FRANCE : LA RUPTURE

François Géré

 

Bien connue en stratégie opérationnelle et en tactique, la notion de rupture peut-elle s’ériger en concept pertinent pour toute la stratégie ? Traditionnellement, l’Histoire recherche des "coupures" qu’elle oppose aussitôt aux phénomènes de longue durée. Par rapport aux grandes mutations économiques - la révolution néolithique ou industrielle -, les révolutions politiques seraient-elles de véritables ruptures ? En ce cas, la fin de la guerre froide, événement militaire, peut-elle être considérée comme une rupture ? Car on sait bien que cette guerre froide, parce qu’elle n’était pas semblable aux autres tant par la nature des enjeux que par la durée, se termine par une série d’événements politiques si considérables que quelque chose est profondément transformé. Mais quel ordre nouveau en sort-il que l’on pourrait opposer à un ancien régime ? Quelle est la dimension géographique de cette rupture ? Européenne, atlantique, intercontinentale, planétaire ? Concerne-t-elle également tous les États ? Signifie-t-elle la même chose pour la France, l’Allemagne, la Russie ou les États-Unis ?

Par exemple, on ne s’est pas demandé si l’ampleur de la rupture de la fin de la guerre froide pouvait aussi entraîner des mutations économiques. On ne s’est guère posé la question des implications pour une société de se retrouver sans ennemi, sans menace, mais encore dotée d’un complexe militaro-industriel et encore habituée à une vision militarisée des rapports internationaux. On s’est gardé de savoir si l’on passait d’une économie de guerre diffusée dans l’ensemble du tissu à un retour à l’économie de paix complète. La rupture, parfois niée, souvent minimisée, semble avoir été traitée avec une étonnante légèreté, comme si on laissait à la réalité le soin, par l’événement, de s’imposer elle-même.

 

Réalité de la rupture politico-stratégique

    Il fut d’abord de bon ton de soutenir que les Américains, apparemment vainqueurs étaient aussi épuisés que les Russes et que l’écroulement des États-Unis ne tarderait pas à suivre celui de l’Union soviétique. La drogue, la criminalité, le SIDA auraient tôt fait de liquider les restes de la superpuissance. Seuls quelques esprits, soupçonnés de provocation atlantiste, s’essayèrent à cette comptabilité dangereuse du "qui perd gagne".

    La guerre du Golfe intervint alors comme une preuve assénée à ceux qui n’auraient pas compris. Survenant au beau milieu des manœuvres de terminaison de la guerre froide, alors que la conférence 2+4 achevait à marche forcée la réunification allemande, la tempête de la guerre du Golfe acheva de montrer que des temps nouveaux étaient advenus, à tout le moins pour les forces armées. Soudainement se révéla l’insuffisance des capacités d’intervention françaises dès lors que l’échelle n’était plus celle du Tchad. De plus, l’engagement dans les opérations de maintien de la paix ne laissait qu’une marge de manœuvre réduite. Nous découvrions nos limites. Mais qu’à cela ne tienne, avec la même fougue, on a salué l’hégémonisme du gendarme mondial victorieux prêt à se poser en nouvel Empire romain. L’effet "guerre du Golfe" relança des interprétations qui, pourtant, ne collaient pas à la réalité des États-Unis. Car si hégémonie il y a, elle présente un caractère trop original pour que l’on puisse l’aligner sur des modèles antérieurs. À l’échelle internationale, avançons l’idée que les États-Unis ont, de facto, confisqué à leur profit le monopole de la violence. Ils entendent bien le conserver durablement1. Reste alors à donner une légitimité à ce monopole. Voilà qui, sans doute, constitue un des enjeux majeurs de la diplomatie américaine pour la génération qui vient.

     

    La victoire américaine de 1989-1991 n’est donc pas une victoire à la Pyrrhus. Elle est décisive, durable et profonde. Mais, en raison même de la nature de la guerre froide, elle n’a pu faire l’objet de proclamations de victoire, pas plus qu’elle n’a donné lieu à de véritables traités de paix. Restent les Alliés : étaient-ils moins vainqueurs ? Qui gagnait et qui perdait, en termes de positions relatives acquises durant la guerre froide ? Qu’en est-il pour la France ?

    L’approche française fut caractérisée par des erreurs d’appréciation à répétition.

    Le traité de Washington de décembre 1987 sur les missiles de portée intermédiaire (FNI) n’a pas été compris dans toute sa dimension. On y vit au mieux un accord sans grand intérêt, créant des difficultés pour les Européens, mais cependant bon à prendre. Au pire, un instrument de découplage, corrupteur de l’Alliance atlantique. Un coin enfoncé dans la relation franco-allemande, et même "un nouveau Munich", comme le déclara dans Le Monde le ministre de la Défense de ce moment de cohabitation.

    La réunification allemande ne connut pas un meilleur sort en termes d’analyse. On sait quelques phrases désastreusement célèbres sur le temps que prendra l’unification allemande, qui rejoindront les boutons de guêtre du maréchal Lebœuf. Pire, on put se demander jusqu’à quel point la crainte d’une Allemagne réunifiée n’allait pas pousser vers une sorte de nouvelle Triple Entente tant les velléités d’alliance de revers trouvèrent alors des adeptes convaincus et des militants dévoués. Vint alors la hantise du vide de sécurité dans le centre de l’Europe. Regardait-on à nouveau l’Allemagne ? Les propos dangereux lâchés par George Bush à Mayence en mai 1990 ("partnership in leadership") ne manquèrent pas de raviver les angoisses d’un condominium américano-germanique sur l’Europe. On peut être surpris par le simplisme de ces schémas qui ne correspondent pas à la réalité des politiques, infiniment plus complexes, mises en œuvre tant par les États-Unis que par l’Allemagne. Mais, en ces circonstances, la passion plus que la raison conduit les dirigeants2.

    Les performances ne furent guère meilleures lorsqu’advint l’écroulement de l’URSS et du communisme. Rappelons les atermoiements lors des trois jours de confusion qui suivirent la tentative de coup d’État contre M. Gorbatchev et qui contrastèrent avec la prompte condamnation des États-Unis manifestement mieux informés. Un début de réalisation avait révélé certains désirs secrets du gouvernement français, obsédé par la stabilité à l’Est.

    Le coche fut également manqué avec Boris Eltsine. Sur ce point, la France de 1992-1993 fut malheureusement en phase avec le Parlement européen qui abreuva de critiques, voire de quolibets, le futur Président russe.

    Ces erreurs d’appréciation, qui furent progressivement et partiellement corrigées, se combinèrent aux traditionnels facteurs d’inertie tant des appareils bureaucratiques que des industries qui, lancées sur des programmes établis plusieurs années auparavant, n’entendaient pas modifier le cours choisi.

    Généralement, l’appréciation de la situation mondiale est restée largement fondée sur deux illusions symétriques : les dividendes de la paix et les nouvelles menaces.

    D’un côté, on a cru à une paix qui apporterait on ne sait trop quelles économies, surnommées "dividendes de la paix". Pourtant, l’expérience prouve que le retour à la paix constitue, sur le court terme, un phénomène économique coûteux et socialement délicat. Si la mutation est rapide, les bénéfices interviendront plus tard. Plus l’appareil est lourd et inflexible, plus le coût est élevé et plus les dividendes de long terme deviennent improbables. Par comparaison, dès 1987, la Californie a connu une reconversion qui a touché plus d’un million d’emplois dans une ambiance de restructurations énormes. En dix ans, l’industrie de défense des États-Unis a totalement changé d’allure. La non-adaptation française à la rupture n’en paraît que plus inquiétante.

    À l’opposé, une panoplie de nouvelles menaces a constitué un discours de substitution visant à nier non la rupture mais ses conséquences. De l’Est-Ouest, on songea à passer au Nord-Sud. On n’en finirait pas de relever les efforts acrobatiques pour assurer contre toute analyse approfondie une continuité. Nouveau danger nucléaire lié à la prolifération, nouvelle idéologie le fondamentalisme relayant le communisme... etc. ad nauseam.

Interpréter la rupture

    Le temps est revenu des grandes fresques interprétatives du monde : le grand pendule de la balance des forces, ou mieux, de l’équilibre des puissances et des forces, par laquelle on assure sa supériorité, voire son hégémonie, reprend de l’amplitude. L’équipe Kissinger donne une immense fresque historico-diplomatique. Pour ne pas être en reste, Z. Brzezinski se retrouve dans les chemins de la géopolitique des pères fondateurs (Mackinder et Spykman) en expliquant que le contrôle de la masse continentale asiatique restera le pivot autour duquel la puissance hégémonique des États-Unis peut se maintenir durablement, sous certaines conditions3.

    Or, ces interprétations du monde sont en retard sur son fonctionnement réel. En même temps, parce qu’elles s’imposent, elles engagent les perceptions dans des voies régressives. Outre leur appartenance à une sphère dominante, leur succès vient de ce qu’elles rassurent en fournissant une interprétation générale du monde. On croit avoir les clés. En réalité, on ne dispose que d’un tour de verrou, d’une interprétation partielle. Le déterminisme géographique ne peut plus rendre compte - si tant est qu’il l’ait jamais fait - de la complexité de l’action stratégique. On doit lui substituer une interprétation dynamique des effets de la rupture fondée, d’une part, sur la reconnaissance du retour à l’état de paix et, d’autre part, sur la prise en compte de la mutation des enjeux géostratégiques eux-mêmes.

    Le grand mérite du Livre blanc de 1994 est d’avoir consacré la disparition de l’ennemi désigné et reconnu la sûreté des frontières. Ce retour à la paix instaure bien une rupture dans une tradition séculaire de l’histoire de notre pays.

    Si on ne mesure pas la portée et les conséquences de cette rupture, si on ne dit pas : "la guerre est finie, donc maintenant c’est la paix", on ne sait plus sur quels fondements engager sa stratégie. Paix géographiquement limitée il est vrai puisqu’en Europe, elle s’est vite arrêtée à l’ex-Yougoslavie. Paix quand même dont on doit reconnaître la valeur, apprécier la portée et tirer toutes les conséquences, à commencer par la toute première que constitue la nécessité de sa préservation. Ne pas prendre la paix pour base, c’est mal diriger l’action, c’est courir le risque, selon la formule du général Beaufre, de manquer la "conduite de la paix". Les géopoliticiens américains ont cherché à esquiver la question de l’état de paix pour aussitôt interpréter la suite des événements en termes de compétition pour la domination mondiale. L’interprétation purement géopoliticienne de l’après-guerre froide leur permet de ne pas reconsidérer les paramètres de leur grille d’analyse, à savoir la lutte permanente d’où procède l’équilibre des puissances des États-nations.

    Ceci posé, l’état de paix n’a rien de stable. Il s’accompagne aujourd’hui de deux grands phénomènes dynamiques : le retour d’une plus grande liberté d’action et, avec elle, par elle, une progressive recomposition de l’ordre hiérarchique des puissances dans le monde. Il est clair que tous les acteurs, grands et petits, récupèrent une capacité de manœuvre virtuelle qui avait été bridée par la volonté de stabilisation stratégique relative des deux Grands. Dans ces conditions, il est naturel que ces acteurs conçoivent de nouveaux projets politiques dont, avec volontarisme, ils rechercheront l’actualisation. Pour y parvenir, ils vont, en bonne logique, tisser les liens utiles, passer de nouvelles alliances, ou encore redonner aux anciennes organisations diplomatiques un sens et un rôle nouveaux. Ainsi, graduellement, se remontent les mécanismes de cette grande horloge qui n’est autre que la dialectique conflictuelle.

    Cette mutation de la hiérarchie des puissances constitue un phénomène dynamique. Il n’est pas le produit arrêté de la fin de la guerre froide. Il ne résulte pas de la géographie. Certes, il s’exerce dans un espace mais ne porte plus sur le contrôle de l’espace. La terre constitue un élément trop matériel et trop partiel. Le marché dépasse la territorialité. L’immatérialité des sources de richesses déprécie les valeurs foncières, tout comme l’or a cessé depuis près d’un siècle de constituer un placement rentable. En outre, les outils de puissance créent des graphes (plus que des géographies) de puissance nouvelle, celles des réseaux, des interconnexions, des flux et contre-flux. Les perceptions sont en retard, ce qui est naturel, mais il est moins excusable que les analyses le soient pratiquement autant.

    Dans cet ensemble constitutif de la rupture, intervient enfin le projet européen de la France.

    Orientation politique majeure, il procède d’un volontarisme politique qui prend appui sur un double axe : franco-allemand et franco-britannique. D’un côté et de l’autre, on proclame la confusion des intérêts vitaux, mais personne ne donne de définition du vital.

    Ce projet, au reste, n’est pas nouveau, mais Maastricht est une conséquence directe de la rupture. L’Acte unique de 1987 parut dépassé et l’on se précipita vers l’élaboration d’une Europe intégrale et libre, prête pour tous les élargissements. Il ne fait pas de doute qu’il y a eu, qu’il y a encore, un effet pervers de compétition entre le rôle de l’OTAN en Europe et celui de l’Union.

Le temps de l’adaptation stratégique :
postures et doctrines

Une adaptation à multiple détente

    Le plan Armées 2000 de 1989 correspondait à une volonté d’ajustement de la dimension des forces, surtout celles de l’armée de Terre, dégraissage rendu indispensable dans la perspective d’une modernisation qui prenait, au fil des ans, des allures d’Arlésienne. Cette réforme structurelle fut, elle aussi, surprise par la fin de la guerre froide. Puis, les enseignements de la guerre du Golfe renforcèrent l’urgence d’une transformation plus profonde qui pouvait peut-être prendre les allures d’une rupture. Pourtant, les résistances aussi bien politiques (au sein du gouvernement et du parti socialiste) que corporatistes (états-majors et DGA) furent telles que la portée resta limitée. On a amélioré des segments de l’appareil, on ne l’a pas transformé. En dépit d’un effort remarquable conduit par M. Pierre Joxe, ministre de la Défense, et par l’amiral Lanxade (le COS, la DRM, le CID, la DAS, EMIA), les idéologies politiques et les corporatismes l’ont emporté trop souvent sur une froide analyse de la réalité. La réforme entreprise reflète aussi la personnalité de l’inspirateur : un volontarisme centralisateur jacobin qui recherche partout où il peut le monocéphalisme quand la nature complexe de la tâche exige une diversité intelligemment dirigée. La centralisation du renseignement dans un organisme unique relève d’une vue de l’esprit plus que de la réalité des besoins en renseignement des armées à tous les niveaux stratégique, opératique et tactique.

    Quant à l’appareil industriel, on se garde encore d’y toucher. Les grandes réformes structurelles se préparent donc ailleurs. On aurait pu penser que, l’opposition ayant avancé dans cette réflexion, le changement de majorité de 1993 aurait hâté les transformations. Il n’en a rien été.

    Vint alors la cohabitation.

    Persister à croire qu’une situation de ce type autorise la conduite de grandes réformes relève d’une étrange naïveté. Sans doute la période voit-elle la réalisation du Livre blanc mais elle se caractérise surtout par un grand immobilisme. En outre, le débat reste dominé par la perspective d’une éventuelle reprise des essais nucléaires.

    Le "domaine réservé", bien sûr, fait que le Président seul aura autorité à s’exprimer sur le rôle des armes nucléaires, réaffirmant, en mai 1994, la prééminence indiscutable de la stratégie de dissuasion. Mais, à l’opposé, de profonds conservatismes et ce qu’il faut bien appeler le complexe militaro-industriel s’opposent à de véritables réformes structurelles. Tout se passe donc comme si les tendances inertielles se cumulaient.

    Il faut donc attendre le changement de Président pour que des décisions majeures qui ont pris plus de cinq années de retard soient arrêtées sur la base des travaux du Comité stratégique.

La réforme de 1996

    Quatre fonctions ont été dégagées : dissuasion, prévention, projection, protection. Leur mélange n’a pas manqué de paraître hétéroclite puisque l’on semble placer sur le même plan des modes stratégiques, des fonctions militaires et des capacités logistiques. On eut gagné à montrer plus précisément la liaison entre ces quatre concepts. Mais là n’est pas l’essentiel.

    Car, tout en confirmant avec force la nécessité de maintenir la "fonction" de dissuasion nucléaire, le chef de l’État insiste de plus en plus sur l’importance d’une capacité d’action de type classique privilégiant deux "fonctions" : la prévention des crises et la projection de forces.

  1. La prévention

    En raison de son statut, réaffirmé avec vigueur, de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la France entend participer activement aux opérations de maintien de la paix. Elle s’engage donc dans la voie de la diplomatie préventive qui exige le renseignement, le prépositionnement et la coopération avec les États affectés par des risques de dégradation de leur sécurité régionale. Cette posture, évidemment interventionniste, suppose des moyens adéquats pour la soutenir sur l’instant - le renseignement et la projection - mais aussi pour la conserver dans la durée. Le renseignement apparaît directement lié à la prévention. Il vise au renforcement des organismes existants, la traditionnelle DGSE et la jeune DRM. C’est surtout le développement des capacités spatiales d’observation et d’écoute qui apparaît comme l’objectif le plus ambitieux. À Hélios I, opérationnel en 1995, la programmation entend ajouter Hélios II (trois satellites, premier lancement en 2001). Enfin, Horus, développé avec l’Allemagne, observation radar, tout temps (3 satellites, premier lancement en 2005).

  2. La projection

    En stratégie classique, la capacité de prévention et de gestion de crise ne peut s’exercer sérieusement que si elle est garantie par l’existence de forces rapidement disponibles pour une opération extérieure. L’effort dans ce domaine sera important, la réalisation difficile. Les textes reconnaissent que, faute de pouvoir "acheminer dans des délais très courts, en tout lieu et en tout temps, l’ensemble des forces projetables, il est indispensable de détenir une capacité autonome de projection initiale".

    L’armée de Terre devrait disposer d’une force de 50 000 hommes articulée autour de 4 modules d’environ 15 000 hommes : force blindée, force mécanisée, force d’intervention blindée rapide, force d’infanterie d’assaut. Un commandement opérationnel des forces terrestres, établi à Lille, coifferait ces quatre forces.

    Voilà qui est clair, à condition toutefois que soit réalisée une forte liaison entre les deux fonctions. On donne au renseignement des moyens importants pour servir la diplomatie préventive, soit. Mais à quoi bon la connaissance fine de la crise qui couve s’il n’existe pas une solide capacité d’intervention crédible ? Pourquoi alors renoncer à l’avion de transport futur à long rayon d’action ? Pourquoi ne pas retenir une version plus rustique mais financièrement accessible ? Pourquoi enfin, ne pas organiser solidement la capacité de transport maritime qui constituera toujours l’épine dorsale de toute projection puissante et durable ?

     

Rupture et dissuasion nucléaire

    De tous les domaines affectés par la rupture, le nucléaire apparaît comme le plus fondamentalement touché. Cela tient à l’importance exceptionnelle prise en France par la dissuasion nucléaire. On ne lui trouve d’équivalent - et encore - que dans l’ex-URSS. Car aucun autre État nucléaire ne présente un tel degré d’intégration du nucléaire à la société et au mode de développement économique.

    Jusqu’à la décision de professionnalisation des armées, aucun domaine n’avait fait l’objet d’autant de débats, de sollicitudes, d’inquiétudes et de polémiques. L’affaire a plutôt mal commencé. Rappelons l’échec de la proposition française d’une conférence des quatre puissances nucléaires en Europe faite en septembre 1991 par le président Mitterrand. Irritante pour les Allemands, ignorée par les États-Unis, elle reflète assez bien certaines erreurs d’analyse évoquées plus haut, correspondant à la tentative française de résorber la rupture dans les profondeurs d’une illusoire continuité historique.

    Entre la polémique sur la reprise des essais nucléaires, la modernisation et la simulation, la miniaturisation, la capacité d’emploi réel, la réduction des composantes et la dissuasion concertée, le débat très intense a souvent tourné à la confusion.

    La réforme de 1996 est donc apparu comme une sorte d’impulsion brutale effectuant des choix contestables. Une réduction de 30 % mal connue, insuffisamment expliquée, encore maintenue dans une semi-transparence où l’obscurité se remarque davantage.

    Inutile de dire que, du côté des antinucléaires et de l’opposition parlementaire, nul ne témoigna le moindre sentiment de satisfaction, voire au moins de soulagement. Au contraire, on a mis en avant la création d’une nouvelle tête (dite TN-N), le M51 (missile successeur du M45) et le projet d’un ASMP+ devant équiper le Rafale4.

    Mais, du côté des partisans d’une dissuasion forte, les critiques furent nombreuses dès lors qu’il s’est agi d’abandonner la composante terrestre puis les armes modernes d’ultime avertissement. On se gardera d’interpréter dans les mêmes termes deux décisions qui furent prises dans des conditions fort différentes.

    S’agissant d’Albion, à mesure des années, un mythe s’était constitué, conjuguant le moins vrai et le plutôt faux. Arguments affectifs des politiques et rivalités entre les armées se rencontraient pour dire un peu tout et son contraire. Le marquage du territoire national (la "chèvre au piquet") se combinait avec la supériorité de la transmission instantanée sol-sol.

    Pour Hadès la suppression se fit à double détente. Le gel et le non déploiement d’abord, voulu par François Mitterrand, puis le démantèlement par le président Chirac. Cette dernière décision, de continuité logique, fut vivement critiquée parce qu’elle parut prise en connivence avec Helmut Kohl lors du sommet de 1996. Qu’avait à dire un chancelier allemand sur le sort final d’une arme nucléaire française ?

    Reste enfin, le dernier point qui porte sur la doctrine.

    Alors que les théoriciens de la dissuasion proportionnelle, de la théorie du faible devant le fort, ont presque immédiatement considéré que la posture de dissuasion devenait caduque5, qu’ils ont l’un et l’autre dit que les armes nucléaires servaient la "manœuvre en sûreté"6 et assuraient une capacité d’action extérieure renouvelée, l’appareil politique et militaire a manifesté une étonnante rigidité. La réforme de 1996 réaffirme le caractère essentiel de la dissuasion assurée par les forces nucléaires. Mais on ne se paye pas de subtilités stratégiques. Dissuader qui ? Du coup, on ne précise pas le statut conservatoires des armes nucléaires. Une telle absence d’élaboration favorise les suspicions sur le point très sensible de l’emploi réel d’armes nucléaires sophistiquées. Ce soupçon a alimenté - sinon fondé - les critiques contre la reprise des essais. Faut-il ou ne faut-il pas une doctrine nucléaire alors qu’il n’existe plus d’ennemi désigné ? Consensus sur le maintien de la dissuasion mais consensus suspect tant les finalités divergent. Il n’a pas été clairement exprimé que l’on entendait conserver une capacité de dissuasion.

    On en reste donc à des principes très généraux. Sans doute convient-il d’éviter une politique déclaratoire et de se limiter à une doctrine opérationnelle. À qui s’adresserait en effet la première ? Mais si la France tait toute doctrine, comment la concerter avec nos partenaires européens ? Comment s’entendre sur la protection du vital en se limitant à des consultations et, le cas échéant, à des accords secrets, procédures peu tolérables pour des démocraties et, au demeurant, peu compatibles avec l’idée d’un consensus sur la dissuasion nucléaire ?7

    Les armes nucléaires ont été prises dans le débat sur le changement de posture, débat qui n’est pas absolument clos tant que la notion d’action n’aura pas été clairement établie et que planera un doute sur le rôle des armes nucléaires.

     

Le retour de l’action

    À travers les déclarations du chef de l’État, se dégage en effet une situation stratégique différente. La dissuasion, tout en restant posée comme essentielle, pourrait perdre son caractère prééminent au profit de l’action. Mais qu’entend-on par là ? Les propos du Président inaugurent un nouveau débat qui visera à définir le statut, les modalités et les moyens de cette ère nouvelle de la stratégie française. Ici, la rupture est manifeste. Elle est à la mesure de l’importance qu’avait prise la dissuasion pour les forces armées. Nos armées redécouvrent l’action, recherchent les concepts d’antan. Elles s’essaient à reformuler une doctrine. Les opérations de maintien de la paix ont constitué une sorte de transition. Mais l’exemple de la Bosnie a montré que l’on ne pouvait concevoir l’action militaire dans un cadre aussi contraint, sauf à renoncer à mettre la force armée au service des buts de la politique et à adopter une posture "scandinave" d’action internationale.

    En ce sens, la rupture affecte aussi les forces opérationnelles ordinaires comme celles qui intervenaient au Tchad. Elles sont prises dans une réforme générale qui les transforme et peut-être les paralyse. D’où le problème dans cette période de réorganisation : est-ce que ponctuellement l’adversaire ne pourrait pas tirer parti de la réforme pour gagner des points ? Le Zaïre suggère cette interprétation. En réalité, c’est un problème à dominante politique. Il n’empêche que, dans son évidence, la panne suggère que les moyens ne sont plus aussi disponibles qu’auparavant ou que la multiplicité des tâches réduit la hauteur de chaque engagement régional. Cela évoque une sorte de troc de fait entre l’Europe et l’Afrique, interprétation que confirme la décision de suppression des forces prépositionnées en Centre-Afrique prise à l’été 1997.

    Tout ceci est donc lourd de conséquences. L’action, qui n’est pas synonyme de guerre ni de corps expéditionnaire, se définit au niveau supérieur de l’intérêt national par la recherche de la prospérité. Les forces armées y contribuent au même titre que l’ensemble des énergies du pays. Mais, faute d’explications plus approfondies, la modernisation des forces restera mal comprise, soupçonnée de dérive budgétaire. D’autant qu’à terme, il s’agit bien d’un renouveau de l’autonomie opérationnelle, naturelle et indispensable. Or, cela suppose une délégation de la part du politique au moment même où la professionnalisation trouble l’esprit national. Il est clair que nous n’échapperons pas à une claire explication devant le pays et avec lui sur les relations entre pouvoirs civils et militaires.

    Fondé sur le double constat de l’Irak puis de la Bosnie, l’objectif est bien de disposer d’une armée projetable à hauteur de 15 000 hommes. Mais au-delà, les interrogations se pressent en foule. Se projeter où et contre qui ? Voulons-nous pouvoir imposer notre volonté contre des adversaires dans le monde ? Voulons-nous protéger des intérêts présentés comme stratégiques ? En quoi se distinguent-ils alors des intérêts vitaux ? Bref, quelle est aujourd’hui la relation précise entre nos buts politiques, notre approche diplomatique et nos moyens militaires ?

    Le problème est à considérer à trois niveaux : mondial, européen et atlantique.

    S’agissant de l’action à l’échelle mondiale, disposerons nous d’une force significative en tant que membre permanent du Conseil de sécurité pour être de "petits gendarmes" aux côtés du Grand ? Il y a clairement un risque de ne disposer que d’un corps de "supplétifs" sans réelle autonomie. N’ayant pas d’adversaire, nous ne disposons pas d’un étalon de mesure. Les États-Unis, pour leur part, depuis la Bottom Up Review de 1992, ont calibré leurs forces conventionnelles sur l’hypothèse de deux conflits régionaux majeurs (MRC) qui correspond à l’évaluation de leurs intérêts dans le monde. Ils doivent "encadrer" militairement tout le Moyen-Orient et pouvoir intervenir puissamment pour maintenir les équilibres complexes de l’Extrême-Orient. Cet étalonnage est favorisé par le choix politique - que l’on peut évidemment discuter - de désignation explicite d’ennemis ("rogue states") : Libye, Irak, Iran, Corée du Nord, la Syrie entrant ou sortant de la liste en fonction des évolutions diplomatiques. Cette posture a été confirmée par la récente révision de mai 1997 (Quadriennial Defense Review). La France, pour sa part, n’envisage que des scénarios exposés dans le Livre blanc. Mais il ne s’agit que de situations concevables. Sans doute serait-il fort maladroit d’être plus explicite mais cela n’aide guère pour définir le niveau exact du besoin. Comment entend-on répondre à l’éventuelle simultanéité d’interventions en plusieurs lieux distants, avec des objectifs différents exigeant des compétences forcément diverses ? Jusqu’où peut-on s’engager trop loin ? On se souvient de l’avertissement lancé par M. Pierre Joxe, en 1992, alors qu’il fallait servir, en Bosnie, au Cambodge, en Somalie, dans le Nord-Est de l’Irak, tout en continuant à tenir les engagements ordinaires en Afrique.

    S’agissant de l’Europe, quel type de conflit devraient prévenir ou arbitrer les forces françaises ? On agirait sans doute par le truchement de l’Eurocorps, conformément aux missions définies par l’UEO dans sa déclaration de Petersberg. Dans ce cas, faut-il former des troupes "humanitaires" ou entendons-nous, au contraire, muscler notre capacité de maintien de la paix et, par là même, celle de nos partenaires ? Au-delà, cela revient à envisager le troisième niveau, celui de l’OTAN.

    La logique ordinaire de fin de la guerre froide conduisait à la disparition de l’OTAN. Or, le contraire s’est produit parce que personne en Europe occidentale ne souhaitait vraiment la disparition d’une alliance aussi rassurante. En France même, on a singulièrement manqué de conviction, cédant, en partie au jeu de la méfiance réciproque : se méfiant de l’Allemagne réunifiée, l’Allemagne se méfiant d’elle-même, les petits États se méfiant des Grands, etc. Bref, pour une foule de raisons, la Babel européenne s’unifia sur la conservation des États-Unis à travers l’Alliance. Mais il ne s’agit pas d’une continuité. Si l’Alliance demeure, sa nature et ses finalités se transforment radicalement. Et chacun se met à rêver de l’OTAN qui conviendrait à son dessein politique. En revanche, ses capacités militaires réduites mais bien réelles se maintiennent et se transforment en qualité sous la direction absolue des États-Unis.

    Dire que l’Acte Fondateur entre l’OTAN et la Russie met fin à un demi-siècle de guerre froide relève du comique de l’ambiguïté, comme on dit d’un mort qu’il a trouvé le repos. Ce document consacre le développement d’une phase nouvelle de l’évolution géopolitique qui accomplit le refoulement de la puissance russe comme il en fut, au siècle précédent, de celle de l’Empire ottoman.

    L’Acte Fondateur représente une forme très particulière de stabilisation de l’ordre européen, caractérisée par la poussée de la puissance des États-Unis. De même que la guerre froide s’étendit sur 50 ans, il se pourrait que les conséquences de la victoire des États-Unis se prolongent durablement. Mais il est essentiel que rien ne soit déclaré et trop manifestement imposé. Les rouages du mécanisme de la hiérarchisation des puissances après la guerre froide ont commencé de tourner. On se trouve face à un processus lent et feutré dont les exécutants sont à peine conscients. De même qu’il a fallu plus de trente ans pour conduire à l’hypertrophie des arsenaux nucléaires, il faudra au moins aussi longtemps aux États-Unis pour réduire en des termes définitivement favorables la capacité russe. Nous ne sommes donc qu’au début.

    S’agissant du retour de l’action pour la France, survient la question cruciale : peut-on se permettre, après la guerre froide, de n’être pas dans la structure militaire intégrée de l’Alliance ? Serait-il cohérent de se replier sur soi-même alors que notre projet déclaré est européen ? Or, si l’Europe passe par l’Allemagne qui, elle, veut passer par l’OTAN, comment y être sans y être ?

    Dès 1991, M. Pierre Joxe avait indiqué les implications du changement de portage : "la volonté de la France de préserver son indépendance n’a pas exclu jusqu’ici, et n’exclura pas davantage demain, au contraire, une participation importante aux mécanismes de l’Alliance" 8. Et, cinq ans plus tard, sachant que rien ne s’est encore produit, M. Chirac explique devant l’IHEDN que "l’Alliance doit être rééquilibrée. L’une des préoccupations essentielles de la France est de parvenir à un meilleur partage des responsabilités entre les États-Unis et l’Europe… La session ministérielle de Berlin a consacré le principe d’une identité européenne de défense au sein de l’OTAN et donné les directives nécessaires pour la traduire dans les faits" 9.

    Une fois de plus, la relation à l’OTAN n’apparaît pas comme une affaire gauche-droite. Le clivage réel passe par la capacité à entrer dans la complexité du dossier de la relation concrète à l’organisation. Mais, ce qui était encore simple en 1966 est devenu d’une effroyable complexité en 1996. La machine otanienne s’est transformée en une hydre bureaucratique disposant d’une efficacité redoutable. En termes opérationnels, aucun État n’est en mesure d’aligner des moyens comparables en dehors (et pour cause) des États-Unis.

    Et s’il faut faire avec, comment s’y prendre ? Force est de constater que l’on n’a pas encore trouvé de réponse satisfaisante à cette question. Les effets de butoirs volontaristes, comme la demande d’un commandement européen pour Naples-AFSOUTH, trouvent instantanément leurs limites. Car on s’engage au cœur des relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire aux États-Unis, domaine essentiel où un État étranger ne saurait s’aventurer qu’en pure perte.

    Entrer pleinement dans l’Alliance représente aussi un investissement considérable. Une telle mutation affecterait les structures de l’outil militaire national et ne serait pas sans conséquence sur la nature du "pilier européen".

    Peut-on alors conserver une posture intermédiaire ? C’est bien ce que suggère le secrétaire américain à la Défense, M. Cohen, lorsqu’il renvoie à un examen d’une durée de cinq ans le problème de l’attribution du commandement sud. Après tout, l’Alliance a bien le temps de voir changer les gouvernements français !

    Les déclarations faites depuis 1994 - et réitérées depuis - au terme desquelles la France n’entend plus s’engager que dans le cadre d’une coalition recourant à des dispositifs interarmées constituent autant un problème supplémentaire qu’une réponse aux questions précédemment posées. Il est banal de rappeler que les contraintes d’interopérabilité, issues autant des matériels que des cultures stratégiques et opératiques, élèvent considérablement la complexité de l’action entreprise. Agir en coalition est politiquement utile, rarement indispensable, et ne saurait constituer une solution de compensation à l’incapacité à agir seul. Poser en axiome l’action coalisée constitue un engagement extraordinairement pénalisant en termes de liberté d’action et, en amont, d’autonomie de décision. Sauf à considérer et à déclarer que l’on renonce au "jeu du seul". Ou encore que, compte tenu des relations étroites établies avec un État - l’Allemagne par exemple -, il existe désormais une autonomie bicéphale franco-allemande. Mais quels parlements, quelles opinions se sont déclarés sur ces points ? Qu’est-ce qui, dans la turbulence politique, ne peut demain être remis en question ?

     

Stratégie des moyens

    Il ne s’agit pas ici de faire l’historique de la situation des industries d’armement françaises. Mais il est certain que personne n’avait attendu la fin de la guerre froide pour s’inquiéter de l’aggravation des pesanteurs, des privilèges, des redondances et des abus d’autorité de certains organismes10. On réclamait de fortes réformes. La rupture de la fin de la guerre froide aurait pu servir d’électrochoc. L’inertie a commencé par l’emporter.

    La tentative de réforme de 1996 n’est donc, en grande partie, qu’un rattrapage tardif aussitôt contré par manque des supports indispensables à sa mise en œuvre effective. Lorsque le politique, prenant conscience de l’ampleur d’une adaptation, définit les axes d’une réforme profonde, est-il capable de la mettre en œuvre ? Tel est l’enjeu de la réorganisation de l’ensemble de l’outil industriel autour de quatre grands pôles : nucléaire, aéronautique-espace, électronique et électromécanique.

    Longtemps différée, en retard sur presque tous les États de l’Alliance, cette restructuration, tant dans le domaine public que privé, devient une priorité. L’urgence est grande. Plus encore, l’orientation européenne de la politique de défense et la concurrence très dure d’une industrie américaine d’armement rapidement restructurée autour de quelques géants comme Lockheed-Martin imposent une adaptation profonde. Le volontarisme du gouvernement de M. Juppé paraît au travers d’une série de déplacements rapides à la tête des principaux organismes : DGA, Thomson, Aérospatiale.

    Cette mutation affecte d’abord la DGA qui réorganise ses directions internes tout en restructurant ses activités. Ainsi, la Direction des Constructions navales (DCN) se divise désormais en deux branches : les fournitures qui sont rattachées à la Marine et les arsenaux transformés en une société nationale.

    Frappé par un déficit chronique, à peine équilibré par ses exportations, GIAT Industries doit, en urgence, procéder à une restructuration dans une perspective européenne.

    Enfin, l’association entre secteur d’État et secteur privé relève de l’art de la greffe. Aérospatiale et Dassault sont sommés de s’agréger. La privatisation du groupe Thomson fait l’objet d’une approche concurrente entre Alcatel et Matra-Lagardère. Le jeu des participations croisées avec les sociétés européennes, DASA, British Aerospace, Alenia, achève de complexifier une mutation sans précédent dans l’histoire de l’industrie d’armement. En août 1996, la création de Matra BAe Dynamics concrétise l’annonce, faite lors de la visite d’État du président Chirac au Royaume-Uni, du regroupement des activités dans le domaine des missiles de courte portée. La décision britannique du choix d’un missile de croisière air-sol courte portée (supérieure à 250 km) issu de l’Apache de Matra, auquel s’est associée en 1994 la DASA allemande, crée un climat favorable. Elle donne une substance à la formation progressive de l’agence européenne d’armement où se retrouvent aujourd’hui la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni. Au total, ce seront 28 programmes en coopération pour 2002. Ainsi, le renforcement des coopérations européennes doit-il aller de pair avec la restructuration de l’appareil industriel français.

    Mais, la volonté d’adaptation à la rupture se heurte à des difficultés énormes qui mettent au défi le dessein politique le plus résolu. Pour faire bref, disons que l’on se trouve face à deux séries de problèmes. Premièrement, le lancement de programmes extrêmement nombreux (pas moins de 126 en 1993) décidés en fonction de prévisions erronées. La situation s’aggrave en raison des retards accumulés par rapport à un processus de réforme qu’il aurait fallu foudroyant en utilisant des outils très flexibles. Or, le cumul des pesanteurs héritées du passé tend à bloquer indéfiniment toute la machine, obligeant à passer des compromis peu compatibles avec l’efficacité opérationnelle pour les missions réelles.

    Les grands programmes sont irrémédiablement lancés : avion Rafale (16 annoncés, 12 pour la Marine et 4 pour l’armée de l’Air, décision du 29 mai 1997, exactement entre les deux tours des élections législatives), char Leclerc (dont le nombre ne cesse de décroître), porte-avions Charles de Gaulle. Seul le missile Hadès disparaît... alors qu’il se trouvait prêt pour le déploiement. Le risque est donc bien d’accumuler des stocks de matériels inutiles prévus pour une "grande guerre" en Europe et donc d’équiper les armées de matériels incomplets et inutilisables pour les missions qui leur seront attribuées dans les dix années à venir.

    Tout cela est encore trop : la France doit réduire, mais comment ?

    La deuxième série de problèmes tient à l’inflexibilité structurelle des différentes parties prenantes au processus de conception, de fabrication et de mise à disposition des systèmes d’armement. Chaque catégorie d’entreprise est parvenue à démontrer son caractère indispensable dans un tissu encore très dispersé. Les petites entreprises manquent de la flexibilité requise alors qu’elles devraient être le volant de manœuvre et un lieu d’incitation. Pourtant, le tissu géographique est demeuré essentiellement national, caractérisé par des concentrations régionales interdisant toute flexibilité. Il faut restructurer, mais comment ?

    À ces difficultés, deux remèdes sont apportés : l’un, classique, l’exportation, l’autre, plus élaboré, l’européanisation.

    On sait les efforts de nos ministres et de nos entreprises pour "gagner à l’export". On connaît également les innombrables anomalies qui accompagnent les tentatives pour conquérir des marchés difficiles. On mesure également les risques encourus à s’engager dans des liens qui pourraient nous conduire à honorer des accords de défense dans des zones où nos intérêts majeurs seraient loin d’être engagés. Reste encore la faible solvabilité de cette clientèle volatile et exigeante qui conduit, en fait, à autofinancer nos propres exportations. Payer une seconde fois les mêmes matériels peut-il constituer une justification au maintien des chaînes de production ?

    La seconde voie est infiniment plus complexe.

    Il est très excessif de dire que la seule stratégie des moyens a guidé la transformation des armées. Les réformateurs du Livre blanc et du Comité stratégique ont bien pensé en termes de fin de l’ennemi désigné, en termes d’action européenne, selon une logique d’opérations menées en coalition. Malheureusement, il est clair que cette direction politico-stratégique a été dévoyée par une utilisation perverse de l’européanisation des programmes d’armements. La solution européenne est trop vite considérée comme un moyen pour financer des programmes trop coûteux et, finalement, inaccessibles pour un seul pays. Même la coopération franco-allemande, essentielle, sur le programme Hélios a fini par être affectée.

    Le gouvernement a fait le choix de renforcer la position des entreprises françaises en décidant des fusions puissantes pour passer à la dimension européenne dans des conditions favorables, soit. Mais favorables à quoi et à qui ? À l’intérêt national ? À l’intérêt européen ? À ce compte, n’est-ce pas Bruxelles qui aurait dû ou devrait se prononcer sur les modalités de fusion ? Mais il se trouve que le domaine de l’armement sort toujours (article 232 oblige) du cadre de sa compétence.

    Les associations transnationales, souvent vantées, constituent-elles une alternative ? En principe oui, mais là encore la volonté de préserver l’emploi a fini par l’emporter sur les logiques dites froides. La fusion Thomson-BAe systèmes électroniques devait se réaliser en 1992. Mais l’opération fut suspendue tant on craignait des réductions d’effectifs qui se réalisèrent effectivement dans chacune des sociétés, partenariat ou pas.

    Les phénomènes de fusion paraissent emblématiques des obstacles objectifs et des résistances subjectives rencontrées. Quelques semaines après la décision, la branche médias de Thomson n’est plus vendue à Daewoo. Les grippages se multiplient. Finalement, le maelstrom politique de mai-juin 1997 achève de couler tout entière la tentative de privatisation de Thomson.

    Quelle que soit la logique et la qualité des décisions prises, tout se dérobe dès lors qu’il faut les appliquer, faute d’avoir associé les opérateurs à la décision. La stratégie manque de moyens élémentaires de sa mise en œuvre. Tout donne à penser qu’il existe une crise structurelle de la prise de décision qui touche tous les gouvernements démocratiques de nos sociétés hypermédiatiques, mais plus particulièrement la France en raison de sa tradition étatique et des mutations sociologiques intervenues au sein des entreprises. Ce problème de fond, qui transcende les clivages politiques, devrait rapidement faire l’objet d’une mise à l’étude.

Quelle armée ?

Retour de la stratégie des moyens
sur la définition des buts politiques

Revenons sur le concept de rupture. Il paraît à la fois dynamique et statique. Le concept décrit l’action en cours par laquelle on brise des liens (rupture de fiançailles, rupture des relations diplomatiques). Il dresse également le constat d’un passage immédiat, sans transition, d’un état à un autre, d’un ensemble à un autre, d’un milieu à un autre, ce que la techtonique nomme discontinuité. Elle n’est pas évolution ou réforme mais révolution.

La fin de la guerre froide crée une formidable rupture par disparition de l’ennemi désigné. Une continuité de 120 années est ainsi brisée.

À cet événement répond une autre rupture : la professionnalisation. Elle apparaît comme une conséquence de la fin de la guerre froide. Elle accompagne le retour de l’action. Mais on tranche les liens établis dans une durée plus longue et dans une autre dimension. Peu importe que le Second Empire ait pratiqué l’armée de métier. En dépit de ses injustices criantes, la conscription existait encore. Jean le paysan et Maurice le petit bourgeois peuvent donc se retrouver dans La débâcle de Zola. La professionnalisation interpelle les mânes de la nation issue d’une autre rupture, la Révolution fondatrice de la République. On touche à l’essence du politique : la mythologie active qu’il a construit et reconduit sur des générations.

Or, très prosaïquement, on a fait passer la professionnalisation pour un choix de stratégie des moyens, ce qui ne pouvait être ressenti que comme un choix de société hautement politique.

Il est bien vrai que pour les spécialistes, il ne s’agit en effet que d’une affaire technique. Ils font valoir avec raison que les forces nucléaires et les forces aériennes étaient de facto professionnalisées et qu’il ne s’agit finalement que d’un ajustement. C’est méconnaître le fait que l’on touche au mythe fondateur de la nation en armes, à l’essence de l’être national. Du coup, le politique et les idéologies font retour avec virulence.

On avait donc oublié la France des passions, des querelles jamais éteintes, des aveux jamais faits, des archives toujours fermées, qui n’en finit jamais d’expier et ne sait pas oublier. Les spectres des pronunciamentos, des juntes et autres quarterons resurgit au coin de la sage réforme. On s’aperçut qu’il fallait en débattre. Une semaine de consultation hâtive auprès d’une jeunesse qui n’en connaît mais... ne pouvait guère apparaître comme un débat sérieux avec la nation. On pouvait s’attendre au redoublement des critiques. Il n’en a rien été. Le silence suivit tant parmi les Français que leurs représentants. À l’Assemblée nationale, le "rendez-vous citoyen" fut donc adopté sans problème mais dans une ambiance de mécréance générale à l’égard de ce qui fut présenté comme un inutile gadget. On ne s’étonnera donc pas que M. Alain Richard ait pu, sans susciter d’émotions particulières, le supprimer dès juin 1997.

Côté militaire, s’il est vrai que cette réforme a rencontré la désapprobation de nombreux chefs, pourquoi ne s’est-elle pas manifestée sous les formes parfaitement reconnues et pratiquées dans notre tradition républicaine : la démission d’abord, l’exposition déclarée des objections ensuite ? N’a-t-on pas craint finalement d’étaler les multiples divisions des militaires eux-mêmes sur ce dossier ?

On peut enfin suggérer que l’on professionnalise pour mieux se mouler dans l’entité de défense européenne future. Mais, à ce compte là, pourquoi créer un modèle d’armée purement français sans consultation approfondie avec nos partenaires allemands ? Pourquoi n’avoir pas franchi une étape en décidant de faire évoluer simultanément les deux armées et, avec elles, d’entraîner d’autres candidats à l’euro-professionnalisation ? N’est-ce pas mettre "la charrue avant les bœufs", comme le suggérait avec malice le général Bru ?11

Étrange phénomène que ce dossier, d’abord traité d’un point de vue technico-opérationnel, pour ensuite revenir au niveau politique le plus élevé et sombrer finalement dans un trou noir d’indifférence.

Quelle est donc la vraie rupture : celle qui conduit à la décision de professionnaliser, ou bien cette décision porteuse de conséquences si graves et si puissantes qu’elles dépassent le premier phénomène ? On peut donc hasarder une autre hypothèse : la conjoncture (fin de la guerre froide) n’a-t-elle pas précipité la venue d’une mutation très radicale qui conduit la France à se changer elle-même ? Elle s’était définie par son approche particulière de la relation entre l’armée et la nation, couple qui, lui-même, devient trop restreint et se dissout ou se dépasse dans une autre chose que personne ne parvient encore à nommer. Hypothèse excessive sans doute. Les Britanniques ont-ils perdu leur être national du jour de la professionnalisation ? Alors, qu’est-ce qui aujourd’hui définit l’être national ?

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Dans le cas de la France on peut finalement considérer que la rupture prend donc une forme exacerbée, sans équivalent ailleurs, hormis l’Union soviétique. Elle correspond en effet à trois phénomènes majeurs remettant en question les tendances lourdes qui s’étaient imposées depuis 1945 :

- le retour de l’état de paix ;

- la nécessité de procéder à la liquidation en douceur ou, si l’on préfère, au dépassement de l’État-providence ;

- la remise en question de l’identité politique fondée sur le concept d’État-nation en armes.

L’international et le national, le politique, le militaire et le social sont ainsi interpellés sur fond de bouleversement des structures économiques. N’est-ce pas trop ? N’est-ce pas inabsorbable ? La France peut-elle faire face à la rupture ?

 

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Notes:

1 Rien de plus explicite que le discours du secrétaire à la Défense, l’ex-sénateur William Cohen, le 2 mai 1997, à l’Université de Géorgie : "Notre stratégie est de disposer de forces sans équivalent" (without any peer).

2 Clausewitz attribue au peuple les passions. À ce compte, les peuples semblent à la limite plus raisonnables puisque, en charge de l’idéal, ils n’ont pas à rendre compte de la rationalité de leurs actes. En outre, le peuple paie en espèces avec le sang de ses victimes.

3 The Grand Chessboard, à paraître courant 1997 chez Basic Books.

4 Avis présenté au nom de la Commission de Défense nationale par M. Jacques Baumel, 10 octobre 1996.

5 Pierre M. Gallois, Livre noir sur la défense, Paris, Payot, 1994.

6 Lucien Poirier, La crise des fondements, Paris, Économica, 1994.

7 Sur ce débat pour ou contre une doctrine affichée, on lira les interventions de Paul-Ivan de Saint Germain, des généraux Baer et Fricaud-Chagnaud et les miennes propres dans Demain, l’ombre portée de l’arme nucléaire, Cahier du CREST, Documentation française, octobre 1996.

8 Discours de clôture du Collège supérieur interarmées, 29 novembre 1991.

9 Discours du 8 juin 1996.

10 Voir par exemple Jean d’Albion, Une France sans défense, Paris, Calmann-Lévy, 1991.

11 Voir son article dans Stratégique n° 61.

 

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