LES PREMIÈRES ANNÉES DE L’EMPIRE

Hervé Coutau-Bégarie Jean-Louis Martres

 

L’effondrement du bloc soviétique a mis fin à la "grande parenthèse" (Jean Baechler) et ouvert la voie à une nouvelle configuration internationale dont il était difficile, au début des années 90, d’esquisser les contours. L’OTAN semblait alors condamnée du fait de la disparition de l’ennemi qui faisait son unité et les États-Unis cherchaient fiévreusement une voie de réforme qui permettrait de faire évoluer l’organisation sans remettre en cause leur hégémonie. On pouvait alors imaginer plusieurs scénarios1 : un système hégémonique dominé par la seule puissance globale, les États-Unis ; le retour d’un système bipolaire, au moins atténué (une nouvelle forme de la bipolarité négative de Stanley Hoffmann) avec une Russie renouvelée servant de point de ralliement aux adversaires de la puissance impériale, un système international à directoire autour d’un G7 étendu et consolidé, un système de blocs régionaux organisé autour de quelques grands groupements qui semblaient alors passer au stade supérieur (union européenne, ALENA, MERCOSUR, ASEAN) ou encore, hypothèse nullement exclue vu la désagrégation d’un certain nombre de maillons faibles, un système anarchique dans lequel aucune autorité constituée ne parviendrait à contrôler des zones de plus en plus larges de l’espace mondial, transposition aux relations internationales de la théorie du chaos.

Ces différents scénarios ne s’excluent pas nécessairement. Au contraire, ils peuvent, dans une certaine mesure au moins, se cumuler : l’émergence d’une puissance hégémonique n’exclut pas l’organisation d’un pôle de résistance, éventuellement autour de la Russie, ni l’organisation et la consolidation de blocs régionaux avec, entre eux, des zones de plus en plus instables. Le sort d’un certain nombre de pays africains, de l’Afghanistan, du Cambodge ou de pays sud-américains aux prises avec les cartels de la drogue est là pour prouver que les facteurs de désagrégation sont toujours à l’œuvre. En même temps, au milieu de difficultés innombrables, l’union européenne continue son chemin, l’ASEAN étend progressivement ses compétences, le MERCOSUR est un succès, le Chili, bientôt imité par d’autres, s’y associe tout en envisageant son adhésion à l’ALENA. En revanche, la Russie reste enlisée dans des problèmes internes d’une gravité extrême et le retour de la puissance russe n’est pas prévisible à brève échéance.

aucun de ces phénomènes ne peut dissimuler la caractéristique dominante du système international contemporain : l’hégémonie des États-Unis. Plus que jamais, ils s’imposent comme la seule puissance globale, avec une panoplie de moyens qui leur permet de mettre en œuvre une stratégie intégrale, c’est-à-dire, selon la définition du général Poirier, une stratégie cumulant les forces de tous ordres : militaire, économique, culturelle au service d’un projet global2. Ainsi s’esquisse un nouvel ordre international qui semble radicalement différent de tous ceux qui l’ont précédé, mais dont la logique se rapproche, par de multiples traits, de l’empire.

Les fondements de la puissance

    Les facteurs de la puissance américaine sont bien connus. Les trois composantes de la stratégie intégrale sont simultanément mises en œuvre.

     

La composante militaire

      La composante militaire est la plus évidente. Elle a pour but d’assurer la paix et la sécurité, prérogative première de la puissance impériale. Les forces armées américaines sont engagées dans une restructuration de fond en comble (la Bottom up Review) qui aboutit à une réduction sensible des effectifs et des moyens. Mais ceux-ci restent formidables, avec une avance technique telle qu’aucun État ne peut prétendre se mesurer aux États-Unis dans une guerre classique. La démonstration contre l’Irak a été concluante et a balayé toutes les interrogations sur la fragilité des systèmes américains ou sur l’incapacité du commandement à coordonner leur action. Les redondances bureaucratiques, les paralysies de tous ordres, si coûteuses dans les processus d’acquisition des armements et d’élaboration de la doctrine3, ont été balayées et le système militaire américain a résisté à l’épreuve d’une guerre. Plus personne ne se risquera à une provocation directe qui pourrait aboutir à une sanction semblable à celle qui a été infligée à l’Irak. Le réseau mondial de bases et de relais est resté en place malgré les inévitables réductions, il a même été considérablement renforcé dans la région la plus sensible, le Moyen-Orient. Washington a créé, en 1995, la Ve Flotte stationnée en océan Indien, projet vieux de 20 ans mais qui n’avait jamais été mis à exécution par peur des complications diplomatiques ; celles-ci ne sont plus à l’ordre du jour. De même, les États-Unis ont demandé et obtenu des facilités aériennes en Jordanie, malgré les risques politiques encourus par le roi Hussein.

La composante économique

      La composante économique a pour but d’assurer la circulation des richesses par le biais de l’économie de marché. L’idée fondamentale est que le protectionnisme est intrinsèquement mauvais et que les barrières de toutes sortes doivent être abolies. Le libéralisme justifie cette position par la théorie des échanges comparatifs. Les contestataires invoquent plutôt la théorie de l’échange inégal : l’effet de domination donne à la puissance dominante une prime structurelle qui fait que la liberté censée fonctionner à double sens lui profite, en réalité, en priorité. Les deux écoles se rejoignent, par des analyses diamétralement opposées, sur un même constat. Ce modèle avait paru en crise dans les années 70 lorsque l’Amérique paraissait dépassée, de manière irréversible, par le Japon, voir concurrencée par l’Europe. L’isolationnisme économique était à l’ordre du jour et le libéralisme économique paraissait remis en question. Le poids écrasant de la dette fédérale, le vieillissement de l’appareil industriel, l’influence des lobbies qui bloquaient les réformes de structure indispensables (par exemple dans le secteur bancaire) semblaient condamner les États-Unis à un déclin inéluctable4, s’ils ne prenaient pas des mesures de protection. Le thème devenait à la mode, avec le succès inattendu du gros livre de Paul Kennedy sur le déclin des grandes puissances5.

      Toutes ces prévisions se sont trouvées balayées dans les années récentes. La politique prudente de la réserve fédérale et une réforme de fond ont permis une adaptation de l’appareil financier. L’industrie s’est engagée de même dans une restructuration avec des fusions-acquisitions d’ampleur colossale, par exemple dans le domaine de l’armement ou, en sens inverse, des démembrements de géants devenus ingérables (en dernier lieu ATT, le n° 1 mondial des télécommunications). De nouveaux venus ont relancé la recherche qui a repris un premier rang que ses concurrents lui avaient contesté dans les années 70 (l’informatique en est un bon exemple avec la renaissance d’IBM). Le résultat est une économie dont la croissance contraste avec la stagnation que connaît l’Europe et qui a rattrapé, dans nombre de secteurs, le terrain perdu.

      Les prévisions pessimistes avaient oublié deux choses : d’une part, la base continentale des États-Unis, avec 250 millions d’habitants, des ressources naturelles énormes, leur procure un marché intérieur qui ne peut être inférieur au cinquième ou au quart de la richesse mondiale : les États-Unis ne sont pas une petite île comme l’était la Grande-Bretagne. D’autre part, la population américaine dispose d’un niveau d’instruction et d’une mobilité qui lui permettent de s’adapter aux nouveautés. Sa capacité de réaction a étonné les prévisionnistes.

La composante culturelle

    La composante culturelle, enfin, est souvent méconnue. Elle occupe pourtant une place décisive dans une stratégie intégrale. La puissance impériale doit constituer un modèle. Lorsqu’elle est inaccessible ou incompréhensible, elle provoque une réaction de rejet, comme dans le cas du Japon qui ne sera jamais qu’une puissance économique ou militaire, mais que la barrière de la langue et des mentalités isole irréductiblement du reste du monde. La stratégie générale culturelle a pour but, à travers la promotion du modèle démocratique, d’imposer une uniformisation des comportements. Non seulement parce la quête démocratique confère aux États-Unis, pionniers dans ce domaine, une légitimité, mais aussi parce qu’elle leur donne, de facto, un droit d’ingérence dans les affaires des autres États. Tous ceux qui enfreindraient le code démocratique peuvent se trouver mis à l’index, avec toutes les conséquences que cela implique. La logique des bons sentiments justifie toutes les interventions que ce soit à des fins écologiques (conférence de Rio) ou simplement morales (cf. les coups de baguette infligés à un vandale américain par la justice de Singapour, qui se sont transformé en affaire d’État, le président Clinton intervenant personnellement pour obtenir l’annulation de cette condamnation dégradante). Le point d’aboutissement de cette approche est un politically correct international.

    Le succès de cette composante culturelle n’est pas discutable. L’American Way of Life est devenue l’aspiration des masses misérables de la plupart des pays du tiers monde. Elle est synonyme d’abondance, de bien-être et de liberté. On l’a encore vu, de manière symbolique, en 1991, lorsque les Albanais cherchaient par milliers à fuir leur pays qui venait de faire sa révolution et ne rêvaient que de l’Amérique. Coca Cola est la marque la plus connue dans le monde, c’est une boisson qui est synonyme de modernité et qu’on trouve dans n’importe quel pays. L’anglo-américain est devenu la langue de référence exclusive dans les secteurs de pointe comme l’aéronautique et l’informatique. Dans les milieux scientifiques, elle est le seul vecteur de reconnaissance internationale et l’on se souvient de la décision étonnante de l’Institut Pasteur de changer le titre de ses vénérables Annales qui sont devenues Research in Immunology et Research in Virology. Il n’est pas nécessaire d’insister sur l’emprise du cinéma américain qui a écrasé tous les cinémas nationaux avec de très rares exceptions (dont la plus notable est l’Inde). La France, qui manifeste une particulière sensibilité à l’exception culturelle, n’a pu faire mieux que les autres pays européens, malgré les déclarations fracassantes de son très médiatique ministre de la Culture des années 80.

l’exercice de la puissance :
Une stratégie décentralisée

    Ces facteurs de puissance sont connus. Mais, trop souvent, on ne mesure pas leur poids écrasant dès lors qu’on ne les envisage pas de manière globale. La fréquence des échéances électorales, le spectacle des dissensions entre le Président et le Congrès, l’absence de coordination visible entre le monde économique et le pouvoir politique, le comportement tapageur des médias américains contribuent à entretenir l’idée d’une politique américaine erratique, incapable de continuité. Il est incontestable qu’entre le président Carter et le président Reagan, les différences sont considérables, que les conflits d’intérêts entre les firmes et le gouvernement sont fréquents, que l’État fédéral doit composer avec des États qui jouissent de très larges pouvoirs et qui en usent à leur guise : il suffit de rappeler les conflits entre Washington et la Texas Railroad Commission (qui malgré son nom, s’occupe surtout de la gestion de la production pétrolière du Texas, premier État producteur) au sujet de la politique de l’énergie jusqu’aux chocs pétroliers. Mais on peut soutenir que cette apparence de conflit permanent dissimule une convergence profonde d’intérêts, beaucoup plus décisive.

    La stratégie intégrale américaine n’est pas un mythe. Elle est décentralisée, c’est-à-dire qu’à la différence de ce que fut la stratégie intégrale soviétique, elle n’obéit pas à une direction unique. mais la polyarchie qui la dirige se retrouve sur les mêmes idées fondamentales : le rôle prééminent que doivent assumer les États-Unis, l’importance du libre accès aux marchés étrangers, que l’on retrouve de la politique de la porte ouverte en Chine à la fin du XIXe siècle à la lutte contre la constitution d’un grand marché européen à la fin du XXe siècle. Toutes ces idées sont largement diffusées par les grands établissements universitaires où se recrute l’essentiel de l’élite politique et administrative. Derrière la rotation très rapide du personnel politique, on trouve une étonnante stabilité des grands commis administratifs qui assurent la continuité : George Kennan et Paul Nitze ont commencé à travailler dans les hautes sphères de l’administration dans le milieu des années 40, ils étaient encore actifs ou influents au début des années 80.

    L’un des plus grands historiens actuels, John Lewis Gaddis, a écrit une histoire de la politique étrangère des États-Unis de 1945 au début des années 19806. L’image qui s’en dégage est celle d’une grande cohérence et d’une remarquable continuité tant dans les objectifs que dans les méthodes. Cela ne veut pas dire, bien au contraire, qu’il ne peut y avoir des échecs, les déboires du Viêt-nam sont là pour nous le rappeler avec éclat et ils ne sont pas les seuls. L’instabilité politique peut entraîner de graves erreurs, comme il a pu s’en produire durant la présidence Carter. Mais l’une des caractéristiques fondamentales du système américain est précisément cette décentralisation qui permet une véritable redondance des circuits de décision et de communication. Lorsqu’un de ces circuits fonctionne mal, d’autres peuvent prendre le relais pour pallier, au moins provisoirement, sa défaillance. La haute administration, l’institution militaire, les grandes entreprises, maintiennent ainsi des canaux de communication. Par ailleurs, il faut compter avec le poids de la puissance, qui fait que les interlocuteurs des États-Unis, quelle que soit leur exaspération face aux incohérences de Washington, sont bien obligés de s’en accommoder. Le Président Reagan a ainsi pu rétablir très rapidement les relations privilégiées avec les pays d’Amérique latine. Taiwan s’est accommodé du lâchage brutal de 1977 et a obtenu en 1982 un statut particulier qui préserve les intérêts stratégiques essentiels des deux parties. La Chine de Pékin, qui réagit si violemment lorsque les pays européens veulent vendre des armes à Taiwan, adopte un profil beaucoup plus bas face aux ventes américaines, pourtant beaucoup plus abondantes.

    Nulle part, la collusion entre milieux économiques et milieux politiques n’est aussi évidente que dans le secteur des armements. Les grandes entreprises du secteur ne vendent rien par elles-mêmes à l’exportation, toutes les négociations sont conduites par le gouvernement et l’on a vu, à de multiples reprises, le président en personne exercer toute son influence auprès des clients potentiels, en particulier ceux du Moyen-Orient, pour emporter la décision. La diplomatie américaine a constamment pratiqué un couplage (linkage) entre la présence des GI’s en Europe et les négociations commerciales avec la communauté européenne : chantage à peine voilé qui s’est généralement révélé efficace.

    De la même manière, la collusion entre les milieux culturels et les milieux politiques existe : les idées libérales dominantes du monde du cinéma n’ont pas empêché les États-Unis de toujours peser de tout leur poids pour favoriser la diffusion de leurs films à l’étranger : le combat contre l’exception culturelle européenne n’est que le dernier avatar d’un effort poursuivi sans relâche depuis des décennies. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Washington subordonnait son aide à la reconstruction à l’ouverture des marchés européens du film (accords Blum/Byrnes de 1947 pour la France). En agissant ainsi, les diplomates américains contribuaient au solde positif de leur balance commerciale mais cette considération n’était certainement pas décisive : ils souhaitaient cette liberté d’accès pour des raisons d’abord idéologiques, parce qu’ils savaient que le film constitue un vecteur de propagande, d’uniformisation des comportements, sans équivalent.

Les finalités de la puissance :
Un modèle commercial

    les Européens ont du mal à saisir cette cohérence profonde pour deux raisons historiques. D’une part, et c’est particulièrement vrai en France, ils accordent une place prééminente à l’État et ils ont du mal à concevoir que le pouvoir politique puisse n’être qu’un acteur parmi d’autres soumis à rude concurrence. Il suffit de lire les commentaires lorsqu’on apprend qu’un ministre a démissionné pour aller gagner de l’argent dans le privé : cette chose tout à fait normale aux États-Unis est choquante en Europe.

    D’autre part, l’histoire de la diplomatie européenne a façonné un modèle de puissance largement fondé sur le territoire. La possession territoriale était synonyme de puissance et ce n’est que lentement que l’on a commencé à admettre que, dans la société technicienne l’espace n’était plus nécessairement un vecteur de puissance, qu’il pouvait même être un facteur d’embarras et de faiblesse et que la puissance pouvait reposer sur le contrôle de réseaux non-territoriaux. Internet représente aujourd’hui la forme la plus avancée de ce contrôle d’un autre ordre. Mais, quelle que soit la révolution scientifique et technique, il ne s’agit pas pour autant d’une nouveauté radicale dans son principe. Les cités commerçantes de la hanse ou de l’Italie et, plus récemment, la Grande-Bretagne avaient déjà développé un modèle commercial à la place du modèle territorial qui a dominé en Europe continentale. "Celui qui contrôle la richesse du monde, commande au monde". Francis Bacon, chancelier d’Angleterre, le disait déjà au XVIe siècle. À la fin du XIXe siècle, le thème était omniprésent chez les doctrinaires de l’impérialisme aux États-Unis7. Ce qui était recherché, c’était l’accès aux marchés et non la prise de possession. Les États-Unis ne se sont emparés que de territoires insulaires pour servir de relais à leur puissance. Cette stratégie s’est révélée remarquablement avisée et efficace : alors que les empires coloniaux européens se sont disloqués, les territoires américains d’outre-mer sont restés sous contrôle (direct ou indirect) des États-Unis.

    Cette recherche de liberté des marchés n’a pas seulement pour but d’assurer la circulation des marchandises et l’accroissement de la richesse. Si le libéralisme véhicule d’abord des marchandises, celles-ci s’accompagnent de valeurs qui sont proposées comme modèle applicable dans le monde entier. La croyance en une destinée manifeste des États-Unis, qui doivent guider l’ensemble du monde sur la voie de la liberté, est profondément ancrée dans l’inconscient collectif américain. Elle donne lieu à une rhétorique8 qui agace bon nombre de pays étrangers, qui taxent d’hypocrisie ce mélange de moralisme et d’intérêt égoïste. Mais, pour les Américains, il n’y a nulle contradiction entre les deux composantes : c’est l’éthique protestante portée au paroxysme et qui s’accompagne d’une négation des valeurs antagonistes.

La légitimation de la puissance :
l’empire paradoxal

    L’un des problèmes principaux de la gestion de cet empire est que cette logique impériale ne peut être ouvertement exposée, elle doit même être niée, parce qu’elle est en contradiction avec l’idéologie américaine fondée sur l’idée de la liberté pour tous : la domination n’est acceptable que si elle préserve les apparences de la liberté. La restructuration qui est demandée au reste du monde ne peut être imposée d’une manière aussi brutale que celle qui a été mise en œuvre par l’Union soviétique dans son glacis au lendemain de 1945. Les exceptions sont limitées à la sphère d’intérêts immédiats des États-Unis, essentiellement au nom de motifs géopolitiques qui ne sont légitimes que parce qu’ils ont été affirmés très tôt (doctrine de Monroë). Partout ailleurs, il faut une justification idéologique d’une éventuelle intervention : la lutte contre le communisme et pour la liberté a fourni une telle justification jusqu’aux années 60, mais elle a souffert des déboires enregistrés au Viêt-nam. De sorte que le pouvoir éprouve aujourd’hui beaucoup de difficultés à justifier des interventions pourtant indispensables au bon fonctionnement de l’empire. Il n’y parvient qu’en accompagnant ces décisions d’une promesse de coût minimal, sinon nul (le thème du zéro mort) qui rend les interventions encore plus compliquées (Haïti, Somalie, Bosnie) et qui ne suffit pas à vaincre les réticences d’une opinion fondamentalement ancrée dans son isolationnisme.

    Nous sommes ici en présence d’un facteur de faiblesse qui n’est pas souvent perçu et qui constitue la grande différence entre l’impérialisme britannique du XIXe siècle et l’hégémonie nouveau modèle des États-Unis en cette fin du XXe siècle. L’opinion britannique était consciente des avantages structurels qu’elle retirait de la position dominante de la Grande-Bretagne. En contrepartie, elle en acceptait le prix, même si des mouvements ouvriers manifestaient, à intervalles réguliers, contre la concurrence des cotonnades indiennes. La city réalisait parfaitement que le libre-échange permettait des transferts de technologie qui risquaient de se révéler désastreux à terme en favorisant la constitution d’industries nationales concurrentes ; elle s’y résignait parce qu’elle savait que le libre-échange était la condition sine qua non du maintien de la livre comme pivot du système monétaire international. Au contraire, l’opinion américaine, si elle entend profiter des avantages de la prééminence impériale, se refuse à en acquitter le prix. On l’a bien vu lors de la guerre du Viêt-nam qui n’a pu être financée par l’impôt et qui a dû l’être par l’emprunt, ce qui a abouti à l’effondrement du système de Bretton Woods en 1971. On l’a vu jusqu’à la fin des années 80, lorsque le sénat remettait régulièrement en question la présence militaire américaine en Europe sans voir que celle-ci était le moyen le plus sûr du maintien de l’hégémonie des États-Unis et que son coût budgétaire visible était plus que largement compensé par les primes invisibles qu’elle procurait. La marge de manœuvre des autorités américaines, coincées entre une opinion réticente et des alliés parfois hésitants et soucieux de préserver la fiction de leur indépendance, est étroite.

    Un moyen de légitimation, tant interne qu’externe, est alors le recours à l’instance supranationale qui a été mise en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui n’avait jamais pu fonctionner selon les vœux de ses fondateurs américains, en raison de l’obstruction soviétique. La seule exception était intervenue à propos de l’engagement en Corée lorsque la Russie soviétique avait commis l’erreur immense de pratiquer la politique de la chaise vide, ce qui avait permis à la diplomatie américaine d’en appeler directement à l’assemblée générale (résolution acheson). L’effondrement de l’URSS permet enfin à l’ONU de fonctionner selon les voeux de la puissance impériale qui peut faire sanctionner par elle ses propres décisions de politique étrangère lorsqu’elle en éprouve la nécessité : l’Irak en a fait la douloureuse expérience en 1990. L’ONU fait office de pouvoir législatif mondial, l’exécutif étant assuré par le G7 au sein duquel la partie américaine a voix prépondérante. L’action du G7 est relayée par des conférences spécialisées (Club de Londres contre la prolifération, Club de Paris sur la dette). L’action de l’ONU est, quant à elle, complétée par celle des organisations spécialisées au sein desquelles les États-Unis, en tant que principaux bailleurs de fonds, exercent une influence prépondérante. Le GATT a été transformé en organisation mondiale du commerce conformément aux vues de Washington. L’UNESCO est en train d’abandonner son rôle contestataire pour rentrer dans le rang : les rêves d’un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC) ou d’un nouvel ordre économique international sont abandonnés pour n’être plus agités que par quelques marginaux sans audience réelle.

La contestation de la puissance :
les limites de l’Empire

Les facteurs de puissance et l’idéologie impériale se rejoignent : les États-Unis disposent des moyens et ils ont un projet. Leur hégémonie peut donc se révéler durable. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne se heurte pas à de grandes difficultés.

Il y a d’abord les facteurs de désagrégation interne maintes fois évoqués. On souligne la contradiction entre une puissance impériale qui prétend exercer son pouvoir de police n’importe où dans le monde et qui, dans le même temps, se révèle incapable d’assurer la protection de ses ressortissants dans Central Park la nuit ou au cœur de sa capitale réputée être la ville la plus dangereuse du monde industriel. Il y a là un motif d’inquiétude très sérieux mais qui ne concerne que le long terme. La société américaine n’a jamais été fondée sur l’idée d’une cohabitation harmonieuse des différentes catégories de la population. Les possibilités d’élévation sociale ne concernent que les individus. Elles sont réelles et fonctionnent comme une soupape de sûreté, mais les groupes défavorisés peuvent rester indéfiniment dans leur situation. Il en résulte des émeutes comme celle de Los Angeles et une tension croissante entre groupes. Il est encore impossible de dire dans quelle mesure elle se révélera gérable ou insupportable.

La deuxième limite tient à l’immensité de l’empire qui, pour la première fois dans l’histoire du monde, coïncide avec la totalité de la planète. Il est impossible, pour des raisons humaines et financières évidentes, d’assurer un contrôle direct. Il faut donc trouver des relais régionaux. L’empire se heurte alors à la concurrence entre les puissances régionales pour jouer ce rôle de relais. Il doit veiller à maintenir ces relations privilégiées avec ses alliés traditionnels tout en prenant en compte la montée de nouvelles puissances : la relation spéciale avec la Grande-Bretagne s’estompe au profit d’un nouveau partenariat avec l’Allemagne qui devient la puissance dominante de l’Europe, maintenant qu’elle est réunifiée et libérée des servitudes qui lui avaient été imposées après 1945. Le Japon est le relais en Extrême-Orient mais il faut tenir compte de l’inévitable montée en puissance de la Chine : d’un côté on empêche celle-ci de mettre à exécution ses menaces contre Taiwan, de l’autre, on minimise les conséquences de la répression que conduit son régime dictatorial et on s’efforce de faciliter son accès aux organes commerciaux internationaux. Le département du commerce combat les pratiques de dumping et de piratage des entreprises chinoises mais les grandes corporations américaines se placent sur ce formidable marché.

Ces rivalités régionales se doublent d’un mal récurrent : le nationalisme. La diffusion d’un mode de vie américain heurte des civilisations profondément enracinées dans l’histoire. L’adaptation peut se faire lorsque ces bouleversements sociaux s’accompagnent d’une élévation du niveau de vie. Mais le contrecoup peut être brutal lorsque cette déstructuration sociale s’accompagne d’une crise économique. L’exclusion se transforme en contestation qui peut monter aux extrêmes comme cela a été le cas pour l’Iran, hier le pilier de l’influence américaine au Moyen-Orient, aujourd’hui son adversaire le plus résolu : le nationalisme débouche aujourd’hui sur ce que l’on appelle les conflits identitaires9, c’est-à-dire la réaffirmation des groupes exclus ou au moins marginalisés du circuit économique mondial autour d’une identité souvent mythique.

Ces sujets de préoccupation sont inhérents à l’ordre impérial. La logique de la puissance s’impose pour créer un ordre mais celui-ci suscite naturellement des résistances. L’éradication de la guerre, dans sa forme conventionnelle, par suite du pouvoir de police exercé par l’empire, encourage le développement de nouvelles formes de violence internationale, aussi bien le terrorisme, que les cartels de la drogue. En même temps, certains États peuvent refuser ostensiblement le nouvel ordre impérial, comme le font l’Irak ou l’Iran, ou, plus discrètement, travailler à en saper les fondements comme le font les pays d’Asie qui veulent vider le code des droits de l’homme et de la démocratie de l’essentiel de son contenu au nom d’un néoconfucianisme qui privilégie les valeurs du groupe. Les pôles contestataires, qu’ils soient formels (États) ou informels (mafias, mouvements terroristes), peuvent retarder l’avènement d’un monde pacifié conforme à la volonté de l’empire. La crise irakienne en 1990 a renforcé, dans le court terme, l’hégémonie américaine en lui fournissant une cause (ou un prétexte) permettant de coaliser toutes les puissances sous sa direction. La crise bosniaque a récemment rempli la même fonction en démontrant l’impuissance des Européens à contrôler leur propre sphère régionale. Il reste à savoir si de telles crises resteront contenues dans des limites acceptables, sans remettre en cause l’ordre impérial, ou si elles sont, au contraire, annonciatrices de gigantesques mouvements auxquels l’empire lui-même ne pourrait plus s’opposer. On peut concevoir n’importe quel scénario, avec des degrés de probabilité plus ou moins grands, mais il serait imprudent de prétendre exclure l’un ou l’autre à long terme. À court terme, on voit mal ce qui pourrait ébranler sérieusement l’hégémonie américaine.

 

 

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Notes:

1 Hervé Coutau-Bégarie, "L’effondrement de la puissance russe et la mutation du système international", Stratégique 56, 1992-4.

2 Le modèle du général Poirier a fait l’objet d’une application magistrale : Bruno Colson, La stratégie américaine et l’Europe, Paris, ISC-Économica, 1997.

3 Vigoureusement dénoncées par Edward Luttwak, The Pentagon and the Art of War, New York, Simon and Schuster, 1985.

4 Il suffit de renvoyer à l’essai de Michel Crozier, Le mal américain, Paris, Fayard, 1980.

5 Paul Kennedy, The Rise and Fall of Great Power, 1988, traduction française Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, Payot, 1990.

6 John Lewis Gaddis, Strategies of Containment, Oxford, Oxford University Press, 1982.

7 Philip Gollwitzer, L’impérialisme de 1880 à 1914, Paris, Flammarion, 1974.

8 Cela apparaît encore très clairement dans les Mémoires du président Reagan.

9 François Thual, Les conflits identitaires, Paris, Ellipses, 1997.

 

 

 

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