LA CONFLICTUALITE EN ASIE MEDIANE : ANALYSE STRATEGIQUE

 

Patrick Dombrowsky

 

 

Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, en 1991, rares étaient les observateurs qui pariaient sur une transition pacifique dans le vaste espace ainsi laissé en déshérence politique. Bien sûr, bien avant le 25 décembre 19911, toutes les entités républicaines constitutives de l’URSS avaient proclamé leur indépendance et avaient officialisé des institutions politiques garantes d’une certaine stabilité2. Mais les points d’interrogation demeuraient considérables, de la difficile transition économique à l’improbable stabilité stratégique, en passant par la grande incertitude du devenir russe.

Moins de dix ans plus tard, force est de reconnaître que la succession de l’URSS s’est faite de manière bien plus satisfaisante que ne pouvaient le craindre les augures. De nouveaux espaces géostratégiques se sont structurés, insérés avec plus ou moins de bonheur dans un ensemble international lui-même en pleine mutation. C’est ainsi qu’en Asie, la disparition de l’URSS a conduit à une recomposition complète de la géopolitique du continent. Traditionnellement partagé en quatre sous-ensembles (Proche et Moyen-Orient, sous-continent indien, Chine et Extrême-Orient), le continent asiatique s’est enrichi d’un nouvel espace : l’Asie médiane3.

Définie à l’ouest par la mer Caspienne et le bassin de la Volga, au nord par l’orée de la taïga sibérienne, à l’est par les monts de l’Altaï, le désert du Taklamakan et le bassin de l’Indus, au sud par le désert du Baloutchistan et les monts Zagros, l’Asie médiane est un espace géographique cohérent, bordé de frontières naturelles nettes, dont le franchissement difficile a conditionné l’axe de pénétration des peuplements successifs4. C’est essentiellement par le nord, en provenance de Sibérie, que les cycles d’invasion nomades se sont succédé, poursuivant parfois leur route jusqu’en Anatolie turque puis dans les Balkans européens, se sédentarisant souvent au pied des contreforts du Tian Chan et de l’Hindou Kouch, rendant possible la grande voie commerciale de la route de la soie, qui traversait de part en part le continent asiatique5.

Lors de la pénétration européenne, qui culmina avec l’avancée russe tout au long du dix-neuvième siècle finissant, l’Asie médiane perdit son autonomie politique. Une fois annexés les derniers khanats, à Boukhara et à Chiva6, l’Union soviétique domina presque tout cet espace géostratégique, hormis le Turkestan chinois et la frange méridionale constituée de l’Iran oriental, de l’Afghanistan et du Pakistan occidental7.

En permettant la création de cinq nouveaux États, l’implosion soviétique de 1991 bouleversa la géopolitique de toute la région, lui ouvrant pour la première fois de son histoire la possibilité de devenir un espace géostratégique à part entière. En tant que tel, l’Asie médiane doit donc être aussi analysée comme un espace de conflictualités, ouvertes ou latentes, qu’il convient de connaître pour mieux les anticiper et, si possible, les juguler. Cette analyse se fera selon deux approches successives :

par l’étude des perceptions géopolitiques de chacun des acteurs de la zone, qui montrera qu’elle est le théâtre d’intérêts stratégiques divergents ;
par l’observation des situations de guerre et des facteurs belligènes, qui montrera que les sources de conflictualité y sont multiples.

Un théâtre d’intérêts stratégiques divergents

Située aux confins de plusieurs zones d’influence (russe, chinoise, indienne, perse…), l’Asie médiane reste marquée par l’intérêt géopolitique que lui portent ses voisins, conditionnant pour une large part les perceptions des États traditionnels de la région et celles des nouveaux États indépendants.

Les puissances traditionnelles

La Russie

Longtemps puissance coloniale principale de la zone, la Russie a eu, depuis 1991, une attitude ambivalente à son égard. D’un côté, le pouvoir central russe s’est accommodé sans trop de difficultés de ne plus avoir à sa charge un espace qui, par son sous-développement économique, pesait lourdement sur son budget8. D’un autre côté, il a constamment veillé à ce que son retrait géographique ne s’accompagne pas d’un repli de son influence. Pour Moscou, l’Asie médiane est largement partie intégrante de l’étranger proche, c’est-à-dire des territoires qui, pour n’être plus juridiquement intégrés à l’État russe, doivent demeurer autant que possible sous sa suzeraineté politique. C’est ainsi que, depuis 1991, l’objectif stratégique majeur de la Russie a suivi une triple orientation :

1. Reprendre le monopole de tous les armements nucléaires de la région : c’est chose faite depuis la dénucléarisation du Kazakhstan, dès le milieu des années 90, même si l’accession récente du Pakistan au seuil nucléaire peut à nouveau contester ce monopole9.

2. Contrôler pour son propre compte les anciennes frontières de l’URSS : en obtenant du Turkménistan et du Kirghizstan le droit de conserver des gardes-frontières russes sur leur sol, et en étant militairement présente au Tadjikistan, la Russie a atteint de façon satisfaisante l’essentiel de cet objectif.

3. Empêcher le désenclavement de la région : la mise au ban des nations de l’Iran et la guerre afghane servent les intérêts russes, qui sont de conserver le contrôle des voies d’exportation d’hydrocarbures des nouveaux États indépendants. Pour cela, Moscou n’hésite pas à empêcher la pacification de l’Afghanistan en soutenant l’effort de guerre de son ennemi d’hier, le commandant Massoud.

Ces trois objectifs stratégiques sont pour la Russie le moyen de rester une puissance d’Asie médiane. Jouant par ailleurs sur les minorités russophones disséminées dans les cinq États nés de l’URSS10, qui poussent ceux-ci à tenir compte plus qu’ils ne le souhaiteraient de leur important voisin, la Russie veut se poser en tuteur d’une large partie de la zone. Il n’est pas sûr que son instabilité intérieure n’affaiblisse pas tôt ou tard cette ambition.

La Chine

C’est avec crainte que Pékin a vu le démantèlement soviétique de 1991 en Asie. En effet, l’accession à l’indépendance de cinq États musulmans a relancé les velléités indépendantistes des populations ouïghoures, musulmans du Xinjiang11. Cousins ethniques des Kazakhs et des Kirghizes, les Ouïghours trouvaient auprès d’eux des bases de repli, voire un soutien logistique. Même si les gouvernements concernés n’ont pas directement prêté la main à leur réorganisation, il est certain que les mouvements ouïghours ont, dans un premier temps, tiré avantage de l’indépendance de ces pays frères. Pour Pékin, le danger était préoccupant : le Xinjiang constitue une réserve pétrolière capitale pour la Chine12.

Dès lors, celle-ci s’est fixée comme objectif majeur en Asie médiane de neutraliser la sympathie pro-Ouïghours des nouveaux États. C’est ainsi qu’ont enfin été clos les contentieux sur l’ancienne frontière soviétique. De la même manière, les gouvernants chinois ont multiplié les projets de coopération technique et commerciale avec les nouveaux États indépendants. En nouant des relations amicales avec eux, le pouvoir chinois parvint à ses buts : le 24 avril 1997, fut signé un accord entre Pékin et les États voisins d’Asie médiane, par lequel ceux-ci s’engageaient à lutter contre tout activisme ouïghour sur ou à partir de leur sol.

Reste désormais pour la Chine à répondre favorablement à l’intérêt de pays volontiers séduits par un modèle de développement alliant l’autoritarisme politique à un certain libéralisme économique.

Le Pakistan

Pour Islamabad, la réorganisation géopolitique de l’Asie médiane a été une divine surprise. Exclusivement accaparé par son lancinant face-à-face avec l’Inde, le Pakistan n’avait comme autre choix que l’hébergement et l’encadrement des centaines de milliers, puis des millions de réfugiés afghans présents sur son sol13. L’apparition de nouveaux États au cœur de l’Asie médiane lui fit miroiter un double espoir :

1. de considérables marchés économiques susceptibles de sortir le Pakistan de son propre sous-développement ; en fait, les besoins régionaux s’avérèrent vite trop importants pour que l’État pakistanais puisse y faire face.

2. une appréciable profondeur stratégique, dont Islamabad avait toujours manqué, face au gigantisme de son voisin indien.

Les deux gains étaient conditionnés par la fin de la guerre civile afghane. C’est pourquoi, dès le début des années 90, le Pakistan a intensifié son rôle dans ce conflit. La victoire des tâlibân14 en 1996 et la consolidation de leur pouvoir depuis lors sont à mettre à l’actif d’Islamabad. Mais cela a surtout conduit à l’isolement de la diplomatie pakistanaise, contrainte de soutenir un régime que même ses plus proches alliés condamnent. De fait, le Pakistan, qui continue à percevoir l’Asie médiane comme sa zone d’expansion naturelle15, a, pour l’instant, échoué à s’ériger en puissance régionale, malgré son accession au seuil nucléaire, en 1998.

L’Iran

État rendu exsangue par dix années de guerre contre l’Irak et par l’embargo que lui faisait subir la communauté internationale, l’Iran de 1991 n’a suivi qu’avec une grande prudence l’émergence de cinq nouveaux États musulmans en Asie médiane. Exclusivement chiite, l’Iran n’avait guère de relais à espérer d’États tous sunnites, sortant à peine de l’athéisme militant de l’Union soviétique. De fait, jamais Téhéran - par ailleurs principalement occupé par sa façade du Moyen-Orient et sur le golfe Arabo-Persique -, n’a cherché autre chose en Asie médiane, depuis 1991, que d’éviter de se retrouver marginalisé vis-à-vis de ses principaux voisins. C’est ainsi que l’Iran a constamment refusé de se laisser déposséder des revenus qu’il retirait des hydrocarbures de la Caspienne. C’est ainsi qu’il a risqué la guerre avec l’Afghanistan des tâlibân pour amener le Pakistan à s’y faire plus discret. C’est ainsi enfin qu’il a développé un réseau de liens bilatéraux suivis avec chacun des États de la région, à l’instar de la Turquie, mais aussi de l’Arabie saoudite.

Quant à l’activisme islamiste de Téhéran, il resta continûment modeste, afin de ne pas effaroucher les dirigeants d’Asie médiane16. Au total, Téhéran perçoit celle-ci moins comme un espace d’expansion propre que comme une zone à neutraliser, pour qu’aucune autre puissance ne puisse s’y imposer à son détriment.

L’Afghanistan

Détruit par la guerre (antisoviétique puis civile) durant presque vingt ans, l’Afghanistan n’a plus de politique extérieure, même à l’échelon régional. Le gouvernement tâleb, qui contrôle désormais 90 % du territoire afghan, n’a pas pour l’instant défini d’objectif stratégique, hormis sa reconnaissance internationale et - au plan intérieur - l’application stricte et zélée des principes de la charia. Aucun contact officiel entre les dirigeants afghans et l’extérieur, hormis le Pakistan, ne permet de deviner une quelconque volonté de positionnement géopolitique ; quant au soutien aux réseaux terroristes de l’ex-Saoudien Oussama Ben Laden, ils s’expliquent plus par des alliances idéologiques et de personnes que par le souci d’un jeu international volontairement perturbateur de la part de l’Afghanistan17.

Les nouveaux États indépendants

Le Kazakhstan

C’est, après la Russie, le plus grand des États issus de l’URSS. Riche de multiples matières premières, détenteur de considérables réserves d’hydrocarbures, le Kazakhstan apparaît comme un géant asiatique potentiel, malgré sa faible population et le très lourd héritage laissé par l’Union soviétique tant pour les infrastructures qu’en matière d’environnement. C’est toutefois une simple considération démographique qui dicte, depuis 1991, toute son action géopolitique régionale au Kazakhstan : de tous les États issus de l’URSS, il est le seul où la population allogène (les Kazakhs) ne représente que la majorité relative dans le pays. De plus, les 47 % de Kazakhs sont confrontés à 35 % de Russes ; ceci permet d’expliquer aisément que pour le Kazakhstan, l’objectif prioritaire soit le maintien de liens étroits avec la Russie. Déjà, en 1991, le pays avait été le dernier à entériner la dissociation soviétique par la proclamation de son indépendance. Depuis lors, le gouvernement kazakh a constamment cherché à soutenir l’activité de la Communauté des États Indépendants et à maintenir d’étroites relations bilatérales avec Moscou. Acteur important des rares regroupements de coopération régionale, le Kazakhstan se tient prudemment éloigné des zones de turbulences afghane et tadjike, tout en normalisant ses relations (notamment frontalières) avec la Chine18.

Cette politique pragmatique en fait un acteur influent d’Asie médiane, comme l’a montré la conduite des négociations avec la Russie (qu’il termina à son avantage) sur le partage des ressources du bassin septentrional de la mer Caspienne. Mais cette influence, pour l’instant, ne déborde guère au delà de ses intérêts directs.

L’Ouzbékistan

Au sein de l’Asie médiane, l’Ouzbékistan présente la particularité d’être un pays doublement enclavé : pour accéder aux mers libres, il lui faut franchir deux réseaux de frontières19. Cette situation particulière l’oblige à un certain activisme diplomatique : dès 1991, l’Ouzbékistan s’est posé en chef de file potentiel dans la région. Pour appuyer cette prétention, le gouvernement de Tachkent rappelle que les Ouzbeks furent parmi les premiers peuples sédentaires de la région ; il mentionne le souvenir des émirats de Boukhara, de Chiva, de Kokand, qui furent - sur des territoires correspondant au sien propre, bien qu’avec des élites persanophones - les derniers vestiges d’indépendance lors de l’avancée des troupes russes puis soviétiques ; il fait valoir enfin l’importance des populations ouzbèkes disséminées dans les États voisins, y compris au delà des frontières anciennement soviétiques20.

Tous ces facteurs sont pour l’Ouzbékistan autant d’arguments pour mener une politique active dans la région. Méfiant envers la CEI, qu’il juge trop inféodée aux seuls intérêts russes, il participe pleinement au processus de paix au Tadjikistan, qu’il a fait admettre au sein de la zone de libre-échange créée avec le Kazakhstan et le Kirghizstan. Par ailleurs, il se montre attentif au conflit afghan, même s’il n’a pas pu empêcher la prise de contrôle du pays ouzbek par les forces tâlibân en août 1998.

Il reste que la principale crainte de l’Ouzbékistan dans la région concerne l’activisme islamiste, sévèrement réprimé à l’intérieur et surveillé dans les pays voisins. Cela l’a rapproché des États-Unis dont il est l’un des principaux alliés dans la région.

Le Turkménistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan

Ces trois États ont fait le choix d’une influence plus modeste en Asie médiane. Pour des raisons particulières, la définition de leurs intérêts géopolitiques ne les pousse pas à exercer un rôle régional de premier plan.

Englué dans la guerre civile depuis son indépendance, le Tadjikistan n’a pas encore réussi à construire son propre État. Peu à peu, avec l’aide active des États voisins, le gouvernement central étend son influence dans les provinces jusque là insurgées ; mais rien encore ne permet d’affirmer que la guerre est finie : le Tadjikistan reste un État objet de la politique régionale, plus qu’il n’en est un acteur.

Le Kirghizstan, pour sa part, joue un rôle modeste parce qu’il se trouve inséré entre trois voisins bien plus puissants que lui : la Chine, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Cet État, qui est le plus avancé des nouveaux États indépendants sur la voie de la libéralisation politique et économique, a fait le pari d’une grande stabilité intérieure et d’une diplomatie pacifique et consensuelle, afin d’attirer les capitaux internationaux21. Son credo est donc de favoriser la stabilité de l’ensemble de la région, pour ne pas menacer la sienne.

Quant au Turkménistan, il rejette avec constance depuis 1991 l’intégration de l’Asie médiane en tant qu’espace régional. Privilégiant les liens bilatéraux, le gouvernement d’Achkabad a pour objectif prioritaire le désenclavement de ses voies d’exportation d’hydrocarbures. Méfiant envers ses voisins anciennement communistes22, il privilégie l’instauration de bonnes relations avec l’Iran, ne jugeant pas utile sa participation directe au jeu géopolitique de la région.

Des sources multiples de conflictualité

Le théâtre géostratégique de l’Asie médiane n’est pas, à l’heure actuelle, un espace de crise majeure. Mais des motifs de conflictualité y sont rassemblés. Il est nécessaire de bien les identifier, pour que la communauté internationale puisse prévenir leur développement dans une région essentielle à la stabilité et à la paix mondiales.

Les conflits ouverts

Contrairement aux prévisions pessimistes de beaucoup, la disparition soviétique de 1991 n’a pas entraîné en Asie médiane une explosion de conflits armés. Seule la guerre civile tadjike lui est consécutive, et encore s’est-elle abondamment nourrie du conflit afghan, bien antérieur.

La guerre civile afghane

Il n’est pas le lieu ici de se livrer à un historique détaillé de ce conflit23. Ouvert, dans un contexte d’instabilité chronique, par l’entrée massive des troupes soviétiques en Afghanistan à partir du 27 décembre 1979, la guerre y a d’abord pris le caractère d’un conflit de libération nationale, complété entre autres par des motifs religieux, l’occupant représentant l’infidèle en Afghanistan musulman. L’enlisement du conflit tint à la fois au souci de Moscou de limiter son contrôle militaire aux grandes villes et aux principaux axes routiers, et à l’aide occidentale significative apportée à une résistance armée dont on préférait oublier l’hétérogénéité politique (dix partis la composaient), ethnique (Pachtous, Tadjiks, Ouzbeks, Hazaras, …) et religieuse (entre sunnites et chiites).

Cet enlisement du conflit tourna à l’avantage des résistants lorsque l’Union soviétique décida de se retirer. La guerre devint alors un conflit inter-afghan de conquête du pouvoir, d’abord contre le gouvernement communiste de Najibullah puis, après sa chute en avril 1992, entre factions soudainement déchirées. La guerre civile se prolongea, aggravant considérablement la destruction de l’État afghan au profit d’une multitude de fiefs armés incontrôlables et prédateurs. La lassitude de la population et l’aide du Pakistan voisin permirent alors à la milice des tâlibân, initialement recrutée parmi les étudiants en religion pachtous du sud de l’Afghanistan, de conquérir rapidement (de novembre 1994 à septembre 1995) la maîtrise du pays. Depuis, ils ont conquis le pouvoir central à Kaboul et détiennent aujourd’hui le contrôle des neuf dixièmes du territoire afghan. Religieusement intransigeants et politiquement peu éduqués, les tâlibân peinent toutefois à pacifier définitivement le pays, qui reste à l’heure actuelle un point de conflictualité majeure en Asie médiane24.

Cette guerre oppose désormais, sur l’espace très restreint du nord-est afghan, le pouvoir central tâleb aux troupes essentiellement tadjikes commandées par le vainqueur des soviétiques, le commandant Massoud. Solidement armés par le Pakistan, les tâlibân sont les seuls à disposer d’une aviation, même si cet avantage n’est pas décisif dans les régions très montagneuses du Panjchir. Au nombre de 25 000 environ, ils sont presque unanimement Pachtous et ne parviennent pas à s’imposer aux provinces nordiques du pays, majoritairement ouzbèkes et tadjikes. La conflictualité est, en fait, principalement entretenue par les interventions extérieures : le Pakistan veille à ce que le pouvoir tâleb, qu’il a largement encouragé et financé, ne perde pas le pouvoir ; l’Ouzbékistan, l’Iran et même la Russie veillent, de leur côté, à ce qu’il ne conquière pas tout l’Afghanistan, à la fois pour préserver les intérêts de leurs alliés sur place et pour maintenir un pôle de conflictualité dans un pays dont la pacification pourrait bouleverser les routes commerciales d’hydrocarbures de toute la région25. La guerre civile afghane, désormais, fait partie des conflits entretenus à un seuil suffisamment bas pour qu’il ne menace pas l’équilibre régional, mais suffisamment fort pour que la paix définitive soit impossible.

La guerre civile tadjike26

Indépendant avec la disparition de l’URSS, à la fin de 1991, le Tadjikistan a sombré dans la guerre civile dès le printemps 1992. Mais le schéma d’explication de ce conflit est l’inverse du schéma afghan : à Kaboul, une invasion extérieure a suscité une résistance armée qui, par la suite, s’est déchirée pour la conquête du pouvoir ; au Tadjikistan, c’est la conquête du pouvoir qui a opposé, de façon de plus en plus violente, les groupes ethnico-politiques du pays, conduisant à des interventions militaires extérieures. Dans le Tadjikistan soviétique, le pouvoir était monopolisé par deux groupes régionaux rivaux : les Khoudjandis, issus de la plaine du nord, quasiment enclavée en Ouzbékistan et séparée du reste du pays par les chaînes de l’Alaïtag ; les Kouliabis, du sud, plus proches des Tadjiks afghans, et donc écartés du pouvoir à partir de 1979. Cette rivalité fut perturbée, au cours des années 80, par l’ascension d’autres ethnies ou clans tadjiks dans les hautes sphères du pouvoir : les Ismaéliens du Pamir, les Garmis du centre.

Dans cet affrontement clanique, le pouvoir soviétique s’ingénia à dresser les uns contre les autres, favorisant tantôt les Pamiris (traditionnellement liés au KGB), tantôt les Khoudjandis. C’est l’un de ces derniers, Nabiev, qui finit par s’imposer lors de l’indépendance du pays. Mais la frustration des Pamiris les amena à multiplier les troubles, notamment à partir d’avril 1992, où ils commencèrent à s’organiser en milices armées, imités par de nombreux sous-groupes régionaux aux motivations beaucoup plus troubles parfois. Cette instabilité favorisa l’émergence, à l’ouest du pays (de Douchanbé à Kourgan-Tioubé) d’une opposition politique structurée autour d’une coalition d’islamistes et de démocrates, qui parvinrent à prendre le pouvoir en septembre 1992. Les orientations islamistes marquées de ce nouveau pouvoir étaient intolérables tant pour la Russie que pour l’Ouzbékistan, qui intervinrent militairement en novembre 1992, pour rétablir le pouvoir communiste au profit du groupe kouliabi27. Depuis lors, la guerre s’enlise, marquée par une consolidation très lente de son pouvoir par le gouvernement central, qui se débarrasse peu à peu de son étiquette communiste et s’efforce de créer, au delà des clivages ethniques et régionaux, un État - voire une nation - "tadjikistanais"28. Cette tâche sera longue, tant à cause des semi-autarcies dans lesquelles vivent désormais les régions du Pamir et de Khoudjand qu’à cause de l’absence d’opposition politique crédible (les dirigeants islamo-démocrates vivent en exil et les chefs militaires hostiles au pouvoir relèvent plus de typologies mafieuses que de classifications politiques).

La Russie, pour l’heure, maintient encore sur place les 20 000 hommes chargés de soutenir le gouvernement tadjik, en même temps qu’ils sont un rempart face à l’avancée des tâlibân dans l’Afghanistan voisin. Quant à l’Ouzbékistan, qui a lui aussi aidé au renforcement militaire du clan présidentiel, il souhaite un Tadjikistan pacifié mais fragile, où il peut encourager une immigration ouzbèke élargissant son influence régionale29.

Irrédentismes et indépendantismes

L’imbrication des peuples et des ethnies en Asie médiane est telle que le tracé des frontières, pour complexe qu’il soit, ne recouvre pas la répartition des populations sur le terrain. Sous la colonisation soviétique, les nationalités étaient gérées par les institutions fédérales de l’URSS ; mais l’accession à l’indépendance de plusieurs États centralisés a accru les potentialités des mouvements et des revendications irrédentistes, voire indépendantistes, dans la région.

Le Baloutchistan

Peuplé de musulmans sunnites, le Baloutchistan a longtemps constitué un pays indépendant, aux confins des Empires perse et britannique. Son démembrement progressif ne s’est achevé qu’au premier tiers du xxe siècle. Aujourd’hui, l’essentiel du pays baloutche est partagé entre l’Iran, où son particularisme religieux et linguistique est considéré comme préoccupant par Téhéran, et le Pakistan, où la province a constamment constitué une source d’agitation30. Si l’hypothèse d’un Baloutchistan indépendant a perdu toute crédibilité aujourd’hui, sauf pour quelques chefs politiques en exil, la province n’en conserve pas moins un intérêt stratégique important, dans la mesure où chacun des deux États s’en sert pour agiter les populations baloutches de son voisin. A l’automne 1998, lors de la crise irano-pakistanaise sur le soutien d’Islamabad aux tâlibân, l’Iran n’a pas hésité à inciter certaines tribus baloutches à l’insubordination, avec un succès d’ailleurs très limité.

Le Pachtounistan

Les Pachtous sont le peuple principal de l’Afghanistan, mais leur implantation territoriale déborde assez largement sur le Pakistan, de Quetta à Peshawar31. De nos jours, l’hypothèse d’un Pachtounistan indépendant n’a guère de consistance, mais la perspective d’une agitation nationaliste de sa population pachtoue inquiète suffisamment le Pakistan pour qu’il en tienne compte de façon prépondérante dans la définition de sa diplomatie. C’est ainsi que cette crainte l’a continûment amené à soutenir des mouvements de résistance pachtous dans la guerre afghane. La victoire tâleb, dans ce contexte, marque un retour très net de la prépondérance pachtoue au sein du pouvoir afghan, mais la prééminence absolue accordée à la religion dans le discours politique tâleb, par rapport à toute considération géostratégique, ne donne pas à penser que cette domination pachtoue doive avoir des conséquences expansionnistes en vue d’un Pachtounistan uni.

Le Pamir

Région longtemps fermée aux influences extérieures de par son isolement géographique, le Pamir est trop peu peuplé pour représenter en soi une menace indépendantiste. Mais les circonstances de la guerre civile tadjike ont réveillé la frustration d’un peuple cultivant volontiers ses particularismes religieux et linguistique32. Tant à l’automne 1991 qu’au printemps 1992, c’est l’agitation de la jeunesse pamirie de Douchanbé qui contribua au déclenchement de la guerre civile. L’éviction des élites pamiries lors de l’indépendance, la polarisation des luttes de pouvoir entre Tadjiks des plaines, le désenclavement par la restauration de la route commerciale reliant (à plus de 4 000 mètres d’altitude) le Pamir au Kirghizstan voisin, font que l’idée commence à poindre d’un Pamir autonome - au moins - sur un terrain que l’intense action humanitaire de la Fondation Aga Khan rend de plus en plus viable33.

Le Karakalpakstan

Cette région occidentale de l’Ouzbékistan, sans le moindre passé d’indépendance, regroupe un peuple apparenté aux Kazakhs, peu nombreux, mais dont la conscience nationale croît de plus en plus, en réaction à l’abandon dans lequel l’Union soviétique puis l’Ouzbékistan l’ont laissé. Sédentarisés depuis le xviiie siècle sur le delta de l’Amou Daria, les Karakalpaks sont aujourd’hui les premières victimes des ravages écologiques causés par la monoculture intensive du coton en Ouzbékistan : l’assèchement progressif de la mer d’Aral a ruiné leur activité halieutique, tandis que la pollution du fleuve et de la nappe phréatique ont développé de graves maladies génétiques au sein de la population. Mais la structuration nationale manque à un peuple sans élites politiques, oublié aux confins désertiques de l’Ouzbékistan occidental, pour canaliser en velléités d’indépendance son mécontentement latent.

Le Xinjiang

Bien plus sérieux est le risque d’instabilité que les Ouïghours font peser sur la Chine occidentale. Musulmans sunnites, les Ouïghours furent un des premiers peuples turcs à s’implanter de façon sédentaire en Asie médiane, dans la région du redoutable désert du Taklamakan. Ballottés entre les expansionnismes russe et chinois, les Ouïghours connurent quelques périodes d’insurrection, menant parfois à l’indépendance derrière des chefs de guerre locaux. La proclamation, en 1949, de la république populaire en Chine marqua toutefois le commencement du déclin des Ouïghours dans leur propre territoire, en raison de la politique de sinisation des provinces périphériques initiée par Pékin. Les indépendances de 1991 pour les populations voisines de l’ex-URSS renforcèrent le sentiment national ouïghour, qui se structura en partis et mouvements indépendantistes. Ceux-ci choisirent la voie armée, dans leur lutte contre le pouvoir central, jusqu’à orchestrer des campagnes d’attentats à la bombe à Pékin34. La répression fut d’autant plus implacable que la Chine obtint de ses voisins l’assurance qu’ils cesseraient d’aider les partis ouïghours sur leur sol. Privés de base arrière, ceux-ci furent peu à peu circonscrits par le gouvernement chinois, qui ferma durant deux ans la province à tout visiteur étranger. Il est probable que la question ouïghoure resurgira lorsque Pékin aura renversé à son profit la répartition démographique, pouvant dès lors envisager les solutions politiques (référendum notamment) que lui suggère la communauté internationale.

Les Musulmans de Sibérie35

L’éclatement de 1991 a laissé plusieurs peuples musulmans, turcs d’origine, au sein de la Fédération de Russie. Pour la plupart regroupés entre la Volga et l’Oural, il s’étendent pour certains tout le long de la limite méridionale de la forêt sibérienne, au nord de l’Asie médiane. Bachkirs, Tchouvaches, Mordves, Maris, Oudmourtes, sont à la fois trop peu nombreux et trop disséminés dans leurs propres régions autonomes pour mettre en danger la fédération russe. Plus remarquable est la situation des Kalmouks et surtout des Tatars.

Très peu nombreux, les Kalmouks se situent aux marges de l’Asie médiane, sur la façade occidentale de la mer Caspienne. La revendication nationale en Kalmoukie vient, non pas de la population, mais du président lui-même, milliardaire flamboyant, très lié aux milieux de la mafia du Caucase, président de la… Fédération Internationale d’Échecs. En novembre 1998, il a annoncé que sa république cessait de reverser au trésor fédéral sa quote-part des impôts prélevés. Il semble toutefois que ces velléités séparatistes aient pour objectif principal de faire monter la pression politique pour se donner une monnaie d’échange face à des investigations judiciaires de plus en plus menaçantes. Cette politique de "chantage à l’indépendance" avait été inaugurée dès 1991 au Tatarstan, où les dirigeants tatars jouèrent sur les richesses naturelles de leur république pour arracher une autonomie renforcée et des avantages financiers non négligeables.

Rien en l’état actuel ne peut laisser penser que ces peuples musulmans de l’Asie médiane russe puissent mettre en danger la stabilité de la région. Et les relations étroites entretenues avec les nouveaux États indépendants (notamment le Kazakhstan) accroissent leur influence dans l’espace russe lui-même.

Facteurs belligènes préoccupants

L’Asie médiane étant une création géopolitique récente, les États et les relations politiques qui les lient sont encore fragiles. Si les réflexes de l’opposition Est-Ouest ont assez vite disparu, les nouvelles solidarités qui tendent à se créer sont menacées par l’importance d’enjeux stratégiques majeurs dans cette zone.

La forte militarisation

L’une des première tâches des États successeurs de l’URSS fut de se doter de forces armées nationales, équipées et entraînées de façon à appuyer leurs ambitions géopolitiques, voire leurs interventions extérieures. En Asie médiane, cette évolution coïncida avec la présence d’acteurs militaires puissants (Iran et Pakistan) ou surarmés par les conflits (Afghanistan). Enfin, la Russie s’est efforcée de maintenir une part non négligeable de sa présence militaire sur place. Si l’on excepte l’Iran et le Pakistan, dont la répartition militaire excède largement leurs seules façades en Asie médiane, la première armée régionale est celle de l’Ouzbékistan. Dotée d’environ 70 000 hommes, l’armée ouzbèke dispose notamment d’une importante force aérienne, dont elle s’est servie aux débuts de la guerre civile tadjike. Réorganisées pour servir de point d’appui à la diplomatie très interventionniste du pays, les troupes ouzbèkes sont très disciplinées, mais leur efficacité est amoindrie par le manque de moyens de projection : c’est ainsi que lors de l’offensive tâleb contre le nord de l’Afghanistan, en août 1998, aucun soutien efficace n’a pu être apporté aux troupes ouzbèkes du général Dostom. Nombreuses également (environ 35 000 hommes), les forces du Kazakhstan ont la particularité d’être doublées de forces paramilitaires de sécurité, bien mieux armées que les troupes traditionnelles, dotées de vieux armements soviétiques. Plus modestes, les forces armées turkmènes (18 000 hommes) et kirghizes (12 000 hommes) n’ont d’autre ambition que d’assurer la sécurité du territoire national, aidées (notamment au Turkménistan) de formateurs et de gardes-frontières russes.

L’essentiel de la surmilitarisation régionale est dû aux guerres civiles afghane et tadjike : l’aide extérieure, les trafics, les pillages de casernes, ont répandu sur tout leur territoire quantités d’armements, parfois très perfectionnés36, difficilement quantifiables et rarement contrôlés par des structures politiques disciplinées. La reprise du contrôle de ces armements, avec la pacification des deux pays, sera un défi au moins aussi essentiel pour la région que celui de la résorption de l’armement nucléaire que l’Union soviétique y avait répandu, surtout au Kazakhstan. La dénucléarisation de celui-ci, en même temps que l’insertion de tous les États en paix de l’ex-URSS dans les accords de l’OTAN (Partenariat pour la paix et Conseil Euro-Atlantique), sont un espoir que l’effort d’équipement militaire des États de la région ne sera pas un facteur de déstabilisation accrue.

L’enjeu pétrolier

La principale richesse de l’Asie médiane réside dans les hydrocarbures. Même si les experts révisent désormais à la baisse les premières estimations, mirifiques, qui avaient fait croire à un nouveau Proche-Orient, la plupart des États non montagneux d’Asie médiane sont des producteurs d’avenir en pétrole et en gaz. Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, mais aussi la Chine, s’insèrent dans un jeu régional où, jusqu’alors, la Russie et l’Iran se considéraient comme seuls intervenants.

Autour de la détermination des zones de production dans la mer Caspienne, autour des regroupements financiers des principaux consortiums internationaux, autour du tracé des routes des pipelines d’exportation se jouent des marchandages diplomatiques considérables, pouvant aller jusqu’à influencer les orientations stratégiques des acteurs régionaux. C’est pour ouvrir une voie nouvelle d’exportation que le Pakistan (aidé par la compagnie américaine Unocal) a misé sur le pouvoir tâleb afin de pacifier l’Afghanistan. C’est pour mieux contrôler ses zones de production que le Turkménistan essaie de mettre sur pied une marine en mer Caspienne, malgré l’hostilité déclarée des autres riverains. C’est pour pouvoir accéder au réseau des pipelines chinois que le Kirghizstan et surtout le Kazakhstan ont accepté d’abandonner leur politique de soutien aux séparatistes ouïghours. Certes, presque tout reste à construire pour sortir l’Asie médiane de l’obligation de recourir aux vieilles installations soviétiques aujourd’hui contrôlées par la Russie ; et nul ne doute que les investissements, considérables, soient largement au dessus des possibilités des économies d’Asie médiane. Mais les enjeux sont tels que la suprématie régionale pourrait fort bien être gagnée par celui qui, le premier, pourra devenir maître de ses exportations d’hydrocarbures. Quitte, pour cela, à risquer d’accroître la conflictualité régionale.

La dérive mafieuse des économies

Sortant de l’hyper-centralisme soviétique, la plupart des économies régionales se trouvent fragilisées par un contact brutal avec une économie mondiale dominée par le libéralisme. La création rapide de monnaies nationales, d’un réseau bancaire, la privatisation de pans entiers de l’économie (très rapide durant les toutes premières années de l’indépendance), le manque d’organes de contrôle des flux financiers ont attiré des investisseurs parfois plus soucieux de discrétion que d’efficacité. Comme partout dans l’ex-Union soviétique, la criminalisation des économies a pris des proportions inquiétantes, encore aggravées par la proximité du Pakistan et de sa corruption endémique, de l’Afghanistan de tous les trafics, voire du Caucase et de ses mafias locales. Très proches du mode de gouvernement soviétique, les nouveaux États indépendants en ont conservé le clientélisme, la corruption, les trafics en tous genre. S’y sont ajoutés les réseaux purement mafieux, alimentés notamment par l’argent de la drogue37. L’Asie médiane est désormais devenue un des principaux carrefours de la production (en Afghanistan, au Kirghizstan…), de la transformation (en Ouzbékistan, au Turkménistan…) et du transit (partout, mais surtout au Tadjikistan). Lié au trafic des armes induit par les deux guerres civiles régionales, le trafic de la drogue augmente le risque belligène des dérives mafieuses dans les économies d’Asie médiane. Pour l’heure, malgré les proclamations de principe de tous les États de la région, aucun n’a eu la possibilité (ou la volonté) de mettre en place une réelle lutte contre ces trafics, qui entretiennent les risques d’instabilité.

En guise de conclusion…

Les sources de la conflictualité en Asie médiane apparaissent complexes et entremêlées. Un tissu ethnique de nationalités profondément imbriquées, des États fragiles ou détruits et en lente recomposition, des allégeances extérieures parfois contradictoires, des économies en progrès trop lents pour des jeunesses impatientes… le tableau paraît bien noir au premier abord. Pourtant, le fait que l’explosion annoncée en 1991 n’a pas eu lieu, que les pouvoirs politiques s’institutionnalisent progressivement, qu’une coopération régionale s’implante peu à peu, laisse espérer que l’Asie médiane saura maîtriser cette conflictualité latente pour s’insérer pleinement dans le jeu international, pôle de stabilité au carrefour de l’Europe, du Proche-Orient et de l’Asie traditionnelle.

 ________

Notes:

1 Disparition juridique de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

2 Dans l’ordre chronologique : 9 avril : Géorgie ; 20 août : Estonie et Lettonie ; 23 août : Lituanie ; 24 août : Ukraine ; 26 août : Moldavie et Biélorussie ; 30 août : Azerbaïdjan ; 31 août : Kirghizstan et Ouzbékistan ; 9 septembre : Tadjikistan ; 21 septembre : Arménie ; 27 octobre : Turkménistan ; 16 décembre : Kazakhstan. Seule la Russie, qui se considère comme l’émanation logique de l’URSS, s’abstint d’une déclaration d’indépendance.

3 Pour une analyse détaillée de cet espace : Patrick Dombrowsky, "Un nouvel espace stratégique : l’Asie médiane", Défense nationale, juin 1998, pp. 128-142.

4 Sur l’histoire de ces peuplements : Jean-Paul Roux, L’Asie centrale, Paris, Fayard, 1997.

5 Dans l’abondante littérature sur ce sujet, on citera notamment Catherine Poujol (dir.), Asie centrale. Aux confins des empires, réveil et tumulte, Paris, Éditions Autrement, 1992.

6 Sous protectorat russe depuis la fin du xixe siècle, ils avaient profité de la révolution de 1917 pour s’émanciper ; mais, dès 1920, Moscou reprit leur contrôle.

7 On ne retiendra pas les éphémères constructions artificielles que furent la république de Touva ou les quelques périodes d’indépendance du Turkestan oriental, durant la guerre civile chinoise.

8 Dès avant la fin de l’URSS, de nombreux intellectuels avaient réclamé que Moscou se sépare de ces franges miséreuses de son Empire. Voir notamment Alexandre Soljenitsyne, Comment réaménager notre Russie, Paris, Fayard, 1990.

9 Rien ne permet toutefois aujourd’hui de penser que le pouvoir nucléaire du Pakistan soit dirigé contre un quelconque État d’Asie médiane.

10 Les populations russes représentent 35 % de la population au Kazakhstan, 20 % au Kirghizstan, 9 % au Turkménistan et 8 % en Ouzbékistan. La guerre civile les a presque toutes chassées du Tadjikistan.

11 Créée durant les premières années de la République Populaire, la région autonome du Xinjiang a été l’objet d’une sinisation intense de sa population depuis : les Hans représentaient 6 % en 1949 ; ils sont aujourd’hui 46 %.

12 Il fut également, grâce au désert du Taklamakan, le lieu privilégié des essais nucléaires chinois, en même temps qu’une part importante du système concentrationnaire du pays (Laogai).

13 Le Pakistan a hébergé jusqu’à 3 millions d’Afghans dans sa province septentrionale de Peshawar.

14 L’orthographe du mot "tâlibân" et de son singulier "tâleb" n’est pas uniforme dans la presse. On a retenu ici l’orthographe employée par le périodique francophone Les nouvelles d’Afghanistan, rédigé en français par des chercheurs afghans.

15 La diplomatie pakistanaise rappelle constamment que Karachi est sur la même longitude que Kaboul et Tachkent.

16 Les partis islamistes, pourchassés, sont rares en Asie médiane ex-soviétique. Et de toutes façons, les seules populations chiites notables sont regroupées dans le Hazaradjat afghan.

17 Patrick Dombrowsky, "L’Afghanistan des tâlibân", Défense nationale, janvier 1999.

18 Par la signature d’un traité de démarcation, le 4 juillet 1998 ; il s’agissait de délimiter définitivement une frontière longue de 1 000 kms qui avait constamment été source de frictions entre la Chine et l’URSS.

19 Seuls deux États au monde sont affligés de ce double enclavement : l’Ouzbékistan et le Liechtenstein.

20 Voir Jean et André Sellier, Atlas des peuples d’Orient, Paris, La Découverte, 1993.

21 Cet espoir est pour l’instant freiné par le risque de dérive mafieuse d’une économie largement productrice de pavot sauvage. Voir Dimitri de Kochko et Alexandre Datskevitch, l’Empire de la drogue, Paris, Hachette-Pluriel, 1994.

22 Le Turkménistan est le seul État d’Asie médiane ex-soviétique à ne pas avoir signé les accords de sécurité collective mis en place dans la région.

23 On pourra se référer, notamment, à Jacques Levesque, L’URSS en Afghanistan : de l’invasion au retrait, Bruxelles, Complexe, 1990.

24 Patrick Dombrowsky, "L’Afghanistan des tâlibân", art. cit.

25 En octobre 1998, un convoi d’armes iraniennes ayant transité à travers le Turkménistan et l’Ouzbékistan fut saisi par la police kirghize au moment où il allait être remis, en territoire tadjik, à des émissaires du commandant Massoud.

26 Pour une présentation détaillée, on se référera à l’excellent article de Viatcheslav Avioutskii, "La crise du Tadjikistan", Hérodote, n° 84, 2e trimestre 1997, pp. 145-176.

27 Cette intervention revêtit un caractère de force d’interposition régionale grâce à l’adjonction de quelques dizaines de soldats kazakhs et kirghizes.

28 Imitant en cela le Kazakhstan, qui emploie de plus en plus le terme "kazakhstanais" pour désigner la nationalité et non l’ethnie. En Russie, le président Eltsine parle lui aussi de "Russiens", lorsqu’il veut plus insister sur l’élément national que sur l’appartenance ethnique.

29 Sur la rivalité historique et l’hostilité traditionnelle entre Tadjiks et Ouzbeks, lire le livre de Charif et Roustam Choukourov, Peuples d’Asie centrale, Paris, Syros, 1994.

30 On estime qu’il y a 3 millions de Baloutches au Pakistan et 1,5 million en Iran.

31 Les Pachtous étaient environ 6,5 millions en Afghanistan avant le déclenchement de la guerre. Ils sont plus de 12 millions aujourd’hui au Pakistan (hormis les réfugiés afghans).

32 Les Pamiris ne sont guère plus de 100 000, partagés équitablement entre le Tadjikistan et l’Afghanistan. Ils appartiennent à la branche ismaélienne de l’islam et parlent plusieurs dialectes locaux, dont aucun n’a de transcription écrite, seul le tadjik servant de langue de communication.

33 Viatcheslav Avioutskii, "La crise du Tadjikistan", art. cit.

34 En février 1997. Sur le séparatisme ouïghour, voir Elisabeth Alles, "Stratégies chinoises en Asie centrale et nationalisme minoritaire au Xinjiang", Hérodote, n° 84, 2e trimestre 1997.

35 Pour un tableau complet : Jean et André Sellier, op. cit.

36 On se souvient que certains des missiles Stinger que les États-Unis avaient livrés à la résistance afghane durant les années 80 se sont retrouvés disséminés dans plusieurs pays de la région (notamment en Iran).

37 Dimitri de Kochko et Alexandre Datskevitch, op. cit.

 

 Copyright www.stratisc.org - 2005 - Conception - Bertrand Degoy, Alain De Neve, Joseph Henrotin