"PUNCHING ABOVE HER WEIGHT"
LES FORCES MILITAIRES
DE LA GRANDE-BRETAGNE
DANS L’APRÈS-GUERRE FROIDE

Béatrice Heuser

 

La guerre froide à peine terminée et l’Union soviétique encore vivante, le Gouvernement de Sa Majesté britannique décide, à la mi-1990, d’entreprendre une grande réforme des forces armées du pays. Le secrétaire à la Défense, Tom King, annonce à la Chambre des communes, le 25 juillet 1990, que le programme intitulé "Options pour le changement" est déjà entamé. Les réflexions sont restreintes à un petit cercle d’officiels, ce qui est typique pour la Grande-Bretagne. Comme le principal objectif poursuivi consiste à réduire d’un tiers les forces armées britanniques, ces réformes se heurtent logiquement à des oppositions importantes, surtout de la part des militaires, mais ces derniers sont, comme en France, astreints à un devoir de réserve tant qu’ils sont en service actif. Néanmoins, les réformes sont appliquées : la reine ne commande plus aujourd’hui que deux tiers des forces dont elle disposait à la fin de la guerre froide (voir tableau p. 143).

Le Mythe : "the British way in warfare"

Comme les États-Unis, la Grande-Bretagne se demande, à partir de 1990, si la guerre froide était une période d’aberration dans l’histoire militaire du pays et si l’on retournait à une situation "normale". Pour comprendre ces réflexions, il faut appréhender le mythe influent sur la manière spécifiquement britannique de faire la guerre, the British way in warfare. Ce mythe est intimement lié à celui d’une Grande-Bretagne historiquement séparée du continent européen : or, depuis la fin de l’Empire romain d’Occident (dont la Grande-Bretagne faisait partie et qui lui a donné son nom), il n’y a pas eu de siècle sans invasion de la Grande-Bretagne à partir du continent ou sans engagement des Britanniques dans des batailles sur le continent. Sur ce continent, les monarques britanniques n’ont jamais depuis 1066 cessé d’avoir des possessions : en Normandie, en Anjou, en Aquitaine, au Hanovre (seulement perdu au milieu du XIXe siècle) et bien sûr à Gibraltar.

En dépit de cette histoire intimement liée en permanence à celle de l’Europe continentale, la courte période de 1815 à 1914 pendant laquelle la Grande-Bretagne n’a pas été directement impliquée dans une guerre européenne (la Crimée ne comptant pas pour européenne dans la pensée britannique) est devenue, dans la mentalité d’outre-Manche, "la norme"1. Qui plus est, la reine-impératrice Victoria, elle-même hanovrienne et mariée à un prince allemand, était la grand-mère de la moitié des souverains européens…

Dans les années 1930, le penseur militaire Basil Liddell Hart proclama que la réussite séculaire de la Grande-Bretagne, comme grande puissance, tenait à l’adoption d’une "approche indirecte", quintessence du British way in warfare. Selon Liddell Hart, cette approche impliquait surtout de ne pas s’engager avec une armée de terre sur le continent européen et de chercher à éviter des batailles massives sur la terre ferme mais plutôt de s’appuyer sur la marine et de l’emporter sur tout adversaire par des batailles navales. C’est ce que les Britanniques appellent la "diplomatie de la canonnière"2 Réfutée intégralement par l’ami de Liddell Hart, sir Michael Howard, fondateur du Département des études de défense au King’s College de Londres3, cette idée est néanmoins devenue célèbre et s’est profondément enracinée dans la mentalité britannique.

La Réalité : "Punching above her weight"

Cette idée est reprise, la guerre froide à peine achevée, par Colin McInnes, un spécialiste de la défense britannique. McInnes constate que le Royaume-Uni utilise d’une manière particulière l’outil militaire. Il identifie une tension séculaire entre ses ambitions de puissance globale et la nécessité de s’occuper du continent européen, une nécessité toujours présente. Selon McInnes, cette tension est déchirante pour une société et une économie soumise à des contraintes importantes de moyens4. Pour reprendre l’expression pugilistique employée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Douglas Hurd, la Grande-Bretagne essaie de boxer dans une catégorie supérieure à la sienne, elle cherche à "punch above her weight".

De la comparaison des dépenses militaires de la Grande-Bretagne avec celles de l’Italie, dont le PNB et la population sont comparables, il ressort que la première a très longtemps dépensé beaucoup plus que ce que pouvait supporter son économie. En outre, la récession, qui frappa la Grande-Bretagne à la fin des années 80 et dont elle a commencé à sortir en 1995-1996, permettait très difficilement le maintien du niveau de dépense de la guerre froide. Il existait donc de fortes pressions financières en faveur d’une réduction du budget de la défense.

 

Dépenses militaires en % du PNB5

Dépenses militaires par habitant (US $)7

Néanmoins, les gouvernements, de Margaret Thatcher d’abord (1979-1990), puis de John Major (1990-1997), continuèrent la tradition du parti conservateur de se montrer fier des forces armées et de les employer comme outil politique. À l’inverse de l’opposition intérieure bruyante contre la politique nucléaire de la Grande-Bretagne, il n’y a pas une opposition similaire contre l’emploi de l’outil militaire "classique". Les soupçons ne pèsent pas sur l’armée, qui, depuis le décès du Lord Protector Oliver Cromwell et la restauration de la monarchie en 1680, a toujours été contrôlée par le pouvoir civil, et depuis cette date, il n’y a eu qu’un seul chef militaire qui soit devenu homme politique, le duc de Wellington. Malgré le manque certain d’enthousiasme pour toute idée de service militaire obligatoire, les Britanniques de tous bords politiques soutiennent leur armée. Cela n’empêche pas le ministère de la Défense britannique d’estimer nécessaire de faire plaisir aux groupes de pression écologistes ou humanitaires. Le Livre blanc de 1996 contient ainsi des passages touchants sur "la défense et l’environnement", accompagnés de la photographie d’un hibou6.

Les rôles militaires du Royaume-Uni

    Les véritables missions des forces armées britanniques ont été définies en trois points :

    Rôle de défense 1 : Assurer la protection et la sécurité du Royaume-Uni et de [ses] territoires dépendants même quand il n’y a pas de grande menace extérieure.

    Rôle de défense 2 : Se prémunir contre une grande menace extérieure visant le Royaume-Uni et [ses] alliés.

    Rôle de défense 3 : Contribuer à soutenir les intérêts de sécurité plus larges du Royaume-Uni en soutenant la paix et la stabilité internationales7.

    Sans reprendre la catégorisation employée par le ministère de la Défense britannique, on peut dire que les tâches du militaire britannique sont les suivantes :

    1. Actions unilatérales : option nucléaire in extremis

      Comme pour la France, l’armement nucléaire reste l’ultime garantie de sécurité de la Grande-Bretagne, et il peut être utilisé sans l’aide (voire contre le désir) des États-Unis. La Grande-Bretagne, aujourd’hui comme hier, se voit dans le rôle d’un protecteur nucléaire supplémentaire pour ses alliés européens. Mais la diminution de son arsenal nucléaire (qui manquera bientôt de tout armement non-stratégique, quoique ses missiles lancés par les sous-marins nucléaires puissent être utilisés dans un rôle non-stratégique dit du dernier avertissement) réduit la crédibilité de ce rôle de protection.

    2. Actions unilatérales : actions limitées pour les possessions britanniques

      D’autres actions unilatérales sont concevables : elles sont destinées à la protection des derniers restes de l’Empire britannique, de plus en plus réduits. Avec la cession de Hong Kong à la Chine populaire en juillet 1997, le retrait de la Grande-Bretagne à l’ouest de Suez, commencé avec l’indépendance de l’Inde en 1947 et entériné par le gouvernement travailliste en 1967, est achevée. Le gouvernement de Sa Majesté britannique doit encore assumer, en dehors du territoire national, les responsabilités suivantes : l’Irlande du Nord (qui fait partie du Royaume-Uni), Gibraltar, les îles Falkland, l’île d’Ascension, Diego Garcia, certaines îles des Caraïbes, Brunei, un morceau de l’Antarctique et sous conditions particulières, le Canada, Chypre et le Népal (où le Royaume-Uni recrute ses Gurkhas). Héritage impérial, ces engagements extérieurs apparaissent fort réduits par rapport à ce que connaissaient encore les Britanniques au temps de Margaret Thatcher. L’engagement unilatéral de la Grande-Bretagne dans une guerre comme celle des Falkland est d’ailleurs de moins en moins imaginable, compte tenu des réductions sensibles des forces navales britanniques.

      Le grand problème subsistant pour le Royaume-Uni est la question d’Irlande du Nord. Mais, même ici, on a assisté, au cours des dernières années, à une internationalisation du conflit, par l’intermédiaire des États-Unis et du Canada, et le règlement de cette affaire interviendra vraisemblablement à la suite d’une intervention extérieure. À court terme, l’Irlande du Nord continuera à imposer un déploiement important de forces armées (surtout terrestres) à la Grande-Bretagne, ce dont il faut tenir compte quand on évalue ses moyens d’action sur des théâtres d’opérations extérieurs.

      Pour toutes les autres tâches imaginables, il est fort peu vraisemblable que la Grande-Bretagne agisse seule (sauf si la mission est vraiment très limitée, comme par exemple l’envoi d’un navire pour livrer de l’aide d’urgence ou pour évacuer des citoyens britanniques).

    3. Actions en alliances - OTAN, UEO

      Pour toute menace extérieure dirigée directement contre elle, la Grande-Bretagne compte sur ses alliés au sein de l’OTAN et de l’Union de l’Europe Occidentale (UEO) pour agir de concert avec elle. À l’exception d’une menace aéroportée ou balistique, la Grande-Bretagne est géostratégiquement mieux située que tous les autres membres de l’OTAN : elle ne se trouve pas en première ligne face à une menace potentielle extérieure d’où qu’elle vienne. Mais il faut noter que les Britanniques ne sont pas enclins à en tirer la conclusion qu’il faut laisser la tâche de la défense de l’Europe exclusivement aux autres. Pendant la guerre froide, une faible proportion de la population britannique se montrait "isolationniste", attitude peu raisonnable puisque le Pacte de Varsovie disposait de capacités d’attaque aéroportées particulièrement développées. Cette tendance dans l’opinion publique a quasiment disparu.

      Les traités de Washington (créant l’Alliance atlantique) et de Bruxelles (sur lequel est fondée l’UEO) sont devenus le socle de la politique de défense britannique. Membre loyal des deux alliances, la Grande-Bretagne a, depuis 1948, centré sa planification militaire sur la coordination d’action commune avec ses alliés. Cela seul permet un certain degré de spécialisation au sein de l’Alliance, développement extrêmement souhaitable en raison des contraintes économiques qui pèsent sur la Grande-Bretagne. Au contraire de la France, le Royaume-Uni n’a pas, depuis 1945, souligné l’importance de l’indépendance militaire, mais a plutôt mis en valeur les avantages pour tous de la solidarité, de l’action et de la planification conjointes.

    4. Actions comme membre du Conseil de sécurité des Nations unies

Alors que ces deux tâches militaires théoriquement unilatérales pour la Grande-Bretagne - sa propre défense et celle de ses possessions - sont des tâches difficiles à contourner, les missions qu’elle pourrait accepter comme grande puissance (statut consacré par son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies) sont des missions "de choix" : en dépit des obligations morales qu’apporte ce siège, personne ne peut légitimement obliger la Grande-Bretagne à les exécuter. Certains ministres ont prétendu que, compte tenu de ses moyens, la Grande-Bretagne sera contrainte, de temps à autre, à dire "non" à des demandes d’intervention militaire8.

Même si elle intervient dans des crises ou dans d’autres cas d’urgence hors d’Europe, la Grande-Bretagne compte ne pas être seule, mais agir - en toute probabilité - avec au moins un de ses alliés les plus importants, ce qui veut dire, normalement, l’un des deux autres membres permanents occidentaux du Conseil de sécurité. En raison de la réorganisation de l’OTAN (ce qui peut amener cette organisation plus souvent sur des théâtres "hors zone", dans le cadre de l'article 5 du traité de Washington), le gouvernement britannique compte utiliser l’OTAN ou au moins certaines de ses structures (comme les CJTFs - Forces Combinées et Conjointes pour des Tâches particulières) pour de telles missions. Cela est tout à fait concevable s’il y a un accord sur ces missions entre la Grande-Bretagne d’un côté et les États-Unis et la France de l’autre. L’importance des alliés et des alliances pour toute politique militaire de la Grande-Bretagne ne peut donc être surestimée. On peut donc identifier un autre principe permanent du British way in warfare : c’est d’essayer d’avoir toujours le soutien de ses alliés.

L’importance des alliés et des alliances

Les relations particulières avec les États-Unis

      Ceci est particulièrement vrai pour les rapports spéciaux entretenus par la Grande-Bretagne et les États-Unis. Londres a systématiquement créé une dépendance depuis les années quarante à l’égard de Washington. Originairement mutuelle (les États-Unis avaient besoin des bases aériennes de l’Empire britannique pour des opérations effectives ou éventuelles contre la Chine communiste et l’URSS), cette dépendance est devenue de plus en plus unilatérale. Elle concerne surtout les renseignements spéciaux (et spatiaux), les armements nucléaires, ainsi que, comme pour les autres Européens, la capacité de mouvement aéroportée (airlift capability). Au contraire de la France, le Royaume-Uni a accepté cette dépendance comme un fait accompli ; il a même utilisé ses rapports avec les États-Unis pour se donner plus de possibilités d’action en matière militaire et diplomatique. Depuis la crise de Suez, Londres a cherché systématiquement, au contraire de la France, la coopération étroite avec Washington, qui seul, selon la perspective britannique, peut fournir ce dont l’Europe a besoin pour sa défense en cas de grave danger (y compris évidemment l’application de l’article 5 du traité de Washington). On pourrait même dire que pour les actions militaires, Londres a adopté le principe "jamais sans mon Grand Frère", ou presque jamais sans lui : une action sans participation américaine n’est pas perçue, à l’instar de la France, comme une occasion pour l’Europe de se profiler, mais plutôt comme une préoccupation entraînant des nuits sans sommeil pour les officiels de Whitehall.

      Dépenses militaires (en milliards de dollars)9

 

      Comparaison numérique des effectifs10

       

      Grande-Bretagne

      France

      RFA

      États-Unis

      Population
      (en millions)

      58,4

      58,4

      81,1

      265,6

      Armée de Terre 113 000 236 600 252 800 495 000
      Marine 48 000 63 300 28 500 426 700
      Armée de l’Air 65 000 88 600 77 100 388 200
      Gendarmerie, Marines - 92 400 - 173 900
      Forces Armées (total) 226 000 480 900 348 400 1 483 800
      Gardes frontalières
      (non incl.)
          24 500 37 300

      Pour Londres, l’OTAN est le cadre formel de ces relations particulières qui sont autrement traitées très discrètement : on n’insiste pas sur la forme mais on travaille à nourrir le contenu. Ainsi, la Grande-Bretagne s’oppose systématiquement à toute politique européenne qui pourrait mettre en cause l’OTAN ou l’engagement américain au sein de l’OTAN. Au contraire de Paris, Londres n’a vu, dans la fin de la guerre froide, aucun lien d’automaticité avec le retrait américain du Vieux Continent. On a peut-être mieux compris sur les bords de la Tamise que sur les rives de la Seine que l’intérêt des Américains envers l’Europe ne concernait pas seulement la Russie ou la menace communiste et que l’OTAN fournit un instrument diplomatique aux États-Unis qui leur est utile même en temps de paix tiède. C’est pourquoi, contrairement à Paris, Londres est prêt à payer le prix, à savoir : la constante prépondérance américaine dans l’OTAN, malgré la réduction des forces américaines en Europe qui avoisinent de plus en plus le chiffre de 100 000 soldats, alors que plusieurs pays européens ont aujourd’hui des armées plus importantes, comme la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie.

      La Grande-Bretagne conçoit sa propre force nucléaire comme une garantie, au cas où, lors d’une crise mettant en cause l’existence même des Britanniques et de leurs alliés européens, les États-Unis hésiteraient à utiliser en premier les armements nucléaires. Estimant avoir assez payé pour cette garantie nucléaire, la Grande-Bretagne ne se croit pas capable d’en assumer une autre pour des éventualités moins vitales. L’opinion officielle britannique considère qu’il vaut mieux toujours essayer d’agir avec les Américains : toute alternative européenne, exigeant de grands investissements pour remplacer tout ce que les États-Unis offrent à la Grande-Bretagne, semble trop coûteuse aux Britanniques.

Les relations avec la France

      Dans le contexte de la réduction de l’arsenal nucléaire britannique entreprise depuis 1990, Whitehall se demande si une garantie supplémentaire, à condition de ne pas être trop coûteuse, ne pourrait pas être utile : une telle garantie est envisagée, non dans un cadre européen institutionnel ou multilatéral, mais dans une coopération bilatérale et pragmatique avec un seul pays, la France. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, de l’OTAN et de l’UEO, la France représente, pour les Britanniques, un partenaire alternatif des États-Unis, au cas où ceux-ci hésiteraient ou renonceraient à accorder leur soutien. D’ailleurs, la France et la Grande-Bretagne sont des partenaires naturels puisqu’elles partagent les mêmes ambitions : prétention à jouer un rôle mondial, puissance n’hésitant pas à utiliser l’outil militaire, pays protégé par sa propre force nucléaire, recherche de l’influence politique liée à une politique d’exportation de biens, y compris les armements. Mais la coopération franco-britannique achoppe à chaque fois que Paris tente de remettre en cause l’OTAN ou de réduire l’engagement américain en Europe au sein de l’OTAN. Les relations avec Paris sont alors, presque automatiquement, sacrifiées sur l’autel de l’entente avec Washington, comme l’a montré la prise de position britannique en faveur des États-Unis dans l'affaire de la "bataille de Naples" relative à la nationalité future du commandant-en-chef du flanc sud de l’OTAN.

      Tant que Paris ne touche pas au tabou des relations privilégiées entre Londres et Washington, les officiels de Whitehall sont tout à fait disposés à coopérer concrètement avec Paris sur de nombreux sujets. Du côté britannique, la tendance au bilatéralisme reste donc forte. L’intérêt de la Grande-Bretagne pour des discussions, des programmes et des actions strictement franco-britanniques est beaucoup plus perceptible que celui pour une collaboration multilatérale sans participation américaine.

La Grande-Bretagne et l’identité européenne de défense

Cette attitude correspond au souci britannique de ne jamais permettre à une organisation européenne ou à un rassemblement de pays européens d’agir en excluant (ou en donnant l’impression d’exclure) les États-Unis. Il en découle logiquement une hostilité systématique de Londres vis-à-vis de toute "identité européenne de défense", et particulièrement à l’encontre de tout ce qui pourrait mener vers la supranationalité et la perte d’indépendance de la Grande-Bretagne. Au cours des négociations sur le traité de Maastricht, la Grande-Bretagne a réussi à éviter toute formulation visant l’intégration de l’UEO dans l’Union européenne (UE) ou préconisant le vote majoritaire sur des questions de sécurité au sein de l’UE. Lors des négociations de la Conférence Intergouvernementale de 1996-1997, la Grande-Bretagne adopta la même ligne de conduite. Dans l’intervalle, il y a eu une brève période cynique, de janvier à juin 1996, pendant laquelle le Royaume-Uni, qui assurait alors la présidence de l’UEO, a empêché la disparition de cette organisation pour la bonne raison que l’UEO, du fait même de son existence, garantit qu’aucune autre identité européenne de défense ne verra le jour au sein de l’UE.

S’opposant à tout développement intégrationniste de l’UE sur le plan politique, diplomatique et militaire, la Grande-Bretagne défend l’OTAN comme principal forum politique, lieu privilégié de prise de décision et de consultation multilatérale.

Les structures des forces britanniques

    Les structures des forces britanniques sont profondément influencées par ces considérations, notamment l’interopérabilité avec les États-Unis, mais aussi avec d’autres alliés. C’est du reste la conséquence logique des contraintes économiques pesant sur une puissance moyenne qui essaye de jouer un rôle mondial. Le seul aspect réaliste du British way of war est le dévouement britannique au concept de l’économie des forces. Théorisée par J.-F.-C. Fuller11, cette idée se trouve dans toutes les réflexions et les déclarations officielles britanniques concernant les questions militaires. Le thème principal des Livres blancs sur la défense porte du reste de plus en plus sur l’efficacité de l’utilisation de ressources limitées, l’emploi des forces à de multiples tâches, les économies.

     

    Dépenses militaires (milliards de dollars)12

    D’après le dernier Livre blanc sur la défense, les restructurations mises en œuvre depuis 1990, qui insistaient sur les forces de première ligne ("les ongles" de l’armée) en coupant "la queue", sont à présent achevées13. Mais, dans la pratique, on observe que "la queue" est parfois le seul muscle qui permette à la bête militaire d’utiliser effectivement ses ongles.

     

    Forces armées britanniques14

    Réduction des forces armées britanniques15

     

    1985

    1986

    1987

    1988

    1989

    1990

    1991

    Armée de Terre

    163 000

    162 100

    158 700

    158 400

    156 000

    152 900

    149 600

    Marine

    70 600

    68 300

    66 500

    64 800

    64 600

    63 500

    61 800

    Armée de l’Air

    93 500

    93 400

    93500

    93500

    92 100

    89 600

    88 700

    Total

    327 100

    323 800

    318 700

    316 700

    312 700

    306 000

    300 100

     

    1992

    1993

    1994

    1995

    1996

    1997

    1998

    Armée de Terre

    145 400

    134 600

    123 000

    116 000

    113 000

    115 100

    114 000

    Marine

    62 100

    59 300

    55 600

    50 500

    48 000

    46 600

    46 400

    Armée de l’Air

    86 000

    80 900

    75 700

    70 400

    65 000

    56 600

    56 000

    Total

    293 500

    274 800

    254 300

    236 900

    226 000

    218 300

    216 400

    Il est d’ailleurs frappant que la réduction de la marine britannique soit tout aussi importante que celle des autres forces. On n’a pas respecté, donc, les demandes populaires relatives à la conservation de la puissance navale comme symbole du British way of war et de la spécificité britannique. La dépendance consciemment acceptée à l’égard des alliés est ici patente.

    La réduction d’un tiers des forces armées britanniques entre 1985 et 1997 ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques sur l’esprit des militaires. Il s’agit de la transformation d’une armée qui, pendant un siècle, s’est toujours préparée pour une guerre de haute intensité (ce qui a été le cas à deux reprises) ; c’était donc sa principale raison d’être. Quoique la Grande-Bretagne, plus que toute autre puissance occidentale, ait participé, pendant ce siècle comme avant, à des guerres de faible intensité, ce type d’intervention était perçu par beaucoup de Britanniques comme supplémentaire. Maints officiers de l’armée britannique se sont engagés dans la non-guerre qu’était la guerre froide en Europe et ils trouvent conceptuellement difficile de s’adapter à une probabilité encore plus grande d’actions limitées causant des pertes humaines importantes des deux côtés. Néanmoins, les forces britanniques sont probablement moins troublées par ce problème d’adaptation mentale que d’autres armées européennes.

    Les réductions de forces ont affecté les cercles militaires britanniques atteints d’une certaine angoisse existentielle. Alors que le départ à la retraite d’effectifs nombreux (surtout des soldats) ou le changement d’affectation apparaît normal à une force professionnelle, la diminution drastique du nombre des officiers suscite des tensions particulières. On dit souvent que les forces britanniques ne sont pas seulement stretched, c’est-à-dire dispersées et sollicitées, mais qu’elles souffrent d’être overstretched ; il n’est pas possible en effet d’attendre des soldats ou des officiers qu’ils soient à la fois aptes à gérer une guerre totale et une mission de maintien de la paix, ce qui demande quand même des qualités très différentes. Les forces britanniques sont déployées dans 33 endroits différents dans le monde, du Royaume-Uni (y compris l’Irlande du Nord) jusqu’à Brunei et aux Îles Falkland (où elles stationnent en permanence) ; elles participent en outre à des exercices aux États-Unis, au Bélize, en Norvège, au Kenya etc.16. En 1996, la Grande-Bretagne a pris part à dix missions d’observation ou de maintien de la paix sous l’égide des Nations unies. Ces missions et ces déploiements sont tout à fait comparables à ceux de la France.

Multiple emploi des forces

L’emploi des forces dans des missions très variées exige de la part du militaire intelligence et flexibilité, ainsi qu’une formation complète permettant de comprendre les problèmes politiques dans des situations aussi complexes que la Yougoslavie. En somme, cela nécessite d’avoir des "soldats pensants", selon la formule du général sir Garry Johnson, des individus exceptionnellement doués et dotés d’une formation intellectuelle et technologique de haut niveau. Or, l’absence relative de formation civique des forces britanniques (comme en France, aux États-Unis et en Allemagne) et l’anti-intellectualisme britannique proverbial ne facilitent guère cette réadaptation. Le sentiment anti-intellectuel semble persister dans certains cercles militaires et administratifs, malgré les efforts entrepris par le général sir Nigel Bagnall pour modifier cette inclination17 Toutefois, le pragmatisme, tout aussi proverbial, des Britanniques facilite grandement l’adaptation des systèmes d’armements et des hommes à de nouvelles tâches.

En somme, les tensions entre les ambitions globales de la Grande-Bretagne et ses ressources limitées en matière économique et financière affectent plus particulièrement ceux à qui on demande de risquer leur vie pour les autres. Moins d’hommes seront donc utilisés dans des opérations militaires mais plus fréquemment, afin de maintenir la visibilité de la Grande-Bretagne sur la scène mondiale. Pour conserver une influence disproportionnée par rapport à sa taille et à sa puissance économique, le Royaume-Uni pourrait être amené à devoir sacrifier un nombre disproportionné de ses propres enfants.

Commandement

Le nouvel accent mis sur les opérations menées avec des forces "classiques" a nécessité une restructuration aussi du commandement britannique. Davantage qu’auparavant, on reconnaît l’importance des opérations conjointes entre l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air. Le 1er avril 1996, un Quartier Général Conjoint Permanent (PJHQ) a été établi ; il est chargé de planifier et, en cas de crise ou de guerre, d'exécuter les actions britanniques (sur un plan national, bilatéral ou multilatéral). Le PJHQ travaille sous la tutelle du Quartier Général du ministère de la Défense. La Force Conjointe de Déploiement Rapide britannique (JRDF) est commandée d’ici. Les anciens commandements des trois forces distinctes - Fleet, Land et Strike - sont maintenant des commandements placés sous le PJHQ. En cas de crise ou de guerre, le PJHQ se transforme en Quartier Général des Forces Conjointes du théâtre des opérations (JFHQ). Le PJHQ fait la liaison avec les centres alliés de planification militaire, et au besoin, se concerte avec eux pour les opérations à entreprendre18.

Production et exportation d’armements

L’orientation des industries britanniques vers la production d’armements est une conséquence de la politique de puissance mondiale de la Grande-Bretagne désireuse de conserver une certaine indépendance. Durant les premières décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne chercha, comme la France, à assurer son autonomie dans tous les plans d’acquisition militaire, à l’exception du nucléaire. Mais ce sont surtout les industries produisant les grands systèmes d’armements qui, pendant les dernières décennies, sont devenues difficiles à soutenir au niveau national pour des puissances de deuxième rang comme la Grande-Bretagne et la France. Déjà, pendant les années quarante et cinquante, la Grande-Bretagne devait exporter de nombreux avions pour pouvoir subventionner les appareils fabriqués sur son sol. Ce qui a commencé comme le soutien industriel d’une politique indépendante est devenu peu à peu la raison même de cette politique : le secteur de l’armement est une composante essentielle de l’industrie britannique, et tout gouvernement britannique se préoccupe des incidences sur l’emploi si ses armements ne sont pas exportés. En tant que grand exporteur d’armements, la Grande-Bretagne a donc tout intérêt à se manifester et à utiliser ces armements dans des crises et des conflits, à jouer un rôle global qui rassure les acheteurs potentiels sur les capacités de leur éventuel fournisseur. Non sans cynisme, on peut donc en conclure que l’engagement de la Grande-Bretagne dans la guerre du Golfe était aussi important pour ses relations commerciales avec l’Arabie Saoudite. C’est pourquoi elle se soucie, en dépit de son retrait d’Extrême-Orient, de continuer à jouer un rôle important en Asie de l’Est et du Sud-Est, car c’est une région prometteuse pour les ventes d’armes. En outre, la conquête de nouveaux marchés favorise la croissance et l’emploi en Grande-Bretagne, ce qui n’est pas négligeable, surtout en période électorale.

Signatures de contrats d’armements, 199519

 

 

De plus en plus, la Grande-Bretagne a réalisé que de nombreux projets de développement et de production d’armements dépassent ses propres capacités financières et technologiques. Le Royaume-Uni est actuellement engagé dans 21 productions communes (dont les avions Jaguar et Tornado, les hélicoptères Lynx, Puma et Gazelle, les missiles Sidewinder et Milan), dans 9 développements communs (dont l’Eurofighter), et dans 16 études de projet (dont de nouvelles frégates avec la France et l’Italie et un nouveau char). La dépendance de la Grande-Bretagne à l’égard des États-Unis concernant la technologie de ses missiles nucléaires lancés des sous-marins continue d’être totale, de même que l’accès aux renseignements spatiaux. Toutefois, le fait que le Royaume-Uni se soit joint à la France et à l’Allemagne au sein du Groupe d’armements ouest-européen souligne que les Britanniques ont réalisé que l’acquisition de matériel militaire n’est plus une affaire nationale mais internationale.

Le programme "Options for Change" a accentué ces tendances, d’autant que le rétrécissement du marché intérieur des armements rend encore plus impérative la nécessité de chercher ailleurs des partenaires et des débouchés. En même temps qu’augmentaient les pressions sur les industries d’armement en Grande-Bretagne (et en France) pour qu’elles deviennent plus innovatrices et plus performantes, se multipliaient les projets de coopération bilatérale ou multilatérale20.

Les élections législatives du 1er mai 1997

Quelle influence sur les réformes de l’armée britannique exercera la victoire travailliste aux élections législatives du 1er mai 1997 ? Relativement faible. Si les conservateurs, qui soutiennent traditionnellement une défense forte, ont réduit le budget militaire en taillant ainsi dans l’armée britannique, les travaillistes, dont l’aile gauche est hostile aux dépenses militaires, ne vont certainement pas renverser cette tendance. Les réductions prévues par le programme "Options for Change" ne furent d’ailleurs pas sérieusement critiquées par les travaillistes, sauf sur des points de détail. À l’époque, les travaillistes adoptaient un ton plus pro-européen qui, aujourd’hui, serait suicidaire pour tout parti politique britannique21.

Lors des prochaines crises, un gouvernement travailliste trouvera tout aussi difficile de résister aux appels des médias à "faire quelque chose" quand une tragédie humaine se déroule dans le monde. Il y a une faible chance qu’un gouvernement dirigé par Tony Blair en tire une autre conclusion, à savoir que la Grande-Bretagne, en agissant avec ses alliés (pas seulement les États-Unis), n’a aucune raison de souffrir plus de pertes, et devrait plutôt partager ses engagements avec les autres Européens. Tony Blair s’est certes montré, en prenant la tête du parti travailliste, plus pro-européen que le gouvernement Major, mais il a depuis lors été très prudent sur ses promesses européennes22.

Mais la voie de l’intégration européenne (qui seule pourrait mener à une coopération sérieuse et à un partage équitable des coûts et des risques) ne semble pas réaliste pour les partis britanniques. Dans la mesure où l’atmosphère est, depuis 1991, tellement hostile à l’Europe du fait du parti conservateur et des médias, nul gouvernement britannique n’osera affronter la contradiction fondamentale de la posture militaire britannique : la Grande-Bretagne est prête à payer cher, politiquement, économiquement et finalement humainement, pour le privilège d’être perçue comme une grande puissance, mais ce faisant, elle ne crée que des dettes et des dépendances, ce qui entraîne son affaiblissement politique.

 

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Notes:

1 Antonio Varsori, "The Myth of British separateness", in Cyril Buffet & Beatrice Heuser (eds.), Haunted by History : Myths in International Relations, Oxford, Berghahn, 1997.

2 Basil Henry Liddell Hart, The British Way in Warfare, 1932, Londres, Penguin, 1942.

3 Michael Howard, The Continental Commitment, Londres, Temple Smith, 1976.

4 Colin McInnes, Hot War, Cold War : the British Army’s Way in Warfare, 1945-1995, Londres, Brasseys, 1996.

5 Sources : Ministère de la Défense, Statements on the Defence Estimates pour les années 1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.

6 Ministère de la Défense, Statement on the Defence Estimates 1996 Cm 3223, Londres, HMSO, mai 1996, p. 101.

7 Missions définies par le ministère de la Défense, Statement on the Defence Estimates 1993 Cm 2270, Londres, HMSO, juillet 1993. Repris dans la version du Statement on the Defence Estimates 1996 Cm 3223.

8 Secrétaire aux Affaires étrangères Douglas Hurd, intervention devant l’Institut royal des Affaires Internationales (Chatham House), 27 janvier 1993, Verbatim VS03/93.

9 Sources : Ministère britannique de la Défense, Statements on the Defence Estimates pour les années 1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.

10 Source : IISS, Military Balance 1996/97 (Chiffres à l’automne 1996).

11 Cf. Brian Holden Reid, J.-F.-C. Fuller, Military Thinker, Londres, Macmillan, 1987.

12 Sources : Ministère britannique de la Défense, Statements on the Defence Estimates pour les années 1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.

13 Statement on the Defence Estimates 1996 Cm 3223.

14 Sources : Ministère britannique de la Défense, Statements on the Defence Estimates pour les années 1985-1996, Londres, HMSO, 1985-1996.

15 Source : IISS, Military Balance 1985-1996 ; chiffres pour 1997 et 1998 : prospectives gouvernementales britanniques - Statement on the Defence Estimates 1996 Cm 3223.

16 Statement on the Defence Estimates 1996 Cm 3223, pp. 26-27.

17 Lieutenant-General sir Garry Johnson, "An Option for Change without Decay", RUSI Journal, vol. 136, automne 1991, p. 11.

18 Air Chief Marshal sir Patrick Hine, "Developments in Measures to enhance joint operations", RUSI Journal, vol. 141, n° 5, octobre 1996, pp. 28-30.

19 Source : IISS, Military Balance 1996/97, p. 280.

20 Air Marshal sir Donald Hall, "Options for Change - the impact on industry", RUSI Journal, vol. 136, n° 1 été 1991, pp. 57-62.

21 Calum Macdonald, A New Model Army : Towards a European Defence Community, Fabian Society Discussion, Paper n° 10, octobre 1991.

22 Labour Party Press Release, Address bt the Rt Hon Tony Blair MP, Leader of the Labour Party, to the Royal Institute of International Affairs, Chatham House, Londres, 5 avril 1995.

 

 

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