique, largement surclassée par les États-Unis du point de vue économique et financier, s’effondre en 1991, tandis que ses satellites européens redeviennent indépendants. L’Allemagne est réunifiée.

    3) les États d’Asie et d’Afrique, hier colonisés, accèdent, souvent à travers des guerres de libération, à l’indépendance.

    Le monde d’aujourd’hui est plus interdépendant que jamais sur le plan économique et plus multipolaire que jamais sur le plan politique. Des puissances à peine moyennes font preuve de volonté politique. Qui aurait imaginé, il y a seulement quarante ans, qu’il pourrait y avoir un conflit armé entre les États-Unis et l’Irak ?

    La fin du communisme en Europe et en URSS redonne place à des tensions hier considérées comme secondaires : conflits nationaux, oppression de minorités ethniques, passions religieuses derrière lesquelles s’abritent des ambitions politiques, etc.

    *
    * *

    Les États-Unis étaient déjà au début du XXe siècle la première puissance industrielle du monde. Un tiers de ce qui était produit dans le monde l’était par les Américains. Aujourd’hui, la proportion est inférieure à 20 %. Ce recul relatif ne signifie pas que les États-Unis produisent moins qu’en 1900 mais que d’autres produisent davantage qu’au début du siècle. Le Japon par exemple. Puissance modeste il y a 100 ans, le Japon est aujourd’hui le numéro 2 avec 13 % de la production industrielle mondiale. Quelles que soient les difficultés économiques de l’Europe occidentale, personne ne peut prendre à la légère un continent dont l’Allemagne est redevenue le centre.

    À la mentalité impériale de la première partie du siècle en Europe, aux nationalismes agressifs dont les fascismes et le nazisme surtout ont été les expressions extrêmes, succède un monde où le droit des peuples à l’autodétermination n’est plus réservé aux seuls blancs.

    L’hégémonie exercée par les États-Unis a protégé durant un demi-siècle l’Europe occidentale de la mainmise soviétique. Au nom de l’anticommunisme, bien des dictatures ont été soutenues par Washington en Amérique latine et en Asie. Cependant, l’idéologie des droits de l’homme a gagné du terrain ainsi que les aspirations à la liberté et à l’indépendance nationale.

    Sur le plan économique, le libre-échange l’emporte. Les antagonismes européens, hier meurtriers, font place à une communauté qui s’élargit et se construit graduellement.

    Les mœurs aussi changent et sont moins contraignantes. Bien des facteurs nouveaux permettent aux femmes de disposer plus librement d’elles-mêmes.

    Les totalitarismes se sont effondrés et, au terme du XXe siècle, l’idéologie qui paraît avoir le mieux traversé notre époque est le nationalisme, débarrassé, du moins dans les pays avancés, de son agressivité guerrière.

    Un dernier phénomène caractérise notre siècle ; la massification. Hier, dans les guerres et la propagande généralisée. Aujourd’hui avec la persuasion de masse. Plus que jamais la démocratie contraint les gouvernants à manipuler l’opinion tandis que celle-ci oblige les gouvernements à plaire sinon à complaire aux citoyens.

    Aujourd’hui, après les trente années de prospérité économique qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, nous sommes dans une crise de mutation prolongée. On est loin de l’époque où les sociologues se posaient la question de savoir comment on pourrait gérer la société des loisirs.

    Comme souvent, l’histoire avance de façon inattendue : la crise des années soixante-dix s’est révélée durable et n’est rien moins qu’une crise de mutation. L’Union soviétique et le système communiste européen se sont effondrés entre 1989 et 1991 sans que cet échec absolu fût prévisible si peu de temps après le virage gorbatchévien.

    Comment se présente le monde de la post-guerre froide et les perspectives du XXIe siècle que nous allons aborder, sous l’angle des rapports de force et des risques ?

    Tout d’abord, nous ne sommes pas dans un nouveau désordre mondial comme on se complaît souvent à le dire, mais bien dans un nouvel ordre mondial, et celui-ci est aujourd’hui, pour une durée indéterminée, dominé par une superpuissance unique : les États-Unis.

l’hégémonie américaine

Les États-Unis exercent depuis 1991 la première domination véritablement mondiale

Cette domination est sans partage. Les États-Unis ont des alliés mais pas de partenaires. Et aucun rival sérieux pour les quelques décennies à venir.

La disparition de l’ennemi traditionnel, l’Union soviétique, semble, dans certains milieux politiques et militaires, éveiller de singulières nostalgies. On oublie de rappeler à quel point les tensions furent vives à Berlin, à Cuba, ou même lors de la crise des euromissiles.

C’était, pour certains, l’époque des certitudes. Pourtant, depuis au moins quarante ans, le monde avait commencé à changer : l’expédition de Suez (1956) menée après la nationalisation par Nasser du canal par les forces franco-britanniques, est le premier conflit Nord-Sud de la période contemporaine. Des changements considérables prenaient place : les produits japonais, synonymes entre les deux guerres de camelote, faisaient la conquête du monde à partir des années soixante. Cette avant-garde, qu’on avait considérée comme un cas isolé, était bientôt suivie par la Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong. Aujourd’hui elle l’est par l’ensemble de l’Asie orientale, et surtout par la Chine.

Entre-temps, des États hier encore dominés ont retrouvé leur dynamique et visent à conduire des politiques d’expansion très classiques : le Maroc et l’ex-Sahara espagnol, l’Irak et le Koweït, la Syrie et le Liban, l’Indonésie et Timor-Est, la Chine et le Tibet, la Turquie et Chypre-Nord.

L’échiquier politique est devenu mondial, non pas depuis la chute de l’Union soviétique, mais depuis déjà un quart de siècle au moins. La disparition de l’URSS permet d’en prendre pleinement conscience.

Au nord de la planète, exception faite des pays hier encore communistes, on observe un nivellement sur le plan économique. L’écart entre les États-Unis et l’Europe, très grand il y a quarante ans, est aujourd’hui réduit. En Europe même, la distance qui séparait certains pays en retard - comme l’Italie et, plus encore, l’Espagne - des plus avancés du Marché commun s’est beaucoup amenuisée. Les retardataires sont de moins en moins nombreux (Irlande, Portugal, Grèce).

Les écarts de revenus par habitant, qui étaient considérables, se sont largement réduits par l’augmentation numérique des classes moyennes. Le prolétariat est de moins en moins présent. En revanche, on constate la marginalisation d’une frange de la population en même temps que des métiers hautement spécialisés, qui, hier encore, garantissaient une grande stabilité professionnelle, sont devenus aléatoires. De plus en plus un recyclage permanent et une grande mobilité paraissent nécessaires.

Pourtant, malgré la crise de mutation que nous traversons depuis 1974, en essayant, du côté des gouvernements sauf en Grande-Bretagne et dans une moindre mesure aux Pays-Bas, de ne pas prendre le problème à bras le corps par crainte d’impopularité, la situation de l’Europe occidentale est infiniment supérieure à celle des lendemains de la Seconde Guerre mondiale. L’Europe centrale est devenue périphérie de l’Europe occidentale - surtout de l’Allemagne - après avoir été celle de l’URSS.

Les États-Unis dominent, pour la première fois, seuls la planète. Le monde de la post-guerre froide ne peut être analysé qu’à partir de l’hégémonie américaine et de ce que celle-ci détermine pour le reste du monde - alliés compris. L’empire d’aujourd’hui se mesure non seulement en termes militaires, industriels et financiers, comme au début du XXe siècle, mais en termes d’avance et de capacité d’innovation technologique, en communication/information qui permet de projeter son influence entre autres à travers sa culture et sa langue. Dans tous les domaines essentiels de la puissance, les États-Unis sont les premiers et peuvent le rester, compte tenu de leur capacité d’adaptation.

La politique des États-Unis sur le court terme consiste à tirer les profits de la fin de la guerre froide et de leur victoire2 : sur le plan idéologique (libre-échange, démocratie, etc.) - les droits de l’homme faisant partie des moyens de pression tout comme à un degré plus fort l’embargo. Tout se passe comme si la Russie affaiblie était davantage proie que puissance non antagonique. Extension de l’OTAN, encouragement aux nationalismes ukrainien, azéri, ouzbek et, grâce aux pétroliers, projet de désenclaver l’Asie centrale dans des délais brefs. On assiste, sans que la chose soit nommée, au "roll back" que Foster Dulles avait souhaité, tout en devant se contenter de l’endiguement.

En fait, la géopolitique mondiale, sans que ce fait ait encore pleinement pénétré les consciences, a été bouleversée, par l’effondrement de l’Union soviétique.

Le vingtième siècle, depuis que le Britannique H. Mackinder émettait sa théorie en 1904, a vécu sur l’idée que la masse eurasiatique était le pivot du monde - et que l’histoire - occidentale - était géostratégiquement fondée sur l’antagonisme entre puissance maritime et continentale. C’était, en quelque sorte, le cas durant les Première et Seconde Guerres mondiales. Puis cette idée a été transposée, avec des variantes (l’anneau maritime) énoncées par l’Américain Spykman, lors de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique.

La géopolitique d’aujourd’hui est radicalement différente. Les États-Unis sont désormais le pivot du monde et, pour une durée indéterminée, c’est autour d’eux que s’articulent l’Union européenne et l’Asie orientale - les deux pôles économiques majeurs en dehors de l’Amérique du Nord.

Quant à la Russie, elle subit, malgré sa puissance nucléaire, un recul catastrophique évoquant un peu les lendemains de la Première Guerre mondiale dans la République de Weimar.

Le plus grave des reculs russes - largement encouragé par les États-Unis - est la séparation croissante de l’Ukraine le foyer slave par excellence. Le détachement de l’Ukraine, en vue de son intégration éventuelle à l’Europe à l’horizon 2010 aurait pour conséquence de marginaliser la Russie. Ce fait profiterait d’abord aux États-Unis qui tendraient peut-être alors à inclure l’Ukraine dans l’OTAN, et à l’Allemagne.

L’Azerbaïdjan, où, contrairement aux autres États de la CEI, il n’y a pas de troupes russes, est également encouragé à s’éloigner de la Russie - conforté en cela par les États-Unis et les compagnies pétrolières, dont Amoco est la plus présente. La proximité géographique de la Turquie, le pétrole de la Caspienne et le rôle de verrou du Caucase Nord largement musulman (Daghestan, Tchétchenie, etc.) fait de l’Azerbaïdjan un État stratégiquement important. Les États-Unis sont pleinement conscients de ce fait et ont adapté leur politique en conséquence.

Enfin, le désenclavement de l’Asie centrale est dans l’agenda américain et notamment des pétroliers américains. Politiquement, l’État-clé est l’Ouzbékistan tandis que le Turkménistan et le Kazakhstan sont riches en hydrocarbures qu’il s’agit d’acheminer vers le sud. Malgré les succès des Talibans soutenus par le Pakistan (et la CIA), l’Afghanistan ne paraît pas devoir constituer une sortie sûre. L’Iran, de toute évidence, représente, à cet égard, le choix le plus cohérent. L’attitude des États-Unis vis-à-vis de l’Iran est susceptible d’être modifiée.

La partie qui se joue dans le pourtour russe est aujourd’hui essentielle et l’on peut comprendre l’inquiétude russe.

Vis-à-vis de l’Europe, il est clair que les États-Unis n’ont pas intérêt à voir se constituer autour de la France et de l’Allemagne une Europe politique pouvant exprimer avec cohérence un projet et des choix conformes aux intérêts régionaux de l’Europe. Le partenariat n’est nullement à l’ordre du jour pour les États-Unis et, au Moyen-Orient, c’est l’Amérique et elle seule qui détermine par rapport au monde arabe ou iranien ce qu’il convient de faire. L’Arabie saoudite est peut-être le point vulnérable du dispositif américain.

En Asie orientale, les États-Unis comptent sur leur alliance avec le Japon, dont ils assurent la sécurité, pour contrebalancer le poids croissant de la Chine. À cet égard, l’avancée d’une Corée réunifiée peut créer un autre acteur d’envergure dans la région. L’Indonésie et le Viêt-nam peuvent aussi, par crainte de la Chine, se révéler de précieux auxiliaires. Le rôle d’arbitre des États-Unis est assuré, et il dépend d’eux de ne pas ajouter à la méfiance des Chinois à leur égard en clamant trop fort que la Chine est l’ennemi de demain.

En dehors de Cuba où l’embargo a été renforcé et où la guerre froide - alimentée par les Cubains de Miami - continue, la pax americana règne en Amérique latine où les conflits d’Amérique centrale sont à peu près réglés.

En Afrique, même si l’on peut prétendre qu’il n’y a pas de politique américaine systématique concernant le continent, tout indique que, de l’Ouganda à l’Afrique du Sud, l’héritage britannique est assumé. Quant aux changements violents affectant le Congo-Zaïre, ils n’ont pas laissé indifférentes les entreprises américaines désireuses d’investir dans les secteurs les plus rentables.

Dans les zones de fracture historique, porteuses de conflits (Balkans, Caucase, Afghanistan Afrique sahélienne, etc.), les États-Unis n’interviendront évidemment qu’en stricte fonction de leurs intérêts.

Dans la région d’Asie où les économies sont dynamiques et vont à terme modifier l’équilibre mondial, les États-Unis sont plus présents que quiconque.

À plus long terme, la politique des États-Unis consiste à ne pas laisser se renforcer sur la masse eurasiatique un groupe d’États (l’Europe) ou un État (la Chine) pouvant leur disputer l’hégémonie.

À l’égard de la Chine, ils suivront la même politique que la Grande-Bretagne vis-à-vis de l’Europe continentale au XIXe siècle : s’allier aux plus faibles afin de neutraliser le plus puissant, et rester en position d’arbitre.

Contrairement à une idée répandue, les conflits ne sont pas plus nombreux aujourd’hui qu’ils ne l’étaient durant la guerre froide ou même, autre mythe, durant les quinze années précédant la Première Guerre mondiale.

La guerre froide mobilisait contre un adversaire principal l’essentiel de la réflexion et des crédits. Cela n’empêchait pas, dès 1945, une vague de contestation violente du monde colonial dont l’aspect national, même chez ceux se réclamant du marxisme-léninisme, ne saurait être nié. Cette remise en cause avait été favorisée par la défaite infligée aux puissances impériales européennes par le Japon en 1941-1942.

Symboliquement, Bandung (1955) en prenait acte. Tous les conflits violents (1945-1962) sont menés par des irréguliers et fondés sur des stratégies indirectes auxquelles les armées classiques européennes sont mal préparées. Toutes ont d’abord pour victimes surtout des civils, la population étant l’enjeu des conflits.

Affirmer, comme on le fait fréquemment aujourd’hui, que les acteurs des conflits récents sont de plus en plus souvent des bandes armées soustraites à l’autorité de l’État et que la relation conflictuelle inter-étatique s’estompe au profit de la relation conflictuelle infra-étatique fait bon marché des guerres de libération nationales qui s’étendent de 1945 à 1974 pour les colonies portugaises. Prétendre, à partir des exemples de la Somalie, du Liberia ou de l’Afrique des Grands Lacs, ériger une typologie nouvelle à vocation universelle est excessif. L’Asie orientale ne connaît plus guère de conflits ouverts ; il en est à peu près de même en Amérique latine - particulièrement si l’on compare la situation actuelle à celle des années soixante ou soixante-dix.

Quant aux victimes des conflits contemporains, elles sont le plus souvent civiles non point depuis la fin de la guerre froide comme on l’entend souvent, mais depuis l’agression japonaise en Chine (1937), tout au long de la Seconde Guerre mondiale, puis durant les guerres de libération nationales. Peu de nouveauté dans la plupart des catégories dégagées depuis la fin de la guerre froide par des constats plus imprégnés de journalisme que de réflexion historique.

La plupart des types de conflit qui se déroulent depuis la fin de la guerre froide, soit par leurs causes, soit par leurs modalités, existaient déjà du temps de la guerre froide, mais passaient au second plan de l’illustration médiatique.

La fin de la guerre froide a eu pour conséquences, d’une part la cessation d’une série de conflits qu’elle alimentait de façon indirecte : Namibie, Éthiopie/Érythrée, Angola (présence cubaine), Mozambique, et dans une certaine mesure l’Afrique du Sud, celle-ci ne s’estimant plus menacée par des voisins se réclamant du marxisme-léninisme, règlement graduel des guérillas d’Amérique latine : Salvador, Nicaragua, Guatemala plus récemment ; d’autre part, le déclenchement d’une série de conflits nationaux pour la plupart, qui avaient des racines historiques anciennes : Caucase (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Tchétchénie), ex-Yougoslavie, le conflit afghan et l’islamisme débordant au Tadjikistan.

La guerre froide a contribué à masquer le caractère identitaire et notamment national de nombreuses luttes. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, proclamé par les principes wilsoniens durant la Première Guerre mondiale, ne concernait que les peuples européens. Par contre, la Société des nations faisait référence aux droits des minorités.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’adressait aux peuples colonisés par les Européens mais ne s’adressait qu’à eux seuls. Aucun peuple opprimé par un autre en Asie ou en Afrique n’a bénéficié de ce droit. Référence n’était pas faite aux droits des minorités (dont Hitler s’était fait le champion dans le cas des Sudètes) mais aux droits de l’homme qui sont des droits individuels.

Aussi, une fois la décolonisation achevée, n’est-il pas étonnant que nombre de pays nouvellement indépendants aient connu des mouvements de contestation violente issus de minorités ethniques ou religieuses.

En fait, le principe proclamé de l’intangibilité des frontières l’emportait, par souci de maintien du statu quo, sur le droit à l’autodétermination. Ainsi, seuls dans le monde afro-asiatique, deux nouveaux États faisaient sécession : le Bangla-Desh grâce à Indira Gandhi et l’Érythrée grâce à la fin de l’aide soviétique à l’Éthiopie.

Dans nombre de pays d’Asie et d’Afrique, le modèle européen de l’État-nation paraissait d’autant plus mal adapté qu’il n’était pas accompagné de démocratie. Quant à la solution fédérale, elle était souvent rejetée comme synonyme d’éclatement. Ainsi, entre les années soixante et quatre-vingts, le nombre des conflits à caractère ethnique ou religieux dirigés contre un État répressif, confisqué par un groupe ethnique ou religieux, se multiplie.

On assiste également durant ces années à un accroissement démographique considérable dans le Sud, qui s’accompagne en Afrique tout particulièrement et en Asie méridionale d’une stagnation économique pour la majorité des populations.

Dans la zone qui s’étend du Maghreb au Pakistan s’exprime surtout à partir de 1979 une contestation de l’Occident et des valeurs qu’il impose, fondée sur un retour aux sources réelles ou supposées de l’Islam.

Lorsque la guerre froide prend fin, le paysage conflictuel que nous connaissons est en grande partie déjà présent.

En dehors de ce qui est directement lié à la chute du système communiste européen, que peut-on considérer comme nouveau ?

Ni la drogue, ni les terrorismes, ni la montée de l’économie criminelle qui suivent tout naturellement leurs courbes dans l’ensemble ascendantes. Même la prolifération nucléaire après la guerre froide paraît un danger peut-être surestimé3, au moins pour l’instant.

Les conséquences de la fin de la guerre froide, du point de vue des conflits, se limitent à la cessation de l’aide systématique apportée par l’Union soviétique et ses alliés à un certain nombre de mouvements en lutte qui doivent trouver des solutions alternatives fondées sur des économies parallèles et souvent coûteuses pour les populations.

Une réévaluation des conflits de la post-guerre froide ne saurait être que régionale. L’Amérique latine n’a plus que deux foyers, l’un endémique, la Colombie, où les guérillas ont depuis longtemps abandonné les perspectives de prendre le pouvoir, et le Pérou, où les mouvements combattants sont essoufflés - l’occupation de l’ambassade japonaise par le mouvement Tupac Amaru n’étant qu’un fait divers -.

Les États d’Asie orientale, qui connaissent presque tous de très vigoureuses croissances économiques, ne sont que très peu handicapés par des mouvements affaiblis ou en voie de disparition (Moros des Philippines, Timor-Est, Khmers rouges).

Les conflits d’une certaine envergure concernent la zone qui va du Maghreb au sous-continent indien et l’Afrique sub-saharienne.

Dans les régions qui représentent un intérêt stratégique ou économique, il n’y a guère de vide. Si les Talibans afghans sont soutenus par les États-Unis via la CIA et par le Pakistan, leurs adversaires nordistes recevaient le soutien de la Russie, de l’Iran et de l’Inde. Le conflit aujourd’hui dormant du Haut-Karabagh a une dimension régionale qui implique à la fois la Russie, la Turquie, l’Iran, sans compter les grands consortiums pétroliers notamment anglo-saxons.

Les conflits ne mettent plus en jeu l’opposition Est/Ouest mais des intérêts régionaux. Ceci est le cas pour l’Afrique australe, que les États-Unis ne peuvent négliger, dont le Zaïre est l’une des clés et l’Afrique du Sud la pièce maîtresse. Une série de conflits considérés comme périphériques se déroulent dans l’indifférence quasi-générale, l’humanitaire étatique étant tout naturellement sélectif. Pour l’essentiel, avec la fin de la guerre froide, c’est davantage notre regard qui a changé que le paysage conflictuel. Le nouveau désordre mondial est moins nouveau qu’il n’y paraît.

Le fait que l’effondrement de l’URSS n’ait pas été prévu, à partir de 1985-1988, par la communauté internationale des soviétologues, devrait rendre toute prospective politique consciente de ses limites. Ceci posé, l’analyste a intérêt à interroger la dynamique (point toujours visible) des données sous des angles diversifiés afin d’en mieux cerner les complexités.

Et tout d’abord sous l’angle régional.

La fin de la guerre froide - à l’exception de Cuba à l’égard duquel les États-Unis règlent un problème personnel - marginalise politiquement l’Amérique latine qui revient comme en 1960 totalement dans l’orbite américaine (Nicaragua, Salvador, Guatemala). D’autant plus que les modèles d’économie fortement étatisée (Argentine, Mexique) ont été abandonnés.

Tandis que le cône sud (blanc) - Chili, Argentine, Uruguay - se développe, les États-Unis sont surtout préoccupés par le Mexique dont la croissance et l’équilibre, y compris démographique, font partie de leur souci de sécurité. Le Brésil, après beaucoup de temps perdu, paraît s’être ressaisi, mais draine de sévères pesanteurs sociales. Le périmètre de la drogue, dont la Colombie n’est que l’épicentre latino-américain, continue de poser un défi face auquel les démocraties semblent mal armées pour riposter.

Enfin, la pesée hispanophone aux États-Unis où l’on se dirige vers une proportion de "non-blancs" excédant 47 % (en 2050) peut constituer une cause de tensions, mais l’immigration garantit aux États-Unis une population beaucoup plus jeune que celle de l’Europe à l’horizon 2025.

L’Afrique du Sud, dont il est admis qu’elle doit recevoir un soutien sérieux afin de réussir, bénéficie d’une aide américaine multiforme. De façon discrète, des missions américaines d’experts composées d’universitaires connaissant bien l’Afrique parcourent depuis quelque temps (1994-1995) les pays anglophones, de l’Ouganda à l’Afrique du Sud, pour évaluer (pour la Banque mondiale, etc.) l’état des lieux : potentiel de croissance, capacité des élites, nature du pouvoir, etc. Contrairement aux apparences qui sont discrètes, les États-Unis mettent en place une politique africaine réévaluée dont la pièce majeure est l’Afrique du Sud mais dont les effets devraient se faire sentir sur toute l’Afrique australe, y compris lusophone. L’un des obstacles rencontrés, ici et là, est la politique africaine de la France - à cet égard, le Zaïre reste la plaque tournante de tout dispositif africain à l’échelle continentale.

Le Nord de l’Afrique, et plus particulièrement le Maghreb -Algérie en tête - ainsi que le Maroc après la disparition de Hassan II (qui paraît avoir davantage négocié des compromis que résolu les problèmes de fond du pays) est, à juste titre, préoccupant pour l’Union européenne et pour la France en premier lieu. Non qu’il faille craindre un effondrement du régime algérien - très improbable - mais un pourrissement sur des années avant que n’émergent les conditions, à présent absentes, d’un changement de situation.

Contrairement à une idée médiatiquement transmise et qui reprend l’absurde théorie des dominos (le Viêt-nam n’a jamais rien affecté d’autre que l’Indochine depuis la colonisation française, pour ne pas remonter au-delà), l’éventuelle chute d’un pays arabe dans l’"islamisme" n’entraînerait pas les autres ni même, dans la plupart des cas, les États voisins. La zone d’instabilité chronique qui va du Maghreb au Pakistan paraît davantage capable de nuisance extrême que de déstabilisation.

Au sud, comme toujours au cours de l’histoire, c’est l’Asie qui pèse et singulièrement la grande Asie : l’Asie orientale.

Les rythmes de croissance d’une série de pays entre l’Inde et le Japon (Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong, Thaïlande, Malaisie, Chine, Indonésie, Viêt-nam) sont, avec la montée de la puissance japonaise depuis le début des années cinquante, un des événements majeurs de notre époque. Épaisseur culturelle, élites nombreuses, populations entreprenantes, minutieuses et sobres, économies hautement compétitives, indiquent déjà par leurs résultats le rééquilibrage de la puissance industrielle et financière de demain.

La fin de l’URSS et le laborieux cheminement de la Russie pour refaire surface comme puissance mettent fin à l’équilibre géopolitique du XXe siècle. Le pivot du monde n’est plus au centre de la masse eurasiatique tel que l’avait théorisé Mackinder... Pour une période indéterminée, l’épicentre du monde d’aujourd’hui est constitué par les États-Unis entre une Union européenne, qui semble avoir davantage de propension à s’élargir qu’à s’approfondir, et une Asie orientale en pleine expansion économique, dont la concurrence constitue un défi sérieux au statu quo auquel l’Occident et plus particulièrement l’Europe s’était habitué.

La Chine, de toute évidence, compte tenu de ses ressources humaines et naturelles et d’une humiliation longtemps ravalée, est le perturbateur régional par excellence et c’est par rapport à elle que les pays voisins se définissent. L’illusion partagée dans certains milieux officiels occidentaux selon laquelle la question de la Chine est secondaire dans la mesure où ce pays éclatera, est aussi absurde que d’espérer cyniquement que les problèmes de la stagnation africaine sur le plan économique et de sa croissance démographique seront réglés par le sida et d’autres épidémies.

L’Asie méridionale, en revanche, paraît dans certaines régions devoir connaître des situations difficiles : le Bangla-Desh, le Pakistan ; le Sri Lanka qui n’en finit pas de traîner le boulet de la question tamoule qu’il a contribué à susciter. Par contre, l’Inde, malgré une série croissante de problèmes qui paraissent toujours devoir finir par un désastre, continue d’être l’Union indienne et connaît une croissance et une reconversion d’un système économique mieux adapté au marché mondial.

L’Iran, après une quinzaine d’années de fondamentalisme sous la coupe des mollahs, n’a pas réussi sur le plan économique à faire aussi bien que le régime du Shah. Or, la croissance est aujourd’hui - comme en témoigne par exemple le Chili de Pinochet - la justification ultime d’un régime. L’Iran, tout en n’étant pas l’épouvantail dénoncé par les États-Unis, reste cependant un régime qui cherche à renforcer, en partie par divers trafics, son potentiel militaire, nucléaire compris, et dont la dynamique demeure anti-occidentale.

L’Irak est dans une situation précaire, moins à cause de la région autonome kurde qui n’a pas réussi à créer les conditions politique, économique et militaire d’une survie, ou des régions méridionales chiites, qu’à cause des conséquences du blocus.

En dehors d’Israël, dont la sécurité est mieux assurée que jamais et dont les contradictions sont davantage l’effet de son excès de force que de ses faiblesses, la Turquie paraît être le pays le mieux placé du Moyen-Orient. Ceci malgré la montée du parti islamiste de M. Erbakan, d’une sérieuse inflation et du coût économique pour réduire le PKK en déterritorialisant le problème kurde par une politique systématique de destruction de l’univers villageois. Parallèlement, la Turquie met sur pied une politique extérieure active en Asie centrale, dans le Caucase et autour de la mer Noire. Mais a-t-elle les moyens de ses aspirations ?

La Syrie, compte tenu de la disparition du soutien soviétique, de la montée au pouvoir du Likoud et des accords passés entre Israël et la Turquie, se sent vulnérable et restreinte dans sa marge de manœuvre. Elle préfère sans doute sa présence au Liban à la récupération du Golan. Comme en Irak, l’avenir proche reste lié à l’existence physique du chef de l’État.

L’avenir de l’Arabie saoudite, jusqu’à une date récente confortée par une grande stabilité née de la prospérité, paraît depuis peu préoccupante, bien qu’on voit mal comment les États-Unis pourraient laisser se dégrader sans réagir la situation d’un régime qui a constitué l’un des piliers de leur système d’alliances dans la région.

Les pays baltes s’acheminent vers une intégration dans l’Europe, grevée par des trafics de toute sorte encouragés par la Russie.

Quant à la politique russe, elle s’efforce chaotiquement de maintenir pour une période indéterminée, qui risque cependant d’être relativement courte, son emprise sur ce qui fut l’Union soviétique. Il lui faut, à cet égard, maintenir dans son orbite le Caucase Sud garant de son contrôle sur un Caucase Nord volatile. L’Azerbaïdjan reste le point faible de ce dispositif auquel les pétroliers anglo-saxons et la Turquie sont intéressés.

En Asie centrale, à l’heure des nationalismes, le pari d’une présence russe dans la région semble bien menacée. À terme, la Russie va devoir définir avec plus de précision ses frontières de sécurité. La partition du Kazakhstan pourrait à terme en être une des conséquences. Le désenclavement de l’Asie centrale, qui depuis la conquête tsariste était devenue un cul-de-sac, est l’objectif majeur des États-Unis ainsi que de la Turquie, de l’Iran et du Pakistan.

L’avenir politique de l’Ukraine reste la grande inconnue du destin de l’ensemble historique que fut la Russie à l’époque pré-bolchévique. Tout porte à croire que les États-Unis encourageront avec succès le nationalisme ukrainien.

Le conflit de l’ex-Yougoslavie a été la pierre de touche de l’Union européenne et augure assez mal de la capacités d’États aux intérêts et aux politiques divergents et surtout aux moyens limités à orchestrer de façon efficace la gestion d’une crise sérieuse. Au total, la présence des forces de maintien de la paix a permis de contenir le conflit dans sa dimension yougoslave et en a empêché l’extension en Macédoine, au Kosovo et au Sandjak. L’accord réalisé grâce aux États-Unis paraît cependant bien précaire. La guerre civile albanaise doit être suivie avec attention dans la mesure où ce pays jouxte le Kosovo et la Macédoine.

L’après-guerre froide révèle une série de menaces dont un bon nombre s’étaient développées au cours des décennies précédentes mais qui paraissaient secondaires par rapport au conflit Est/Ouest : déséquilibre croissant entre Nord et Sud ; montée des économies criminelles en grande partie dues à la drogue ; multiplication des conflits dus aux problèmes de minorités ethniques et/ou religieuses, surtout en Afrique et en Asie ; montée de l’islamisme dans certains pays musulmans et de divers intégrismes ailleurs ; terrorismes divers ; tensions et émeutes urbaines, non seulement au Sud mais également au Nord de la planète.

Pourtant, il serait illusoire de penser qu’en somme le même monde continue, moins le conflit Est/Ouest qui fut durant un demi-siècle la préoccupation majeure de l’Occident.

L’effondrement du communisme européen, la mutation opérée en Europe centrale, la fin de l’Union soviétique, ont des conséquences dont certaines sont immédiatement perceptibles (tel, par exemple, le conflit dans l’ex-Yougoslavie) et d’autres moins directement mesurables (ventes d’armements, trafic de plutonium et autres circulations de matériel à haut risque ou de techniciens vers des pays considérés comme dangereux).

En Europe, l’effondrement du système communiste européen, qui a permis la réunification de l’Allemagne, déplace le pivot de la nouvelle Europe à l’Est et l’Allemagne en est désormais l’épicentre. Sans remettre en cause l’axiome officiel du partenariat franco-allemand, on ne peut pas ne pas soulever le problème de la reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie (rôle de la Bavière, de la CDU, etc.) et des forces non directement liées au courant actuel. L’ensemble de la Mitteleuropa jusqu’à l’Ukraine, Pologne comprise - sans oublier les États baltes - bénéficie d’importants investissements allemands. Ce processus ne s’accompagne-t-il pas d’effets politiques à moyen terme ?

L’intégration dans l’OTAN de l’Europe centrale et danubienne est en fait en cours, ce qui modifie l’équilibre stratégique des quatre décennies ayant suivi la Seconde Guerre mondiale.

Les deux acteurs majeurs de cette mutation sont les États-Unis et l’Allemagne.

Si l’appréciation du monde de la post-guerre froide doit partir d’abord du constat de la nouvelle hégémonie américaine, il faut aussi y ajouter un second fait : la paix mondiale paraît plus assurée que jamais. Aussi est-il paradoxal de voir se multiplier les ouvrages sur les (mini) apocalypses de demain. Tout se passe comme s’il était nécessaire de vendre de l’angoisse, opération à laquelle contribuent non seulement les médias de masse mais de nombreux spécialistes. Un Occident pacifique paraît menacé par de "nouveaux barbares". Or, il n’y a pas de nouveaux barbares. Ce sont les mêmes qu’hier, à la période coloniale. Ce qui a changé, c’est la sensibilité du néo-civilisé issu d’un demi-siècle de paix et de relative prospérité - de surcroît dans le cadre d’une société démographiquement peu dynamique et vieillissante. À considérer par exemple le phénomène terroriste depuis trois décennies, on constate que le terrorisme n’a déstabilisé aucun État4, Israël, entre tous le plus visé, est triomphant. Le fait que les pays développés ne puissent être menacés que par le truchement du terrorisme est davantage la preuve de leur puissance que de leur vulnérabilité. Aucune menace d’envergure en matière de violence ne pèse sur les États industriels d’Occident.

Certes, le terrorisme demain peut provoquer davantage de victimes par l’utilisation de gaz chimiques - comme à Tokyo en 1995 - ou de substances biologiques.

Des États qui disposent d’armes chimiques ou biologiques peuvent menacer de s’en servir. Cependant, la capacité de rétorsion de l’Occident est sans mesure par rapport aux moyens d’États tels, par exemple, l’Iran ou la Corée du Nord.

En tout état de cause, on peut craindre un attentat particulièrement meurtrier ou un acte agressif d’envergure mais en aucun cas de défaite.

Il est inexact de prétendre, contrairement au sentiment que propage une partie des médias de masse, que nous vivons dans un monde où tout péril est imminent. La montée des économies criminelles entre autres fondées sur la drogue est - avec la corruption qu’elles entraînent - l’une des menaces effectives.

À l’optimisme du début du siècle succède un marasme psychologique très supérieur aux difficultés que rencontrent nos sociétés.

En réalité, la menace essentielle vient de nous-mêmes. L’Europe ressemble à une citadelle inquiète, frileusement occupée à regretter l’âge d’or que symbolisèrent les années soixante. Avec la crispation sur les statu quo et les acquis corporatifs caractéristiques de sociétés trop longtemps protégées. L’Europe semble, comparée aux États-Unis, avoir perdu le sens des rapports de force.

Un certain nombre de mutations concernant la défense semblent être acquises (rôle croissant de l’information/communication ; satellites d’observation, meilleure capacité logistique pour protéger ses forces d’intervention, utilisation de sous-marins lance-missiles comme moyen de rétorsion, etc.).

Par contre, en matière de mutation sociale, notre absence de dynamisme est patent. Depuis 1974, l’Europe continentale en général et la France en particulier ont navigué à la petite semaine en espérant que la crise que nous traversons serait résolue de l’extérieur, par exemple par une reprise de l’économie américaine.

Nos gouvernants ont été paralysés par le souci de ne rien faire d’impopulaire dans une période où la défense des droits acquis et le désir de faire moins en obtenant autant caractérisent une partie non négligeable de la nation, notamment dans les secteurs les plus protégés du point de vue statutaire.

Les révisions mineures, en reculant à chaque réaction de la rue, ont constitué depuis un quart de siècle une importante partie des réponses des pouvoirs publics. Que nous le voulions ou non, nous devons trouver, sans pour autant marginaliser davantage nos défavorisés, les moyens de nous adapter au monde compétitif du siècle prochain. À cet égard, on attend toujours les mesures impopulaires qui s’imposent, y compris concernant le poids excessif de l’État.

 

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Notes:

1 "Hispanics" désigne en général les Mexicains, les Porto-Ricains et les Centre-Américains (Guatemala, Salvador).

2 Voir l’important article de R. Asmus, R. Kugler, S. Larrabie, "Building New Nato", Foreign Affairs, septembre/octobre 1993.

3 Voir Harold Müller, "La prolifération : mythes et réalités", Défense nationale, 1996.

4 Au total, le terrorisme transnational entre 1968 et 1996 a fait moins de 10 000 morts.

 

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