RUPTURE OU CONTINUITÉ : LA SITUATION STRATÉGIQUE EN ASIE DEPUIS LA FIN DE LA GUERRE FROIDE

Valérie Niquet

 

L’effondrement de l’Union soviétique et du système bipolaire instauré après la Seconde Guerre mondiale a ouvert en Asie, comme dans le reste du monde, de nouvelles perspectives. Le Japon en particulier, comme ses partenaires du camp occidental, a dans un premier temps voulu croire à une rupture stratégique fondamentale, annonciatrice d’un monde apaisé pouvant à terme déboucher sur une fin de la guerre. Pourtant, en dépit de cette volonté de rupture qui correspond aux aspirations pacifistes profondes de la population, Tokyo se trouve aujourd’hui confronté à des défis nouveaux qui obligent les stratèges japonais, en dépit des réticences du pouvoir politique, à prendre en compte, plus que par le passé, les exigences futures de la défense nationale.

Acteur essentiel du jeu stratégique, les États-Unis ont également voulu croire à la pertinence d’un concept qui autorisait toutes les économies budgétaires et tous les désengagements. Mais, en Asie, la fin de la guerre froide a au contraire libéré de nouvelles menaces, et si rupture stratégique il y a en Extrême-Orient, cela s’est traduit contrairement à la situation qui prévaut en Occident, par une actualité renforcée des questions de sécurité. Face à une puissance américaine réticente à assumer de coûteux engagements, l’élément perturbateur chinois tente de s’imposer, la réthorique nationaliste la plus aventuriste venant soutenir une idéologie communiste en perte de vitesse.

La fin de la guerre froide a entraîné l’autonomisation du théâtre asiatique et la question est de savoir si les pays d’Asie pourront faire l’économie des grands conflits qui ont contribué à forger l’Europe et le monde occidental au XXe siècle. Si la fin de la guerre froide a permis un progrès du processus d’intégration régionale en Asie du Sud-Est, les conséquences de la rupture provoquée par l’effondrement du pôle d’équilibre soviétique en Asie sont donc très loin d’être les mêmes qu’en Europe. En Asie comme dans le monde occidental, la perspective d’un conflit mondial nucléaire est aujourd’hui rejetée et l’intérêt se porte sur les conflits régionaux à portée limitée mais, derrière l’identité des termes, de profondes différences apparaissent. La portée du conflit local en Yougoslavie ou en Afrique ne peut que rester limitée alors qu’un conflit "local", même limité aux armes conventionnelles1, entre la Chine et le Viêt-nam, la Chine et l’Inde ou même la Chine et le Japon - tous pays avec lesquels Pékin entretient des litiges territoriaux -, aurait des conséquences autrement considérables sur l’équilibre du système mondial.

La disparition de l’URSS ne signifie pas la fin des risques de conflits en Asie ; elle a imposé en revanche dans le cas du Japon, ou autorisé dans le cas de la Chine, une nouvelle réflexion stratégique.

En Chine, le véritable bond en avant économique accompli grâce à la politique de réformes est venu s’ajouter à la disparition de la menace russe pour provoquer une véritable rupture de la pensée stratégique,

autorisant Pékin à passer du concept de guerre populaire de défense du territoire à celui de projection de forces d’action rapide au-delà des frontières nationales. Dans le difficile jeu d’équilibre des forces qui se met en place, les États-Unis ont un rôle essentiel à jouer. Leur engagement constitue en effet le facteur déterminant, avec celui de l’évolution du système politique chinois, du maintien de la stabilité dans la région Asie-Pacifique.

La stratégie américaine en Asie :
la tentation du repli

    Les États-Unis se trouvent aujourd’hui confrontés à une contradiction fondamentale entre leur volonté de "toucher les dividendes de la paix" sur la scène asiatique comme ils ont pu le faire en Europe - où les forces américaines ont été réduites de près de 20 % par an depuis le début des années 1990 - tout en préservant leur statut de superpuissance garante de la sécurité d’une région avec laquelle s’effectuent 37 % de leurs échanges commerciaux2. En dépit des déclarations répétées du président Clinton en faveur du maintien d’un certain niveau de forces en Asie, notamment lors de sa rencontre avec le premier ministre japonais Hashimoto au mois d’avril 1996, les pressions diverses qui s’exercent sur la prise de décision en matière de politique étrangère et d’orientations stratégiques aux États-Unis - pressions budgétaires, morales ou économiques par l’intermédiaire du Congrès et des media - font douter de la véritable volonté d’engagement des États-Unis en l’absence d’une perception claire de menaces communes.

    Fidel Ramos, président de la République des Philippines, déclarait au mois de février 1997 que les États-Unis devaient considérer comme une menace directe toute domination de la région par une seule puissance, mais ce sentiment est sans doute fort loin d’être partagé par la majorité de l’opinion publique américaine. De nombreux dirigeants en Asie s’inquiètent, en particulier, de l’absence d’orientations stratégiques clairement définies de la part des États-Unis alors que les Chinois de leur côté, dénoncent de plus en plus ouvertement le maintien d’une présence militaire américaine en Asie qui ne leur est plus d’aucune utilité depuis que la menace soviétique a disparu.

    Par ailleurs, alors que, depuis le début des années 1990, les débats se sont multipliés aux États-Unis sur l’opportunité de maintenir une présence importante en Asie, le poids des intérêts économiques semble l’emporter sur celui des intérêts stratégiques. C’est ainsi que, en dépit de l’alliance qui lie les deux pays, le Japon a longtemps fait figure, plus que la Chine communiste, de véritable menace. En 1995, 62 % des américains et 50 % des japonais

    considéraient ainsi que les relations entre leurs deux pays n’étaient pas bonnes3.

    La réduction continue des forces américaines dans la région qui sont passées de 135 000 hommes en 1990 à un peu plus de 100 000 aujourd’hui vient par ailleurs étayer ce sentiment de flottement, d’autant plus que d’autres réductions sont évoquées en cas de disparition d’un risque nord-coréen qui est loin de constituer la menace principale prise en compte par les gouvernements locaux, en dépit des déclarations officielles.

    L’engagement des États-Unis en Asie est constitué par toute une série d’accords datant de la guerre froide tombés pour certains d’entre eux en désuétude. C’est le cas en particulier de l’accord de 1951 avec les Philippines depuis la fermeture des deux grandes bases de Clark et de Subic Bay en 1992 qui a abouti au retrait de toutes les forces américaines permanentes du théâtre sud-est asiatique. Le noyau dur de la présence américaine en Asie aujourd’hui est constitué par les deux traités de sécurité signés avec le Japon en 19514 et avec la Corée du Sud en 1953 qui autorisent le maintien d’un réseau de bases concentrées en Asie du Nord-Est. Repoussée au-delà de l’horizon, la VIIe flotte, qui reste l’élément essentiel de l’équilibre des forces en Asie, compte sur ses capacités de projection pour gérer toute crise qui viendrait mettre en danger les intérêts américains et jouer le rôle dissuasif que l’on attend d’elle.

    L’évolution de la stratégie américaine en Asie reflète les contradictions auxquels les États-Unis sont confrontés. Au mois d’octobre 1993, les orientations présentées par le secrétaire à la Défense Les Aspin (Bottom Up Review) devaient assurer la reconnaissance de la prééminence des États-Unis sur tous les théâtres tout en favorisant le désengagement pour des raisons budgétaires. En 1995, le Strategic assessment niait toute menace contre les intérêts américains en Asie en dehors de la Corée du Nord et appelait notamment à encourager l’intégration et la stabilisation de la République populaire de Chine. En 1997, le nouveau secrétaire à la Défense réaffirme la volonté des États-Unis de maintenir leur capacité de combattre sur deux fronts tout en mentionnant la nécessité de nouvelles réductions budgétaires. Refusant de prendre position dans les conflits régionaux qui, tous, impliquent la puissance chinoise, Washington est toutefois tenu de prendre en compte les inquiétudes de ses partenaires asiatiques, dont certains souhaitent que l’Extrême-Orient constitue pour Washington un théâtre prioritaire en termes budgétaires et d’effectifs.

    Pour faire accepter par l’opinion publique un engagement perçu comme coûteux en Asie, alors que la menace directe de l’URSS a disparu, ce ne sont pas tant les ambitions territoriales de Pékin qui sont mises en avant par l’administration américaine, ou la dimension idéologique du dernier grand régime communiste de la planète, que le caractère amoral d’un État proche des États-brigands comme l’Iran ou l’Irak (rogue state) qui, en ne respectant pas les règles du jeu international en matière de droits de l’homme, de transfert d’armement, de prolifération nucléaire, de pollution et peut-être de trafic de drogue, met directement en danger la sécurité des États-Unis et de ses citoyens.

    Si, dans une logique de rupture, les États-Unis choisissent de se désengager du théâtre asiatique, le risque est alors grand de voir la République populaire de Chine profiter de cette "fenêtre" stratégique idéale pour affirmer sa puissance dans la région, aboutissant à une finlandisation des puissances secondaires ou provoquant au contraire une réaction violente de la part de l’Inde, de certains pays d’Asie du Sud-Est, ou d’une manière beaucoup moins probable, du Japon.

La stratégie chinoise : la tentation
de la puissance

    Depuis le milieu des années 1980, la République populaire de Chine a redéfini les objectifs de sa stratégie longtemps figés, à la fois pour des raisons idéologiques de mobilisation permanente de la population, mais également par manque de moyens autorisant d’autres ambitions, autour du concept maoïste de guerre populaire prolongée.

    La stratégie chinoise a connu deux phases d’évolution qui ont pris en compte l’affaiblissement progressif de la menace soviétique depuis l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev jusqu’à la disparition de l’URSS en 1991 et les moyens nouveaux offerts par la remarquable montée en puissance économique du pays. Dans un premier temps, la direction chinoise a choisi de privilégier une logique d’apaisement des tensions et d’intégration au système mondial, conditions nécessaires à la poursuite du développement. Deng Xiaoping définissait alors la situation stratégique mondiale comme une situation de paix à long terme qui n’excluait toutefois pas les risques de "conflits localisés de faible intensité" auxquels l’APL devait se préparer. La constitution de forces d’action rapide devait permettre à l’APL, loin du concept de guerre populaire prolongé, de prendre en compte ce nouveau type de conflit tout en procédant à la modernisation sélective d’effectifs pléthoriques5. D’une logique de défense en profondeur du territoire assurée par l’APL épaulée par les milices, les stratèges chinois sont donc passés à une logique de défense aux frontières destinée à interdire toute invasion, cette rupture de la pensée stratégique chinoise n’étant rendue possible que par la disparition de la menace d’agression massive constituée par les armées soviétiques au nord.

    Depuis le début des années 1990, la stratégie chinoise connaît une deuxième phase d’évolution. Les orientations nouvelles des années 1980 n’ont pas fondamentalement changé mais les moyens nouveaux offerts par le développement économique à l’armée chinoise ainsi que le durcissement idéologique du régime, sensible depuis 1989, ont favorisé une orientation plus offensive des thèses développées précédemment. La logique de défense aux frontières a ainsi débouché sur une logique offensive d’acquisition de capacités nouvelles de projection de forces sur le pourtour du territoire chinois. Les objectifs de stratégie militaire confiés à l’APL doivent être d’éliminer toute menace interne ou externe et de défendre un espace vital revendiqué comme chinois à l’intérieur de "frontières stratégiques" qui ne coïncident pas avec les frontières actuelles de la République populaire de Chine6.

    Libérée de toute menace sur terre, la Chine se tourne aujourd’hui vers les mers. L’acquisition d’une capacité d’action en haute mer est en effet considérée à Pékin comme le véritable critère d’appartenance au clan des grandes puissances et, pour certains stratèges chinois, l’affirmation de la puissance chinoise dans le Pacifique et dans l’océan Indien doit constituer l’objectif à terme du pouvoir chinois, après le passage à plus court terme d’une défense côtière couvrant notamment le détroit de Taiwan à une défense off-shore permettant de couvrir la mer de Chine méridionale.

    Dans ce contexte, les revendications chinoises sur les mers de Chine méridionale et orientale répondent à une double fonction de revendication territoriale, selon une réthorique nationaliste qui affirme que plus du tiers des zones maritimes revendiquées par la Chine sont occupées illégalement par d’autres puissances7, mais également d’affirmation du statut de grande puissance de la Chine face aux États-Unis. Le jeu triangulaire entre Washington, Moscou et Pékin avait permis à la Chine maoïste de réduire la menace américaine dès le début des années 1970, la politique de réformes économiques suivie par Deng Xiaoping avait ensuite gagné à Pékin les sympathies d’un camp occidental attiré par les perspectives d’ouverture du marché chinois. Depuis le début des années 1990, qui a vu le durcissement du régime chinois répondre à l’effondrement de l’URSS, les États-Unis et leurs alliés, en l’absence du contrepoids soviétique, sont redevenus le principal adversaire désigné par Pékin. Comme aux premiers temps de l’époque maoïste, en dépit de l’évolution du régime, l’opposition reste de type idéologique autour du thème des valeurs asiatiques qui vient renforcer aujourd’hui une idéologie communiste défaillante. Pékin souhaite, sans toujours l’exprimer ouvertement, le désengagement total des États-Unis en Asie et a dénoncé avec force en 1996 la réaffirmation des accords de sécurité entre Tokyo et Washington.

    Face aux États-Unis, la République populaire de Chine tente également de revitaliser autour du concept de multipolarité l’axe Pékin-moscou du triangle stratégique Pékin-Moscou-Washington. Pôle aujourd’hui le plus faible, la Russie, comme la Chine naguère, peut espérer retrouver à ce jeu un poids qu’elle ne possède plus face à la toute-puissance américaine. Les déclarations sur le partenariat stratégique sino-russe ne semblent toutefois constituer que des discours de circonstance de la part d’une Russie qui ne dispose aujourd’hui d’aucun moyen de s’opposer aux exigences chinoises. En dépit de l’intérêt commercial des ventes d’armes à la Chine, certains militaires russes s’inquiètent de la montée en puissance économique et militaire de la masse chinoise aux frontières de la Russie, et le récent accord de démilitarisation des frontières sur une bande de 100 km est dénoncé comme trop avantageux pour la Chine qui ne possède dans cette zone, contrairement à la Russie dont le transsibérien longe la frontière, d’aucun intérêt vital. Mais la stratégie d’alliance avec Moscou contribue à "assurer les arrières" terrestres de la Chine, au même titre que l’accord avec l’Inde de 1993 prévoyant la mise en place de mesures de confiance aux frontières, à l’heure où Pékin a choisi de réorienter ses priorités vers sa façade maritime.

    Depuis la disparition de l’URSS, la République populaire de Chine reste la seule puissance d’importance à refuser de jouer selon les règles d’un jeu international apaisé comme le montre par exemple l’utilisation par Pékin de son droit de veto contre le Guatemala au mois de janvier 1997 pour punir ce pays de son soutien à Taiwan. Le pouvoir chinois se prétend souvent investi de la mission de venger les années d’humiliation subies par la Chine depuis les guerres de l’opium, et l’effondrement de l’URSS a réellement constitué une rupture essentielle en libérant les ambitions du nouvel Empire chinois qui voudrait voir reconnaître sa place centrale sur la scène mondiale.

    Toutefois, selon les principes définis par les stratèges de l’antiquité, dont l’étude revient aujourd’hui à l’honneur en Chine, il n’est pas question de mener une action en position de faiblesse contre un ennemi supérieur comme les États-Unis mais de "vaincre sans combattre", c’est-à-dire de dissuader d’agir quiconque chercherait à s’opposer aux ambitions de Pékin en imposant aux autres l’illusion de la puissance chinoise. La situation stratégique mondiale est ainsi analysée comme une nouvelle période des Royaumes combattants qui devrait permettre à une Chine forte de sa suprématie en Asie de s’imposer comme acteur incontournable du nouveau système mondial. Entre cette stratégie chinoise plus agressive et la tentation du retrait sensible aux États-Unis, le Japon, à son tour, doit redéfinir ses objectifs de défense à long terme.

La stratégie japonaise : la tentation
du statu quo

En libérant une puissance chinoise d’autant plus menaçante que les États-Unis hésitent à s’engager dans une nouvelle stratégie de containment dirigée contre Pékin, la disparition de l’URSS a bien constitué pour Tokyo une rupture fondamentale. Après avoir tenté de nier cette évolution inconfortable en persistant, jusqu’en 1993, à qualifier la Russie de menace principale dans les livres blancs publiés par l’Agence de défense, le Japon tente, à la fois, de préserver l’engagement américain dans la région et les liens de sécurité qui l’unissent à Washington tout en tissant des liens plus étroits et mieux acceptés, avec les pays du pourtour chinois et notamment les pays d’Asie du Sud-Est. C’est le sens du discours du premier ministre Hashimoto, en visite dans les pays de l’ASEAN au mois de janvier 1997, qui appelait au renforcement du dialogue sur les questions de sécurité entre les pays de l’ASEAN et le Japon.

L’intégration d’une Chine politiquement stable et économiquement développée constitue, selon Tokyo, avec l’engagement des États-Unis dans la zone, la seconde condition indispensable au maintien de la paix en Asie. Pourtant, comme ses partenaires d’Asie du Sud-Est, Tokyo est confronté à des ambitions chinoises et à une politique de puissance agressive qu’il lui sera de plus en plus difficile de nier. La récente crise de Taiwan a été particulièrement mal perçue par Tokyo en dépit de la volonté, commune à l’ensemble des pays asiatiques directement confrontés aux ambitions chinoises, d’éviter tout ce qui pourrait être interprété comme une provocation par Pékin. La question de la sécurité des voies d’approvisionnement, particulièrement sensible dans un pays qui dépend à plus de 70 % de l’extérieur pour son approvisionnement énergétique et dont toute l’économie est tournée vers les échanges, est également directement liée aux ambitions régionales de la Chine et à son potentiel de nuisance en mer de Chine méridionale.

La Chine, en l’état actuel de son système politique, constitue le principal facteur de déstabilisation en Asie, derrière la Corée du Nord dont la menace plus immédiate a par ailleurs l’avantage de justifier l’engagement américain dans la région. Moins officiellement, nombreux sont les Japonais à considérer que le scénario de la montée en puissance d’une Chine forte, unie, nationaliste et agressive est aujourd’hui le plus probable, même si les capacités militaires de Pékin ne sont pas encore à la hauteur des ambitions de ses dirigeants. Par ailleurs, si Tokyo a longtemps pu se croire à l’abri des ambitions chinoises, les incidents récents qui se sont multipliés autour de l’archipel des Senkaku (Diaoyutai) revendiqué par Pékin (et Taipeh) viennent rappeler que la Chine communiste, quelles que soient les déclarations de ses dirigeants, n’a jamais renoncé à une revendication territoriale. Parfois mises en sommeil, les sources de conflits peuvent être réactivées plus ou moins directement en fonction des priorités stratégiques du moment.

Le Japon se trouve donc confronté à des incertitudes qui lui imposent de définir une stratégie cohérente qui réponde à ses propres impératifs de sécurité tout en restant acceptable pour ses partenaires. Dans ce contexte difficile, c’est la question du poids de l’outil de défense dans la stratégie globale du Japon qui se pose, en fonction de l’évolution de la menace chinoise et de la volonté d’engagement des États-Unis dans la région. L’affirmation du Japon en tant que grande puissance militaire ne pourrait être que le résultat d’un désengagement total de l’allié américain laissant le champ libre à toutes les ambitions d’un régime chinois de plus en plus radicalisé. Dans ce contexte, le réarmement de l’archipel pourrait apparaître à l’Asie non chinoise, et même à la Russie, comme une force d’équilibre en dépit des inquiétudes suscitées par les douloureux souvenirs de la guerre du Pacifique.

Toutefois, le pacifisme fondamental de la population pèse en faveur du refus d’engagement d’un pays où les tendances isolationnistes, peut-être héritées de la période Edo, restent d’autant plus fortes que l’aventure coloniale puis militariste des années 1930 s’est terminée tragiquement. Aujourd’hui, la révision de la Constitution pacifiste de 1946, dont l’article 9 interdit au Japon tout recours à la force, reste l’objet d’un tabou difficile à remettre en cause, en dépit des débats qui surgissent régulièrement à ce sujet.

Le nouveau plan-cadre de la défense, adopté le 28 novembre 1995 et destiné à prendre en compte les évolutions du contexte stratégique, témoigne par sa prudence du profond désir de continuité du pouvoir politique. Il se veut dans la continuité du premier programme élaboré en 1976 sous la pression des États-Unis, qui souhaitaient alors que Tokyo assume une plus grande part du fardeau de sa défense, et réaffirme en particulier avec force le caractère purement défensif des choix stratégiques japonais. La menace chinoise n’est pas directement mentionnée. En revanche, la Corée du Nord est spécifiquement désignée, le consensus sur la menace nord-coréenne permettant en effet à Tokyo de justifier des objectifs précis en matière d’acquisition de matériel. Le deuxième élément de cette justification est constitué par la participation du Japon aux opérations de maintien de la paix dans le cadre de l’ONU, arrachée après un vote difficile à la chambre en juin 1992.

En dépit d’un contexte stratégique nouveau, qui a favorisé l’éclosion de débats plus ouverts sur les orientations stratégiques de l’archipel, la montée en puissance des forces japonaises est restée limitée en particulier en termes de capacités de projection de forces. Ainsi, en dépit de projets anciens et des pressions des forces maritimes, la question du porte-avions, indispensable à la protection effective des voies de communication maritimes en cas de non-engagement des États-Unis, est encore très loin d’être résolue.

Dans ce contexte difficile, la définition des menaces potentielles et d’une stratégie adaptée à ces menaces depuis la disparition d’un ennemi soviétique clairement identifié n’est abordée qu’avec une extrême prudence par le pouvoir politique. Le postulat selon lequel la mission des forces d’auto-défense doit se limiter à la défense de l’archipel en cas d’attaque directe dans l’attente du soutien apporté par les États-Unis n’est pas remis en cause. Le Japon cherche, en revanche, a développer une stratégie "globale" où l’élément militaire resterait marginalisé, fondée sur l’intégration et le développement économique, le désarmement et la transparence. Ce type de stratégie, face à une puissance comme la République populaire de Chine qui nie les règles du jeu international, ne peut fonctionner qu’à l’abri des forces américaines, qui restent comme hier les seules garanties de la sécurité du pays.

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La fin du "confortable" équilibre de la terreur pourrait ouvrir demain en Asie un nouveau champ de conflits semblables à ceux qui ont brisé l’Europe dans la première moitié du XXe siècle, tout en posant par leur horreur même les fondements de son union future. En ce sens, la disparition de l’URSS, si elle n’a pas eu les mêmes conséquences qu’en Occident, constitue bien une rupture essentielle pour la pensée stratégique en Asie. Libérée d’un adversaire à la puissance impressionnante en dépit des rodomontades des dirigeants maoïstes, la Chine peut mettre en place en Asie une stratégie impériale à laquelle chacun doit s’adapter. Confronté à des risques nouveaux, le Japon et le reste de l’Asie non chinoise tentent encore de conserver l’illusion d’une garantie de sécurité que les États-Unis ne seront peut-être plus demain en mesure de leur offrir, quelles que soient les déclarations rassurantes de leurs dirigeants. Washington, après avoir cru un moment à la fin de la guerre8 en Asie comme en Occident, est tenté par le repli et hésite à assumer la lourde tâche de véritable gendarme du monde face à une puissance aussi considérable que la République populaire de Chine. Seule la fin du régime chinois permettrait en Asie une évolution du type de celle qu’a connue le monde occidental avec la fin du régime soviétique.

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Notes:

1 Cette hypothèse n’est même pas certaine puisque certains stratèges chinois semblent favorables à l’utilisation au moins dissuasive d’armes nucléaires tactiques dans le cas d’un conflit limité en Asie, y compris contre un adversaire ne disposant pas de puissance nucléaire.

2 Le chiffre est de 18 % avec l’Europe.

3 Asahi Shimbun, 11 novembre 1995.

4 Révisé en 1960.

5 Les effectifs sont passés de plus de 4 millions d’hommes au début des années 1980 à moins de 3 millions aujourd’hui.

6 Asian Defense, février 1995.

7 Ibid.

8 Nous ne parlons pas ici des conflits locaux aux conséquences internationales limitées.

 

 

 

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